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Francisco de Miranda

334 pages
La gloire du Libertador Simon Bolivar a éclipsé celle de son compatriote Francisco de Miranda. Pourtant celui-ci a été le premier, ou le principal parmi les premiers à réunir fermement volonté d'Indépendance et républicanisme, à tenir un discours identitaire sud-américain. Avec beaucoup de finesse l'auteur analyse l'histoire de Francisco de Miranda , qui est le seul à avoir participé les armes à la main aux trois grandes révolutions qui se succédèrent en un demi-siècle (I'Indépendance des Etats-Unis, la Révolution française et les Indépendances des Amériques Latines). Et chaque fois il combattait dans le camp de la liberté.
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FRANCISCO DE MIRANDA
Précurseur des Indépendances de l'Amérique latine

Collection Horizons Amériques Latines dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin Pierre Ragon et Jdelette Muzart Fonseca dos Santos
Déjà parus

ABBAD Y LASIERRA I., Porto Rico, (1493-1778). Histoire géographique, civile et naturelle de l'île, 1989. BALLESTEROS Rosas L., La femme écrivain dans la société latino-américaine, 1994. GRUNBERG B., Histoire de la conquête du Mexique, 1996. LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques, 1989. LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique. Les illusions d'un grand dessein, 1994. MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1996. ROINAT c., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992. ROLLAND D. (ss la dir.), Amérique Latine, Etat des lieux et entretiens, 1997. ROLLAND D. (dir.), Les ONG françaises et l'Amérique Latine, 1997. SARGET M..-Noëlle, Histoire du Chili de la conquête à nos jours, 1996. SEQUERA TAMAYO I., Géographie économique du Venezuela, 1997. CAMUS Michel Christian, L' /le de la tortue au coeur de la flibuste caraïbe, 1997. ESCALONA Saul, La Salsa, un phénomène socio-culturel, 1998. CAPDEVILA Lauro, La dictature de Trujillo, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7150-1

Carmen L. Boh6rquez-Moran

FRANCISCO DE MIRANDA
Précurseur des Indépendances de l'Amérique latine

Préface de Marie-Cécile BENASSY Professeur à ['Université de Paris-1JI

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Préface
Le drame d'un précurseur, c'est qu'il est incompris. Ses contemporains n'entendent pas son message. Quant aux lointains descendants, ils oublient un homme dont les idées font désormais partie du lot commun. La gloire du Libertador Simon Bolivar (1783-1830) a éclipsé celle de son compatriote, le révolutionnaire Francisco de Miranda (17501816). C'était probablement inévitable. Mais l'image du disciple a aussi et surtout brouillé celle du maître. Il faut dire que le côté aventure~'{ et romanesque de celui-ci a multiplié les ambiguïtés et les incertitudes. Le fameux jugement de Bonaparte: "Un Don Quichotte qui n'est pas fou" lui colle à la peau. Avoir été crédité de faveurs intimes de la part de l'impératrice Catherine de Russie ne fait pas non plus très sérieux. Tentons de résumer sa biographie. Sujet du roi d'Espagne né au Venezuela, il devient officier. Après avoir participé dans les rangs espagnols à la guerre d'Indépendance des Etats-Unis, il déserte. Il passe ensuite l'essentiel de sa vie d'adulte à voyager, des Etats-Unis à la Russie en passant par la Turquie, la Suède, etc. Sa brillante culture et un entregent exceptionnel lui ouvrent toutes les portes, tandis que le gouvernement espagnol ne parvient pas à le faire arrêter. Miranda essaie d'intéresser tour à tour l'Angleterre et la France à l'indépendance de sa patrie. Les puissances pensent davantage à utiliser cet homme pour leurs propres desseins qu'à œuvrer en faveur de la liberté. Devenu général de la Révolution française, il connaît l'échec et l'emprisonnement. Au bout du compte, il échoue par deux fois à libérer sa patrie par les armes. Revenu à Caracas à soixante ans, après quarante ans d'absence, il est peut-être une figure emblématique, mais il dialogue difficilement avec les révolutionnaires de terrain. Il va être vaincu sans panache par la contre-révolution espagnole et mourir en prison. Son charme était irrésistible dans les salons; sur les vrais champs de bataille, il se heurte à des obstacles de tout ordre!

