Espace et archéologie au Pérou

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Cet ouvrage examine l'évolution de l'aménagement du territoire d'une vallée côtière du Pérou de la période précolombienne, depuis le pré-céramique jusqu'au XVIème siècle, sur une durée de 4000 ans. Il analyse cette oasis, le processus de sédentarisation des premiers habitants et décode le répertoire des formes de l'architecture monumentale ainsi que les typologies urbaines. L'auteur propose de décrypter les principes qui ont régi l'organisation de l'espace.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296168428
Nombre de pages : 250
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ESPACE ET ARCHÉOLOGIE

AU PÉROU

Lecture spatiale des sociétés préhispaniques

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
Porfirio MAMANI-MACEDO, La société péruvienne du X¥' siècle dans l'œuvre de Julio Ramon Ribeyro, 2007. J. GONZALES ENRIQUEZ, Les Yaqui. Mexique septentrional. Un manuel d'ethnographie appliquée, 2007 Rodrigo CONTRERAS OSORIO, Une révolution capitaliste et néoconservatrice dans le Chili de Pinochet, 2007. Renée Clémentine LUCIEN, Résistance et cubanité. Trois écrivains nés avec la révolution cubaine: Eliseo ALBERTO, Léonardo PADURA et Zoé VALDES, 2006. Alexis SALUDJIAN, Pour une autre intégration sudaméricaine. Critiques du Mercosur néo-libéral, 2006. Philippe FRIOLET, La poétique de Juan GELMAN Une écriture à trois visages, 2006. André HERAcLIO DO RÊGO, Littérature et pouvoir. L'image du coronel et de la famille dans la littérature brésilienne, 2006. Marguerite BEY et Danièle DEHOUVE (sous la dir.), La transition démocratique au Mexique. Regards croisés, 2006. Marie-Carmen MACIAS, Le commerce au Mexique à I 'heure de la libéralisation économique, 2006. Idelette MUZART-FONSECA DOS SANTOS et Denis ROLLAND, La terre au Brésil: de l'abolition de l'esclavage à la mondialisation, 2006. Miriam APARICIO (sous la direction de), L'identité en Europe et sa trace dans le monde, 2006. Annick ALLAIGRE-DUNY (éd.), Jorge Cuesta. Littérature, Histoire, Psychanalyse, 2006. Katia de QUEIROS MA TTOSO, Les inégalités socioculturelles au Brésil, XVf-X¥' siècles, 2006.

José PINEDA QUEVEDO

ESPACE ET ARCHÉOLOGIE AU PÉROU
Lecture spatiale des sociétés préhispaniques

Avant-propos

de Claude Collin Delavaud

Préface de Pierre- Yves Jacopin

L'Harmattan

À Marie-Françoise À Anneli et Paloma

À la mémoire de Carlos Williams

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fT
ISBN: 978-2-296-02856-2 EAN : 9782296028562

SOMMAIRE

Avant-propos ..................... Préface
Introduction...
..............

.....................................
..........

................. ........................

..................
.................... .........

7 9 15

.................

......................................

PREMIERE PARTIE:
DE L 'ESP ACE NATUREL A L 'ESP ACE CONÇU... .............. ........
...........................

21 23 23 43

CHAPITRE

I : INVENTAIRE

RAISONNE

.................

Le milieu et les premiers peuplements ......................................... Elaboration d'un répertoire morphologique pour une architecture monumentale......... CHAPITRE II : VILLES OU VILLAGES? TYPOLOGIES DES AGGLOMERATIONS PRE-COLOMBIENNES DE LA VALLEE DU MOCHE... .. Implantation urbaine dans la plaine et les cônes alluviaux... ............. Implantation sur les reliefs ........................................ DEUXIEME PARTIE: PRINCIPES DE FONCTIONNEMENT

57 59 76

............

DES STRUCTURES
...

SPATIALES DES
....

VALLÉES

99

CHAPITRE III: FONDEMENTS ET CONSTANTES DE L'ORGANISATION SPATIALE DE LA VALLEE DU MOCHE: NATURE SACRALISEE ET

ARCHITECTURESACREE
Montagnes

...................

101 104 117 141 141 171 217 225

Intégration respectueuse de la nature dans l'espace conçu par l'homme..................
divines ou Apus, éléments clefs de l'organisation de l'espace.......

CHAPITRE IV: RESEAUX CONTROLES MAIS SYSTEME OUVERT... ..........
Logiques de développement des ouvrages d'infrastructure...
... ...
.

Modèlesd'implantation des sites
Epilogue: Conclusion

..................

les premières conséquences de la conquête espagnole.. ...

.......
.........

