Egypte et Egyptiens au temps des vice-rois (1801-1863)

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Cet ouvrage achève la série de quatre études sur la vie quotidienne en Egypte de 1798 à 1953. Au terme de ce travail, on s'aperçoit qu'aujourd'hui encore une grande partie de la façon de vivre, de se comporter, de s'alimenter ...n'a guère changé depuis un siècle et demi. Si la modernité s'est introduite en Egypte par le biais des techniques nouvelles, on la remarque peu dans la mentalité. Ce panorama apporte du recul pour comprendre et appréhender, avec une certaine lucidité, le présent incertain d'un pays déchiré entre ses traditions et les valeurs de l'Occident.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782296341210
Nombre de pages : 301
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ÉGYPTE ET ÉGYPTIENS AU TEMPS DES VICE-ROIS
1801-1863

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003. Bruno GUI GUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak contemporain,2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002. J.-M. LARÈS, T.E. Lawrence avant l'Arabie (1888-1914), 2002. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israélo-arabe, 2002. Mohamed Anouar MOGHIRA, L'isthme de Suez, 2002. Sepideh FARKHONDEH, Médias, pouvoir et société civile en Iran, 2002. M. KHOUBROUY -PAK, Une République éphémère au Kurdistan, 2002. Pascal QUERE, Les illusions perdues en Palestine, 2002. M.C LUTRAND et B. Y AZDEKHASTI, Au-delà du voile, Femmes musulmanes en Iran, 2002. Elisabeth V AUTHIER, Le roman syrien de 1967 à nos jours, 2002. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre Ie socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001. Amir NIKPEY, Politique et religion en Iran contemporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Du foyer national juif à l'État d'Israël, 2001. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 2001. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Nil, 2001. Khalid HAJJI, Lawrence d'Arabie, 2001. Georges CORM, La Méditerranée, espace de conflit, espace de rêve, 2001. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000. David MENDELSON, Jérusalem, ombre et mirage, 2000. Elias ABOU-HAIDAR, Libéralisme et capitalisme d'État en Égypte, 2000.

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5445-7

Jean-Jacques

LUTHI

de l'Académie des sciences d'Outre-Mer

ÉGYPTE ET ÉGYPTIENS AU TEMPS DES VICE-ROIS
1801-1863

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Jtalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur Histoire de l'art Gaston-Pierre Galey, Genève, Art Graphique, 1972 Émile Bernard, l'initiateur, Paris, Ed. Caractères, 1974. Préface de Louis Hautecœur de l'Institut Émile Bernard à Pont-Aven, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1976 Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1978 Émile Bernard - Catalogue de l'œuvre peint, Paris, S.I.D.E., 1982. Préface de Paul Belmondo de l'Institut Sur les pas d'Émile Bernard en Egypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 Émile Bernard, fondateur de l'École de Pont-Aven et précurseur de l'art moderne, Paris, Editions de l' Amateur/ Éditions des Catalogues raisonnés, 2003 Égypte (littérature, linguistique, ethnographie) Introduction à la littérature d'expression française en Egypte, Paris, L'École, 1974. Préface de M. Genevoix de l'Académie Française Aperçu sur la presse d'expression française en Egypte, Alexandrie, L'Atelier, 1978 Le français en Egypte - Essai d'anthologie, Beyrouth, Maison Naaman pour la Culture, 1981 Cinquante ans de littérature d'expression française en Egypte, Alexandrie, L'Atelier 1985 Égypte, qu'as-tu fait de ton français? Paris, Synonymes, 1987 L'Égypte des rois (1922-1953), Paris, L'Harmattan, 1997 La vie quotidienne en Égypte au temps des khédives (18631914), Paris, L'Harmattan, 1998 Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, Paris, L'Harmattan, 1999

La littérature d'expression française en Égypte (17981998), Paris, L'Harmattan, 2000. Avant-propos de Boutros Boutros-Ghali Anthologie de la poésie francophone d'Égypte, Paris, L'Harmattan, 2002. Préface de J. Chevrier Participation Les Avant-gardes littéraires du .IT siècle, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, 1977 Hommes et Destins (Dictionnaire biographique d'OutreMer, Tome IV), Paris, Académie des Sciences d'OutreMer, 1986 Pont-Aven et ses peintres à propos d'un centenaire, Rennes, Les Presses Universitaires de Rennes, 1986 Direction (en collaboration) Dictionnaire général de lafrancophonie, Paris, Letouzey & Ané, 1986. Supplément, 1996 L'Univers des Loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990 Traduction (en collaboration avec M. Luthi) R. Herrmanns, L'incomparable archipel de Stockholm, Stockholm, Askild & Karnekull, 1980 B. Andstrom, Suède, Stockholm, Legenda, 1986 B. Andstrom, L'Archipel de Stockholm, Stockholm, Legenda, 1988 B. Andstrom, Un voyage de rêve à travers la Suède, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1993 et 1994 B. Andstrom, La vallée du Malar, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1996 et 1998

Les

Vice-rois

d'Égypte

Muhammad-'

Ali

Abbas

1er

Saïd

pacha

Ismaï1

pacha

LES VICE-ROIS D'ÉGYPTE 1805 -1863

Nom
Muhammad-' Ali Ibrahim pacha Abbas 1er Muhammad-Saïd Ismaïl pacha

Naissance
1769(?) 1789 1816 1822 1830

Rèf!ne
1805-1848 1848-1848 1848-1854 1854-1863
Vice-roi 1863-1867 Khédive 1867-1879

Décès
1849 1848 1854 1863
1895

LES SULTANS DE TURQUIE 1789 - 1863

Nom

Accession au trône
1789 1807 1808 1839

Vice-rois en Éf!vute
Muhammad-'Ali 1805

Sélim1er MustafaIV
Mahmoud III Abdul Méjid

Ibrahimpacha 1848
Abbas 1er 1848

AbdulAziz

1861

Saïd pacha 1854 Ismaïlpacha 1863

INTRODUCTION
Ne pas croire qu'on sait parce qu'on a vu. Marcel Mauss

L'Égypte de 1801 à 1863
Période d'expansion et de récession, de réalisations rapides et d'arrêts abrupts, de décisions hâtives et d'atermoiements, voilà ce qui pourrait caractériser l'époque contrastée qui s'étend de 1801 à 1863, avec un moment particulièrement instable s'étendant du début du siècle à 1805. Cinq vice-rois ou plus exactement waly, selon le terme de l'époque, se succèdent en Égypte de 1805 à 1863. Après Muhammad'Ali, le très court passage d'Ibrahim pacha, son fils, - quelques mois à peine - est suivi d'Abbas 1er,prince assez terne puis de MuhammadSaïd plus connu sous le nom de Saïd pacha et ouvert aux idées occidentales. Ismaïl pacha enfin qui, quatre ans après son avènement (1863) obtient le titre de Khédive, et, c'est aussi à l'accession de ce prince au pouvoir que se limitent nos recherches dans cet ouvrage 1 * L'Expédition d'Égypte (1798-1801), toute proche encore dans les mémoires, ne laissa que ressentiments et amertume sur les rives du Nil. Bonaparte et les siens avaient imposé aux Égyptiens une nouvelle forme de gouvernement, de la rigueur dans la gestion des deniers de l'État, une industrie efficace quoique limitée, un front discipliné face à l'impéritie des Turcs et l'anarchie des Mamelouks. Mais surtout une philosophie nouvelle de la vie fondée sur la responsabilité individuelle en opposition avec le système de pensée religieuse et traditionnelle des Égyptiens. À ces étrangers, les populations locales répondaient qu'elles n'avaient rien demandé à personne, et que, de toute manière, ces nouveautés les laissaient sceptiques quand elles ne heurtaient pas leurs convictions. Le dernier soldat français parti, elles s'empressèrent de rejeter comme impie tout ce que Bonaparte et les siens avaient apporté. Il resta cependant une poignée d'hommes - notables et artisans - qui avaient travaillé avec fruit auprès des Français et qui se révélèrent indispensables quand Muhammad-' Ali, quelques années plus tard, s'attacha à la rénovation du pays. *

