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Esquisses de l'histoire russe du 20ème siècle

De
208 pages
Dans ce livre sont présentés de larges extraits des archives de Pavel Konovalov et elles sont utilisées en tant que témoignages de certains faits et controverses qui ont marqué l'histoire de la Russie de la première moitié du vingtième siècle. Ces témoignages reflètent la perception des épisodes sociaux et économiques par un membre du parti communiste, une personne singulière et en rien exceptionnelle.
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«:>L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-7999-9 EAN:9782747579995

Aperçu de mémoires

ESQUISSES DE L'HISTOIRE ,RUSSE DU ,
20eme SIECLE

Collection « L'esprit économique

»

fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technolo~iques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux eVou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

IRINA PEAUCELLE

PAVEL KONOV ALOV

Aperçu de mémoires

ESQUISSES DE L'HISTOIRE ,RUSSE DU ,
20eme SIECLE

INNOV

AL

21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan 1053 Kossuth K6nyvesbolt Budapest L. u. 14-16

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

AVANT

PROPOS

Pavel Konovalov (1901 - 1987) est un citoyen russe et soviétique. Il nous a laissé plusieurs cahiers de notes, rédigées entre 1970 et 1983 et un livre biographique «Histoire d'une vie ». Tous ces manuscrits sont en russe. Dans ce livre je présente des larges extraits de ces archives et je les utilise en tant que témoignages de certains faits et controverses qui ont marqué l'histoire de la Russie de la première moitié du XXème siècle. Ces témoignages reflètent la perception des épisodes sociaux et économiques par un membre du parti communiste, une personne singulière et en rien exceptionnelle. Les manuscrits contiennent des descriptions ethnographiques riches pour rendre compte des natures de la division du travail, des motivations et des aspirations des gens du peuple. Elles permettent par la même occasion de préciser les champs d'action à l'ère révolutionnaire d'une personne, dont les grands-parents étaient serfs. Pavel Konovalov n'est pas seulement un témoin observateur, il est aussi une cheville ouvrière de l'action. De l'ensemble des matériaux des Mémoires à notre disposition, je retiens ceux qui annoncent les cinq thèmes de cet ouvrage. Trois de ces thèmes sont en rapport avec l'économie sociale: l'économie paysanne, l'apprentissage et le rôle social d'une entreprise, l'éducation et la croissance, deux autres concernent les problèmes politiques. Ainsi, certaines de ses pages incitent à revenir sur la discussion, bien connue des spécialistes, de la fonction des syndicats entre Trotski, Lénine et Boukharine. Un autre thème découle de l'expertise de Pavel Konovalov à proprement parler: le militantisme au quotidien et l'organisation du travail par les ingénieurs communistes pen-

dant la Grande Guerre Patriotique de 1941-1945. Tous les faits qui étaient le vécu de Pavel sont relatés dans ses manuscrits avec beaucoup d'attention et de passion. Dans la première partie de ce livre est présenté Pavel Konovalov, l'auteur des témoignages, où, au-delà de la chronique biographique et de la liste des positions qu'il occupe durant sa vie pouvant signifier le degré de sa réussite économique et sociale, il est question d'analyser sur son cas le développement psychologique et social d'une personnalité type, insérée dans le contexte historique d'une société en mutation. A partir de la deuxième partie sont successivement présentées les quatre esquisses socio-historiques de la Russie des années 1900 - 1955. Pour chacune d'elles, est exposé l'arrière-plan empirique et philosophique présent au moment de la rédaction des notes par Pavel Konovalov, et pour certaines les évolutions récentes. Parmi les prédécesseurs de grand renom on peut mentionner Tougan-Baranovsky avec son ouvrage magistral Fabrique russe où il a été montré la di"ersité des pratiques des entreprises russes à la veille du XXemesiècle et la variété des réponses qu'elles apportaient aux changements sociaux, juridiques et politiques. Ptusieurs modèles productifs coexistaient: grande entreprise d'Etat (non capitaliste, puisque les serfs formaient la main-d'œuvre) et production industrielle dans les artels qui, d'une part, constituaient un système de production capitaliste de grande échelle à domicile, et d'autre part, un système de petites entreprises de sous-traitance de type coopérative. Le grand théoricien de la société solidaire, basée sur la coopération, fut l'économiste Alexandre Tchayanov. Avec d'autres spécialistes de l'agriculture, A.Tchelintsev, B.Bruckus, N.Kondratiev, il s'est retrouvé sur le deyant de la scène intellectuelle et politique russe au début du XXemesiècle. Ces spécialistes ont utilisé les enquêtes budgétaires pour des analyses microéconomiques de comportement des paysans, ils ont élaboré des théories de l'exploitation familiale, où l'on trouvait à la fois l'autoconsommation, le travail salarié et le travail familial, l'artisanat, les formes diverses d'échange avec le troc, entre autres. Le tableau de l'époque révolutionnaire serait incomplet sans références à la psychologie sociale russe, représentée par L. Vygotsky. Ce chercheur analysait l'ontogenèse de la personnalité, la psychologie de l'enfance et la transformation du psychisme collectif à la suite des bouleversements radicaux dans la sphère sociale. Il a beaucoup influencé la pédagogie soviétique en l'orientant vers « l'éducation développante ». Par ailleurs, la pédagogie non8

