Félix Eboué 1884-1944

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Partisan de la non-violence, le gouverneur général Félix Eboué s'est maintes fois refusé à utiliser la force, en se démarquant de certains administrateurs qui n'hésitaient pas à employer des méthodes brutales. Il privilégiait plutôt le dialogue, le contact direct avec le peuple et était opposé à toute "effusion de sang". A travers cet ouvrage, l'auteur a voulu réhabiliter ce grand humaniste originaire de Guyane, petit-fils d'esclave, qui a été le Premier Résistant de l'Empire.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782336270616
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FÉLIX ÉBOUÉ (1884-1944)
GOUVERNEUR
DE L'AFRIQUE

:

GÉNÉRAL
FRANÇAISE

ÉQUATORIALE

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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(Q L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06187-3 EAN: 9782296061873

Albert M'P AKA

FÉLIX ÉBOUÉ (1884-1944)
GOUVERNEUR DE L'AFRIQUE GÉNÉRAL ÉQUATORIALE

:

FRANÇAISE

Premier Résistant de l'Empire

Grand Français, Grand Africain

L'Harmattan

INTRODUCTION

« Intelligent et curieux de tout connaître, le gouverneur général Félix Éboué reculait chaque jour les limites de son savoir, au point de devenir un véritable érudit qui laissait toujours les auditeurs sous le charme de sa conversation ». Maurice Pierre Bertaut, gouverneur de la Guadeloupe et dépendances (1943-1946)

Nous n'avons pas la prétention ici de faire œuvre d'historien, même si notre formation d'anthropologue nous en rapproche. Nous avons voulu à travers cet ouvrage analyser avec objectivité et honnêteté intellectuelle, la vie et l'œuvre de Félix Éboué qui ont été à un moment ou l'autre déformés par certains de ses détracteurs qui le considéraient comme un « Blanc à peau noire» qui a fait fusiller certains agitateurs congolais et maintenu dans les chaînes de la mort André Matswa. Se trouvant d'une part représentant du gouvernement français en Afrique Équatoriale Française (A.E.F.) et d'autre part, en présence de ses frères de race, en pleine guerre, il ne pouvait qu'à coup sûr, être embarrassé. Il en était certainement conscient, puisque c'est lui qui avait pris le risque et la responsabilité de relâcher les chefs matswanistes qui avaient été emprisonnés par son prédécesseur, le gouverneur général Pierre Boisson. C'est sur ordre de ce dernier qu'André Matswa - blessé

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FÉLIX ÉBOUÉ (1884-1944): GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L'AEF

sur le champ de bataille - avait été arrêté le 3 avril 1940 à l'hôpital Beaujon de Paris et rapatrié à Brazzaville pour y être jugé. En Guadeloupe, par exemple, où ses adversaires ont organisé plusieurs mouvements d'agitation sociale suivis d'actes de violence, afin de l'inciter à envoyer la gendarmerie tirer sur les grévistes non armés, Éboué s'est refusé d'entreprendre cette sale besogne, préférant plutôt perdre son poste et ses broderies de gouverneur. Une réflexion trop hâtive sur l'œuvre et l'aventure risquée d'un Félix Éboué de surcroît, de race noire, à s'être démarqué du maréchal Pétain en refusant de cautionner les termes de l'armistice, aurait pu dévier notre jugement impartial de toute objectivité. En publiant un ouvrage consacré à la biographie de Félix Éboué, défenseur acharné de la Liberté, de l'Égalité et de la Justice et Premier Résistant de l'Empire, on mesure à quel point fut exemplaire et riche son entreprise administrative, sociale et politique. Son action a marqué et marquera encore de son empreinte les générations actuelles et futures de la France, des départements et territoires d'outre-mer français, ainsi que celles des anciennes colonies françaises, qui sauront, nous l'espérons, en tirer meilleur profit. La carrière de Félix Éboué en Afrique est tellement énorme et riche en évènements qu'on n'interprète pas toujours exactement son action. La raison en est évidemment que les questions coloniales sont par ellesmêmes déjà complexes. En effet, l'Afrique noire constitue un monde vaste et diversifié en pleine évolution, dont chaque aspect et presque chaque territoire requièrent une étude spéciale. En se rangeant du côté de la France Libre incarnée par le général de Gaulle Félix Éboué n'a pas voulu tomber dans la solution de facilité. En effet, il n'a pas voulu accepter aveuglément la décision du régime de Vichy qui a capitulé devant les nazis. Il a plutôt opté pour le refus d'une défaite avalisée par la signature en 1940 de l'armistice, seul moyen de contribuer à la résurrection de la France d'avance vaincue par l'ennemi et à la lutte pour la résurgence d'une Patrie dont il savait que sa disparition compromettrait la Liberté et les Droits de l'Homme. Comme le souligne Gaston Monnerville: «Il faut savoir que dès l'armistice signé, l'occupant ayant coupé en deux le territoire français, défense fut faite "aux coloniaux" de franchir la ligne de démarcation partant des Pyrénées jusqu'à l'est de la France. Ce qui avait pour conséquence d'empêcher un grand nombre d'hommes et de familles de "couleur", même encore sous l'uniforme français, mais démobilisés, de rentrer dans leur foyer. Tout accès dans les trains partant vers cette zone nord était

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interdit aux "Juifs, aux Arabes, aux gens de couleur". n était précisé sur les affiches, apposées dans toutes les gares: "les Noirs, les Martiniquais, les Indochinois, et, en règle générale, tous les hommes bronzés, y compris les parlementaires". À Paris, l'accès dans le Métropolitain était interdit, en première classe, à "toute personne noire". Et pareille circulaire était signée, non par les autorités allemandes, mais par l'ingénieur en cheffrançais ».1 La personnalité de Félix Éboué est assez peu connue en France, alors que celui-ci a eu à jouer un rôle important dans sa libération du joug nazi. Lorsque la presse française en faisait écho, son nom était même écorché. Ce personnage hors du commun était cependant extrêmement connu dans les milieux britanniques et américains. La presse américaine, et plus particulièrement noire américaine, l'entourait de louanges et de commentaires extrêmement favorables. Personne n'a été plus juste, plus généreux, plus humain, plus tolérant.. .qu'Éboué. Par sa simplicité, il ne faut pas s'imaginer qu'Éboué aurait répondu volontiers à l'espèce de suffrage qui lui serait venu de ses frères de race, les douze millions de noirs d'Amérique de l'époque. La preuve en est que, malgré l'existence aux États-Unis d'un prix portant son nom, Éboué de son vivant, n'en serait peut-être pas fâché, mais il aurait certainement pensé qu'on aurait déformé et trahi sa pensée, et pourquoi pas son âme. Éboué était parfaitement mesuré aussi bien dans son comportement mental que sentimental, si bien qu'on décelait en lui une personne équilibrée qui était tout à fait extraordinaire entre la bonté et l'intelligence. D'ailleurs, tous les Anglais, tous les Américains qui ont pu le rencontrer à cette période, et ils ont été nombreux, ont pu dire de lui: « n suffit d'avoir été cinq minutes avec lui pour oublier qu'il était noir ». Le témoignage qu'apporte le général René Marchand, commandant militaire du Tchad en 1940, lors de l'inhumation de Félix Éboué au Panthéon en 1949 aux côtés de Victor Schœlcher, est poignant et plein d'enseignements: «La Patrie reconnaissante vient de rendre au gouverneur général Félix Éboué l 'hommage suprême: l'inhumation au Panthéon. Le gouverneur général Félix Éboué repose désormais dans le Temple de nos gloires nationales. Celui-ci qui n 'ajamais désespéré de la victoire sur l'ennemi, même aux heures les plus sombres de 1940, a bénéficié d'un hommage mérité du gouvernement de la République Française qui
I Gaston Monnerville, Préface à l'ouvrage de Rodolphe Alexandre, La Guyane sous Vichy, Paris, Éditions Caribéennes, novembre 1988, p. 10-11.

