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DUMOURIEZ

De
521 pages
Né à l'apogée du règne de Louis XV, gentilhomme sans fortune, Dumouriez s'engage dans la guerre de 7 ans. Agent diplomatique de Louis XV, il passe un temps en prison, avant de devenir Ministres des Affaires étrangères de Louis XVI. Les victoires de Valmy et Jemmapes le mènent à la gloire, mais les Jacobins au pouvoir se méfient de lui et cherchent à le guillotiner. Il terminera sa vie en exil.
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DUMOURIEZ
GÉNÉRAL DE LA RÉVOLUTION (1739-1823)
Biographie

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2199-0

Isabelle HENRY

DUMOURIEZ
GÉNÉRAL DE LA RÉVOLUTION (1739-1823)
Biographie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DEDICACE

Un homme n'est pas malheureux parce qu'il a de l'ambition, mais parce qu'i! en est dévoré. Montesquieu.

A mon père.....

REMERCIEMENTS

A mon mari qui, avec son affection et ses compétences, a su m'aider dans ma tâche de rédaction. A mes enfants et petits-enfants toujours présents dans ma pensée au cours de mon travail. A Pierre Jacquinet pour son aide dans mes recherches d'archives et ses judicieuses critiques. Aux amis qui m'ont ouvert leurs bibliothèques. Enfm à M. André Vacherand, Secrétaire général de la Société Académique de Saint-Quentin. M. Larousse, Président de C H L 0 E, de la ville d'Orsay. Le docteur Jean Lefranc, Président de la Société Historique Archéologique et Scientifique de la ville de NOYON, pour avoir bien voulu me communiquer leurs précieux documents.

CHAPITRE 1

Il vaut mieux rire de ce qui est triste que d'en pleurer. Molière.

Le 25 janvier 1739, à Cambrai, naît Charles-François Dumouriez. Son père, Antoine-François Dumouriez, exerce en cette ville la charge de commissaire royal de la guerre, après avoir commencé à servir dans le régiment de Picardie où se trouvaient déjà sept de ses frères. Sa mère est née Sophie-Eléonore-Ernestine Patissier de Chateauneuf, cousine germaine du fameux lieutenant général Bussy, commandant de l'armée française. Le même jour il sera porté sur les fonts baptismaux et aura pour parrain et marraine: Gilbert François Parisse de Bellebatte, Chanoine et Prévost de la Métropole de Cambrai, et Mme Marie-Jacqueline-Françoise
Govile d'Oshannussy.

Les origines de la famille Dumouriez sont connues: descendant de la branche cadette d'une famille noble de Provence, les du Perrier, c'est à la suite d'une alliance avec une demoiselle Anne de Moriès, ou Mouries, une bisaïeule de Charles-François, que ce nom fut rajouté au précédent. Parmi ses ancêtres on remarque un certain François du Perrier, écuyer, gentilhomme de la chambre des rois Henri IV et Louis XIII, premier consul d'Aix, procureur du pays de Provence en 1593, député au duc de Savoie et au roi en 1594, pour obtenir la démolition du fort d'Aix. Il épouse en 1584 Catherine d'Estienne, dont il a deux enfants: Scipion et Rose. C'est cette dernière que la mort vient frapper subitement à l'âge de trois ans, cette mort qui enferme son père dans un désespoir immense. Grand ami de Malherbe, celui-ci lui dédiera ses fameuses stances dites: Stances à du Perrier:
Ta douleur, du Perrier, sera donc éternelle Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié paternelle L'augmenteront toujours? Le malheur de ta fille au tombeau descendue Par un commun trépas, Est-ce quelque dédale où ta raison perdue Ne se retrouve pas?

Dumouriez
Mais elle était du monde où les plus belles choses Ont le pire destin; Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin....

Les armes de la maison du Perrier sont: "d'azur à une bande d'or accompagnée en chef, au côté senestre de l'écu, d'une tête de lion arrachée (1) d'or à la bordure dentelée de gueule, la tête du lion couronnée d'argent." Dans cette famille provençale d'Aix où l'on remarque des parlementaires, mais aussi des poètes et écrivains qui fréquentent (2) assidûment l'hôtel "du Perrier" va naître vers 1650 le futur grand-père du général Dumouriez. Personnage assez remarquable que fut ce grand-père Charles-François du Perrier du Mouriez. On retiendra de lui une existence pleine d'aventures et de passion qui laissera une descendance fort nombreuse: 32 enfants, écrira le général Dumouriez dans ses Mémoires, mais les historiens s'accordent à dire qu'à moins d'une coquille d'imprimerie cela fait beaucoup de bâtards. On en connaît officiellement 15, ce qui n'est déjà pas mal! Charles-François a 19 ans. Une jeunesse et une éducation dans une famille bien placée dans le domaine des arts, de la comédie et de la littérature, l'incitent et le poussent à l'aventure. Il va partir pour vivre sa vie, mais pas n'importe où : à Paris, et pourquoi pas dans la troupe de Molière, dont on parle tant dans son entourage? C'est l'apogée du maître en cette année 1669. Seulement ne rentre pas qui veut dans cette troupe, et Molière ne consent à l'engager, comme il le fait pour tout autre candidat, que s'il fait ses preuves à son service. Le jeune "Provençal", c'est ainsi qu'on le nommera, perdra même son identité pour devenir le "Laquais de Molière" . Au service d'un homme qui n'arrange pas même les plis de sa cravate, les mésaventures ne manquent pas de se produire: Un matin qu'il chaussait son maître à Chambord, il lui enfila son bas à l'envers:
(1) Annuaire de la Noblesse française, par M. Borel d'Hauterive, cinquante huitième volume, p.180. Paris, au bureau de la publication, 1902. (2) L'hôtel "du Perrier" subsiste toujours à Aix en Provence, place des Dominicains. 8

Dumouriez

- Un tel, dit Molière, d'une voix méprisante et grave, ne vois-tu pas que ce bas est à l'envers? Aussitôt ce laquais se saisit du bas par le haut, le retourne sur la jambe de son maître et le remet ainsi sans s'en rendre compte à l'endroit. Il enfonce alors son bras dedans, le retourne, le remet donc à l'envers et en rechausse Molière qui, furieux de cette étourderie et de cette incompétence, lui lancera: - Oh ! parbleu! e'en est trop! Il lui donne un coup de pied qui le fait tomber à la renverse, et ajoute à sa colère l'insulte qui fait se redresser aussitôt le jeune laquais: - Ce maraud-là ne sera jamais qu'un sot, quelque métier qu'il fasse! - Vous êtes philosophe! vous êtes plutôt le diable! lui rétorque insolemment le pauvre garçon qui continue à remplir sa mission d'une (1) façon plutôt désordonnée et gauche. Mais Charles-François poursuit son ambition et devient ce qu'il rêve d'être: un comédien intégré à la troupe, position plus enviable que celle de laquais. Il 'va se déplacer au gré des demandes en province, et en Hollande en particulier, où un chroniqueur, Jean Crosnier, va publier en 1682 le premier numéro d'une gazette hebdomadaire en vers: Le Mercure burlesque, et dans lequel il cite les aventures rocambolesques de du Perrier qu'il ose à peine nommer:
L'on m'écrit de cette semaine Que le Comédien du Per...(ier) Dont la naissance est incertaine, Ayant couru la prétentaine Aux environs de son quartier Chez une jeune demoiselle, Comme il caressoit cette belle Un cavalier son favory Le surprit en cette occurance, Qui, contrefaisant le mary, (2) Luy demanda de lafinance.

De piètre valet qu'il fut, du Perrier ne devint pas meilleur acteur. Entré à la Comédie Française en 1685 il Y restera cependant 20 ans, ce qui n'est déjà pas si mal!
(1)

Extrait de La vie de Monsieur Molière, par Jacques Le Febvre, Paris, 1705, in-12, p. 252-255. (2) Rapporté dans Le laquais de Molière, par Georges Monval, p. 15.

9

Dumouriez "Le bon homme du Perrier, avec son air doucet, dit une note de M. de (1) Trallage, a joué pendant quelque temps le rôle de Georges Dandin et d'autres rôles comiques de Molière, mais le parterre l'a tant sifflé qu'il a été obligé de quitter la partie et de laisser faire cela à La Thrillière. " Au cours de ses déplacements au sein de la troupe en Hollande, curieux de tout ce qui se fait de nouveau, du Perrier observe que dans ce pays l'activité de pompes à eau que l'on utilise est fort intéressante. Il n'en est pas de même à Paris où l'on a déjà déploré de multiples incendies qui ont fait de véritables ravages, car, faute de pouvoir transporter l'eau nécessaire aussi rapidement que l'on voudrait, le feu reste une hantise quotidienne des habitants de la capitale. Il n'en faudra pas moins pour faire germer dans l'esprit de notre comédien une idée qui va transformer son existence. Son zèle pour la comédie s'étant fortement ralenti, et l'on comprend pourquoi, le 19 octobre 1705, il obtient une pension de mille livres et prend sa retraite au bout de vingt années de service. Entre-temps, Charles-François du Perrier s'était marié avec Madelaine Jacquemin, fille du comédien Rochefort, mais celle-ci mourut le 27 novembre 1690, lui laissant, malgré son jeune âge, dix enfants. Il se remaria sept ans plus tard avec Anne Vaugé, avec laquelle il eut cinq autres enfants, dont Antoine-François, père du général Dumouriez. Charles-François du Perrier, qui compte donner à ses quinze enfants une éducation à la hauteur de ses ambitions, sent que le moment est venu de s'installer et de faire fructifier une entreprise qu'il va créer tout seul, avec l'appui manuel de ses fils dont l'aîné est à peine âgé de vingt ans. Pour ce faire il va construire sa propre pompe à eau, en faire démonstration devant le roi Louis XIV qui, enthousiasmé par le proj et, lui accordera, le 12 octobre 1699, le privilège exclusif Pour par luy, ou par ceux qui auront droit de luy, vendre, débiter ou louer ladite machine dans toutes les villes, bourgs et autres lieux du Royaume, pendant le temps et espace de trente (2) années et consécutives. François du Perrier s'installe donc tout près de la Seine, rue Mazarine, au bout de la rue Guénégaud. Si, au Moyen Age, on portait le saint sacrement sur le lieu des (3) dans le feu, et cela incendies, ou encore si l'on jetait le corporal jusqu'au XVIIème siècle, il semble qu'à l'époque l'on ait déjà pris des
(1)

Page 2 de l'édition Paul Lacroix. Librairie des Bibliophiles (t.v de la nouvelle collection moliéresque).
(2) (3) Monval, p. 61. Linge sacré.

10

Dumouriez mesures énergiques, sinon plus efficaces: démolir les toitures, voire les murs, et faire en quelque sorte la "part du feu". Devenu directeur des Pompes à 66 ans, du Perrier, par une Ordonnance du 23 février 1716 sera autorisé à créer 36 pompes et commettre 36 hommes exercés à ce service moyennant une al1ocationannuel1ede 6000 livres. Ces pompes à bras, actionnées chacune par deux hommes, prennent l'eau de la Seine, à un niveau bas, pour être projetée en un point haut au travers de tuyaux de cuir appelés "boyaux", et ces secours étaient gratuits. Les gardiens portaient une sorte de bonnet ou casquette de feutre, recouverte de tissu de fil de fer; la visière était relevée; l'habit uniforme était court et de couleur bleu foncé, les boutons blancs, les parements et cols jaunes. Le 26 mars 1704 le feu est au Palais des Tuileries, et ainsi en témoigne Claude Robert, collaborateur du lieutenant de Police d'Argenson et Procureur du Roy au Chastelet de Paris: Monseigneur, J'ai été averti sur les huit heures que le feu était au Palais des Tuileries, dans un lieu tout proche de la salle des ballets et des machines. J'y suis allé et j'y ay trouvé M le maréchal de Vauban qui donnait des ordres pour éteindre le feu. J'ay tâché de le secourir de mon mieux et nous avons envoyé chercher du Perrier, comédien, avec ses pompes. ... par le moyen de ces pompes, le feu a esté éteint. J'ay vu en cette occasion comme en plusieurs autres, les effets salutaires de ces pompes qui dardent l'eau partout où du Perrier veut. Il serait très avantageux qu'il y en eût dans tous les quartiers de Paris, avec des hommes préposés (1) pour faire agir ces machines... L'affaire est lancée! du Perrier, malgré le peu de moyens qu'on voudra bien lui accorder, et dont il se plaindra souvent, acquit les faveurs du roi et de la Cour; sa famille nombreuse sera hors de besoin, il enverra sept de ses fils servir au régiment de Picardie, puis, léguant son patrimoine à deux de ses fils, il prit retraite. Cette fois le sieur François du Perrier pouvait dire sa tâche accomplie: il songea au repos et écrivit son testament, le rédigeant ainsi: Au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit. Amen. Je, François du Mouriez du Perrier, considérant la nécessité de mourir, et l'incertitude de l'heure, et désirant avant que partir de ce monde disposer tandis que je suis en santé de corps et d'esprit, du peu de bien que mes travaux ont amassé pendant une pénible et très longue vie dont il
(1) Lettre publiée par M.A. de Boislisle dans Le bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'lie de France, 1884, p. 29 et 30. L'original se trouve aux Archives nationales, Ref: G7, 432. Il

Dumouriez
ce nlien et présent testament, a plu à la Divine bonté nIefavoriser, et dernière volonté, comme il suit: Premièrement Je recolnnlande mon âme à Dieu, lors qu' illuy plaira la séparer de lnon corps, à la glorieuse Vierge Marie, et à tous les Saints et Saintes de Paradis (1) Parmi un mobilier sommaire on notera dans son testament: Un portrait, peint sur toile, représentant le sieur de Molière dans son cadre ovale de bois doré. Des trois portraits connus du maître, (Le Molière de Chantilly, que Monseigneur le duc d'Aumale offrit à l'Institut; celui du musée de Versailles; enfm le petit portrait peint par Mignard et que possède la Comédie Française) on ne sut jamais lequel des trois provenait de la (2) maison" du Perrier". Ce grand-père, dont la longue vie remplie d'aventures, de mésaventures, de succès et d'échecs à la fois, le général Dumouriez ne le connut pas. Il lTIOUrut 21 juin 1723, un demi-siècle après son lTIaîtreMolière. le L'ancien "Laquais de Molière" devint pour la postérité: Le premier pompier de France. Au 30 de la rue Mazarine, à Paris, une plaque subsiste encore, où l'on peut lire:
"Ancien Hôtel des POlnpes" Dans cette maison est mort le 21 juiri 1723 du MOURIEZ du PERRIER

D'Aix en Provence. Sociétaire de la Comédie Française de 1686 à 1705 Introducteur en France de la pompe à incendie Créateur du corps des pompiers de la ville de Paris

(1) Archives (2) Monval,

familiales. p. 86, inventaire

"du 13 juillet

1723.

