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Elisée Reclus - Paul Vidal de la Blache

De
316 pages
Cet ouvrage revient sur l'oeuvre, les héritages et l'actualité de deux figures magistrales et fondatrices - mais aussi "encombrantes" et débattues - de la géographie française et mondiale. Il propose à travers quatre volets des éclairages sur ces deux grandes figures : Reclus géographe de la liberté et son regard sur le monde, la vulgarisation géographique des deux auteurs et leurs visions sur l'organisation territoriale des sociétés.
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Sommaire Introduction Reclus anarchiste Claire AUZIAS Les femmes Reclus............................................................................. 11 Gaetano MANFREDONIA Elisée Reclus, entre insurrectionnalisme et éducationnisme.............. 17 Peter MARSHALL Elisée Reclus, géographe de la liberté................................................ 33 Marianne ENCKELL Elisée Reclus, inventeur de l’anarchisme........................................... 39 John CLARK Lire Reclus aujourd’hui? .................................................................... 45 Ronald CREAGH Pour une géographie des libertés ....................................................... 55 Le regard de Reclus sur le monde Raffaele CATTEDRA Elisée Reclus et la Méditerranée ........................................................ 69 Massimo QUAINI Elisée Reclus, la Ligurie et l’Italie ................................................... 113 Jean-Marie MIOSSEC Elisée Reclus et la géographie culturelle du Maghreb ..................... 123 Lucile MEDINA Elisée Reclus et l'Amérique latine, un nouveau monde pour un libertaire............................................................................................ 155 Philippe PELLETIER La grande divergence à résorber : l’Orient et l’Occident vus par Elisée Reclus ............................................................................................... 173 Gérard SIARY L’Ouvert et le Reclus : le Japon d'Élisée Reclus, de l'Asie Orientale à l'Algérie ............................................................................................ 187

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La vulgarisation géographique : Reclus et Vidal de la Blache Soizic ALAVOINE- MULLER Élisée Reclus ou la géographie pour tous......................................... 213 Georges ROQUES Les frères Reclus et les parlers locaux ............................................. 227 Jean-Pierre CHEVALIER Élisée Reclus, la géographie scolaire et le Dictionnaire de Ferdinand Buisson ............................................................................................. 237 Jean-Paul BORD Les cartes murales par P. Vidal-Lablache ........................................ 253 Jean-Marc BESSE La géographie dans le mouvement des sciences au tournant du siècle .......................................................................................................... 271 L'organisation territoriale des sociétés André-Louis SANGUIN De Reclus à Vidal : la prise en compte du politique dans la pensée géographique française..................................................................... 283 Jean-Marie MIOSSEC Vidal de la Blache et le maillage territorial et régional de la France .......................................................................................................... 291 Marie-Claire ROBIC De la relativité… Elisée Reclus, Paul Vidal de la Blache et l’espacetemps ................................................................................................ 305

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Introduction
Elisée Reclus (1830-1905) et Paul Vidal de la Blache (1845-1918) ont été, à la fin du XIXème siècle et au tout début du XXème, les deux principaux géographes français et des figures marquantes du monde scientifique international. En 1905, lorsque le premier s'éteint, leur œuvre principale est parue ou sous presse. Pour Reclus, la Terre date de 1868-69, la Nouvelle Géographie Universelle a été publiée à partir de 1876 au rythme d'un tome par an (le tome XIX et dernier date de 1894), L'Homme et la Terre est mis en vente en fascicules à partir du 15 avril 1905. Quant à Vidal de la Blache, il a déjà derrière lui, entre autres, les cartes murales scolaires (à partir de 1885), Etats et Nations de l'Europe (1889), la fondation des Annales de Géographie (1891), l'Atlas Général (1894) et son maître livre, le Tableau de la Géographie de la France qui vient de paraître (1903). Sans désirer effectuer une commémoration lors du centenaire du décès d'Elisée Reclus, l'équipe de recherche GESTER (Gestion des Sociétés des Territoires et des Risques) a organisé à Montpellier et à Pézenas, en prenant 1905 comme date d'accroche, une manifestation internationale (colloque, pièce de théâtre, exposition de livres, de cartes et de manuscrits). Quatre thématiques ont été retenues pour le colloque qui a réuni, outre les communicants, de nombreux participants. La personnalité d'Elisée Reclus fait l'objet du volet inaugural. Géographe des libertés, géographe libertaire, Elisée Reclus est un anarchiste, un rebelle. Son grand combat politique a été celui de l'émancipation des individus, en leur donnant, surtout, les moyens de leur liberté. Les laisser sous la dépendance des institutions c'est les enchaîner de nouveau. La géographie de Reclus est une géographie combattante, un instrument de formation au service de la liberté et de la prise de conscience des déséquilibres du monde et de ses injustices. L'œuvre géographique d'Elisée Reclus, témoigne d'un regard sur le monde. A bien des égards, Reclus est un pionnier et sa NGU fourmille de réflexions originales, d'intuitions fulgurantes sur les territoires et les sociétés. Homme de son époque, mais souvent iconoclaste, sa vision du monde, au travers d'un certain nombre d'exemples ici pris dans des cultures différentes (Méditerranée, Italie, Maghreb et Sahara, Amérique latine, Asie Orientale), est originale. Elle est pétrie de culture, d'une très vaste culture, et puise aux meilleurs informateurs de l'époque (géographes, autres scientifiques, missionnaires, diplomates, militaires, voyageurs), Elisée Reclus n'ayant pu, bien sûr, visiter tous les pays qu'il décrit. Il n'est pas à l'abri de menues erreurs ni d'interprétations ambigües ; son œuvre est informée mais dépendante d'autrui, et dans sa représentation du monde perce un européocentrisme parfois vivement affirmé. Au tournant du siècle naît une géographie plus scientifique, plus didactique. Les deux grands géographes vont y exceller, avec leur soif de connaissances et leur

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talent de vulgarisateur. Journalisme géographique, guides de voyage, cartes, atlas, matériaux pour l'enseignement, ils font feu de tout bois. Cette action pédagogique, opiniâtre, n'est pas la moindre part dans leur œuvre, même si ce n'est pas celle qui a été la plus retenue parce que les techniques ont évolué et qu'elle est plus strictement datée. Le dernier volet est consacré au géographe, témoin et acteur d'une organisation territoriale des sociétés. Géographie engagée, volontaire, active, appliquée. Géographie politique, donc, confirmée tant pour Elisée Reclus que pour Paul Vidal de la Blache. Tous deux, à leur façon et selon leur idéologie, s'impliquent dans une vision politique des territoires. Ils ont, chacun à leur manière, un message à délivrer non seulement sur le monde tel qu'il est, mais aussi sur le monde tel qu'il pourrait être. Tous deux sont confrontés aux bouleversements du monde à la charnière des siècles, au rétrécissement de l'espace avec la motorisation des déplacements. Mais ils sont tous deux conscients et de l'accentuation des disparités mais aussi du rôle fondamental de l'organisation de l'espace pour le développement des sociétés, et donc, en précurseurs et avec des accents très modernes, de l'engagement vers une géographie active comme aide à la décision pour un aménagement et une gestion des territoires. L'ensemble des manifestations organisées "autour de 1905" a bénéficié du concours financier de l'université Paul Valéry, du Conseil régional Languedoc-Roussillon, du Pôle universitaire européen de Montpellier, de la mairie de Pezénas, d'Air France, que je remercie vivement. Le bon déroulement des différentes séquences de cette manifestation a été garanti grâce à la disponibilité des organisateurs et du secrétariat de l'équipe de recherche assuré par Madame Monique Gherardi, aidée par un groupe de doctorants. La mise au net des textes pour la publication a été réalisée par Jean-Charles Denain et Monique Gherardi. Que toutes et tous soient chaudement remerciés. Jean-Marie Miossec Directeur de GESTER Président honoraire de l'université Paul Valéry

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Reclus anarchiste
Le Colloque organisé par l’Université Paul-Valéry de Montpellier à l’occasion du 100e anniversaire de la mort d’Élisée Reclus a dédié une journée entière à l’étude de ce géographe renommé et reconnu dans ses engagements anarchistes, de ses idées et de son influence. Il faut remercier Jean-Marie Miossec, Président de l’Université à cette époque, ainsi que le laboratoire GESTER, qui soutinrent ce projet dès le début, en assurèrent l’organisation et la réussite. Monique Gherardi-Demarque, par sa précieuse collaboration, pourvut à la continuité du long travail de préparation et assuma la mise en œuvre de l’ensemble de la journée comme aussi de la présente publication. Ce regard sur Reclus anarchiste comprenait des conférences, dont nous parlerons plus loin, une exposition et une création théâtrale. L’exposition, « Elisée Reclus : L'Homme et la Terre», fut présentée par l'Association Liber Terre, et mise en scène par Didier Giraud. Cette rétrospective présentait une reconstitution du cabinet de géographe d'Elisée Reclus et retraçait le parcours biographique du savant et de l'homme, du géographe et de l'anarchiste. Elle mit à la disposition des conférenciers et des visiteurs un ensemble important de documents originaux (lettres manuscrites, œuvres en édition originale, iconographie et documents divers d'époque), témoignant de l'influence exercée par Elisée Reclus. Le grand public vint en fin de journée assister à une création théâtrale, « Cabaret anarchiste Élisée Reclus – partition pour orgue de barbarie et comédiens », par la Compagnie « La Balancelle », mise en œuvre par Monique Surel-Tupin. Élisée Reclus semble ainsi avoir retrouvé dans la réflexion contemporaine une petite partie de cette considération qu’il avait connu en son temps, à l’époque où il avait été un écrivain très populaire. On le lisait dans les chaumières de France ou d’Espagne, mais aussi dans la communauté scientifique internationale. Il avait pourtant passé la plus grande partie de sa vie en exil, du fait de son éthique libertaire. Depuis sa mort, sa vision géographique avait été longtemps écartée par les enseignants. Les milieux anarchistes eux-mêmes, qui pourtant savouraient ses écrits libertaires, n’ont guère reconnu l’originalité de sa contribution : sa vie les a inspirés plus que ses œuvres. On peut se réjouir que, depuis quelques décennies, géographes et même écologistes lui accordent une attention croissante. Ses cartes, ses analyses les intéressent, et il serait souhaitable de s’interroger aussi sur les enrichissements que sa philosophie peut offrir à leurs disciplines respectives. L’approche anarchiste est un regard très particulier sur les chemins de la liberté, et aussi une volonté de répondre aux questions que se posent les classes populaires, d’écrire pour elles aussi, et enfin d’enrichir son expérience du territoire grâce aux échanges avec tout un réseau de personnes passionnées par les mêmes enjeux. L’anarchisme a aussi beaucoup à découvrir de cette étonnante synthèse, de cet apport très spécifique à son corpus, apport qui n’apparaît pas seulement dans les écrits militants, mais aussi dans l’œuvre du géographe et de ses commentateurs. Il y a beaucoup à apprendre, par exemple, de l’étude de Philippe Pelletier sur les conceptions urbaines de Reclus. De même, dans une étude parue après les ravages

