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ÉTUDIANTS

RUSSES EN ALLEMAGNE 1900-1914

Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe

Du même auteur:

-Marxistes russes et social-démocratie allemande, 1898-

1904, Paris, Maspero, 1977.

-

-L'Internationale et l'Autre: les relations inter-ethniques dans la n° Internationale, Paris, Arcantère, 1987.

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4490-3

COLLECTION«

CHEMINS

DE LA MÉMOIRE»

Claudie

WEILL

ÉTUDIANTS RUSSES EN ALLEMAGNE 1900-1914
Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Liste des abréviations
BDIC BSI Bund FRA GLA IIRS lOS KZO NSW OZK
PCR (b) PCUS POSDR PPS PSD PSR RDA RFA RSFSR SDKPiL SDN SPD UEAE ZET ZMS ZStAM ZStAP Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Nanterre Bureau Socialiste International Ligue générale ouvrière juive (social-démocrate) Fédération révolutionnaire arménienne (parti dasnak) Generallandesarchiv, Karlsruhe Institut international d'histoire sociale, Amsterdam Internationale Ouvrière et Socialiste Komitet zagranitnykh organizacij (Comité des organisations à l'étranger, social-démocrate) Niedersachsisches Staatsarchiv in Wolfenbüttel Oblastnyj zagranitnyj Komitet (Comité régional à l'étranger, socialiste révolutionnaire) Parti communiste russe (bolchevik) Parti communiste de l'Union soviétique Parti ouvrier social-démocrate de Russie Parti socialiste polonais voir SDKPiL Parti socialiste révolutionnaire République démocratique allemande République fédérale d'Allemagne République socialiste fédérative des soviets de Russie Social-démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie Société des Nations Parti social-démocrate allemand Union des étudiants arméniens ~'Europe (dasnak) Union de la jeunesse polonaise Union de la jeunesse socialiste (polonaise) Zentrales Staatsarchiv Merseburg Zentrales Staatsarchiv Potsdam

A Claude

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest

- Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires.

- Louis
Quint

PEROUAS,

Une religion des Limousins? Approches historiques.

- Henri SACCID, La guerre de Trente ans, Tome I : L'ombre de Charles

- Tome

II : L'Empire supplicié

- Tome

III : La guerre des Cardinaux.

- Christine POLE1TO, Art et pouvoir à l'âge baroque. - Alain ROUX, Le Shangaïouvrierdes années Trente, coolies, gangsters et syndicalistes. - Elisabeth TU1TLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise, 1647-1649. - Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XV///ème et XIXème siècles.

- Sabine
1944

ZEITOUN,

L'oeuvre

de secours »

aux enfants juifs

(O. S.E.) sous

l'Occupation

en France.

- Michel PIGENET,
- Mai
1945)

Les « Fabiens

des barricades aufront (Septembre

- Robert

MECHERINI, Une entreprise de Marseille "sous gestion ouvrière", 1944-1948. - Maurice LESCURE, Madame Hamelin. Merveilleux et turbulence Fortunée (1776-1851). - Véronique MOLINARI, Le vote des femmes et la première Guerre mondiale en Angleterre. -Rémi ADAM, Histoire des soldats russes en France (1915-1920 )-Les damnés de la guerre-GuyTASSIN, Un village du Nord avant/amine. Chronique d'Edouard P/ERCHON, curé d'Haveluy au X/Xe siècle - Odette HARDY -HEMERY, L'enversd'unefusillade Fourmies, 1ernzai 1891.

Introduction
Expérience de l'altérité et de la ressemblance, les migrations étudiantes et, plus largement, intellectuelles donnent, à leur manière, une réponse à cette interrogation qui traverse toute l'histoire politique et culturelle de la Russie et de l'URSS, au-delà de la coupure apparente que constitue la révolution d'Octobre: cet espace oriental fait-il symboliquement partie de l'Europe? Réciproquement, les Russes sont-ils des Européens ? Ou le sont-ils si peu qu'il leur faille d'abord « mériter» l'Europe? Du sauvage cosaque et du moujik inculte au dernier

avatar, celui du nouveau riche plus ou moins « mafieux », en
passant par le nihiliste poseur de bombes et par le bolchevik au couteau entre les dents, « le » Russe n'a cessé de hanter l'imaginaire occidental, avec de notables différences selon les aires culturelles. Il symbolise d'autant plus aisément la figure de l'étranger que, dans la longue durée, la Russie, dotée du vaste exutoire de la Sibérie, est un pays à faible taux d'émigration et, plus encore, d'immigration. Pourtarit, dès le XIXe siècle, l'intelligentsia se forme aussi à l'Ouest, en dehors des frontières de l'empire russe, et, à partir du tournant du siècle, les étudiants de Russie accèdent, numériquement, à la première place parmi les étrangers dans les établissements allemands d'enseignement supérieur. En 1914, lorsqu'éclate la guerre, les sujets du tsar disparaissent presque totalement des institutions, sinon du pays. L'afflux est concomitant de l'avènement de l'Âge d'argent, période que les
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\. des années 1920. Il est l'un des témoignages de l'ouverture
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historiens de la culture situent entre les années 1890 et la fin

propre à toute floraison culturelle et s'apparente au « tour \~'Europe » des intellectuels russes qui ne se situe pas seulement
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7