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a voulu par là même magnifier l'Administrateur et le Résistant qu'il fut» . Son esprit pétillant, sa bonne humeur pleine de vitalité, sa délicatesse, son extrême bienveillance et sa distinction naturelle forçaient l'admiration et la sympathie de ses collaborateurs et de tous ceux qui de près ou de loin le côtoyaient. Toute sa vie en est pratiquement la parfaite illustration. Dès les premières années de sa carrière d'administrateur colonial, Éboué se révéla un homme de devoir, d'action et avisé, animé d'un esprit objectif, mais pas forcément conformiste. Ardent défenseur des Droits de l'Homme, de la Paix, de la Justice sociale, et Combattant de la lutte contre le racisme, il était soucieux d'améliorer les conditions d'existence matérielle, morale et spirituelle des noirs et préoccupé à gagner leur confiance sans laquelle serait ardue sa tâche. Sa politique basée sur l'épanouissement des valeurs humaines et sociales dans un cadre de concertation et de respect des traditions africaines était très appréciée par ses frères de race. C'est grâce à la parfaite connaissance de leurs problèmes facilitée par ses travaux ethnographiques, linguistiques et d'économie sociale et à sa grande finesse diplomatique, qu'il obtint de très bons résultats. Ce qui lui permit de gravir rapidement les échelons de la hiérarchie de l'administration coloniale. Aussi, lorsqu'il s'est agi fin 1938, au moment où les menaces de guerre continuaient à peser sur l'Europe, et plus particulièrement sur la France, la nomination pour la première fois d'un gouverneur au Tchad devenait de plus en plus une nécessité absolue. Et ce choix s'est porté sur lui qui venait à peine de quitter le gouvernement de la Guadeloupe où il avait passé deux années (1936-1938). N'ignorant pas l'immensité et l'importance de la tâche qui l'attendait au Tchad en cas de conflit, en dépit de sa santé précaire, il accepta la nomination que lui avait proposée le ministre des Colonies, M. Georges Mandel, celui-là même qui l'avait relevé de ses fonctions en Guadeloupe. On lui confia entre autres missions, la responsabilité de la mise en état de défense du territoire du Tchad et particulièrement la construction d'une route stratégique reliant l'Oubangui au Tibesti, travail titanesque à réaliser dans un pays de sable, par endroits désertique, et avec peu de moyens financiers et matériels. Tirant les enseignements du voyage d'études qu'il effectua à l'intérieur du Tchad, le gouverneur Félix Éboué donna des directives à ses collaborateurs à prendre leurs responsabilités en vue d'atteindre les objectifs qu'il s'est fixés. La confiance et l'ambiance qu'il sut créer

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Il

autour de lui permirent aux fonctionnaires militaires et civils de travailler en parfaite symbiose. Ce climat de confiance réciproque permit aux chefs indigènes de lui apporter largement leur contribution. Les conditions matérielles et psychologiques étaient tellement bien remplies, qu'à la déclaration de guerre, le Tchad était équipé et prêt pour une action défensive. Le ralliement du Tchad aux Forces françaises libres du général de Gaulle proclamé le 26 août 1940 dans la petite mairie de Fort-Lamy eut l'effet d'une bombe qui surprit même la communauté française. L'annonce de cette nouvelle provoqua un enthousiasme débordant parmi la population indigène, si bien qu'en l'apprenant, le Sultan d'Abéché, M. Ourada, s'écria: «Je reconnais bien là les Français ». Le travail accaparant qu'effectua le gouverneur Éboué au Tchad durant vingt-trois mois et les malheurs qui avaient frappé la France n'avaient pas été sans ébranler sa santé. Connaissant la grande modestie qui le caractérisait, il aurait sans aucun doute préféré continuer à administrer ce territoire, où tant de souvenirs et d'amitiés l'attachaient. Mais le cours des évènements en avait décidé autrement: il devait absolument prendre son poste de gouverneur général de l' A.E.F. à Brazzaville où la nouvelle situation de la fédération posait des problèmes nombreux et complexes. Et c'est le cœur bien triste qu'emportant le regret unanime des Tchadiens, que l'Homme du devoir quitta fin novembre 1940 Fort-Lamy et le Tchad qui présentait au fil des mois pour les Alliés une importance stratégique. La politique indigène élaborée et lancée en novembre 1941 par Éboué devait être reprise solennellement le 30 janvier 1944 par la conférence de Brazzaville présidée par le général de Gaulle. Félix Éboué y voyait ainsi avec une certaine fierté la récompense de trente-six années d'une carrière administrative bien remplie dans les colonies. La résistance humaine a certes des limites, mais grâce à son moral de fer, il surmonta avec courage la maladie qui le rongeait. Son état de santé préoccupant incita les médecins à l'obliger de quitter l'A.E.F. en avril 1944 pour se reposer en Syrie. Malgré son endurance, ses forces le trahirent en cours de route. Il mourut prématurément au Caire le 17 mai 1944, alors qu'il aurait bien voulu prendre une part active à cette conférence. Bien plus encore que dans l'action vigoureuse qu'il mena tout au long de sa carrière, on a pu admirer sa grandeur d'âme en dépit du mal qui le

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terrassait. Son souvenir demeure et demeurera en chacun de nous comme un constant rappel de la grandeur et de la générosité françaises. En Oubangui-Chari, Félix Éboué consacra son œuvre au milieu des tribus sauvages, des populations attardées, dénuées de moyens matériels et courbées sous le poids des forces contraires et de leurs superstitions. Lorsque, le 18 juin 1940, le général de Gaulle lança son célèbre appel depuis Londres, d'où il convia tous les Français et les populations indigènes des territoires d'Outre-Mer à le rejoindre pour continuer la lutte contre l'envahisseur, un immense espoir de joie souleva les populations du Tchad. Des comités se formèrent, des pétitions furent signées et tous manifestèrent au chef de la Colonie leur désir de continuer la lutte jusqu'à la victoire finale. C'est donc de Fort-Lamy (Tchad) que furent prises les décisions capitales qui établirent solennellement la base de départ pour la reconquête de la patrie française. De par le rôle joué par Félix Éboué pendant la Seconde Guerre mondiale, nous pensons qu'il mérite une place de choix dans ce conflit mondial. En effet, «l'histoire officielle malheureusement ne veut pas reconnaître que la résistance fut d'abord africaine, que la France Libre avait pour capitale Brazzaville sur les bords du Congo, que l'armée de Leclerc partit du Tchad pour reconquérir la terre de France. Il y a une tendance à imposer l'idée que la résistance était à Londres. Certes le centre stratégique était à Londres, mais c'est en Afrique que la résistance prit corps et c'est grâce à Félix Éboué que la victoire pesa du côté des Alliés ».2 C'est pourquoi, il nous a semblé nécessaire de replacer les évènements dans leur contexte en rappelant ce que fut le sens de la vie et de l' œuvre de ce gouverneur, petit-fils d'esclave, né en société coloniale, sur une terre de bagne, nourri par l'esprit de la Ille République française. Son engagement au service des valeurs de la République et de la Liberté a fait de lui un personnage incontournable. Malgré le défilé des Allemands sur les Champs-Élysées, ainsi que la dérobade de l'Afrique du Nord et l'échec de la France Combattante sur toute l'Afrique Occidentale qui se trouvait aux mains de Vichy en juin 1940, seul Félix Éboué refusa d'abdiquer. Ce qui permit au général de Gaulle d'avoir non seulement une base territoriale, mais également une légitimité politique auprès des Alliés.