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de l’ouragan Katrina en Louisiane, John Clark a montré la perspicacité des idées de ce grand voyageur au sujet de la Nouvelle-Orléans. Le contemporain qui suit la situation en Afghanistan, par exemple, découvrira dans la Nouvelle Géographie Universelle une carte du trajet d’Alexandre le Grand ; il pourra ainsi méditer sur les continuités de l’histoire et les ambitions de ceux qui se croient les maîtres du monde. Le présent ouvrage offre les textes rédigés pour cette journée, à l’exception de la série de projections « Elisée Reclus, homme de science et de conscience », commentées par Pierre Jouventin ; elles seront présentées sur le site Reclus1. Les premiers de ces exposés abordent le personnage et son milieu. Les suivants traitent divers aspects de son influence. L’ensemble de ces rapports est inédit, comme c’est de coutume, mais ce qui l’est moins c’est que la plupart offrent au lecteur des éclairages nouveaux, sans précédents, et parfois même sensationnels.Peter Marshall retrace le parcours intellectuel d’Élisée Reclus, et l’on ne peut qu’être frappé par son extrême sensibilité aux évènements de l’époque, les risques qu’il accepte, et cette sérénité constante. Mais il faut aussi « chercher la femme » pour mieux comprendre cet état d’esprit, au-delà de la sensibilité, et Claire Auzias présente le généreux apport intellectuel de ce milieu féminin qui trouve ici sa place dans l’histoire des idées. Celles-ci, d’ailleurs, traduisent aussi les instabilités du mouvement social, et Gaetano Manfredonia situe ce balancement de Reclus entre révolte et pédagogie. Marianne Enckell détaille avec soin la participation spécifique de l’exilé à l’élaboration puis à la naissance du mouvement anarchiste, qu’elle fixe à 1877. John Clark souligne des éléments cruciaux de la pensée reclusienne : son anticipation des approches écologiques, sa dialectique de l’histoire, son regard sur la transformation personnelle et sociale et sur la domination. Enfin Ronald Creagh pose quelques jalons pour une géographie libertaire, dont les caractères spécifiques seraient à la fois dans un regard sur les espaces de la domination, dans le choix du public au service duquel on s’engage et dans l’approche pédagogique.

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Les femmes Reclus

Claire AUZIAS Historienne Il n’est pas dans mon propos de vous concocter un coup de théâtre, des révélations scandaleuses qui déboulonneraient notre héros de son piédestal, de cadavres sortis du placard qui en feraient un Barbe-bleue. Bref : de critique féministe d’Elisée Reclus par le biais des femmes de son univers, point ne sera ici question. Ce dont il s’agit est déjà connu de la plupart d’entre vous, dès lors que vous êtes un peu familiarisés avec sa biographie. J’ai voulu prendre Elisée Reclus par l’entrée latérale des femmes de son entourage, tous statuts confondus, pour mettre en lumière, un des traits de son caractère, déjà connu par ailleurs, son anarchisme « jusqu’au plus profond de son intelligence, jusqu’à la moindre fibre de son être », pour reprendre l’hommage que lui rendit Kropotkine à sa mort, il y a cent ans aujourd’hui. Je vais donc simplement revisiter le personnage avec vous, sous l’angle de sa vie d’homme, dans cette globalité que fut cette vie tant vécue que pensée, dans son mode de vie et de travail. Nous avons la chance d’avoir à faire à un être hypersensible, dont l’intellectualité fonctionne au radar suraigu de ses sens, et dont la cosmogonie anarchiste est si pleine qu’elle est lisible aussi bien dans ses rapports de sexe. On ne peut pas en dire autant de tous les anarchistes, ni théoriciens fondateurs, ni militants contemporains, c’est pourquoi je vous invite à goûter l’agrément d’une de ces exceptions. Et pour bien situer l’identité sexuée d’Elisée Reclus, je rappellerai qu’il est le jumeau de Louise Michel, à quelques mois près : né comme elle en 1830 et mort comme elle en 1905. Une femme, un homme. Le rapprochement est éloquent : L’affirmation rebelle des deux sur le terrain de la vie privée prit des traits divergents : Louise Michel dut imposer son indépendance et son individualité dans un célibat perpétuel, Elisée Reclus les construisit dans trois liaisons publiques successives sans église ni, bientôt, sans maire. Un homme, une femme. Asymétrie des chances. À tout seigneur, tout honneur : la première figure du panthéon féminin d’Elisée Reclus est Zéline Trigant, sa mère (1805-1887). Si la généalogie masculine d’Elisée est faite « d’hérétique, lettré » et théologien rigoriste côté père, côté mère c’est davantage encore une ascendance instruite et éclairée. La mère est de souche plus aisée que le père. Élisée passa sa prime enfance chez ses grands parents maternels - éclairés et chaleureux-- et revint en famille nucléaire à 8 ans et demi. Sa mère a mis au monde entre-temps de nombreux frères et sœurs. Élisée est le quatrième. À Orthez, en Dordogne, Zéline la mère, avait ouvert une école dans la ferme. C’est ainsi qu’elle nourrissait sa vaste nichée. Et comme toujours en histoire, sur cette femme admirable, peu d’éléments sont disponibles, disent les spécialistes.

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Sa biographie personnelle, comme celle de toutes les femmes Reclus, n’a jamais été commise. Un boulevard pour les chercheurs d’avenir. Zéline est une intellectuelle, selon Hélène Sarrazin. Patiente, voire endurante, passionnée. Elle avait le don des lettres, et maniait une langue irréprochable. Son fils Elisée a écrit à propos de sa mère qu’il admirait, qu’elle « aimait les voyages plus qu’aucun autre », elle qui vécut confinée dans son aire familiale. Élisée lui écrivit de nombreuses missives au cours des divers épisodes lointains de son parcours. En parfaite mère de révolutionnaire, c’est Zéline qui rassembla l’argent nécessaire à la fuite de ses deux fils aînés Elie et Elisée, vers la Grande-Bretagne, au lendemain des émeutes contre le coup d’état du 2 décembre 1851. Elle leur sauva la liberté. A la fin de sa vie, Elisée trace le portrait de sa mère : « A cette époque [i.e. l’enfance], la femme du pasteur, mère d’enfants qui se succédaient rapidement, l’institutrice, ménagère, la vaillante matrone qui disputait sou à sou la vie des siens contre l’âpre destinée, cette noble jeune dame qui eût été si bien faite pour jouir de la belle existence d’un travail soutenu par le bien-être, n’avait pas même le temps de regarder, d’embrasser le enfants auxquels chacune de ses minutes était consacrée » (Elisée R. in, Vie d’Elie Reclus). Zéline enfanta quatorze enfants, tous ne vécurent pas. La sœur aînée d’Elisée, Suzanne mourut à vingt ans. Mais Loïs, Marie, Zéline, Louise, Yohanna et Noémie vécurent vieilles. Certaines de ses sœurs furent très proches de lui, leur vie durant. Proches par les courriers, par les échanges, les partages. Louise fut très impliquée. À la fin de leur vie, elle tenait encore lieu de secrétaire à son frère. Yohanna est, aux yeux du neveu Paul, la plus perméable aux idées de ses frères aînés. Loïs corrigeait tous les travaux d’Elie et traduisit pour lui de l’anglais maints documents. Les sœurs d’Elisée reçurent toutes une excellente éducation, à l’égal de ses frères. Trois d’entre elles devinrent institutrices. On les mentionne souvent comme traductrices de talent. Car les Reclus avaient aussi le don des langues. Les méandres de leur éducation religieuse, les envoyèrent en Allemagne, en Grande-- Bretagne, où tous les enfants Reclus croisèrent des Européens aux multiples idiomes, qu’ils apprirent parfaitement, filles comme garçons. On ne sait, des sœurs Reclus que ce qui se rapporte à Elisée. Cependant, l’on peut affirmer sans crainte que ces femmes furent de parfaites modernes, douées de grandes capacités intellectuelles comme leur frère. Parmi elles, trois se marièrent, et trois furent institutrices, qui en Allemagne, qui en Ecosse et qui en Irlande. Exemple parmi tant d’autres, de la place que prirent les sœurs Reclus dans l’activité de leur frère : « Le bulletin international des sociétés coopératives », du nom de l’Association, fondé en novembre 1864. Élie et Elisée font partie des fondateurs. Deux ans plus tard on retrouve deux des sœurs Reclus à la rescousse de leurs frères : Yohanna et Loïs, toutes deux actionnaires.( Cf. Max Nettlau). Il est d’usage, chez les Reclusiens patentés, de célébrer l’œuvre des frères Reclus, depuis Elie l’aîné, jusqu’à Onésime l’autre géographe loufoque, etc. Ils furent cinq frères en tout, tous célèbres. Mais les sœurs restent tapies dans l’ombre des courriers à expédier, des enfants de la tribu à élever, des textes à traduire pour l’Internationale. Quelle monotone rengaine que ces femmes obscurcies par l’éclat de leurs hommes, frères, compagnons, parents, fils… Tous les intermèdes conjugaux, les deuils, et les tournants de vie sont à la charge des sœurs. Au décès de