Quand

la Russie frappait aux portes de l'Europe

dans les « années d'apprentissage ». L'accroissement des migrations générales entre 1890 et 1914 amorce-t-illa fin de l'isolement, l'intégration dans la « normalité» des mouvements de population en Europe? Deux éléments hétérogènes grèvent l'hypothèse d'une tendance durable: la fermeture de l'URSS fut un retour aux pratiques anciennes d'entrave à la liberté de circulation des personnes; le contingent juif, englobant exilés, réfugiés et émigrés, entre pour une grande part dans la vague migratoire d'avant la Première Guerre mondiale. Si l'on considère généralement que la destination privilégiée des émigrés est l'Amérique, l'image traditionnelle de l'exil russe pré-révolutionnaire a davantage pour cadre la France et la Suisse que l'Allemagne. Avec quelque justification lorsqu'on se réfère aux seuls étudiants: proportionnellement, sinon en nombre absolu, les universités de ces pays, ainsi que celles de Belgique, accueillent davantage de Russes que celles du Reich. Sans eux, le développement de l'enseignement supérieur en Suisse se serait heurté à de grandes difficultés de recrutement, comme en témoignent les quelques études qui leur ont été consacrées. La Sorbonne apparaît également comme particulièrement cosmopolite, mais l'analyse de la première immigration russe en France est jusqu'à présent cruellement déficitaire. Le hiatus entre les représentations de l'Allemagne et son influence en profondeur sur la Russie est de nature à surprendre : que J'on songe, du côté des représentations, au personnage de Stolz, à la fois modèle et repoussoir, catalyseur et inhibiteur, en tout cas antithèse du héros éponyme dans le roman d'I. Gontarov, Oblomov. Le divorce, dans l'empire russe, entre l'État et la société civile, fût-elle réduite à l'intelligentsia, fait des relations suivies entre les dynasties des deux pays -les cousins Guillaume II et Nicolas II correspondent, la tsarine Alexandra est issue de la maison grand-ducale de Hesse - plus un argument de désaffection qu'un motif de rapprochement avec l'Allemagne. A ceci s'oppose l'image des affinités électives avec la France qui passe par le prisme des Lumières et de la révolution avec, certes, pour équivalent dans l'imaginaire le 1848 allemand. Pourtant, les transferts culturels, politiques et technologiques.:""': entre l'Allemagne et la Russie, médiatisés en partie par le~;
8 l

I

Introduction
minorités allemandes implantées en Russie, sur la Baltique ou la Volga, ont été abondants: le rayonnement de la philosophie allemande sous forme d'appropriation/adaptation ne saurait être sous-évalué. Dans d'autres domaines également, les emprunts foisonnent, par exemple dans le système scolaire secondaire ou dans l'industrie, dont le développement bénéficie des techniques allemandes, pour des branches aussi diverses que l'imprimerie ou l'électrotechnique. Ce transfert s'accompagne de celui des modes d'organisation de la production et de relations dans l'entreprise, aux effets plus marquants que l'afflux de capitaux étrangers, en particulier français, par

ailleurs indispensable.

.

Tout autant que les universités, c'est donc l'important réseau d'établissements d'enseignement supérieur, en particulier les écoles supérieures techniques, qui justifie le choix de l'Allemagne comme terrain d'étude. En outre, les étudiants constituent la catégorie principale des sujets russes en Allemagne avant 1914, ce qui rend cette vague migratoire plus aisément cernable dans la perspective d'une histoire sociale des migrations intellectuelles qui est aussi celle des conditions matérielles de la production et de la circulation des idées. Culture et politique y sont indissociables: même si l'histoire des partis révolutionnaires russes à l'étranger est restée embryonnaire, c'est plutôt l'aspect politique qui a été développé - les fondateurs de la « patrie du socialisme» n'étaient-ils pas surtout des exilés? au détriment des échanges culturels induits par la présence des Russes à l'étranger. L'un des motifs de l'attirance exercée par l'Allemagne se situe en effet sur le plan politique: la social-démocratie allemande, parti hégémonique de la lIe Internationale, apparaît à la fois comme un modèle et comme un tuteur possible pour les jeunes révolutionnaires de l'empire des tsars. Tel a été mon point de départ, car, du côté russe, les protagonistes de l'échange étaient souvent des étudiants, ce qui m'a incitée à leur accorder une attention exclusive, plus particulièrement axée sur ceux qui se sont voulus les vecteurs du changement politique et social. En outre, affectés d'un statut temporaire, les étudiants comme les jeunes, font figure de parents pauvres dans l'historiographie. Certes, ils sont abordés comme cohortes successi-

-

9

l

Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe
ves au sein de corpus homogènes dans les études de prosopographie; ils font partie des histoires de l'éducation, de l'institution universitaire, de branches spécifiques de la science, mais ils ont relativement peu suscité l'intérêt en tant que milieu où se développent des formes de sociabilité spécifiques, en tant que mouvement social autonome. Au moins depuis le siècle dernier et au plus tard depuis le tournant du siècle, leur rôle politique et social propre doit être pris en compte, même si en dépit de leur quête d'autonomie,

rarement fructueuse, ils ont été contraints de « rentrer dans le
rang », c'est-à-dire de s'intégrer dans les groupes, couches dirigeantes ou partis politiques, auxquels les destinaient leurs

origines sociales, leur formation ou leurs parcours. « Détonateurs » des mouvements de protestation sociale en Russie par
leurs actions de 1899 et de 1901, ils ont compté parmi les principaux artisans de l'opposition au tsarisme, y compris en exil. C'est ainsi qu'ils ont constitué majoritairement la base des organisations socialistes à l'étranger. Plus que les nombres, cependant, - encore qu'ils ne soient nullement négligeables - c'est la visibilité des étudiants russes en Allemagne, la « question des étrangers », qui incite à les examiner de plus près. Selon une hiérarchisation dont les commentateurs allemands font un usage souvent abusif, Russes, Slaves (comprenant Serbes et Bulgares, en particulier pendant les guerres balkaniques de 1912-1913 et auxquels sont associés les Roumains), Polonais et, enfin, Ostjuden Uuifs de l'Est) fournissent les figures de l'altérité, servent de cible privilégiée à la xénophobie qui, partie des établissements d'enseignement supérieur, s'étend à la société dans son ensemble : dans les phénomènes de rejet, l'Autre est d'abord identifié puis stigmatisé. Le milieu étudiant se modifie en Europe sans que la vision qu'il a de lui-même enregistre partout les mutations quantitatives et, par ricochet, forcément qualitatives. L'afflux massif des étudiants de Russie en est l'une des traductions. Il est d'autant plus mal perçu, sur un mode que l'on réserve en d'autres temps et en d'autres lieux aux « prolétaires », que leur profil socio-culturel semble se situer aux antipodes de celui du milieu d'arrivée, ne cadre pas avec la « norme» supposée 10