2Jean-Claude Degras, Félix Éboué, le gouverneur Paris, Editions Le Manuscrit, 2004.

nègre de la République

(1936-1944),

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Sa mémoire est tellement restée vivante parmi les peuples africains que l'intelligence, la grandeur d'âme et le patriotisme militant qu'il a incarnés restent inoubliables dans nos esprits. Comme le soulignait M. Géraud-Jouve, le gouverneur général Félix Éboué était «la personnification la plus éclatante de la condamnation du racisme ».3 Déjà, Victor Schœlcher, député de la Martinique et de la Guadeloupe, sous-secrétaire d'État à la Marine (mars/mai 1848), avait pu poursuivre un programme d'action qu'il résuma dans une lettre du 23 février 1878 adressée à son cher ami Hurard (Marius) qui venait de fonder à la Martinique le journal Les Colonies... en écrivant: « Combattez le préjugé de couleur partout où vous le verrez apparaître ...Forcez-les (colons) à reconnaître que nous voulons et nous n'avons jamais voulu que le triomphe des idées de justice et d'égalité dont la République est la haute . expreSSIOn... ».4 Par ses actes, Félix Éboué a démontré qu'il fut un homme de cœur, animé d'un amour et d'une générosité pour les faibles et les opprimés, même si au cours de ses premières années en Oubangui-Chari, il éprouva de sérieuses difficultés à se faire obéir de ses subordonnés noirs qui ne pouvaient comprendre qu'il avait les mêmes prérogatives que les administrateurs blancs. Ils lui disaient: « Toi, moi, même chose ». C'est ainsi que pour affirmer son autorité parmi ses frères de race qui ne comprenaient toujours pas le sens et la portée de ses avis, de ses recommandations ou même de ses ordres, il lui arrivait souvent de vêtir son uniforme d'administrateur, pour exhiber ses attributs de pouvoir, mais pour lui, jamais l'idée ne lui vint de punir ces « grands enfants» ! Ce n'est que par la suite que les chefs de tribus comprirent qu'ils avaient en Félix Éboué un protecteur naturel qui incarnait à la fois l'esprit de justice et d'équité et auquel il fallait faire confiance et obéir. Pour augmenter ses chances de succès, faire naître et surtout entretenir leur confiance, il se passera d'interprètes locaux qui, "consciemment" ou "inconsciemment" pouvaient ne pas traduire avec conviction et fidélité ses conseils et ses avis auprès des populations autochtones, en apprenant leur dialecte dont il fera un instrument de communication par excellence. Intelligent, curieux et doté des qualités physiques et morales, il avait tout pour réussir. Il reculait chaque jour les limites de son savoir, au point

3

4 Ibid., p. 72.

Ulrich Sophie, Le gouverneur général Félix Eboué, Paris, Éditions Larose, 1950.

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de devenir un véritable érudit qui laissait toujours ses auditeurs sous le charme de sa conversation.5 Les peuplades attardées de l'Oubangui -Chari et du Tchad mettaient leurs espoirs en cet administrateur animé d'une intelligence et d'une curiosité infinies. Si Félix Éboué a pu les conduire et les élever à un mieux -être matériel, intellectuel et moral, c'est parce que précisément il était doué des qualités exceptionnelles qui lui permettaient de tout pénétrer et de tout comprendre. Il était donc mieux placé que quiconque pour les approcher, pour les mettre en confiance et pour étudier leurs us, coutumes, mœurs ainsi que leur mentalité. Partant de cette réalité et de cette vérité, il posa en 1941 les bases d'une nouvelle politique indigène en A.E.F. Il assimilait les indigènes africains en quelque sorte à ses compatriotes guyanais. Éboué fit le triste et amer constat que les colonisés africains «n'étaient qu'un troupeau d'êtres auxquels le titre d'homme était refusé ». Félix Éboué avait une personnalité très forte et des conceptions humaines, morales et spirituelles, emplies d'idéalisme qui ont eu, à n'en point douter, une influence sur la politique des puissances européennes en Afrique. En effet, sa politique indigène a inspiré les gouverneurs anglais des colonies de l'Ouest africain et de l'Afrique australe. De même, au Congo belge voisin, il était très écouté. Pour qu'un Français, de surcroît un noir, en arrive à un tel degré de considération et de prestige, il fallait qu'il ait réellement des qualités qui le distinguaient des autres hommes. Sans son génial esprit de perspicacité et la puissance de son rayonnement spirituel, Félix Éboué n'aurait certainement pas été le glorieux porte-drapeau du rassemblement des fils de l'Empire autour du général de Gaulle et l'émancipateur des peuples de l' A.E.F. En effet, sa sensibilité et son humanisme l'ont tout naturellement incité à se pencher durant plusieurs années sur le sort réservé aux populations indigènes de l' A.E.F. afin de les mener progressivement, dans le cadre de leurs traditions, sur la voie du progrès économique et social. Le colonel R. Boisseau, auteur de la brochure « Les Trois Glorieuses de l'Empire »6lui reconnaît cette qualité lorsqu'il écrit: « Le mouvement de révolte
5 Maurice-Pierre Bertaut, gouverneur de la Guadeloupe et dépendances (1943-1946). 6 Il s'agit des journées des 26, 27 et 28 août 1940 que les Français Libres ont appelées « Les Trois Glorieuses de l'Empire» en souvenir des journées de juillet 1830 qui marquent la fin de la monarchie de droit divin et l'avènement de la souveraineté populaire en France.

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commença par les confins. A l'extrême nord de l'A.E.F., la colonie du Tchad était administrée par le gouverneur Éboué dont l'intelligence et le grand cœur devaient jouer un rôle capital au cours de ces semaines décisives ». Ce n'est donc que de cette façon qu'elles pourront assimiler les principes de justice et d'humanité qui caractérisent les sociétés dites "évoluées" et prendre graduellement conscience de leur responsabilité dans la gestion de leurs propres affaires. C'est là le fruit de la parfaite éducation qu'il reçut d'un père digne, et de la tendresse d'une mère bienaimée. La seule méthode qui soit conforme à sa philosophie pour comprendre la mentalité et la spiritualité des indigènes est la connaissance de leurs us, coutumes et moeurs (fêtes, cérémonies religieuses et initiatiques, danses, jeux, etc.) et surtout la persuasion. Ainsi pour les conduire vers le progrès social, il prend le 8 novembre 1941 une circulaire dans laquelle il suggère l'abolition du régime de l'indigénat qui comportait l'application, par voie administrative, de sanctions pénales à l'égard de certains autochtones des territoires d'Outre-Mer. La mise en œuvre de cette nouvelle politique s'inspira sans doute de la décision d'abolition de l'esclavage du 27 avril 1848 prise par Victor Schœlcher. Il dépendait donc de lui, en tant que gouverneur général de l'A.E.F., d'accélérer l'œuvre d'évolution sociale des indigènes sensiblement pareille à celle accomplie au Maghreb par le maréchal Lyautey dont il fut le disciple, car selon lui, il avait en soi cette « parcelle d'amour» sur laquelle Jésus Christ avait bâti sa religion. Pour Félix Éboué, « aimer pour comprendre, comprendre pour agir », tel fut son credo dont il ne se départira jamais. Tant que les méthodes valent ce que valent les hommes qui les emploient, on peut affirmer, dans l'intérêt du salut de la patrie, une diplomatie souple, appliquée avec toutes les ressources d'une intelligence lucide. Mue par un travail acharné et efficace, elle devrait nécessairement créer, autant que faire se peut, une atmosphère de confiance réciproque et d'opportunes initiatives, dans l'intérêt de la collectivité. « La confiance ne s'impose pas, elle se mérite », aimait-il dire. Dès lors, l'application de telles méthodes suscita chez les populations indigènes de l'émulation afin de servir au mieux non seulement les intérêts français mais aussi leurs propres intérêts. Quinze mois après le ralliement du Tchad, Félix Éboué n'hésita pas à écrire: « Les Noirs sont liés à nous, nous sommes liés à eux...Nous avons arrêté ensemble les règles qui les guideront vers le bien. Animons maintenant ces règles de notre amour ».