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la seconde épouse d’Elisée par exemple, c’est sa sœur Marie encore qui vient présider au déménagement en Suisse Tout indique que sur tous les plans, les sœurs sont intimement imbriquées dans la vie de leur frère. Élisée Reclus est né dans une famille protestante, son père est un pasteur « hors du commun » (précise Béatrice Gibelin) méticuleux, un croyant militant qui destinait ses fils au métier religieux. Ses fils ne furent pas pasteurs, ils devinrent incroyants ; Elisée entra à la franc-maçonnerie lorsqu’il fut adulte. Mais de cette éducation longuement religieuse, il conserva une culture théologique complète, une formation à l’étude et la connaissance de l’oppression exercée en France contre les Protestants, l’expérience de ce qu’est une minorité. Il ne semble pas avoir fourni de gros efforts intellectuels pour saisir la portée et le sens de l’esclavage lorsqu’il se trouva exilé une première fois en Louisiane et Nouvelle-Orléans. Son emploi de précepteur chez un riche planteur le plongea au sein des esclaves noirs et, à l’instar de Joseph Déjacque, sa position spontanément anti-esclavagiste honore la mémoire anarchiste. Mieux, il s’éprend d’une demoiselle Fortier, fille métisse du planteur. C’est son premier émoi amoureux, selon les sources connues. Élisée Reclus renonce à ce penchant par exigence morale, ne voulant pas par le mariage, devenir propriétaire d’esclaves. (Il eût pu, comme les princes bessarabes du XVIIIe siècle finissant, les émanciper aussitôt qu’acquis). Mais Elisée choisit la fuite. C’est ainsi qu’il parvient en Colombie d’où il rapporta des articles réunis en un volume ultérieurement : Voyage en Sierra Nevada (Zulma, 1991). Ses biographes n’hésitent pas à considérer que ce premier éveil amoureux inspira son choix, de nombreuses années plus tard, d’épouser Clarisse Brian, une belle femme d’origine peuhle par sa mère. « Il n’y a pas le moindre doute que son séjour en Louisiane avait formé en lui la décision d’épouser une fille de la race honnie », écrit son neveu Paul Reclus. Les portraits de Clarisse la montrent en majesté. Ce fut, ai-je lu, mariage d’amour, mais hautement négocié : Elisée présentait des exigences idéologiques : mariage sans église ni maire, mariage coutumier devant la communauté clanique comme des Tsiganes. Les fiancés coupèrent la poire en deux : il y eut maire mais point d’église. Et deux filles suivirent : Magali (1860), en l’honneur du proudhonien Frédéric Mistral, et Jeannie (1863). À la troisième grossesse, en février 1869, c’est Clarisse qui périt avec l’enfant. Élisée Reclus est en deuil. Magali part à Orthez auprès de sa tante Yohanna. Jeannie part chez sa tante Marie Grotz, à Nîmes. Élisée n’est pas encore un géographe affirmé, ni un anarchiste déclaré. Il va vers ses 40 ans. Au plan intellectuel ce sont les années d’écriture de son premier œuvre, La Terre. Et les années qualifiées par Max Nettlau d’ « années Vascœuil ’ - en l’honneur d’une demeure qui joua grand rôle dans la vie de Reclus (éditions des Lendemains qui déchantent, Marseille 2005).

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La deuxième « épouse » d’Elisée Reclus Fanny Lherminiez était institutrice en Grande-Bretagne, tout comme sa propre sœur. C’est une épouse purement coutumière : pas la moindre autorité administrative ne présida à cette union qui passe pour la plus fructueuse intellectuellement pour Elisée. On dirait aujourd’hui concubinage. Autrefois c’était « L’union libre ». Cette union semble avoir concrétisé un idéal égalitaire de pensée chez notre géographe. Fanny Lherminez est fille de proscrit à Londres, révolutionnaire elle-même. Cette liaison dura quatre ans, dont un an d’emprisonnement (4 avril 1871- 14 mars 1872) pendant la Commune. Ils vécurent ensuite à Lugano plus de deux années, achevées par la mort en couches de Fanny Lherminez en février 1874. A Lugano, la femme d’Elisée, travailleuse acharnée et intelligente lui servait de secrétaire » écrit son neveu Paul. «Ma femme bien-aimée, celle qui, pendant le siège de la Commune veilla si bien sur nos enfants, celle qui défendit si admirablement mon honneur, celle qui me faisait aimer la vie, celle dont j’étais fier parce qu’elle m’a toujours donné des conseils de courage et de droiture et parce qu’elle était la meilleure partie de mon être, cette chère femme et morte. Ma jeunesse s’est enfuie avec la compagne de ma jeunesse. » Elisée reclus signait en ce temps-là : Elisée Fanny. Troisième épouse. Le 12 octobre 1875 : il vient « d’épouser », toujours sans autre autorité que lui-même, madame Ermance Trigant-Beaumont, née Gononi. Cette union dura trente ans. Ermance géra les affaires d’Elisée sur le plan matériel, davantage qu’intellectuel, disent les auteurs autorisés, quoiqu’elle l’ait accompagné souvent en voyage. Un jour, Ermance s’éloigne, peu avant la mort d’Elisée. Florence de Brouckère la remplace. Liaison de vieillesse. C’est dans les bras de cette ultime amante qu’Elisée expira, non sans avoir ainsi soulevé, et pour la première fois de sa vie, une ardente dissension familiale parmi ses sœurs (Cf. Hélène Sarrazin). Élisée n’aime pas le célibat. La vie solitaire lui pèse. Il n’entend rien à la gestion d’une maisonnée. Ses douleurs successives sont toujours suivies promptement d’un pari sur la vie. Élisée Reclus est un bon vivant. Il ne se laisse pas piéger par « la mélancolie » comme il l’écrit lui-même, et dans le souci également de ses fillettes, choisit une vie familiale animée, avec de nombreux amis de passage, l’innombrable famille, les visiteurs professionnels qui se pressent avec le temps qui avance, enfin, les camarades politiques qui partagent ses idées. Ce qui ne signifie pas qu’Elisée Reclus s’engourdisse dans la tiédeur du cocon conjugal. Il est longtemps sur les routes pour rédiger son œuvre de Géographie universelle et beaucoup absent du domicile. Mais pour ces absences, il a organisé un point d’ancrage autour duquel il circule à sa guise. C’est le rôle des épouses. Lorsqu’il n’y en a pas, ce sont les sœurs qui assurent l’intérim. Et accessoirement s’il le faut, des amies du clan. Paul Reclus, l’auteur d’une biographie de qualité, précise que Clarisse na pas beaucoup participé aux idées politiques de son mari, bien que ce ménage fût parfait ; Fanny fut la femme des rêves d’Elisée, volontaire, besogneuse, active. Ermance n’eut point d’intimité intellectuelle avec lui, mais elle rendit possible

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concrètement trente ans de vie créative d’Elisée Reclus et autant de vie familiale. Elle était plus fortunée que lui et organisa toute la vie matérielle de la maison Reclus. La pensée d’Elisée Reclus sur le mariage est lumineusement présentée dans son célèbre discours prononcé au mariage de ses deux filles, Magali et Jeannie en 1882, que vous trouvez cité in extenso dans plusieurs ouvrages, dont notamment la revue Itinéraire. Elisée fut très ferme sur les principes quant à lui-même, très pragmatique à l’égard d’autrui. Il n’a rien d’un dogmatique. La rupture radicale avec l’ordre privé traditionnel était impérative pour lui-même. Il n’en fit pas une obligation pour ses propres filles. En quoi, je l’ai qualifié d’anti-patriarche (ouvrage collectif des Acrates, La Cuvée du centenaire). Ou si vous préférez, de libertaire. Elisée Reclus dans son rôle de père se montre très soucieux de l’éducation de ses filles de leur bien être, et de leur développement. Il écrit ces mots : « mes chères fillettes, pour lesquelles j’ai autant d’estime que d’affection » etc. Les deux qualités sont manifestes à travers ses lettres et ses agissements à l’intention de ses deux filles. Magali Régnier-Reclus, mariée, partit vivre en Algérie. Jeannie devenue madame Cuisenier –Reclus donna le jour à cinq enfants et mourut avant son père en 1898. Le chagrin total qu’Elisée en éprouva, nous est décrit par une de ses tardives amies, Clara Mesnil, publiée par Joel Cornuault dans ses Cahiers Elisée Reclus. Les amies Miss Amy Putnam, étudiante américaine sous la Commune, Madame Renard, « vieille amie de Reclus » et gouvernante à Vevey, Lily Wilmerding, Alexandra David-Neel, Clara Mesnil (cf. Cornuault, Cahier E.R.) à Bruxelles en fin de parcours, Les féministes Pas étonnant qu’Elisée Reclus ait rédigé une page de L’Homme et la Terre sur le féminisme dont il n’y ait pas à rougir : il fut ami des plus notoires féministes du temps, telles qu’ André Léo. Il la soutint même contre Bakounine lorsqu’elle se nommait madame Champseix, compagne de Benoît Malon. On voit Elisée signer un manifeste féministe et, contrairement à d’autres anarchistes, ne considérer en rien qu’il y avait là matière à dissension. En cela aussi Elisée Reclus réagit comme Joseph Déjacque et à l’esclavage des Noirs et à l’inégalité des femmes car ces deux causes furent étroitement liées, notamment aux Etats-Unis d’Amérique. En 1868, André Léo, rédige les statuts de la Société pour le droit de femmes ( ou société pour la revendication du droit de femmes) dont vous trouverez le texte intégral dans « La grève des Ovalistes » aux éditions Payot. Ce manifeste est signé de « Clarisse Reclus, 91 rue des Feuillantines », l’épouse d’Elisée. Max Nettlau précise qu’il fut également signé par Elie et son épouse Marthe-Noémie Reclus. Quelques années auparavant il avait côtoyé les féministes quarant-huitardes, telles qu’Eugénie Niboyet, et les anti-proudhonniennes Juliette Adam et Jenny d’Hericourt. Et enfin, la nièce Pauline Kergomard. « C’est en agissant sur les femmes qu’on modifie la société »… écrivit Elisée.

