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Der Stürmer, instrument de l'idéologie nazie

De
376 pages
Cet ouvrage nous fait découvrir l'hebdomadaire le plus nauséabond de l'époque nazie : Der Stürmer. Edité de 1923 à 1945 par Julius Streicher, qui fut condamné à mort par le tribunal de Nuremberg, le but exclusif de ce journal d'importante diffusion était de démontrer que " Les Juifs " étaient à l'origine de tous les malheurs de l'Allemagne. Pour ce faire, l'abjection ne connaissait aucune limite.
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Der Stürmer
INSTRUMENT DE L’IDÉOLOGIE NAZIEAllemagne d’hier et d’aujourd’hui
Collection fondée et dirigée par Thierry Feral

L’Histoire de l’Allemagne, bien qu’indissociable de celle de la France
et de l’Europe, possède des facettes encore relativement méconnues.
Le propos de cette collection est d’en rendre compte.
Constituée de volumes facilement abordables pour un large public,
tout en préservant le sérieux et l'érudition indispensables aux sciences
humaines, elle est le fruit de travaux de chercheurs d’horizons très
variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge.
Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le
lecteur soucieux de l’avenir trouvera motivation à une salutaire
réflexion.

Dernières parutions

Marie-Laure CANTELOUBE, Anna Seghers et la France,
2012.
Jacques MEINE (sous la dir. de), Edmond Vermeil, le
germaniste (1878-1964). Du Languedocien à l’Européen, 2012.
Evelyne BRANDTS, Rainer RIEMENSCHNEIDER,
Déchirures culturelles, expériences allemandes. Les rapports de
civilisations dans l’œuvre de Catherine Paysan, 2012.
Didier CHAUVET, Le nazisme et les Juifs. Caractères,
méthodes et étapes de la politique nazie d’exclusion et
d’extermination, 2011.
Ralph KEYSERS, L’intoxication nazie de la jeunesse
allemande, 2011.
Hanania Alain AMAR, Arthur Koestler, La rage antitotalitaire,
Essai, 2011.
Titus MILECH, Le lieu du crime. L'Allemagne, l'inquiétante
étrange patrie, 2011.
Laura GOULT, L'enlèvement d'Europe. Réflexion sur l'exil
intellectuel à l'époque nazie, 2010.
Jacques DURAND, Le roman d'actualité sous la République de
Weimar, 2010.
Thierry FERAL, Le « nazisme » en dates, novembre
1918novembre 1945, 2010.
Marie-Amélie zu SALM-SALM, Témoignages sur les échanges
artistiques franco-allemands après 1945, 2009.
Alexandre WATTIN, Rétrospectives franco-allemandes, 2009.


Sous la direction de

Ralph KEYSERS
















Der Stürmer

INSTRUMENT DE L’IDÉOLOGIE NAZIE

UNE ANALYSE DES CARICATURES D’INTOXICATION


Préface de Yamina Benguigui



L’HARMATTAN
Du même auteur


Cinq mots forts de la propagande nazie, Klincksieck, Paris, 2008.

L’intoxication nazie de la jeunesse allemande, L’Harmattan, Paris, 2011.


