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Lorsque le vieux chef des tribus, Hotman, bien connu dans le HautOubangui, devenu son grand ami, adressa en 1920 une lettre à Félix Éboué qui était en congé et dont les propos sont pleins d'éloge on comprit dès lors que ce dernier avait gagné son pari. Voici ce qu'il écrivait: «Mon cher Administrateur et grand ami, jouissez dans la belle France d'un congé bien gagné et revenez-nous ensuite. Je suis heureux de l'issue de la guerre, mais je pense que, si nous n'avions pas eu Joffre... ».7 Lorsque l'autorité de ceux qui la représentent dans son immense Empire est faite d'amour, de bonté et surtout de saine compréhension de l'état d'âme des populations qu'ils administrent, on peut être certain qu'elles sont prêtes à «jouer le jeu », pour reprendre l'expression favorite de Félix Éboué. D'ailleurs, le gouverneur Henri Laurentie qui fut son collaborateur et son confident reconnaît ses qualités d'humanité en écrivant: «Non seulement il y avait chez lui un équilibre merveilleux entre l'intelligence et la sensibilité, mais la bonté imprégnait si naturellement son esprit que ses actes et ses pensées, sans jamais cesser d'être lucides, étaient comme aimantés vers le bien ». Selon Géraud-Jouve, «sa réussite personnelle ne le grisa jamais parce qu'il sut toujours la dominer, et cela est d'autant plus à noter que je me tromperais très lourdement, en n'admettant pas un instant qu'Éboué n'ait souffert d'un complexe quelconque d'infériorité en raison de la pigmentation de sa peau. Cet homme massif, aux yeux doux, arrivé au faîte des honneurs, n'en éprouvait aucune vanité et c'est peut-être en cela qu'il était le plus magnifique ».8 La relation qui exista entre Félix Éboué et ses parents et qui s'inscrivit dans une réciprocité de sentiments, comporte encore un important enseignement pour la jeunesse actuelle. Bien que noir, Félix Éboué eut effectivement le mérite de prétendre aux plus hautes fonctions de l'État français, en devenant d'abord gouverneur de la Guadeloupe en 1936, puis du Tchad en 1938, enfin, gouverneur général de l'A.B.F. en 1940. Cette carrière exemplaire et riche est le résultat de ses brillantes études supérieures à l'École coloniale de Paris, à sa longue expérience d'administrateur en Oubangui-Chari et surtout à sa courageuse et spectaculaire décision de ralliement au général de Gaulle.

7 Rapporté par Ulrich Sophie, op. cit., p. 39. 8 Ibid., p. 43.

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Félix Éboué fit la connaissance de son compatriote René Maran au cours de ses trois congés successifs en Guyane durant lesquels il retrouva avec plaisir sa famille et ses amis et en Oubangui -Chari de novembre 1909 à mars 1920.9René Maran, administrateur des colonies, adjoint des Affaires civiles en A.E.F., reçut en 1921 le prix Goncourt pour Batouala, véritable roman nègre qu'il rédigea à Grimari (Oubangui-Chari) de 1911 à 1919.10 La préface de son roman constitue une véritable diatribe contre certains responsables de l'administration coloniale qu'il accuse de «corruption et de débordements surtout causés par les abus d'alcool, justifiés selon lui, par la fameuse "mission civilisatrice" » de la France. L'administration coloniale réagit violemment et interdit la diffusion de son livre en Afrique. Henri Dirat, inspecteur des Affaires civiles, qui fut lieutenantgouverneur p.i. de l'Oubangui-Chari en 1921-1922, adresse une lettre à son épouse dans laquelle il se plaint du "scandale" provoqué beaucoup plus par la préface de Batouala que par le livre, qui sonne comme un réquisitoire de combat contre le colonialisme, qui discrédite la conduite coloniale de la France: «Je dis que c'est un calomniateur parce qu'i! a méchamment généralisé et fait de tous les coloniaux des êtres méprisables ou ridicules. Car c'est bien cela, c'est une œuvre de haine et non plus de critique. Tous les blancs aux colonies sont des ivrognes et des malfaiteurs,. quant aux blanches, des femmes légères. Il y a beaucoup à dire et à critiquer, mais pour critiquer, i!faut voir de haut et s'affranchir de tous sentiments personnels ce qui n'est pas le cas de Maran. Le grand mal, surtout dans cette partie de l'Afrique, vient de ce fait que la métropole s'est toujours désintéressé de ce pays déshérité ».11 Il est contraint de démissionner de son poste en 1923, après son dernier séjour à Fort-Archambault. Quatre ans après, en 1927, Éboué qui n'a que quarante-trois ans, voudrait lui aussi démissionner, car il pense qu'il n'a aucune chance de devenir gouverneur. Mais c'est son ami
9 René Maran est né à Fort-de-France le 5 décembre 1887, mais a vécu à Libreville (Gabon) avec ses parents jusqu'en 1891, puis résida à Bordeaux avec sa mère et ses deux fières Jean-Marie et Gilde. JOCe roman avait été publié aux Editions Albin Michel, deux ans après la parution de L'« ombre des jeunes filles enfleurs »de Marcel Proust Chez Gallimard NRF. 11CAOM, APC 31, Papier Henri Dirat, dossier 4, Lettre de H. Dirat à sa famille, Bangui le 30 mars 1922, cité par Colette Dubois, Félix Éboué, l'Oubanguien (1909-1931). Un « sans grade» de l'administration coloniale dans l'ombre, in Josette Rivallain et Hélène d'Almeida-Topor, op. cit., p. 118-119.

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Maran qui l'exhorte à reprendre courage, en usant de tous les stratagèmes de persuasion, pour le convaincre de ne pas abandonner définitivement l' Afrique. Le père de Maran, M. Léon Herménégilde, né à Cayenne le 14 décembre 1864 et qui a servi en Oubangui-Chari comme secrétaire général et gouverneur par intérim, en fera les frais et n'obtiendra pas la Légion d'honneur, en raison de la préface explosive du roman de son fils.12 Malgré ce prix Goncourt, René Maran demeure le grand oublié de cette littérature que l'on nomme aujourd'hui "francophone". Il reste méconnu de la plupart des spécialistes en lettres francophones.

12L'amitié "sulfureuse" qui liait Félix Éboué à René Maran a contribué, dit-on, à freiner l'avancement d'Éboué, à propos de cette affaire.