Introduction
admise. A l'accueil réservé aux étudiants de Russie par la société du Reich et par leurs condisciples allemands, c'est-àdire aux représentations qui forgent les mentalités collectives, j'ai opposé la photographie qu'offre Je dépouillement des registres d'inscription des universités et des écoles supérieures techniques pour tenter de mesurer la distance qui les sépare. « Russe» s'entend d'ailleurs ici au sens non de russkij, mais de rossijskij, signifiant « sujet de l'empire» ou du tsar; le terme englobe donc les ressortissants des diverses nations et nationalités ou du moins, parmi ces dernières, de celles dont le processus de différenciation sociale qui accompagne l'éveil national suppose l'émergence d'une intelligentsia: à côté des
«

Grands-russes », des Polonais et des Allemands, les Finlan-

dais, les Estoniens, Lettons et Lituaniens, les Biélorusses, les Ukrainiens, les Caucasiens (Arméniens, Géorgiens et quelques Musulmans) et, surtout, les Juifs. C'est selon les nationalités de l'empire que l'intelligentsia se différencie; la pénétration du capitalisme s'accompagne, à un rythme inégal, de l'émergence d'intelligentsias nationales créatrices des signes de l'identification: codification de la langue, résurgence de la littérature, invention d'une histoire légitimante, selon le processus qu'Otto Bauer, infirmant les pronostics d'Engels qui les vouait à l'absorption par des nations plus fortes, a appelé le « réveil des nations sans histoire ». Cette différenciation, observable dans d'autres empires multinationaux, n'est pas exclusive de l'intégration: les intelligentsias nationales de l'empire russe peuvent se rejoindre dans l'appréciation de leur composition et de leur rôle. Ces forces de différenciation et d'identification sont-elles aussi à l'œuvre dans le milieu des étudiants russes en Allemagne? Les courants qui le traversent, même s'ils ne sont que difficilement décelables dans des productions propres, reflètent-ils des préoccupations communes avec l'intelligentsia? Leur visibilité pourrait suggérer qu'ils constituent un ensemble homogène, puisqu'il est repérable comme tel dans les recensements, mais on peut se demander si cette homogénéité n'est pas purement formelle. Étayée par le désir partagé et sans cesse réaffirmé de connaître la culture et la civilisation allemandes qui serait l'une des motivations fortes de la migration Il

Quand la Russie frappait aux portes de !'Europe
temporaire, cette homogénéité est sans doute renforcée par la lutte en commun contre les mêmes adversaires, le tsarisme ou la xénophobie d'une grande partie de l'opinion publique allemande, et trouve, par exemple, son expression dans la réciprocité du soutien entre Polonais et « Russes» face aux attaques. Car si la diversité des origines et des options se traduit dans les formes de sociabilité et de convivialité, dans la multiplicité des associations et des groupes politiques qui alimentent à leur tour le sentiment de l'incompatibilité des modes de vie et des cultures avec ceux du pays d'accueil, elle

peut aussi se résorber dans la cohésion des colonies « russes»
en Allemagne qui se vérifie jusque dans les affrontements dont elles fournissent le cadre. La grille de lecture mise en œuvre dans le présent ouvrage coïncide largement avec un questionnaire en 37 points, publié tardivement - en 1914 - par les étudiants russes en Allemagne1. Elle s'articule autour de rubriques telles que: état civil, activités universitaires, conditions matérielles d'existence, relations avec le pays d'accueil, vie associative, activités culturelles, engagement politique et options religieuses. Les renseignements collectés au cours de mon enquête révèlent qu'au-delà de l'identité de russes, c'est-à-dire sujets du tsar ils ne jouissent pas, rappelons-le, de la citoyenneté -l'hétérogénéité apparaît dès l'arrivée de ces étudiants en Allemagne: originaires de plusieurs régions du vaste empire à l'exception, peut-être, de l'Asie centrale -, ils appartiennent, par choix ou sous la contrainte, à diverses religions (orthodoxes, catholiques romains, protestants, uniates, juifs, arméniensgrégoriens, musulmans, etc., en plus des « libres penseurs»). Ces catégories sont à resituer dans le contexte politique et culturel de l'empire russe. D'une part le développement original de la philosophie religieuse russe au cours de l'Âge d'argent traduit la perception de l'orthodoxie comme Weltanschauung

-

1. Studenteskij Listok, supplément au n° 6, avril 1914, p. 8, reproduit dans C. Weill, « Convivialité et sociabilité des étudiants russes en Allemagne, 1900-1914 », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XXXII (3), juillet-septembre 1991, p. 350. 12