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Elisée Reclus, entre insurrectionnalisme et éducationnisme

Gaetano MANFREDONIA Historien Que faut-il penser de l’anarchisme de Reclus ? La réponse est loin d’être évidente. D’un côté, tous ceux qui l’ont connu s’accordent pour souligner sa grandeur d’âme ou sa droiture. Bakounine parle de lui comme d’un homme « de devoir »2. La rigueur de son travail scientifique, mais aussi l’importance de sa production militante n’a échappé à personne, ce qui fait de Reclus une des plus nobles figures du Panthéon libertaire. La réception de ses œuvres parmi les anarchistes apparaît, de ce fait, comme très largement consensuelle3. De l’autre, les écrits anarchistes de Reclus sont relativement peu nombreux surtout si on les compare à l’ensemble de sa production de géographe. Ces textes, en outre, ont été le plus souvent rédigés sous forme d’articles ou à partir de conférences données explicitement dans un but de vulgarisation plutôt que d’approfondissement des idées anarchistes. La seule exception est constituée par son livre paru fin 1897 – mais daté de 1898 –, L’Evolution, la révolution et l’idéal anarchique4, œuvre qui est elle-même la dernière mouture, revue et corrigée, d’une conférence donnée presque vingt ans plus tôt5. Une partie de son influence directe sur le mouvement anarchiste, enfin, a été sans doute surévaluée et ses conceptions mal comprises. Pendant longtemps, notamment, – et parfois encore aujourd’hui – on lui a attribué à tort la paternité de plusieurs brochures de propagande parues anonymement (Les Produits de la Terre [1885], Les Produits de l’industrie [1887], Richesse & misère [1888]) qui connurent un succès considérable6. Pour bien saisir ce qui fait la spécificité de son anarchisme, toutefois, je pense qu’il faut cesser de raisonner à partir des critères idéologiques habituels, opposant les courants communistes, syndicalistes ou individualistes. Ces lignes de clivages purement idéologiques, bien qu’utiles dans certains cas, se montrent la
M. Bakounine in RECLUS E., 1911, Correspondance, Paris, Schleicher Frères, tome II, p. 166. Sur la vie et les idées de Reclus la principale sources d’informations reste la biographie encore inédite en français de NETTLAU M., 1929, Eliseo Reclus. La vida de un sabio justo y rebelde, Barcelone, Ed. de La Revista blanca, tomes I et II, 294 p. et 312 p. 4 RECLUS E., 1979 [1898], L’Evolution, la révolution et l’idéal anarchique, Paris, Stock, 205 p. 5 Cf. RECLUS E., 1881, Evolution et révolution. Conférence faite à Genève le 5 mars 1880, Genève, Imp. Jurassienne, Deuxième édition revue et corrigée, 25 p. 6 A l’origine de ces brochures se trouvent une série d’articles publiés anonymement dans Le Révolté, puis La Révolte, à partir de novembre 1884 et dont l’auteur principal semble avoir été le Suisse Henri Sensine (NETTLAU M., op. cit., II, p. 109 et p. 110). Signalons que Nettlau est lui même en partie responsable de l’attribution de ces brochures à Reclus puisque il les avait mentionnées dans sa Bibliographie de l’anarchie [1897] comme ayant été écrites par Elisée « en collaboration avec un anonyme » ( rééd. 1978, Genève, Mégariotis Reprints, p. 70).
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plupart du temps totalement incapables de saisir l’originalité première des activités militantes des libertaires toutes tendances confondues. Rien de plus stérile, par exemple, que de vouloir à tout prix interpréter la pensée de Reclus comme celle d’un « individualiste » qui s’ignorait ou, à l’inverse, de ne voir en lui que le « communiste révolutionnaire » de la fin de sa vie. Une telle approche classificatoire ne peut que conduire à mutiler la pensée de l’auteur. Afin de surmonter ces types d’écueils, je me propose d’utiliser ici une nouvelle typologie de l’anarchisme établie à partir de l’étude des pratiques militantes. En s’interrogeant en priorité sur le sens que les libertaires attribuent à leurs activités, il est possible de montrer l’existence idéal-typique de trois manières différentes d’envisager le changement social – insurrectionnelle, syndicaliste et éducationniste-réalisatrice – qui ne recoupent que partiellement les tendances et les courants idéologiques habituels. Le premier type idéal de l’action anarchiste est celui de l’insurrectionnel. Ce qui le caractérise c’est l’importante qu’il accorde à la rupture révolutionnaire considérée comme le point de départ véritable et la condition préalable incontournable à toute transformation radicale de la société. Chez l’insurrectionnel, toutes les activités militantes sont subordonnées à cet objectif stratégique fondamental, ce qui le porte à justifier à l’avance l’utilisation de moyens violents ou à prendre le risque de déclencher une guerre civile. Pour le type idéal syndicaliste, le trait fondamental c’est la valorisation de l’action autonome de classe des travailleurs. Le syndicaliste justifie lui aussi l’utilisation de moyens violents mais la rupture révolutionnaire n’est plus considérée comme le point de départ exclusif du changement. Ce qui compte avant tout c’est l’organisation autonome des travailleurs en tant que travailleurs. Ce type de militant n’est pas non plus un adapte de la table rase car il estime que les éléments de la société future sont déjà présents dans la société actuelle. Tel est le cas, notamment, des organisations syndicales qui, aujourd’hui instrument de défense et de lutte, sont destinées à fournir, demain, les cadres de la future société régénérée. L’éducationniste-réalisateur, enfin, récuse l’utilisation de moyens violents pour amener les changements souhaités. S’il est prêt à utiliser la violence comme moyen de défense, il ne croit nullement que la rupture révolutionnaire, même si provoquée par des anarchistes, peut faire avancer la cause de l’émancipation de l’humanité. Convaincu qu’une société est le reflet des individus qui la composent, il vise avant tout à la formation d’individus conscients agissant conformément à leurs principes éthiques. Ce type de militant est également un réalisateur. Il pense que l’avenir se prépare en développant et en généralisant au sein de la société actuelle des expériences de vie alternative ou des nouvelles manières de produire et de consommer ensemble. Sa vision du changement social est donc graduéliste. Or, si l’on étudie à partir de cette typologie idéal-typique les activités militantes de Reclus, il apparaît clairement : d’une part, que l’idée qu’il pouvait se faire du changement social anarchiste n’a pas toujours été la même ; d’autre part, que c’est seulement après la saignée de la Commune de Paris que Reclus abandonne définitivement ses espoirs réalisateurs qu’il avait globalement partagé jusque-là avec son frère Elie, pour adopter le point de vue insurrectionnel cher à Bakounine auquel il restera attaché jusqu’à sa mort, en dépit d’un infléchissement certain de sa pensée

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à la fin de sa vie. C’est ce que je vais essayer de présenter brièvement dans les pages suivantes. Le lent mûrissement des conceptions anarchistes de Reclus avant la Commune de Paris Presque tous ceux qui se sont penchés sur l’étude de la pensée sociale de Reclus se sont posés la question de savoir à partir de quand date son évolution véritable vers l’anarchie. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’y a nullement un consensus là-dessus. Les références religieuses contenues dans sa première déclaration de foi anarchiste connue, Développement de la liberté dans le monde (Montauban, 1851)7, ont soulevé et continuent à soulever plus d’une interrogation. Et pourtant, quitte à donner de l’anarchisme une définition excessivement restrictive, au non de quoi on pourrait bien contester le caractère libertaire des propos qui y sont exprimés ? Sur ce point, je pense, on ne peut que suivre l’avis de Max Nettlau pour qui, dès cette époque, en dépit de ses références à la République chrétienne, Reclus aboutit à un idéal de société antiautoritaire au sein de laquelle toute forme de hiérarchie aurait disparu8. Comme le précisait Reclus dans ce texte : « Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous la tutelle ou d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre9. » Il est bon de rappeler que cette déclaration d’anarchisme n’a rien d’exceptionnel pour l’époque et que des propos similaires avaient déjà été exprimés en France, presque mot par mot, par d’autres auteurs libertaires10. Si toutefois on se penche sur l’idée que le jeune Reclus pouvait se faire des moyens nécessaires à la réalisation de son idéal de société, force est de constater que ses positions étaient, à ce moment-là, fort éloignées, voire opposées, tant aux projets réalisateurs de Proudhon, favorable à l’organisation du crédit, qu’à celles d’Anselme Bellegarrigue. Ce dernier, notamment, dans sa brochure, Au fait, Au fait ! !11 ainsi que dans L’Anarchie journal de l’ordre, se prononçait explicitement contre l’idée que pour faire la révolution il soit nécessaire d’utiliser des moyens insurrectionnels, ce qui le portait à préconiser non pas la lutte des classes mais l’existence d’une solidarité

7 Ce texte a été publié pour la première fois dans Le Libertaire de Paris : 28 août 1925, 4 septembre 1925, 10 septembre 1925, 25 septembre 1925 et 2 octobre 1925. 8 Cf. NETTLAU M., op. cit, I, p. 67 et p. 87. 9 Cité par RECLUS P., 1964, « Biographie d’Elisée Reclus » in Les Frères Elie et Elisée Reclus ou du Protestantisme à l’Anarchisme, Paris, Les Amis d’Elisée Reclus, p. 53. 10 L’Idée d’associer l’anarchie à l’ordre avait déjà été exprimée par Proudhon en mars 1848 dans Solution du problème social (rééd. 1868, Œuvres complètes de P.-J. Proudhon, Paris, A. Lacroix, tome VI, p. 87) ainsi que par A. Bellegarrigue dans son périodique L’Anarchie journal de l’ordre, Paris, n° 1, avril 1850 et n° 2, mai 1850. Pour Nettlau, toutefois, il n’est pas possible d’affirmer l’existence d’une influence directe de ces auteurs sur le jeune Reclus. Il penche plutôt pour l’hypothèse d’un développement autonome de sa pensée vers l’anarchie. Il écrit à ce propos que Reclus tout comme Bakounine fut un « anarchiste spontané » (op. cit, I, p. 87). 11 BELLEGARRIGUE A., 1848, Au fait, Au fait ! ! Interprétation de l’idée démocratique, Paris-Toulouse, 84 p.