* Les notes sont regroupées

en page 276 et suivantes

Pourquoi écrire un ouvrage sur cette période? Pour ma part, c'est d'abord l'intérêt que j'ai trouvé dans les contrastes qui marquèrent ces années cruciales pour l'avenir du pays: les efforts souvent désordonnés du grand Pacha d'Égypte pour atteindre son rêve, c'est-àdire la modernisation à l'occidentale de l'appareil de l'État, de l'armée et de l'économie à son profit. N'était-ce pas lui qui avait arraché (ou presque) l'Égypte à la Turquie? Il considérait donc cette contrée comme sienne, son peuple et ses ressources aussi. Ill' avait acquise par le sabre et l'intrigue et comptait bien la laisser à ses descendants. Son successeur, Abbas 1er,prit le chemin inverse; se méfiant des étrangers, il les éloigna même et maintint le pays dans une gestion tatillonne, bornée et inefficace. Sa disparition dramatique céda la place à Muhammad-Saïd, vice-roi plutôt moderne et complaisant. Malgré les conseils éclairés dont on les entourait, ces potentats, imitant en cela la Sublime Porte, décidaient souverainement et parfois à tort... Les conséquences furent souvent déplorables. C'est enfin la lente émergence du peuple égyptien qui retint mon attention. N'avait-il pas porté Muhammad-' Ali au pouvoir et raffermi sa puissance? Restait à mettre en lumière la vie quotidienne des Égyptiens durant ces années mal connues. Grâce à de nouvelles sources: la Correspondance des Consuls notamment et d'anciennes archives jusqu'alors peu employées, celles-ci permettent aujourd'hui de mieux apprécier les événements et les hommes de la période envisagée. * Turcs, Mameluks, Anglais et Égyptiens, de nouveau face à face après l'Expédition d'Égypte, pensaient que tout allait reprendre comme auparavant dans la plus grande confusion. Au gré des alliances, chaque camp comptait réduire les autres. Les trois ans de la présence française ne leur avaient rien appris. Les Égyptiens, eux, ne possédant aucune force militaire restaient en marge des conflits. Cependant, un officier turc comprenant intuitivement le potentiel de ce peuple, se tut. Il était bien loin du pouvoir et n'affichait aucune ambition particulière... pourtant le destin veillait. De 1801 à 1805 l'Égypte connut une époque intermédiaire trouble, traversée de défis et d'émeutes sanglantes, où les blocs en présence cherchaient à prendre le pouvoir en éliminant ou en affaiblissant les autres. Chronologie complexe qu'il est difficile de résumer en quelques paragraphes. Quand les Turcs débarquèrent à Alexandrie le 8 mars 1801, le fils du gouverneur de Kavala (Grèce), Ali, était à la tête du bataillon des Albanais et Muhammad-'Ali, son commandant en second, n'avait que 32 ans2. À la suite de la bataille de Canope le chef, sans doute choqué, abandonna son poste à Muhammad-'Ali qui devint alors binbachi 8

(lieutenant-colonel). En septembre 1801, les Français quittèrent l'Égypte. Il est à peu près certain que Muhammad-' Ali avait dû accomplir quelques faits d'armes exceptionnels puisque le Capitan pacha - amiral de la flotte turque - lui décerna le titre de serchesmé. Quelles étaient alors les forces en présence sur le territoire égyptien, fief de l'empire ottoman? Les Turcs d'abord. Le sultan était représenté par Khosrew pacha, waly (vice-roi) en charge de l'Égypte. Gros, court, boiteux, joueur et tricheur, assoiffé d'argent et de pouvoir, tel était 1'homme. Tout autre était Khourchid pacha, nouveau gouverneur d'Alexandrie: fier, précieux par ses conseils, mais manquant d'intuition politique. Au sein de l'armée turque se trouvait une force que Khosrew ne maîtrisait pas: les Albanais placés sous les ordres de Taher pacha et dont Muhammad-'Ali était l'un des officiers supérieurs. Citons ensuite les Mameluks. Trois chefs les commandaient: Othman AI-Bardicy, Muhammad AI-Alfy, haïssant le premier et tout dévoué aux Anglais et enfin Ibrahim bey. Tous trois étaient en rivalité ouverte. Ils avaient même fait alliance avec les Bédouins, quelque 5000 hommes, en vue de reprendre les rênes du pouvoir en Égypte dont ils
étaient les maîtres effectifs depuis le 13 e siècle.

Les Anglais enfin, venus déloger les Français d'Égypte, ne voyaient plus, dès lors, l'urgence d'une évacuation rapide des rives du Nil, leur mission accomplie. Les Français partis, ils concentrèrent leurs forces à Alexandrie, à Damiette et près du Caire, à Gizeh et à Raudah. Ils protégeaient en sous-main les Mameluks! Et les Égyptiens? Peuple deux fois asservi, par les Mameluks d'abord puis par les Turcs, il attendait le moment favorable pour faire pencher la balance en sa faveur. Il ne faut pas perdre de vue que Bonaparte en associant les Égyptiens à ses Divans (Conseils) leur insuffla des idées de liberté, de nationalisme et d'indépendance. Les Turcs voulaient absolument reprendre le pouvoir. L'Égypte n'était-elle pas province turque depuis 1517? Un piège tendu par les osmanlis aux chefs mameluks fut éventé. La situation des Anglais devenait alors délicate. Sous la pression des États européens et du Sultan, la Grande-Bretagne fut obligée d'évacuer l'Égypte le Il mars 1803. Les troupes britanniques quittèrent les rives du Nil en emmenant avec eux, en guise de souvenir, AI-Alfy bey et une quinzaine de Mameluks avec l'espoir de les employer en d'autres circonstances. En attendant, on les promena dans les salons londoniens où ils firent sensation par leur costume aussi étrange que rutilant. Les Anglais partis, Turcs et Mameluks entrèrent en guerre ouverte. Ces derniers avaient été affaiblis par les coups de l'Expédition française et par l'interdiction d'exporter vers l'Égypte des esclaves géorgiens et circassiens dont les Mameluks constituaient leurs milices. On les remplaça par des Bédouins qui n'avaient pas les qualités des 9

guerriers mameluks. Leurs grands chefs avaient aussi disparu. On se contenta, dès lors, d'opérations d'embuscades. Pour maintenir un semblant d'ordre, Khosrew avait disséminé ses troupes dans le Delta et la Moyenne-Egypte. Il ne pouvait cependant se fier qu'à ses Nubiens, piètres soldats. Fatigué par cette guerre d'usure qui menaçait de durer, il décida d'entrer en pourparlers avec ses adversaires. Il commit alors deux erreurs: il commença par décréter un nouveau train d'impôts sur les Égyptiens et négligea, cinq mois durant, de payer les mercenaires albanais commandés par Taher pacha secondé par Hassan pacha et Muhammad-' Ali. En tant que grands chefs, les deux premiers logeaient dans la ville du Caire, quant à Muhammad-' Ali, il restait à l'extérieur avec les Albanais auprès de qui il se sentait en sécurité. Ces derniers, soutenus secrètement par Muhammad-' Ali, menacèrent Khosrew pacha et son trésorier. Exaspéré par les atermoiements du waly, Taher pacha s'empara de la Citadelle du Caire et canonna le palais de Khosrew à l'Ézbékieh. Maître de la situation, Taher pacha obligea son rival à abandonner la capitale et à s'enfuir à Damiette. Le nouveau maître se révéla incapable de gouverner, il fut assassiné le 27 mai 18033. Face à face restaient Muhammad-' Ali et Hassan pacha. Si le premier ne se sentait pas assez fort, le second manquait d'envergure. Muhammad-'Ali prit le risque de signer un pacte avec les Mameluks qui, trop heureux de

retrouverle pouvoir, ne virent pas le piège. Le 1er juillet 1803,Othman
al-Bardicy et les Mameluks firent leur entrée au Caire. Un nouveau waly, Tarabulsi, fut désigné par la Porte. À peine arrivé, les Mameluks le déposèrent et lui ordonnèrent de quitter la Citadelle. Il s'inclina. Khosrew, toujours réfugié à Damiette, crut son heure arrivée et s'approcha du Caire. Muhammad-'Ali et AI-Bardicy se portèrent à sa rencontre et le battirent. Pire, il tomba prisonnier aux mains de ses adversaires qui l'enfermèrent à la Citadelle, le 27 juillet 1803. Les Anglais voyant l'anarchie qui régnait en Égypte pensèrent que le moment était venu d'employer « leur joker» dont les salons de Londres, du reste, avaient assez. Il n'amusait plus personne. C'est ainsi qu'AI-Alfy débarqua sans bruit à Alexandrie, pensant garder secrète son arrivée. À peine sur place, Muhammad-'Ali et AI-Bardicy tentèrent de se défaire de lui, mais il arriva à leur échapper et à se réfugier en Haute-Égypte. Quelle ne fut sa déconvenue quand il s'aperçut que ses partisans s'étaient dispersés et qu'il demeurait presque seul et sans appui. .. Le 22 septembre 1804, AI-Bardicy et Muhammad-'Ali entrèrent dans la capitale en proie à la famine. Muhammad-' Ali poussa son allié au premier rang qui, devant le désespoir de la foule, ordonna à Muhammad-' Ali de distribuer à la population les céréales entassées dans les entrepôts. À première vue une telle action devait profiter au Mameluk mais c'est Muhammad-'Ali qui s'attira la gratitude du peuple. N'était-il pas personnellement le grand dispensateur des bienfaits? Le 10