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Le Miranda général français a son nom gravé sur l'Arc de Triomphe de l'Etoile. Dès 1924, il a été l'objet d'un ouvrage classique Miranda et la Révolution Française donné dans notre langue par le Vénézuélien Caracciolo Parra Péréz, livre qui a été réédité à Caracas en 1989 à l'occasion du deuxième centenaire. On ne peut pas dire pour autant que ce personnage soit connu et reconnu chez nous. Les Parisiens de son temps l'appelaient "le Péruvien". lis voyaient l'Amérique espagnole à travers les Indes galantes de Rameau. Plus étrange, la vénérable Biographie universelle de Michaud (1823) continue à le faire naître au Pérou et lui attribue un temps de garnison imaginaire au Guatemala. Nos dictionnaires d'aujourd'hui sont moins fantaisistes mais il se souviennent surtout des échecs et ils ne prennent guère la mesure du personnage. En fait, le Francisco de Miranda le plus important est celui qui s'est voulu citoyen du Venezuela et de l'Amérique du Sud dans son ensemble. Il a laissé des archives considérables et il a fait l'objet de nombreux ouvrages. Néanmoins, ce sont plutôt les événements de sa vie personnelle et politique qui ont retenu l'attention, sans d'ailleurs que tous les mystères aient été dissipés. Madame Carmen BohOrquez Monin, Professeur de philosophie, diplômée de plusieurs universités dans son pays, aux Etats-Unis

d'Amérique (Ann Arbor, Michigan) et en France (Paris m

- Sorbonne

Nouvelle) s'est avisée que la pensée politique de Miranda n'avait pas été étudiée comme elle le méritait. Avec une résolution et une méthode dont ses amis sont témoins, elle a dépouillé une immense bibliographie au Venezuela et en Europe, et abouti à la soutenance à Paris d'une thèse de doctorat. Au passage, elle est parvenue à dissiper certaines obscurités biographiques, en particulier sur les relations de son héros avec la francmaçonnerie. Traiter valablement ce sujet impliquait de suivre pas à pas les étapes de la vie. Le "Précurseur" n'a jamais exposé sa pensée de façon systématique, mais il a été le premier, ou le principal parmi les premiers, à réunir fermement volonté d'indépendance et républicanisme, à tenir un discours identitaire sud-américain, et cela avec une conscience continentale. Dans son idée, le nom de Colombie dont il est l'inventeur devait désigner l'Amérique du Sud tout entière. A son époque, la plupart des Créoles se contentaient d'une position défensive qui prenait surtout pour cible les "Péninsulaires", les natifs de l'Espagne qui venaient s'emparer des bons postes administratives et des riches héritières. Avec beaucoup de finesse, Madame BohOrquez Moran analyse les étapes de la formation de cette conscience américaine chez un Sud-

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Américain qui est le seul à avoir participé les annes à la main aux trois grandes révolutions qui se succédèrent en un demi-siècle. Et chaque fois il combattait dans le camp de la liberté. Ce livre ne dissimule pas les illusions d'un discours binaire qui voit dans la tyrannie espagnole la source de tous les maux, et dans sa suppression la levée de tous les obstacles au bonheur des Américains. Les gens de sa génération n'ont guère conscience de tout ce qu'ils doivent à l'Espagne tout court, et même à l'Espagne "des Lumières" qui se développe à côté de la vieille encore dominée par le symbole de l'Inquisition. Cette bonne philosophe met en évidence les contradictions d'une pensée selon laquelle "le peuple est source d'inspiration, et en même temps le grand ennemi à craindre". Miranda qui est blanc a peine à concilier les divers héritages. Paradigmes de la liberté, les Indiens de chair et d'os ne sont pas appelés à être dans l'immédiat des acteurs politiques. Et, face à la terrible question de l'esclavage des Noirs, le blocage est total. Mais Cannen Boh6rquez sait montrer de façon convaincante les mérites exceptionnels de Miranda comme diffuseur d'idées. Homme des Lumières qui compare sans cesse auteurs et systèmes politiques, il a tout lu et tout vu. Sa culture, ses connaissances sont exceptionnelles, surtout mais pas seulement dans les domaines strictement politiques. Et il ne garde pas ses trésors pour lui. Dès 1785 il écrit dans la presse anglo-saxonne. Il diffuse le texte prophétique d'un jésuite exilé, Viscardo. Plus tard, il publie un journal en espagnol à Londres, El Colombiano. Il se constitue une immense bibliothèque et il en fait profiter de très nombreux HispanoAméricains. Son influence est notable par exemple sur le jeune Bernardo O'Higgings, le père de la patrie chilienne. En fait, son rôle de propagandiste est impossible à chiffrer. L'historien François-Xavier Guerra a cette formule: "La vie de Miranda est comme un résumé de l'époque des Lumières et de celle de la Révolution avec ses qualités et ses contradictions". Ce livre sera donc une excellente évocation de notre continent à cette époque, tout comme une introduction bien nécessaire à la réalité d'un Nouveau Monde que nous avons tant de mal à ne pas voir avec des lunettes européennes. Marie-Cécile Bénassy

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Avant-propos
"Pour Fortunata, ainsi que pour Sergio, Piero et Melissa"