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d’intérêts entre les possesseurs du capital et les travailleurs12. Or, là où Proudhon et Bellegarrigue cherchent coûte que coûte à éviter le déclenchement d’une guerre civile, le jeune Reclus affirme au contraire que tout progrès est « une douleur » et qu’il s’accompagne « fatalement d’une Révolution » qui ne peut que faire couler le sang. « […] Chaque vérité qui s’affirme coûte du sang et des larmes. Le christianisme, la bourgeoisie, la réforme religieuse posent leurs pieds dans le sang et nous voyons qu’il en est de même pour la République. La démocratie pacifique est une utopie », affirme-t-il13. Dans ce manuscrit, en outre, il se laisse aller, dans la plus pure tradition chiliaste, à des appels enflammés en faveur de la révolution violente et purificatrice pour ouvrir la voie à l’avenir radieux de l’humanité. Les hymnes à l’amour en l’honneur de Dieu y font bon ménage avec la justification à l’avance du sang versé des futures victimes : « Faut-il donc craindre ces Révolutions qui soulèvent les peuples contre les peuples et qui souvent balaient les hommes comme par un jour d’ouragan. Non, si le salut de l’humanité est à ce prix, je les invoque, je les demande à grands cris : choisissez vos victimes, moissonnez à droite et à gauche des moissons de cadavres, pourvu que nos descendants soient heureux ! Si la barque où nous sommes ne peut aborder qu’allégé de quelques matelots, eh bien ! qu’on nous jette à la mer et que plus tard dans une chanson joyeuse on parle des hommes de cœur qui périrent dans les flots. Que nous importe vos clameurs, petits hommes que le soleil aveugle et qui l’insultez pour vous en venger. Un jour viendra où nous vous dirons : Rentrez dans la poussière et vous rentrerez dans la poussière et l’on se demandera si vous n’avez été qu’un rêve14. » Aucune des images fortes du messianisme révolutionnaire ne manque dans ce texte. L’idée du changement social qui y transparaît n’a, en tout cas, que peu de rapports avec la vision éducationniste-réalisatrice alors dominante tant en Europe qu’aux Etats-Unis parmi la première génération de militants anarchistes. Reclus, pourtant, n’est pas le seul anarchiste de l’époque à manifester des penchants chiliastes prononcés. Penchants qu’il est possible de retrouver exprimés avec encore plus de force sous la plume d’un autre déçu des révolutions des années 1848-1849 : Ernest Cœurderoy15. Contrairement à ce dernier, toutefois, Reclus ne semble pas avoir persévéré sur cette voie et, en se débarrassant de ses attaches religieuses, il abandonne en même temps toute référence à une vision chiliaste quelconque du changement social. Certes, même par la suite, il ne quittera jamais l’espoir de pouvoir renverser par la force le régime impérial et d’instaurer la République sociale au moyen d’une révolution radicale16. Après son retour en France, on le voit s’enthousiasmer pour les grandes causes libérales et démocratiques de l’époque, la lutte contre l’esclavage aux Etats-Unis ou l’indépendance de l’Italie. L’annonce de la reddition des

Cf. « La Révolution », L’Anarchie journal de l’ordre, n° 2, p. 41-46. RECLUS E., 1925, « Le Développement… », Le Libertaire, 28 août 1925. 14 Art. cit., Le Libertaire, 2 octobre 1925. 15 Cf. CŒURDEROY E., 1977 [1854], Hurrah ! ! ! ou la révolution par les cosaques, Paris, Plasma. 16 Il est bon de rappeler que ce sont les armes à la main que Elisée et Elie voulurent s’opposer au coup d’Etat de Louis Bonaparte (cf. RECLUS P., « Biographie… » in Les Frères…, op. cit., p. 22-23).
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confédérés le plonge dans un « mélange de joie profonde et de stupeur »17. L’expédition de Garibaldi le met en transe au point d’écrire : « La délivrance de la Sicile me semble un fait plus important que la délivrance de Jérusalem18. » Son insurrectionnalisme, pourtant, semble désormais s’arrêter à la lutte contre les tyrans ou au renversement du régime impérial honni grâce à une révolution politique qui aurait associé bourgeoisie et prolétariat. Quant aux moyens à mettre en œuvre pour engager l’humanité sur la voie de son affranchissement intégral, ses préoccupations ne détonnent plus guère par rapport à celles des autres socialistes réalisateurs de son temps. Certes, en l’absence de déclarations publiques explicites, il est difficile de se prononcer exactement sur la nature de son anarchisme au cours de ces années qui mériterait des plus amples approfondissements19. Les traces laissées dans sa Correspondance, le réseau de ses relations ainsi que l’aide qu’il apporte aux projets réformateurs d’Elie, toutefois, nous fournissent un faisceau d’indices suffisamment concordants pour pouvoir affirmer que, jusqu’aux années 1867-1868 au moins, ses conceptions restent globalement assez proches de la vision éducationniste-réalisatrice alors dominante d’après laquelle il était possible de résoudre pacifiquement la question sociale sans recourir à la guerre civile ou aiguiser les conflits de classes. Après la libéralisation du Second Empire, on va assister en France au réveil du mouvement ouvrier ce qui va se traduire, dans un premier temps, par un retour en force des idées associationnistes et des activités coopératives envisagées comme le moyen le plus efficace pour émanciper le travail du joug du capital. Des fouriéristes réalisateurs, des communistes assagis, des mutuellistes proudhoniens modérés, des disciples de Louis Blanc et de Buchez, vont se réunir au cours de l’année 1863 autour de l’ex-cabétiste Béluze pour promouvoir la constitution du Crédit au travail. Le but de cette institution de crédit était de favoriser la formation d’associations coopératives de production et de consommation qui étaient censées rendre possible le transfert du capital des mains de la bourgeoisie à celles des travailleurs et assurer ainsi leur émancipation, graduellement et pacifiquement, sans besoin d’adopter des mesures d’expropriation20. En novembre 1864, une coopérative vit le jour dont le but était la création du périodique L’Association, destiné à défendre les idées coopératives. Elisée Reclus sera, dans un premier temps, le secrétaire du conseil de surveillance de ce journal, tandis qu’Elie en deviendra quelque temps après le gérant21. Les espoirs qu’Elie va placer dans ces initiatives furent énormes. Lecteur

RECLUS E., 1911, « A Elie Reclus, sd, [mars ou avril 1865] », Correspondance, Paris, Schleicher frères, tome I, p. 244. 18 RECLUS E., 1925, « A Mmes Elie et Elisée Reclus, 12 ou 13 août 1860 », Correspondance, Paris, A. Costes, tome III, p. 21. 19 Paul Reclus affirme qu’Elie lui avait dit que son frère et lui même « avaient fréquenté les groupes blanquistes vers 1860 ». Paul était porté à croire aussi que les deux frères « faisaient partie d’un groupe révolutionnaire clandestin » (RECLUS P., « Souvenirs personnels sur Elie et Elisée Reclus » in Les Frères…, op. cit., p. 189). 20 Sur la signification et la portée du mouvement associationniste de ces années : GAUMONT J., 1924, Histoire générale de la coopération en France, Paris, Fédération nationale des coopératives de consommation, tome I, p. 458-484. 21 Ibid., p. 474-480.

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passionné de Fourier, il s’était intéressé très tôt aux tentatives de réalisations phalanstériennes de l’école sociétaire22. Rétrospectivement, on ne peut qu’être étonnés par la portée radicale accordée à ces pratiques mais cela ne doit pas occulter l’essentiel, c’est-à-dire la large diffusion à ce moment là des thèses associationnistes (ou coopératives). Celles-ci trouvent un écho des plus favorables y compris au sein de la toute jeune Association internationale des travailleurs comme l’attestent non seulement les déclarations qu’il est possible de glaner lors de ses premiers congrès mais également les activités coopératives développées par des militants comme Eugène Varlin23. Certes, Elisée ne semble pas avoir partagé entièrement les immenses espoirs d’Elie et rien ne permet d’affirmer qu’il y avait alors identité totale de vues entre les deux frères. Elisée ne s’estimait pas moins partie prenante des activités de son frère, comme l’atteste amplement sa correspondance des années 1865-1868 où on le voit se démener pour trouver des souscripteurs pour le Crédit au travail ou point de faire carrément du démarchage direct auprès de ses connaissances24. Il est possible, à cet égard, de mentionner une lettre d’Elisée, datée du 2 mars 1868 et parue dans le journal La Coopération – la publication qui avait pris la suite de L’Association – dans laquelle il défend la portée radicale du mouvement coopératif qu’il rattache explicitement à la tradition socialiste des Owen et des Fourier25. Ce qui est certain, c’est que lui et son frère croient encore, à ce moment là, dans la possibilité de pouvoir concilier les intérêts de la bourgeoisie progressiste avec ceux du prolétariat. Et c’est justement ce que leur reprochera Bakounine qui, encore au lendemain de la Commune, pourra écrire à leur sujet : « Unis dans les principes, nous nous sommes séparés très souvent, presque toujours, sur la question de la réalisation des principes26. » Je pense, toutefois, que l’on aurait tort de prendre les affirmations du Russe au pied de la lettre car les désaccords publics auxquels il fait allusion dans ce texte ne datent véritablement que de la fin de l’année 1868 et du début de l’année 1869, c’est à dire bien après l’adhésion des deux frères Reclus à l’organisation secrète de Bakounine – connue habituellement sous le nom de Fraternité internationale – qu’il est possible de dater vraisemblablement de l’automne 1864. Il ne faut perdre de vue, à cet égard, que si Elisée Reclus n’a pas toujours été « reclusien », Bakounine non plus n’a pas toujours été « bakouninien ». Lorsque ce dernier se tourne véritablement vers l’anarchisme, après l’échec de la révolution polonaise de 1863, ses idées sont loin d’être arrêtées. Dans les textes qu’il rédige en septembre-octobre 1864 en vue de la constitution d’une Société internationale secrète de la révolution ainsi que dans le programme de son
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Cf. RECLUS E., « Vie d’Elie Reclus » in Les Frères…, op. cit., p. 178. Cf. le chapitre « La voie coopératiste » in CORDILLOT M., 1991, Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné, Paris, Les Editions ouvrières, p. 43-54. Sur les activités coopératives de Varlin, voir aussi : GAUMONT J., op. cit., I, p. 544-545. 24 Cf. par exemple les lettres adressées en 1865 à Elie et à sa femme par Elisée in Correspondance, I, op. cit. , p. 248-254 et p. 259. 25 RECLUS E., 1868, « Socialisme et coopération », La Coopération, n° 14, 8 mars 1868. 26 M. Bakounine in RECLUS E., Correspondance, II, op. cit, p. 166-167. Cette citation est tirée d’un manuscrit de Bakounine, d’août-octobre 1871, publié sous le titre [La Théologie politique de Mazzini. Deuxième partie. Fragments et variantes ] in BAKOUNINE M., 1973, Œuvres complètes, Paris, éd. Champ libre, vol. 1, p. 245.