12

Affiche industrielle, XVlllième siècle Musée des Arts Décoratifs (photo. Roger- Viollet)

Plaque du 30 rue Mazarine Photo Arfeuillère

CHAPITRE 2

Dfaut laisser le passé dans l'oubli et l'avenir à la ProvÙ:knce.

Bossuet.

L'enfance, cette période de la vie que l'on aime tant se remémorer avec des souvenirs tendres et heureux, dont l'insouciance est le charme et les joies plus intenses que les peines, cette enfance, Charles-François du Mouriez ne va point la connaître. A sa naissance rien ne laisse présager de difficultés. C'est un bel enfant, sain, dira le médecin à ses parents tout à la joie d'accueillir ce fils tant désiré et qui fait sauter d'allégresse ses deux sœurs Nicole-Amélie et Anne-Charlotte âgées de deux et quatre ans. Son père va pouvoir chérir enfm le dernier de ses enfants car sa femme, dolente et souffrante d'un mal que l'on ne peut soigner, ne pourra en attendre d'autre. Le médecin est formel: une prochaine grossesse pourrait lui être fatale, si toutefois elle s'avère possible. Les Dumouriez sont comblés. L'enfant aura une nourrice de bonne condition. Il faut laisser à la mère le temps de se remettre. Une année heureuse va s'écouler sans que le moindre souci ne vienne perturber l'ordre de la maison. Déjà les parents songent à l'éducation de ces trois enfants qui recevront comme professeurs les plus réputés de la ville, le père en fait la promesse à sa femme. Et puis, trois enfants dans un foyer n'est-ce pas le nombre idéal pour qui a eu quatorze frères et sœurs? Ils n'ont manqué de rien, mais Antoine, le douzième, se rappelle fort bien des difficultés de son père à tenir et éduquer toute cette famille. Ce fut, malgré tout, une réussite à en juger par ce qu'ils vont devenir plus tard: l'un, attaché aux affaires du roi, l'autre munitionnaire général des vivres de la Marine, puis président trésorier de France; auparavant sept frères vont servir ensemble dans le même régiment de Picardie, passage obligatoire dans l'armée du roi pour des fils de noble famille sans fortune. Charles- François Dumouriez est vif et promet d'être intelligent. On est cependant surpris de le voir peu disposé à se déplacer comme le ferait tout être normalement constitué. A deux ans, Charles-François se tient à peine assis. On essaye de le maintenir debout mais l'enfant, soudainement surpris par ce que lui demande son entourage, se laisse retomber comme si la position à la verticale, sur ses deux pieds, lui était impossible. C'est le cas, hélas, et les parents commencent à se soucier de ce retard, mais

Dumouriez que faire? On convoque le médecin de famille; celui-ci avait constaté le handicap mais n'avait pas osé avouer l'incompétence de la médecine qui, à l'époque, ne pouvait expliquer ce genre de problème, plutôt rare il faut l'avouer. Cela va assombrir les jours de cette famille jusqu'ici insouciante. Le père est furieux! Ne peut-on faire quelque chose? Cet enfant doit marcher, il le faut à tout prix car son intelligence va en pâtir. Il a raison, ce père aimant et fier, mais c'est son humeur, en premier, qui devient changeante car la souffrance le noue. Ses membres se développent mal, le dos n'a pas de force, cela l'oblige à se déplacer sur les mains quand il ne rampe pas au sol en gémissant. On convoque un médecin qui a réputation dans la ville, celui-ci ne voit pas de progrès possible. On accuse son sang d'être "mauvais". Il faut attendre, bien le nourrir, c'est tout ce que l'on peut faire. On convoque une sommité de la médecine, du moins ce que la ville de Cambrai peut offrir dans ce domaine. Même diagnostic: le sang faible de l'enfant ne nourrit pas assez sa charpente. Cependant on propose une solution: pour l'aider à mieux se déplacer on va entourer son corps d'un carcan rigide qu'un corsetier fabriquera spécialement pour lui. Le corset, composé de bandes métalliques, fait geindre cet enfant de deux ans, à chaque pas, de façon infernale; mais que faire de mieux? Pour l'aider un peu on l'installe dans une chaise roulante. "On ne connaissait pas en France, dira plus tard Dumouriez, le système d'éducation de J-J Rousseau" en avouant tout de même qu'on l'avait ensuite "porté à l'excès, parce que les Français outrent tout. " La nature croissait à rebours dans cette prison de fer, et cet enfant devenu rachitique, dont l'humeur ne cessait de s'altérer, rendait son entourage mélancolique car on désespérait de le voir guérir. Il était écrit que le j eune Charles-François aurait une résistance physique étonnante, et également une chance inespérée. Ses sœurs recevaient à domicile des cours réguliers de musique de la part d'un chantre de la cathédrale de Cambrai, nommé l'abbé Fontaine. Ce prêtre était d'une grande bonté. Chaque leçon de musique était l'occasion pour lui de plaindre ce garçon, alors âgé de 6 ans, qui se déplaçait avec tant de difficultés. L'âme sensible de cet abbé lui fit penser qu'une méthode de maintien différente pourrait peut-être guérir et sauver ce corps meurtri. Pour cela il fit une proposition à ses parents, il l'emmènerait avec lui, lui ôterait ce corset qui, faisait-il remarquer, ne faisait que le faire souffrir et ne le guérissait point. Désespérés du manque évident de progrès, les parents acceptèrent l'offre, à une seule condition: l'abbé devait, dès que l'envie s'en faisait sentir, représenter l'enfant à sa famille. Les Dumouriez ne pouvaient souhaiter avoir accepté offre plus aimable. Le jeune François fut débarrassé de son corset de fer, maintenu dans sa 16

Dumouriez démarche avec tous les soins attendus; ne pouvant faire fonctionner ses muscles, les débuts furent difficiles car seules les mains et les genoux pouvaient l'aider à se mouvoir au sol. Outre tous les soins physiques que l'abbé Fontaine, avec sa patience d'homme sage, prenait pour ce pupille, il lui enseignait la lecture. Les progrès se faisaient sentir et les parents ne pouvaient que loLte>r ette c éducation exceptionnelle: "Pendant trois années, ce bon abbé Fontaine, a aussi formé mon âme en la modelant sur la sienne qui était bonne et vertueuse." Ce furent là les paroles de remerciements adressés à ce "second père" qui sauva son enfance d'une existence bien inconfortable. L'abbé Fontaine vécut fort âgé et fmit chanoine de Cambrai.(l) Les progrès devenaient de plus en plus évidents. C'est alors que CharlesFrançois, à peine âgé de 8 ans, apprit la mort de sa mère. On ne voulut pas l'empêcher d'assister aux obsèques, mais l'abbé Fontaine, au moment de la descente du corps, dut écarter l'enfant et l'arracher à la vue de ce spectacle qu'il jugeait trop pénible pour un enfant si jeune et qui avait traversé tant d'épreuves. Le retour au foyer s'imposait. La joie de retrouver son fils, fort et solide, fit oublier au père la tristesse dans laquelle le décès de sa femme l'avait laissé. Charles-François était âgé de neuf ans et demi, son esprit était vif; sa maladie avait laissé des traces sur ce corps, qui restera toujours de petite taille. Il était temps pour le père de prendre en mains une éducation qui, certes, n'avait pas failli, mais qu'il comptait mener à bien. Rien ne s'opposait dorénavant à ce que l'élève mène la vie d'un garçon normalement avide d'apprendre. Charles-François va donc retrouver la vie de famille, qu'il aura jusqu'à présent si peu connue. Ses sœurs aussi éclatent de joie à l'idée de revoir leur frère, et les études vont reprendre pour tout le monde, car il ne sera pas question de ne pas faire bénéficier les deux filles de la même éducation. Déjà l'aînée est une musicienne accomplie, et la seconde n'a rien à envier à sa sœur, elle lit couramment le latin, et toutes deux sont passionnées de géographie. Antoine- François, ce père si attentif, que son fils écrira avoir été: "L'homme des plus instruits et des plus vertueux de France" sera aussi fort austère. Ses connaissances nombreuses seront inculquées avec beaucoup de passion et d'amour paternel. Austère, le futur Dumouriez ne le sera point, quant à être vertueux ce ne sera certes pas sa qualité première.

(1)

La vie et les Mémoires

du général Dumouriez,

p. 6.

17

Dumouriez Jeune homme, Antoine-François a servi (en famille) dans le régiment de Picardie jusqu'en 1732, date à laquelle il obtient une charge de "Commissaire des guerres" Cette occupation ne l'emballe guère, car ce qu'il aime c'est écrire et surtout s'instruire, apprendre à parler plusieurs langues. II avait aussi des goûts prononcés pour la peinture, la musique, et la poésie. Son ascendance plutôt connue dans le domaine des arts a laissé des traces chez cet homme; ce fils de comédien, plus doué peut-être pour la littérature et l'écriture que sa nombreuse famille, occupera tout son temps disponible à étudier. Puis il se mettra à la traduction d'ouvrages: des comédies italiennes, espagnoles et anglaises, un recueil de Poésies fugitives, un opéra: Griseldis, une tragédie: Démétrius, sujet déjà traité
par Corneille dans: Don Sanche d'Aragon.
(1)

Tous ces travaux ne lui suffisaient pas. Antoine-François composa un poème: Richardet, une imitation et une réduction heureuse du Ricciardetto de l'italien Forteguerri ; cette publication lui valut les suffrages de Voltaire. L'éducation de ses enfants occupe beaucoup ce père qui estime que le temps passe vite. Le retard dû à la maladie lui fait mettre les bouchées doubles car il lui faut envoyer Charles-François dans une école à la hauteur de ses ambitions. Six mois ont passé et le voilà prêt. Grâce au latin enseigné à haute dose, c'est la condition requise pour intégrer le collège Louis-le-Grand, il pourra suivre les études dans cet établissement tenu par des Jésuites dont la réputation n'est plus à faire. Les études coûtent cher, et huit mille livres de rente sont peu de choses, mais le père en sacrifiera quinze cents à l'éducation de son fils. Et puis il faut se rapprocher de Paris. Pour cela toute la famille ira s'installer: "rue Pavée, paroisse St-Eustache, au 2e étage, à l'encoignure de la rue des
Deux-Portes St-Sauveur"

.
* * *

Le coche qui emporte le père et le fils un matin d'octobre de l'année 1750, se dirige vers le collège Louis-le-Grand, et c'est dans cet établissement que ce garçon à peine âgé de onze ans va entrer pour y faire (2) Le cœur serré, car il sait qu'il devra passer trois longues sa rhétorique. années dans cet établissement, il pense qu'il n'aura plus près de lui ses sœurs qui le gâtent et le caressent.

(1) Mémoires de Dumouriez, p. 8. (2) Enseignement du langage qui rend

"l'expression

de la pensée plus vive".

18

Dumouriez L'accueil du père supérieur, le père Latour, est aimable, sans plus. Le règlement est sévère: tous les dimanches se passeront dans l'établissement et seront consacrés aux offices, seul le mercredi sera jour de sortie. Dans son ébahissement le jeune Charles-François n'y prête pas attention et, muni d'un maigre bagage, il fait ses adieux à son père. Ces trois années d'études furent pleines d'enrichissement, car les pères Jésuites avaient le don d'enseignement et le grand talent d'élever l'âme de leurs disciples par l'amour propre, de leur apprendre le courage, le désintéressement et le sacrifice d'eux-mêmes. L'enseignement des Jésuites était à cette époque basé, mis à part la religion catholique, sur l'étude et la connaissance des classiques grecs et romains. Bien que très modérée par une forme d'enseignement qui ne négligeait pas la foi, cette fréquentation littéraire des héros de l'Antiquité faisait naître chez de jeunes esprits une exaltation démesurée et jugée néfaste. Les Jésuites trouvent en ce jeune élève qu'est Charles-François une "âme ardente." Ils ne vont pas tarder à exploiter cette passion, afm de l'enrôler dans leur ordre. D'un esprit libre ils le laisseront cependant s'adonner à la lecture pour laquelle il aura un penchant démesuré. Dans ses livres le jeune garçon apprend à voyager par le rêve, et au sortir de ses études, qu'il avouera lui-même plus tard avoir été moyennes, il comble de fierté ses enseignants en annonçant qu'il veut se faire Jésuite, (1) missionnaire plus précisément, afm de pouvoir parcourir le monde. Oui, mais c'était sans compter sur l'avis du père qui voit en cela une manigance fort habile du père Latour. Dès son retour au foyer il va délicatement, et avec beaucoup de philosophie, le détourner de ce chemin : l'élève est trop jeune, on ne forge pas une âme au gré de ses croyances lorsque l'on n'a pas atteint l'âge de la réflexion. Cependant, tout en critiquant l'enseignement donné à son fils, mais tout en louant le savoir dont il fait preuve au bout de trois années passées dans cet établissement, ce père va utiliser les mêmes armes que les Jésuites. Pour cela, il met à sa portée et sans affectation: les Lettres Provinciales de Pascal, la Morale des Jésuites et quelques ouvrages de Voltaire, les historiens latins et grecs, Plutarque et Montaigne. Charles-François va dévorer ces lectures. Etudiant tout le jour, il y passera une partie de ses nuits. Son père avait des idées bien précises sur l'enseignement, son fils ne devait jamais apprendre par cœur, cela, disait-il, "usait l'esprit, et rendait toute conception paresseuse".