AVANT -PROPOS

José Pineda nous offre ici un ouvrage remarquable sur l'étonnant passé précolombien d'une région du Pérou. Il s'agit d'une thèse très originale sur les innombrables vestiges archéologiques d'une vallée débouchant des Andes et parvenant à l'océan Pacifique par un delta. José Pineda, originaire des Andes et brillant étudiant dans la capitale de la côte, va consacrer une grande partie de sa vie à comprendre toutes les étapes préhistoriques et historiques, sur plus de 5000 ans, d'une des cultures les plus éblouissantes du Pérou côtier, des rivages océaniques aux vallées andines. Cette thèse, outre son aspect scientifique, s'avère aussi une aventure. Cette dernière ne s'explique pas seulement par la recherche archéologique déjà très complexe, mais par la rencontre entre la formation professionnèlle en architecture, une enfance, puis une jeunesse vécue dans la vaste vallée du rio Moche, vivant au pied des multiples pyramides, temples et forteresses. Il se plonge très vite dans la lecture de certains ouvrages archéologiques de ses prédécesseurs, et entre en relations suivies avec les plus connus d'entre eux. A Paris, à la Sorbonne, il se plonge dans la géographie humaine et va mettre en contact les deux disciplines croisées de la géographie et de l'aménagement avec l'archéologie. Et ici, sa formation architecturale va souder les deux sciences. Cette étude n'aurait toutefois pu exister si l'auteur n'avait aussi été un fameux explorateur. Déjà le terrain d'étude s'étale sur un vaste delta mais surtout sur les collines du piémont andin et sur les versants abrupts et rocheux qui cernent le cours montagnard de la rivière et de ses affluents. Ce sont plus d'un millier de vestiges de nombreuses couches culturelles que l'auteur va visiter, grimpant à des centaines de mètres, toujours sur les éperons rocheux ou des pierriers, par une chaleur parfois accablante. Il en étudie toutes les murailles, les formes architecturales et les typologies urbaines. Ici se trouve l'originalité de ce travail. De chaque temple, forteresse habitat, il mesure les orientations et trace de surprenantes rencontres avec d'autres ruines situées souvent fort loin. Ses innombrables cartes offrent un quadrillage de toutes les lignes de liaison entre chaque vestige. Or il a fallu atteindre chacun d'eux, reconnaître une date, comprendre son usage et surtout saisir ses rebonds avec des vestiges très distants et complémentaires. Ce ne sont plus des ruines que l'on étudie mais des ensembles très vastes et leur aménagement à chaque période d'une très longue histoire. Pyramides des élites religieuses mais aussi politiques, temples, fortifications, routes qui relient les populations côtières aux tribus des Andes

montagnardes, échanges des produits agricoles et de la pêche, artisanat, orfèvrerie, villages mais également la plus grande capitale côtière des pays andins, Chan Chan, toute cette prodigieuse couverture culturelle, nous la faisons à pied avec José Pineda.

Claude Collin Delavaud

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PREFACE

Ce livre devrait intéresser les archéologues et les anthropologues en général. Dans les sciences les révolutions sont le produit de la nécessaire rencontre de deux séries de phénomènes: d'une part celle due à l'apparition d'un nouvel instrument de mesure ou d'observation, et d'autre part un changement de conception de ce que l'on cherche à trouver ou à expliquer. Il faut souvent des dizaines d'années pour que cette coïncidence ait lieu; elle est parfois due au hasard, mais le plus souvent, en sciences exactes, à une recherche acharnée. Une rencontre d'autant plus rare donc, que la situation expérimentale est moins claire, moins distincte et peu formalisée - comme dans les sciences sociales et humaines. Dans le cas présent il s'agit de la relation entre la vision aérienne et la continuité spatiotemporelle, si fondamentale en archéologie. En effet, à partir du moment où l'on ne considère plus que ce que l'on voit ou l'on perçoit comme la réalité vraie ou absolue, mais seulement comme un point de vue singulier et particulier, on imagine quelle peut être la fertilité de la vision aérienne dynamique. Autrement dit de la vision où l'avion est un moyen de découverte et non plus seulement d'emegistrement photographique, en même temps qu'un appoint aux recherches terrestres. Imaginons des archéologues fourmis: il n'est pas douteux qu'ils auraient une image mentale du site sur lequel ils travaillent bien différente de celle que nous pouvons nous en faire en tant qu'hommes, et cela quand bien même ces archéologues (insectes) en auraient relevé les plans exactement. En ce sens l'archéologie ne diffère pas des autres sciences sociales, elle est à la mesure des pas des hommes; vue d'avion, la réalité apparaît forcément sous un autre jour, sous d'autres proportions, que du point de vue terrestre. L'espace choisi par l'auteur est celui de la vallée du Moche, sur la côte péruvienne, au nord de Lima, occupé par les Mochicas de 100 à 700 après Je., dont il considère non seulement la période classique mais également et surtout ses tenants et ses aboutissants, des origines à l'arrivée des Espagnols. Par rapport à ce que l'on connaît de leur évolution, Pineda note que l'on ne peut parler d'interruptions ni de périodes d'abandon et de renaissance des sites. Il suggère l'existence d'agglomérations de dimensions variables dans le temps, plus rurales que véritablement urbaines. Par ailleurs, les chemins et les routes indiquent que les Moche contrôlaient les hauteurs côtières jusqu'à 2000 m d'altitude et qu'ils étaient en relations avec les populations des Andes. Les vues permettent aussi d'avoir conscience de l'importance de la mer pour ces populations d'oasis littorales. Mais l'usage systématique de la vision aérienne, serait relativement anecdotique s'il n'était pas accompagné par une méthodologie adaptée: au lieu de