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projet de Société internationale secrète de l’émancipation de l’humanité – première moutures de la Fraternité –, l’objectif insurrectionnel, visant à « rallier les éléments révolutionnaires de tous les pays pour en former une alliance vraiment sainte de la liberté contre la sainte alliance de toutes les tyrannies en Europe » 27, s’accompagne de l’éloge du principe d’association comme moyen pour affranchir le travail du capital28. Loin de rejeter en bloc la bourgeoisie, Bakounine n’a à ce moment là que des éloges vis-à-vis de la petite fraction progressiste de celle-ci qu’il appelle « la minorité libérale des classes civilisées » à qui doit revenir « de droit » la direction du changement social radical. Et c’est cette « infime minorité » d’hommes intelligents et sincères de tous les pays qu’il espère rallier à sa cause en les poussant à adhérer à son organisation secrète à laquelle il attribue un rôle déterminant dans le déclenchement de la révolution sociale. « […] Au-dessus de tout cela – écrit-il – il y a enfin la toute infime minorité des hommes intelligents, sincères, passionnément dévoués à la cause de l’humanité, se dévouant à elle jusqu’à la mort et ne comprenant pas de plus grand bonheur que celui de la servir, petite église invisible qui de tout temps a seule entraîné l’humaine société en avant. Voilà les hommes qui doivent se chercher et qui seuls peuvent former entre eux une alliance sérieuse et réelle29. » Comment douter que les frères Reclus n’aient pu se reconnaître dans ce portrait flatteur de l’élite bourgeoise ? L’action de la « petite église invisible » dont il est question ressemble trop, en tout cas, à l’idée qu’ils se faisaient alors de la minorité active pour exclure cette éventualité. Dès lors, on comprend mieux la facilité apparente avec laquelle, lors de son passage éclair à Paris en novembre 1864, Bakounine semble avoir réussi à enrôler Elisée et Elie dans son organisation30. Ce qui est certain, c’est que les idées anarchistes de Bakounine à ce moment crucial de son évolution pouvaient parfaitement convenir tant à l’état d’esprit qu’aux convictions profondes des deux frères. Le révolutionnaire russe lors de son séjour en Italie, ne tardera pas à radicaliser ses positions dans un sens de plus en plus insurrectionnel et syndicaliste. Le Catéchisme révolutionnaire du printemps 1866 l’atteste déjà amplement. Mais c’est seulement en septembre 1868, après la décision prise par la minorité socialiste de quitter le congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté, que Bakounine s’engage véritablement dans une nouvelle voie en constituant l’Alliance de la démocratie socialiste et en demandant son adhésion à l’Association internationale des travailleurs. A partir de ce moment, il va faire siennes les conceptions de l’Internationale sur la nécessité de mener une action autonome de classe. Il se fera le défenseur le plus acharné de la nécessité des grèves et de l’action corporative en vue d’amener à la formation d’une conscience de classe chez les travailleurs, ce qui impliquait le rejet radical de toute politique de collaboration de classe même ponctuelle avec la bourgeoisie progressiste pour combattre la réaction. Mieux, la nécessité d’une révolution violente pour venir à bout de la résistance bourgeoisie
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BAKOUNINE M., 1972 [1864], Société internationale secrète [de] l’émancipation de l’humanité, publié avec le titre Programme de libération, Toulouse, Ed. Espoir, p. 9. 28 Ibid., p. 48. 29 Ibid., p. 17. 30 Dans sa biographie d’Elisée, Nettlau avance l’hypothèse que Bakounine avait rencontré Elie dès 1862 (op. cit., I, p. 191).

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n’est plus niée, ce qui le porte à polémiquer âprement avec les tenants des solutions réalisatrices, graduelles et pacifiques, qu’il taxe d’« endormeurs » et qu’il associe désormais au « socialisme bourgeois »31. Face à cette rapide et indiscutable radicalisation de Bakounine, les deux frères ne réagiront pas tout à fait de la même manière. Tandis qu’Elie vécu le naufrage de l’expérience du Crédit au travail comme un cuisant échec personnel dont il ne se révélera jamais véritablement, le cas d’Elisée paraît, en revanche, plus nuancé. Dans un premier temps, il accepte de suivre le Russe dans sa politique d’entrisme au sein de la Ligue de la Paix et de la Liberté. Lors du congrès de Berne de septembre 1868, il prend la parole lors des débats sur la question du fédéralisme. Dans ce discours, qui est considéré comme sa première prise de position publique anarchiste, Reclus développait une critique des Etats nationaux ainsi que des frontières naturelles32. Elisée fait partie également des signataires de la motion de la minorité socialiste qui, en signe de protestation, quitte le congrès pour donner naissance à l’Alliance de la démocratie socialiste33, organisation qui demanda à adhérer à l’A.I.T. Dans les lettres rédigées au cours de ces mois et reproduites dans sa Correspondance, en outre, on trouve un ton de plus en plus critique vis-à-vis de la bourgeoisie républicaine, même avancée, ce qui pourrait laisser croire qu’Elisée était en train de suivre une évolution comparable à celle de Bakounine dès cette époque. Les événements ultérieurs prouveront que le chemin à parcourir était encore fort long. Profitant de la situation révolutionnaire qui s’était venue à créer en Espagne après le soulèvement militaire de septembre 1868, Bakounine avait décidé d’envoyer sur place un membre de la Fraternité, l’Italien Fanelli, dans le but de prendre contact avec les éléments socialistes révolutionnaire et faire de la propagande en faveur de l’Internationale34. Au même moment, deux autres membres de l’organisation secrète de Bakounine, Elie Reclus et Aristide Rey, se rendirent également sur place mais à titre personnel. Or tandis que Fanelli œuvra très efficacement en vue de détourner de l’action politique à finalité républicaine les militants ouvriers avec qui il rentra en contact – ce qui rendit possible la création d’une fédération espagnole de l’A.I.T. aux objectifs explicitement bakouniniens –, tel ne semble pas avoir été le cas des deux autres « frères internationaux ». Elie, en outre, reprochera à Fanelli de s’être comporté d’une manière déloyale car il aurait profité des contacts fournis par ses amis républicains espagnols pour diffuser auprès des ouvriers des thèses qui leur étaient opposées35. Après ces accidents, une réunion de la Fraternité eut lieu à Genève, fin janvier 1869 au cours de laquelle des graves différents surgirent entre ses membres, ce qui conduisit à la dissolution officielle de l’organisation secrète. Dans la circulaire annonçant cette décision, rédigée probablement par Bakounine lui-même, les motifs politiques des désaccords avec
Cf. la série d’articles parus dans L’Egalité de Genève entre avril et août 1869 et publiés notamment in BAKOUNINE M., Le Socialisme libertaire, Paris, éd. Denoël, 1973. Des extraits de ce discours ont été reproduits par Nettlau (op. cit, I, p. 205-210). 33 Cf. GUILLAUME J., 1985 [1905-1910], L’Internationale. Documents et souvenirs, Paris, Ed. Champ libre, vol. 1, tome I, p. 75-76. 34 NETTLAU M., 1969, La Première Internationale en Espagne (1868-1888), Dordrecht, D. Reidel, p.56. 35 NETTLAU M., op. cit., I, p. 227.
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Elie y étaient clairement indiqués : « Quelques-uns des nôtres sont allés en Espagne, et, au lieu de s’attacher à grouper les éléments socialistes qui, nous en avons la preuve matérielle, sont déjà assez nombreux et même assez développés dans les villes comme dans les campagnes de ce pays, ils ont fait beaucoup de radicalisme et un peu de socialisme bourgeois… Ces frères, oublieux du but qu’ils poursuivaient ou qu’ils étaient censés poursuivre, ont embrassé la cause de ce pauvre républicanisme bourgeois […]. Ces faits seuls suffiraient pour démontrer le peu de sérieux de notre organisation fraternelle […] ; le secret de nos affaires a été livré à des étrangers […]. C’est principalement pour ces motifs que notre Fraternité a dû être dissoute […]36. » Quelle a été exactement l’attitude d’Elisée face à ce différend ? Etait-il entièrement en accord avec les choix politiques de son frère ou simplement solidaire de sa conception très stricte du « code de l’honneur militant » ? Dans l’état actuel de la documentation il est impossible de pouvoir trancher37. Ce qui est certain, c’est qu’Elisée n’hésita pas à prendre la plume pour défendre Elie accusé, dans un article de L’Egalité du 20 février 1869, le périodique porte-parole des internationalistes de la Suisse romande38. Un autre incident contribua à rendre la rupture définitive. Une des amies des frères Reclus, l’écrivaine André Léo, dans une lettre datée du 2 mars 1869 et publiée par L’Egalité du 13 mars 1869, en même temps qu’elle annonçait sa collaboration à ce périodique, tenait à marquer ses distances vis-à-vis des moyens radicaux préconisés par les internationalistes genevois pour émanciper le prolétariat39. Cette déclaration suscita immédiatement la réaction des rédacteurs du journal à commencer par Bakounine qui, d’après James Guillaume, serait l’auteur d’une mise au point où l’on dénonçait avec force les propos d’André Léo, coupables d’être empreints d’un « esprit de conciliation » vis-à-vis de la bourgeoisie. Suite à cette attaque, quatre des amis d’André Léo, dont Elie Reclus, envoyèrent une lettre de protestation que la rédaction refusa d’insérer avec comme seul commentaire : « En présence de la coalition des patrons qui menace de nous affamer, nous avons autre chose à dire et à faire qu’à polémiser contre le socialisme bourgeois40. » Une dernière note parue dans le numéro du 10 avril, enfin, annonçait laconiquement qu’André Léo cessait sa collaboration à L’Egalité41. Le tournant insurrectionnel Le divorce entre les Reclus et leurs amis démocrates d’un côté et Bakounine et les internationalistes anti-autoritaires de l’autre venait d’être
Cité par GUILLAUME J., L’Internationale…, op. cit., vol. 1, tome I, p. 131. Sur ce point il est possible de consulter les citations de Nettlau reproduites par Heiner Becker dans l’article suivant : BECKER H., 1998, « Les Frères Reclus et Bakounine », Itinéraire, Chelles, n° 14-15, p. 66-68. 38 Cf. les lettres d’Elisée Reclus du 21 février 1869 in L’Egalité du 27 février 1869 et du 10 mars 1869 in L’Egalité du 20 mars 1869. Ces lettres ont été reproduites par James Guillaume in BAKOUNINE M., Œuvres, Paris, Stock, tome V, 1911, p. 23-24. 39 Ibid., p. 27. 40 L’Egalité, 27 mars 1869, ibid., p. 34-35. 41 Ibid., p. 35.
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consommé42. En fait, il faudra attendre la saignée de la Commune et la brutale répression qui s’en suivit pour voir Elisée abandonner les dernières illusions qu’il pouvait encore nourrir vis-à-vis de la bourgeoisie progressiste et des méthodes réalisatrices. La férocité extrême dont la bourgeoisie bien pensante pourra faire preuve au cours de ces journées de révolte populaire le marquera à jamais. Comme il le souligna dans sa lettre à Bakounine du 8 février 1875, l’écrasement de la Commune et la répression qui s’en était suivie avaient permis le triomphe de la bourgeoisie en tant que classe et par-là même simplifié la question des relations entre capital et travail43. Installé en Suisse à partir de mars 1872, Reclus adhéra par la suite à l’A.I.T. anti-autoritaire et il rencontra à nouveau Bakounine avec qui il échangea des lettres amicales mais sans pour autant participer à la nouvelle mouture de la Fraternité internationale que le Russe avait réactivée à l’occasion du congrès de Saint-Imier de septembre 1872. « […] Je suis toujours ton ami sincère et ton frère indépendant » peut-on lire très explicitement dans sa lettre à Bakounine déjà mentionnée44. Malgré ces réserves, la radicalisation de Reclus paraît indéniable. Tout en affirmant ne plus croire « à la fatalité du progrès »45, il accepte de s’engager de plus en plus directement au sein de l’A.I.T. Contrairement à Guillaume et d’autres antiautoritaires, toutefois, il pense qu’il n’est plus suffisant de poursuivre à l’identique les activités de l’A.I.T. d’avant la Commune. Après avoir débarrassé cette organisation de la mainmise marxiste, il fallait préciser et élargir la signification de son combat dans un sens explicitement anarchiste. L’acceptation de ce point de vue par un nombre croissant d’anti-autoritaires contribua fortement, en l’espace de quelques années, à la formation d’un mouvement anarchiste spécifique, séparé et distinct des autres composantes du mouvement ouvrier. Mais surtout, ce qui frappe le plus dans les prises de positions de Reclus à partir de ce moment, c’est son adhésion passionnée à la vision insurrectionnelle du changement social. Vision qui rompait tout autant avec les tendances éducationnistes-réalisatrices – dont lui et son frère avaient pu se bercer un moment – qu’avec les conceptions syndicalistes qui avaient été élaborées progressivement au sein de l’A.I.T. entre 1864 et 1869 et défendues avec acharnement par Bakounine d’abord puis par Guillaume. Dans un article resté célèbre, publié en janvier 1878, « L’Evolution légale et l’anarchie », ces nouvelles conceptions se trouvent clairement affirmées. Après avoir justifié l’utilisation du mot « anarchiste » et « anarchie » pour désigner tant les hommes que le but émancipateur poursuivi par les socialistes révolutionnaires véritables, il se livrait à
Dans une lettre non datée qu’Elisée adressera à André Léo, après avoir fait état de son étonnement à propos des raisons de la brouille avec la rédaction de L’Egalité, il ne terminait pas moins en se démarquant des conceptions violentes de la révolution devenues désormais dominantes au sein du mouvement ouvrier : « De plus en plus, je comprends que les luttes sanglantes, dites révolutions, font de tristes épisodes et que la véritable révolution, celle qui s’accomplit dans les idées, est essentiellement pacifique. » Fonds Descaves, Dossier n° 611, IIHS Amsterdam. Des extraits de cette lettre ainsi que de nombreuses informations sur les relations entre les Reclus et André Léo ont été publiés dans l’ouvrage suivant : DALOTEL A., 2004, André Léo (1824-1900). La Junon de la Commune, Chauvigny (Vienne), Association des Publications Chauvinoises, 199 p. 43 RECLUS E., Correspondance, II, op. cit., p. 169. 44 Ibid., p. 168. 45 RECLUS E., « Lettre à Bakounine du 17 avril 1875 », ibid., p. 170.
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une critique en règle des illusions des réalisateurs qui pensaient pouvoir vaincre le capital par l’utilisation de moyens pacifiques et légaux, graduellement, à partir de la multiplication d’association de production et de consommation. « La Société est un ensemble que nous ne réussirons point à changer en la reprenant ainsi en sous-œuvre par un de ses plus minces détails. Ne pas toucher au capital, laisser intacts tous ces privilèges à l’infini qui constituent l’Etat, et nous imaginer que nous pourrons enter sur tout cet organisme fatal un organisme nouveau, autant voudrait espérer qu’il nous sera possible de faire germer une rose sur une euphorbe empoisonnée46. » Quant aux illusions passées de pouvoir s’allier avec les fractions progressistes de la bourgeoisie, il n’en est plus question du tout. A ceux qui pensaient encore possible « d’arriver à la rénovation générale de la société avec l’aide de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie » y compris de celle « dont les intérêts immédiats seraient les mêmes que ceux des ouvriers », il répondra qu’il s’agissait là d’une « illusion grave »47. Toutes les activités militantes se trouvent ainsi subordonnées à la poursuite d’un seul objectif, celui de la « révolution définitive » qui devait permettre l’événement de cette société anarchiste dont il avait affirmé la nécessité dès le manuscrit de Montauban. Il serait possible de multiplier à dessein les citations de Reclus venant corroborer sans le moindre doute possible l’ampleur de son tournant insurrectionnel. Bornons-nous à signaler sur la question de l’utilisation de la violence ses déclarations sans ambiguïté aucune contenues dans un autre de ses textes, Pourquoi sommes-nous anarchistes ?, où il affirme : « Jamais aucun progrès soit partiel, soit général ne s’est accompli par simple évolution pacifique […]48. » Dans sa Correspondance, s’il se refuse à donner des conseils sur la manière de procéder pour amener les changements radicaux souhaités, il n’estime pas moins légitime l’utilisation de moyens violents ou illégaux de la part des opprimés49. Même sur la question épineuse du vol ou de la pratique de « l’estampage » comme moyens de lutte, il refusa de condamner les propos apologétiques tenus par son neveu Paul dans La Révolte50. De même, tout en estimant que les méthodes terroristes ne convenaient pas aux anarchistes, il trouvait tout à fait normal que certains puissent utiliser les bombes pour frapper51. Devant la répression qui s’abat sur les compagnons, Reclus ne tarda pas à mettre de côté les réserves qu’il avait formulées dans un premier temps sur l’opportunité des attentats pour faire l’éloge de la personnalité de Ravachol52. D’une manière générale, l’attitude assumée par Reclus face aux dérives terroristes de la propagande par le fait ne détonne guère par rapport à celle de bien d’autres leaders du mouvement anarchistes de l’époque qui, tout en jugeant politiquement néfaste à la cause libertaire l’utilisation de tels moyens, n’estimaient pas moins ces gestes légitimes. La position de Reclus apparaît de ce fait très en de ça