(1)

Mémoires

de Dumouriez,

p. 8.

19

Dumouriez Au cours des deux années suivantes il lui enseigne lui-même les mathématiques, l'anglais, l'espagnol et le grec. Cela n'étant pas suffisant il fait venir un professeur d'allemand. L'histoire et la politique ne sont pas oubliées, quant à la musique et la peinture il ne consent guère à son fils le plaisir d'en connaître les agréments. Seules ses sœurs peuvent à loisir s'adonner à ces passe-temps qu'à cette époque on ne consentait qu'aux jeunes filles que l'on voulait bien éduquées. Ille regrette, car il dira plus tard de lui-même ''Avoir été aussi doué pour cela". Durant les huit mois qui suivent il n'est plus question d'aborder quelconque sujet ayant trait à l'avenir du jeune Dumouriez. Son père très habile, quoique inquiet d'un projet de rentrer dans les ordres, lui permet et lui conseille toutes les lectures que le jeune élève dévore; puis un jour il y a entre eux une conversation très sérieuse. On parle philosophie et avenir. La question vient à propos, mûrement préparée par le père:

- Il

est temps,

mon fils, lui dit-il, de savoir quel parti vous voulez

prendre;

je ne suis pas riche, et comme votre résolution, quelle qu'elle soit, entraînera des dépenses, il faut que je la connaisse d'avance pour retrancher toutes les autres. - Mon père, (1) répond l'adolescent, je serai ce que vous voudrez, lui excepté moine. Le père est si surpris de cette réponse que, soulagé d'un poids immense, il décide de ne plus lui en parler. Il faut, pense-t-il, éviter de relever par quelque plaisanterie le fait d'avoir dissipé en si peu de temps une vocation que l'on avait bien voulu lui faire croire si ardente. Dans la maison Dumouriez l'atmosphère est plutôt gaie, et cela est dû en grande partie à la jeunesse des deux sœurs. Anne-Charlotte sera toujours la préférée de son frère. Elle est vive, intelligente, et d'un équilibre de caractère auquel Charles-François fera appel bien souvent, marque d'estime fraternelle, pour lui demander conseil. C'est peut-être la seule qui aura le privilège des confidences d'un homme qui se révélera fort de caractère, imbu de sa personne, fier de son savoir, et d'une activité épistolaire qui fera dire de ses proches: " Il écrit tellement qu'il nous en fatigue! " En cette année 1755, le choix de l'avenir de Charles-François ne semble pas trop se dessiner à l'horizon. Il faudra pour cela que le père reprenne, cette fois-ci avec plus de détermination, une conversation sérieuse et délicatement orientée. Ayant quitté l'état militaire après avoir servi dans le régiment d'Artois avec ses frères, Antoine Dumouriez regrette cette vie faite d'aventures,
(1) Mémoires de Dumouriez, p. 9.

20

Dumouriez d'honneur et de loyauté, mais il ne lui vient pas à l'idée de proposer à son fils de suivre la même voie que lui; son ambition, guidée par la crainte de voir son unique fils embrasser une carrière périlleuse l'incite à engager une nouvelle conversation afm d'orienter dans le bon sens, c'est à dire le sien, l'avenir d'un garçon indécis. Les idées du père sont déjà précises. II voit volontiers son fils entrer dans la carrière politique ou, comme lui conseille son entourage, dans celle de la robe. Cette deuxième proposition plaît à Charles-François. Excepté, et ce fut sa seule objection, que voulant bien devenir avocat il ne voulait point, de par la fonction, servir de conseiller. Porter la robe est plus glorieux mais le rôle de conseiller est plus honorable. Il est décidé, dans l'incertitude du choix, que père et fils se mettront à étudier à la fois le droit public et les lois civiles, renonçant ainsi au métier des armes. Le temps paraît alors venu pour un père, pour qui l'éducation de ses enfants ne se borne pas aux études, de se rapprocher de ce monde que forme la Cour, lui qui, par ses fréquentations militaires apprit à plaire à une aristocratie bien placée à Versailles. C'est à cette époque, et pour suivre une mode qui fait fureur dans ce milieu, que lui vient l'idée de se faire un nom. Tout en gardant les mêmes propriétés, il fera de lui un homme différent, et cela ''par corruption (2) (1) écrira plus tard son fils dans ses Mémoires. parisienne" De "du (3) Perrier du Mouriez" on en fera plutôt "Dumouriez". Et puis, pense-t-il, il faut se singulariser,ce en quoi il vit juste, car le futur général s'y appliquera consciencieusement toute son existence. Mais n'est-ce pas par là aussi le désir de se démarquer de nombreux frères, imposants et brillants, avec qui Antoine Dumouriez aura bien des difficultés: des querelles d'intérêt, probablement d'héritage, ce qui fait penser que, contrairement aux plaintes perpétuelles de cette famille de ne pas jouir d'une fortune héritée de ce père comédien et homme d'action, la part de chacun n'était pas si insignifiante que cela. L'entière année 1755 sera consacrée aux compléments d'une éducation choisie. Pour cela on fera appel à un oncle, premier commis des bureaux du duc de La Vrillière, qui l'introduit, à Versailles, auprès d'un professeur d'équitation aux manèges de la vénerie. Cet oncle lui fait également enseigner la pratique des armes par les pages du roi. Lisant toujours beaucoup, il trouve le temps, pour s'instruire, de travailler avec son oncle.
(1) On appellerait cela de nos jours du snobisme ". (2) Mémoires de Dumouriez, p. 5. (3) Dumouriez signera son nom curieusement avec un M majuscule:
Il

DuMouriez.

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Dumouriez Il apprend ainsi beaucoup de choses concernant l'administration de la France. Son éducation cavalière étant arrivée à son terme, ainsi que le maniement de l'épée, il revient chez son père et ses sœurs à SaintGermain-en-Laye où toute la famille s'est installée depuis peu. Cette année 1757 va être marquée par une nouvelle qui arrive de Versailles et qui secoue la Cour, mais surtout le roi Louis XV : Un certain Robert François Damiens, un halluciné, ancien soldat déchu, a tenté d'assassiner le roi. La nouvelle arrive sur les sept heures du soir en ce 5 janvier 1757 à Saint-Germain-en-Laye. Il gèle à pierre fendre. Tout le monde court avec effroi et désespoir à Versailles, oubliant chapeau et épée. On selle le premier cheval venu et on accourt sur la place où l'on retrouve une foule angoissée, touchante par son émotion, son attachement à un roi que l'on n'a jamais vu faillir et qui, croit-on, est au plus mal, peut-être déjà mort à cette heure de la nuit. On ne renseigne pas ce peuple inquiet qui gèle sur les pavés, et qui décide de rentrer, transi, angoissé. Au petit matin, la nouvelle, enfm parvenue, rassure toute la population: le roi n'est que blessé légèrement à la poitrine. Une forte suspicion va s'emparer du roi et de la Cour. N'y a-t-il pas eu conspiration? Damiens, arrêté sur le fait, sera écartelé le 28 mars de cette année 1757. Les conséquences de cet attentat seront fatales pour deux ministres: Machault d'Arnouville et d'Argenson. Accusés d'être réformateurs, Louis XV, saisissant cette occasion, prendra le prétexte d'avoir perdu l'affection de ses sujets pour les renvoyer.

* * *

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CHAPITRE 3

Du duc Broglie osez suivre les pas. Sage en projets et vif dans les combats, il a transmis sa valeur aux soldats',. il va venger les malheurs de la France: sous ses drapeaux marchez dès aujourd'hui, et méritez d'être aperçu de lui. Voltaire, Pauvre diable.

Le XVIIèmesiècle a laissé la France dans un état second. Le jeune roi vient d'atteindre ses quatorze ans, âge de la majorité légale. En 1723, le régent, Philippe d'Orléans vient de disparaître. Les huit années qui ont précédé le règne officiel de Louis XV n'ont pas été très heureuses quant à la politique menée par le cardinal Dubois, homme peu crédible, appelé au pouvoir par le régent. Sans intentions mauvaises, ces deux hommes ont commis des dégâts incontestables, perdant de vue la situation de la France coincée dans une Europe transformée et compliquée. Nous avions conquis au siècle précédent une grande place dans cette Europe troublée, mais il nous fallait la défendre. Notre principal ennemi se trouvait être l'Angleterre. Ce pays moderne était alors tourné vers la suprématie économique et vers la conquête des marchés et des colonies. Notre empire colonial excitait la jalousie des Anglais. Notre domaine s'étendait à presque toute l'Amérique du Nord, du Canada jusqu'au golfe du Mexique; nous possédions les plus belles Antilles, des comptoirs en Afrique et dans l'Inde, amorces de vastes établissements. L'avenir semblait, de ce côté là, parfaitement assuré, et l'Angleterre pouvait nous envier. Les révolutions successives avaient distrait ce peuple outremanche. Il fallait s'attendre de sa part à une hostilité guidée par leur jalousie à l'égard de la France. Tout son intérêt était de nous voir engager de stupides querelles au sein de l'Europe, qui pouvaient, et il voyait juste, nous distraire de nos défenses. Nous négligions la mer, notre marine était bien pauvre, et pour un pays si fier de ses possessions nous allions atteindre le pire. Au moment où ils moururent, le régent et le cardinal Dubois avaient engagé la France dans une nouvelle triple alliance: fumco-anglo-espagnole, contre l'empereurCharlesVI d'Allemagne. L'Angleterre, sans respect pour le

Dumouriez traité d'Utrecht, s'était mise de la partie, afin de ruiner toutes les entreprises maritimes de Charles VI. C'est ainsi que l'Angleterre suivait son dessein: supprimer toutes les concurrences navales et commerciales en exploitant toutes les divisions, les ambitions et les erreurs des puissances européennes. A cette époque on reprocha au jeune roi Louis XV d'être indolent et apathique. Cependant, malgré sa jeunesse, il faisait preuve d'autorité. L'esprit critique était en vogue: Montesquieu et Voltaire répandaient l'idée attirante des nouvelles institutions anglaises. Le jeune roi fit alors preuve de bon sens et confia à son précepteur Fleury, évêque de Fréjus, la direction de sa politique. Ce nouveau ministre fut un choix heureux, car ce vieillard était un sage, et il dirigea par la suite les affaires de la France avec beaucoup de prudence. Fleury n'avait pas de grandes ambitions de politique européenne mais un sens très profond de l'utile et du nécessaire. La paix fut ainsi son principal objectif. L'Angleterre, cependant, ne cessait de développer son commerce, et convoitait âprement les colonies espagnoles. La Prusse, avec à sa tête le nouveau roi Frédéric II, héritait d'un état et d'une armée solides. Malgré une jeunesse orageuse, il sut succéder honorablement à son père dans la direction des affaires politiques du pays. Il avait un goût très prononcé pour notre littérature, et il en faisait étalage. Il obtint ainsi une grande popularité parmi les Français, en flattant, et en protégeant nos écrivains aux idées nouvelles, dont le plus célèbre était Voltaire. Frédéric II, qui passait ainsi pour un prince éclairé, amoureux de tout progrès, se fit une réputation des plus honorables. C'est alors que la Prusse fit un coup de force contre l'Autriche. On n'en fut point indigné à la Cour car l'Autriche était encore considérée comme notre ennemie personnelle. Fleury, malgré sa répugnance d'entrer en guerre, se crut obligé d'intervenir: l'Autriche étant l'alliée des Anglais, l'heure était venue de l'attaquer, ainsi on frapperait du même coup nos ennemis les Anglais. Louis XV céda également, il était opposé à tout conflit mais ne voyait pas, comme son ministre, d'autre solution. Il aurait tant préféré regarder les autres se battre sans intervenir ! On critiquait ce pauvre Fleury, et le roi Frédéric, habilement, entretenait l'illusion que les Français étaient les maîtres de l'Europe. Fleury, que l'on avait jugé sénile, et peu entreprenant, mourut en 1743, accablé de chagrin et d'amertume, laissant une France affaiblie qui allait mal. L'Angleterre, puissamment armée en Allemagne grâce à son alliance avec l'armée de Hanovre donna la main aux Autrichiens après la bataille 24

