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Espaces publics paroles publiques au Maghreb et au Machrek

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 330
EAN13 : 9782296338456
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ESPACES PUBLICS, PAROLES PUBLIQUES AU MAGHREB ET AU MACHREK

Livres déjà parus dans la série EMA (Études sur le Monde Arabe) éditée et distribuée par la Maison de l'Orient

EMA 1

Politiques urbaines dans le monde arabe, table ronde CNRS tenue à Lyon du 17 au 20 novembre 1982, sous la direction de Jean MétraI et Georges Mutin, 1985. Terroirs et sociétés au Maghreb et au Moyen-Orient, séminaire IRMAC 1983-1984, table ronde franco-américaine CNRS/NSF tenue à Lyon en juin 1984, sous la direction de Byron Cannon, 1987. Urbanisation en Algérie: Blida, Joëlle Deluz-Labruyère, 1991. Bâtisseurs et bureaucrates. Ingénieurs et société au Maghreb et au Moyen-Orient, table ronde CNRS tenue à Lyon du 16 au 18 mars 1989, sous la direction d'Elisabeth Longuenesse, 1990. Reconstruire Beyrouth. Les paris sur le possible, table ronde tenue à Lyon du 27 au 29 novembre 1990, sous la direction de Nabil Beyhum, 1991.

EMA 2

EMA 3 EMA 4

EMA 5

@ 1997, Maison de l'Orient

Méditerranéen,

7 rue Raulin, F-69007 Lyon

ISBN:

2-903264-64-3

@ 1997, L'Harmattan.

7 rue de l'École Polytechnique, ISBN: 2-7384-5304-X

F-75005

Paris

Photo de couverture: Au marché de Beni-Mellal,

Maroc ; photo~D. Kapchan. de la Maison de l'Orient (dir. Thérèse Oziol),

La préparation de ce volume a été assurée par le service des publications maquette et mise en page réalisées par Nelly Kalaï.

ESPACES PUBLICS PAROLES PUBLIQUES
AU MAGHREB ET AU MACHREK
sous la direction d'Hannah Davis Taïeb, Rabia Bekkar, Jean-Claude David

Publié avec le concours du CNRS et du Plan Urbain (ministère de l'Équipement)

Maison de l'Orient méditerranéen 7 me Raulin 69007 Lyon Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris
L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

Avant propos

...

.........

7

Introduction, MÉTRAL, J. Reprendre et prendre la parole, aujourd'hui, dans les villes du monde arabo-musulman ............

9

PREMIÈRE

PARTIE:

SALLES DE RÉCEPTION AU MACHREK,

ENTRE PUBLIC ET PRIVÉ

DEPAULE, J.-Ch. A propos des salles de réception dans l'Orient arabe ............................................................. LAMBERT, J. Le magyal yéménite: parole, jeux et rôles dans l'espace social masculin. .. . . . . . . .. . . .. . .. . . . . .. . . . .. .. . .. . . .. . .. .

15
27

D AVID, J. -CI. et BAKER, F. Le bureau entre audience publique et
fonction technique, à Alep. . ... .... .. .. ... .. .. ... .... ..... . ... .. . .. .. . .. 51

DAZI-HENI, F. La prise de parole dans la dîwâniyya

au Koweit :
. 69

vécu socialet vie politique

."

DEUXIÈME

PARTIE:

HOMMES, FEMMES, TRANSFORMATIONS

DES ESPACES ORATOIRES

BEKKAR, R. Statut social des femmes, accès à l'espace et
à la parole publique. ... .. ... .... .. .... ... .... .... .. ..... ... ... .... .. .. ...
83

KAPCHAN, D. A. L'art oratoire des femmes marocaines sur la place du marché: tradition et transgression. . . . .. . .. . .. . . . . . .. . .. . .. . .. . .. . KOROSEC-SERFATY, P. Côtoiements, offenses et évitements: pratiques féminines juives des espaces publics au Maroc. . . . . . . . . . MILIANI, H.
«

91 111

Mots de passe et sujets de mise » : adresses et dédicaces
en Algérie. ................................ . . 119

dans la culture populaire

6

SOMMAIRE

TROISIÈME

PARTIE:

LIEUX DE LA PAROLE ET DE LA

CON1EST ATION POLmQUE

DAVID, J .-Cl. Paroles politiques non institutionnelles:
en marge ou au centre? ................................................ 135

FERJANI, C. Espace d'exclusion, espace de parole publique: témoignage sur une expérience de détenus politiques dans la Tunisie des années soixante-dix.. ..................................... HADJ ALI, S. L'islamisme dans la ville, espace urbain et contre-centralité MOUSSAOUl, A. Le Golfe: guerre symbolique et hallucination
sociale. ... ... . .. . ... ... ... .. ... ... .... .. .. ... .... . .... .... ... .... .. ... . .. ..

141 159

169

OSSMAN, S. La manifestation des sentiments: contre la guerre du Golfe au Maroc .......................................................

187

QUATRIÈME

PARTIE:

ESPACE ET IMAGINAIRE . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . 199 207 221

DAVIS T AÏEB, H. Raconter une histoire.

