//img.uscri.be/pth/1be78da56c6c3198b58835ed2818821f7eaa89f6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,63 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Exode

De
158 pages
L'auteur narre dans cet ouvrage son expérience parmi la centaine de milliers d'Espagnols qui passèrent la frontière dans les jours de "la Retirada" de l'hiver 1939, et qui furent condamnés à l'exode pour échapper à l'étau des troupes franquistes et à leur féroce répression, parqués dans des camps matérialisés par des barbelés jetés en travers des plages du Roussillon.
Voir plus Voir moins

Préface Exode : ce mot est entré dans l’Histoire contemporaine de la France depuis juin 1940 pour évoquer la fuite massive de la population civile devant l’avance des troupes allemandes. Quelques mois auparavant, un autre exode, resté dans l’Histoire de l’Espagne sous le nom de « la Retirada », avait vu une immense colonne d’un demi-million d’Espagnols marcher jusqu’à la frontière française, en plein hiver, pour échapper à la brutale dictature que Franco et ses troupes se préparaient à instaurer pour anéantir l’Espagne républicaine. Tandis que son mari Joan continuait de lutter au sein d’une armée républicaine s’efforçant de protéger la retraite de cette foule à pied et à la merci des bombardements, Remei Oliva, avec ses parents, allait affronter toutes les épreuves de cet exil : la longue marche, la frontière, le parcage sur la plage et la fabrication de misérables tentes avec des couvertures et des bambous, l’enfermement dans de sombres et sinistres baraques de planches et de tôles … 15 mois d’internement et de barbelés, ces insupportables barbelés, constamment à la vue, pour que Remei et tous ces réfugiés n’oublient pas qu’ils étaient « indésirables », selon la terminologie administrative en vigueur. Triste accueil pour ceux qui avaient cru et lutté par adhésion à la devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » et qui chantaient « La Marseillaise » qu’ils connaissaient souvent mieux que l’Hymne de Riego. Mais la République française se méfiait de ces républicains venus du pays voisin et décida de les interner dans des « camps de concentration ». Il convient ici de resituer l’usage de ces termes tels qu’utilisés à l’époque par l’administration française et qui ensuite furent employés et continuent de l’être pour dénommer

5

les camps de déportation nazis. Ces camps français ouverts en 1939 (certains l’ont été dès 1938) dans le sud de la France, ne visaient pas l’anéantissement méthodique et systématique des internés. Si la violence était présente par les rigueurs de règlements répressifs ou la brutalité de certains gardiens, si des personnes mouraient par épuisement, maladie et manque d’attention de la part des responsables des camps, la mort n’était pas la finalité de ces camps. On ne peut nier cette irréductible différence entre les camps d’extermination hitlériens et ces camps qui, il est vrai, deviendront pour certains à partir de 1941 des camps de transits vers la déportation et la mort. Cette différence est perceptible dans le récit de Remei Oliva : elle nous confie ses moments d’angoisse dans cette réclusion sans motif, face à un lendemain imprévisible ; ses bouffées de colère face à ce traitement injuste et humiliant, mais elle n’est pas constamment tenaillée par la peur, elle ne vit pas dans l’effroi de l’inévitable extermination. Remei raconte avec pudeur et précision les faits et gestes de sa vie quotidienne dans cet espace-temps confiné, balisé par les barbelés qu’est le camp, ses obligations humiliantes : faire la queue, s’inscrire à la baraque de l’intendance pour avoir le droit de manger, lutter chaque jour contre les infestations et les infections liées au manque d’hygiène ; attendre les rares sorties pour aller acheter du lait ou toucher un mandat, parfois pour aller travailler chez un habitant voisin du camp ; apprendre les tentatives d’évasion presque toujours vouées à l’échec. Son témoignage n’est ni une plainte, ni une accusation : nulle emphase, pas de dramatisation, pas de haine, mais de la colère contre l’injustice et l’arbitraire, face à l’hypocrisie d’Autorités qui le 14 juillet font décorer les camps le temps de les visiter, avant de rétablir le soir même les privations et les restrictions de liberté ;