violente, humanitaire et socio-individualitaire a été créée à partir des enseignements de A. Makarenko qui a donné lieu à l' « école socialisation ». Puisque les théoriciens cités précédemment et l'auteur des notes évoluaient dans la même société et avaient accès aux mêmes sources d'information, il est intéressant de confronter leurs termes. Il n'est pas exclu que les écrits des théoriciens aient influencé les perceptions de certains faits qu'en eut Pavel Konovalov, les notes de ce dernier ne sont pas des thèses académiques et ne regorgent pas de références. Certains passages de son œuvre seraient en quelque sorte les témoignages à partir des études empiriques savantes et des témoignages littéraires. Néanmoins cet exercice, d'opposer plusieurs points de vus, reste très pertinent car Pavel Konovalov n'est pas un simple observateur, mais un acteur des événements qu'il décrit et commente. Lui, par l'analyse de lui-même et de son monde, représente ce que Heidegger appelle «ultime débat» puisqu'il est le pont et le lieu de rencontre des représentations des gens, des Soviétiques anonymes qui ne pourraient sinon jamais se rencontrer. Ce livre est écrit à deux voix et orchestré par Pierre Alary, Cathérine Bluchetin, Joëlle Ciccini, Dominique Lévy, Charlotte Labalette, Françoise Margeridon, Dimitri Peaucelle, Paul-Olivier Serrentino, Philippe Roguet. Grand merci à vous, chers amies et amis, nos premiers lecteurs, critiques et compagnons.

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PREMIÈRE PARTIE
ONTOGENÈSE DE lA PERSONNALITÉ

LA NOTION

DE PERSONNALITÉ

Choisissant d'analyser la personnalité de Pavel Konovalov, je pense tout d'abord à une personne bien concrète, avec son nom, son histoire, ses amis et ses activités professionnelles et militantes. En même temps, la notion de « personnalité» étant polysémantique, je comprends la sienne non seulement en tant qu'unité de traits individuels et de rôles sociaux, mais aussi en tant que propriété sociale, c'est-à-dire comme un ensemble de caractéristiques sociétales intégré dans cette personne. Ces traits sont formés dans le processus d'interactions proximales et distantes entre elle, la personne concrète, avec d'autres personnes et font d'elle le sujet de formation, de travail, et de coopération. Ce deuxième aspect de la notion de « personnalité » est spécialement important pour une chronique sociale et historique. Pavel Konovalov ne nous intéresse pas en tant que lui-même, mais comme « fractal» d'une classe, d'un groupe politique ou professionnel, qui est une unité autoreproductible d'un ensemble sociétal. Cette approche est propre à la psychologie sociale inaugurée par Lev Vygotsky, pour qui les processus intrapsychologiques d'un indiv4!~ se forment à partir des processus interpsychologiques, c'est4-dire interpersonnels et sociaux. Ce mécanisme du développement de la psyché fonctionne à travers l'assimilation par l'individu dans son activité des artefacts culturels et sociaux, formés historiquement. Puis les formes d'activités et les systèmes de signaux assimilés se transforment en processus intérieurs de la personnalité. Ainsi l'extérieur, par rapport à l'individu, et sa nature intérieure se retrouvent liés historiquement et fonctionnellement. Pourtant, la société et la personnalité ne sont pas identiques, quotidiennement elles se trouvent en opposition l'une à l'autre. La société se fait sentir comme contrainte de l'activité individuelle, et tout ce qui est personnel apparaît comme spécifique, différenciant une personne des autres. Le processus de socialisation est à double sens: l'individu assimile les standards de