Dumouriez de Dettingen. Nos troupes engagées dans ce conflit durent se replier en repassant le Rhin afm de protéger nos frontières. Cette défaite fut un choc positif pour la France, elle lui ouvrit les yeux et découvrit ainsi que l'ennemi de son pays n'était pas l'Autriche, mais plus sûrement l'Angleterre. A chaque conflit on la retrouvait sans cesse au devant d'elle. Les quelques années qui suivirent cet affrontement furent paisibles. La guerre avait coûté cher, mais les esprits étaient au repos. Un bien-être s'installa, on développa les arts: la peinture, le mobilier et les constructions, preuve que la France revivait. Cependant les Français se plaignaient, et on était surpris de l'insignifiance de leurs sujets de mécontentement. Plus que cela, on était frappé d'autre chose: les écrivains, par leurs écrits critiques, soulevaient des doutes en proposant des réformes. L'administration acceptait d'appliquer ces réformes en proposant de nouveaux emprunts, des taxes de guerre étaient créées, applicables à tout citoyen, comme Louis XIV l'avait auparavant souhaité, sans privilèges ni privilégiés. En cette année 1753 le Parlement refusa de céder au changement des "coutumes du royaume". Voulant défendre les immunités fiscales des gens de robe, les parlementaires seront sans cesse contre un progrès fiscal. Pour cette raison, plusieurs furent exilés ou emprisonnés. Pendant ce temps, en Amérique, les Anglais, installés à l'est du pays, attaquaient les Canadiens en recevant des secours de la métropole. Louis XV, alarmé, voulut y envoyer des renforts, mais les navires français, peu nombreux, furent arrêtés et saisis par la flotte anglaise. On fit des observations à l'Angleterre, qui répondit que les hostilités étaient déjà ouvertes. Et c'est ainsi qu'en mai 1756, la France s'engagea, à son corps défendant, dans un conflit provoqué par l'Angleterre. Cette mésentente engendra une guerre inévitable dans toute l'Europe. La Prusse ne songeait qu'à une chose: conserver la Silésie. L'Autriche voulait la reconquérir. Cette province de Pologne était très convoitée par les deux pays, et cette opposition fut le point dominant de la politique de l'Europe. Dés le mois de janvier 1756, Frédéric II signa un accord avec Georges II, gouverneur de Hanovre, en même temps que roi d'Angleterre. Il prenait ainsi parti pour nos adversaires en se déclarant notre ennemi. Ce fut le "renversement des alliances", un événement considérable dans l'Histoire de France. Nous devenions amis de l'Autriche! Les Austrophobes, partisans aveugles des traditions, se récrièrent, et bientôt le résultat inévitable de la guerre leur donna raison. Ce fut, à partir de ce 25

Dumouriez jour, un véritable divorce qui s'installa entre la Monarchie et la Nation. La révolution était en marche! On accusa la royauté d'avoir abandonné la lutte contre la maison d'Autriche, uniquement pour une raison d'intrigue de cour. Frédéric II s'empressa d'accréditer cette thèse. Ayant déjà comme adversaire une femme, en la personne de Marie-Thérèse d'Autriche, il en accusa une autre qu'il surnommait "Cotillon II'' : la Pompadour. Cette dernière, très influente à la Cour, était accusée de sacrifier les intérêts de la France en se rapprochant, par sa nombreuse correspondance, de la fille des Habsbourg. Il est vrai que l'on flatta honteusement Mme de Pompadour. Il y eut des pourparlers en sa présence avec l'abbé de Bernis, homme fort élégant, qui plaisait à la Cour par son instruction et ses vers galants. Tout ceci paraissait bien frivole. On apprit plus tard que cet abbé de Bernis, devenu ministre des Affaires étrangères, donnait des instructions précises à Choiseul, nommé depuis peu ambassadeur à Vienne. Ce renversement des alliances, responsable de bien des maux, avait été fort bien calculé et n'était pas la conséquence d'un caprice de Cour. Le soutien de la France à l'Autriche menacée, et qui demandait de l'aide, rendit le conflit inévitable contre l'Allemagne et l'Angleterre, afm de défendre l'équilibre européen. La guerre, qui durera sept ans, était déclarée. Elle se prolongera aussi dans les colonies contre l'Angleterre, qui n'attendait que cela!
* * *

Saint-Germain-en-Laye est une petite ville très animée groupée autour de son château, résidence des rois de France au XVIIèmesiècle. Louis XIV y est né. Puis l'architecte Mansard l'a fait agrandir. Dans les ruelles toute la population discute. Les auberges sont pleines de monde, jusque tard dans la nuit. Se pourrait-il que le "Bien-Aimé" roi se décide à se lancer à nouveau dans une guerre? Des bruits inquiétants circulent et la population est inquiète. Les Dumouriez, jusque là tout à leurs études sur le droit et l'histoire, veulent s'informer. Pour cela on décide de monter à Paris. Dans cette ville réside François-Nicolas du Perrier, héritier et directeur-général des pompes de son père. On prend le parti d'y passer en famille quelque temps, afm de se rendre compte de la situation. Etant proche de la Cour on en saura plus et les discussions, là encore, sont animées. Intéressé au plus haut point, Antoine-François sait qu'en cas de conflit, sa fonction de "Commissaire des guerres" le fera partir un des premiers. Sa famille le soucie, ses deux filles sont encore jeunes. On réfléchit, il faudra en ce cas trouver pour elles un refuge. C'est chose faite, elles resteront chez leur oncle où elles pourront parfaire leur éducation. Quant à 26

Dumouriez Charles-François on n'aborde pas tout de suite le sujet, mais une certaine connivence va naître entre le père et le fils. Tous deux savent que leur séparation serait déplorable. Comptant sur ses relations militaires, le père convoque son fils et lui fait part de sa décision: - Que pensez-vous de m'accompagner à la guerre? - Il me serait fort agréable de pouvoir entrer au service du roi, et de vous aider dans votre tâche. Charles-François n'a que 18 ans. Ses études se poursuivront, malgré l'activité guerrière, il en fait la promesse, et son père pourra ainsi suivre l'instruction de son fils. Le fait n'est pas rare, à cette époque, de se faire accompagner par son fils lorsque l'on part en guerre. C'est ainsi qu'on pourra l'initier au futur métier des armes et lui en donner le goût. Ce sera le cas, pour le jeune Dieudonné de Loyauté. A peine âgé de Il ans, son père, alors maréchal de camp, inspecteur général des bouches à feu, sans demander l'avis de sa femme, l'engage avec lui dans la même armée. Tout sera prévu, on va lui affecter un poney pour qu'il puisse suivre toutes les batailles. Il devra faire preuve de courage et ne jamais faillir devant l'ennemi. C'est ce qu'il fera. Suivant son père, au milieu de l'état-major, en pleine bataille, un boulet, en ricochant dans le groupe d'officiers, en tua plusieurs et renversa le tout jeune cavalier. Son père, très inquiet se précipita auprès de son fils, le releva, et constata que l'enfant n'avait été que désarçonné par le vent du boulet. Suant à grosses gouttes, le père très ému, qui l'avait cru touché, le ramena au campement. L'interpellantpar son nom de guerre: L'Espérance, il s'adressaà lui comme à un homme: - Que vous semble d'une telle bataille? - C'est superbe, Monsieur! lui répond l'enfant. Son père, si fier, l'embrassa (1) lui versa un verre de vin, le premier qu'il goûta de son et existence! Les raisons et les rapports d'Antoine Dumouriez et de son fils sont légèrement différents. Si la guerre se déclare, tous deux partiront afm que les études du jeune homme ne pâtissent pas en l'absence du père. On rentre à Saint-Germain-en-Laye, où l'agitation est toujours intense. On réfléchit à cette guerre qui va commencer sous peu. Dans la maison Dumouriez l'ambiance reste gaie malgré tout. Les deux filles sont insouciantes, tant mieux! Elles se réj ouissent presque à la perspective d'aller rejoindre leurs cousins à Paris, et puis, une guerre, quand elle
(1) M. de Loyauté fut plus tard un des rares rescapés des massacres de Versailles; il combattit avec Rochambeau aux Etats-Unis et finit ses jours, âgé, à l'hôtel des Invalides. Les massacres de Versailles par Paul Huot, p. 10. 27

Dumouriez commence, on ne sait jamais quand elle prendra fm ; qui pouvait croire que celle-ci allait durer sept ans? Plusieurs mois se passent ainsi, et on est toujours dans l'attente d'une missive du roi annonçant que le temps est venu, pour les Dumouriez, de rejoindre leur lieu de rassemblement et leur affectation. C'est chose faite dans le courant du mois de décembre 1757. Louis XV a confié son armée à son favori: Charles de Rohan, prince de Soubise. Celui-ci nomme le maréchal d'Estrées à la tête d'une troupe de cent mille hommes, afm d'anéantir le roi de Prusse. Dumouriez sera affecté à ce service en tant que Commissaire des guerres. L'accord, pour emmener son fils avec lui sur le terrain des opérations, est vite obtenu. Il faut maintenant organiser la maison en vue du départ. Pour cela on fait appel à toutes les bonnes volontés de la famille et des quelques domestiques fidèles, mais inquiets. Un mois et demi suffisent pour tout organiser. Dumouriez, heureux de partir servir son pays en compagnie de son fils, ne s'encombrera pas de détails inutiles. Son métier de "Commissaire des guerres", l'intendance au service d'une armée, il le connaît bien. Le 8 février 1758, le départ est donné. Il gèle à pierre fendre. Le premier point de rassemblement est fixé à Maubeuge, à 50 lieues de Paris. On fait étape, le premier soir, à Saint-Quentin; une nuit de repos pour les hommes et les chevaux, puis aussitôt on remonte en voiture pour rejoindre au fort de Vauban le maréchal d'Estrées et ses officiers. L'arrivée se fait à la nuit tombante. Un voile bleuté d'hiver entoure la forteresse. Il va geler encore plus fort et les chevaux, naseaux fumants, pénètrent dans le campement provisoire. Les deux hommes sont prêts à affronter cette première nuit au milieu des hommes de guerre qui les accueillent avec le plus grand empressement. Le jeune Dumouriez ne dit mot, les deux premières étapes se sont bien passées, on descend tout le (1) chargement consciencieusementprévu: vaches, malles,couvertures, sacs de toile qui contiennent de nombreux livres, presque une bibliothèque, pour étudier. Les directives précises sont communiquées très vite au commissaire: lui et son fils devront suivre une colonne commandée par le comte de SaintGermain, suivi de deux aides maréchaux des logis, et le prochain rendez(2) vous se fera dans le pays de Clèves.
(1) Grand sac en peau du même nom. (2) Position stratégique au bord du Rhin. La maison de Clèves, très connue, inspiré Mme de Lafayette pour son roman: La princesse de Clèves.

a

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Dumouriez Parmi les deux officiers d'état-major, l'un se nomme Montazet. Tout de suite l'amitié se crée avec cet homme actif, aimable et plein de talent. L'autre, par contre, est tout le contraire: ignorant, paresseux, un tant soit peu vulgaire. Ses manières choquent les deux hommes. Sans attendre que toutes les consignes soient données, on change de voiture. Les deux commissaires prennent place à l'intérieur et on décide que le jeune Dumouriez montera, à l'extérieur, les chevaux de ces officiers. La compagnie du maréchal des logis lui déplaît. La terre est rude, sèche, et crisse sous les sabots des chevaux qui glissent. De temps en temps le père, écartant le rideau de velours rouge, observe son fils dont le visage crispé de froid, les lèvres gercées, le cou raide et tendu, semble très mal à l'aise. A son flanc, les chevaux suivent tant bien que mal. L'acolyte, bourru mais jovial, chante comme s'il chassait ainsi l'ennui et l'inconfort. Lorsque le rideau se referme, Dumouriez père pense qu'une conversation amicale devrait s'engager, afin d'apprendre à son fils que l'inconfort est le propre des soldats, et qu'il doit faire preuve d'un peu plus d'amabilité dans ses manières et sa conduite. On arrive dans le pays de Clèves tard dans la nuit. La route s'est faite sans incident et tout l'équipage, heureux de desseller, met pied à terre. Hommes et chevaux devront se reposer. Là encore tout est prévu. Court de jambes, et de carrure, Charles-François souffre le martyre. Des crampes le font marcher à terre comme un homme que l'on aurait battu. Il ressent une vive amertume de ne pas s'être entraîné auparavant plus longuement et s'en va trouver son père pour se plaindre. - Votre visage m'a paru bien ennuyé, vous observant sur la route. - C'est que le temps est peu propice aux joies de la cavalcade, lui rétorque presque insolemment le jeune homme. - Vous vous y ferez, avec plus d'entraînement! - Et puis cet officier qui m'accompagne, ses manières ne me plaisent guère, le peu d'éducation qu'il affiche m'irrite au plus haut point! - Vous apprendrez, également, qu'on ne gagne rien à juger l'attitude d'un homme qui va partager le même combat que vous. Tâchez à l'avenir de montrer plus de complaisance et acceptez tout de lui, même ses mauvaises manières. - Ce n'est pas, cependant, ce que vous m'avez appris, j'en suis désolé! - La guerre vous formera mieux, peut-être, que je n'aurai,pu le faire! L'incident est clos, on n'échange plus que. des paroles aimables. Il faut

entrer, souspeu, dans le vif de la bataille.

Arrivés à Vésel le commandement change. Là, le général d'Armentières rencontre les deux hommes. A la tête d'une division, ce général a bonne réputation. On le dit brave, téméraire et adroit. Il songe aussitôt s'attribuer le concours du jeune homme qu'il juge instruit et un rien sarcastique, ce 29

Dumouriez

qui n'est pas pour lui déplaire. Il juge son savoir et son courage et va
l'employer comme aide de camp à son service pendant quelques mois. Rien ne lui sera épargné. Suivant son chef sur le terrain, il participe avec lui et le maréchal d'Estrées à la bataille d'Hasteinbeek. L'afftontement est sévère pour le due de Cumberland à la tête des troupes anglaises et

hanovriennes. La France, grâce au maréchal de Richelieu,

(1)

remporte

cette première victoire. Le 8 septembre 1757 Cumberland capitule. Le jeune Dumouriez apprend avec consternation que Richelieu ne désarme pas l'armée anglo-hanovrienne. Cela le dépasse et il ne peut se l'expliquer. Il s'en ouvre à son père qui lui recommande de ne point juger une décision que tout subalterne, comme lui, ne doit qu'accepter. Il a cependant raison, car le duc de Brunswick, au sommet de ses capacités ( il est alors jeune et brillant) va reprendre la lutte à la tête de cette armée battue. En novembre de la même année, Dumouriez père est sollicité pour aller diriger l'administration de l'armée autrichienne: l'Ost-Frise, sous les ordres du marquis Dauvet, maréchal de camp, qui est à la tête de deux bataillons et de quatre escadrons de dragons. Ce nouveau changement contrarie le fils, car il faudra quitter ce cher général qui lui a tant appris sur le métier de la guerre. Le père s'en félicite. Bon administrateur, cela lui plaît. Le général Dauvet ne reste cependant que peu de temps à son commandement, un lieutenant général autrichien vient d'Anvers le remplacer: le comte de Pisa, avec en plus, deux bataillons impériaux de Platz et de Charles-Lorraine. C'est alors qu'à nouveau un changement intervient: Antoine Dumouriez demande au duc de Broglie de lui envoyer son fils pour l'aider à installer la levée des contributions. Ce maréchal de France, récemment nommé prince du Saint-Empire, a une réputation de très grand homme, très habile au combat, un officier du roi d'une valeur exemplaire, comme on en fait peu. Voltaire, peu prodigue en éloges, ne se trompe pas en le nommant "L'homme qu'il faut suivre au combat". C'est ce que fera Dumouriez, apprenant de lui toutes les fmesses d'un homme de terrain. Près de la ville de Brême, le duc de Broglie a commencé son offensive lorsque Charles-François Dumouriez le rejoint. Fin et rusé, aidé par son armée bien tenue, il commence par attaquer deux villages avoisinants. Un des villages entourant la ville de Brême se nomme Osterwick. La capitulation est rapide. C'est pendant cette courte bataille que Dumouriez essuie son premier coup de feu; peu de chose, quelques contusions, plusieurs balles effleurent ses habits.