poursuivre des fouilles, de dégager des artefacts, de dresser des relevés et d'établir des horizons (locaux), et donc d'envisager les sites de manière traditionnelle comme des lieux d'activités ou d'habitations considérés en soi et pour eux-mêmes, l'auteur a simplement, si l'on peut dire, chercher à reconstituer sur une vaste échelle la distribution et l'organisation de l'espace social réel et symbolique; l'idée est ainsi de reconsidérer chaque horizon sur une autre échelle, plus vaste et plus globalisante. Or si ce changement d'échelle lui permet de voir et d'entrevoir d'autres choses, c'est parce que la vision aérienne dynamique change la perception du réel. L'observateur peut évidemment faire comme si de rien n'était et, comme c'est la plupart du temps le cas, préférer sa conception du monde mentale à la réalité; mais il peut aussi tenir compte de cette vision plus changeante et plus fugitive du réel, et émettre de nouvelles hypothèses. Autrement dit en concentrant l'attention non seulement sur les entités locales plus ou moins séparées les unes des autres et sur leurs relations singulières et éventuelles, mais sur leurs limites (limnes) et sur leurs rapports, l'observateur n'observe plus tout à fait les mêmes choses; en leur portant un autre regard il change à la fois son mode d'observer, ses observations, et leur rôle dans la théorie qu'il élabore. Par "rapport" il faut entendre les liens qui, contrairement aux relations, ne sont pas directement observables et qui portent sur les contrastes et les différences réciproques entre objets. On pourrait penser que cette approche relève de la méthode structurale - du moins celle de Lévi-Strauss -, elle le serait en effet si elle cherchait à résoudre les problèmes qu'elle rencontrait, les contradictions par un saut dans l'abstraction (voire dans la philosophie), et surtout si elle cherchait à éviter et à se défaire de l'histoire - laquelle n'est certainement pas de l'ordre de la diachronie. Mais que serait une archéologie sans histoire? Dans le cas présent les hypothèses de José Pineda relèvent non seulement de l'occupation des territoires et de la gestion des sites dans l'espace et dans le temps, mais des liens articulant le cérémoniel et le politique en fonction du mode de subsistance. Par exemple l'auteur oppose les habitats de la plaine côtière à ceux de la vallée du Moche (chala, littoral désertique/yunga, hauts piémonts) ; ce qui l'autorise à mettre en évidence les effets contrastés du Nifio dans la plaine, les terrasses et les escarpements étroits et de montrer qu'il est un facteur de structuration de l'espace social au même titre que les voies de communication puis d'irrigation. Cette opposition peut être observée depuis l'établissement des tous premiers habitats et populations sédentaires, quand bien même ces dernières, comme du reste celles qui les suivront, seront tout autant victimes des facéties du Nifio mais sans évidemment que les conséquences en soient si dramatiques... Bref, comme c'est souvent le cas en Amérique les Indiens, parfois à l'insu d'eux-mêmes, font de mauvaise fortune bon cœur et constituent une gêne, un obstacle, selon l'occasion: campements de pêche, puis villages de pêcheurs-cueilleurs-agriculteurs,

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tel est le cadre de peuplement de l'apparition de l'agriculture pratiquement jusqu'à nos Jours. De plus, l'opposition chalalyunga et les rapports entre leurs sites expliquent - au moins en partie - l'établissement et la très grande variété de l'architecture cérémonielle de la période formative à l'apogée de Chan Chan. Cela permet à l'auteur de constituer une typologie des espaces cérémoniels, en dépit de leur grande diversité. La gestion de l'espace laisse ainsi transparaître l'organisation cultuelle: apparition et développement de la théocratie et sécularisation de plus en plus prégnante. Cette optique spatiale permet donc de résister à une vision ethnocentrique et européocentrique qui verrait par exemple des villes, au sens occidental du terme, dans les premières agglomérations urbaines rurales. Pineda ayant eu l'excellente idée de ne s'en tenir qu'à l'histoire pré-coloniale locale de la Vallée du Moche, son étude aboutit finalement à la constitution d'un modèle de développement préincaïque littoral et local, suggérant du même coup la comparaison avec d'autres localités et "civilisations" semblables en Amériques et ailleurs - Chine, Moyen-Orient, etc. Dans ce climat semi-désertique et désertique, l'agriculture est au centre de l'espace social. L'habitat étant dispersé, les premières agglomérations cérémonielles ne correspondent pas forcément aux lieux d'habitation. Du reste l'auteur rappelle qu'avec le temps elles peuvent soit conserver leur fonction originelle, soit en acquérir une autre. Parallèlement l'on aménage les sites escarpés pour en faire des places fortes. La deuxième partie de l'ouvrage décrypte les fondements et les constantes de l'organisation spatiale. L'on constate tout d'abord une très grande permanence dans le temps des agglomérations principales et secondaires. Tant et si bien que l'on peut supputer une grande continuité de l'organisation politique (et une ritualisation de la guerre) : on retrouve les mêmes types d'aménagement urbains dans de nombreuses agglomérations distantes entre elles dans l'espace et dans le temps. Les rochers et les irrégularités du paysage sont intégrés aux agglomérations; les monuments ou secteurs religieux tombés en désuétude acquièrent le statut de huaca ; ce qui, par ailleurs, en éclaire le concept, tant il est vrai que celui-ci est encore loin d'être évident en anthropologie andine. Les monuments cérémoniels sont orientés sur les apu (montagnes), etc. Cette continuité spatiale et temporelle pose la question de sa dynamique, autrement dit des réseaux qui la nourrissent et la structurent. Elle est en fait animée depuis les temps les plus anciens par trois types de réseaux: les canaux d'irrigation, les voies de communication et le développement des établissements humains; il est ainsi parfaitement possible de reconstituer l'histoire intégrée des techniques d'irrigation, de la construction et du développement des réseaux de canaux, de même que de l'évolution de leur contrôle par des autorités. Des autorités qui, vraisemblablement, furent d'abord uniquement religieuses, puis de plus en plus civiles au fur et à mesure de leur déploiement, de la croissance démographique, et, en conséquence, de la différenciation des fonctions dont elles avaient à s'occuper. (La thèse du Despotisme oriental de Karl Il