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CHAPITRE I

LA VIE DE FÉLIX ÉBOUÉ

Adolphe Félix Sylvestre Éboué, petit-fils d'un esclave, naquit le 26 décembre 1884 à Cayenne (Guyane française). Il est le quatrième fils d'une famille de cinq enfants et le benjamin d'Yves, de Maximilien et d'Edgard, tous décédés. L'aîné de la famille Éboué, Yves, exerça les fonctions d'instituteur public durant trois ou quatre ans et périt tragiquement en 1897 à Sinnamary en Guyane où il était en service. Il fut happé par un requin, alors qu'il se baignait avec deux amis dans le fleuve qui borde le bourg. Edgard et Maximilien, moins doués que leurs frères, avaient suivi d'assez près leur père dans la tombe. Seul Edgard avait choisi le métier de celui-ci; malheureusement il succomba assez vite des suites de maladies contractées sur les placers. Sa sœur cadette Comélie Éboué qui épousa Félix Gratien, l'a immédiatement suivi. Son père, Yves Urbain Éboué, commis aux écritures devenu orpailleur sur le placer "Enfin", puis directeur-adjoint du placer "Dieu Merci" (Saint-Elie de la Mana), désirait faire de Félix un fonctionnaire. Il sera peu de temps après nommé directeur d'exploitations aurifères. Homme actif, intelligent, de belle prestance et enfant d'esclave affranchi en 1848, il avait suivi ses études dans les établissements scolaires dirigés par les Frères de Ploërmel, chargés à cette époque de l'enseignement primaire et secondaire dans la colonie.

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Yves Urbain Éboué, en tant que directeur d'exploitation, comme les ouvriers mineurs, était à tout instant exposé à des attaques sournoises d'animaux féroces, de morsures de serpents venimeux qui sillonnaient furtivement la forêt en tous sens. Cette forêt est sans doute fascinante, mais elle est surtout dangereuse, non pas à cause de bêtes féroces, de marécages fétides ou d'histoires colportées par les fantasmes du bagne, mais parce que sans guide, on s'y perd très facilement. De même, sans couteau ou fusil, on meurt alors facilement de faim, parce qu'on ne peut se noumr. Fatigué par le rude travail d'une exploitation aurifère, Yves Urbain Éboué meurt en 1892 alors que le jeune Félix Éboué n'a que huit ans. Son éducation sera assurée par sa mère, Mme Éboué, née Marie Joséphine Aurélie Léveillé, originaire de Roura. Elle avait une épicerie à Cayenne dont elle approvisionnait avec les récoltes de son jardin pour nourrir la famille. Elle possédait une connaissance pointue des traditions guyanaises qu'elle lui avait transmises. En effet, elle maîtrisait les «d%s» (proverbes guyanais). Comme la grande majorité des Cayennaises de sa génération, elle avait fréquenté avec succès l'unique école primaire de Cayenne: celle des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, fondée par la Révérende Mère Javouhey. Ces religieuses, dont le dévouement et l'ardeur sont indéniables et universellement connus et reconnus, étaient alors exclusivement chargées de l'enseignement primaire donné aux jeunes Guyanaises. Le père et le fils, unis par la même pensée, accomplissaient silencieusement et en toute conscience leur rude devoir. Tandis que l'un s'efforçait de faire extraire des entrailles de la terre la plus grande quantité possible de métal précieux, l'autre s'attachait à extirper du cerveau des hommes frustes qui l'entouraient l'ignorance, pour mieux dégager leur personnalité et les conduire comme par la main sur la grandroute où I'humanité poursuit son éternel voyage.13

Son enfance
Sans être vraiment riche, la famille Éboué jouissait d'une certaine aisance, puisqu'elle possédait une maison à un étage située dans la rue Christophe Colomb, garnie sur deux rues d'un balcon où l'on pouvait installer les berceuses créoles, d'une véranda ornée de plantes vertes, de
13Sophie Ulrich, op. cit., p. 23.

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fougères, de "choux" aux couleurs variées et d'un jardin qui s'étendait derrière, fleuri de roses et d'œillets. Elle possédait également des terres et un terrain, planté en potager et en verger, aux alentours de Cayenne. L'entretien de ce terrain était confié aux soins vigilants d'un ancien bagnard qui, plusieurs fois par semaine, venait déverser dans la cuisine aux carreaux de brique rouge, des flots de toutes sortes de légumes et de fruits aux noms indiens ou créoles, aux couleurs éclatantes. A la différence de la majorité des Guyanais, la famille Éboué représentait au sein de la société guyanaise une certaine aristocratie.

l'oret guyanaise

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Les promenades que Félix Éboué effectuait en forêt en compagnie de son père l'ont incité à s'intéresser à la nature. En effet, elles l'ont aidé à aimer les arbres, les plantes, les noms et l'utilité des légumes ainsi que les herbes aromatiques. La découverte très tôt des choses de la nature, notamment de la végétation guyanaise, une des plus riches au monde, l'a tellement fasciné que ses souvenirs d'enfance sont restés gravés dans sa mémoire. De même, il avait vu dès les premières années de son existence, "récolter" et traiter la gomme qui suintait de certains troncs d'arbres, filer le coton qui poussait encore à l'état semi -sauvage sur les lieux des plantations depuis lors abandonnées, découper et assembler les bois de marqueterie aux riches et variées couleurs. La forêt et la terre guyanaises commençaient donc à lui révéler leurs secrets. Cette forêt présente certes un écosystème complexe et riche mais fragile en raison de la quasi-absence d'une politique écologique. L'implantation de l'O.R.S.T.O.M. en Guyane est cependant déterminante et permet progressivement de mieux connaître le milieu forestier de ce pays. De même, le B.R.G.M. a beaucoup observé la forêt guyanaise en procédant au sondage des ressources minières éventuelles du sous-sol mais les résultats ne sont pas à la hauteur des espoirs placés dans ses mISSIOns. La population guyanaise est un conglomérat constitué de différents groupes dont les plus anciens sont les Amérindiens. Quant aux Européens, Antillais, Hindous, Brésiliens qui venaient s'installer en Guyane, ils étaient attirés le plus souvent par l'appât de l'or qui régnait en abondance et qui représentait l'une des principales activités du pays. Pendant longtemps, lorsque l'intérieur du pays fut abandonné aux seuls Amérindiens et aux Noirs Marrons14 (nommés plus tard "Aluku"), la relance des activités aurifères permit aux aventuriers d'intensifier la recherche et l'exploitation de l'or. Les sommes obtenues par les chercheurs d'or leur permettaient de se rendre régulièrement à Cayenne pour y acheter des vivres, des outils, des vêtements, avant de regagner les placers. Cette matière précieuse faisait presque vivre tout le monde et permettait de faire marcher les affaires. Elle alimentait les caisses
14 Au moment où Napoléon III instaure le bagne en Guyane, les Amérindiens et les Noirs Marrons vivent à cheval sur plusieurs nations (Guyane française, Brésil, Surinam). Les regains de tension générés par l'immigration clandestine et les « privilèges particuliers» de certains groupes minoritaires sont aujourd'hui observables. Ils sont dus à la proximité de la Guyane par rapport aux autres pays voisins et a des effets politiques, économiques et culturels qui persistent encore de nos jours. Le contrôle par l'État de l'espace guyanais présente donc une difficulté majeure.