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96258-3
EAN : 9782296962583

À France,
Alexandra
et Audrey avertIssement
J’ai choisi délibérément l’orthographe « juif » avec un « j » minuscule pour
souligner qu’il s’agit d’une religion par analogie à chrétien, catholique,
musulman, etc.
D’autres auteurs ont opté pour l’orthographe « Juif » avec une majuscule
comme le traducteur de Ian Kershaw. Ce choix n’est pas neutre. « Juif » dans
ce cas s’interprète comme peuple à l’instar du Gouvernement de Vichy. Il
relaie aussi le concept de race dont les nazis ont fait leur cheval de bataille.
Shlomo Sand (Comment le peuple juif fut inventé) et Gilles Bernheim (article
du 29.11.09 paru dans le journal Le Monde) utilisent le « j » minuscule.Sommaire
– Préface (Yamina Benguigui) .................................................................. 11
– Introduction (Ralph Keysers) .................................................................. 13
– Présentation (Ralph Keysers) 19
– Propagande pro-allemande (Ralph Keysers) .......................................... 23
– Les caricatures antisémites (Ralph Keysers) 51
– Les attaques contre les églises (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ....... 69
– La guerre d’Espagne (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ...................... 89
– Annexion de l’Autriche (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ................ 119
– Crise des Sudètes (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ......................... 135
– Le Maroc (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ..................................... 155
– Campagne anti-française (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ............. 159
– L’émigration vers la Palestine (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ...... 193
– Campagne anti-soviétique (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ........... 213
– Campagne anti-britannique (Ralph Keysers / Manfred Schäfer) ......... 239
– Campagne anti-américaine (Ralph Keysers) ........................................ 285
– Les illustrateurs au service de la propagande nazie
(Jean-Christophe Delmas) ....................................................................... 305
– Postface (Leila Bouhassane) ................................................................. 315
– Annexe : Le droit national-socialiste (Bernard-Marie Boyer) .............. 319
– Conclusion (Ralph Keysers) .................................................................. 357
– Éléments de bibliographie ..................................................................... 359
– Présentation des contributeurs .............................................................. 367Préface
Ce livre est une œuvre salutaire. S’inscrivant dans la continuité de ses deux
précédents ouvrages, Cinq mots forts de la propagande nazie et
L’intoxication nazie de la jeunesse allemande, il poursuit le travail que Ralph Keysers
avait engagé d’analyse et de contextualisation des caricatures nazies, et met en
lumière l’utilisation d’images à des fns idéologiques. La nature de ces
illustrations et le rapport qu’elles entretiennent avec le texte qui les accompagne
démontrent que, en la matière, rien n’était laissé au hasard. Tout élément avait
vocation à y être signifant, dans un contexte et une visée que Ralph Keysers
éclaire de ses commentaires.
Je suis donc heureuse que cette préface me donne l’occasion de souligner
que l’image ne vit pas hors de la société, dans une abstraction dénuée de tout
risque manipulatoire.
Au contraire, face à l’image, il importe que chacun d’entre nous sache exercer
une vigilance qui est au cœur du projet démocratique. Savoir lire l’image et
ce qui s’y rattache ou la sous-tend, savoir décoder les visées sous-jacentes et
les interpréter, mettre en perspective historique, sociale et politique, voilà qui
relève du sain exercice d’un esprit critique dont notre société moderne a bien
besoin.
L’examen critique et distancié des caricatures nazies que nous propose ce
livre nous alerte sur les risques d’instrumentalisation de la culture au service
de projets totalitaires. Contre de telles entreprises, il importe de rappeler sans
faillir le principe fondamental des sociétés démocratiques : celui d’un vivre
ensemble soucieux du respect de l’autre et de sa différence, où l’altérité se
reconnaît au-delà des préjugés et des stéréotypes, où la démarche vers l’autre
se substitue à sa réduction à une identité caricaturée et déformée.
11L’histoire nous a appris de façon tragique ce qu’il en coûtait d’abandonner
cette ambition. Le travail de Ralph Keysers sur les caricatures nazies est là