SLYOMOVICS, S. Mémoire collective des lieux: reconstruire des villages palestiniens d'avant 1948 WEBBER, S. J., DAVIS TAÏEB, H. Romancer le réel: histoires populaires racontées à Kélibia, Tunisie

BEYHUM, N. Rumeurs à Beyrouth GONZALEZ-QUIJANO,Y. A propos d'Une mémoire pour l'oubli de

231

Mahmoud Darwich
CONCLUSION
ANNEXE: Liste des auteurs

..................... 237
249
no.... ............ ....................... 254

AVANT-PROPOS

1

« C'est le langage qui fait de l'homme un animal politique », écrit Hannah Arendt dans La condition de ['homme moderne. L'action politique s'exerce généralement au moyen du langage, et, de façon plus fondamentale, «les mots justes trouvés au bon moment sont de l'action, quelle que soit l'information qu'ils peuvent communiquer. Seule la violence brutale est muette» 2. La parole peut prendre un sens politique quand elle s'exprime devant un groupe de personnes, même si ce groupe ne constitue ni une institution ni un rassemblement politique formel. Les historiens et les sociologues ont cherché à caractériser la parole dans toutes sortes de lieux publics urbains, aussi bien parmi les gens de pouvoir que parmi les «gens de rien» : «C'est un rêve, bien sûr; mais c'est aussi une conviction: approcher les lieux où la parole sur des affaires du temps s'est dite... » 3. Dans ce livre, nous avons souhaité montrer la pertinence de cette démarche pour une nouvelle approche du changement social et du politique dans les villes du monde arabe. Nous sommes allés à la recherche de formes de parole qui ne soient pas ouvertement politiques, qui ne correspondent pas directement aux idéologies explicites ni aux débats rationnels. Nous avons choisi des types de parole et de lieux publics qui aient valeur d'exemple. En fait, l'analyse conjointe des lieux et des formes de la parole est essentielle, car
1. Nous avons pu préparer la table ronde, Espaces publics, paroles publiques au Maghreb et au Machrek (Lyon, du 6 au 9 janvier 1994), et ce livre qui en publie les principaux résultats grâce à l'aide de plusieurs organismes: le PIR Villes du CNRS, la Wenner Gren Foundation for Anthropological Research, Ie Plan Urbain au ministère de l'Équipement, le ministère des Affaires étrangères, l'Université Lumière-Lyon 2, le CNRS. 2. Hannah Arendt, La condition de l'homme moderne, traduit de l'anglais par Georges Fradier, préface de Paul Ricœur, Paris, Calmann-Lévy, 1961 et 1983, (Titre original: The Human Condition), p. 10 et 35, 3. Arlette Farge, Dire et mal dire : l'opinion publique au XVIIIe siècle, Le Seuil, Paris, 1992, p. 9 et Il.

8

AVANT-PROPOS

la parole, même dans ses formes marginales, est toujours cadrée, encadrée, formalisée par un contexte qui est à la fois une limitation et une possibilité d'ouverture. Les textes choisis sont significatifs d'un statut particulier des mots, du langage et des espaces dans lesquels ils s'expriment. Il s'agit pour nous de proposer une manière d'aborder des questions complexes en passant par une méthodologie simple en apparence, qui part du concret, confrontant des lieux et des paroles. Les chapitres qui suivent proposent quatre entrées thématiques. Le premier chapitre concerne un type très formalisé de la parole publique,. celle des salles de réception, dont la définition de départ est spatiale. Le deuxième chapitre présente des recherches sur une question fondamentale du débat sur le public: son aspect sexué, « gendered », et les changements dans ce domaine 4. Dans le troisième chapitre, nous abordons directement le thème de la contestation politique. Dans le dernier chapitre, nous voulons faire ressortir l'importance d'une approche spatiale dans l'analyse des paroles de l'imaginaire: les mythes, les rumeurs, les poèmes, les contes de la mémoire. La progression ne correspond ni à un argumentaire ni à une tentative d'exhaustivité, mais plutôt à une ouverture vers des pistes de réflexion et de recherche sur l'articulation espace/parole. H. Davis Taïeb, R. Bekkar, J.-Cl. David

4. Les discussions sur les lieux de l'expression publique doivent prendre en compte la question de «gender», comme le souligne Michelle Perrot dans un texte sur les villes européennes: «Notons combien peu on réfléchit à la ville sous l'angle du rapport entre les hommes et les femmes. La ville pourtant est un espace sexué à tous les points de vue: travail, loisir, plaisir, sécurité, politique... Parce que les femmes, au XIxe siècle, sont exclues de la citoyenneté, on les voit peu dans les manifestations, les pubs ou les cafés. Bien d'autres lieux leur sont interdits. Les honnêtes femmes ne s'attardent pas dans la rue, sous peine de danger. La ville, la nuit, leur est hostile. Michelle Perrot, «La ville et ses faubourgs au XIxe siècle », Citoyenneté et urbanité, Jean Baudrillard et al., Éditions Esprit, Paris, 1991, p.66-67.

INTRODUCTION

REPRENDRE ET PRENDRE LA PAROLE
AUJOURD'HUI, DANS LES VILLES DU MONDE ARABO-MUSULMAN 1

En raison de la faiblesse des institutions municipales dans la ville arabo musulmane «.traditionnelle », on a mis en doute J'existence d'espaces publics où s'organiseraient des débats argumentés sur l'administration de la cité que l'on croyait livrée à 1'« arbitraire du Prince », contre lequel la seule alternative aurait été la révolte et l'insurrection. Mais n'a-t-on pas confondu « pouvoirs sur la ville et pouvoirs dans la ville» pour reprendre l'heureuse formule de J.-Ch. Depaule (1994) ? Dans la ville, les citadins (les plus éminents d'entre eux au moins) pris dans de multiples réseaux d'appartenance communautaire, lignagère, locale, confessionnelle, professionnelle n'auraient-ils pas eu la capacité, selon des dispositifs singuliers, d'organiser une gestion quasi autonome de leur cité (A. Raymond 1994) ?