(1)

Petit neveu du cardinal. 30

Dumouriez "Vous avez été courageux, lui écrira son père, mais que cela ne vous éloigne pas du devoir que vous dicte ce bon Monsieur de Broglie. " Non seulement le jeune Dumouriez fait preuve de courage mais c'est à partir de ce moment, sur les sollicitations du maréchal de Broglie, qu'il se décide à quitter "Son état plumitif pour servir comme militaire". Il n'en dira cependant rien à son père. De retour dans la place que tenait le général Pisa, Dumouriez trouve celui-ci fort inquiet. L'Angleterre allait attaquer: dix-sept pavillons de guerre se trouvent en vue du port de l'île de Nesserland, en mer du Nord. On fait appel aux quelques ingénieurs présents sur place, afm d'enrayer l'attaque humiliante par son effet de surprise. Dumouriez, par sa vivacité, son audace et son assurance, se propose d'installer plusieurs batteries sur les digues, en avant du port d'Emden. L'effet d'intimidation est suffisant, les Anglais se retirent, et on replie les batteries. Une honteuse retraite de l'armée de Hanovre s'ensuit. Dumouriez passe à l'arrière-garde. Au repos, et de retour au campement dans la région de Münster, tout semble calme. Aucune bataille n'est en vue, ni préparée, chacun retrouvant l'espoir qu'après l'attaque repoussée, les Anglais laisseront un temps de répit. On s'apprête à prendre, sous la tente des officiers, un repas du soir tranquille et mérité. Le duc de Broglie est non loin du campement, harassé, mais confiant dans ses troupes qui se sont bien comportées. Un messager le rejoint. Il a fait une longue route, lui aussi. L'hiver se termine mais le printemps emplit les chemins d'une boue bien désagréable pour les chevaux et les hommes qui les montent. La missive que présente cet homme paraît urgente, elle est destinée à M. Dumouriez fils, que l'on convoque sur-le-champ. Le cachet de la lettre n'est pas un secret pour le jeune Dumouriez. Il s'agit de son père. Cependant l'écriture paraît fébrile et désordonnée. En la décachetant il lit ceci: "...Serez-vous assez aimable de demander l'autorisation auprès de ce bon Monsieur de Broglie de vous permettre de me rejoindre le plus tôt possible,. me voici depuis quatre jours atteint d'un mal qui me mine et m'inquiète. Ne pouvant vous en dire plus, croyez à toute mon affection. Votre père dévoué etfidèle. " L'accord est donné, Dumouriez partira dès le lendemain, chargé d'une autre mission auprès du général Dauvet. Dumouriez pénètre sous la tente, inquiet, mais gardant l'espoir que ce mal ne manquera pas de passer. Son père est si solide, jamais il ne l'a entendu se plàindre. 31

Dumouriez Le lit sur lequel est étendu le malade renseigne tout de suite le jeune Dumouriez sur la gravité de l'état dont il ne se doutait point. Sa figure est comme teintée de couleur jaune. Son front recouvert d'un linge humide rallonge ce visage qui porte la souffrance. A son chevet, une aiguière de campagne, dans sa vasque, témoigne de l'inconfort du malade. - Je vous remercie de vous être porté si vite à mon chevet. Je crains, comme vous le constatez, que ma maladie ne puisse à l'avenir me permettre de continuer ma mission. Des douleurs intenses minent les os (1) et il va nous falloir songer de mon bassin, je suis atteint de la gravelle à quitter cette guerre et rentrer en France. Les médecins sont formels: je ne pourrai m'en remettre qu'après un long repos. - Je ferai ce qui sera le mieux pour votre santé. Je viens d'un service auprès du duc de Broglie qui m'a comblé, et si vous le permettez, je lui ferai part de mon désir, lorsque vous serez guéri, de le rejoindre à nouveau sur le champ de bataille. Antoine Dumouriez ne peut répondre à cette allusion que son fils n'a pu se retenir de lui faire: son désir de s'engager dans le métier de la guerre. Trop souffrant il n'a plus la force de s'y opposer. On convient d'un jour précis et des adieux que l'on fera, non sans amertume, dès que l'état du malade le permettra. Le départ se fait le mois qui suit. Les Dumouriez ont fait prévenir Paris où se trouvent les deux sœurs, sans nouvelles depuis fort longtemps. Pendant le long voyage, qui fatigue ce pauvre homme, la conversation vient de se renouer entre le père et le fils. L'état de santé s'améliore cependant, les douleurs rénales sont moins fréquentes. Antoine Dumouriez fait part à son fils des quelques difficultés qu'il a eues avec ses chefs. En désaccord total avec eux sur l'organisation des troupes, il s'en est suivi une querelle qui a provoqué le mal dont il souffre tant. Il paraît aigri et amer et n'est pas fâché de quitter le théâtre de la guerre.

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*

*

(1)

Calculs rénaux que l'on ne savait soigner.

32

CHAPITRE 4

Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire. Vauvenargues, Réflexions et maximes.

La vie reprend paisiblement à Saint-Germain-en-Laye. Les deux filles Dumouriez prennent soin de leur père, avec toute la dévotion et la gaieté de leur jeunesse. Pendant ce temps le jeune Dumouriez reprend ses lectures, qu'il a délaissées durant son passage au champ de bataille. L'apprentissage des langues se poursuit également: l'italien sera ajouté au programme de l'anglais et de l'allemand qu'il maîtrise dorénavant parfaitement. Pour cela il demande l'aide de son père, qui prend plaisir à rejoindre son fils dans la bibliothèque, lorsque les douleurs rénales ne se font pas trop sentir. Son esprit est cependant ailleurs. Ce temps de repos lui semble interminable et son avenir, il veut le mener à sa façon. Il pense que les relations de son père pourraient lui servir d'introduction, afm d'obtenir un "Etat" futur dans l'armée du roi. Il faudra bien un jour qu'il lui en parle! En attendant on cherche à se distraire. Les séjours à Paris se font de plus en plus fréquents. Dumouriez accompagne ses deux sœurs dans les salons à la mode, où l'on ne manque pas d'aborder et de commenter les derniers évènements de la guerre au milieu de conversations légères qui lui semblent désuètes et sans intérêt. Cependant un certain baron Jean Ferdinand César de Schomberg, qu'il rencontre fréquemment en compagnie de ses sœurs, lui fait accepter ces sorties qu'il juge stériles. Ce Saxon, descendant d'une honorable famille, est brigadier des armées du roi. Bel homme, portant fort bien le costume, il plaît à sa sœur AnneCharlotte. Ces deux hommes, si différents sur le plan physique, ont un point commun: leurs conversations interminables sur l'avancée de la guerre en Allemagne les rapprochent. Dumouriez ne cesse de lui raconter ses derniers exploits, que son interlocuteur, ébahi, lui envie. Le départ pour la guerre de ce jeune officier saxon ne saurait tarder, il attend d'un instant à l'autre sa convocation dans un régiment de cavalerie de son choix. Le maréchal de Belle- Isle est un des meilleurs amis d'Antoine Dumouriez. Souvent les deux hommes se sont rencontrés et ont échangé leurs points de vue concordants sur la politique menée par le roi et son

Dumouriez ministre. Le jeune Dumouriez en a saisi plusieurs points. Sans intervenir il a apprécié leurs conversations dans le salon fréquenté essentiellement par des hommes qui ont donné beaucoup d'eux-mêmes au service de la France. Le temps semble venu pour Charles-François de prendre une initiative pour son avenir.. Rencontrant le maréchal un soir, il lui fait part de son désir d'être introduit auprès d'un homme, qu'il jugera lui-même compétent, pour le guider dans la carrière militaire qui le tente. Ce M. de Belle-Isle semble d'abord surpris. Ce jeune homme ne lui paraît pas avoir la carrure d'un homme de guerre, il est trop instruit, n'a pas de fortune, mais il consent à écrire à son ami M. de Crémilles, lieutenant-général et directeur au département de la Guerre. Muni d'une lettre de recommandation, Dumouriez sent qu'il sera bien introduit et qu'il a fait le bon choix. Tout ceci doit se faire, pense-t-il, sans en parler à son père, ni à ses sœurs, il faut les laisser dans l'ignorance jusqu'au moment où, fier de sa démarche, il aura l'assurance d'une affectation honorable. Un matin du mois de Janvier 1758, une fois son cheval sellé, Dumouriez prend la route de son destin. C'est à Versailles que réside le lieutenantgénéral de Crémilles. Lorsque la porte de son cabinet s'ouvre après une longue attente, Dumouriez sent subitement ses entrailles se nouer, mais il se ressaisit aussitôt. Un homme affable, souriant, d'une poignée de main solide et franche le prie de s'asseoir et se dit prêt à écouter sa requête. Dumouriez redresse son menton, et avec une assurance dont il se surprend lui-même, commence par se faire valoir en citant cette année passée au service du duc de Broglie. Son apprentissage du métier de la guerre, il semble en avoir goûté suffisamment pour avoir l'honneur de solliciter une "cornette de cavalerie". - Vous semblez bien assuré, et je vous félicite de votre choix, lui répond M. de Crémilles. - Etant déjà âgé de dix-neuf ans, il me semble que je pourrais prétendre à un état plus honorable que celui d'être placé à la queue d'un régiment d'infanterie. Aussitôt Dumouriez se rend compte de l'insolence de sa réponse. Heureusement pour lui, le lieutenant-général est un homme d'expérience qui ne relève point son franc-parler. Cependant il le met en garde contre une décision qui doit être réfléchie. Il promet d'en parler au ministre de la Guerre et lui donne une lettre d'introduction aussitôt saisie par le jeune homme, qui comprend, par ce geste, que sa requête a de bonnes chances d'être exaucée. 34

Dumouriez A son retour à Saint-Germain-en-Laye son père lui trouve une expression de son visage qu'il ne lui connaissait point. Aurait-il pris de l'âge soudainement? Il pense bien. Son fils vient de franchir une étape de sa vie. Une assurance et un aplomb, qui, d'année en année vont se renforcer, et le desserviront, on le verra, plus d'une fois. C'est en homme que le jeune Dumouriez franchit le cabinet du vicomte d'Escars, colonel d'un régiment de cavalerie. Homme de guerre peu bavard, ce colonel semble actif et efficace. Celui-ci ne promet rien, sinon l'espoir, dès qu'une place sera vacante, de l'introduire dans son unité de cavalerie. Cette fois-ci la joie est immense et le secret ne peut plus demeurer en lui. Dumouriez révèle à ses sœurs, les consultant prudemment sur l'état de santé de son père, son intention d'embrasser la carrière militaire. La réponse est empreinte de prudence, il faut ménager le caractère d'un père souffrant et très attaché à son unique fils. L'excitation, mêlée à une certaine réserve, l'aide à rejoindre avec hâte son père. Le moment est propice, à l'heure où, installé dans sa bibliothèque, il goûte le plaisir de se replonger dans la lecture. Sans prendre le temps et la patience d'une introduction au sujet qui l'occupe, Dumouriez parle de ses démarches qu'il dit avoir fort bien raisonnées. Son père le laisse expliquer calmement ses raisons. La complicité entre le père et le fils a été trop intense, pendant ces dernières années, pour que la réponse souhaitée ne parvienne avec détermination et franchise: - Je vous savais enclin à une carrière qui me semble très honorable, et j'approuve vos démarches et votre décision. - Vous me rendez heureux. Mais comme j'entre tard au service, je ne perdrai point de temps. Je vous jure que je serai tué ou chevalier de

Saint-Louis dans quatre ans!

(1)

C'est un autre homme qui franchit la porte de la bibliothèque. La joie se répand dans toute la maison, chez les sœurs aussi, rassurées par l'approbation de leur père, qu'elles craignaient ne jamais entendre. Dans l'entourage Dumouriez on se renseigne sur ce régiment de cavalerie qui doit accueillir ce jeune homme très décidé. On apprend que sa réputation est grande, et sa valeur indiscutée depuis sa création. Seulement le roi, avec l'accord de son ministre, avait jugé bon de le rapatrier du théâtre de la guerre en Allemagne. La bataille de Rosbach, à laquelle il avait participé, l'avait décimé. Bien qu'ayant neutralisé les gardes du corps du roi de Prusse, le marquis de Castries, alors à la tête de
(1) Mémoires de Dumouriez, p. 17.