6

ou face au cynisme exploiteur des patrons d’entreprises qui viennent faire leur moisson d’embauches pour des salaires misérables. Elle relate la générosité aussi, celle de ces fermiers d’Izeaux qui lui prêtent l’argent nécessaire à l’achat des billets de train qui lui permettront de rejoindre son mari dans le Gard. Elle évoque les moments de répit, quand affleure la gaité : les parties d’échecs avec des jeux fabriqués à partir des quelques matériaux disponibles dans le camp ; les bals du dimanche sur ce qui fait office de place centrale du camp. Remei Oliva écrit avec sincérité et simplicité ce qu’elle vit et ce qu’elle ressent, du cœur de cette force intérieure que lui procure l’amour partagé avec Joan son mari, persuadée qu’ils parviendront à se sortir de cette période noire pour vivre ensemble avec leur fils Ruben. Son témoignage sur la maternité d’Elne, havre d’humanité et de paix où elle séjourne le temps de la naissance de son fils, met en lumière l’action magnifique de ce refuge où furent accueillies les femmes enceintes internées, qui purent accoucher dans de bonnes conditions grâce à l’engagement d’Elisabeth Eidenbenz et de ses collaboratrices, venues de la Suisse allemande. La lecture du témoignage de Remei met en évidence l’absurde système mis en place : tant de militaires, de gendarmes mobilisés en permanence, pendant des mois, pour surveiller ces camps, pour encadrer ces femmes (car les hommes ont été envoyés dans des compagnies de travail) quand elles vont toucher un mandat arrivé de leur mari ou de leur famille. Absurde logique d’une machinerie bureaucratique qui s’applique à contrôler l’exode des républicains espagnols vaincus comme prélude à son fonctionnement, après la défaite de 1940, au service de l’armée d’Occupation.

7

Le récit de Remei vient fort utilement solliciter notre mémoire sur ces « camps du mépris » qui pendant longtemps sont restés largement occultés, opportunément « oubliés » par la plupart des représentants de la République française. Mémoire qui cependant est demeurée vivante grâce à l’action, aux efforts têtus de personnes, de groupes et d’associations qui pendant de nombreuses années ont œuvré pour instaurer et faire vivre des initiatives et lieux donnant à connaître la mémoire de cet exode espagnol de 1939. Ce « trou noir » de notre mémoire nationale semble ces dernières années en voie de se résorber ; le Musée Mémorial de Rivesaltes, qui a pour ambition d’être un espace de référence de l’histoire de l’internement en France est en construction. Cette année 2009 va être ponctuée par de nombreuses manifestations (colloques, hommages, expositions…) rappelant cette tragique Retirada survenue il y 70 ans. Le témoignage de Remei Oliva, en donnant chair et âme à cette mémoire, fortifie notre liberté d’aujourd’hui, qui reste fragile, et conforte notre humanité. Gérard Malgat Citoyen hispaniste. Le 10 septembre 2008

8

BADALONA Le ciel était bleu, le soleil brillait mais la température était froide comme elle peut l’être au mois de janvier. Tout ça paraissait normal et pourtant, ce jour-là allait être un jour bien différent des autres, car c’est ce jour-là qu’allait commencer l’aventure de notre vie. On entendait les détonations des canons se rapprocher de plus en plus. Les journaux et la radio nous annonçaient de mauvaises nouvelles, et on comprenait que les troupes arrivaient à Barcelone. Les élèves de couture et mes petites ouvrières étaient venues comme d’habitude, mais le cœur n’était pas à l’ouvrage. On avait plus discuté que travaillé, et malgré toutes les suppositions on ne pouvait rien prévoir. Joan, qui était mobilisé dans l’armée républicaine, était parti comme tous les matins à la caserne en me disant qu’il tâcherait de venir dans la journée. Je voyais qu’il était très inquiet, mais l’après-midi était là, et il n’était toujours pas venu. L’atelier présentait un drôle d’aspect. Toutes ces filles avaient sorti leur travail mais ce n’était pas la couture qui les intéressait : nous étions inquiètes à cause des événements. La fenêtre de l’atelier donnait sur une rue qui descendait des collines, nous habitions la banlieue de Barcelone, et depuis le début de l’après-midi, de temps en temps, on voyait descendre des soldats en tenue négligée. Ces hommes ne parlaient pas et marchaient d’un pas très pressé. Nous nous sommes décidées à sortir pour les interroger et on a bien vu qu’ils étaient désorientés. Ils nous ont dit que les troupes franquistes approchaient de Barcelone.