plus pénible était encore à venir. AI-Bardicy dut faire face aux réclamations des arriérés de soldes des siens et des contingents turcs. Pour ce faire, il leva une nouvelle contribution sur les marchands, les coptes et même sur les négociants étrangers. Dans sa hâte de faire rentrer l'argent dans les caisses, il s'apprêtait à imposer encore une autre taxe. C' en était trop! Les réactions furent violentes. Les gens se répandirent en invectives et se réunirent à l'Azhar, le centre religieux et intellectuel du pays. L'émeute grondait. Muhammad-' Ali envoya ses Albanais pour empêcher les Mameluks de molester la foule. Outré par l'agitation, AI-Bardicy accusa les ulémas de l'Azhar d'avoir provoqué les troubles. Muhammad-' Ali prit le parti des Égyptiens et démontra sans se déconcerter que c'était au gouvernement de payer la solde des militaires. Il s'aliéna du coup la sympathie de la population et passa pour un sauveur à ses yeux. Sur sa lancée, il excita les Albanais qui attendaient depuis huit mois leur solde. Cédant à la rage, ils cernèrent les palais d'AI-Bardicy et d'Ibrahim bey, les deux amis n'eurent que le temps de s'enfuir au désert. Ce vide institutionnel aurait dû normalement conduire Muhammad-'Ali à prendre le pouvoir. Il s'abstint. Il fit libérer Khosrew en attendant le firman d'investiture du Sultan le nommant waly d'Égypte. Des protestations s'élevèrent de toutes parts. Khosrew fut alors dirigé sur Rosette et embarqué pour Istanbul. Muhammad-'Ali suggéra au Sultan de nommer au poste de waly, Khourshid, alors gouverneur d'Alexandrie. La Porte approuva ce choix. Le 2 avril 1805, le firman d'investiture arriva au Caire et Khourshid accepta le poste qui lui était offert. De Muhammad-' Ali, il ne fut pas question dans cette affaire. Les escarmouches continuaient entre Turcs et Mameluks. Muhammad-'Ali réussit à s'emparer de Minieh, en Moyenne-Égypte, ce qui permit aux autorités de mieux ravitailler la capitale. Cependant Khourshid voyait clair dans le jeu secret du chef des Albanais, le Sultan aussi. La Porte lui proposa de quitter l'Égypte, notre officier fit la sourde oreille4. Voyant la faiblesse de la Porte, Khourshid fit avancer ses de/his, bataillon d'irréguliers qu'il avait fait venir pour maintenir l'ordre. Ces militaires mal commandés, rudoyèrent les habitants du Caire. Muhammad-' Ali s'approcha de la capitale avec ses Albanais, sous prétexte de demander l'arriéré de solde de ses troupes. Khourshid se barricada dans la Citadelle, plaça ses forces autour de la capitale et garda en otage les principaux cheikhs. Pendant ce temps le Delta, dégarni de troupes, devint la proie des Bédouins. De leur côté, les Mameluks ravageaient impunément la Haute-Égypte et bloquaient l'entrée du ravitaillement au Caire. Le pays était retombé dans l'anarchie. Les delhis privés de solde, eux aussi, entrèrent en contact avec les Albanais de Muhammad-' Ali. Coïncé, Khourshid ne put donner qu'un acompte aux troupes insurgées puis brandit un firman du Il

Sultan octroyant à Muhammad-'Ali le pachalik de Djeddah, tout en lui enjoignant d'aller combattre les Wahhabites en Arabie. L'officier feignit d'accepter la promotion. Sa milice cependant continuait à exiger son dû. Muhammad-' Ali lui désigna Khourshid comme unique détenteur du pouvoir, puis il sortit en distribuant des pièces d'or et d'argent à la foule. Le gouverneur turc n'eut d'autre alternative que d'augmenter les taxes. Les delhis dupés se livrèrent au brigandage: ils se payaient ainsi, prétendaient-ils, sur le dos des contribuables. Durant la nuit du 12 au 13 mai 1805 les ulémas excédés se rendirent au domicile de Muhammad-'Ali pour lui dire qu'ils voulaient déposer Khourshid et qu'ils choisissaient le chef des Albanais comme gouverneur. Muhammad-' Ali émit quelques réticences, pour la forme, puis accepta très solennellement de gouverner le peuple égyptien dans l'équité et le respect des droits de chacun... Khourshid cependant

voulait se maintenir au pouvoir. Les ulémas écrivirent alors au Sultan
"

afin qu'il sanctionnât leur choix. Le firman arriva le 18 juin 1805, confirmant Muhammad-' Ali dans sa nouvelle dignité. Khourshid vaincu finit par capituler. Les ulémas, de leur côté, décrétèrent qu'ils n'avaient plus de rôle à jouer dans un trop long conflit auquel ils auraient dû rester étrangers... par peur, sans doute, de perdre leurs prérogatives. C'était la première fois depuis 400 ans que le peuple égyptien désignait un chef de son choix. Muhammad-' Ali, lui, était arrivé à ses fins. Après s'être débarrasser de ses concurrents, il était devenu Pacha d'Égypte pour avoir su s'appuyer à temps sur le peuple égyptien alors que ses adversaires le méprisaient. Maintenant, il lui fallait durer pour résoudre encore bien des problèmes. La paix rétablie, le commerce devait absolument reprendre ses droits. Deux questions se posaient d'entrée de jeu au nouveau waly : comment remplir les caisses de l'État, d'une part, et d'autre part, comment calmer les turbulents Mameluks? Pour répondre à la première, il taxa les riches coptes, pour la seconde, il la laissa momentanément en suspens. Bien lui en prit car AI-Bardicy et AI-Alfy moururent tous les deux à quelques mois d'intervalle, laissant leurs féaux dans une grande confusion. Une affaire plus grave l'appelait d'urgence: les Anglais venaient de débarquer des troupes, au nord du pays, le 17 mars 1807. Malmenées par les bataillons du Pacha, elles se retirèrent sans gloire, le 14 septembre de la même année. La convention signée avec Muhammad- 'Ali permettait cependant à la GrandeBretagne d'acheter du blé égyptien. Le Pacha comprit alors tout l'intérêt du port d'Alexandrie. Il lui donna un nouveau prestige en y fondant un arsenals qui lui bâtirait une flotte et, du même coup, défendrait une des entrées du pays. Il s'y fit bientôt édifier un palais pour surveiller de plus près la construction de ses bateaux. Comme il lui fallait beaucoup d'argent pour maintenir une armée et une flotte, il leva de nouvelles taxes. Mais ce n'était pas la seule ressource financière, car 12

il s'y connaissait en affaires, lui qui jadis avait pratiqué le commerce du tabac. Il vendit non seulement du blé mais toutes sortes de céréales, des fèves, des oignons, des lentilles puis des produits d'Arabie et d'Afrique: du café, de l'ivoire, de la poudre d'or... Malte était sa base et ses navires ne revenaient jamais à vide mais chargés, le plus souvent, d'objets manufacturés qu'il revendait à l'Égypte avec bénéfice, bien entendu, ainsi que de machines nécessaires à sa jeune industrie d'armes et de munitions. Il fit fluctuer le cours du change à son avantage et tira profit des monnaies qu'il battait à la Citadelle 6. Il imposa même une douane sur le blé exporté en Turquie! Sa diplomatie extérieure consista à se maintenir en équilibre entre l'Angleterre et la France, États dont il redoutait toujours une ingérence armée. Les Mameluks lui créant des difficultés par leurs brigandages incessants, il invita les principaux chefs à fêter le départ de son fils

Toussounpour l'Arabie à la tête d'une armée le 1er mars 1811. Sûrs de
leurs forces, ils répondirent en grand nombre à l'appel. Ils furent tous massacrés à la Citadelle où le Pacha leur avait tendu un piège. Débarrassé de ses derniers compétiteurs, il put enfin obéir aux ordres du Sultan qui lui enjoignait d'anéantir les Wahhabites d'Arabie, secte extrémiste prônant le retour à un islam des origines. Ayant déjà reçu le pachalik de Djedda, il soumit les commerçants du lieu à un emprunt forcé de 3000 talaris (thaler autrichien). Cette somme lui permit de construire une flotte légère pour le transport de ses troupes et l'établissement d'entrepôts de vivres à Suez et à Cosseir, sur la mer Rouge. L'armée commandée par Toussoun (+ 1826) s'empara de Médine en 1812 puis, en 1813, de La Mecque et de Taïf. Ces victoires eurent un grand retentissement dans le monde musulman. Le Sultan fut enchanté. On lui décerna même le titre de «Ghazi » (le Victorieux)7. La même année le Pacha se rendit en Arabie avec des renforts8. Il écrasa Abdallah, le chef rebelle et l'obligea à signer un traité qui lui interdisait désormais toute ingérence dans les affaires de l'Arabie. Il fallut cependant encore bien d'autres batailles pour imposer la paix dans la contrée. En Égypte même, le bailli (khadkhoda) de Muhammad-'Ali, Muhammad Lazoglu, déjoua un complot visant à renverser le Pacha, sans doute avec l'assentiment de la Porte qui rêvait de se débarrasser de ce trop puissant vassal. Un jeune écervelé, Latifbey, s'était mis en tête de s'emparer de l'Égypte en l'absence du waly. Mal lui en prit car, avant de partir, Muhammad-' Ali avait placé des hommes de confiance à tous les postes-clés 9. Quelques mois plus tard le Pacha était de retour au Caire et reçu triomphalement par la population. Afin d'achever l' œuvre de « pacification» en Arabie, il dépêcha Ibrahim, son second fils, le 23 13