conscience sociale donnée, à l'opposé, certaines idées de l'individu deviennent l'apanage de son entourage et parfois de tout le monde. Dans ces pratiques la conscience individuelle s'oppose à la conscience collective. De cette opposition naît le potentiel (une force) qui permet la différenciation des effets d'action des personnes quasi-identiques jusque-là et leur positionnement dans la société. C'est le lien entre la mise en évidence des causes déterminantes de la conscience et les causes explicatives de l'action qui est intéressant d'établir pour esquisser le fragment de I'histoire de la société soviétique. La psychologie sociale nous enseigne de commencer par comprendre dans quelle mesure le personnage, Pavel Konovalov avec ses activités, est le représentant de forces sociales de l'époque révolutionnaire et des grandes guerres du siècle dernier. Puis il faut essayer d'établir comment ses propres traits de caractère (audace ou impertinence, comme il le dit) parviennent à mobiliser des références sociales, fortement hétérogènes, incarnées dans sa conscience, qui lui permettent d'agir dans un sens précis. Cette audace est-elle une contradiction des déterminismes sur sa destinée? Est-ce que la vie du personnage, de même que des populations entières, aurait pu emprunter un autre sentier d'évolution?

CURRICULUM VITAE DE PAVEL KONOVALOV Pavel Konovalov est né à Saint-Pétersbourgl avec le XXème siècle, le 6 janvier 1901, dans la famille d'artisans tailleurs. Il a deux sœurs cadettes. De six à treize ans il fait ses études primaires et secondaires à Saint-Pétersbourg. En 1909 son père quitte la famille: entre cette date et 1917, Pavel et ses sœurs sont élevés par leur mère et leur oncle. A dix-huit ans Pavel Konovalov devient instituteur dans une école rurale et adhère au parti communiste (bolchevique). Entre 1920 et 1928 il est soldat puis officier de l'Armée Rouge, instructe}lr du parti. De 1928 à 1934 il est étudiant et doctorant de l'Ecole d'ingénieurs de Leningrad, à la faculté de construction. Entre 1934 et 1939 P. Konovalov travaille à Vladivostok, où il est ingénieur du Génie,
1 Saint-Pétersbourg est fondé en 1703 par Pierre le Grand à l'embouchure de la Néva et devient la capitale de toutes les Russies. En 1914, pendant la guerre contre l'Allemagne, la ville est renommée Pétrograd; le mot allemand « bourg» est remplacé par le mot russe « grad». En 1924 la ville change son nom en faveur de Lénine devenant Leningrad. Enfin en 1991 elle reprend son nom initial- Saint-Pétersbourg. 14

en tant que lieutenant-colonel. A la fin de sa caIlière professionnelle, entre 1940 et 1955 il est professeur à l'Ecole d'ingénieur de construction de Leningrad. Il est vétéran de deux guerres (civile 1918-1924 et patriotique 1941-1945), militaire de carrière dans l'Armée Rouge puis de l'Armée Soviétique. De 1956 jusqu'à la fin de sa vie en 1987 Pavel Konovalov est conférencier bénévole de la politique internationale. Durant ces années il rédige plusieurs volumes de ses mémoires et des journaux intimes. Pendant quelques temps il assume la présidence du comité des « vieux communistes» de Leningrad.

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Au cœur de Saint-Pétersbourg. La forteresse Pierre et Paul

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L'ENVIRONNEMENT

PROXIMAL

De ses origines nous savons beaucoup de choses, Pavel Konovalov revient régulièrement sur ce sujet dans ses mémoires. Mes grands parents et mes parents étaient tous des analphabètes. Le grand père Artemïi à la place de son nom, dans les cas exceptionnels, mettait une croix. Mon père a fréquenté l'école pendant six mois complets, quand à ma mère, son instruction s'est réduite à trois semaines. Tous les deux étaient mis en apprentissage en couture chez le même patron d'atelier. Il est superflu de chercher quelconque notion de culture applicable à mes parents, de même qu'à leur entourage. Et pourtant l'intelligence naturelle leur a permis d'apprendre à lire, compter et écrire. Le manque de culture élémentaire se manifestait entre autres par lefait que nous lampions nos repas