pour nous le rappeler. Qu’il en soit remercié.
Yamina Benguigui,
Ministre déléguée aux Français de l’étranger
Et à la francophonieintroDuction générale
Défnition
Avant d’aborder l’aspect de la traduction, il me semble qu’il serait utile de
cerner la défnition du terme caricature.
Le dictionnaire Quillet de la langue française (1948) défnit la caricature
comme un dessin chargé ayant une intention satirique. Une imitation
grotesque.
Ce dictionnaire associe la caricature à un dessin.
Pour autant, faut-il exclure du genre Le Dictateur de Charlie Chaplin ?
Le dictionnaire Le Robert de 1980 la défnit comme suit :
– Dessin ou peinture qui, par le trait et par le choix des détails, accentuent les
aspects humoristiques ou déplaisants du sujet.
Ce dictionnaire ajoute la peinture, mais ne mentionne ni le photomontage ni
le flm.
Le Larousse en ligne propose la défnition suivante :
Représentation grotesque, en dessin, en peinture, etc., obtenue par
l’exagération et la déformation des traits caractéristiques du visage ou des proportions
du corps, dans une intention satirique.
Image infdèle et laide, reproduction déformée de la réalité : Ce compte rendu
est une caricature de ce que j’ai dit.
Personne très laide, ridiculement accoutrée ou maquillée.
La défnition assez ouverte du Larousse laisse une place aux bustes satiriques
de Daumier, qui peuvent être interprétés comme étant les précurseurs des
Guignols de l’info. Ces marionnettes sont-elles des caricatures ?
13La propagande nazie du Der Stürmer a utilisé le dessin accompagné d’un
texte soulignant ou complétant celui-ci.
Selon l’encyclopédie Larousse électronique, la caricature est présente dans
la parodie, qu’il défnit ainsi :
– Imitation à vocation comique, touchant à la fois à la caricature, au pastiche
et au burlesque, qui ridiculise un texte littéraire sérieux et célèbre, ou tout
système codifé (parodies de cérémonies, de textes de loi, de textes religieux…).
La parodie peut avoir seulement une fonction ludique et de défoulement, mais,
en présentant les valeurs et les normes des genres nobles comme fallacieuses,
elle s’expose à énoncer le tragique résultant de leur liquidation – d’où vient
l’amertume du comique.
La défnition de la satire laisse aussi une place à l’esprit de la caricature. La
frontière entre ces différents genres est assez mince. La parodie et la satire
sont davantage du domaine de l’écrit et la caricature du dessin. Mais qu’en
est-il des légendes qui accompagnent le dessin ?
Traduction
La traduction de ces légendes comporte de nombreux défs à relever. Ils
1exigent une profonde connaissance des événements historiques qui ont
suscité « la créativité » et la mise en œuvre du dessin. Ce point pose quelques
problèmes si les personnes visées par la caricature ne sont pas des personnages de
premier plan. Il est déjà diffcile d’identifer certains hommes politiques très
connus par le fait de la caricature elle-même, a fortiori lorsque l’événement
remonte à 70 ans.
Le deuxième déf consiste à connaître la « vraie » sensibilité politique du
dessinateur, l’orientation idéologique du journal dans lequel la caricature est
publiée et, par ricochet, les lecteurs auxquels il s’adresse ( analyse
sociologique de la cible).
Le troisième déf consiste à bien connaître l’environnement politique du
pays au moment précis de son histoire (dictature, démocratie, etc. ) pour
déterminer la marge de manœuvre dont disposait le dessinateur (censure…).
Le quatrième déf est un décryptage linguistique, nécessaire lorsque la
légende utilise un parler déformé destiné à ridiculiser les personnes visées par
la caricature (ex. : un Allemand parlant français ou un juif parlant le
judéoallemand).
1 Le lecteur peut se référer à l’ouvrage de Thierry Feral, Le nazisme en dates. Novembre 1918
- Novembre 1945, L’Harmattan, Paris, 2010.
14Transposition
Cette brève étude met en lumière que les diffcultés d’une traduction de
caricatures ne résident pas principalement dans le domaine de la langue
employée, même si celle-ci est déformée, comme celle utilisée par Fips et qui se
veut être du yiddish. La transposition dans une autre langue (ici le français)
nécessite une profonde connaissance des faits historiques pour la rédaction
du commentaire approprié. L’utilisation de rimes dans le texte source et son
impossibilité de les rendre dans la langue cible est une diffculté propre à tous
les types de textes utilisant ce procédé.
Pour mieux cerner l’écriture « déformante », j’ai choisi d’avoir recours
pour une première étape à deux textes français qui mettent en scène des
notables juifs s’exprimant dans un français déformé.
Le premier extrait est issu de La maison Nucingen d’Honoré de Balzac.