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publiques et procurait du travail à tous ceux qui voulaient se donner la peine de se lancer à sa recherche. Les Indiens et les Boshs negroe (Noirs africains), étaient beaucoup plus préoccupés par la recherche de l'or que par son exploitation. La découverte aurifère dans la région de l'A wa (affluent du fleuve Maroni qui sépare la Guyane française de la Guyane hollandaise) avait attiré vers les placers la plupart des Guyanais qui délaissèrent, sans aucun esprit de retour, les paisibles travaux champêtres ou l'atelier. Après une absence de quelques mois, ceux qui avaient amassé plusieurs kilogrammes du métal précieux, pouvaient rentrer chez eux. Les emplois sur les placers, notamment dans les grandes exploitations, étaient très recherchés, mais faisaient l'objet d'une sélection minutieuse et sévère.

Ses études
Félix Éboué a d'abord fréquenté la petite école élémentaire Jules Ferry installée à Cayenne près de la maison familiale. La mort de son père ne changea ni ne bouleversa le cours de la vie à la maison, car sa mère gérait avec prudence les biens hérités de son mari. Félix Éboué se rendait parfois, à petits pas, jusqu'au gouvernement, d'où il revenait tout en causant, au milieu d'enfants qui jouaient, de graves personnages parlant de politique ou d'affaires et que la jeunesse appelait les « Sénateurs », de vendeurs de gâteaux et de journaux. Il resta dans cette petite école jusqu'en classe de septième, avant d'entrer en 1896 au collège de Cayenne où il poursuivit ses études durant quatre ans. Il y avait organisé un petit groupe d'amis en une société polyvalente reposant sur une base scolaire, littéraire et scientifique qu'il baptisa d'un nom pompeux, "Polytechnique", dont d'ailleurs il était le premier, plus tard, à se moquer. Travailleur acharné et infatigable, s'intéressant dès son adolescence aux cultures les plus classiques et aux anciens philosophes, Félix Éboué exerçait déjà une ascendance sur ses camarades d'école et ses amis, et même sur ses aînés. Même ses professeurs ne doutèrent pas et ne se trompèrent pas sur la valeur et les capacités intellectuelles de ce jeune lycéen qui se préparait parmi eux pour les durs combats de la vie. Ses professeurs du lycée de Cayenne faisaient partie d'une génération imprégnée et imbue des grands idéaux de la Révolution française de 1789 qui proclamait la protection des Droits de I'Homme et du Citoyen, même

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si ceux-ci n'avaient pas connu les combats que menèrent leurs parents en faveur des hommes de "couleur" pour l'égalité des droits civils et politiques. Bien que n'étant plus que de vieux souvenirs, ces luttes politiques les obligèrent à se livrer avec ardeur à l'étude des démocraties "archaïques" (grecque et latine) que venaient de rappeler les souvenirs encore vivants des grandes périodes des révolutions françaises de 1789 et 1848 au cours desquelles les Noirs des colonies et territoires français avaient obtenu leur libération physique et morale. Félix Éboué éprouvait absolument un grand respect aux idées généreuses de la France et aux autres valeurs culturelles de la République qu'il tenait à mettre au service de ses frères de race, victimes des atrocités, des spoliations et du racisme, etc. de la colonisation. Félix Éboué est tout autant imprégné de la mémoire des combats menés par Victor Schœlcher contre l'esclavage que des valeurs et idéaux révolutionnaires. C'est grâce aux professeurs guyanais, ainsi qu'à ceux venant aussi bien des Antilles que de la Métropole, qui se gardaient bien d'émousser un intérêt qui profitait en fin de compte aux études, que Félix Éboué put accéder à une culture classique supérieure. En effet, à cette époque les études au lycée de Cayenne se terminaient en classe de quatrième. Les élèves qui désiraient les poursuivre devaient se rendre soit aux Antilles, soit en France. Félix Éboué souhaitait devenir Avocat. Pour y parvenir, il devait terminer le cycle de l'enseignement secondaire, avant de faire ses études de droit. Le lieu le mieux indiqué pour lui était donc la France, mais les frais assez élevés qu'exigeaient son entretien et ses études constituaient pour lui un lourd handicap. Fort de ses meilleurs résultats scolaires, il sollicita une bourse d'études pour la France que lui accorda sans trop de difficultés le conseil général de la Guyane. En réalité, il obtint une demi-bourse de 1 500 francs pour la durée de ses études, à laquelle s'ajoutaient diverses aides provenant de sa mère. Éboué est un collégien jugé turbulent, peu assidu, dilettante, qui aimait à faire des malices aux uns et aux autres. En revanche, «très intelligent, doué d'une mémoire excellente, il se classe le premier en lettres. Cependant, à l'intérieur du collège, il ne donne pas l'impression d'un élève plus studieux que les autres. C'est à la maison, le soir, qu'il fournit un gros effort, sous le regard vigilant de sa mère qui sait régler sévèrement la conduite de ses enfants lorsqu'un billet de consigne arrive

entre ses mains». 15
15 Ulrich Sophie, op. cit., p. 31.

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Félix Éboué quitte donc la Guyane pour la première fois à la fin des grandes vacances de 1901 pour Bordeaux où il arrive en octobre. Il y retrouvera ses amis d'enfance: Hermann Galliot, Paul Mercès, Camille Eutrope, Castor, Chaumet et Devieux. Il entre au lycée Montaigne de cette ville comme pensionnaire, en classe de troisième. Il devait y affronter la rigueur d'un climat hivernal rude et s'adapter aux conditions de vie matérielle d'un pays qui lui est étranger. La vie collective en dortoir et le réfectoire en commun lui déplurent. De même, lui qui était accoutumé à la lumière ensoleillée des Tropiques, le manque d'air et de soleil dans les salles, ainsi que le changement de régime alimentaire auquel il n'était pas habitué, la nécessité de se plier à une discipline qui le privait de toute méditation solitaire qu'il a connue dans son pays, sont autant pour lui de nouveautés désagréables. En revanche, en tant que sportif et homme sensible à la chaleur familiale, il trouva dans le bouleversement de ses habitudes et dans l'absence de ses affections, deux grandes consolations: d'une part la direction du lycée poussait volontiers les élèves à pratiquer le sport, d'autre part, Éboué bénéficiait de la chaleur humaine de M. et Mme Conrad (ménage sans enfants), qui accueillaient des pensionnaires étrangers (africains, antillais, guyanais, etc.) dans leur propriété des environs de Bordeaux. L'affection, les soins et la liberté dont il bénéficiait auprès d'eux, lui faisaient un peu oublier de ne pouvoir être parmi les siens. Le lycée de Bordeaux possédait une équipe de football appelée « Les Muguets» à laquelle professeurs, surveillants et élèves étaient partie prenante et partageaient les succès. Cette équipe qui était surtout composée de joueurs sélectionnés et entraînés avec soin, participait aux grandes compétitions régionales. Félix Éboué dont le sport de football s'était tout naturellement emparé de lui, ressentait une joie à partir le dimanche avec son équipe pour un match, à Strasbourg, en Belgique ou en Angleterre. Ces déplacements lui permettaient d'étudier le vif tempérament des joueurs et des habitants de la région. Félix Éboué, dont les muscles avaient connu un développement plus précoce (en raison d'un entraînement intensif, efficace et méthodique) que celui de ses camarades européens, fut remarqué par le capitaine de l'équipe à qui il va succéder plus tard. Rapidement repéré comme l'un des meilleurs joueurs, il fut très apprécié pour ses talents. D'ailleurs, « Éboué conserva toujours au tréfonds de lui-même un fervent amour du