1. Le présent ouvrage s'inscrit dans un parcours de recherche sur les espaces publics dans les villes arabes, engagé depuis 1991, sous la conduite de N. Beyhum et J.-Cl. David, avec le soutien du Plan Urbain, ministère de l'Équipement, dans le cadre de l'appel' d'offres «La construction sociale de l'urbanité et la gestion des espaces publics» (principales publications liées à ce programme: N. Beyhum et J.-Cl. David, 1994 et 1995). Les travaux précédents sur la recomposition des espaces publics centraux, à Alep où la gestion des changements semble négociée, et à Beyrouth où elle a fait imploser l'agglomération en des guerres qui s'enchaînèrent de 1975 à 1991, ont débouché sur une série d'interrogations largement débattues aujourd'hui. Voir le numéro spécial de Maghreb-Machrek (coordination de Jean-Charles Depaule), Monde arabe. Villes, pouvoirs et sociétés, n° 143, 1994.

10

INTRODUcnON

Dans cette ville, mosaïque de communautés, les espaces publics ne se

construiraient-ils pas « de l'intérieur », « par le bas », en marge du pouvoir
central, si ce n'est contre lui? Depuis la formation des États issus de la décomposition de l'Empire ottoman et de la décolonisation et dont les formes et la légitimité ne sont pas encore pleinement établies et reconnues, les espaces publics traditionnels, produits en partie par le communautaire, sont en recomposition. Les espaces publics contemporains peuvent-ils encore se définir hors des lieux où se rencontrent, se confrontent et s'affrontent l'État et la Société, où devraient se former la société civile et le lien civique? En ces années de changements économiques et sociaux àccélérés, les frontières entre sphère privée et sphère publique demeurent incertaines. Elles semblent encore procéder, moins de règles juridiques que de codes de civilités régissant toujours l'accessibilité et l'ajustement de différences communautaires. Dans cette mouvance, quelle est la part d'une citadinité « orientale» héritée? Quelle est la part d'une citadinité modernisée et revendiquée, même si elle est partiellement importée ou imposée d'Occident? Enfin les espaces publics, parce qu'ils sont lieux de rencontre négociée avec l'Autre, ne sont-ils pas espaces de paroles? R. Sennett rappelle que:
« Le centre urbain préindustriel était un lieu où les inconnus se parlaient ouvertement les uns aux autres, dans la rue aussi bien que dans les restaurants, cafés, boutiques et bâtiments publics. Il fallait bien plus que des impulsions de sociabilité pour pousser les individus à se parler les uns aux autres ... parler était le moyen le plus répandu pour se tenir informé... 2 »

Aujourd'hui, avec la multiplication de moyens d'information, R. Sennett constate: « la ville est tombée dans le silence» et selon lui, l'œil a remplacé la voix 3. Les villes du monde arabo-musulman où la révolution industrielle fut tardive et inaccomplie, où les moyens de communication sont souvent sous

contrôle, ne sont pas encore « tombées dans le silence ». Si elles ne peuvent
être librement bruyantes, elles savent toujours au moins rester bruissantes de mille voix. C'est pour analyser les rapports entre paroles publiques et espaces publics que H. Davis Taïeb a mobilisé les moyens et les chercheurs, dès

2. R. Sennett, 1995, p. 131-132. Voir aussi : A. Farge, Dire et mal dire..., Le Seuil, Paris, 1992 et Vivre dans la rue à Paris au 18e siècle, Gallimard, 1979. 3. R. Sennett, 1992.

INTRODUCTION

Il

1992, avec le concours de R. Bekkar et de J.-CL David, pour organiser une table ronde à Lyon, du 6 au 9 janvier 1994. Ces paroles publiques sont multiples: paroles de l'hospitalité et des sociabilités, paroles de la transgression et de la libération, paroles de la contrainte et de la répression, paroles de la protestation et de la revendication... Les espaces publics aussi sont multiples: la salle d'hôte, le bureau, le marché, la rue, la place... L'objectif était double. Géographes et anthropologues, sociologues et politologues, littéraires et linguistes croisent ici leurs points de vue pour mieux saisir la complexité des rapports: quelles paroles, en quels lieux? Pour quels acteurset avec quelle marge de liberté? Il convenait en effet de saisir aussi cette complexité, aux différents niveaux de ses manifestations et de son expression: depuis le plus matériellement et fonctionnellement inscrit dans l'espace urbain, jusqu'au niveau de l'imaginaire auquel nous introduit la parole plurielle et malheureuse du poète exilé 4. Il faut enfin souligner combien les textes ici présentés mettent en évidence la diversité des processus par lesquels les acteurs - individus et groupes sociaux - au Maghreb et au Machrek retravaillent, réélaborent constamment et conflictuellement les codes, les normes et les valeurs qui donnent sens au « vivre ensemble » de leur société. Puissent tous ces changements s'opérer sans trop de violence et sans fracture.
Jean MÉ1RAL Université Lumière-Lyon 2

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4. «En exil, le poème change de caractère, il tient lieu de place publique où l'on interroge les consciences. Comme nous n'avons plus .de public à qui nous adresser c'est le poème qui devient échange d'idées, entretien avec nos semblables sur les problèmes de survie ou de finalité politique... Poèmes en exil: autant de signaux lumineux, de fusées qu'on envoie dans le c:iel pour se faire comprendre dans l'obscurité»: Hans Sahl, Survivre est un métier, Austral, Paris, 1995, p. 281.