consistant en soupes ou bouillies dans le même calice.
Personne de nous n'imaginait de choses telles que draps de lit ou taies d'oreiller. Nous dormions sur les sacs empaillés de panure, ramenée de chez le marchand d'œufs. Nous vivions pauvrement et dans la saleté. A Saint-Pétersbourg, dans notre appartement de deux pièces-cuisine, situé au rez-de-chaussée d'un immeuble récemment construit, nous séchions par nos respirations les murs et les papiers peints chargés d'eau. A part nous, y vivaient une quantité d'insectes: punaises, puces, cafards et autres. Ma mère recherchant les poux dans ma tête et ma chemise, disait: « Couvert comme tu es de ces parasites, tu seras soit riche, soit mendiant ». Mes parents étaient de natures différentes. Si mon père était sociable et ne croyait ni en dieu ni en diable, la mère était silencieuse, sévère avec tout le monde et pieuse. Elle considérait que la dureté dans les rapports avec les enfants était indispensable. La fustigation, les claques, les gifles et les taloches pour la moindre faute étaient mon quotidien. Une tache sur la chemise ou le pantalon, ou, dieu me garde, casser une tasse ou une soucoupe, et je n'échappais pas à la fustigation avec une courroie de la machine à coudre... La vie ne nous gâtait pas! Bien que mes parents aient été propriétaires d'un atelier de couture, spécialistes pouvant tailler les manteaux, les tailleurs et les jupes de femmes nous vivions très, très pauvrement. Certains jours nous ne mangions que du pain et mes parents ne savaient jamais à l'avance s'ils en auraient pour le lendemain... Il faut préciser que la pelleterie était un métier saisonnier. Les commandes pour la couture arrivaient

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au printemps: avril, mai et mi-juin, puis elles cessaient pendant tout l'été. Ainsi toute lafamille se déplaçait vers le village natal de mon père. On rentrait à Pétersbourg vers octobre, saison de travail qui durait jusqu'à Noël, suivie d'une nouvelle saison morte jusqu'aux Pâques. J'écris ceci guère pour dramatiser mes conditions de vie: On vivait encore bien pis ailleurs!

LES TRAITS CARACTÈRE

ENDOGÈNES

ET EXOGÈNES

DU

Cette énumération des facteurs proximaux déterminants le potentiel humain et culturel, même si certains pouvaient être pondérés par des valeurs maximales, ne laisse pas envisager la rupture avec le cadre du groupe social qui forme la personnalité de Pavel Konovalov, et même devrait le priver de la moindre chance de s'en sortir. Mais, premièrement, Pavel n'atteint pas, loin de là, les valeurs maximales des crans culturels que son groupe lui offre, il ne s'engage pas dans la couture pour suivre le pas de ses parents, ni dans la photographie, ni dans le cinéma, bien qu'entouré par des artisans autodidactes, comme nous le verrons dans les pages de ce livre. Il pourrait dans d'autres circonstances progresser à partir de telles bases vers le milieu artiste des nouveaux arts. En effet, les œuvres issues de sa génération d'enthousiastes1 continuent de nous servir de norme et de nous passionner. Deuxièmement, la vie de Pavel Konovalov contient d'autres valeurs de vérité, elles aussi socialement déterminées. Lui se trouve sur le terrain où deux dynamiques de développement s'exercent, celle qui a lieu dans les couches aristocratiques pour conserver les positions dominantes sur la vie économique, politique et artistique, et celle qui est introduite par le développement du progrès technique et scientifique dans les industries nouvelles, qui ne trouve pas de talents créateurs en nombre suffisant parmi les représentants de la première catégorie de gens érudits. Pavel Konovalov profite au maximum de ses talents « héréditaires », de narrateur en particulier, dans la voie

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Par exemple,le cinémasoviétiquedes années vingt-trente est représentépar

les œuvres monumentales, telles que: « Le cuirassé Potemkine}) de Sergueï Eisenstein, 1925, « La mère}) Vsevolod Poudovkine, 1926, « L'homme à la caméra}) Dzuga Vertov, 1929, « La terre}) Alexandre Dovjenko, 1930 et autres. 18