9

Ils manquaient d’armement et en plus, le bruit courait que l’ennemi allait couper la route et ils avaient peur de rester encerclés. Je ne crois pas qu’ils avaient l’intention d’abandonner, et ils espéraient sans doute se réorganiser. A partir de ce moment-là, et pour la première fois, on a commencé à faire de tristes projets et à prévoir qu’il allait peut-être falloir partir. Partir où ? Sur les routes ? Se réfugier peut-être dans quelque village de montagne ? Rester, c’était subir les attaques des troupes ? Des bombardements et autres ? Car on ne savait pas comment ça allait se passer et en plus c’était aussi entrer dans le système franquiste que nous n’aimions pas du tout. Nous avons mesuré les dangers pour ceux qui partiraient et comme une de mes élèves avait de la famille en France, elle nous en a donné l’adresse. Tout au moins ça pourrait nous servir pour nous donner des nouvelles, et pouvoir nous retrouver. Dans l’après-midi arriva mon beau-frère Dominique. Il avait dix-neuf ans, et avait été blessé à la bataille de l’Ebre, là où nous avions perdu un autre beau-frère. Les nouvelles qu’il nous donna n’étaient pas du tout rassurantes. Barcelone présentait un aspect inquiétant, et on voyait fréquemment dans les rues au bord des trottoirs, des gens qui brûlaient des papiers, sans doute les derniers dossiers et documents compromettants. Bientôt toutes ces filles, de plus en plus inquiètes, commencèrent à partir sans attendre l’heure, et même sans ranger leur travail qui resta en désordre sur la table de l’atelier. Tout ça n’avait plus d’importance. Avec mes parents nous en discutions beaucoup. Nous habitions ensemble. Les pauvres étaient très inquiets et très

10

tristes, car il y avait aussi mon frère, de vingt-deux ans, (c’est-à-dire presque deux ans de plus que moi), qui se trouvait à la maison après une drôle d’aventure. Les troupes franquistes avaient coupé l’Espagne en deux, et il serait resté prisonnier dans la zone sud s’il n’avait pas eu le courage de se faufiler clandestinement dans un bateau. Il put débarquer à Barcelone et il attendait des ordres pour rentrer dans une autre compagnie. Je fus très soulagée vers neuf heures du soir quand Joan arriva. Les nouvelles qu’il apportait étaient des plus inquiétantes. Il venait chercher quelques vêtements et il devait rentrer à la caserne. Ils attendaient des ordres pour évacuer. Joan n’aurait pas voulu que je reste, mais ça l’inquiétait beaucoup aussi de me savoir sur les routes. Je pensai à une vieille tante qu’ils avaient à Figuéras près de la frontière et que je ne connaissais pas. Il m’en donna vaguement l’adresse en me disant qu’en tout cas on pourrait s’y retrouver. Ce petit quart d’heure passa très vite et il fallut se quitter avec un grand chagrin. Nous nous aimions d’un amour vrai, nous avions besoin l’un de l’autre, et les instants étaient vraiment tragiques. Peu après, j’allai voir mes belles-sœurs qui habitaient tout près de notre maison. Carmen était la sœur de Joan, et Henriette la femme de son frère aîné. Elles avaient un enfant chacune, de cinq et six ans, et habitaient ensemble depuis que leurs maris étaient au front. Elles partaient, et je les aurais bien accompagnées, mais je ne pouvais pas abandonner mes parents car ils n’étaient pas jeunes, et je ne pouvais pas non plus les faire voyager dans de telles conditions, alors il fallait encore attendre.

11

C’était peut-être onze heures du soir quand on a vu arriver mon frère. Il avait pu avoir un camion et il proposait de nous emmener loin de Barcelone. La décision fut vite prise, mais tout d’un coup nous nous sommes trouvés face à la réalité : il fallait bien emporter quelques affaires, mais le moins possible, car dans ce camion nous serions nombreux. A ce moment-là je sentis combien j’étais attachée à tout ce que nous avions, et je fus prise d’émotion en pensant qu’on ne savait pas ce qui allait se passer et que peut-être nous ne retrouverions plus rien. Je chassai ça de ma tête car les heures étaient graves et il fallait faire très vite. Nous avons rassemblé du linge de corps, quelques vêtements, très peu, la nourriture qui nous restait, et surtout plusieurs couvertures, car le camion était découvert, c’était en pleine nuit et il ne faut pas oublier que nous étions au mois de janvier.