Introduction
et trouve son expression dans les Académies de religion et de

philosophie animées par les « chercheurs de Dieu », d'abord
en Russie puis, après Octobre, à Berlin et à Paris, phénomène

qui a pour pendant l'apparition des « constructeurs de Dieu»
parmi les bolcheviks opposés à Lénine au lendemain de la révolution de 1905. D'autre part, l'émergence de la conscience nationale et, au-delà, du nationalisme, s'inscrit dans un processus de sécularisation, voire de laïcisation qui tend à reléguer la religion dans la sphère privée: un exemple éloquent, nullement isolé, est celui de la perception que les Juifs ont d'euxmêmes comme nation dans des secteurs de plus en plus nombreux de la Yiddischkeit2. Ici, la religion a plutôt servi de paramètre, avec l'onomastique et l'origine géographique, pour déterminer la nationalité, distincte de l'appartenance étatique, des étudiants russes en Allemagne, que révèle parfois, en outre, leur formation scolaire et universitaire préalable, dans les interstices privés ou communautaires d'un système d'enseignement étatique qui tente de se définir et de s'uniformiser3. Encore faudrait-il, pour la nationalité comme pour la religion, pouvoir prendre en compte les déclarations d'appartenance, c'est-à-dire les multiples phénomènes d'assimilation et d'acculturation. Par exemple, déterminer la nationalité des Juifs et des Allemands est particulièrement malaisé. Pour les Juifs de la zone de résidence, de multiples options se présentent sans être forcément exclusives les unes des autres: se percevoir comme Juifs, Polonais, Ukrainiens ou Russes, voire Lituaniens, le choix, ou plutôt les choix, se réflétant éventuellement dans le parcours ultérieur de quelques anciens étudiants russes en Allemagne. Comme d'autres nationalités qui ont contribué à la constitution des élites impériales, les Allemands de la Baltique, couche dominante, se sont longtemps intégrés, au moins jusqu'en 1905, aux groupes dirigeants de l'empire

2. Voir à ce propos l'un des ouvrages fondateurs, le livre de Simon Doubnov, Lettres sur le judaïsme nouveau et ancien, traduit du russe et présenté par Renée Poznanski, Paris, Le Cerf, 1989. 3. Cf. Wladimir Berelowitch, « L'école russe en 1914 », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, XIX(3), juillet-septembre 1978, p. 284-300. 13

Quand la Russie frappait aux portes de /'Europe russe, au détriment de leur germanité4. En outre, ces diverses nationalités doivent être appréhendées dans leur interaction. L'accent mis sur les problèmes culturels fait apparaître ceux-ci comme un enjeu majeur dans les confrontations entre les nationalités qui composent le milieu étudiant russe en Allemagne. Les étudiants de Russie en Allemagne se répartissent également sur un large éventail d'origines sociales, des aristocrates russes et des nobles géorgiens (proportionnellement plus nombreux) jusqu'aux fils d'artisans et d'ouvriers, voire de paysans. L'échelle des âges à l'inscription signale à son tour la diversité des motivations et des attentes. En revanche, les femmes étant relativement peu nombreuses, en particulier parce que les portes des universités allemandes s'ouvrent tardivement à elles, le sexe n'apparaît pas comme un critère majeur de diversification comme il l'est en Suisse où elles furent longtemps majoritaires dans la population estudiantine en provenance de Russie. Le choix d'un type d'établissement d'enseignement supérieur, d'une ville universitaire, d'une discipline sont autant d'indices complémentaires de la diversité, de même que la durée de l'inscription ou du séjour. L'hétérogénéité est-elle aussi patente dans le devenir de ces personnages réunis un temps sur le sol du Reich? C'est la question que je me suis posée dans un essai de prosopographie fondé sur les biographies d'anciens étudiants de l'empire russe en Allemagne qui ont pu être reconstituées. Continuent-ils à appartenir à une même intelligentsia que l'Allemagne a contribué à former, fût-elle amputée progressivement des citoyens des nouveaux États issus de la dislocation de l'empire russe et des sionistes, qu'ils immigrent ou non en Palestine? Quel est le degré de réussite du projet d'intégration dans l'Europe qui motivait au moins une partie d'entre eux? De multiples phénomènes d'inclusion et d'exclusion sont en jeu dans le milieu que constituent les « étudiants russes en

4. Cf. Robert Williams, Culture in Exile. Russian Emigrés in Germany, 1881-1941, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1972.

14

lntroduction
Allemagne ». Examiner le rôle qu'ont joué les figures de proue qui émergent du corpus dans les domaines politique, scientifique et culturel (dans la Russie révolutionnaire, entre février et octobre 1917, en Russie soviétique, en Arménie, en Géorgie, en Finlande ou dans l'exil) servira en effet à vérifier ces hypothèses. On pourra ainsi tenter de mesurer l'impact de cette période de formation et de socialisation qui fut celle de , leur séjour en Allemagne, l'incidence du choix du pays d'accueil sur deux cohortes d'étudiants migrants de Russie. Au-delà de ses spécificités, l'étude de l'Allemagne d'avant 1914 comme terrain de rencontre entre la Russie et l'Europe devrait permettre d'illustrer à la fois les embûches et les accomplissements qui parsèment la voie de la cohabitation et des contacts. Le triptyque internationalisme/socialisme/nationalisme dont les termes peuvent d'ailleurs se combiner fournit la clé pour déchiffrer les relations entre des représentants d'aires culturelles et politiques différentes, pour décrypter les difficultés de la communication, les aléas d'une hypothétique influence réciproque qui emprunte toujours, là où elle se manifeste, des chemins détournés.
* * *

Pour l'orthographe des noms propres et toponymes qui n'est pas attestée par des références en cyrillique, j'ai conservé celle de mes sources, c'est-à-dire la transcription allemande telle qu'elle figure sur les listes manuscrites et imprimées, dans la presse et les documents d'archives, en uniformisant toutefois si elle varie d'un établissement d'enseignement supérieur à l'autre et même d'une inscription à l'autre, sauf pour ceux qui sont suffisamment courants pour que l'orthographe française soit communément admise. Dans les listes, à la difficulté du déchiffrage du gothique manuscrit et à celle de la translittération de sons inconnus dans la langue allemande, s'ajoute la déformation initiale par la transcription en russe des noms caucasiens. Cette remarque vaut aussi pour les toponymes. J'ai par ailleurs adopté la transcription scientifique internationale du russe pour les noms dont l'orthographe originelle n'est pas en alphabet latin, qu'ils figurent dans des ouvrages et docu15

Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe
ments en russe, en anglais ou en français, afin de ne pas multiplier les systèmes de transcription. Ceux qui m'ont aidée dans ma recherche sont trop nombreux pour pouvoir être remerciés ici séparément. Puissent-ils accepter l'expression globale de ma gratitude.