qui s'est ouverte à tous, avec la généralisation de l'enseignement, et ce, justement au moment où il cherchait sa propre voie. En ce temps prérévolutionnaire il y avait plusieurs !fpes d'instruction secondaire. L'un d'entre eux était le gymnase. Çe système d'instruction, est apparu en Russie au début du XJ}('me siècle et s'adressait aux enfants de la noblesse et des propriétaires fonciers. Les programmes du gymnase avaient davantage une orientation linguistique et ne dispensaient presque pas de cours de sciences naturelles. Le gymnase débouchait directement sur. l'université et était protégé par toute une série de règles, de traditions, et plus particulièrement par le prix de l'enseignement, faisant ainsi barrage aux enfants de «petite condition ». Cependant, la vie avait ses propres exigences. Le développement du capitalisme en Russie demandait une plus grande quantité de gens compétents, non seulement compétents, mais encore avec une bonne préparation mathématique, avec du savoir-faire, de la compréhension en sciences naturelles, et avec des connaissances en comptabilité. Alors, on a ouvert beaucoup d'écoles appelées « réelles» et commerciales. Les écoles «réelles» avaient la même durée d'enseignement que le gymnase. A la sorti de l'école «réelle» on pouvait, par exemple, occuper le poste de fonctionnaire du département postal mais aussi avoir accès aux examens pour entrer dans les écoles techniques supérieures. On peut dire qu'à talent égal, les personnes instruites, comme Pavel Konovalov qui dispose de plus de soutien social de la part de la classe ouvrière naissante, prennent l'avantage. Et puis aussi, la personne la mieux préparée à occuper la position, ne serait-ce que parce que ceux de son groupe ne sont pas prêts du tout à la prendre, accordée à l'idéologie et à la demande des classes révolutionnaires (ici du point de vue de la révolution technologique), prend l'avantage. En 1918, le moment le plus difficile pour la jeune révolution à cause de la guerre civile, désœuvré et affamé Pavel Konovalov, avec comme bagage huit ans d'études, devient instituteur dans des circonstances parfaitement extraordinair~s. Il écrit: J'ai reçu les recommandations suivantes: « Ecoute, Pavel, le pouvoir soviétique t'établit comme instituteur. Sans le pouvoir Soviétique tu ne serais jamais professeur. Toutes les maîtresses ici sont des filles de popes, elles sont passées par les gymnases et les séminaires. Encore heureux, qu'elles apprennent aux enfants à lire et à écrire! Nous avons besoin que les professeurs nous aident à créer des comités pour les pauvres, à
I Gymnase en Russie

- correspond

au lycée ou collège en France.

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réaliser le prélèvement des denrées agricoles, à lutter avec les déserteurs et ceux qui esquivent le service dans l'Armée Rouge, à lire et expliquer aux villageois ce qui est écrit dans la « Pravda », les « Izvestia» et « Pauvreté» >l Son certificat de fin d'études dans l'école « réelle» suffisait également pour changer son statut social. Et il écrit dans ses mémoires: A dix-huit ans je me trouvais déjà, selon la règle rurale, en âge de chercher une compagne pour la vie. J'ai compris qu'ici, dans le village, ni les garçons ni les filles ne se faisaient d'illusions pour ce qui était de former un couple à leur convenance, susceptible de transgresser la règle « d'égalité» entre les conjoints. L'expression « il/elle n'est pas son égal» expliquait tout. C'était une vraie stratification sociale librement consentie. Du point de vue des habitants du village, j'étais pauvre. Je n'avais ni lot de terre ni bétail. En partant de ce principe, je n'étais égal à aucune des filles du village. Mais j'avais de l'éducation et ceci changeait tout! J'étais même le plus instruit. e'est pourquoi la rumeur publique décida que j'étais « l'égal» de la fille du gros bonnet rural Kirill Sokolov, prénommée Annouchka. Elle était en effet la plus érudite non seulement des femmes, mais, après moi, de tout le village. En se basant sur l'opinion générale, comme si « la voix du peuple était la voix de Dieu », elle, c'est-à-dire Annouchka, décida que nous avions été créés l'un pour l'autre. Nous avions des sentiments réciproques tendres et le simple fait de faire quelques pas en se tenant par la main ou de nous asseoir côte à côte sur les rondins de bois dans la rue ou bien encore dans le jardin de la maison de son père suffisait à notre bonheur. Troisièmement, Pavel Konovalov se retrouve dans la grande révolution sociale sans vraiment la voir venir, apprenant avec un l\lois de retard les évènements d'Octobre à Petrograd. A la fin du mois de novembre 1917 la rumeur commença à circuler dans le village sur la prise du pouvoir à Petrograd par les bolcheviks, sur la famine qui atteignait la ville et sur les citadins qui fuyaient massivement ces dangers. Les premiers renseignements sur les bolcheviks me venaient des récits que nous rapportaient de Petrograd les soldats en 1915-1916 et des articles du journal de rue que lisait ma mère, « Le feuillet de Pétrograd ». Elle lisait la série interminable des épisodes d'une certaine princesse Bevoutova, mais il y avait aussi des intrigues plus réelles, celles des actions d' « espionnage» des bolche1 Les titres des journaux russes: Vérité, Nouvelles et Pauvreté.

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