RECLUS E., « L’Evolution légale et l’anarchie », Le Travailleur, Genève, n°1, janvier 1878, p. 9. Ibid., p. 10. 48 RECLUS E., 1886, « Pourquoi sommes-nous anarchistes ? », La Tribune des peuples, Paris, mai 1886, reproduit dans le numéro spécial de la revue Itinéraire consacré à Elisée Reclus (op. cit., p. 74). 49 RECLUS E., « A Paul Régnier, 1er décembre 1892 », Correspondance, III, op. cit., p. 132. 50 RECLUS E., « A Jean Grave, 29 novembre 1891 », ibid., p. 97. 51 RECLUS E., « A Henri Roorda van Eysinga, 25 mars 1892 », ibid., p. 108. 52 RECLUS E., « Au journal Sempre avanti de Livourne, 28 juin 1892 », ibid., p. 120.
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du rejet sans concession des pratiques ravacholistes auquel se livra Malatesta dans L’Endehors53. Tout comme les autres anarchistes insurrectionnels, enfin, Reclus est convaincu du caractère inéluctable de la révolution sociale, de l’explosion finale rendant possible la création d’un ordre social nouveau. Il ne faut pas perdre de vue que le texte initial de sa célèbre conférence de 1880, Evolution et révolution, n’avait d’autre but que de montrer comment l’évolution sociale, préalable nécessaire à toute transformation radicale de la société, s’était déjà largement produite. Voilà pourquoi la révolution sociale ne devait pas être envisagée simplement comme quelque chose de nécessaire mais également d’inévitable. Dès 1878, dans son article, « L’Evolution légale et l’anarchie », cette idée, dont il ne se départira plus jamais, y était clairement exposée. Encore plus explicitement dans Evolution et révolution, il affirme que l’évolution qui était en train de s’accomplir dans « l’esprit des travailleurs, c’est-àdire, du grand nombre » devait amener « forcément » une révolution54. La révolution devant se faire « en raison même du travail intérieur des esprits »55. Parmi les exemples donnés pour montrer que la manière de penser des individus s’était modifiée depuis le milieu du siècle, Reclus mentionne « la diminution du respect », les progrès de l’instruction « qui se répand et qui donne à tous la même conception des choses », l’affaiblissement de la religion qui « lézardée de tous les côtés » ne pouvait manquer « d’être renversée tôt ou tard »56. Tout cela lui permettait de conclure : « A la grande évolution qui s’accomplit maintenant succèdera la grande révolution depuis si longtemps attendue57. » Dans la sixième édition d’Evolution et révolution – publiée en 1891 et considérablement remaniée par rapport aux éditions précédentes –, Reclus reviendra sur cette idée. Le développement des grèves qui « prennent un caractère agressif qu’elles n’avaient jamais eu » est, en outre, salué comme étant une indication supplémentaire que la révolution sociale était belle et bien proche. « Maintenant – affirmait-il – le bruit de la révolution éclate déjà, ébranlant les usines, les parlements et les trônes58. » Le caractère international de la journée du 1e mai 1890 le pousse à nouveau à assumer des accents prophétiques pour annoncer la catastrophe finale dont naîtrait le monde nouveau : « Déjà des signes avant-coureurs ont annoncé la grande lutte. […] Chaque jour peut amener une catastrophe et la situation est tellement tendue que dans chaque pays on s’attend à un éclat, qui sait ? peut-être la première fusée de l’explosion ! Le renvoi d’un ouvrier, une grève locale, un massacre fortuit, peuvent être la cause de la révolution, de même qu’une simple étincelle peut allumer une poudrière59. » Pour conclure d’une manière on ne peut plus explicite : « Ainsi les grands jours s’annoncent. L’évolution s’est faite, la révolution ne saurait tarder60. »
Cf. MALATESTA E., 1892, « Un peu de théorie », L’Endehors, Paris, n°68, 21 août 1892. Reclus E., Evolution et révolution, op. cit., 2e éd., p. 8. 55 Ibid., p. 11. 56 Ibid., p. 11, p. 13 et p. 19. 57 Ibid., p. 25. 58 RECLUS E., 1891, Evolution et révolution, Paris, au bureau de « La Révolte », 6e éd., p. 40. 59 Ibid., p. 57-58. 60 Ibid., p. 61.
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Evolution versus révolution ? S’il fallait s’en tenir là, on pourrait être amené à croire qu’il y a chez le Reclus de la maturité une sorte d’alignement pur et simple sur les positions de Bakounine. Or cela n’est vrai qu’en partie. Tout d’abord, la dimension ouvertement syndicaliste de la pensée du Russe ne se retrouve guère chez lui. Tout en reconnaissant la portée révolutionnaire de la grève générale, il ne croyait pas pour autant que c’était par l’action revendicative que les ouvriers, regroupés dans des organisations syndicales, pouvaient accéder progressivement à une conscience de classe distincte et autonome pour mener leur combat contre la bourgeoisie. En deuxième lieu, si les « travailleurs » ou le « peuple » sont bels et bien indiqués comme étant les acteurs principaux du changement social, Reclus ne leur attribue aucune mission historique ou aucune vertu de classe particulière. Il prend, en revanche, toujours bien soin de souligner que sans la formation de consciences individuelles capables de se diriger d’une manière autonome, sans une « grande évolution intellectuelle qui émancipe les esprits »61, toute tentative de transformation sérieuse de la société serait impossible, d’où l’importance capitale qu’il accordera au travail d’éducation que les individus conscients devaient accomplir sur eux-mêmes. L’insurrectionnalisme de Reclus comporte de ce fait plusieurs traits singuliers qui l’éloignent considérablement des conceptions purement catastrophiques de la révolution sociale fort rependues à la même époque dans les milieux libertaires. Sa conception évolutionniste de l’histoire, notamment, l’empêcha toujours de verser dans de telles approximations. Vu sous cet angle, il n’est pas excessif d’interpréter sa pensée comme étant une des tentatives les plus poussées, menée avant 1914, pour reformuler l’insurrectionnalisme anarchiste en vue de le débarrasser de ses scories millénaristes et/ou religieuses. Dans Evolution et révolution, tout spécialement, il développe l’idée qu’il faut cesser de continuer à envisager ces deux termes comme deux manières qualitativement distinctes, voire opposées, d’envisager le devenir des sociétés. « L’Evolution, – affirme-t-il – synonyme de développement graduel, continu dans les idées et dans les mœurs, est présentée comme si elle était le contraire de cette chose effrayante, la Révolution, qui implique des changements plus ou moins brusques dans les faits62. » Or pour lui cette opposition n’a pas de raison d’être car il s’agit de « faits du même ordre ne différant que par l’ampleur du mouvement »63. Voilà pourquoi, à ses yeux, les évolutionnistes ont tort de rejeter la révolution et voilà pourquoi tout évolutionniste conséquent ne peut être que révolutionnaire64. Voilà pourquoi aussi la révolution lui paraît être une conséquence forcée des évolutions qui l’ont précédée. « On peut dire ainsi – écrit-il – que l’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène, l’évolution précédant la révolution, et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures65. » A l’encontre là aussi de bien de simplifications, Reclus montre également que toute révolution ou toute évolution constatée dans la société n’est pas forcément synonyme de progrès66. Il dénonce une
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Ibid., p. 8. Ibid., p. 4. 63 Ibid. 64 Ibid., p. 8. 65 Ibid. 66 Ibid., p. 9.