septembre 1813. Ce jeune général de 27 ans montrait des aptitudes tout à fait exceptionnelles de guerrier et d'administrateur. Il était accompagné d'un officier français, le capitaine Vaissière. Cinq ans plus tard (Ie 15 septembre 1818) Dirieh, la place forte des Wahhabites, tombait aux mains des Égyptiens. Abdullah, tout comme son compatriote Osman AI-Madaïfi (en 1813), fut emmené comme prisonnier au Caire. On l'expédia ensuite à Istanbul où le Sultan le fit décapiter. Ibrahim voulut rester en Arabie afin d'y réorganiser l'administration, mais son père avait d'autres vues. Nommé pacha à trois queues, Ibrahim revint au Caire le 9 décembre 1819 et fut accueilli en vaInqueur. Ayant besoin de main-d' œuvre qualifiée, le Pacha d'Égypte fit publier un avis à Malte où il promettait toutes les garanties indispensables aux manufacturiers, artisans et ouvriers qui viendraient se fixer dans sa contrée pour y exercer leurs professions et métiers. Il en o. vint quelques centaines 1 Muhammad-' Ali n'était pas tranquille. Il avait cependant conclu, en 1818, un traité avec les Anglais pour le commerce en mer Rouge. Le Sultan l'avait plus d'une fois mis en garde contre les interventions répétées des Britanniques obsédés par la protection de la route des Indes. Le Pacha d'Égypte craignait que les Anglais ayant des vues sur le Yémen ne viennent occuper Suez. La campagne d'Arabie avait donné l'occasion au waly d'Égypte de réorganiser son armée selon les méthodes les plus modernes. Il avait engagé pour ce faire des officiers étrangers et ouvert une École de Guerre. Ses anciens compagnons du bataillon albanais, cependant, se montraient rebelles à toute formation occidentale. La longue guerre d'Arabie lui permit de s'en débarrasser. Restaient les soldats turcs, les janissaires. Là, non plus, Muhammad-'Ali n'arriva pas à leur imposer le Nizam Guédid (l' organisation nouvelle). Son suzerain, le Sultan, excédé par leur mauvais vouloir, sè montra plus expéditif: il les fit tous massacrer en 1826. Le Pacha d'Égypte trouva une autre solution non moins radicale mais plus digne. Des voyageurs, tels que le Suisse J.L. Burckhardt et d'autres, avaient assuré au Pacha qu'il y avait de l'or, beaucoup d'or, au Soudan. De là à organiser une expédition vers le Haut-Nil il n'y avait qu'un pas que Muhammad-'Ali ne tarda pas à franchir. Son but était économique, mais tout autant stratégique (assurer le débit du Nil) que militaire (protéger les frontières méridionales de l'Égypte). Il lui fallait aussi se débarrasser des derniers Mameluks qui s'étaient réfugiés au Sennaar. Afin de compenser ses pertes en hommes, le Pacha d'Égypte pensa que les Africains, esclaves ou prisonniers, feraient l'affaire et qu'ils pourraient former, de la sorte, une armée neuve. En 1820 l'armée égyptienne entra en Nubie; Ismaïl (17951822), fils de Muhammad-' Ali, en était le chef. Il arriva sans difficultés 14

au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, là où deux ans plus tard le Pacha fonda la ville de Khartoum. Le succès n'était pas au rendez-vous. On ne trouva ni or (ou si peu) ni esclaves. Il fallut se livrer à des chasses à 1'homme. Les Noirs furent enrôlés de force dans l'armée, les femmes et les enfants vendus au Caire au profit du Pacha. .. Au nombre de 600, les Mameluks, eux, appuyés par quelques milliers de Noirs, n'en constituaient pas moins un danger réel. Ils furent vaincus et dispersés. En fin diplomate, Muhammad-' Ali consentit à pardonner aux rebelles encore réfugiés au Soudan, à condition qu'ils intégrassent les rangs de son armée; pour les plus âgés, il leur offrit une pension selon leur grade, mais plus aucun privilège ne leur était concédé11. Les troupes égyptiennes guerroyant dans des zones au climat sub-tropical délétère ne tardèrent pas à succomber en grand nombre aux maladies paludiques. Ibrahim arriva en septembre avec des renforts et des médecins. Pris lui-même de dysenterie, il fut rapatrié au Caire. Ismaïl, son frère, continua ses déprédations doublées d'une grande cruauté, si bien que ses ennemis exaspérés lui tendirent un piège et il périt carbonisé. Son beau-frère, M. AI-Defterdar, en tira une vengeance terrible. Dès lors, le Soudan fit partie de l'Égypte (1822). L'empire de Muhammad-'Ali s'étendait, à ce moment, du golfe Arabo-Persique à la Libye et du Soudan à la Méditerranée. Les impôts lui rapportaient 15 à 20 millions de piastres (80 à 110 millions de francs). Ces revenus lui permettaient d'avoir une puissante armée (60 000 hommes sous les armes) et le respect de la Porte. Le Pacha d'Égypte n'était plus un inconnu dans les Cours d'Europe. Entre ces guerres (d'autant qu'elles ne se passaient pas sur le territoire égyptien) le Vice-roi encourageait le commerce et l'industrie sur lesquels il avait établi un monopole à son profit. On apprend, par exemple, que trois cents navires de toutes les nations étaient entrés dans le port d'Alexandrie en deux mois (en 1816) pour y charger des comestibles12. Les produits (blé, fèves, lentilles, maïs...) venaient de Rosette au moyen de convois de djermes qui les transportaient jusqu'à Alexandrie. L'acheminement des denrées prenait du retard en hiver, parfois de plusieurs semaines en raison des intempéries. Afin de faciliter le transport, le Pacha voulait rouvrir un ancien canal qui reliait Rahmanieh à Aboukir13, en attendant de rendre navigable le canal Mahmudieh. Il ordonna aussi la construction d'un télégraphe d'Alexandrie au Caire14. Il fonda également deux fabriques de salpêtre, l'une au Caire et l'autre à Assiout. Des troupeaux de moutons furent confiés à des Bédouins afin de les élever et pour qu'ils cessent, en retour, leurs razzias contre les fellahs. Il fit aussi planter dix millions de mûriers en Haute-Égypte et installa à Assiout des familles druzes pour s'occuper des vers à soie et de la production de la soie. Des Européens furent envoyés dans les lacs du nord de l'Égypte pour enseigner aux 15

habitants la façon de saler le poisson à la françaisel5. Autre nouvelle commerciale importante, la grande caravane du Darfour, interrompue depuis plusieurs années, était arrivée en Haute-Égypte, on l'attendait au Caire. Elle conduisait plusieurs milliers d'esclaves dont le Pacha se réservait les mâles pour son armée, et toutes sortes de produits d'Afrique (gomme, plumes d'autruches etc.)16Le Wali possédait alors quinze navires de commerce qui sillonnaient la Méditerranée et quelques unités en mer Rouge. Si l'on voulait faire le bilan du commerce extérieur de l'Égypte, on citerait en particulier comme produits importés: le drap, la soie, les galons, les armes, les horloges, la quincaillerie... En ce qui concerne l'exportation, on trouverait principalement des produits agricoles, des cuirs, du sucre brut et des produits exotiques. Muhammad-' Ali était allé plus loin encore, il avait fondé dans divers ports de la Méditerranée et notamment à Marseille ses propres établissements de commerce, ce dernier confié à Bazile Parsali, auteur d'un rapport fort documenté en vue d'augmenter la part de la France dans le marché égyptien par l'élimination de ses concurrents 17. Sous l'impulsion des saint-simoniens, le Pacha d'Égypte s'engagea dès 1832 à bâtir un barrage à la pointe du Delta. Il ne fut achevé que bien plus tard, sous le règne de Saïd pacha. Depuis 1789, les Grecs étaient en révolte contre le Sultan et, n'obtenant pas leur liberté, ils finirent par décréter leur indépendance à Epidaure le 12 janvier 1822. Le sultan Mahmud II, avec l'arrièrepensée d'affaiblir son vassal, demanda alors à Muhammad-' Ali d'intervenir en Grèce, en mars 1823. Le Pacha d'Égypte accepta pour tester sa jeune armée et entendait qu'on lui donnât la Syrie en guise de compensation. D'abord, le Sultan lui ordonna de réprimer le soulèvement crétois. Il s'exécuta et mâta la rébellion sans difficulté. On lui attribua le pachalik de Crète en guise de dédommagement. Le 16 janvier 1824, le Pacha d'Égypte reçut l'ordre de «pacifier» la Grèce. Il nomma son fils Ibrahim général en chef et Soliman pacha (ex-colonel Sèves) comme second. Ibrahim «libéra» le Péloponnèse en sept mois et se rendit maître de Tripolitza le 23 juin 1825. L'Europe était en émoi devant les massacres commis par l'armée turco-égyptienne. Ayant reçu des renforts, Ibrahim mit le siège devant Missolonghi qui tomba en avril 1826. De son côté, Rechid pacha encercla Athènes. La Porte devait reconnaître que son vassal égyptien tenait entre ses mains l'issue de la guerre et indirectement le sort de l'empire, ce que les Européens notèrent aussi. À l'époque, l'empire ottoman comptait 17 000 000 d'habitants dont 7 000 000 de Turcs seulement, le reste comprenait des Arméniens, des Arabes, des Juifs, des Slaves de confessions différentes sur un territoire immense s'étendant sur une grande partie de l'Europe orientale, de l'Asie Mineure, du Proche-Orient et même de l'Afrique du 16