p. 165
Ma remplace mon / p>b / b>p / i>ou / f>v / d>t / dir>teur / teu>de / c>z /
zette>cette / i>a / ti>du / ti>du / hire>heur / quir>coeur / g>c/
Utilisation de bribes d’allemand : ein.
15Anne-Marie Meininger note (p. 241) : « c’est ici que Balzac commença, sur
épreuves, à reproduire phonétiquement l’accent yiddish de Nucingen qui
devait ensuite envahir tous les romans où le banquier reparaîtrait. Il est plus que
probable que, en cette occurrence, Heine a beaucoup aidé Balzac ».
Marie-Claire Viguier note dans son article « Le judéo-occitan existe, essai
sur la Lenga juzieva » (in Juifs et source juive en Occitanie, Vent Terral, 1988,
présenté par Georges Passerat) : « D’ailleurs, la répugnance à noter les
parlers, autrement que pour faire rire, est proprement française. Balzac
accentue jusqu‘à l’illisible l’accent germanique de Nucingen, or Nucingen est un
méchant ! »
J’ai pu constater le manque de rigueur de Balzac dans l’application de
son cryptage. De plus, il est diffcile de faire la part entre la langue française
déformée d’un Alsacien avec sa variante alémanique, et celle d’un Allemand
et d’un Israélite parlant le français sur une construction du judéo-allemand.
2De GYP OHÉ ! Les dirigeants, publié en 1898.
p. 66
Observations : le é remplace le e / le b le p / le d le t / le g le c/ le ch le j / le f
le v (et inversement)/ le q le g/ le u le ou/
Incohérences : pourquoi conserver le à au lieu du a dans la transcription.
L’auteur a certainement voulu faciliter le décodage, comme il a conservé la double
consonne dans donner.
2 Gyp : Sibylle Gabrielle Marie-Antoinette de Riquetti de Mirabeau, comtesse de Martel de
Janville.
16p. 74
Observation : mélange de la langue phonétique et écrite : il blait > il blè ?
p. 110.
Observations : idem ez >é / les marques du pluriel / orthographe ps /
Faut-il en conclure que la traduction de ce type de caricature reste la chasse
gardée des historiens ?PréSentation
Julius Streicher, propriétaire du journal Der Stürmer
1Dans son livre Cher Stürmer, Fred Hahn décrit Julius Streicher comme
étant le responsable nazi le plus primitif, le plus vulgaire et le moins civilisé
de ce régime.
Sa propagande antisémite haineuse, ses obsessions pornographiques, sa
brutalité et sa volonté maladive de détruire et d’éradiquer font de lui un homme
dangereux.
Hitler a mis en pratique la propagande de Streicher par l’instauration des
camps de la mort. Streicher était un des symboles les plus sinistres du
national-socialisme. Il a fait régner la terreur dans son fef administratif (Gau de
Franconie).
Son hebdomadaire Der Stürmer (L’Assaillant), créé en 1924, atteint de
gros tirages et connaît un grand impact par une technique de diffusion habile
(vitrine d’affchage dans toutes les localités). Ses caricatures diaboliques
attirent le regard, dont celui des enfants. Il fonde également une maison
d’édition spécialisée dans les écrits antisémites.
Julius Streicher est né près d’Augsbourg en 1885. Instituteur de formation,
il a participé à la Première Guerre mondiale, qu’il a terminée avec le grade
d’offcier. Il s’est engagé politiquement aux côtés d’Hitler en 1922. En 1923,
il a participé au putsch des 8 et 9 novembre. Par la suite, il a été nommé par
le Führer Gauleiter de Franconie, poste qu’il a occupé jusqu’en 1940. Les
multiples plaintes dont il a fait l’objet ont contraint Hitler à lui retirer cette
fonction tout en lui permettant de conserver son grade. Fait prisonnier par les
1 Fred Hahn, Lieber Stürmer, Leserbriefe an das Kampfblatt 1924-1945, Seewald Verlag, Stuttgard, 1978.
19troupes américaines en 1945, il a été condamné à mort par le tribunal
international de Nuremberg.
Philipp Rupprecht alias Fips
Le 12 février 1949, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel (Le Miroir)
publie un entreflet relatant la condamnation de Phillip Rupprecht, mieux connu
sous son nom d’artiste « Fips », à une peine de 10 ans de camp de travail.
Une page internet de l’université d’Erfurt (Allemagne) reproduit quelques
dessins de Fips avec une courte biographie.
Né le 4 septembre 1900 à Nuremberg, il part à l’âge de 20 ans en Argentine où
il travaille comme éleveur-gardien de bétail. De retour en Allemagne en 1925,
il trouve un emploi au journal Fränkische Tagespost proche du parti socialiste.
Il est embauché la même année par Julius Streicher, propriétaire du journal
Der Stürmer. Il dessinera des caricatures antisémites de 1925 à 1945.
L’article précise que les juifs stéréotypés par Fips varient peu (personnages non
rasés, gros, difforme, nez crochu, yeux globuleux, etc). Fips utilise dans ses
légendes un sabir de son cru pour ridiculiser les personnages de ses dessins.