Wittfogel n'est pas plus vérifiée dans la Vallée du Moche qu'elle ne l'est dans celle de Mexico; la démarche de José Pineda s'apparente plus à celle de « la nouvelle archéologie », qui n'est plus si nouvelle). Cette vision de la société en réseaux est l'apport principal de l'auteur à l'étude des sociétés préhispaniques. Si, en effet, tant les archéologues que les anthropologues, voire les géographes (et bien sûr les sociologues, les économistes et autres politologues) définissent et étudient chacun leurs objets en les isolant (villes, ressources, modes de subsistances, organisation sociale, moyens de communication, techniques agraires, échanges, marché(s), transports, hiérarchies socio-politiques, royauté, parenté, mariage, filiations, croyances, cultes, rituels, chamanes, curanderos, etc.), ils ne prennent que rarement la peine de les envisager en réseau et encore moins de les rassembler en un système de relations interdépendantes. Or Pineda montre justement que la condition nécessaire, mais probablement pas suffisante, de l'émergence de l'État est l'organisation du territoire par l'intégration du contrôle des réseaux d'irrigation et des voies de transport et de communication par le pouvoir religieux. Ce faisant il reprend une problématique qui eut son heure de gloire dans les années '60-'80 parmi les archéologues américanistes (Angel Palerm, Eric Wolf, George Cowgill, Richard Mac Neish, etc.). Il apporte ainsi la pièce manquante à l'explication de l'apparition de l'État; car s'il n'est plus difficile aujourd'hui d'imaginer comment s'est développée la première "division du travail social" (au sens de Durkheim plus que de Marx, d'Adam Smith et de Ricardo), et si par ailleurs l'on voit assez bien comment de petits appareils d'État (en anglais pristine states) ont pu se développer jusqu'à devenir des empires, le lien ou le passage entre ces deux espèces de formations sociales reste encore difficile à imaginer. Pineda démontre que c'est la nécessité d'accepter une autorité susceptible d'agencer entre eux les divers réseaux - à commencer par celui des communications -, qui va induire et structurer le fonctionnement des agglomérations les unes par rapport aux autres et finalement déterminer les flux humains dans la Vallée de Moche et dans les oasis voisines. Une telle association peut se faire sans administration spéciale, simplement en conservant et en aménageant les centres cérémoniels existant. "Les sociétés contre l'État" (selon le titre d'un ouvrage de Pierre Clastres) seraient alors celles qui ne prennent pas la peine ou refusent d'intégrer leurs réseaux, comme en Amazonie, au Brésil central, dans le Chaco, le cône sud, etc. - au sens de « traitement intégré ». Autrement dit l'essor de l'État est à la mesure non seulement du développement de la collectivité en réseaux (de parenté, de rapports cérémoniels, d'obtention de ressources, etc.), mais surtout de l'intégration de ces réseaux en un système sinon unique, du moins réticulaire. Le développement des sociétés complexes ne saurait donc être dû à un déterminisme environnemental (quand bien même il faut tenir compte des contraintes de l'environnement), mais à un aménagement du territoire original et évolutif. (Cette supposition élimine aussi l'hypothèse encore plus improbable d'une filiation directe entre ce que les andinistes appellent "des chefferies" - sans rapport avec le terme en anthropologie - et les royautés 12

préincaïques, voire les grands empires). Quoi qu'il en soit à la veille de l'arrivée des Espagnols, les communautés mochicas utilisaient toutes les eaux et toutes les terres cultivables, de Chan Chan aux oasis du Moche et du Chicama. Elles bénéficiaient au maximum de leur milieu; s'y adaptant plutôt que de l'adapter à leur mode d'existence (comme c'est le cas du système capitaliste industriel; d'où par exemple l'absence du recours à la roue). Ouvertes sur l'extérieur, elles pratiquent la guerre (ritualisée) plus pour acquérir le droit d'échanger et d'obtenir un tribut que pour vaincre un ennemi et le dépouiller de ses richesses. A la fin de son ouvrage José Pineda souligne l'opposition et la contradiction existant entre la conception d'aménagement communautaire mochica et la rationalité de conquête et d'accumulation individuelle des conquérants espagnols: là où "les Mochicas" développent une urbanisation continue, ouverte sur l'extérieur, et s'appuyant sur un habitat paysan disséminé sur les plaines côtières en un environnement sacralisé, les Espagnols vont édifier une agglomération et quatre "réductions" géométriques, rigides, désacralisées et tournées vers ellesmêmes. Cette nouvelle conception se fonde sur un mode d'urbanisation raciste séparant les Indiens des Espagnols. Ces derniers établissent leur ville au centre de la vallée, empiétant sur les terres cultivées par« los Indigenas »... En réalité et pour conclure, l'approche développée par l'auteur fournit un modèle diachronique d'aménagement local du territoire qui devrait inspirer aussi bien archéologues qu'anthropologues et que géographes. Un grand nombre d'enseignements sur la vie des sociétés préhispaniques peuvent être ainsi tirés de sa méthode de lecture spatiale.