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Dumouriez ce régiment, avait essuyé une cuisante défaite: sur huit capitaines il n'en restait plus que quatre, vivants, mais atteints dans leur chair. Cent cavaliers avaient échappé au massacre, trente d'entre eux seulement et un seul officier s'en étaient sortis sans blessure Le moral de ce régiment était tombé bien bas. A la Cour on décida de le rapatrier aussitôt. Pour cela on l'installa en Basse Normandie. Le régiment se refit, remonta ses effectifs, et, lorsque Dumouriez le rej oignit, en mai 1758, il était revenu dans son état premier qui était "très beau". La devise que portait l'étendard de ce régiment, et que Dumouriez s'attribua comme maxime toute sa vie était:
Fais ce que dois, advienne que pourra..
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L'apprentissage du jeune cavalier Dumouriez dura six mois dans cette unité d'élite. Son éducation passée et son expérience de la guerre lui avaient procuré l'avantage sur des camarades plus jeunes et moins bien formés. L'arrivée se fait sans soucis, toujours accompagnée d'une bibliothèque imposante et indispensable aux yeux d'un lecteur acharné. On ne sait jamais si l'on peut revenir chez soi se réapprovisionner, aussi tout ce qui n'est pas encore étudié, ou qui a besoin de relecture, fait partie du bagage: Les Essais de Montaigne, Horace, les Commentaires de César, le livre du Parfait capitaine ( pour brûler plus vite les étapes) du duc de Rohan, les Mémoires de Feuquières, la Géométrie de Le Blond, les Pensées de Pascal, ainsi que plusieurs lectures dans diverses langues. Tout ceci ne lui donne guère le temps de se distraire. Il fréquente peu, comme ses camarades, les cafés, billards, et salles de j eux des sociétés de garnison; pourtant il se dit très gai et avoir de très bons camarades. Il est heureux en quelque sorte. Le régiment d'Escars est bientôt tiré de son repos. Puisque basé en Normandie il court au devant des Anglais qui ne se font oublier nulle part. Ces derniers ont débarqué près de Cherbourg le 6 août 1758. En face d'eux deux régiments, dont l'un est commandé par le maréchal de camp Raimond, un incapable. Cet ensemble est bien faible pour défendre nos côtes. Les Anglais, eux, sont quinze mille. Pendant trois jours la flotte anglaise va s'occuper à combler le bassin du port, piller les églises environnantes, arracher les cloches, démonter les canons et rembarquer aussitôt, leur besogne terminée, le 15 août au matin. Une partie de la flotte, cependant, est restée à terre. Elle est surprise par l'arrivée de soldats qui les repoussent. Parmi eux se trouve le régiment d'Escars. Au passage dans la ville de Valognes on ramasse une petite troupe de renfort.
(1) Mémoires de Dumouriez, p. 18. 36

Dumouriez Une échauffourée sans grande importance se produit dans la forêt de Cherbourg, mais Dumouriez se flatte d'avoir pris un officier de dragons anglais. On le félicite, mais l'ambiance n'est pas bonne au sein des officiers, la lutte a été inégale. Dumouriez pense déjà que le port de Cherbourg n'est pas digne de ce nom. Il faudrait en construire un plus important, sinon la France subira éternellement l'afffont inévitable, cruel et injuste d'une Angleterre présente partout, grâce à sa flotte Dès le début de l'année 1759, le régiment d'Escars reçoit l'ordre de rejoindre l'Allemagne. Dumouriez est heureux de retrouver son ancien chef, le marquis d'Armentières. Sur les champs de bataille les affrontements ne cessent de se produire, avec une succession de victoires et de défaites: Le 13 avril, de Broglie bat Brunswick à Berden. Le 4 septembre c'est au tour de Brunswick d'écraser de Broglie, à Minden. Le régiment d'Escars est envoyé à Münster, sous les ordres d'Armentières, pour secourir la ville, cependant bien soutenue par le général Boisclereau. Bien qu'inférieur en nombre: 7 à 8000 hommes contre 10 000 pour les Prussiens, le régiment réussit à passer la Lippe à Haltem et désarme le général hanovrien Imhoff. Les villes d'Emsdetten et Albachtern sont occupées et permettent au marquis d'Armentières de faire (1) libérer Münster par ses troupes. C'est alors que Dumouriez, profitant d'un instant de repos, prend la plume pour écrire à son père: "...J'ai l'honneur de vous annoncer que je suis nommé officier, à compter de ce jour. J'en suis fier et vous en informe aussitôt, pensant que vous partagerez avec moi la joie qui m'habite. Croyez que j'en ferai un usage qui sera digne de vous... "
La réponse du père est rapide, aussitôt que la lettre de son fils lui parvient:

"Je vous adresse, avec vos sœurs, nos plus vives félicitations et vous informe que j'ai repris du service, ayant été nommé intendant du maréchal de Broglie, aidé en cela par son frère qui est maréchal des logis dans son armée. " Bonne nouvelle, assurément, mais elle sera de courte durée. Le caractère altier de cet homme qui souffre, malgré tout, sans se plaindre, lui fera avoir des différends profonds avec le comte de Broglie, moins souple et moins conciliant que son illustre frère.

(1)

Mémoires

de Dumouriez,

p. 20. 37

Dumouriez La disgrâce d'Antoine Dumouriez est compensée, cependant, par un agréable événement: un héritage de cinquante mille écus lui arrive de sa famille, alors qu'il s'y attend le moins. Après une courte période comme commissaire ordonnateur au département de Paris, une fonction intéressante, il décide de se retirer défmitivement. A l'âge de 51 ans il prend sa retraite, achète une parceIIe de terre près de Saint-Gennain-en-Laye et s'y installe avec sa fille Anne-Charlotte. Quant à Nicole-Amélie elle a fait part à son père de son désir de se faire religieuse. Sa décision n'a pas été guidée par un dépit amoureux. Son père, qui sait que sa vocation est sincère, n'aurait jamais laissé sa fille s'enfermer au couvent contre son gré. C'était chose fréquente, à cette époque, que d'y envoyer une fille non mariée, ou qui avait été déshonorée par un mariage manqué. En 1760, le régiment d'Escars se joint à celui du comte de Saint-Germain. Une querelle de chefs, que Dumouriez juge sévèrement, est la conséquence de cette fusion. Le comte de Saint-Germain, officier de valeur, gagne honorablement la bataille de Corbach. Jaloux d'un succès qui lui échappe, le maréchal de Broglie s'en attribue la victoire. La jeunesse de Dumouriez l'empêche de comprendre une pareille manœuvre. Il s'en ouvre à son père, une fois de plus, afm qu'il explique, en homme averti, les raisons d'une telle injustice. La réponse ne se fait pas attendre et renseigne, de façon insatisfaisante, le jeune officier plein d'idées généreuses: Le comte de Saint-Germain n'est qu'un simple gentilhomme, il n'aura jamais les grâces de la Cour. Il est ce qu'on appelle dans l'état militaire: un officier defortune, c'est à dire (1) qu'il n'en a point, et c'est une tare! "Gardez cela bien en tête, lui écrit son père, et défendez vous toujours contre un officier de valeur qui possède, en outre, les qualités d'appartenir à un rang supérieur." Le comte de Saint-Germain est disgracié et envoyé dans une autre armée. Dumouriez perd un bon protecteur, mais il en tire une leçon: toute son existence il évitera de tomber dans une situation telle que celle subie par ce bon M. de Saint-Germain. Durant toute cette année 1760 les batailles se poursuivent. L'armée du prince Ferdinand tient en échec, dans la plaine de Corbach, celle du maréchal de Broglie, et cela malgré la mise sur pied d'une division de dix mille hommes. Cette division, qu'il confie au lieutenant-général du Muy, est
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Mémoires

de Dumouriez,

p. 22.

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Dumouriez envoyée pour surprendre par la droite celle du prince Ferdinand, cantonné dans la plaine. Malheureusement, le prince a renforcé également ses effectifs et, avec une armée de quinze mille hommes, confiée au duc de Brunswick, il bat notre armée qui relève sur le champ de bataille six mille morts. La retraite est empreinte d'une amertume que l'on peut comprendre. L'échec fait toujours mal, mais c'est ainsi, et il faut sauver tout ce qui peut être sauvé: enjamber les cadavres, ignorer les hommes qui n'ont plus de raisons de se plaindre, ceux-ci sont partis avec l'honneur. Consolation des morts, ils ont rempli leur devoir ! Dumouriez est envoyé, avec un camarade appelé Martigny, ramasser ce qui peut encore servir: deux cents chevaux, une batterie de cinq pièces de canons de douze livres. L'expédition, commandée par un lieutenantcolonel d'artillerie, un nommé Russy, est appréciée par Dumouriez pour son efficacité sur le terrain. C'est aussi un ami. La mission est cependant dangereuse. Les feux n'ont pas complètement cessé. Est-ce en raison des blessés que l'on n'a pas eu le temps d'achever, qui, par un dernier sursaut, celui de la colère mêlé à celui de la peur, cherchent à se venger de leur sort? Dumouriez est touché. Par un coup de feu son cheval, d'abord, plie les genoux, sans hâte, comme s'il désirait abandonner la course. Le cavalier glisse à terre, avec la même lenteur que sa monture. Les blessures sont légères, Dieu soit loué! Dumouriez est touché au genou droit, et constate une contusion à la tête, sans gravité. Il se relève, secoué mais rassuré. Le cheval, également, se redresse, semblant attendre que son cavalier lui en donne l'autorisation. Le retour auprès du commandant du camp est triomphal. Dumouriez et son ami reçoivent une récompense pour leur bravoure, une somme de cent écus que Dumouriez partagera par moitié avec sa compagnie. Bien que très supérieure en nombre, l'armée prussienne fait des erreurs sur le terrain. Brunswick est trop méthodique, il perd un temps précieux à réfléchir. Le marquis de Castries, nouveau commandant de la division, perd la bataille de Warburg, mais se montre cette fois-ci plus rapide. Il remonte la route jusqu'à Cologne, aidé par des renforts qui le rejoignent. Sionville, un officier des troupes légères, est détaché avec cinq cents hommes pour descendre de Cologne jusqu'à Wesel. La place est conquise, malgré un feu nourri de batteries ennemies. Brunswick est piqué au vif. Il tient à réparer son erreur tactique et, avec la force bien prussienne qui l'habite, il attaque par surprise. Après avoir franchi le Rhin, il rejoint le camp de Closterkamp. Un premier combat fait rage, dans l'abbaye où dorment les hommes, mais Fisher, à leur tête, résiste à l'attaque. A Closterkamp c'est le régiment d'Auvergne, avec à sa tête le comte de Rochambeau, qui va affronter l'ennemi. 39

Dumouriez Dans ce régiment un certain d'Assas, capitaine de son état, se comporte en héros. Envoyé comme éclaireur par ses chefs qui redoutaient, à juste titre, l'attaque par surprise de l'armée prussienne, ce jeune capitaine est surpris par l'ennemi avant d'atteindre le lieu de sa mission. Dans les bois environnants, six grenadiers le surprennent. Le menaçant de leurs baïonnettes ils le précipitent à terre ne lui laissant aucune chance de se défendre. Avant de mourir, transpercé de coups, il a la force de leur jeter à la figure: (1) ''A moi, Auvergne,. voici les ennemis. " Dumouriez se sent un homme solide. On avait craint, durant sa jeunesse, que son enfance, marquée par un handicap inexpliqué ne le dispense de supporter tout effort physique. A cheval, cependant, sa position est mauvaise. Ses jambes courtes l'obligent à monter un cheval à sa taille. Le buste n'est pas très haut, mais l'ensemble est proportionné, nerveux et souple à la fois. Les traits de son visage attirent tous ceux qui le côtoient: le front est élevé, le regard est fm et vit: le nez droit et un peu fort. La bouche est plutôt grande, sarcastique, lorsqu'il s'exprime, d'une voix qui porte bien. Le menton saillant, avec un je ne sais quoi d'orgueilleux et de satisfait. L'armée prend position, la veille de la bataille de Closterkamp. Divisée en trois, un tiers est placé le long du canal Eugène, à gauche du village. Au centre un deuxième tiers à Campen-Bruck, et le troisième à droite près de Rheinberg. A gauche Dumouriez, ordonnance du comte Thiars, maréchal de camp, est envoyé par celui-ci pour prendre contact avec les autres colonnes. En compagnie des grenadiers de Fischer et des dragons de Beaufremont, il traverse le canal, puis le longe pour rejoindre la colonne de droite, toujours en vue du reste des troupes. C'est alors qu'une vingtaine de hussards ennemis, qui les guettaient, les chargent. Dumouriez appelle à son secours, met deux hommes hors de combat et se bat avec rage. Une fois de plus l'effet de surprise envers l'ennemi aura réussi. Soudain l'horreur! le cheval de Dumouriez est touché, il tombe sous lui, mort sur le coup. Sa chute entraîne le cavalier au sol. Ne pouvant détacher à temps son pied de l'étrier il se trouve écrasé par le poids du cheval. Vif et alerte il se dégage, tant bien que mal, mais la jambe lui fait horriblement mal. Il se défend malgré tout, car deux Prussiens s'approchent de lui. Il tourne son épée en tous sens, recule contre la haie
(1) Cet acte de bravoure, fort connu, fut récompensé par Louis XVI qui accorda une pension de mille livres à la famille d'Assas. Berville et Barrière, Mémoires de Dumouriez, p. 26. 40