16

Première partie

L'ACCUEIL OU « LA QUESTION DES ÉTRANGERS»

C'est sur le fonds de divergences et de convergences entre les contextes politiques et sociaux des deux empires que se lit l'histoire de la migration étudiante en provenance de Russie. Dans l'un et l'autre pays, le développement culturel et économique - accéléré en Allemagne depuis les Cründerjahre, années de fondation consécutives à la création du Reich - se double d'un déficit sur le plan politique. A la crispation de l'autocratie tsariste après les réformes d'Alexandre II des années 1860 qui ne se sont pas limitées à la plus célèbre d'entre elles, l'abolition du servage, correspond l'héritage du gouvernement de Bismarck: suffrage universel au Reichstag mais censitaire dans la plupart des Diètes et absence de responsabilité du gouvernement devant le Parlement, si ce n'est la censure qui peut être exercée lors du vote du budget; embryon de démocratie locale en Russie (zemstvos et dumas urbaines1), mais omniprésence de l'appareil de répression et refus du

1. Les zemstvos étant limités à une partie - rut-elleimportante -:.du territoire de la Russie. Cf. Robert Philippot, Société civile et Etat bureaucratique dans la Russie tsariste: les zemstvos, Paris, Institut d'études slaves, 1991, 200 p. (Cultures et sociétés de l'Est n° 14). 17

Quand

la Russie frappait aux portes de l'Europe

régime parlementaire, même après la révolution de 1905 et l'instauration d'une Duma d'empire qui, comme le Reichstag jusqu'en 1907, fait l'objet de dissolutions jusqu'à ce que sa composition soit conforme aux objectifs de l'autocratie. Ainsi, ce qui est en cause dans les deux empires, c'est la transformation du système politique, en d'autres termes, la démocratisation. En témoigne la concomitance des grandes grèves qui secouent l'Allemagne et prennent une tonalité politique, par la revendication du suffrage universel dans les Diètes, avec la révolution de 19052. Pour nombre de ceux qui en ont préparé l'avènement, la social-démocratie allemande, dont l'un des objectifs prioritaires est cette démocratisation qu'aurait dû accomplir la bourgeoisie, apparaît comme un modèle. A travers le primat de la science (du matérialisme scientifique) celle-ci se considère en effet comme l'héritière de ce secteur de la bourgeoisie qui fut l'acteur du mouvement d'unification nationale, le Bildungsbürgertum, « couche cultivée de la classe moyenne s'exprimant en langue allemande, [u.] issue du milieu des serviteurs des princes et de la fonction publique dans son acception la plus large [...], écartée dans une large mesure de toute activité politique [u.], qui tire son autojustification de ses seules réalisations intellectuelles, scientifiques ou artistiques» selon Norbert Elias qui en analyse la genèse3. Creuset de cette couche sociale qu'Alfred Weber puis Karl Mannheim ont appelée « intellectuels sans attaches» (Preischwebende Intelligenz)4, « intelligentsia sans assises bourgeoises de quelque importance» (N. Elias), le Bildungsbürgertum n'intervient que brièvement sur la scène politique, pour exprimer les aspirations de la bourgeoisie montante dans le mouvement d'unification

2. C. Weill, « La révolution russe de 1905 et le mouvement ouvrier allemand », in François-Xavier Coquin et Céline Gervais-Francelle (ed.), 1905. La pre1Jlièrerévolution russe, Paris, Publications de la Sorbonne/Institut d'Etudes Slaves, 1986, p. 437-449. 3. Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 11-60 (Livre de poche, collection Pluriel). 4. Cf. Karl Mannheim, Ideology and Utopia. An Introduction to the Sociology of Knowledge, New York, A Harvest Book, p. 153-164. 18

L'accueilou

«

la question des étrangers»

nationale. Savamment écartée du pouvoir par Bismarck au moment où elle était censée l'assumer, la bourgeoisie allemande s'est accommodée du rôle qui lui était assigné. Sa source de légitimation, en même temps que l'une de ses composantes, les intellectuels, sont renvoyés à un triple choix: redevenir les serviteurs des princes et se faire des hérauts du pouvoir attitude adoptée par de nombreux professeurs d'université, pourvoyeurs de théorie pour les conservateurs; se replier sur les valeurs de l'esprit, de l'intériorité, ce qui suppose la non-intervention dans la cité et l'acceptation tacite du pouvoir; se situer en marge, sur des positions critiques et, éventuellement, rejoindre d'autres exclus du champ politique

-

.

centre de l'opposition bourgeoise à la Cour devient dès lors l'instrument de la reproduction du Bildungsbürger dans ses deux variantes: nationalisme et apolitisme, ou encore un « mélange de libéralisme abstrait, de servilité foncière et de nationalisme aveugle» pour reprendre la formule lapidaire d'Angelica Balabanoff6, même si les socialistes croient distinguer l'émergence d'une troisième variante dans le « prolétariat intellectuel ». Ils contribuent d'ailleurs à entretenir la nostalgie d'un hypothétique âge d'or des intellectuels bourgeois révolutionnaires dont les étudiants, et singulièrement la Burschenschaft, auraient fait partie. D'où la tendance à les inclure dans la catégorie des intellectuels définie par le rôle politique qu'elle a brièvement assumé. En revanche, l'appartenance des étudiants à l'intelligentsia selon les diverses perceptions qu'elle a d'elle-même dans l'aire culturelle délimitée par l'empire russe est moins univoque; ils en constituent éventuellement l'embryon pour les nationalités qui en sont encore dépourvues ou peuvent être classés parmi les « semi-intellectuels » (polu intelligent y). Car l'intelligentsia

dans le mouvement ouvriers. L'Université qui fut autrefois le

se compose surtout de ces « acteurs sociaux» (obscestvennye

5. Cf. les trois options énoncées par Ralf Dahrendorf in Gesellschaft und Freiheit, Munich, Piper Verlag, 1965, p. 283-292. Voir aussi l'article critique stimulant de Christophe Charle, « A la recherche de la bourgeoisie allemande », Liber, année 2, n° 2, juin 1990, p. 6. 6. Angelica Balabanoff, Ma vie de rebelle, Paris, Balland, 1981, p. 45. 19

Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe
dejateli) qui, par un mélange de « violence politique» et de « millénarisme culturel» selon la formule employée par Robert Williams pour décrire l'Âge d'argent, se proposent d'œuvrer au processus de démocratisation de l'empire russe. Cette mission qu'elle s'attribue est constitutive de l'intelligentsia, catégorie plus vaste que ce qu'on désigne ailleurs sous le terme d' »inteIlectuels » d'une part, de Bildungsbürgertum de l'autre. Mais lorsque Rosa Luxemburg analyse la culture nationale, elle appréhende l'intelligentsia sociologiquement et la caractérise par la place qu'elle occupe dans le processus de production, dans la société bourgeoise; elle y intègre les ingénieurs et techniciens nécessaires à la production industrielle ; les avocats, juges et notaires pour la régulation du commerce; les médecins, pharmaciens et dentistes pour la « maintenance» de la force de travail; les enseignants et bibliothécaires pour la diffusion massive de la production culturelle; les journalistes et rédacteurs pour favoriser la communication culturelle; les artistes pour la production culturelle de masse7. Les mêmes catégories sont mises en œuvre dans les recensements de l'époque.

7. Rosa Luxemburg, The National Question. Selected Writings, edited and with an introduction by Horace B. Davis, New York/Londres, MonthlyReview Press, 1976, p. 251-252. Voir aussi mon article, « La notion de culture dans les théories marxistes sur la question nationale », L'homme et la Société, n° 97, 1990. 20

Chapitre I
LES PALIERS DE L'INTOLERANCE
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L'image de ['Autre
Dans le cadre politique, social et culturel ainsi tracé, comment s'agencent les relations interethniques - entre groupes non institutionnalisés de nationalités diverses qui cohabitent dans un même espace? Sont-elles de nature à favoriser un éventuel projet d'intégrer l'intelligentsia, ou du moins son courant occidentaliste, dans la communauté intellectuelle internationale et, au-delà, d'affirmer que l'empire russe, les nations développées ou en voie de développement qui le composent, appartiennent à l'Europe? Ces relations fonctionnent assurément de part et d'autre davantage à partir des représentations que des données statistiques. A l'image que les étudiants allemands se forgent de leurs condisciples russes s'oppose le regard que ceux-ci portent en retour sur leurs pairs autochtones et qui ne correspond guère aux représentations endogènes. A tort ou à raison, les étudiants allemands perçoivent les russes comme pauvres, avec quelque condescendance: ils considèrent qu'ils viennent majoritairement dans les établissements allemands d'enseignement supérieur pour effectuer des études utilitaires, s'inscrivant dans un projet de promotion sociale. Cette image contraste brutalement avec celle qu'ils ont d'eux-mêmes et qu'ils tentent d'imposer comme modèle, celle de fils de fa21

Quand

la Russie frappait aux portes de l'Europe

milles bourgeoises dont le séjour à l'Université est un passage obligé dans le processus de reproduction des élites. A travers leurs rituels initiatiques, les corporations étudiantes traditionnelles - Burschenschaft, Korps, Landsmannschaften - au comportement entièrement codifié, ne laissant pas de place à l'improvisation, servent à conforter ce rôle et, même si elles sont minoritaires, contribuent à façonner le milieu étudiant allemand dans son ensembles. S'opposant à leur souci de respectabilité bourgeoise, les étudiants russes récusent dans le registre de la caricature « l'idéalisme de l'étudiant allemand des corporations qui consiste à se remplir d'alcool jusqu'à en exploser et à se balafrer le visage »9. A l'aide des clichés de l'anti-prussianisme, Angelica Balabanoff, en formation post-doctorale, donne dans la

surenchère:

«

Après Bruxelles, la vie universitaire à Leipzig

- celle de mon

me fit l'effet d'un retour au passé. En revoyant cette période année à Leipzig et de la suivante à Berlin - j'ai l'impression d'avoir vécu dans un brouillard humide, deux ans d'un intermède glacé entre Bruxelles et Rome. L'atmosphère des universités allemandes était celle d'un poste d'armée bien discipliné sur lequel le corps enseignant régnait comme un état-major. L'abîme existant entre les professeurs et les étudiants était symbolisé par des signes de tête secs et arrogants avec lesquels les premiers répondaient aux saluts militaires et aux claquements de talons des seconds. Le cérémonial et l'autoritarisme incroyable de cette vie universitaire m'épouvantaient, mais plus épouvantable encore était la complaisance avec laquelle les étudiants acceptaient ce régime. On aurait cherché en vain toute trace de révolte, d'irrévérence ou de joyeuse moquerie »10. En revanche, les étudiants russes se réclament de la tradition quarante-huitarde qu'ils reprochent aux étudiants alle-

8. Cf. Gilbert Gillot, « Les corporations étudiantes: un archaïsme plein d'avenir (Allemagne-Autriche, 1880-1914) », Le Mouvement social, n° 120, juillet-septembre 1982, p. 45-75. 9. ZStAM, Rep. 77, Tit. 46, n° 40, vol. I, f. 214. 10. A. Balabanoff, op. cit. , p. 42. 22

Les paliers de l'intolérance
mands d'avoir oubliée. Toutefois, lorsque leur activité politique fait l'objet de violentes attaques, ils ne sont pas les seuls à

invoquer cette tradition:

« Partout

où un pays se trouvait dans

cet état de fermentation interne qui accompagne habituellement la pénétration du capitalisme dans une société gouvernée de manière féodale, les étudiants ont toujours joué un rôle déterminant, y compris sur le plan politique, en tant que propagateurs des idées nouvelles... [faut-il considérer] comme un crime chez les étudiants russes actuels ce que nous admirons comme héroïque et généreux chez nos pères et nos grands-pères...? »11s'interrogent les « étudiants libres ». A Halle, ils protestent en 1902 contre l'arbitraire de la saisie de la bibliothèque russe et ses conséquences possibles pour les étudiants russes de Halle à leur retour en Russie12. C'est dans le même esprit que la section des sciences politiques de la Preie Studentenschaft organise le 13 mai 1901 à Berlin une soirée de discussion sur les troubles étudiants en Russie et notamment sur la revendication des franchises universitaires. A cela une restriction: les étudiants libres qui se veulent les porteparole de tous ceux qui ne font pas partie des corporations sont ouverts à tous les courants selon leur principe absolu de tolérance et refusent par conséquent de cautionner une orientation partisane, quelle qu'elle soit. La résolution adoptée: « les étudiants allemands de la section des sciences politiques de la Preie Studentenschaft de Berlin expriment à leurs condisciples russes leur entière sympathie dans leur lutte contre l'oppression par le tsarisme» fait l'objet d'un commentaire de nature à dissiper les objections de ceux qui auraient pu y voir une prise de position politique13. L'auteur de l'article, quant à lui, ne cache pas où vont ses sympathies: il tente même de fonder la légitimité de la social-démocratie en Russie, prise de position extrêmement rare dans la presse étudiante.

11. H. Kranold, « Der Klinikerstreik », Münchner Akademische Rundschau, n° 8, 3.02.1913. 12. « Zur Beschlagsnahmung der Bibliothek der hiesigen russischen Studenten », Hal/esche Hochschulzeitung, 18.06.1902. 13. F. R., « Zur russischen Frage », Berliner Hochschulzeitung, 4. et 11.06.1901. 23

Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe
Les étudiants de Russie insistent aussi sur les raisons qui les contraignent à émigrer et qu'ils considèrent comme autant d'entraves dans leur quête « idéaliste» de savoir et de libération. Tels sont quelques-uns des éléments qui entrent dans la composition de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes. S'ils posent « question », c'est en vertu de leur visibilité. Celle-ci est-elle due au nombre? C'est ce qu'avancent leurs détracteurs pour expliquer le traitement particulier qui leur est réservé par la société et le milieu universitaire allemands. Ils préoccupent également les autorités gouvernementales, judiciaires, policières du Reich et des Lander. Ils sont en particulier confrontés à l'hostilité croissante de condisciples qui s'enferment dans la sclérose des traditions, dans un formalisme qui ne permet que d'opter entre divers types de nationalisme. Il y aurait donc incompatibilité entre les étudiants allemands et les étudiants russes que les vicissitudes du système universitaire russe et les mouvements étudiants endémiques

radicalisent. Le problème qui se pose est celui du

«

seuil de

tolérance» même si le terme n'est pas employé dans le contexte de l'époque. Mais le fait que l'animosité gagne des établissements où les Russes ne sont qu'un tout petit nombre tend à prouver qu'il s'agit, là aussi, d'un faux problème14. Derrière les phénomènes de rejet, on assiste à la confrontation de deux conceptions du rôle des étudiants dans la société et, au-delà, à l'affrontement entre Bildungsbürgertum et intelligentsia. En fin de compte, c'est tout l'habitus des étudiants en provenance de Russie qui choque profondément leurs condisciples allemands. Ceux-ci expliquent leur répugnance en ayant recours sans vergogne à tout l'arsenal thématique de la xénophobie selon une terminologie qu'on a davantage l'habitude de voir s'exercer à l'encontre des travailleurs migrants, des prolétaires. Elle passe par la définition de l'adversaire qui peut être restrictive ou extensive selon le locuteur, mais qui englobe obligatoirement les Juifs de l'Est, les Ostjuden : cette xéno14. Voir à ce sujet le stimulant article de Véronique de Rudder, « La tolérance s'arrête au seuil », Pluriel-débat, n° 21, 1980, p. 3-13. 24

Les paliers de l'intolérance
phobie est un antisémitisme qui va, à l'instar de l'emphase pratiquée par les étudiants nationalistes juifs de Russie euxmêmes, jusqu'à judaïser une grande partie des sujets de l'empire russe qui fréquentent les établissements allemands d'enseignement supérieur15. Pour illustrer ce processus, la périodisation des vagues d'hostilité et la description des formes qu'elle emprunte sont un préalable à l'analyse de l'argumentaire avancé pour la justifier, que ce soit par les instances officielles, les professionnels diplômés ou le milieu universitaire. Mais le concert n'est

pas tout à fait unanime car la « question des étrangers

»

- ainsi

qu'on la désigne dans une foule d'articles et d'essais par une double euphémisation (étranger = Russe = Juif) - donne lieu à un véritable débat où s'élèvent avec force des voix discordantes. En dehors de la social-démocratie allemande qui défend les étudiants de Russie ainsi incriminés jusque devant les tribunaux, les expressions de sympathie ou tout simplement de réelle tolérance émanent d'une part des étudiants libres (Preie Studentenschaft), d'autre part des milieux libéraux, de ceux qui, par exemple, s'expriment dans la Frankfurter Zeitung, notamment des représentants du corps enseignant universitaire. Parmi les prises de position en leur faveur16, la plus remarquée fut celle du professeur Gustav Radbruch de Heidelberg, ami des Russes et futur ministre social-démocrate de la justice sous la République de Weimar, qui participa également à la célébration du cinquantenaire de la bibliothèque russe de Heidelberg17. Il opère la distinction entre les Alle-