12

INTRODUCTION

RÉFÉRENCES BEYHUM,

BIBLIOGRAPHIQUES

N.,DAVID, J.-Cl., 1994,« Pour une problématique de l'espace

public au Moyen-Orient », Du privé au public: espaces et valeurs du politique au Proche-Orient, Les cahiers du CERMOC n° 8, p. 163-171. BEYHUM, N., DAVID, J.-Cl., «Du souk à la place, du citadin au citoyen: espaces publics dans les villes arabes au Moyen-Orient », Sciences sociales et phénomènes urbains dans le monde arabe, Colloque de Casablanca (novembre-décembre 1994), spus presse. DEPAULE, J.-Ch. (éd. sc.), 1994, Monde Arabe, villes, pouvoirs et sociétés, Monde Arabe Maghreb-Machrek n° 143, La documentation française, Paris. Espaces publics en villes, Annales de la Recherche Urbaine, 1992-1993, n° 57-58, Plan Urbain, Paris.
HANNOYER, J. (éd. sc.), 1994, Du privé au public: espaces et valeurs du politique au Proche Orient, Les cahiers du CERMOC n° 8, CERMOC, Beyrouth et Maison de l'Orient Méditerranéen, Lyon. JOSEPH, I. (éd. sc.), 1992, L'espace du Public, citadin, Édition recherches, Plan Urbain, Paris. les compétences du

JOSEPH, I. (éd. sc.), 1995, Prendre place. Espace public et culture dramatique, Colloque de Cerisy, Éditions recherches, Plan Urbain, Paris.

MÉTRAL, J., 1995, « Ordres urbains et cosmopolitismes en Méditerranée orientale », Prendre place. Espace public et culture dramatique, I. Joseph éd., Colloque de Cerisy, Éditions recherches, Plan Urbain, Paris. RAYMOND, A., 1994, « Le Caire traditionnel: une ville administrée par ses communautés? », MQnde Arabe, villes, pouvoirs et sociétés, Monde Arabe Maghreb-Machrek n° 143, La documentation française, Paris, p.9-16. SENNETT, R., 1992, La ville à vue d'œil, Plon, Paris.
SENNETT, R., 1995,
«

Espaces pacifiants », Prendre place. Espace public

et culture dramatique, I. Joseph éd., Colloque de Cerisy, Éditions recherches, Plan Urbain, Paris.

PREMIÈRE PARTIE

SALLES DE RÉCEPTION AU MACHREK
ENTRE PUBLIC ET PRIVÉ

A PROPOS DES SALLES DE RÉCEPTION DANS L'ORIENT ARABE

Jean-Charles DEPAULE

Qâ 'a, îwân, dîwân, dîwâniyya, majlis, mafraj, mudîf, madâfa... : ce sont, à l'intérieur ou à l'extérieur de la maison, des salles affectées de préférence ou exclusivement à la réception et à l'apparat. Les noms qui, d'un pays, d'une ville à l'autre, ont en arabe désigné, ou continuent de le faire, ces lieux de la vie sociale, masculine en particulier, renvoient tantôt à une notion spatiale assez vague, tantôt à une fonction pratique, tantôt à une idée de bienêtre, tantôt à leur fonction symbolique: l'hospitalité. Ces salles sont le plus souvent des éléments d'architecture à partir desquels l'espace domestique s'est organisé, et s'organise encore maintenant. Elles sont des lieux où s'expriment, à travers des formes plus ou moins strictes, amplifiées voire magnifiées, les modèles qui structurent profondément et durablement les façons d'habiter. Et elles représentent, ainsi que ce qui s'y dit, un enjeu de pouvoir. Des recherches menées au cours des quinze dernières années de façon convergente ont contribué à battre en brèche l'idée, encore largement répandue, selon laquelle dans le monde arabe (dans l'ensemble du monde arabe) une cour règlerait la composition de la maison traditionnelle. A la différence des habitations du Maghreb, celles du Proche-Orient ne possèdent pas toujours un tel espace découvert et central: il existe au Caire, depuis le Moyen Age, des immeubles collectifs à caractère économique, les rab', qui en sont dépourvus, comme le sont les « maisons-tours» des hauts-plateaux du Yémen. En outre lorsqu'elle existe, et même si elle assure la distribution intérieure, il est possible que la cour n'ordonne pas la configuration géométrique d'ensemble, dont au Caire l'irrégularité, plus notable qu'en Syrie, a souvent été soulignée. Au Maghreb, enfin, où elle est effectivement

16

J.-CH. DEPAULE

centrale, elle se combine avec une autre catégorie d'espace réglé: la « pièce en T », elle-même centrée (qui existe généralement dans la maison en plusieurs exemplaires). Il est désormais établi que, dans l'Orient arabe, l'espace de la maison est structuré à partir d'un élément construit majeur, qui possède sa propre distribution centrale. C'est la « salle », la qâ 'a des riches demeures cairotes du passé, qui, avec ses dépendances, forme un « appartement », capable,