Pierre- Yves Jacopin

Université de Paris3-Sorbonne nouvelle

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INTRODUCTION

L'observation actuelle des problèmes liés à l'aménagement du territoire de la côte nord du Pérou fait apparaître des défis qui sont encore à relever en matière d'urbanisme, d'habitat, de transports, de protection et de gestion durable des ressources naturelles, notamment de l'eau et des terres cultivables, dans le cadre d'une géographie et d'un climat générant des paroxysmes successifs de sécheresses et d'inondations catastrophiques. Les vallées de la côte septentrionale du Pérou recèlent de nombreux vestiges laissés par les cultures précolombiennes qui dévoilent d'autres modèles d'occupation de l'espace. Ces constructions, qui vont de simples terrasses de cultures à de grands complexes cérémoniels et résidentiels, occupent la totalité des vallées, depuis les rivages de l'océan Pacifique et ses étendues désertiques, ainsi que les berges de rio/ et les abrupts des ravins, jusqu'aux versants et crêtes des chaînes andines qui les surplombent. Elles révèlent l'existence passée d'une forte densité démographique, qui était répartie de façon beaucoup plus homogène que maintenant. Traiter de ces époques, par le biais de l'aménagement du territoire, pourrait sembler incongru, voire relever du contresens si l'on se réfère à des politiques d'état actuelles, soucieuses de corriger à l'échelle d'un pays des déséquilibres économiques dans une logique de redistribution, et de doter l'ensemble d'un territoire d'infrastructures et d'équipements équivalents. Les préoccupations de ces politiques qui tendent à agir sur la localisation des activités plutôt qu'à les laisser s'effectuer spontanément, qui cherchent à satisfaire les besoins des populations intéressées en valorisant les ressources naturelles, n'étaient cependant pas étrangères, aux cultures préindustrielles, ni aux cultures non occidentales. Nous avons choisi de centrer notre étude sur la vallée côtière du Moche, située à 550 km au nord de Lima. Les limites naturelles de cette vallée-oasis sont au nord et au sud le désert, à l'est la cordillère des Andes et à l'ouest l'océan Pacifique avec le cône deltaïque du rio Moche qui abrite actuellement la troisième ville du pays, Trujillo.
I

Cours d'eau continu, plus ou moins régulier débouchant

dans la mer ou sur un autre cours d'eau.

Le choix des vallées du rio Moche et de ses affluents, les vallées du Sinsicap et du Chacchita, dont les dimensions, à l'échelle de déplacements humains à pied, permettent une connaissance de terrain quasi exhaustive, nous a décidé à prendre en compte l'ensemble de l'ère précolombienne. De 2 000 ans avo J.-C., jusqu'à la veille de l'arrivée des Espagnols au Pérou. Ces 3 500 ans d'intervention humaine gagnent à être considérés dans leur ensemble pour pouvoir comprendre le processus de formation et d'évolution de l'organisation de l'espace de la vallée. Cette époque est essentiellement étudiée par l'archéologie sur le fondement d'analyses d'objets et de vestiges de constructions ou, dans sa partie la plus récente, par les historiens, à partir des chroniques espagnoles. De remarquables travaux et théories ont permis de classifier les cultures successives par stade d'évolution, époque et influence externe. Pour ces époques, la vallée du Moche constitue un terrain d'investigation de choix par la richesse et la densité des vestiges présents. C'est aussi un terrain de recherche ayant donné lieu à de nombreux travaux archéologiques, historiques ou même anthropologiques. Nous avons été particulièrement interpellé par des interprétations archéologiques qui, fondées sur la découverte d'objets exogènes ou sur l'absence d'objets correspondant à un stade précis, ont permis d'affirmer des phases de rupture culturelle, d'invasion, d'intrusion ou d'abandon d'espaces pendant quelques siècles. Or notre intuition de départ est que, pour ce qui est de la vallée du Moche, nous avons à faire à un développement endogène. La production de structures et infrastructures précolombiennes qu'il est encore possible d'observer serait l'œuvre d'une même société. Ce qui ne veut surtout pas dire que nous considérons l'ère précolombienne comme immuable, dépourvue d'incidents, d'évolutions culturelles ou de conflits. Notre postulat est que les grandes mutations sociales, les évolutions significatives, les invasions, les conquêtes laissent des traces dans l'organisation de l'espace. Nous souhaitons approfondir notre réflexion sur l'existence d'éléments de continuité ou de rupture inscrits dans l'espace par le questionnement sur la nature du lien établi par les hommes précolombiens entre l'espace naturel et l'espace conçu. Nous sommes également convaincu que ces vestiges laissés dans le paysage andin par l'aménagement du territoire sont des témoignages sur les civilisations précolombiennes d'une aussi grande valeur que les objets, tissus et monuments, et qu'ils sont bien plus révélateurs de ce qu'ont pu être ces sociétés, sur leurs types de pouvoir, de religion, mais aussi sur les techniques et les réalités démographiques des différentes époques. Nous nous proposons de recueillir, d'analyser ces empreintes et d'élaborer une nouvelle grille de lecture afin de tester, par la question de l'organisation de l'espace précolombien de la vallée, la pertinence des découpages chronologiques jusqu'ici admis. Notre objectif est également d'apporter un autre angle de vue sur la démographie, la culture technique, le type de pouvoir et de religion des sociétés amérindiennes qui ont habité la vallée. En quoi l'apparente continuité dans le temps des systèmes d'irrigations, dans la mesure où l'agriculture demeure la ressource principale, pourrait nous 16