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sport et nous sommes convaincus qu'il ressentit une de ses plus fortes émotions le jour de l'inauguration solennelle à Brazzaville, par le général de Gaulle, en mars 1944, du magnifique stade qui porte son nom».16 Sous sa direction, l'équipe remporta maintes victoires dont des journaux régionaux (Le Phare de Nantes, Le Populaire) en faisaient largement écho. Ces journaux rendaient compte avec détails, de l'entrain et de l'adresse d'un joueur noir de cette équipe auquel étaient dus en grande partie les succès. Sous les couleurs du Stade Bordelais Universitaire Club (S.B.U.C.) et du Sporting Club Universitaire de France, il connaît les joies du stade. En dehors du football, Félix Éboué participait aussi aux compétitions de course à pied dans lesquelles il rivalisait avec les meilleurs coureurs universitaires de France. Les 100 à 400 m ou 800 m étaient ses distances préférées. Il abattait régulièrement ses 100 m en Il secondes et trois dixièmes. Éboué pratiquait dès ses débuts à Bordeaux, l'escrime qui lui avait réservé d'autres joies et dont il gardait encore de meilleurs et vifs souvenirs des longues heures passées dans la salle d'entraînement du lycée de Bordeaux. Félix Éboué a aussi été un excellent joueur de rugby. Il était même classé dans le rang international. Il consacrait à Paris comme à Bordeaux, l'après-midi de ses démarches personnelles à des matches de rugby. Frantz Richelet, Yvon Delbos qui fut en 1936 le ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement Léon Blum et qui appartenaient tous deux à l'équipe du Sporting Club Universitaire de France, ont maintes fois joué contre lui, entre cette phase de son existence où il défendait en ce qui le concerne les couleurs de l'équipe première du Stade Français.17 Il pratiquait les jeux qui étaient à la mode à l'époque: bilboquet, cerfvolant, marelle, toupie, etc. Lui qui était vigoureux et débordant de santé, il abandonna ces jeux qui lui paraissaient trop paisibles, pour s'adonner à de nombreuses parties de barres Oeu d'adresse et d'agilité) qui lui permettaient de dépenser son énergie physique, et exercer ainsi son esprit de décision. Il dira même à un de ses camarades que « quand on ne sait pas courir, on nejoue pas aux barres! ». Les quelque quatre années qu'il passa à Bordeaux furent marquées non seulement des petits incidents habituels mais aussi des moments
Ibid., p. 32. 17 René Maran, Félix Éboué: Grand commis et loyal serviteur, 1885-1944, Paris, Éditions Parisiennes, 1957, rééd. Chez l'Harmattan (présentation de Bernard Mouralis), septembre 2007.
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d'émotion: séjours à l'infirmerie, succès scolaires, lettres et paquets émanant de ses parents etc. (confitures ou fruits confits, confits de "chadecs" à la chair dorée et fondante, gelées de goyaves encore gorgées de soleil tropical qu'il faisait goûter à certains de ses camarades). Tous ses paquets de la maison qui laissaient s'exhaler des odeurs d'épices et de vanille venant de l'autre bout de la terre lui rappelaient les souvenirs de sa vieille maison familiale de Cayenne. Félix Éboué ne s'intéressait pas particulièrement aux disciplines scientifiques, notamment à l'algèbre et à la géométrie qui constituèrent pour lui des obstacles sérieux à la poursuite de ses études. En revanche, le français et l'anglais, qui étaient son violon d'Ingres, lui réservaient joie et succès pour lesquels il s'attribuait régulièrement la première place dans les compositions. « Ses notes ne laissaient pas entrevoir un avenir brillant. Néanmoins, la savante alchimie d'un parcours exceptionnel se dessine, que l'histoire à venir se chargera de dévoiler ».18 Ayant atteint un certain degré de maturité, Félix Éboué qui avait manifesté dès son adolescence son désir pour le barreau, éprouvait désormais son intérêt pour s'orienter vers d'autres études juridiques. Ayant, en maintes occasions, côtoyé des fonctionnaires africains venant passer leurs congés en Guyane, le désir de connaître l'Afrique s'empara assez brusquement de son esprit. Dans sa jeune imagination, cet immense continent n'apparaissait pas pour lui, entouré de mystères, et les récits des explorateurs ne lui semblaient pas des épopées fantastiques. Il était d'autant plus fasciné par les légendes qu'on lui rapportait sur l'Afrique noire, qu'il n'éprouvait aucune frayeur à s'y aventurer. Pour réaliser son rêve, il prend le parti de se présenter au concours de l'École coloniale de Paris et souhaite être envoyé dans les lieux plus reculés et le moins connus de tous les territoires africains placés sous la dépendance de la France, tels que l'Oubangui-Chari (actuelle République Centrafricaine) ou le Tchad, pays dont on commençait à voir des timbreposte évoquant les richesses d'un autre monde: paysages de savanes, panthères, lions dans la brousse, défenses d'éléphants. . ..L'approche et la connaissance scientifique vont lui révéler l'extraordinaire richesse de tous ces peuples venus d'horizons divers. Cette polyphonie culturelle influence sans nul doute, sa vision de ces sociétés fort éloignées de nos représentations. Celles-ci, fondées le plus souvent sur un mode de production agricole, véhiculent un imaginaire et des relations au pouvoir totalement différentes de celles de l'Occident
18

Jean-Claude Degras, op. cil., p. 25.

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chrétien. Éboué, homme de la forêt et du fleuve, se sent pénétré du mystère de ces cultures indigènes.19 La carrière des administrateurs coloniaux, bâtisseurs des pays à la recherche de leur développement, répondait parfaitement à ses goûts. Il éprouvait l'envie de porter l'uniforme d'apparat (képi, broderies d'argent, épée) qui symbolise les attributs du pouvoir et de l'autorité dont se paraient les administrateurs en poste en Guyane. Il passa d'abord ses deux parties de baccalauréat ès lettres, puis se présenta le 3 novembre 1906 au concours d'entrée à l'École coloniale de Paris, concours qu'il réussit brillamment dans un rang honorable.20 Cette École soumettait les futurs administrateurs à deux ans d'études au cours desquels ils étaient astreints à suivre les cours de la Faculté de droit, située dans le Quartier latin de Paris. En plus de ses études supérieures dans cet établissement, d'où il obtient en 1908 sa licence, et de sa formation à l'École coloniale, Félix Éboué s'était fait inscrire à l'École des langues orientales. Cette soif d'accumuler diverses connaissances (droit, sociologie, philosophie, littérature classique, etc.) l'avait plongé dans un surmenage intellectuel tel, qu'il ne rétablissait l'équilibre que par la pratique du sport qu'il ne cessait d'aimer. Profitant à plein des délices de la vie parisienne, il consacrait véritablement peu de temps à sa formation à l'École coloniale. En effet, il était plus souvent au théâtre, jouait presque chaque soir au bridge et par moments au rugby. Il serait cependant inexact de dire qu'il négligeait sa scolarité. Il ne visait pas les premiers rangs, mais tenait coûte que coûte à décrocher son diplôme. La moyenne obtenue à l'issue de sa formation le confirme: «Les résultats obtenus par Éboué en première année furent modestes, car il obtint 592,30 points, assez près du minimum; il se classa Be sur 18 dans la section africaine. À la fin de la seconde année d'études, les élèves de la section africaine passaient des examens portant
19

20

Ibid., p. 24.

C'est le père de René Maran qu'il a rencontré à Cayenne, qui lui aurait suggéré le choix de préparer le concours de l'École coloniale de Paris (section préparatoire), pépinière des cadres de l'administration Outre-Mer. Il y fut admis 18e sur 33 dans la section africaine et dispensé de service militaire. L'enseignement très particulier dispensé au sein de cette classe préparatoire portait sur l'histoire générale de la colonisation française et étrangère, la géographie générale et descriptive, la construction pratique, l'hygiène et la médecine pratique, la comptabilité publique ainsi que les langues anglaise et allemande, auxquelles s'ajoutaient des exercices physiques, notamment l'escrime et l'équitation.