Nord. De son côté, l'Europe éprouvait des difficultés à s'entendre à propos du partage de cet empire déclinant. Les gouvernements occidentaux firent toutefois pression sur le Sultan pour qu'il cédât la Syrie au Pacha d'Égypte afin que ce dernier abandonnât la Morée. En 1827, l'affaire n'était pas encore réglée. À la suite d'une mésentente, la flotte turco-égyptienne fut détruite à Navarin (20 octobre 1827). Ne se sentant plus assez soutenu par la Porte, malgré ses promesses, Muhammad-' Ali préféra se retirer de la Morée après un accord avec les Anglais. Et, quand la Russie déclara la guerre à la Turquie le 26 avril 1828, l'Angleterre et la France n'intervinrent pas. L'année suivante, lorsque la Porte demanda l'aide de l'Europe pour sauver l'empire, on lui imposa le Traité d'Andrinople qui entérina l'autonomie de la Grèce. Le Pacha d'Égypte, cette fois, s'excusa de ne pouvoir aider le Sultan, son armée, prétendit-il, avait été très affaiblie par la guerre de Morée. En réalité, il avait été profondément affecté par la perte de sa flotte, des hommes disparus et des dépenses sans fruit. Malgré Navarin l'Égypte et la France se sentaient toujours en sympathie. Muhammad-' Ali avait besoin de la France pour conserver son empire et l'étendre en Syrie; la France s'appuyait sur l'Égypte pour contrebalancer l'influence anglo-russe en Orient. Si le Pacha aspirait à l'indépendance de son empire, la France aurait bien voulu le voir sous sa protection. Malgré l'attitude réservée de la France, elle aida le waly d'Égypte à reconstruire sa flotte avec l'aide d'un ingénieur de marine, L. de Cerisy. À la suite de l'affaire du Dey d'Alger, la France eut l'idée de demander à Muhammad-'Ali son aide pour mettre ce gouverneur au pas. Ce furent de longues tractations où l'Angleterre, la Russie et la Prusse se montrèrent hostiles au projet ainsi que la Turquie poussée par la Grande-Bretagne. La France se risqua seule dans l'aventure et débarqua ses troupes le 14juin 1830 à Sidi-Ferruch. On connaît la suite. Précisons que la Turquie était présente en Afrique du Nord depuis le 16esiècle. Si Muhammad-'Ali s'était engagé aux côtés du Sultan dans l'affaire grecque, c'est qu'il espérait, comme nous le notions plus haut, de se voir offrir la Syrie et atteindre ainsi son but: assurer sa sécurité en plaçant un «État tampon» entre l'Égypte et la Turquie pour garantir de la sorte ses marches orientales. Comme le Sultan lui refusa la Syrie, le vice-roi alla à sa conquête. L'épidémie de choléra (1831) passée, l'armée égyptienne s'ébranla vers le SinaÏ. Après Gaza et Jaffa vite prises, Ibrahim pacha mit le siège devant Saint-Jean-d'Acre (Akka). Il fallut attendre le 27 mai 1832 pour que la ville tombât après plusieurs bombardements intensifs. Le Sultan était consterné. Il envoya contre son vassal deux armées commandées respectivement par Hussein pacha et Muhammad pacha. Comptant sur 17

la lenteur des troupes ennemies, Muhammad pacha vit avec stupéfaction Ibrahim pacha devant lui. La bataille eut lieu près de Homs et les Turcs défaits. Le 14 juillet Ibrahim pacha s'empara d'Alep. Une nouvelle bataille se déroula entre Antioche et Alexandrette, le 29 août. Les Turcs furent culbutés et perdirent beaucoup d'hommes. Après sa victoire aux défilés de Baïlan, Ibrahim pacha fit une pause. Muhammad-' Ali n'avait pas l'intention de renverser le Sultan mais guettait un signe de l'Occident. Comme rien ne venait, des négociations s'ouvrirent entre les antagonistes mais traînèrent en longueur. Le Sultan voulait gagner du temps afin de mettre sur pied une nouvelle armée. Le comprenant, Muhammad-'Ali fit avancer Ibrahim jusqu'à Konieh. M. Rechid arriva avec une armée forte de 60 000 hommes, en face Ibrahim en disposait de 25 000. Le 21 décembre 1832, par une matinée de légère brume, le combat s'engagea. Rechid fut capturé et l'armée turque subit une cuisante défaite... en moins de trois heures. Le chemin vers Constantinople était libre! Les États européens s'émurent, tergiversèrent, hésitèrent. Beaucoup cherchèrent à s'entremettre. En attendant, Ibrahim avait besoin de vivres et de bois pour son armée. Il s'approchait sans hâte d'Istanbul. Il quitta Konieh le 20 janvier 1833 et treize jours après, malgré un froid vif, il parcourut les 224 km qui le séparaient de Kutahieh. Le Sultan, à bout de ressources, supplia les Russes de lui venir en aide. Le Tsar accepta et signa le traité d'UnkiarSkilassi pour huit ans. Afin d'affaiblir les Égyptiens, les Turcs lancèrent partout des émissaires en vue de soulever les populations de Syrie. Pour mâter les révoltes, Ibrahim dut mobiliser beaucoup d'agents, dépenser énormément d'argent, sans compte les pertes en hommes et en matériel. Pendant ce temps, en Arabie, les neveux de Muhammad-' Ali achevaient la conquête du Yémen en 1834, mais la péninsule était loin d'être pacifiée. Quelques années plus tard (1839), les Anglais occupèrent Aden. L'étau se resserrait autour du vice-roi. Convaincu d'être soutenu par la Grande-Bretagne, le sultan Mahmud III lança ses troupes vers la mi-mai. Il avait pris la responsabilité des hostilités malgré sa maladie. Les armées turques avancèrent en direction d'Alep. Le 24 juin 1839, le choc eut lieu dans la plaine de Nézib. En deux heures, les Turcs furent bousculés, dispersés, vaincus. Le soir même, Ibrahim annonçait la nouvelle à son père. À

Istanbul,le Sultanétait à l'agonie et mouraitle 1er juillet 1839,cédantle

trône à Abdel-Méjid, un adolescent de dix-sept ans... L'Europe discutait. .. Muhammad-' Ali exigeait deux choses: 1'hérédité de sa descendance sur le trône vice-royal d'Égypte ainsi que la Syrie. Afin d'obtenir la paix, il fut obligé d'abandonner la Syrie. Si les « Alliés» avaient brisé le rêve du Pacha d'Égypte, en revanche une dynastie était née qui allait progressivement prendre ses distances d'avec la Sublime 18

Porte. Le Hatti-Chérif du 26 mai 1841 définissait, une fois pour toutes, les modalités relatives à l'investiture du gouvernement héréditaire de cette province ottomane. Une dizaine d'années permirent à Muhammad-'Ali de mettre un peu d'ordre dans les affaires intérieures du pays. Dès le mois de mai 1843, le vice-roi pensa à établir un chemin de fer entre Suez et le Cairel8. Il fit aussi élever des digues sur les deux branches du fleuve dans toute la Basse-Égypte, la crue du Nil se fit alors sans débordement catastrophique comme cela arrivait assez souvent. Mais la sénilité le guettant, il fallut l'écarter des affaires publiques et Ibrahim, son fils, en mauvaise santé lui aussi, fut investi comme waly par la Porte. Il succomba toutefois le 10 novembre 1848. Le 7 décembre 1848 un Hatti-Chérif du Sultan désignait Abbas 1er,neveu d'Ibrahim pacha, comme waly d'Égypte et le 20 du même mois, le nouveau vice-roi partait pour Istanbul afin d'y recevoir l'investiture officielle. Il était de retour le 13 février 1849. À ceux qui s'étonnent d'une telle succession, il convient de dire que dans l'empire ottoman la transmission du pouvoir politique se faisait parmi les mâles de la famille régnante par ordre de primogéniture. Il en était de même pour la vice-royauté. En ce qui concerne Abbas 1er,sans doute, s'était-il laissé influencer par la Porte en raison de la faiblesse de son caractère, de son manque d'expérience et surtout du fait de n'avoir jamais assumé de réelles responsabilités politiques sauf deux courtes lieutenances. Le 12 avril le consul de France à Alexandrie adressait au Ministère des Affaires Étrangères une dépêche où il traçait un portrait moral du nouveau maître de l'Égypte. Voici un extrait de cette longue missive: « On trouve le vice-roi fanatique, sans instruction, sans intelligence, mal disposé et mal conseillé. Il renvoie avec ingratitude tous les hommes de mérite que son Grand-Père avait appelés auprès de lui et qui l'avaient aidé à sortir l'Égypte de la barbarie» 19.Le consul poursuivait en remarquant le mouvement rétrograde pris par le pays et l'abaissement de l'influence française. « Il y a chez ce prince, écrit le consul, plus de sentiment d'avarice que de ressentiment. » 20 Abbas 1er fit fermer les Services dirigés par des étrangers et réduire les plus gros salaires, ce qui fut ressenti comme une vexation par un bon nombre d'entre eux et sans doute par quelques agents consulaire qui se livraient à de fructueux négoces. Quelles qu'aient été ses intentions primordiales, Abbas se tourna vers le Sultan, l'empire ottoman et la religion. Il donna des gages à la Porte en abdiquant une partie des droits conquis de haute lutte par Muhammad-' Ali. Il ferma presque entièrement les écoles militaires ainsi que plusieurs fabriques improductives. De telles mesures touchèrent des Français mais d'autres étrangers aussi. L'antipathie qu'Abbas 1ermontra envers les étrangers n'était-elle pas tout simplement due à ce qu'on ne lui donnât jamais l'occasion, comme à d'autres membres de sa famille, de faire des études en Europe, 19