Les traits qu’ils leur donnent reproduisent tous les clichés de l’antisémitisme
dont le parler est un des éléments.
Ces caricatures sont marquées par des obsessions sexuelles et par le fantasme
de la menace mondiale du juif bolchevique. Il a aussi illustré deux livres de la
maison d’édition Der Stürmer, Juden stellen sich vor (Les juifs se présentent)
et Der Giftpilz (Le champignon vénéneux). Les dessins sont dans la ligne
éditoriale du journal. Une étude détaillée de ces dessins est présentée dans
mon livre L’intoxication nazie de la jeunesse allemande publié par les éditions
l’Harmattan, Paris, 2011.
L’université américaine Calvin détaille sur sa page internet (German
propaganda archive) les thèmes traités par Fips durant les années de 1928-1932.
Cette université dispose d’un fond impressionnant concernant la propagande
nazie.
Der Stürmer
Les caricatures et les photos présentées dans cet ouvrage sont toutes tirées
du journal hebdomadaire Der Stürmer, et illustrent les messages politiques
lancés par le gouvernement du Reich. Les instructions données par le
Ministère de la propagande et de l’éducation populaire, dirigé par Joseph Goebbels,
sont mises en images.
La particularité du Der Stürmer est de publier des photographies qui
viennent renforcer la caricature et inversement. Dans les journaux allemands,
la photographie a pris une place importante. Pour s’en assurer, il sufft de
consulter un numéro du Der Stürmer. Cet hebdomadaire publie des pages
20entières de portraits de juifs avec des légendes qui soulignent les différences
physiques avec les Aryens. Le rédacteur du journal utilise un troisième
outil dans sa campagne de haine : l’article diffamatoire. La combinaison très
effcace de la photographie, du dessin et de l’article, crée une interrelation
qui s’adresse habilement à plusieurs types de lecteurs possédant diverses
pratiques de lectures. Le survol, la lecture en diagonale, la lecture approfondie, la
curiosité de la photo (renforçant la véracité du texte), le dessin qui ajoute une
distance humoristique tout en jouant sur la mémorisation du message.
Marie-Anne Matard-Bonucci analyse dans son article « L’image, fgure
majeure du discours antisémite » le rôle de l’image dans les campagnes
antisémites. Elle déclare : « c’est le dessin, et non la photographie, qui apparut
comme étant l’outil le mieux adapté à la croisade antisémite qui se développa
èmedans des formes et des proportions inédites à la fn du 19 pour resurgir dans
les années 30 ».
L’hebdomadaire antisémite nazi Der Stürmer avait, quant à lui, combiné
trois techniques associées à des objectifs bien différents. La caricature pour
illustrer les thèses nazies concernant les juifs, la photographie pour susciter
un phénomène viscéral de rejet dont l’impact réel reste diffcile à déterminer
et l’article pour renforcer le rejet de l’autre déclenché par les autres supports.
Le dessinateur Fips, employé du journal Der Stürmer, cible avec ses
dessins plusieurs destinataires. D’abord les membres du parti nazi, Hitler en tête
(qui selon plusieurs témoins en était un lecteur assidu). Ensuite le grand
public, qui sans affcher de conviction idéologique, mais guidé par une curiosité
(malsaine), était tenté par les vitrines où l’on pouvait lire le journal sans trop
s’exposer politiquement (l’idéologie raciste distillée faisait son chemin…).
Enfn les adversaires du régime, ainsi exposés à un climat de menaces
permanentes. Le lectorat de ce journal mériterait d’être étudié, étude qui fait défaut
aujourd’hui.
Je me limiterai à présenter majoritairement le dessin pour certains
chapitres : la Guerre d’Espagne, en particulier, en raison de la distance
psychologique de la photographie pour le lecteur allemand qui n’a jamais séjourné
dans ce pays.ProPaganDe Pro-allemanDe
1Jean-Paul Picaper , dans son livre Communication et propagande en DDR,
défnit l’idéologie comme étant un processus de pensée qui réduit la complexi -
té des faits, car elle n’ouvre pas à des interprétations nouvelles ou imprévues.
Elle impose la dualité au détriment de la multiplicité ou bien elle fait barrage
aux réalités fâcheuses.
L’idéologie est un processus de pensée qui économise l’action de penser.
La pensée idéologique se base à la fois sur la conviction et la paresse d’esprit.
Sa marque distinctive est le schématisme.
Pour une politique pratique, une image idéologique du monde, est a priori
avantageuse.
Elle simplife l’analyse de la situation et le processus de décision, toutefois
avec la conséquence que les « détails » doivent être enfouis sous le tapis.
La politique légitimée par l’idéologie mise sur la docilité des personnes…
guidées.