comme l'écrit Jean-Claude Garcin, de « constituer un logementindépendant
ou une partie seulement d'une maison d'une famille, qu'on pourra d'ailleurs séparer un jour si les nécessités l'exigent» 1. C'est, à Damas et à Alep, une salle semblable, qu'accompagnent l'entité constituée par l'îwân, volume ouvert vers la cour par un des ses côtés, et les deux pièces qui l'encadrent, dont une qâ 'a 2. La maison apparaît plutôt comme résultant de l'addition, généralement progressive, d'unités bâties, et son organisation d'ensemble moins co'mme une configuration déterminée a priori, que comme une virtualité se réalisant, ou non, au gré de la construction des différentes parties. Et chaque unité principale est elle-même constituée à partir d'un « seuil» (intérieur à la pièce) et d'un « fond» qu'il dessert, c'est-à-dire un élément distributeur, qui est subalterne, et un espace principal (qui peut se dédoubler), qui est supérieur, «noble ». Cette distinction est matérialisée par les volumes, les dénivellations..., comme dans les habitations anciennes de Syrie ou d'Égypte, ou bien - c'est le cas au Yémen - elle est seulement marquée symboliquement, par exemple par le revêtement du sol 3. Espace « subalterne» / espace «noble »... En qualifiant de la sorte ces deux catégories nous ne nous cantonnons plus dans le strict domaine des formes architecturales. Nous avançons sur le terrain des pratiques habitantes: les rituels qui règlent les relations à autrui dans l'espace, et plus visiblement dans les situations où, comme c'est le cas dans les salles de réception, la vie sociale est mise en scène, se caractérisent par une hiérarchisation symbolique des lieux. Si, pour mieux comprendre de quelles évolutions - continuités ou ruptures - procèdent les usages actuels et les codes qui les sous-tendent, on essaie de saisir la façon dont autrefois les habitants utilisaient l'espace domestique, on dispose notamment pour cela de relations de voyage et de
1. J .-C. Garcin, p. 176. 2. 3. Habitat médiéval et histoire urbaine à Fustat et au Caire,

Cf J.-Cl. David, «L'îwân Cf J.-Ch. Depaule,

Tsaleq à Alep ». habités de l'Orient arabe ».

«Espaces

LES SALLES

DE RÉCEPTION

DANS L'ORIENT

ARABE

17

témoignages d'observateurs étrangers, pélerins, artistes, savants, diplomates ou commerçants, « touristes» et missionnaires divers. En ce qui. concerne l'étiquette et la hiérarchisation symbolique, qui nous intéressent ici, les auteurs de langue "anglaise sont les plus éclairants. Deux perc~ptions de l'espace nettement distinctes forment jusqu'à nos jours deux traditions: les auteurs anglais privilégient la hiérarchie des lieux, tandis que les Français semblent plus sensibles à la faible spécialisation fonctionnelle et à la distribution intérieure, qu'ils mettent en relation avec une vie familiale où la solitude est l'exception. Ces deux visions, si on les conjugue, permettent de construire un objet complexe, qu'il est possible de confronter à ce que nous apprennent, pour l'Europe, les historiens de la vie privée 4. Dès le XVIe siècle les voyageurs, en particulier les Français, notent la convertibilité des pièces qui ne sont pas spécialisées de façon fixe. Au cours de la journée, des «reconversions» et des réaffectations s'opèrent: les habitants rangent couvertures et coussins qui ont servi au coucher dans des niches et des placards ménagés dans l'épaisseur des murs; des plateaux et des tabourets volants sont utilisés pour les repas... On rencontre aussi dans les relations de voyage, mais un peu moins fréquemment, des considérations concernant le caractère collectif de l'existence quotidienne, dans les limites autorisées par le partage des sexes. Les auteurs de langue anglaise se concentrent sur la hiérarchisation de l'espace telle qu'elle s'exprime, d'une façon très manifeste, à l'intérieur des riches demeures, dans les salles de réception (mandara, qâ 'a égyptiennes; qâ'a et murabba' de Syrie) ou, d'une manière plus discrète, dans des lieux plus communs. Certes les auteurs français ne sont pas totalement insensibles à l'étiquette, ni à la manière dont elle s'inscrit dans l'architecture. On retiendra en particulier la formule de Clot Bey (1844) qui, à propos des qâ 'a du Caire,

parle de « cérémonial du divan» 5. Mais, sur ce thème, les auteurs de
langue anglaise nous fournissent davantage d'observations et, surtout, aboutissent progressivement à une « théorisation» et une systématisation. Il y avait eu les contributions de Blunt (fin XVI e s.) ou de Pococke (fin XVIIIe s.), et plus particulièrement celle de Maundrell à la fin du XVIIIe s., mais les textes véritablement fondateurs sont ceux de Russell, de Burckhardt et de Lane, références majeures auxquelles il convient d'ajouter l'orientaliste A. Von Kremer (1854) autrichien, il n'appartient donc pas à cette îwân des maisons de Damas, cette pièce « à trois tradition - qui décrit l'

4.

Cf J.-Ch. Depaule,

«Deux

regards,

deux traditions...».

5. A. B. Clot-Bey,

Aperçu...

II, p.28 et sq.

18

J.-CH.

DEPAULE

murs et une arcade ouverte donnant sur la cour intérieure» 6 et propose une analyse pénétrante de la notion de seuil (' ataba), en mettant en relation les pratiques, langagières en particulier, l'architecture et le décor. A. Russell note, à la fin du XVIIIe s., la différence physique et symbolique qui existe, dans les qâ 'a d'Alep, entre un « seuil» et une partie haute 7. Et il précise que les places d'honneur se trouvent dans les angles de celle-ci, la distance à laquelle les hôtes s'en approchent ou s'en éloignent correspondant à leur position hiérarchique. Burckhardt distingue à son tour (1817) les deux parties constitutives des pièces «où l'on s'asseoit» en Égypte: celle située près de la porte, où se tiennent les serviteurs, et l'autre dont le sol est surélevé - des matelas y sont disposés le long des murs. Se référant à la notion de sadr (littéralement: «poitrine»), il indique que la place d'honneur est au fond de cette partie supérieure et spécialement à l'angle situé à droite, selon le point de vue d'une personne s'avançant depuis la porte. C'est par rapport à cet angle que les membres de l'assistance prennent place selon leur rang 8. Opposant lui aussi le haut-bout, sadr, et les côtés, gem b-s,Lane, observateur des us et coutumes des Égyptiens du premier tiers du XIxe s., enrichit ce tableau: il détaille le parcours effectué par un visiteur depuis la porte de la rue, et la manière dont il se présente, dont il est accueilli, puis conduit jusqu'à la pièce où le maître de maison est assis. Sont indiquées les salutations et les formules convenues, les subtilités de l'étiquette, son expression dans l'espace, et le rituel du café et du tabac 9. William Rae Wilson (1827) complète cette analyse en soulignant l'importance - liée à l'évolution de l'architecture? - des fenêtres offrant aux meilleures places les meilleures vues sur l'extérieur 10. Les descriptions du « cérémonial du divan» ne mettent pas seulement en lumière l'étiquette régissant les situations les plus formelles et les lieux d'apparat. Elles contribuent à éclairer également les modèles qui sous-tendent, jusqu'aujourd'hui, les façons d'habiter quotidiennes, comme on peut le constater dans ce même ouvrage à propos des bureaux relevés par JeanClaude David à Alep, dans ceux, du moins, où la fonction « technique» ne prévaut pas. A partir de là, en combinant la lecture de ces textes avec celle des