lui qui n'avait connu d'autre horizon que celui du palais vice-royal? Frustration, jalousie, incompréhension, rancœur, timidité, irrésolution, méfiance (on le dirait aujourd'hui: complexé), voilà les attributs que les consuls décernaient à l'homme qui était appelé à gouverner l'Égypte... Il gardait cependant d'indéniables qualités de cœur, insuffisantes cependant pour régner. En revanche, Abbas 1er améliora la condition des populations soumises à son autorité, en diminuant la charge des impôts, telle que la remise du droit de capitation (5 millions de francs). Il laissa plus de liberté à l'agriculteur et ouvrit au Caire un espace où l'on donnait à manger aux plus démunis. Aux folles dépenses dont on l'accusait, on doit dire pour sa défense que les fonctionnaires étaient régulièrement payés, le tribut (7 millions de francs) entrait en temps voulu dans les caisses de la Sublime Porte. Celle-ci était aussi redevable à l'Égypte des vivres qu'elle envoyait aux troupes turques en Arabie. Muhammad-' Ali mourut le 2 août 1849. Il fut transporté d'Alexandrie au Caire par le canal Mahmoudieh qu'il avait contribué à restaurer. Le 4 août, le cercueil fut déposé dans la mosquée de la
Citadelle sans canons, sans cortège, sans honneurs militaires

l'avait voulu Abbas 1er,son successeur. Malgré cela, il est hasardeux de faire systématiquement des comparaisons entre le nouveau vice-roi et son grand-père qui l'écrasait par son génie, mais Abbas 1ern'était pas dépourvu d'esprit naturel. Il avait ses travers: construction et ameublement de palais, goût des chevaux et des chiens... mais point de cruauté. Il pardonna même à plusieurs princes de sa famille qui avaient, non sans quelque fondement, conspiré contre lui. Sa tendresse pour sa mère et le respect qu'il avait pour la femme de son père sont dignes d'éloges. Quand on considère l'enfance prolongée dans laquelle le tinrent son grand-père, qui le choyait, et son oncle Ibrahim, qu'il redoutait, on comprend alors fort bien qu'apprenant Ibrahim malade, il se soit rendu à La Mecque craignant pour sa vie. «Ainsi passa-t-il sans transition de son état de soumission au despotisme des princes d'Orient. » 21Pensons aussi aux injures qu'il avait à punir et aux vengeances que rien ne l'empêchait à présent d'exercer. On doit lui savoir gré du mal qu'il n'a pas commis, conclut en substance M. Lemoyne, consul de France à Alexandrie22. Le vice-roi s'était fait bâtir un palais sur la route de Suez, « Dar aI-Beida », où il passait de longues semaines dans la solitude désertique de ces lieux. À son retour au Caire, il recevait les hauts fonctionnaires et les représentants consulaires qui demandaient audience. C'est au cours de l'une d'elles qu'il sollicita du consull'appui de la France ainsi que celui des autres Puissances pour son projet de creuser un canal à travers l'isthme de Suez. Un mois plus tard, le Gouvernement français y répondit favorablement23. Le vice-roi tenta une démarche simultanée auprès de l'Autriche et de la Russie afin de contrecarrer à 20

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ainsi

Constantinople les manœuvres anglaises qui s'opposaient au projet. Il faut dire qu'à l'époque, la France commençait à s'intéresser aux mouvements commerciaux en mer Rouge et tout particulièrement à l'Abyssinie24. L'occupation d'Aden par les Britanniques ne pouvait laisser le gouvernement français indifférent. Au cours du mois d'avril 1850, arriva au Caire un firman du Grand Seigneur qui enjoignait le vice-roi d'établir au Caire et à Alexandrie un Tribunal Mixte de Commerce et un autre chargé de juger les affaires criminelles entre étrangers et gens du pays et réciproquement. Ce dernier tribunal devait connaître les vols, meurtres et autres crimes et exécuter les sentences conformes aux lois pénales de la Sublime Porte. Le firman était valable pour toutes les parties de l'Empire. Comme les Puissances n'avaient pas été saisies officiellement du projet, elles s'y opposèrent. L'idée pourtant n'était pas neuve. « Déjà depuis plusieurs années des Tribunaux Mixtes ont été créés en Égypte sous l'autorité privée de Méhémet-Ali. Les dépêches du 19 juin et du 17 octobre 1845 ont donné à ce sujet des explications et dont le 25 but était de donner des garanties aux étrangers commerçants... » rappelait le consul aux autorités françaises. L'affaire semblait mal engagée, car personne n'avait prévu de codes! Pour se conformer aux ordres de la Porte, le vice-roi désigna les chefs des Tribunaux Mixtes: Abdallah pacha à la tête du Tribunal Mixte de Commerce et Sélim bey comme premier magistrat du Tribunal Mixte Criminel. Mais cela n'alla pas plus loin et il n'y eut jamais de magistrats ni d'audiences. Et, les consulats restèrent compétents pour juger leurs nationaux. Profitant du remous causé par cet épisode, le vice-roi sépara le Département du Commerce de celui des Affaires Étrangères, ce qui était un pas important dans la modernisation de l'Administration locale. Pour ce qui est de la politique intérieure de l'Égypte, Abbas 1er donna des ordres sévères à ses gouverneurs afin d'assurer partout la sécurité des étrangers souvent en butte aux offenses verbales ou physiques de certains fanatiques. Les directives du vice-roi visaient aussi l'Administration en général, et, de ce fait, les consulats et les étrangers trouvèrent une plus grande facilité dans l'expédition de leurs affaires, auprès des Services de l'État comme auprès des autorités locales, même mieux que sous Méhémet-Ali, ajoute le consul de France.26 Toutefois, les absences prolongées et répétées du vice-roi loin de sa capitale et son désintérêt pour la chose publique rendaient ses directives inopérantes.27 Dans son Administration, Abbas 1er plaça les Turcs aux principaux postes tout en écartant les chrétiens. En 1849, le vice-roi désorganisa ou supprima successivement les Écoles de Cavalerie, d'Artillerie, d'Infanterie, l'École Vétérinaire, l'École de Langues, l'École de Médecine, l'École Polytechnique, 1'Hôpital civil et l'École égyptienne de Paris. Il remercia aussi un nombre important de 21

militaires, de médecins et d'enseignants étrangers...28 Comme on pouvait s'y attendre, il s'attira des remarques de la part des Puissances. À leurs critiques, il répondit qu'il voulait donner la priorité aux études préparatoires. Nul n'en fut dupe. De même, il mit en avant la nécessité d'entreprendre des réformes dans diverses branches du Service public, ce qui le conduisit à supprimer des emplois et fit remplacer nombre de coptes, mais tout autant d'Égyptiens que de Turcs, escamotant ainsi toute idée d'intolérance religieuse dont on l'accusait. Il prétendit qu'il n'y avait là, de sa part, qu'une mesure d'économie et d'éloignement de gens peu intègres. Toutefois, ce ne furent pas seulement les Européens qu'Abbas 1er éloigna mais bon nombre de Turcs aussi, rappelés à Constantinople par le Sultan, ou ayant perdu la confiance du vice-roi. Abbas pacha ne restait cependant pas inactif. Il poursuivit l'œuvre commencée par son grand-père, à savoir l'édification d'un ensemble de fortifications allant d'Alexandrie à Damiette, mais aussi ses palais et leur aménagement. Il n'était donc pas surprenant de le voir accusé de dilapider les deniers de l'État, ni d'apprendre qu'à leur retour de Constantinople Nubar bey, secrétaire et interprète du vice-roi et Hassan bey, son kiaya (trésorier) vinrent lui annoncer que le Sultan avait l'intention de lui adjoindre un Conseil, lui imposer une liste civile et enfin d'augmenter le tribut annuel de 20 000 bourses29 afin de brider ses dépenses. Abbas était hors de lui et pensait que les Puissances cherchaient à lui nuire auprès du sultan et qu'il pourrait perdre de son crédit vis-à-vis de la Sublime Porte.30De nouvelles tensions s'élevèrent entre le Pacha d'Égypte et la Porte en raison de l'imposition du Tanzimat à l'Égypte. Cet ordonnance stipulait la réduction de l'armée égyptienne à 18 000 homme et la suppression de la corvée. Le vice-roi répliqua en ce qui concerne le premier point que pour le vaste territoire qu'il avait à administrer un nombre beaucoup plus important de militaires sous les armes lui était indispensable et qu'il conviendrait d'avoir à ce sujet des conversations détaillées. Quant au second point, il était de notoriété publique que ce travail était rémunéré. Selon un décret

daté du 1er mars 1851, la corvée était suppriméepour les infirmes, les
personnes de plus de 70 ans, les femmes enceintes et les enfants de moins de 8 ans31. Le Tanzimat, ce qu'Abbas 1er ignorait sans doute, avait été présenté par la Grande-Bretagne à la cour du Sultan. Cette disposition visait aussi à moderniser l'administration de la justice ottomane, mais Abbas ne voulait y voir qu'une ingérence turque dans les affaires internes du pays dont il était le chef. Fuad pacha, Commissaire de la Porte, arriva à résoudre le problème des compétences relevant du Sultan de celles de son vassal d'Égypte32. L'envoyé officiel réussit également à trouver un compromis pour mettre fin aux querelles qui opposaient Abbas pacha aux héritiers de Muhammad-'Ali.33 Du même coup, le tribut que l'Égypte devait à la Porte passait de 60 000 à 80 000 bourses (1 bourse == 125 fr d'époque). 22