Son défaut cardinal s’intitule dictature.
Cette défnition s’applique parfaitement au régime hitlérien. Les textes et
dessins ci-dessous l’illustrent parfaitement.
1 Jean-Paul Picaper, Kommunikation und Propaganda in der DDR, Verlag Bonn Aktuel,
Stuttgart, 1976.
23Der Stürmer, mars 1936
Légende : Écrivez à propos du national-socialisme tant que vous voulez,
l’important est que vous n’avez rien à nous imposer.
L’inscription au tableau « La solution de la question juive est la délivrance de
la terre ».
Commentaire : Le nazi en uniforme S.A. Image du nouveau régime qui
a mis la presse au pas et a exclu tous les journalistes qui ne lui font pas
allégeance. Le journaliste coiffé d’une perruque (ancien régime ou anglais ?)
est mis en avant par un juif. Les juifs sont accusés par les nazis d’avoir la
main-mise sur la presse et de ne diffuser que des nouvelles pouvant nuire à la
nouvelle Allemagne.
242Der Stürmer, avril 1936
Légende : Comme l’esprit (malfaisant) qui ne demeure que dans l’ombre,
Il (juif) est effrayé par tous les rayons de lumière.
Malgré toutes les perfdies et sournoiseries.
On ne peut qu’aller de l’avant, jamais en arrière.
Commentaire : La nouvelle Allemagne, porteuse d’espoir et de clarté,
représentée par un jeune aryen (à l’allure sportive, portant le fambeau dans le
style des athlètes des Jeux olympiques qui ont lieu la même année à Berlin). Il
porte un fambeau et met en lumière les forces destructrices de l’ombre « les
juifs » qui ont l’air de s’enfuir de crainte d’être exposés à la lumière. Les trois
3personnages donnent l’impression de se trouver dans un marécage (Sumpf ).
En arrière-plan, l’étoile de David et l’étoile rouge. Les fammes portent
l’ins4cription Aufklärung (aussi l’esprit des Lumières). Le dessinateur joue avec
le terme. Il faut l’interpréter ici comme « éclairer », montrer au peuple les
méfaits des juifs.
Le jeune homme, symbole de la beauté germanique allant d’un pas décidé de
l’avant, peut être interprété comme le porteur de confance en l’avenir malgré
les quelques diffcultés rencontrées.
2 Chronologie
9.2.1936 : L’évêque de Münster, Von Galen, proteste offciellement contre les discriminations.
Il est démis de ses fonctions.
7.3.1936 : L’armée allemande occupe la zone démilitarisée du Rhin (rive gauche), sans que les
Alliés interviennent pour faire respecter le traité de Versailles.
22.7.1936 : Hitler accorde son aide au Général Franco.
5.8.1936 : Le premier détachement allemand arrive à Cadiz.
18.11.1936 : l’Allemagne et l’Italie reconnaissent offciellement le gouvernement de Franco.
3 Image de ce qui est mauvais.
4 Das Zeitalter der Aufklärung / Siècle des Lumières (le nazisme est bien le contraire de tout
cela).
255Der Stürmer, novembre 1936
Légende : Randonnée d’automne
Mon Allemagne, comme tu es belle, sans un juif à l’horizon.
Commentaire : Une belle (blonde) Allemande en uniforme des jeunesses
hitlériennes effectue une randonnée automnale. Elle contemple le paysage
(curieusement, elle est seule, alors que les nazis favorisaient la vie de groupe).
La guerre entre les différents mouvements de jeunesse fait rage. En 1939,
le régime imposera l’adhésion aux jeunesses hitlériennes. Le décor rural est
celui d’une Allemagne apaisée (presque idyllique). Le romantisme allemand
6n’est pas loin ainsi que l’idéologie Blut und Boden . Le décor peut se situer en
Rhénanie (vignobles, petit village, ruine de château-fort). Une image typique
de l’Allemagne romantique et éternelle.
5 Chronologie
25.11.1936 : Le Japon et l’Allemagne signent le pacte anti-Komintern (un traité pour combattre
le communisme international).
1.12.1936 : Loi sur la jeunesse hitlérienne. Celle-ci devient l’organisation centrale de
l’éducation physique et morale de la jeunesse.
6 Blut und Boden (Sang et Sol) Dès septembre 1933, l’idéologie Blut und Boden est transcrite
dans la loi allemande sur l’héritage, adoptée par les nazis après leur prise du pouvoir. Les deux
premières phrases de cette loi affrment la protection de la paysannerie : « Conformément à
l’ancienne tradition de l’hérédité allemande, le Reich reconnaît dans la paysannerie la source
du sang du peuple allemand. Les fermes doivent être protégées contre la faillite et le
fractionnement dus à la transmission par héritage, afn qu’elles restent la possession héréditaire du
peuple, aux mains de paysans libres » (Wikipedia).
26Der Stürmer, mars 1937
Légende : À l’ouest le soleil se couche et à l’est la nuit apparaît si
l’Allemagne n’allume pas une lumière pour le monde.
Commentaire : L’Europe regarde avec inquiétude l’orage (communiste)
qui s’étend. Paris est déjà concerné (Front populaire). L’Allemagne est le
ga7rant d’une Europe en paix .