renseigner sur d'éventuelles fluctuations démographiques? Nous nous interrogeons de même, à propos des spécificités de certaines agglomérations, sur la nature de l'urbanisme préhispanique. En effet, dans l'état actuel des connaissances il serait difficile de parler de ville à propos des vestiges d'agglomérations précolombiennes de la vallée du Moche. Il était plutôt question de gros bourgs ruraux, mélangeant paysans et artisans et dont les élites étaient entièrement dépendantes des ressources agricoles. Quels liens y-a-t-il entre les agglomérations et les réseaux de chemins et de canaux? Nous renseignent-ils sur le rôle des différents sites et sur leur importance? Notre méthode est adaptée à notre positionnement de praticien de l'espace. Aussi, les outils sont ceux du géographe, la technique et l'approche restent celles d'un architecte-urbaniste. Le choix de l'échelle a été vite imposé par la taille d'un bassin et d'un seul: la vallée du Moche, déjà bien vaste quant aux nombre de traces de cultures et d'espaces vécus par plusieurs ethnies ou cultures. Cependant, son caractère bien délimité en milieu désertique rendait nécessaire de l'appréhender en entier, dans son unité culturelle et régionale particulière. Quatre séjours ont permis d'effectuer des centaines de parcours de terrain et visites de vestiges à pied, dont la plupart ont été des découvertes. Nous nous sommes appuyé sur trois sources principales d'information: une bibliographie abondante, une documentation graphique essentiellement constituée par de la cartographie et de la photographie aérienne et une collecte d'observations de terrain. Par ailleurs, l'élaboration par nous-même de nouvelles bases de données nous a permis de croiser ces informations déjà existantes ou recueillies par nos soins et a constitué un appui supplémentaire pour comprendre notre sujet. Nous avons utilisé des photos aériennes anciennes et récentes àfin de comparer l'évolution de l'état des restes précolombiens et surtout de récupérer des détails de l'aménagement. De même, les cartes anciennes nous ont permis de retrouver des toponymes autochtones disparus dans les documents plus récents. Il est en effet possible de constater que beaucoup de noms de montagnes, ravins et secteurs géographiques ont changé. Dans ces cartes anciennes les noms Muchicl et Quechua2 font ressurgir des réalités oubliées. Ainsi, la vallée appelée aujourd'hui La Cuesta, s'appelait autrefois Chacchita, qui dérive du verbe quechua, chacchar3, qui veut dire chiquer la feuille de coca et nous rappelle que l'on y cultivait cette plante. Bien que nous ayons été le premier à fouler de nombreux sites archéologiques avec des objectifs scientifiques, nous avions été précédé dans la grande majorité d'entre eux, par les huaqueros 4 Les sites sont en général en
I Langue précolombienne
2

parlée sur la côte Nord du Pérou. Torno

3 Mot quechua voulant dire chiquer la feuille de coca. Larousse Universal. Diccionario Enciclopedico. Primero. Buenos Aires. Editorial Larousse. 1959. P. 561. 4 Nom désignant au Pérou les pilleurs de sites archéologiques en référence aux huacas. (voir note)

Langue précolombienne, et qui fut notamment la langue de l'Empire inca.

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mauvais état en raison de vandalismes perpétrés depuis des siècles. Aussi, l'étude des restes archéologiques n'est-elle pas toujours aisée. Cependant, cette détérioration volontaire, ainsi que celle provoquée par les fortes pluies des nifio/ permettent aussi la récupération en superficie de nombreux débris de poteries pour l'établissement de la chronologie d'occupation. C'est donc à partir d'une réflexion sur le traitement de l'espace que nous avons abordé une problématique à la croisée des dimensions archéologiques, anthropologiques, géographiques. Nous nous sommes appuyé sur ces disciplines sans prétendre aucunement en maîtriser tous les aspects et en nous contentant de suggérer les développements possibles dans ces différents champs qui, malgré l'intérêt que nous leur portons, ne sont pas notre spécialité. Dans la première partie, nous nous interrogeons sur les relations entre l'espace naturel de l'oasis et les aménagements conçus par l'homme précolombien. Nous y définissons les caractéristiques de différents paramètres constitutifs de l'aménagement de la vallée du Moche avant l'arrivée des Espagnols: l'espace naturel, l'homme en voie de sédentarisation, et enfin les éléments les plus significatifs de la production architecturale et urbaine des sociétés précolombiennes. Nous y décrivons donc le contexte de la vallée à la fois fertile et rude. Puis nous y exposons le processus de sédentarisation des premiers hommes qui colonisèrent la vallée. Nous y analysons ensuite l'apparition et l'évolution de l'architecture monumentale, révélatrice de progrès techniques autant que du pouvoir. Enfin, nous y présentons le phénomène urbain dans la vallée afin de le caractériser. Dans la seconde partie, nous avons pour objet de rendre intelligible les principes de fonctionnement, entre eux, des éléments examinés dans la première partie, en plus des ouvrages d'infrastructure (chemins et canaux) identifiés le long de la vallée. Dans un premier temps nous démontrons l'existence d'une véritable continuité d'occupation dans le temps et l'espace des pôles urbains majeurs, en nous intéressant plus particulièrement aux modalités de leur évolution. Nous examinons ensuite le processus de mise en valeur mutuelle entre des éléments naturels sacralisés et l'architecture des sites cultuels. Dans un deuxième temps, nous étudions le rôle des réseaux dans l'organisation et l'appropriation de l'oasis de Moche par les sociétés précolombiennes. Il s'agit surtout de reconstituer et de comprendre les systèmes sous-jacents qui articulaient les réseaux de canaux d'irrigation, de chemins avec les réseaux d'agglomération. Nous présentons d'abord l'évolution du réseau hydraulique et de ses liens avec le pouvoir théocratique puis séculier. Nous examinons également le réseau de chemins et son adaptation dans le temps, inscrite dans l'espace, traduisant l'évolution d'enjeux économiques, politiques ou sociaux.
I Bouleversement climatique exceptionnel accompagné qui périodiquement s'abat sur la côte péruvienne. de fortes pluies et d'un réchauffement de la température