Dumouriez qu'il aperçoit derrière lui et blesse à nouveau trois autres hommes qui se retrouvent à terre avec leurs montures. C'est alors que Dumouriez, pris d'une rage vengeresse, menace à nouveau les furieux qui l'attaquent. Un bruit intense assourdit ses oreilles, une pluie d'étoiles lui tombent dans la tête. Un trou noir, comme un gouf1Te,qui ressemble à la mort, semble s'ouvrir devant lui. Les Prussiens ont tiré quatre coups de carabine, deux de pistolet. Dumouriez ne perd pas connaissance mais son corps n'est qu'une douleur. Il tente d'ouvrir un œil, celui-ci est déjà collé par le sang qui s'agglutine sur ses paupières. Il respire à fond, mais ses poumons semblent figés, comme paralysés. Il pense à la mort, à son père, ses sœurs, le bon abbé Fontaine, ses chefs qu'il ne reverra probablement plus. Il fait une deuxième tentative pour ouvrir les yeux. Cette fois c'est une semelle de botte prussienne, maculée de sang et de boue, qui le plaque au sol. Dumouriez a le temps de faire le compte du désastre. Le pistolet lui a arraché le médium de la main droite. Le bras droit et l'épaule aussi ont été touchés. La tête a reçu maints éclats de poudre. Ses cheveux ont brûlé, ses paupières aussi. Le sabre a volé en l'air, la poignée arrachée, le désarmant défmitivement. Puis soudain des grognements, des cris plutôt, le font sursauter. Il en oublie l'odeur âcre de la poudre qui l'écœure et la mort qu'il espère avoir déjouée. Un homme se penche au-dessus de sa tête. A l'accent il reconnaît la voix, qui ne peut être celle d'un homme ordinaire: c'est le baron de Berh, aide de camp de Brunswick, son ange tutélaire. Ce prince était en reconnaissance, les hussards étaient de son escorte, et le baron de Berh dut user de son épée pour empêcher ses hommes de massacrer leur victime. On dégage son pied, on le traîne jusqu'au prince qui l'accueille avec miséricorde, le félicitant et l'encourageant. Puis on l'emmène au bivouac de la première ligne des ennemis, tenu par une brigade anglaise, commandée par Lord Waldegrave. Une litière de fortune le transporte au milieu du champ de bataille. Chaque pas des brancardiers est une souf1Tance de plus, mais il ne se plaint pas, seule sa figure grimace. Il réclame que l'on essuie son visage, collé de sang et de chair. Le transfert est interminable. Il tourne un instant la tête et, pour la première fois il découvre l'horreur de la défaite sur un champ de bataille! Il a fallu (1) qu'il soit blessé pour en apprécier l'étendue. Le sang des chevaux, mêlé à celui des hommes, est collé au sol. Celui qui coule encore en rigoles, c'est celui d'un homme qui n'est pas encore
(1) Mémoires de Dumouriez, p. 26.

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Dumouriez mort, mais cela ne saurait tarder. On ne s'en occupera pas. Des membres arrachés, inertes et gluants, seront laissés sur place. Les jambes resteront dans leurs bottes, peut-être récupèrera-t-on celles-ci, elles peuvent resservir! L'odeur est insupportable, âcre: un mélange de sang déjà en putréfaction, de poudre, et de boue. Les chevaux, dans un silence de mort, se sont couchés, au milieu de la bataiIIe, dignes, sans un bruit. On ramassera ce qui peut resservir, plus tard, lorsque l'on sera sûr qu'aucun ennemi ne pourra plus intervenir. La vision, brouillée, est insoutenable pour Dumouriez, mais il est vivant et, crispant ses lèvres dans un geste de douleur, il referme les yeux. Ses pensées vont à son père, qu'adviendrait-il de lui s'il ne devait pas ressortir vivant de cette guerre? Les hommes sont ainsi faits, pense-t-il, qui se jettent dans la bataille pour la gloire, y meurent dans l'effroi et la douleur, et en ressortent avec les honneurs. De ce terrain souillé, aucun être humain ne reviendra, et c'est tant mieux, la souffrance est trop grande. A la saison prochaine, seule l'herbe foulée par les sabots et les meurtrissures reverdira au soleil du printemps! Le camp ennemi est à deux lieues, c'est long! On le dépose à terre puis on le transporte sous la tente de fortune qui abrite d'autres blessés. On le panse pour une première fois et l'on compte ses blessures: six graves et treize fortes contusions. L'impossibilité d'user de ses deux bras le rend dépendant, et cela lui fait craindre le pire. On évalue la gravité des blessures et on le soigne: deux cents grains de poudre sont retirés de sa figure, un lambeau de peau taillée par un sabre pend sur sa paupière droite, mais le médium de la main droite sectionné, son bras gauche tailladé, font l'objet de plus de soins. Il faut extirper des morceaux d'os brisés qui se sont enfoncés dans la chair. Cependant on le remet sur un cheval. Quatre jours de chevauchée sont nécessaires pour atteindre Wesel. L'inconfort est insupportable, mais il arrive heureusement à se servir de ses jambes. L'équipée atteint le campement de Buderich. Les généraux ennemis l'accueiIIent aimablement, surtout les Anglais. Dumouriez parle parfaitement leur langue, et cela aide les rapports entre les hommes. Brunswick est du voyage, aux côtés des blessés. Dumouriez partage le repas des officiers, mais le confort est quelque peu restreint. Pendant ces quatre jours la nourriture ne sera composée que de viande salée et de vin. Les vêtements du blessé ne lui ont même pas été ôtés. Dumouriez se sent misérable, sa fierté mêlée de rage lui fait serrer les dents comme un chien qui grogne, prêt à mordre. Brunswick adresse au blessé toute sa sympathie, marque de son rang de prince, et de chef militaire qui estime son ennemi aussi bien que ses hommes. Cependant Dumouriez n'hésite pas à lui faire une demande: 42

Dumouriez

- Me garderez-vous ainsi longtemps? Mon plus grand désir serait de retourner dans mon armée. M'en donnerez-vous l'autorisation? Le prince, qui parle un français fort correct, est ennuyé: - Il m'est impossible de vous répondre de façon affmnative. Je pense que vous resterez parmi nous, tant que les troupes qui vous accompagnent n'ont pas battu retraite au-delà du Rhin. C'est une raison valable, pense Dumouriez, cela peut compromettre l'armée prussienne, qui redoute le rapport qu'il pourrait faire à ses chefs, si son retour était prématuré. La retraite s'effectue totalement deux jours plus tard. Escorté par le baron de Berh, Dumouriez est envoyé dans Wesel. Une lettre d'accompagnement le suit, à l'intention du marquis de Castries. Tous les compliments accompagnent le blessé, et les félicitations pour le jeune officier qui mérite qu'on le soigne avec toute la sympathie qu'il mérite. Dumouriez sera reconnaissant, plus tard, en écrivant dans ses Mémoires: "La générosité est une des qualités essentielles des grands guerriers, et elle brillait surtout dans ce prince qui était autant aimé dans l'armée (1) française que dans celle dont il était l'Achille."
Le retour dans son armée se fait dans le plus grand soulagement. On est surpris de voir rentrer cet officier couvert de bandages, et qui ne se plaint pas trop. N'ayant pas voulu se dévêtir pendant toute cette période de transfert, c'est la première chose que Dumouriez souhaite faire dans son campement, aidé d'un médecin qui constate les blessures. Sa redingote est quasi en lambeaux. Dans sa poche, se trouvait en permanence les Lettres provinciales de Pascal. Quelle n'est pas sa surprise de constater que le livre, collé encore de son sang, renferme une balle de carabine qui s'est figée, arrêtée dans sa course, par l'épaisseur des pages. C'est un miracle! Si cette balle n'avait pas rencontré sur son passage la prose de ce savant philosophe, Dumouriez ne serait plus en vie, car le proj ectile aurait fait éclater un organe vital. Très touché par cet événement de la Providence, Dumouriez se promet qu'à son retour il offrira ce livre sauveur, dans son état, à celui pour qui il avait gardé beaucoup de reconnaissance: Le principal du collège Louisle-Grand, le Père Latour. Deux mois se passent dans l'inconfort et l'ennui, c'est trop pour un homme actif, mais il faut bien se soigner. Le retour sur le champ de bataille paraît impossible et inhumain. Dumouriez se replonge dans la
(1) Mémoires de Dumouriez, p. 28.

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Dumouriez lecture, et chaque jour ses plaies semblent le faire moins souffrir. Autour de lui tout le monde est compréhensif. On l'aide à se vêtir et on discute, chaque fois que l'on peut, sur la guerre qui semble s'enliser et n'en plus fmir. Une bataille gagnée est aussitôt reperdue, on avance peu sur le terrain, comment cela fmira-t-il ? Le jour arrive enfm où le maréchal de Belle-Isle l'autorise à rentrer en France. Pour cela on va lui affréter une voiture, et un soldat qui l'accompagnera, car la route est longue et le blessé a besoin de soins. Pensant retrouver son père à Saint-Germain-en-Laye, ses sœurs, ses amis, cette perspective lui fait chaud au cœur. Un peu de fierté l'envahit lorsqu'il songe qu'il va pouvoir ébahir son monde par toutes ses aventures, sa chance d'avoir échappé à la mort, la considération de ses chefs et l'admiration de ses ennemis. Au début du mois de mars l'équipage est déjà à la frontière. Quatre longs jours de voyage l'attendent avant de rejoindre Paris, puis le domicile familial. Tout est différent pour ces hommes qui ont affronté auparavant une guerre lassante. Le printemps se devine au travers des arbres qui pointent leurs feuilles naissantes. Les odeurs ont changé, plus de misère alentour. Il fait si bon, lorsque le convoi prend du repos, de respirer cette senteur de renouveau! Il pleut! un crachin de fm d'hiver qui coule doucement et glisse le long de la fenêtre du coche. Cela paraît si doux, comme une caresse. Le tapotement des sabots des chevaux est régulier. Personne ne songe à rompre ce rythme, parce que la guerre n'est plus là pour le troubler. Puis c'est l'accueil, les figures des proches qui semblent figées par la compassion. Dumouriez porte des pansements sur tout le haut de son corps, et son regard émerge péniblement au travers de linges souillés par la poussière du voyage. Son père est là, paisible, peu bavard. Le fils est de retour et on doit le soigner. Mais la fierté se lit sur son visage, et l'émotion est celle d'un homme qui admire la bravoure. Les conversations se prolongent une bonne partie de la nuit, on raconte tous les détails des batailles. On parle du roi. Comment se comporte la Cour, quelle est la politique des ministres chargés du déroulement de la guerre? Anne-Charlotte, qui est promise au baron de Schomberg, est toute heureuse de retrouver son frère, mais elle et son amant sont séparés, c'est à nouveau la guerre qui empêche le mariage. Le baron est parti rejoindre (1) ses frèresd'annes, au servicedu roi, et le mariagen'aura lieu que s'ilrevient!
(1) Le baron de Schomberg reviendra également blessé d'une balle à la cuisse, à la bataille de Minden. 44

Dumouriez Dumouriez avait promis à son père de revenir d'Allemagne avec la croix de Saint-Louis. Dès que le repos s'est avéré suffisant il va se proposer pour une audience auprès du maréchal de Belle-Isle. En arrivant à la porte de la salle d'attente il apprend que celui-ci n'est plus, il vient de mourir. Il a été remplacé par le duc de Choiseul qui a été nommé ministre de la Guerre, en même temps que Premier ministre du roi, et celui-ci est prêt à le recevoir. Dumouriez se félicite de s'entretenir avec cet homme. La requête qu'il a préparée n'est pas simple. Il pense que sa blessure doit lui permettre de recevoir la croix de Saint-Louis, mais cela n'est pas tout, il désire recevoir le commandement d'une compagnie de cavalerie. Le duc, qui le reçoit fort aimablement, le dévisage entièrement. La vue de ce jeune officier dont la tête est bandée, ainsi que les deux bras, lui font esquisser un rictus d'ironie. - Je ferai tout pour satisfaire votre demande mais vous ignorez, peutêtre, que le roi ne peut vous accorder qu'une seule grâce à la fois. Vous aurez donc à choisir, et puis vous n'êtes pas en état de commander. - Puisque vous me permettez d'opter, répond Dumouriez, piqué au vif, je prendrai la compagnie; je vous jure que je ferai une bonne campagne, et qu'ensuite vous m'accorderez la croix. Le ton ferme et décidé de la réponse amuse presque le nouveau ministre qui approuve. C'est un grand homme, se dit Dumouriez, plein d'esprit, et une grande âme. Le régiment du comte d'Escars passe aux mains de son neveu, le marquis d'Escars. C'est dans ce corps que Dumouriez a déjà fait campagne, et on lui en accorde le commandement d'une compagnie. Heureux d'avoir obtenu ce qu'il désirait, il ne pense plus, pendant les deux mois de repos qui lui sont accordés qu'à se refaire une santé. Vigoureux, volontaire, et plein d'espoir, le voilà, à peine remis, sur les routes d'Allemagne, afm de rejoindre son régiment à Tongres. Le voyage est long, il le sait pour l'avoir pratiqué deux fois, mais les bons conseils du duc de Choiseul, à la veille de son départ, lui paraissent suffisants pour affronter la douleur dans son épaule. Le médecin consulté au cours du voyage pense que la blessure n'est pas correctement refermée. Il faudra y regarder de plus près à l'arrivée, car le bras devient noir et chaque heure qui passe accroît l'intensité du mal. A peine arrivé au campement on l'envoie à Aix la Chapelle. On connaît le bienfait des eaux de cette ville, et l'on décide qu'en y baignant son corps, on arrivera à nettoyer l'humeur qui s'y est installée. Plusieurs jours passent, et Dumouriez constate avec le médecin, que ses plaies se rouvrent et laissent apercevoir des esquilles, des lambeaux de morceaux 45

Dumouriez de sa chemise et de ses manches, oubliés par l'incompétence du chirurgien dans le fond de la blessure. Peu de choses, mais sans les soins procurés par les eaux bienfaitrices, le malade mourrait de gangrène. Le temps est venu, passée cette période d'inconfort, de rej oindre enfm le régiment promis. La veille de la bataille de Fellingshausen, la compagnie voit arriver son futur che£: le bras et l'épaule bandés. On lui affecte un cheval, et le combat commence. C'est la défaite! on en parle dans les moments de consultation après la bataille. On attribue l'échec à l'ambitieuse précipitation du maréchal de Broglie qui a décidé d'attaquer un jour trop tôt pour s'attribuer la victoire. La jalousie du prince de Soubise, qui a sacrifié l'honneur de la France pour le plaisir de donner une leçon à son rival, a contribué à la perte de cette bataille qui s'est déroulée sous ses yeux, sans aucune intervention de sa part. Un incident confIrme la désorganisation et l'incompétence des chefs. Dumouriez, qui fait partie de l'armée de Soubise, est envoyé par celui-ci à la tête d'une centaine d'hommes de l'infanterie, sur sa droite, afm de soutenir l'armée commandée par de Broglie. Le détachement hésite, se perd, et se retrouve plus à portée du corps de commandement de Broglie que du sien. Dumouriez envoie un de ses officiers auprès du maréchal pour lui demander le but exact de sa mission. On lui fait répondre que cette armée n'a pas d'ordres à lui donner, et que la compagnie n'a qu'à rej oindre son unité. Dumouriez est furieux, il pense qu'il aurait dû aller lui-même rechercher des ordres; une bonne leçon, pense-t-il, pour une prochaine fois! Les Hanovriens interviennent avec mille hommes, Dumouriez recule, prend refuge au château d'Arnsberg, réussit à saisir quarante chariots d'avoine, emmène des otages et rejoint le prince de Soubise près de Warendorf. Le bilan n'est pas si nul puisque Dumouriez ramène quatrevingts prisonniers, n'ayant perdu que deux hommes. Cela lui vaut (1) une
gratification de cent écus, et l'attribution d'un superbe cheval d'escadron.