12

DEPART Dans le camion, il y avait déjà une dizaine de personnes, dont deux enfants de huit ou dix ans. Dommage que mes belles-sœurs étaient déjà parties. Nous chargeâmes ce que nous avions préparé à la hâte. Ça se résumait en un petit matelas, une valise et deux gros sacs en toile. Ah ! Oui, et aussi une bonbonne de vin qui venait d’une vigne que nous avions : mon père avait tenu à en prendre un peu, car c’était un vin extraordinaire de plus de 18°. On charria tout et on ferma la porte. Ces instants-là sont restés à jamais gravés dans ma mémoire. Le camion démarra. Je voyais toutes les maisons de la rue défiler, et la nôtre rester de plus en plus loin, jusqu’à ce que je la perde de vue. Alors je m’installai vers le fond, je m’assis par terre, et je me couvris avec une couverture comme tous les autres. Mon frère avait l’ordre de passer au siège du syndicat pour prendre quelques femmes, dont une jeune maman avec un bébé de neuf mois (il faut dire que le mari s’occupait de politique, et pendant la guerre il fut déporté dans les camps d'Allemagne et porté disparu). Nous sommes partis par la route nationale, c’était la route de France et aussi la route de l’exode. Il ne fallait pas perdre de temps car il courait toujours les rumeurs que les troupes franquistes descendaient des montagnes pour couper le passage. Sur cette route, nous étions de plus en plus nombreux. Il y avait les gens à pied, beaucoup de troupes, des charrettes et des camions. Avoir un camion c’était encore un privilège, aussi nous étions à tout moment assaillis par de pauvres gens qui n’en pouvaient plus. Nous avons chargé aussi un jeune blessé, mais à mesure, nous étions si nombreux que c’était intenable, sans compter que des bateaux ennemis

13

nous envoyaient des coups de canons de temps à autre, tant que nous étions près de la côte. Nous étions tellement angoissés que je crois que nous ne sentions même pas la guerre qui nous tombait dessus. La nuit passa ainsi, inutile de dire que nous n’avons pas fermé l’oeil. Le jour commença à se lever et un autre problème nous attendait : l’essence se terminait et il fallait des bons spéciaux. A Gerona nous sommes descendus du camion pour nous dégourdir les jambes, et je me souviens encore combien je sentis le froid, et mes parents, qui n’étaient pas jeunes, devaient le sentir encore plus. Il y avait du monde partout, dans l’angoisse et le désordre. Pas moyen de boire quelque chose de chaud pour se réchauffer. En attendant, mon frère, et d’autres gens, cherchaient à obtenir des bons d’essence. Cela fut difficile, il leur fallut plusieurs heures. Vers les deux ou trois heures de l’après-midi nous étions à Figueras.

14

FIGUERAS En entrant dans la ville, notre impression ne fut pas du tout rassurante. Les rues étaient bondées, car Figueras était la dernière ville d’Espagne importante avant d’arriver à la frontière française. Elle avait un fort, et aussi des dépôts de munitions. Depuis quelques jours, beaucoup cherchaient à s’y réfugier. Mais l’aviation qui ne perdait pas de vue la route de l’exode ne manquait pas de la bombarder. Ce fut ainsi qu’en arrivant il fallut vite aller dans un abri. L’alerte passée, on nous dirigea vers le siège du syndicat. Là, restèrent les femmes, les enfants, et les personnes âgées. Les hommes furent regroupés dans la caserne militaire. On se réfugia dans une très grande maison à un étage. Il n’y avait pour ainsi dire pas de meubles à part quelques bureaux et quelques chaises. C’était une belle bâtisse qui avait dû appartenir à quelque riche famille franquiste partie quand la guerre a éclaté. Elle était devenue le siège du syndicat. Mais quel cauchemar, dans cette maison nous étions au moins deux cents personnes qui allaient, qui venaient, qui rentraient et sortaient dans toutes les pièces et cela devait durer une dizaine de jours ! Enfin, on nous dit que quelque part dans la ville on donnait du café au lait. Et, à tour de rôle, car il fallait que quelqu’un garde tous les bagages on alla faire la queue pour boire ce premier réconfortant dont on avait tant besoin. La nuit arriva vite, on mangea ce qui nous restait en nous demandant comment ça se passerait pour le lendemain. On n’en pouvait plus, il y avait trente-six heures qu’on n’avait pas dormi, mais pas moyen de s’installer un peu commodément. On aurait voulu tirer notre petit matelas qui, mis en travers, aurait pu servir pour nous appuyer tous les trois, jusqu’aux reins, mais pas la peine d’y penser,

15