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Nous démontrons ensuite en quoi les différents modèles d'occupation de site qui se sont succédés ont répondu à des enjeux divers: du contrôle des chemins montagnards stratégiques, à celui, simultané, des voies maritimes et terrestres, en passant par l'administration de vastes aires agricoles par la maîtrise des réseaux d'irrigation. Il s'agit également d'analyser en quoi ces modèles laissent apparaître des hiérarchies distinctes selon les époques, entre les sites urbains, les routes et les canaux. Le nouveau modèle d'organisation de l'espace apporté par les Espagnols permet finalement de mieux saisir l'originalité du système précolombien autant que le traumatisme que constitua cette intrusion. En opposition au modèle d'aménagement du territoire antérieur, où l'urbanisation des versants était continue, complétée par un habitat paysan disséminé, dans la plaine agricole, en divorce également avec les modèles urbains organiques, intégrant une nature sacralisée, les Espagnols fondèrent pour eux-même une agglomération unique et pour l'ensemble des indigènes de la vallée, quatre « réductions », dans la plaine de la vallée. Ces réductions imposaient aux indiens une promiscuité inusitée entre le peuple et ses élites ainsi qu'un urbanisme géométrique, rigide et désacralisé.

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Chronologie de l'aménagement de la vallée du Moche Adaptation de la chronologie culturelle pour l'aire andine

Chronologie pour l'aire andine et la vallée du Notre proposition de Moche; d'après Rowe, Lurnbreras, Moseley chronologie pour la vallée du Moche et Chauchat. Horizon récent (Empire inca) Intermédiaire récent (Etats régionaux) Horizon moyen (Empire Wari)

Années 1533

Inca - Chimû
Chimû

Inca 1450 Intermédiaire récent 1000

Wari Mochica V Mochica III-IV

Période de transition 700 500 Intermédiaire ancien 300 100 Ap. J.-C. 0 Av. J.-C. 500 1400

Intermédiaire ancien (Développements régionaux)

Mochica I-II Gallinazo Formatif récent (Salinar) Formatif moyen (CupisniQue) Formatif ancien Pré-céramique récent

Formatif récent Formatifmoven Formatif ancien Pré-céramique récent (architecture élaborée) Sédentarisation

Période Formatif

1750

Archaïque

2500

Paijanien Période Lithique

Paijanien (Paléolithique)

5000 10000

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PREMIEREPARTIE: DE L'ESPACE NATUREL A L'ESPACE CONÇU

LE MILIEU, LES PREMIERS PEUPLEMENTS ET L'ARCHITECTURE MONUMENTALE

CHAPITRE I. INVENTAIRE RAISONNE:

Dans cette première partie, notre propos sera d'analyser les différentes composantes de cette alchimie formidable entre la nature, exigeante mais généreuse, de la vallée du Moche et la production spatiale de I'homme précolombien dont nous ne cessons, de nos jours, de découvrir les vestiges mais aussi d'en déplorer régulièrement d'irrémédiables pertes. À partir de la réalité contemporaine nous définirons notre périmètre d'étude et nous analyserons les caractéristiques actuelles de cet espace naturel en ce qui concerne le relief et le climat ainsi que la faune et la flore. En regard des constats actuels d'hyperconcentration urbaine, de désertification de la vallée, de pollution, nous mettrons en perspective le modèle d'aménagement précolombien qui ressort des restes encore visibles. Nous présenterons ensuite l'acteur et l'auteur de ces aménagements. Nous essayerons, en effet, de reconstituer ce que fut la genèse de l'installation des chasseurs-cueilleurs qui colonisèrent la vallée, en transposant par analogie le phénomène étudié très minutieusement par Claude Chauchat dans la vallée voisine du Chicama. Nous nous efforcerons de montrer ce que fut alors l'écrin naturel qui imposera ses contraintes et ses atouts aux premières implantations humaines dont les vestiges conservés par le désert nous laissent entrevoir des stratégies d'implantation d'emblée très élaborées. Enfin, nous tenterons de présenter l'action de I'homme précolombien en matière de conception de l'espace en constituant une sorte de glossaire du vocabulaire de l'architecture monumentale qui, dans une savante combinatoire, représente la quintessence de l'expression du pouvoir de chaque époque. Il nous a semblé pertinent de constituer cette grille de lecture première afin de faciliter dans le chapitre suivant l'analyse et l'interprétation du foisonnement des vestiges urbains précolombiens encore visibles.

Le milieu et les premiers peuplements

Le terrain de notre étude est une oasis dans le désert du Nord du Pérou. Il est aisé d'en définir les contours et d'en cerner les caractéristiques. Nous la situerons néanmoins tout d'abord dans le contexte de la côte septentrîonale. Puis nous analyserons les caractéristiques physiques très particulières de cet espace naturel.

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La côte septentrionale du Pérou