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sur chacune des matières enseignées; ils pouvaient, à leur demande, être interrogés sur la langue arabe. Le brevet n'était accordé qu'aux élèves ayant obtenu un nombre de points correspondants à une moyenne de 13 sur 20 au minimum, après leur entrée à l'École. Les élèves brevetés étaient classés d'après la moyenne obtenue par chacun et c'était d'après cette liste de classement que leur étaient attribuées les places mises à la disposition des anciens élèves de l'École. Éboué se classa 14e sur 17 élèves de la section africaine et ne sur 27 toutes sections confondues ».21

21 Gilbert Mangin, Félix Éboué à l'École coloniale, sous la dir. de Josette Rivallain et d'Hélène d' Almeida-Topor, in Éboué, soixante ans après, Paris, Publications de la SFHOM, 2008, p. 91.

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Félix Éboué oriente ses études vers l'administration des colonies africaines et apprend le malagasy, car il s'attendait à une affectation à Madagascar. Mais à sa demande, il échange ce poste avec un de ses camarades antillais, Raymond Ferjus, contre un autre, peu prisé, en Afrique Équatoriale Française.22 Il justifie ce choix en précisant sa pensée: «Les hommes de ma génération ont vécu dans une atmosphère d'aventure, d'exploration. Le mystère de l'Afrique a poussé beaucoup d'entre nous vers le continent noir. L'Afrique, berceau de mes ancêtres, a toujours exercé sur moi une attirance ».23 Il aimait se promener sur les quais de la Seine et passait de longues heures à fouiller dans les boîtes des bouquinistes, car la lecture des chefsd'œuvre de la littérature française était pour lui une passion en même temps qu'une distraction. Éboué fréquentait la bibliothèque SainteGeneviève pour des lectures assidues, par exemple, de Sénèque, d'Epictète ou de Marc Aurèle, nourris aux sources du stoïcisme.24 Il s'intéressait également aux plaisirs du théâtre de l'Opéra et aux expositions de peinture. De même, il éprouvait une curiosité inépuisable pour les musées et les vieux hôtels parisiens. L'une de ses principales préoccupations était juste de fournir l'effort nécessaire pour sortir de l'École coloniale sans avoir à redoubler la dernière année. Il aimait à dire: «Mais après tout, j'ai complété mon éducation sur un plan plus général, etje ne regrette rien ». Il avait en outre une très haute conscience des devoirs de l'homme à l'égard de ses semblables, et de ses propres devoirs envers sa race. Félix Éboué, enfant des lointaines Guyanes, goûtait ses derniers jours d'insouciance dans le tapage des bandes joyeuses du Quartier latin, son cercle de prédilection, à l'automne de cette année 1908 où il vivait dans une petite chambre de « l'Hôtel d'Orient» situé au 41, rue Monsieur le Prince. Presque chaque soir, il jouait au bridge avec ses camarades de l'École coloniale et en particulier avec l'un des fils de Gerville-Réache, au café "Soufflot" .

22Ferjus eut une carrière correcte à Madagascar puis au Togo et au Gabon. 23 Actes du Colloque, Félix Éboué, Institut des Hautes études de Défense nationale, 1985. 24La philosophie lui permet d'acquérir la force de la rigueur et de l'esprit critique. Cette soif de tout savoir, lui permet également de s'imprégner du sens caché des choses.

CHAPITRE II

SA CARRIÉRE EN AFRIQUE NOIRE

Lors de son séjour bordelais, Félix Éboué avait lu et relu les passionnantes et extraordinaires expéditions au cœur de l'Afrique noire effectuées par les explorateurs Sir Henry Morton Stanley, Pierre Savorgnan de Brazza, David Livingstone, Jean-Baptiste Marchand etc. Elles lui avaient permis de sentir la détresse et le désarroi de ses frères de race qui semblaient si étrangers à la vieille Europe, jetés brusquement dans la vie moderne, et qui n'avaient le plus souvent que le choix entre un repli farouche et un abandon total. Il connaissait aussi à travers les récits des explorateurs, les écrits des administrateurs coloniaux et des ethnologues, l'histoire de la traite des esclaves ainsi que celle de la marche des colonnes FoureaulLamy, Jolland et Émile Gentil. Ils avaient dû joindre leurs efforts pour abattre Rabah, chef de guerre africain et musulman, qui se constitua en 1900 un royaume esclavagiste dans les savanes oubanguiennes et se fit proclamer émir du Bornou. Il fut défait et tué la même année par les troupes françaises de la mission Foureau/Lamy. De tous ces explorateurs, révélés au monde moderne pour la première fois pour leurs grandes opérations de découverte du continent africain, la personnalité de Brazza (bassin du Congo) et de Marchand (bassin du Nil) suscita chez Éboué une curiosité et une attraction singulières. En effet,

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les qualités humaines et la très haute élévation d'âme de Brazza l'avaient particulièrement marqué. Entrer le premier en contact très étroit avec les populations inconnues des régions de l'Oubangui et du Chari était pour lui non seulement une satisfaction personnelle, mais aussi une tâche qu'il se devait de remplir.

Son «apostolat

colonial»

en Oubangui-Chari

De par ses origines africaines, Félix Éboué choisit dès 1908, l'Afrique noire et se fait affecter en Oubangui -Chari, dans un pays perdu, inconnu, lointain de sa Guyane natale, mais attirant par cela même. Il eut l'heureuse chance de faire pratiquement toute sa carrière d'administrateur en Afrique Équatoriale Française durant une trentaine d'années. C'est ainsi qu'à l'issue de sa formation à l'École coloniale de Paris, il se voit décerner le diplôme de cet établissement, où il s'est distingué, en particulier dans les cours de tactique et de stratégie militaires. Il est nommé le 24 décembre 1908 élève-administrateur des colonies. Sur sa propre demande, il est mis à la disposition du gouverneur général de l'A.E.F., considérée dans les milieux administratifs comme le «refuge des pêcheurs ». En dehors de Brazzaville (Congo) et Libreville (Gabon), les quelques agglomérations importantes de Bangui (capitale de l'Oubangui-Chari) qui naissaient, n'étaient guère que des villages purement africains ou des résidences de fonctionnaires vivant encore dans des conditions rudimentaires. Affecté finalement comme élève-administrateur en A.E.F., Félix Éboué s'embarqua au début de l'année 1909 à Bordeaux pour Matadi. De là, il emprunta la voie de terre jusqu'à Léopoldville, capitale du Congo belge, et traversa le fleuve Stanley Pool de la rive gauche à la rive droite pour arriver à Brazzaville, capitale de l'A.E.F.25 Il retrouvait avec plaisir sur les bords du Congo, la profondeur du ciel, la végétation tropicale, les lucioles (sorte de "bêtes à feu"), et entendait le coassement des crapauds et le bruit des insectes. Tous ces bruits familiers lui rappelaient les nuits des Antilles et de la Guyane.

Les travaux de construction du Chemin de fer Congo-Océan (C.F.C.O.) reliant Pointe-Noire à Brazzaville (510 km) débutèrent en 1921 et s'achevèrent en 1934. Ce qui expliqua que Félix Éboué fut obligé de transiter par le port de Matadi, au Congo belge, via Léopoldville.

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