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vision purement linéaire du progrès pour adopter une approche que l’on pourrait définir de dialectique. « […] Il n’est pas un événement qui ne soit double, à la fois un phénomène de mort et un phénomène de renouveau, c’est à dire la résultante complexe d’évolutions de décadence et de progrès », affirme-t-il67. Cela implique que le changement social peut provoquer des reculs, voire la décadence des nations. Fort de ces convictions, Reclus se livre dans ce texte à une véritable redéfinition de concept de révolution pour le sortir des impasses et des approximations habituelles ce qui le porte à écrire : « Les révolutions ne peuvent pas être le fruit du hasard, « uniquement parce que l’oppression est gênante […] »68. Il est possible de souligner, à cet égard, l’existence d’un décalage certain entre les propos très tranchés de ses textes publics de propagande avec ceux infiniment plus nuancés qu’il est possible de glaner dans sa Correspondance où les doutes de l’auteur sur une possible révolution sociale à court terme s’expriment plus librement. A sa vielle connaissance Charles Perron, il écrira ironiquement, en plein emballement ravacholiste : « […] Je voudrais bien être sûr comme vous que nous sommes en l’an I de la révolution69. » Au fur et à mesure que les espoirs d’une révolution sociale proche s’éloignent, on assiste à un infléchissement certain de sa pensée qui le porte à accorder une place de plus en plus importante aux facteurs qui peuvent faciliter l’évolution sociale et, notamment, à l’éducation70. La multiplication des activités à caractère éducationniste et/ou réalisateur, auxquelles se livrent à nouveau de nombreux libertaires après l’abandon de la propagande par le fait à visée insurrectionnelle, l’attire incontestablement. Reclus accueillit avec sympathie les différentes expériences communautaires – appelées en France « milieux libres » –, qui fleurissent au tournant du siècle et qu’il qualifie d’« embryons de sociétés nouvelles »71. Mais ce qui l’intéresse encore et surtout dans ces expériences, ce n’est pas tellement la croyance qu’il juge naïve de pouvoir transformer de l’intérieur et graduellement la société en faisant l’économie d’une révolution sociale, mais la possibilité qu’elles offrent de pouvoir contribuer à la seule véritable œuvre éducative qui l’intéresse : l’éducation morale des individus. Tout à fait significatifs apparaissent les modifications et les rajouts que Reclus va apporter à sa brochure Evolution et révolution pour en faire le livre à part entière que l’on sait. Si l’on compare les deux versions, l’infléchissement de sa pensée apparaît évident. Dans L’Evolution, la révolution et l’idéal anarchique de 1898 de nombreux passages sont réécrits ou expurgés des termes les plus violents qui auraient pu être interprétés comme des appels à l’action insurrectionnelle immédiate. Certes, depuis le vote des « lois scélérates », les anarchistes ne peuvent plus s’exprimer librement sous peine de poursuites judiciaires. Une certaine retenue était dès lors devenue nécessaire pour ne pas s’exposer inutilement aux foudres de la loi.

Ibid., p. 11. Ibid., p. 16. RECLUS E., « A Ch. Perron, 5 janvier 1893 », Correspondance, III, op. cit., p. 134. 70 Sur la question des idées de Reclus en matière d’éducation et sur ses expériences pédagogiques : GOBY V., 1995, Elisée Reclus, un anarchiste et l’éducation, Mémoire de l’I.E.P. de Paris, et BREMAND N., « Un professeur pas comme les autres », Itinéraire, op. cit., p. 45-54. 71 RECLUS E., « A Richard Heath, 12 novembre 1902 », Correspondance, III, op. cit., p. 251.
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D’autres modifications bien plus significatives pour notre propos peuvent pourtant être relevées et qui, toutes, insistent fortement ou surenchérissent sur l’importance de l’éducation préalable des masses pour mener à bien le changement social. Tandis que dans l’édition de 1891, Reclus affirmait que si les révolutions du passé n’avaient pas pu entièrement triompher c’est parce qu’elles n’avaient pas été « complètement spontanées » (p. 15), dans celle de 1898 la faute en revient, cette fois-ci, à ce qu’aucune n’avait été « absolument raisonnée »72. Le tort de « ces grands mouvements » c’est qu’ils furent tous « sans exception des actes presque inconscients de la part des foules […] »73. D’une manière générale, l’esprit de révolte jadis exalté comme étant la force révolutionnaire par excellence – à commencer par Kropotkine lui-même –, a tendance désormais à passer au second plan par rapport au long travail de préparation des caractères individuels. Signalons, enfin, la réévaluation certaine de la place de l’individu dans le changement social à laquelle se livre Reclus dans son nouveau livre. « C’est à l’individu lui-même, – écrit-il – c’est-à-dire à la cellule primordiale de la société qu’il faut en revenir pour trouver les causes de la transformation générale avec ses mille alternatives suivant les temps et les lieux74. » C’est donc à tous ceux qui n’acceptent pas la société telle qu’elle existe, et non pas exclusivement aux « travailleurs » ou au « prolétariat » qu’il incombe la tâche d’agir pour modifier leur avenir. Encore plus explicitement dans les modifications apportées au paragraphe final de sa conclusion, là où il était dit que « Plus les travailleurs, qui sont le nombre, auront conscience de leur force, et plus les révolutions seront faciles et pacifiques » (p. 61), la nouvelle mouture affirme : « Plus les consciences, qui sont la vraie force, apprendront à s’associer sans abdiquer, plus les travailleurs, qui sont le nombre, auront conscience de leur valeur, et plus les révolutions seront faciles et pacifiques75. » Le dernier Reclus rompt-il pour autant avec la vision insurrectionnelle du changement social ? Je ne le pense pas car à aucun moment il reviendra sur son idée maîtresse, à savoir que la rupture révolutionnaire était l’aboutissement inévitable des précédentes évolutions. Tout au plus, celles-ci pouvaient atténuer la violence de la secousse finale mais non pas la supprimer ou se substituer à elle. Dans la version de 1898, il s’insurge contre l’idée de Linné que « la nature ne fait pas de sauts » pour justifier sa théorie de l’évolution des sociétés humaines76. Reclus ne renonce jamais à l’idée que les « déshérités » du monde entier quand « l’occasion se présentera » puissent « employer la force au service de la liberté commune »77. Jamais, il ne renia le programme collectiviste favorable à l’expropriation de l’A.I.T. antiautoritaire. Comme il l’expliquait à un de ses correspondants quelques mois à peine avant sa mort : « Etre pacifiste dans le vrai sens du mot, c’est établir la paix dans le champ du travail de la seule manière possible, par la suppression du patronat et par la mainmise du travailleur sur tous les
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RECLUS E., L’Evolution…, op. cit., p. 36. Ibid. 74 Ibid., p. 50. 75 Ibid., p. 205. 76 Ibid., p. 18-19. 77 Ibid., p. 147-148.
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