Après tous ces remous, Abbas 1ercrut utile de modifier par deux fois la composition de son Cabinet, sans toujours placer aux commandes des hommes de valeur. Au reste, cela était secondaire puisque le vice-roi décidait de tout en dernier ressort. Mais comme il était souvent loin de sa capitale, le kiaya, son représentant au Caire, ne pouvait se Iivrer qu'à des manœuvres dilatoires et toute l'Administration s'en ressentait. 34 Dès le mois de mars 1851, Abbas avait pris la décision de faire construire un chemin de fer en Égypte reliant Alexandrie au Caire: projet qu'avait déjà examiné Muhammad-'Ali en 1835.35 L'administration de la ligne devait rester aux mains des Égyptiens et le transit (correspondance et marchandises) érigé en privilège exclusif. Les fournitures venaient de Grande-Bretagne.36 George Stephenson vint lui-même en Égypte sous prétexte d'étudier la «canalisation» de l'isthme de Suez et examiner le Barrage sur le Nil. En réalité, il voulait freiner l'achèvement du Barrage et dissuader le vice-roi de faire creuser un canal entre la mer Rouge et la Méditerranée, afin de donner la priorité à la construction du chemin de fer auquel il était intéressé.37 Dans une lettre du Consul général de France en Égypte à l'ambassadeur à Constantinople on apprend que le vice-roi avait signé un contrat avec un ingénieur délégué par George Stephenson, un peu avant le 14 juillet 1851. Étaient présents à la signature: M. d'Anastasy, consul de Suède; M. Murray, consul de Grande-Bretagne et un familier d'Abbas pacha, Abdel Rahman effendi.38 Le contrat stipulait que George Stephenson serait chargé des travaux avec treize ingénieurs et huit contremaîtres payés £ 56 000 pendant trois ans. Le matériel avait été commandé par Nubar pacha qui se trouvait en Angleterre à point nommé (!).39 L'affaire prenait un tour politique et menaçait de tourner au bras de fer entre l'Égypte et le Sultan: c'était jouer la carte anglaise contre la Porte, suzeraine de cette région de l'Empire, qui tenait à être officiellement consultée à propos de l'engagement anglo-égyptien. Le vice-roi, pour sa part, n'y voyait qu'une intolérable immixtion dans les affaires intérieures du pays. Le Sultan pouvait alors, à tout moment, destituer Abbas pour insubordination et profiter de cette circonstance pour se débarrasser, du même coup, de la famille de Muhammad-' Ali et remplacer le Pacha d'Égypte par un personnage plus souple. Des bruits coururent même sur une déposition éventuelle d'Abbas pacha et la nomination de Saïd pacha pour lui succéder. C'était sans compter avec les Puissances européennes... La population restait troublée par tous ces remous. Sur ces entrefaites, un nouveau Chérif de la Mecque fut nommé par la Porte. Celle-ci le fit accompagner par une force militaire afin d'asseoir son autorité. Le navire qui les transportait relâcha à Alexandrie et un millier de soldats thessaliens ou albanais descendirent à l'est du port.40 L'armée égyptienne fut mise en état d'alerte. Abbas eut la sagesse d'éviter la confrontation. Dans une déclaration du 23

Premier Ministre britannique aux Communes, celui-ci soutint le projet du chemin de fer réclamé par Abbas, en même temps que l'hérédité de la vice-royauté dans la famille de Muhammad'Ali. Quelques personnes sans doute incitées par la Porte et la défection de quelques autres du camp d'Abbas, pressèrent Saïd pacha de profiter de l'occasion qui lui était offerte pour renverser son oncle. Sur le conseil de Lemoyne, consul-général de France, Saïd s'abstint de toute action inamicale envers le vice-roi.41 Après un mois et demi, le Chérif de la Mecque et 42 les troupes turques quittèrent l'Égypte sans incident. L'année suivante déjà, la ligne ferroviaire allant d'Alexandrie au Caire était bien avancée et Abbas pensait donner la concession du train Le Caire-Suez aux Britanniques.43 Pour se montrer équitable, il lui fallait donner des gages à la France. Aussi, au cours d'une audience accordée par le vice-roi à M. Sabatier, consul de France, Abbas lui déclara-t-il, entre autres: « En ce qui me concerne personnellement je suis Égyptien et resterai Égyptien» 44,ce qui est remarquable de la part d'un prince d'origine étrangère. Il regagna ensuite son palais de Dar alBeida à 60 km du Caire, sur la route de Suez, loin des tracas du pouvoir et de la foule. Les problèmes toutefois ont tendance à s'accumuler quand on veut les fuir. Il faut dire qu'à ce moment, Abbas se débattait dans une affaire de contributions fort complexe. Pendant les dernières années de Muhammad-'Ali, de nombreux villages n'ayant pas payé leurs impôts, la dette, selon la coutume, fut partagée entre les plus riches agglomérations du voisinage. Malgré cela, le déficit continua à se creuser et atteignit à cette date 90 millions de francs. On proposa alors au vice-roi d'ajouter aux contributions ordinaires une tranche d' 1/7 en plus par année, manœuvre dont l'application s'avéra difficile. Pour compliquer la situation, obligation fut faite aux négociants de régler l'impôt avant d'enlever la récolte, ce qui revenait, selon le consul de France, à rétablir le monopole déguisé sur les terres de l'État et des particuliers. Comme les propriétés agricoles de l'État et celles du viceroi se confondaient (ce dernier possédait les % des fruits du sol), il restait donc maître du marché. Toujours à court d'argent, Abbas 1er se tourna alors vers l'Angleterre qui, à travers la Peninsular, compagnie anglaise de transport maritime, finit par concéder un prêt si l'Égypte lui donnait en gage la Douane et le Chemin de fer (£ 360 000 à 6% er remboursables en quinze mois). Le vice-roi donna son accord le 1 décembre 1852. Malgré les promesses du waly, l'impôt continuait à être presque entièrement payé en nature au grand dam des négociants étrangers. Puisque nous parlons de communications, de longues discussions occupèrent les entrepreneurs de la Peninsular et l'État égyptien. La Compagnie formula alors certaines prétentions: limiter d'abord le transport des voyageurs en chemin de fer à deux classes dont les tarifs de passage seraient de 8 ou 4 guinées, selon le confort; 24

ensuite, fixer à 4 guinées le transport par tonneau de fret; enfin, réclamer l'abolition du droit de douane. Seule la première demande fut agréée par le Gouvernement égyptien, laissant ainsi la porte ouverte à d'autres négociations.45 Abbas faisait chaque année une tournée dans une région de l'Égypte. Au début de l'année 1853, il visita la Haute-Égypte, moins pour les habitants que pour lever de nouveaux impôts. Puis, quelques mois plus tard, il se rendait à Mansourah et à Alexandrie pour inspecter les défenses édifiées par Gallice bey, un officier français engagé par Muhammad-'Ali pour cette tâche.46 Après avoir passé quelques jours dans sa capitale, Abbas se rendit à Benha où il était en train d'aménager un palais et un parc zoologique qui renfermait des singes et des girafes, animaux qui l'intéressaient alors davantage que les chevaux. C'est là aussi qu'aboutissait, à ce moment, la ligne de chemin de fer AlexandrieLe Caire. Rappelons que Benha se trouve à quelques lieues du barrage du Delta qu'Abbas n'avait pas l'intention d'achever alors qu'on avait déjà dépensé plus de 25 millions de francs47 à son édification. En revanche, il chargea Linant de Bellefonds, Inspecteur des Ponts & Chaussées, de fixer définitivement la différence de niveau entre la mer Rouge et la Méditerranée. Les mesures furent prises au cours du mois de février 1853. Rappelons que cette évaluation avait été déjà faite deux fois: la première en 1799 par l'Expédition d'Égypte et l'autre en 1847 par M. Bourdaloue, agent de la Cie Talbot. Une association de Français, d'Anglais et d'Autrichiens avait demandé à M. Bourdaloue, un ingénieur, une étude sur le canal mer Rouge-mer Méditerranée. Ces mesures se révélèrent contradictoires. En 1799, le nivellement montra que la mer Rouge était de 9,90 m au-dessus de la mer Méditerranée. D'après Bourdaloue la différence n'était que de 0,66 m aux basses eaux. Devant ces résultats, les membres de l'association se divisèrent, Français et Autrichiens voulaient un canal, les Anglais un chemin de fer.48 L'affaire s'arrêta là. Linant de Bellefonds enfin trouva une différence de 0,48 m seulement entre les deux mers, ce qui ne mettait pas le Delta en danger d'être submergé, comme on le craignait.49 On accusait fréquemment Abbas de xénophobie, pourtant il fit don d'un million de briques pour la réparation (mais en réalité l'édification) d'une église à l'intérieur du couvent des Pères de Terre-