15. C'est aussi ce que fait Jack Wertheimer qui reprend sans la vérifier - sans saisie nominale du corpus -.la conception « impérialiste»
des nationalistes juifs à la fin de la période étudiée. Cf.
«

'The Unwanted

Element". East European Jews in Imperial Germany», Leo Baeck Institute Yearbook, XXVI, 1981, p. 23-46 ; « The "AusHinderfrage"at Institutions of Higher Learning. A Controversy over Russian-Jewish Students in Imperial Germany», lb., XXVII, 1982, p. 187-215 ; « Between Tsar and Kaiser. The Radicalization of Russian-Jewish University Students in Germany», lb., XXVIII, 1983, p. 329-349. 16. Cf. aussi J. Wertheimer, art. cit., p. 204. 17. «Jubilej Pirogovskoj ~ital'ni v Gejdel'berg », Zagranitnye Otk/iki,29/16.12.1912.

2S

Quand la Russie frappait aux portes de .l'Europe mands, « juristes par sens de l'ordre », et les Russes, « juristes par sens de la liberté », et considère la présence de ceux-ci dans

les universités allemandes comme une « bénédiction pour nos
étudiants exposés aux dangers de la saturation »18.Attaqué et même menacé pour ses prises de position d'août 1912, il renouvelle ces déclarations au printemps suivant, mais se défend d'avoir été l'instigateur de propos similaires de la part de plusieurs de ses collègues de Heidelberg qui avaient été, eux, sollicités par les étudiants russes après un article particulièrement injurieux envers eux paru dans le journal Rossija. Les six professeurs qui ont répondu favorablement à cet appel ont tous souligné l'assiduité et l'intérêt pour la science des étudiants russes qui ont fréquenté leurs cours19. A la demande de la Vossische Zeitung, 15 professeurs de l'Université de Berlin se prononcent également sur la question soulevée par l'article de Rossija et reconnaissent le bon niveau des étudiants russes en économie politique, en médecine, voire en philosophie. La seule réserve concerne leurs préoccupations politiques dans la période révolutionnaire. Même Theodor Schiemann, qui s'était distingué onze ans plus tôt par sa xénophobie à l'égard des Polonais, trouve les attaques de Rossija largement exagérées20. L'indignation des professeurs allemands de Heidelberg et de Berlin face à la violente attaque de Rossija qui a d'ailleurs créé des remous dans les milieux universitaires libéraux de Russie se situe dans la tradition des partisans d'une science universelle, d'un enrichissement mutuel des cultures différentes" telle qu'elle a été exprimée par un professeur de Karlsruhe21 mais surtout par Karl Lamprecht, le

18. G. Radbruch, « Russische und deutsche Studenten », Frankfurter Zeitung,27.04.1913. 19. E. Bôninger,Das Studium von Auslèindern auf deutschen Hochschulen, Düsseldorf, Schmitz et Olbertz, 1913, p. 7-10. 20. Les réponses ont été publiées dans le numéro du 3 novembre de la Vossische Zeitung; cf. 'ZAgranitnye Otkliki, 13.11/31.10.1912. 21. Cf. K. Eisner, Der Geheimbund des 'ZAren. Der Konigsberger Prozess wegen Geheimbündelei, Hochverrat gegen Russland und Zarenbeleidigung, 12-14 Juli 1904, Berlin, Vorwarts, 1904, p. 22 sq ainsi que Lenin in München. Dokumentation und Bericht von Friedrich Hitzer, 26

Les paliers de l'intolérance
célèbre historien de Leipzig, lorsqu'il parle de la dose de cosmopolitisme nécessaire à l'époque moderne22. Ces voix restent cependant minoritaires. C'est dans les amphithéâtres, les salles de cours, les laboratoires, les ateliers, les bibliothèques et autres lieux de la vie

universitaire que les Russes sont particulièrement « visibles », prétexte au déclenchement de la « question des étrangers ».
Mais c'est aussi leur engagement politique et leur radicalisme, quelle que soit la proportion de ceux qui sont réellement impliqués, qui les fait apparaître comme d'étranges étrangers. Ces deux éléments scandent les temps forts des mouvements de rejet. Au tournant du siècle, la surveillance se fait plus pressante en Allemagne où des agents de la police politique russe viennent débusquer les révolutionnaires exilés, uniformément qualifiés d'anarchistes, mais aussi les participants au mouvement étudiant exclus des universités de l'empire russe, puisqu'il s'agit pour une large part des mêmes personnes. Les griefs politiques des autorités du Reich divergent selon qu'ils concernent les Polonais ou les autres sujets du tsar, même si leurs tendances révolutionnaires sont souvent englobées dans une même réprobation. Ainsi, la contagion du nationalisme des premiers sur leurs co-nationaux de Prusse apparaît comme une menace, tandis que sont dénoncés le « nihilisme », puis le terrorisme et finalement l'appartenance à la social-démocratie des étudiants russes avec plus ou moins de discernement sur les courants en présence. Perquisitions, arrestations, procès, expulsions voire extraditions: tel est l'arsenal déployé contre les ressortissants de l'empire russe soupçonnés de « menées subversives ». Les vagues de répression et d'hostilité qui se
Munich, Bayerische GeseUschaft zur Forderung der Beziehungen zwischen der Bundesrepublik Deutschland und der Sowjetunion, s.d.[1977], p. 340. 22. Cf. notamment Paul Roth in Der Akademiker, 14.07.1910 ainsi que « Die Gründung des internationalen Studentenvereins », Gottinger Freistudentische Wochenschau, 16.05.1912 etW. Paszkowski, « Zur AusHinderfrage an den deutschen Hochschulen », Die Woche, XIV, n° 52, 28.12.1912. 27