6. La définition est de Guys, Un dervieh algérien en Syrie, p. 75. 7. 9. The Natural History of Aleppo, p. 27. Proverbs, p. 276. p. 203-205. p. 87-88. Manners and Customs..., 8. Arabic

10. Travels in Egypt...,

LES SALLES

DE RÉCEPTION

DANS L'ORIENT

ARABE

19

auteurs arabes et l'observation de situations contemporaines, il est possible de dégager une « logique du sadr» qui donne forme à la sociabilité et qualifie l'espace où elle s'exprime: un espace orienté et différencié, selon ce que le langage des mathématiques nommerait une relation d'ordre. Cette logique, qui est inscrite dans les corps, oppose ce à quoi l'on fait face, qui est «frontal» - nous disons «front» là où l'arabe en fait dit « poitrine» le sadr, à ce qu'on laisse de côté et ce à quoi on tourne le dos. Elle oppose également le haut et la périphérie au bas et au centre Il.

Elle fonctionne comme un code qui, parce qu'il est culturellement
partagé, rend possible une communication tacite. Celle-ci a sa rhétorique, ses ruses et ses lapsus. Le voyageur Ibn Battuta, dans une assemblée de deuil, paraît ignorer, volontairement ou non, cette logique: il va s'installer dans la zone la plus noble où personne ne l'a convié. Et il comprendra vite qu'il n'y est pas à sa place 12. A propos de l'Arabie, Doughty évoque une attitude symétrique et inverse que François Pouillon commente ainsi: « On apprécie que le sheikh le plus influent affecte de s'asseoir (...) là où se tiennent normalement les dépendants: subtilité de la mise en scène du pouvoir bédouin» 13.Il arrive également, dans les noces yéménites, que le maître de maison s'asseoie « dans la porte », là où l'on dépose ses chaussures, dans la partie la plus subalterne de la pièce, et non à la place d'h9nneur, celle qu'occupe le marié - comme si en cette occasion il était son serviteur et celui de ses hôtes. La tradition de langue anglaise s'est poursuivie. Deux anthropologues contemporains l'illustrent: le Suédois Thomas Gerholm pour le Yémen et Michael Gilsenanpour le Liban. L'étude de Manakha, un bourg du Djebel Haraz, par T. Gerholm qui met en lumière l'importance des trois lieux canoniques de la vie sociale masculine au Yémen, à savoir, comme l'indique son titre (Market, mosque and mafraj), le marché, la mosquée et le mafraj, est à cet égard exemplaire. L'essentiel de sa description du mafraj vaut pour Sanaa. Cette pièce, lorsqu'elle existe, est le lieu par excellence du maître de maison. Il y reçoit et y mâche le qât 14avec ses hôtes au cours d'une séance,

Il.

Cf

J.-Ch. Depaule.,~<E£paces p.394. Deserta, p. 339, n. 18. de l'arbuste

habités », p. 11-12 et 16-17.

12. Voyages, 13. Arabia 14. Les feuilles euphorisants.

catha

edulis

dont la mastication

a des effets

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nommée magyal, qui peut être quotidienne 15. Situé. au rez-de-chaussée, ouvrant sur un bassin, ou perché comme il l'est souvent sur la terrasse d'une maison-tour, un mafraj doit, d'une part, profiter des meilleures vues et de la meilleure orientation, et, d'autre part, offrir une certaine indépendance par rapport au reste de l'espace domestique (c'est ce que garantissent les cages d'escalier à la fois distributrices et séparatrices des hauts immeubles de la ville intra muros). Dans sa description d'une séance de qât, qui se déroule l'après-midi, T. Gerholm évoque, lui aussi, le jeu des préséances et des réajustements suscités par l'entrée successive des hôtes, jusqu'à l'ordre final qui, dit-il, reflète assez fidèlement un classement social et symbolique. Ce constat est proche de celui de Michael Gilsenan qui, à propos du majlis du nord du Liban, note: «Chacun y a sa place: un regard circulaire révèlera à des yeux avertis toute une échelle de classement dans les positions respectives qu'occupent les uns et les autres par rapport à l'invité ou aux visiteurs les plus importants» 16..Le décor et les objets eux mêmes indiquent une gradation

depuis la porte jusqu'à la « tête du lieu », râs al-makân.
A commencer par « l'art de la conversation », qu'analyse Jean Lambert dans ce même ouvrage, des « formes» modèlent, encadrent, en la ritualisant, cette convivialité inégalitaire, même si l'atmosphère d'une séance de qât peut être détendue, « chaude », et.n'exclut pas la moquerie.et l'auto-dérision (que souligne également la contribution de J. Lambert). Comme le relèvent T. Gerholm et She Weir 17,si aujourd'hui les valeurs sur lesquelles reposait l'organisation traditionnelle de la société yéménite sont profondément bouleversées, le caractère hiérarchique de la vie sociale et de son inscription dans l'espace ne s'efface pas. C'est ce que l'on vérifie a contrario dans des situations où une mise-enscène'formelle de soi s'impose moins: des garçons et des jeunes gens osent s'installer à des places que leurs aînés viennent de quitter, les corps se relâchent et les comportements se diverSifient comme lorsque, entre amis, on fait de la musique, on discute une affaire ou un travail en cours. On a alors tendance à s'installer sur le sol plus près du centre. Michael Gilsenan a observé au Liban des situations similaires 18.