Les batailles qui suivent sont sanglantes. Le moral est au plus bas. Les hommes rechignent, personne ne fait confiance en personne. Le bruit court que des ordres viennent de parvenir: le régiment d'Escars doit être dissous et renvoyé en France. La guerre semble vouloir prendre fm. Les Anglais, ces tyrans des mers, sont tout-puissants avec leur flotte. On est prêt à capituler. C'est chose faite le 10 février 1763. Le traité de Paris est signé entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. La France perd presque toutes se colonies:
(1) Mémoires de Dumouriez, p. 32. 46

Dumouriez l'Inde (sauf 5 comptoirs), le Canada, l'Ohio, la rive gauche du Mississippi, le Sénégal, les Antilles (sauf Saint-Domingue, la Martinique, et la Guadeloupe) L'Espagne cède la Floride à l'Angleterre mais reçoit la Louisiane française en échange. C'est une sérieuse défaite. Malgré cela les Français sont contents, la guerre s'achève! Dumouriez a 24 ans, et un autre avenir devant lui. De retour avec son régiment, qui sera intégré à celui de Penthièvre, on lui attribue ce qu'il désirait: La croix de Saint-Louis. A titre exceptionnel cette décoration a été remise au jeune Dumouriez pour sa conduite. Serrant dans sa redingote, à côté des Lettres de Pascal, la croix de Saint- Louis qu'il vient de recevoir du prince de Soubise, ainsi que son grade de capitaine, il fait route à nouveau, avec son régiment, vers SaintGermain-en-Laye où il retrouve son père:

- J'ai

l'honneur de vous remettre cette croix que je vous avais promise,

elle a été la récompense de mes actes, mais aussi de l'éducation que vous m'avez donnée, soyez assuré que j'en ferai bon usage. Lorsque le père reçoit de son fils cet hommage, pour la première fois des larmes douloureusement retenues brillent au fond de ses yeux.

* * *

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CHAPITRE 5

L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent,. Il éteint le petit, il allume le grand Bussy-Rabutin, L'Histoire amoweuse des Gaules.

La marquise de Belloy et ses deux filles reçoivent un matin un pli dont l'origine n'est pas une surprise. La petite ville de Pont Audemer, où elles résident, a, depuis la veille, la visite d'un régiment de cavalerie. Le cantonnement s'y est établi et anime la petite cité paisible, mais active: "De passage dans votre ville pour quelques jours, accepteriez-vous de me faire l'honneur et le plaisir de vous rendre visite, sur les trois heures de l'après midi? Votre neveu Charles-François du Mouriez. " Le régiment de Penthièvre doit prendre ses quartiers à Saint-Lô. L'arrêt dans la ville de Pont Audemer est prévu quelques jours, pour se reposer. Le temps ne presse pas et, la guerre fmie, il faut penser à ménager les hommes après une réforme importante qui a perturbé tous les officiers. Pour le jeune capitaine Dumouriez c'est l'occasion de faire la connaissance de membres de sa nombreuse famille paternelle. La petite ville, assise sur la Risle, lui paraît ravissante. Une imposante église, centrée au cœur de la cité, est entourée de maisons à colombages, fort serrées, et séparées seulement par de petites ruelles ou impasses. On dirait, pense Dumouriez, que les habitants ont peur de perdre leur église. Les maisons bourgeoises se touchent et laissent peu de lumière pénétrer dans le fond des rues et des impasses. L'odeur y est particulière. De chaque côté de la rivière, qui coule par gros temps comme un serpent agité, des tanneurs exercent leur savoir car la ville en a l'exclusivité. Si la lumière pénètre peu dans les ruelles, les couleurs des peaux qui sèchent égayent les bords de l'eau. Cette ville, qui compte trois mille âmes, vit bien. Les gens y paraissent fort gais et leur agitation anime les rues. On chante en travaillant, on danse sur la place chaque fois que le temps le permet. Cela fait chaud au cœur de Dumouriez.Il songe que partir vivre en province, il

Dumouriez ne le regrettera pas. Ici, pense-t-il, on oublie la guerre, on semble heureux, et il se sent gai. La tante de Belloy, née Marie-Anne du Perrier du Mouriez, est la sœur cadette, de deux ans, d'Antoine, son père. Mariée une première fois à François Estienne, directeur des Actes de l'élection de Pont Audemer, elle en a eu trois enfants: un fils, qui vient de mourir au champ d'honneur, comme officier d'infanterie. Deux filles: Adélaïde, née en 1742, et Marguerite-Eléonore, de deux ans moins âgée. Le père est mort jeune. La mère s'est remariée une première fois avec Jean-Jacques Léonord Le Grix de la Potterie, décédé peu de temps après (1) A l'heure où Dumouriez s'apprête à rendre visite à cette son mariage. femme, il semble qu'un troisième mariage n'ait pas plus réussi que les deux précédents car c'est une femme seule, avec ses deux filles, que Dumouriez s'apprête à rencontrer. Cependant la conscience du jeune officier n'est pas paisible. Les recommandations de son père avaient été fermes: - Gardez-vous bien de ne jamais rencontrer votre tante, c'est une femme dont le pouvoir est immense sur les jeunes hommes susceptibles d'épouser ses deux filles. La raison en est plus simple. Si Antoine redoute tant cette femme, c'est qu'il a eu avec elle des différends importants en raison d'héritage. Leurs contacts ont cessé, dès que le frère et la sœur se sont échangé un courrier teinté de reproches au vitriol. Peu importe! se dit Dumouriez, la jeunesse ne veut pas s'encombrer de disputes de parents qui ont souvent des idées beaucoup trop personnelles. Il tâchera d'oublier ce conseil d'un père quelque peu trouble-fête. Rendez-vous accepté, sur l'heure de midi au milieu du mois de juin, on voit descendre dans la ville un officier sur qui l'on se retourne. La petite cité est en effervescence. Dumouriez prend son temps. Il est d'usage de ne pas arriver, pour une première visite, en avance sur l'heure, ni le premier. Ce jour tombe fort bien: La marquise de Belloy reçoit et se dit heureuse de revoir son neveu. Son retour de la guerre, couvert de blessures, avec la croix de Saint-Louis, semble l'enthousiasmer. Le pont sur la Risle est une œuvre remarquable. Chaque maison de tanneur qui borde la rivière paraît suspendue, comme voulant en prendre possession. On y lave, rince, étend les peaux colorées, et il fait beau! L'agitation semble cependant quelque peu inhabituelle. Un cortège d'enfants et de jeunes gens s'agite en tous sens. La foule est rieuse, et jette un regard complaisant sur cet officier qui les observe étonné. Serait-ce un jour de fête? Dumouriez se renseigne:
(1) Archives familiales.

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Dumouriez

- Un mariage, et si Monsieur l'officier veut bien suivre le cortège ce serait un grand honneur pour eux. En effet, en tête du cortège, marche un jeune homme, entouré d'amis excités. Une jeune fille les suit, toute parée de couleurs, entourée d'enfants sautillants. Tout ce monde semble se diriger vers l'église de Saint-Ouen. Trois femmes agitent en tous sens des cloches, qui sont là pour accompagner la bru et le brunant, c'est ainsi que l'on nomme les futurs mariés. Il s'agit sûrement d'un mariage de tanneurs, et cela plaît à Dumouriez. Les filles sont belles, Normandes aux pommettes rouges serties de cheveux couleur d'or, elles donnent des idées au jeune homme. S'il n'avait pas, accroché sur son flanc gauche, son épée flambant neuf: il se joindrait au cortège et irait plus tard, qui sait? danser sur la place de la ville en leur compagnie. Lorsque le cortège arrive devant l'église, les portes s'ouvrent en grand et, par un cérémonial bien ordonné, les cloches se mettent à sonner, à toute volée. Le chapitre de prêtres accueille avec force encens ces jeunes qui se sont promis à un avenir heureux. La foule pénètre à l'intérieur et, soudain, redevient sérieuse et se calme par respect pour le lieu sacré. Les orgues sont actionnées avec majesté, les vitraux semblent vibrer et les prêtres entonnent le cérémonial. Dumouriez attend la fm de l'office, qui ne dure pas plus d'une demiheure. Les retardataires le bousculent un instant, le sollicitent à se joindre à eux à l'intérieur, mais il ne veut pas gêner cette noce qui semble si bien ordonnée. La sortie de l'église permet à la foule de se libérer. Sur la place tout le monde se précipite, s'embrasse, gesticule en tous sens; les enfants martèlent le pavé de leurs souliers qui claquent, ils ont déjà envie de danser! Plus tard, après le repas pris dehors, et fort arrosé, le temps des plaisanteries viendra. Un groupe de jeunes gens va saisir la jeune mariée, l'enlever et la cacher. Le mari devra subir plusieurs épreuves avant d'en reprendre possession: marteler un tambour, rouler sur un tonneau vide sur les pavés qui secouent, faire des pirouettes, se jeter dans la Risle etc... Après tant d'épreuves il sera prêt à retrouver sa jeune épousée, mais la fête ne sera pas terminée pour autant, elle devra durer trois jours.
L'heure est venue pour Dumouriez d'aller tirer la cloche de la maison Estienne. La demeure bourgeoise et cossue lui fait bonne impression. La porte s'ouvre sur un escalier étroit qui mène aux salons. Lorsque le jeune homme dépose son épée entre les mains d'un domestique, il sait qu'il sera bien accueilli. Assise et souriante une femme l'accueille, se redresse, et lui tend la main qu'il effleure de ses lèvres. La 51

Dumouriez corpulence de cette femme l'effraie, elle ressemble si peu à son frère, qui n'a jamais présenté d'embonpoint: - Vous tombez à ravir, nous attendons des invités qui se feront la plus grande joie de vous faire oublier ces mauvais moments de la guerre. - Croyez que le plus grand honneur est pour moi de partager avec vous leur présence. Les présentations faites, deux jeunes filles entrent, ses cousines habillées de couleurs qui semblent assorties à leurs yeux clairs. Dumouriez tombe sous le charme de leur grâce. Décidément aujourd'hui il n'aura rencontré, malgré l'écart de leur situation, que des filles qui méritent que l'on s'y intéresse. Trois couples arrivent qui se présentent. Ils jettent un regard de compassion sur l'officier. Dumouriez devine aussitôt que tout ce salon aura été prévenu de ses exploits guerriers. La perruque poudrée cache encore mal la cicatrice qu'il porte sur le front. Sa main, qu'il a été tenu de déganter semble avoir, malgré le doigt qui lui manque, doublé de volume. Cette société de province qui se réunit aujourd'hui dans les salons des dames Estienne est composée presque exclusivement de gens dits "de robe", avocats et parlementaires de la ville. L'ambiance, que Dumouriez s'empresse de comparer à celle des salons parisiens, est toute aussi mondaine. L'après-midi commence par une démonstration de poésie. Comme à Paris on aura eu soin de commander la veille un artiste à la mode. Celui-ci aura, en hâte, griffonné sur une feuille quelques vers galants, ou satiriques, suivant la demande. On l'écoutera dans le silence, ce n'est que le début de la fête! Dans le salon, tout en longueur, trois musiciens sont là, pour le fond du décor. Plus tard, lorsque le poète aura épuisé sa verve, ils feront danser tout ce beau monde. Dumouriez n'a d'yeux que pour ses cousines. L'aînée, Adélaïde, est déjà promise à un officier, le lieutenant-général de Perry de Saint-Auvan, du régiment de Noailles. Marguerite semble plus détachée. Un homme de cette époque est tout d'abord attiré par l'éducation d'une jeune fille, et celle-ci ne semble pas faillir à ses goûts. Dumouriez l'a remarquée, elle exécute une révérence avec une grâce qui lui fait penser que son maître de danse était un artiste. Mme de Belloy rayonne. Sa corpulence et sa gaieté sont la raison du succès de la soirée. Le moment de la danse est venu, que l'on exécute au centre du salon, les hommes se retirant pour laisser les plus jeunes évoluer. Le tintement des pendules renseigne les domestiques de l'évolution à suivre pour le bon déroulement de la réception, car l'on sert aux invités un verre de vin, puis l'on se mettra à table. 52