Sainte au Caire. À Alexandrieune nouvelle église - Sainte Catherine fut inaugurée en 1850.50Puis, Mgr Guasco reçut du vice-roi un terrain de quelques fiddans mis à la disposition du couvent de Terre-Sainte pour l'édification d'un établissement religieux en Basse-Égypte.51 Pourtant, le waly n'aimait guère les Européens. La ville d'Alexandrie en particulier ne gagna jamais sa sympathie et il fut plutôt agacé par la popularité que Saïd pacha, son neveu et héritier, y rencontrait. La guerre de Crimée (1854-1856) toute proche préoccupait Turcs et Européens. Dans ce climat de discorde, Abbas ordonna le 25

recrutement de 25 000 hommes, ce qui portait son armée à 76 000 combattants. De fait, la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte était consommée. 52Des troupes égyptiennes partirent 53 pour la Syrie et de grandes quantités de blé suivirent les convois. Puis le départ d'une première escadre égyptienne se fit quelques jours plus tard. Les forts d'Alexandrie furent réarmés mais la flotte, semble-t-il, était insuffisamment préparée. 54Les Russes coulèrent quelques navires égyptiens. Le waly accusa le coup mais ne se pressa plus d'envoyer de nouveaux renforts à Constantinople. 55 Il n'empêche que les Grecs eurent à souffrir car, à la suite de la rupture des relations diplomatiques entre la Grèce et la Sublime Porte, l'Égypte demanda au consul de Grèce et à ses ressortissants de quitter le territoire dans les quinze jours.56 Le décret du 16 avril fut d'autant plus difficile à appliquer que la colonie grecque s'était rapidement accrue depuis que l'Égypte avait ouvert ses marchés intérieurs à tous les étrangers sans distinction comme aux nationaux. Un grand nombre d'entreprises commerciales étaient venues s'installer sur tous les points du littoral de la Méditerranée orientale et des négociants grecs s'étaient établis non seulement dans les chefs-lieux mais jusque dans les villages pour le commerce d'exportation. Avec la suppression du monopole tout le monde y trouvait son compte. La publication du décret d'expulsion entraîna une vague de malveillance envers les Hellènes. Il était d'autant plus difficile de les renvoyer qu'un certain nombre d'entre eux représentaient des maisons françaises ou possédaient un document de protégé français. Deux semaines plus tard l'Administration, débordée de plaintes, cessa de s'occuper de l'affaire et suspendit l'ordre de renvoi. 57Abbas avait néanmoins fait un geste qu'on apprécia à la Cour de la Sublime Porte. En raison de son comportement et sa docilité envers le Sultan, celui-ci tint à récompenser son vassal par des décorations et de nouveaux pouvoirs. Ainsi, Abbas reçut-il titre de khédive d'Égypte, « khidivi Misr », et fut autorisé à appliquer la peine capitale jusqu'alors réservée au Sultan. 58 Soulignons aussi que les nouvelles prérogatives dont jouissait Abbas restaient personnelles et n'étaient pas transmissibles à ses descendants. Les honneurs dont Abbas fut le récipiendaire flattèrent sans doute son amour-propre mais produisirent aussi une vive impression en Égypte et lui donnèrent plus d'autorité visà-vis de sa famille. Un nouvel honneur vint rehausser le prestige d'Abbas: le Sultan venait d'accorder la main de sa deuxième fille au fils aîné de son vassal, Elhami pacha. Cette marque d'estime devait coûter cher aux finances égyptiennes, ainsi qu'en témoignaient les lettres du Consul Général de France. 59 Afin de parfaire la formation de son fils aîné, Elhami pacha, Abbas décida de l'envoyer en Europe. Après une visite aux mines du 26

Sinai, le jeune prince s'embarqua à Alexandrie avec Soliman pacha, général en chef des armées égyptiennes, Abdallah bey, un Anglais devenu musulman et qui avait l'oreille du vice-roi, ainsi que Khaireddîn, ministre du Commerce. Ces illustres voyageurs devaient visiter l'Angleterre, la France et l'Autriche. À peine en mer qu'on apprenait le décès subit d'Abbas en son palais de Benha dans la nuit du 12 au 13 juillet. Il était mort, selon ses médecins, d'une attaque d'apoplexie, à la suite d'un accès de colère. Il avait environ quarantecinq ans.60 Des bruits coururent autour de cette mort suspecte: on soupçonna les deux jeunes mameluks qui le trouvèrent sans vie sur un divan.61 Comme les obsèques eurent lieu le lendemain, la rumeur se dissipa rapidement. La disparition du vice-roi laissa la population plus étonnée que triste. Muhammad-Said, fils de Muhammad-' Ali, successeur légitime d'Abbas selon le firman de 1841, prit sur-le-champ la direction des affaires à Alexandrie et s'installa au palais de Ras al-Tîn, à la grande joie des autochtones et des Européens. Quelques personnes voulaient attendre que la Porte désignât le nouveau waly, Elhami pacha en l'occurrence, mais durent bien vite abandonner leurs prétentions. Le nouveau maître de l'Égypte voulut rassurer son monde, ayant lui-même souffert des persécutions d'Abbas. Le lendemain, il prit possession de la Citadelle au Caire tandis que la foule se massait des deux côtés de la route de Choubrah pour manifester sa j oie et ses espoirs. Et l'on disait partout:« Quoi qu'il fasse, ilfera toujours mieux que l'autre! », c'està-dire son prédécesseur. Au cours de la réception des consuls, Said annonça qu'il supprimait l'octroi de 12% qui grevait les denrées à leur entrée au Caire et dans les principales villes. Le 12 août, le nouveau souverain partait pour Constantinople recevoir l'investiture du Sultan et n'était de retour qu'un mois plus tard. Dans l'intervalle, le gouvernement était confié à un Conseil de régence présidé par Ahmed pacha, fils aîné de feu Ibrahim pacha. Si le pays était calme, on signalait cependant des désordres en Haute-Égypte et sur la frontière avec l'Abyssinie. Abbas 1erlaissait un passif important: un déficit de 50 millions de francs et l'armée sans solde depuis un an. Pour parer au plus pressé, Said fit verser immédiatement quatre mois de salaire à la troupe. Il y avait en outre une dette de 5 à 6 millions de francs pour le chemin de fer et la construction des palais d'Abbassieh, du Sinai et de Benha. Et l'on se demandait où allait l'argent du Trésor! Une question se posait alors, qui d'Elhami ou de Said héritait des biens du défunt souverain? D'autant que le nouveau vice-roi devait annuellement un tribut de 60 000 bourses à la Sublime Porte, une contribution à la Mecque et le salaire des fonctionnaires. Le reste allait au vice-roi et à ses entreprises. Said pacha était ambitieux, il voulait parachever la modernisation de l'Égypte, celle de l'armée d'abord en réduisant ses effectifs, mais pour 27

la rendre plus sérieuse et plus efficace et faire face, de la sorte, à toute éventualité. Ceux que ne retenait pas l'armée furent rendus à l'agriculture. Afin d'aider le Sultan dans sa guerre de Crimée, un second convoi militaire de 10 000 hommes partit pour Constantinople à bord de frégates turques. Un régiment de cavalerie anglais venant de l'Inde demanda l'autorisation de traverser le territoire égyptien pour se rendre en Turquie. Said accorda la permission requise.62 Le vice-roi se déplaçait beaucoup à travers l'Égypte. Si Abbas 1er se terrait dans ses lointaines résidences, c'est qu'il avait peur, Said c'est parce qu'il s'ennuyait. Il s'ennuyait au Caire comme à Alexandrie, comme il s'était ennuyé à Constantinople. Il était toujours en déplacement avec une partie de son armée, tantôt en Basse-Égypte, tantôt en Haute-Égypte, à Suez parfois, souvent près d'Alexandrie dans la région du lac Mariout. Une excursion l'emmena jusqu'à Khartoum, et, ses devoirs envers le Sultan, en Turquie. Était-ce l'ennui comme le prétendait le consul de France ou plutôt la crainte d'un meurtre toujours possible qu'il ne se sentait en sûreté qu'entouré de ses soldats? On se perd en conjectures sur les raisons profondes de cette agitation. En bref, il était atteint de deux maladies incurables: la maladie du soldat et celle de la locomotion. On le voyait rarement dans sa capitale et peu à Alexandrie. De cette errance permanente, l'expédition des affaires s'en ressentait. 63 Il se déchargeait habituellement sur son kiaya d'une partie de ses tâches et il fit bien, car Hassan pacha était un bon administrateur mais ne pouvait prendre aucune décision importante sans en référer au vice-roi. Le travail fatiguait Said pacha et les mille détails dont il était obligé de s'occuper le dégoûtaient, car, en Égypte, avait-il coutume de dire, il devait être la tête et les pieds. Les affaires furent (relativement) plus vite expédiées quand le vice-roi décida de supprimer le Conseil Supérieur, formé presque uniquement de créatures d'Abbas et qui freinait les initiatives et les décisions du nouveau Pacha d'Égypte. En lieu et place, le vice-roi créa un Comité Consultatif composé de cinq membres restant en relation constante avec le Pacha, de la sorte les rapports entre les consuls, le public et l'Administration se trouvèrent facilités. À ce dernier Conseil, le vice-roi fit encore entrer, avec le grade de Bey, quatre ulémas et dix cheikhs, ce qui porta bientôt à trente-six membres le nombre des appelés à cette instance consultative. Said pacha intervint aussi auprès de la Porte afin de racheter d'abord les postes de cadi d'Alexandrie.64 On ne comprend pas la raison de cette démarche si l'on ignore que le sultan nommait seul les cadis dans les différentes régions de son empire, à titre vénal, bien entendu. Ceux-ci n'avaient de cesse qu'ils ne rentrent dans leurs débours et la justice n'y trouvait point son compte. Afin de mettre plus de moralité et d'équité dans les tribunaux, Said pacha racheta peu à peu, avec l'assentiment du sultan, les postes de cadi dans toutes les agglomérations d'Égypte. Il maintint, toutefois, les quatre Conseils 28

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