15. Cf Jean Lambert, «Le magyal... 16. Recognizing 17. A ce propos Sanaa ». 18. Ibid., p. 183. Islam, p. 183. cf. F. Mermier,

». «De l'usage d'un concept: la citadinité à

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Des transformations ont brutalement affecté depuis quelques années et continuent d'affecter le Yémen, et l'on peut s'interroger sur les conséquences qu'elles ont sur le mafraj.Un des phénomènes les plus marquants des deux dernières décennies a été, en ce qui concerne l'espace domestique, l'entrée massive d'objets nouveaux et avec eux - et avec l'électricité - de tout un univers technique importé. Certains s'y intègrent sans heurt, d'autres sont soumis à des adaptations. Ils sont toujours l'expression d'un statut, et suscitent chez les hommes et les femmes une compétition. Est-ce à dire que des pratiques et des relations privilégiant traditionnellement le geste, la voix et le regard des personnes sont en train de faire place à la médiation, plus instrumentale, des objets, indices et marqueurs des différences économiques ou sociales renvoyant désormais à de complexes stratifications? Doit-on conclure à un «retournement », comme le fait M. Gilsenan au sujet du nord du Liban? Cet auteur décrit l'abandon du majlis, un espace capable de s'adapter à des situations diverses dont l'ameublement est extrêmement simple (des coussins, des matelas, des divans bas le long des murs), au profit du salon «rempli d'objets », où « tout scintille, tout renvoie des reflets ». Où tout« est sa propre surface, son apparence» 19. En fait, à Sanaa, dans la maison-tour, mais aussi dans les constructions récentes, la nouveauté se concentre dans certaines pièces, tandis que le mafraj subit des altérations moins profondes... ou moins visibles. Il est un territoire où une continuité est maintenue 20. Aujourd'hui l'usage du qât s'est généralisé et il constitue pour la plupart de ses consommateurs ce qu'on pourrait nommer par une alliance de mots « une nouvelle tradition ». Le qât est couramment mis en avant par eux comme un élément-clé de l'identité yéménite, symbole et médiation d'une culture et d'une sociabilité spécifiques, et un magyal apparaît souvent comme la célébration d'une « yéménité » dont les participants se représentent plus ou moins clairement qu'elle est menacée. Sans doute est-ce une réponse à l'inquiétude que suscite un monde devenu instable. Loin de perdre de son importance, l'institution du mafraj liée au qât semble se développer également. Les nouveaux types d'habitation comme les villas, que tout oppose à première vue aux hautes constructions traditionnelles, «doivent» comporter une telle salle, et sa largeur, naguère déterminée par la portée des poutres de bois, y est reproduite malgré l'usage actuel du béton armé 21.

19. Ibid., p.184-185. 20. Cf. J.-Ch. Depaule, «Dîwân, mafrag... ». 21. 'Cf. J.-Ch. Depaule, «Si l'on commence à tout changer... ».

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L'institution du magyal ne se limite pas à la sphère domestique au sein de laquelle le mafraj constitue un territoire qui est à sa façon «exterritorialisé » : elle a pénétré dans les administrations, dans les ministères - et l'on pourra comparer ce phénomène avec les bureaux syriens décrits par Jean-Claude David, « bureaux-salons» du commerce et de l'administration où l'on est reçu en audience. A Sanaa il arrive que fonctionnaires et hommes politiques y accueillent leurs hôtes l'après-midi pour une séance de qât. Le « cérémonial du divan» et les formes de relation qu'il implique investissent donc les lieux du pouvoir en y introduisant leur rituel et leur rythme (d'où le sentiment de temps perdu et d'inefficacité, évoqué par J.-Cl. David, qu'éprouve un demandeur non averti), ce qui concourt à les défonctionnaliser. Mais il arrive également, on va le voir, que, selon un mouvement inverse, le politique investisse les salles de réception, face à l'État ou contre lui (et l'État tente éventuellement de les investir).

Une « salle de réception» est toujours le lieu d'un pouvoir, au moins
symbolique, puisqu'elle est une source de prestige pour son propriétaire: comme le note Shaker Mustafa Salim à propos du mudif des marais du delta de l'Euphrate, on vient y « boire son café et écouter ses paroles ». Et lorsque le maître des lieux a été atteint dans son honneur, il «retourne ses cafetières» et ferme cette « maison des hôtes» jusqu'à ce que l'affront ait été lavé 22. Le mudif, dont la construction, en roseaux et troncs de palmier, est en soi un acte social codifié engageant le lignage, est un endroit sacré, un lieu de discussion politique, une cour de justice. Il accueille les cérémonies de mariage et de funérailles ainsi que les fêtes religieuses. Il est « la scène où sont en permanence dramatisés et renforcés le système des valeurs morales et l'ordre social» 23. C'est une «institution-clé ». Comme l'est, dans la steppe syrienne, la madâfa que Jean Hannoyer a étudiée et dont le nom

indique qu'elle est le « lieu de l'hospitalité» (le mot est dérivé du même
radical que mudîj) ; y compris l'hospitalité qui est due à l'étranger, et qui conjure, en prétendant l'ignorer, le danger représenté par celui qu'on accueille. Il s'agit d'un espace qui, à la frontière de l'extérieur et de l'intérieur, appartient à la maison, mais est indépendant de celle-ci - en cela on. peut le

22. Sh. M. Salim, Marsh Dwellers..., p. 75. Dans son récit, Les Arabes des marais, Wilfred Thesiger se réfère souvent au mudif. Son statut de voyageur-hôte lui vaut d'être un familier de ce lieu où il est accueilli et où fréquemment il dort. 23. Id., p. 80. A la lecture de Sh. M. Salim et de W. Thesiger, la hiérarchisation du mudif, qu'ils mentionnent l'un et l'autre, paraît être un peu différente de « la logique du sadr».