7 Chronologie
27.4.1937 : La Légion Condor détruit la ville de Guernica (1 645 morts et 889 blessés. La
Légion Condor de 6 000 hommes, dépendante du Ministère allemand de l’air, se compose d’unités
de l’aviation, de transmission et de logistique. Elle a fortement contribué à la victoire de Franco
et permis à Hitler de tester l’armement de la dernière génération.
27Der Stürmer, août 1937
Légende : Les juifs n’ont pas accès.
C’est merveilleux que l’on puisse, aujourd’hui en Allemagne, être entre nous.
Commentaire : Une jeune flle blonde au bord d’un lac s’entretient avec
un homme blond lui aussi (idéal nazi). Cette scène évoque automatiquement
les panneaux à l’entrée des sites touristiques (Juden unerwünscht / juifs non
désirés). Les différentes lois discriminant les citoyens de confession juive
interdisent tout contact avec les aryens. La femme allemande (fragile) ne risque
plus de succomber aux charmes d’un homme juif. Les lois (dites de
Nuremberg) du 15 septembre 1935 ont (de fait) exclu les juifs de la vie publique
allemande.
8Der Stürmer, juin 1938
Légende : Le paysan allemand n’épargne pas sa peine sur le sol allemand
pour le bien et la jouissance de son peuple et non plus pour le proft du juif.
8 Chronologie
12.3.38 : Hitler envahit et annexe l’Autriche.
29.9.1938 : Accord de Munich. L’Allemagne obtient le rattachement des Sudetes.
1.10.1938 : Les troupes allemandes entrent en Tchéchoslovaquie.
28Commentaire : Dans le monde rural, beaucoup de courtiers (marchand de
bestiaux, etc.) étaient de confession juive. Le régime nazi a cherché à
supprimer les intermédiaires pour mieux contrôler le fux des produits de l’agricul -
ture. Il a imposé aussi les tarifs de ces produits (souvent inférieurs aux prix
pratiqués). Une politique très dirigiste est mis en place. Le propriétaire terrien
(ici) au physique aryen regarde ses ouvriers en seigneur (chapeau, veston). Il
fait penser aux hobereaux prussiens.
Der Stürmer, juin 1938
Légende : Créée pour la paix, armée pour la guerre.
Afn qu’aucun ennemi …
Une armée forte et fère protège l’Allemagne,
Le rocher dans la mer rouge.
29Commentaire : Le soldat aux traits aryens a le regard braqué sur l’horizon
(vers l’Est ?).
Dans l’angle droit, le juif (étoile de David) et le communiste (étoile rouge) ont
l’air inquiet.
La « mer rouge » signife que l’Allemagne est un îlot entouré de communistes
ou de socialistes.
Der Stürmer, août 1938
Légende : Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint (
protec9tion de la race ).
Commentaire : L’épée portant la mention les lois de Nuremberg (lois de
discrimination de la population de confession juive), sépare le couple jeune
(blond, beau, aryen, au regard volontaire, des quatre personnages (laids,
hai10neux, agressifs) dont l’un porte une étoile juive . L’allusion est claire. Ici
aussi le dessinateur utilise un extrait de la bible pour sa légende.
Der Stürmer, août 1938
Légende : L’Allemagne au travail
Malgré le boycott aucune main
N’est plu au chômage dans notre pays d’Allemagne.
9 Lois du 15 septembre 1935 imposant la séparation entre juifs et Allemands (Aryens).
10 Anthony Rhodes (cf. bibliographie) note (p. 45) que « Goebbels et Hitler crurent que leur
propagande antisémite et antibolchévique destinée à la consommation intérieure aurait le même
effet servie telle quelle à l’étranger. Ce en quoi ils se trompaient. Ni avant, ni pendant la guerre,
l’antisémitisme ne fut pas un bon article d’exportation. »
30Commentaire : Le boycott réciproque est une arme matérielle et
psychologique utilisé d’abord par J. Streicher en avril 1933, donc peu de temps après
la prise de pouvoir des nazis.
Le personnage, côté gauche, est censé être un juif. Il brandit une pancarte avec
la mention Boycottez les marchandises allemandes. L’ouvrier allemand fait
penser aux dessins ayant le même sujet.
Une fois, il représente Siegfried (héros mythologique allemand qui forge son
épée), et une autre fois Hitler dans la même posture que Siegfried. Ces images
sont bien présentes dans l’esprit allemand.
Hitler vêtu d’une peau de bête et forge une épée, à l’instar de Siegfried.
31Deux vignettes, l’une française, l’autre américaine (American Jewish
Congress), appelant au boycott de l’Allemagne pour protester contre la
discrimination des juifs.
Der Stürmer, août 1938
Légende : Allemagne,
Pas étonnant, qu’ils nous envient à cause de toi,
Toi pays magnifque
Que nous avons libéré de l’esclavage, patrie de l’unité allemande.
Commentaire : Le randonneur admire la vallée du haut d’une colline.
Après l’orage le soleil perce à travers les nuages. La symbolique de l’orage
(l’Allemagne avant l’arrivée des nazis), le ciel éclairé (par le « Dieu » Hitler)