Le Pérou, pays d'Amérique du Sud situé sur la côte occidentale du continent, possède une géographie structurée en trois grands ensembles géomorphologiques parallèles à l'océan: la côte pacifique à l'ouest, la forêt amazonienne à l'est et entre les deux, la chaîne montagneuse des Andes. Ces trois grandes unités sont présentes du nord au sud du pays. La côte péruvienne constitue le ruban le plus étroit des trois et représente environ 12 % de la superficie du pays. C'est une uange qui varie entre 40 km et 150 km de large entre l'Océan et les contreforts andinsI Ce ruban désertique se déroule sur environ 2 000 km entre le Chili et l'Équateur et est traversé par 52 rios qui configurent autant de vallées-oasis. Le littoral des Andes centrales se caractérise par un désert particulièrement aride, une faune marine exceptionnelle et la faible hauteur de sa chaîne montagneuse. Cette combinaison unique alliée à la présence du courant froid de Humboldt a généré des oasis particulièrement fertiles ainsi qu'une réserve marine parmi les plus riches du monde. La chaîne côtière et les monts qui surplombent la mer sont en général de basse altitude, dépassant rarement les 500 m. C'est ainsi que le mont Chiputur, dans la vallée basse du rio Moche, avec ses I 153 m d'altitude fait figure d'exception. Le climat de la côte est caractérisé par la sécheresse et une pluviométrie qui se situe entre 0 mm et 50 mm de précipitations annuelles. La côte septentrionale du Pérou est située entre le quatrième et le neuvième degré de latitude sud entre les vallées du Tumbes au nord et du Santa au sud. Elle abrite 22 oasis ou vallées formées par 10 rios permanents et 12 rios saisonniers. L'alternance des cônes alluviaux fossiles et de plaines alluviales actives caractérise la partie méridionale de la côte nord. La partie active est constituée par les plaines alluviales des rivières actuelles. Les vallées commencent à la sortie des gorges d'étranglement, le long d'un lit alluvial généralement perpendiculaire au versant des Andes. Au bout de la chaîne montagneuse la vallée s'élargit en éventail et le lit devient un vaste cône alluvial encadré de massifs isolés. Pourtant, malgré cette forme caractéristique, il s'agit rarement de deltas mais plutôt de cônes deltaïques qui aboutissent à des baies abritées. Le climat subtropical tiède de la côte nord est dû à la présence du courant uoid d'Humboldt, qui transforme le désert chaud et ensoleillé en abaissant sa température à des niveaux plus bas que celles que l'on trouve sous ces latitudes dans d'autres parties du monde2. À la hauteur de la vallée du Santa, la moyenne annuelle dans le sud est de 20° C et celle de Tumbes dans l'extrême nord de 24° C. Les pluies sont rares et les précipitations se font sous la forme de fines bruines en saison hivernale mais uniquement jusqu'à la vallée du Chicama. Plus au nord, ce
Javier PULGAR Geografia del Peru: Universo SA 1981. P. 29. 2 Javier PULGAR. Ibid. P. 36.
I

Las ocho regiones

naturales

del Peru. Octava edici6n.

Lima.

Editorial

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crachin disparaît, mais certains étés, des pluies torrentielles liées à la présence cyclique du niflo, arrosent la région. La frange désertique de la côte septentrionale bénéficie de volumes d'eau, ruisselant des montagnes proches, et recueille les pluies qui tombent en altitude. Cependant, à cause de l'irrégularité de l'approvisionnement, certains cours d'eau peuvent être totalement secs entre juillet et octobre. D'autres ont un débit très variable et d'autres enfin maintiennent un débit important tout au long de l'année tels que le rio Moche. Cependant, durant la saison des pluies dans les Andes, entre février et mars, de fortes crues dont les cycles et l'amplitude varient d'année en année se produisent. Il arrive quelques fois, par siècle, une forte transformation climatique produisant sur la côte des pluies diluviennes qui engendrent de grandes inondations. Les crues très importantes des cours d'eau provoquent de nos jours des destructions très importantes des infrastructures modernes dans la vallée. Ce phénomène appelé nino se produit lorsque le courant froid de Rumbold qui longe normalement la côte pacifique du continent sud américain est déplacé par le courant chaud du Nino1. Ce courant possède une telle force qu'il peut repousser celui de Humboldt et avec lui toute la faune marine qui lui est liée. Le Nino revient constamment avec une virulence qui varie plus ou moins2. L'étude historique révèle un mode para-cyclique tous les 7 ou 10ans, pendant lequel le climat3 subit de fortes variations. Ce phénomène était bien connu des habitants précolombiens et les traces de son passage sont encore perceptibles dans les strates archéologiques4. Nous verrons que les principes d'aménagement précolombiens en tenaient compte. De sorte que les anciens Précolombiens tiraient les avantages de ces changements de climat épisodiques sans en subir les ravages dont souffre l'homme moderne.

La vallée du rio Moche

La vallée du Moche est située au nord du Pérou, entre les go et go 154 de latitude sud. Elle est localisée en plein désert entre les rios, Chicama à 35 km au nord et Viru à 40 km au sud. La vallée, elle-même, ne présente que deux zones de vie naturelle sur les cinq du bassin. Ces zones sont désignées différemment par 1'ONERN5, qui distingue le désert de piémont et le maquis désertique de piémont,

I César CA VIEDES, Peter W A YLEN. " El Nino y crecidas anuales en los dos dei Norte dei Peru ". Bulletin de l'Institut Français d'Etudes Andines. Tome XVI. N° 1. 1987. P.2. 2 César CA VIEDES, Peter WA YLEN. Ibid. P. 7. Pour le XXème siècle les années de passage du Nino sont. 1911, 1925,1926,1932,1933,1939,1941,1943,1953,1957,1965, 1972, 1973, 1977, 1978, 1983, 1998. 3 Juan MOGROBEJO, y los mega Ninos en el pasado prehispanico ". Cristobal MAKOWSKI. "Cajamarquilla ICOMOS. WI. Lima. 1999. P. 51. 4 Santiago UCEDA et al. "Investigaciones sobre la arquitectura y relieves policromos en la Huaca de la Luna". in. Moche propuesta y perspectivas. Trujillo. Universidad Nacional de la Libertad. 1994. P. 298. 5 OFICINA NACIONAL DE RECURSOS NATURALES. Inventario, evaluacion y usa racional de los recursos naturales de la costa: Cuenca deI rio Moche. Lima. ONERN. 1973. P. 54-57.

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