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rapprocher du mafraj yéménite posé sur le toit de la maison-tour ou installé comme un pavillon dans un jardin. On y sert le café : comme le mudîf, la madâfa s'identifie à cette boisson. Assurant la coexistence des groupes de la cité et la cohésion du groupe qui l'administre, il a un rôle médiateur. « Institution de la rencontre », la madâfa, où se négocient selon le code de l'honneur les affaires, ordinaires et extraordinaires, qui concernent les familles et les alliances, est un lieu politique. Comme l'est le mudif irakien ou la dîwâniyya koweitienne qu'analyse Fatiha Dazi-Héni dans ce même volume. Elle concurrence donc directement l'État, et celui-ci tente aujourd'hui de s'approprier ce territoire échappant à son contrôle ou, au moins, d'en changer le sens. Il implante des « équipements », bâtiments administratifs et autres, et contraint la madâfa, qui devient un espace « privé », au repli dans la sphère domestique. Jean Hannoyer a élargi sa réflexion en proposant une lecture d'une étude d'Abdel-Hakim Hasban portant sur Irbid, seconde ville de Jordanie 24. La multiplicationdes madâfa y va de pair avec les avancées de l'État, qui se renforce en s'appuyant largement sur des groupes lignagers, et avec celles de ses administrations. «De la base au sommet, écrit J. Hannoyer, se développe le clientélisme comme "forme marchande de l'hospitalité", suivant la belle formule d'I. Joseph» 25. On assiste donc à une instrumentalisation de la tradition, et même à une sorte d'inversion, puisque la madâfa, qui émanait du groupe (la tribu), doit désormais créer celui-ci en le mettant en scène. Dans cette évolution, la sociabilité qui naguère participait d'une culture de l'honneur est reprise dans des formes nouvelles de civilité. Le ciment du lignage tend à perdre de sa cohérence. A Irbid la multiplication des madâfa semble marquer la fin d'un ordre dont ce lieu traditionnel « était l'expression par excellence dans le domaine des sociabilités» 26. Cafés, clubs, bureaux se développent, comme ailleurs dans les villes de la région (on pense à l'Irak, au Yémen ou au Koweit). On peut supposer qu'ils échappent à la logique de la madâfa. Mais il ne semble pas que l'arbitrage de valeurs nouvelles, politiques, soit parvenu à se substituer à celui fondé sur la hiérarchie de l'honneur, qui prévalait naguère. On rapprochera ces observations de celles de Fatiha Dazi-Héni sur l'institution koweitienne de la dîwâniyya, dont le jeu de « maisons-mères» (dîwâniyya-s centrales) et de «succursales» (dîwâniyya-s apparentées) enrichit la notion de clientélisme précédemment évoquée. Fatiha Dazi-Héni
24. Cf. J. Hannoyer, «La madafa 25. Ibid, 26. Ibid, p. 124. p.125. à Irbîd (Jordanie) ».

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aboutit à des conclusions assez différentes de celles de J. Hannoyer. En effet, elle voit dans un tel lieu, coexistant ou alternant avec un cérémonial strict - et il est à ce titre encouragé par l'État en tant que territoire d'une identité nationale - la possibilité, depuis les années quatre-vingt, d'une parole ,qui se « démocratise ». D'une parole politique protégée par le caractère sacré de l'habitation que la Constitution garantit. D'une parole «publique» qui paradoxalement se déploieraitle mieux dans un espace « privé» ? L'espace et ses significations peuvent donc s'altérer, sans trop de bouleversements quand il s'agit du mafraj, et de façon apparemment plus radicale pour le mudif, qui, depuis la Première Guerre mondiale, est de plus en plus couramment construit en brique, et non en roseaux et troncs de palmier. Des types architecturaux ont disparu ou sont condamnés: la qâ 'a cairote ne subsiste que dans quelques vestiges du passé et la qâ 'a et l'îwân syriens sont devenus obsolètes, même si la «logique du sadr» qui s'y exprimait est vivace et continue d'être identifiable dans d'autres cadres. Il n'est pas' sûr que lorsque celle-ci est fortement contredite, par exemple dans le salon qui a succédé au majlis libanais, il n'en survive pas quelque chose. En effet cette « spatialité » semble faire partie des traits durables des façons d'habiter de l'Orient arabe, sur lesquels le changement a moins aisément prise que sur d'autres. Comme on l'a vu pour l'Irak, le Koweit et la Syrie - trois cas où, c'est notable, les stratégies lignagères-familiales sont actives - il arrive aussi que le lieu se multiplie et que l'institution se développe, tandis que sa fonction (ainsi que sa localisation) évolue, se déplace, selon un mouvement qui participe, diversement selon les pays, des recompositions de l'espace social, de la redistribution des pouvoirs et qui concourt à la reformulation du politique.
CNRS, IREMAM

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