32rayonne sur un pays calme, paisible (romantique). Le feuve (le Rhin?) s’étale
aux pieds du promeneur.
Der Stürmer, juin 1940
Légende : Le destin suit son cours.
Ils sont les combattants de la liberté.
Les pionniers de la Grande Allemagne.
Dégagez la route. Débarrassons-nous de cette pierre.
À l’avenir, la route doit être accessible.
Commentaire : La pierre que les deux militaires écartent de leur chemin
est une tête portant la mention « ploutocrate » avec sur son front l’étoile de
David au milieu duquel fgure le symbole de la livre anglaise.
Thème récurrent, Hitler se plaint que son offre de paix à l’Angleterre a été
rejetée. Il accuse les magnats (juifs) de la fnance en Grande-Bretagne de tout
mettre en œuvre pour faire échouer l’entente entre les deux peuples aryens que
sont les Allemands et les Anglais.
3310Der Stürmer, août 1940
Légende : Pour l’individu comme pour le peuple.
Chacun récolte ce qu’il a semé.
Là où il a placé ses efforts et son zèle.
La récolte et la bénédiction sont la récompense du travail.
Commentaire : Hitler a envahi la Pologne, la Norvège, les Pays-Bas, la
Belgique, le Luxembourg et la France. Le dessinateur a l’outrecuidance de
comparer la guerre à l’agriculture. Le paysan a fauché son blé. Sa femme
(belle blonde aryenne) lie les gerbes de blé. Préparer la guerre comme l’a fait
Hitler, détruire de nombreuses villes, exterminer des millions de personnes,
équivaut à récolter les fruits de sa volonté à conquérir l’Europe.
10 Chronologie
11.2.1940 : Un accord économique germano-soviétique permet à l’Allemagne d’importer de
grandes quantités de pétrole, de métaux précieux et de blé.
9.4.1940 : Les troupes allemandes occupent le Danemark et la Norvège.
10.5.1940 : Les troupes allemandes entrent en Belgique, au Luxembourg et aux Pays-Bas.
3411Der Stürmer, avril 1941
Légende : Combattant du front intérieur.
Moqué, raillé, passé sous silence,
Pourchassé, déshonoré, envoyé au cachot.
Nous avons confé notre vie au Führer,
Il nous a donné en échange la Grande Allemagne.
La foi en notre Führer nous a permis de vaincre .
Que de jeunes peuples le saluent aujourd’hui avec gratitude.
Commentaire : L’Aryen qui sur un fond orné d’un svastika, s’appuie sur
un globe avec un regard énergique tourné vers l’Ouest, semble symboliser un
cadre du parti. Il porte la croix de Fer et l’insigne du parti (comme Hitler). Le
globe signife sans doute l’élargissement des combats (l’Allemagne attaque la
Yougoslavie et la Grèce).
11 Chronologie
6.4.1941 : L’Allemagne attaque la Yougoslavie et la Grèce.
17.4.1941 : La Yougoslavie capitule.
10.5.1941: Rudolf Hess se rend en avion en Grande-Bretagne pour tenter de convaincre les
Britanniques d’accepter de négocier la paix.
20.5.1941 : Des troupes aéroportées allemandes sautent sur la Crète. De violents combats les
opposent aux Britanniques.
35Der Stürmer, mai 1941
Légende : Femme allemande en action
Les femmes allemandes ne craignent pas le travail,
Avec entrain, elles accomplissent leur devoir.
Là où il est possible de servir l’ensemble, pleine d’abnégation,
Chaque femme remplit sa mission avec certitude.
Commentaire : Le régime nazi qui, pour combattre le chômage, avait
décidé de renvoyer les femmes dans leur foyer doit de nouveau les « fatter » pour
occuper les postes laissés vacants par les hommes envoyés au front. Les deux
(Aryennes), l’une dans un uniforme d’infrmière, l’autre dans un uniforme
militaire (beaucoup de femmes ont été recrutées dans les services de
transmission) affchent un visage souriant. Selon les sources environ 600 000 femmes
ont servi dans différents service de la Wehrmacht.
Der Stürmer, juin 1941
Légende : Les constructeurs allemands
Le monde dénomme la guerre un miracle
Là où l’Allemagne frappe, la victoire est assurée.
Un miracle ? La force concentrée.
En chacun de nous règne l’esprit du Führer.
Qui nous a tous montré le chemin
Remporter des succès qui nous mènent à la victoire.
36Commentaire : L’effort de guerre demandé à l’industrie allemande, donc
aux ouvriers, pour la production effrénée de matériel de guerre a de
nombreuses conséquences sur la vie de la population allemande :
– recrutement des femmes pour remplacer les hommes mobilisés alors que
le régime les avaient chassé des postes de travail ;
– augmentation sensible de la durée hebdomadaire de travail (parfois
soixante heures) ;
12 – Interdiction (de fait) aux ouvriers de changer d’employeur , etc.
12 William Shirer a noté dans son livre (op. cit.) « au 7.9.1939, un décret oblige les ouvriers à
accepter tout nouveau travail, même si le salaire est inférieur à celui qu’ils touchaient
précédemment. »
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