On a dit que nulle idée ne trouve son sens jusqu'à ce qu'elle soit mise dans une situation de dialogue, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il y ait quelqu'un d'autre qui puisse l'approuver, la réfuter, la modifier ou simplement l'écouter. TIy a donc une valeur que cet ouvrage porte et qui ne nous appartient pas, raison pour laquelle il n'est pas possible de commencer notre exposé sans que nous exprimions notre reconnaissance et notre profonde gratitude à tous ceux qui ont contribué à rendre ce travail possible. Nos premiers remerciements ne peuvent être adressés qu'à Mme Marie-Louise Lopez-Pino, qui non seulement a effectué d'inappréciables corrections de style et a beaucoup contribué à améliorer nos traductions des citations en anglais et en espagnol, mais a mis autant de dévouement à la lecture du texte et d'intérêt à la discussion des idées ici exposées. De même nous sommes reconnaissante pour l'aide apportée par Rosemarie Smaïl, Isabelle Nony, Agnès Cano et Mireya Pérez, dans la lecture et la correction des textes, ainsi qu'à tous ceux qui ont eu la patience de nous écouter parler de Miranda et qui souvent nous ont posé des questions clés qui nous ont obligée à approfondir l'analyse des thèmes ici traités. Il m'est également agréable de remercier l'aide opportune et toujours aimable de Mme Marie-Cécile Bénassy, ma directrice de thèse à l'Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III, ainsi que les observations inestimables faites pendant la soutenance par M. Jean-René Aymes, M. Jean-Pierre Clément, M. Thomas Gomez et Mme Frédérique Langue, qui ont contribué à enrichir dans une grande mesure le texte que nous publions aujourd'hui. Nous sommes aussi redevables au personnel des diverses bibliothèques, surtout celui de la Bibliothèque Nationale et de

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l'Institutdes Hautes Etudes d'Amérique Latine de Paris. Nous ne pouvons oublier de mentionner la collaboration toujours aimable du personnel de l'Ambassade du Venezuela en France, ainsi que celle de quelques amis vénézuéliensqui, sur simple appel téléphonique de notre part à Caracas ou Maracaibo, nous ont immédiatement procuré des ouvrages introuvables à Paris. En somme, sans le dévouement de toutes ces personnes et sans le soutien moral de ma famille et la patience complice de mes enfants, je n'aurais pas pu accomplir cette tâche.

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Introduction

On pourrait penser qu'il ne reste plus rien à ajouter à ce que l'on connaît aujourd'hui de la vie et des actions de Francisco de Miranda, ce voyageur éclairé, précurseur des Indépendances de l'Amérique latine. TIest une des personnalités les plus intéressantes de cette période cruciale de l'histoire occidentale que furent la rm du XVTIIème siècle et le début du XIXème, et il peut être considéré comme l'un de ces hommes qui semblent marcher à la limite imprécise qui sépare la réalité de la fiction. Personnage digne d'un roman qui bizarrement n'a pas encore été écrit, Miranda semble traverser tous les mondes possibles: élevé dans une ville coloniale "conventuelle" telle que l'était Caracas au milieu du XVIIIème siècle, il se rendit dans les cours européennes les plus resplendissantes; éduqué selon les canons les plus rigides de l'Eglise catholique, il finit par se moquer de l'Eglise en faisant une description satirique des cérémonies publiques du Pape ; fin connaisseur des œuvres classiques grecques et latines, ainsi que des dernières productions littéraires, philosophiques et scientifiques de son temps, il fut en même temps un théoricien de l'histoire et de l'art militaire et un soldat reconnu; voyageur sans répit, il eut une curiosité qui le poussa à comprendre les autres façons de vivre et de penser et se cristallisa dans

des récits d'une véritable valeur ethnographique;

d'une personnalité

singulière et d'un charme physique incontestable, il attirait en raison de ses manières, de sa culture et de son intelligence les hommes et les femmes, en laissant parmi ces dernières un long sillage d'amours allant du simple désir d'une nuit de passage jusqu'à la protection que, pour la même raison, dit-on, lui octroya Catherine de Russie.

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Les trente-cinq années qui se sont écoulées entre le moment où Miranda quitte l'Amérique pour entrer au service du roi d'Espagne et l'échec de son expédition contre le pouvoir de ce même roi sur les eau.x mêmes qui l'avaient vu partir, ont donné lieu à des interprétations divergentes. Certains, sans essayer de mieux le connaître et en s'appuyant seulement sur cette longue période d'absence, considèrent Miranda comme le plus européen des Américains et, par conséquent, comme peu concerné par les problèmes de l'Amérique. D'autres, en revanche, envisagent cette période comme une étape nécessaire de préparation pour ce qui fut son unique passion et sa raison de vivre: l'émancipation de l'Amérique méridionale. Comme pour toutes les personnalités aux facettes multiples, le kaléidoscope de ses aventures hypnotise nos regards et rend plus difficile, comme dans les images stéréographiques, la découverte de ce qui se cache denière la première perception. Il faudra donc traverser ce premier écran de figures et de couleurs que représentent sa vie mondaine, son extraordinaire érudition, ses prouesses militaires et son iconoclasme permanent, pour être capable d'arriver à l'essence de sa pensée politique et à une mise en valeur de sa contribution au processus de constitution d'une identité américaine. De ce point de vue, nous croyons ce domaine insuffisamment exploré, malgré l'existence d'une bibliographie abondante sur Francisco de Miranda, mais qui s'adresse davantage au personnage qu'au penseur. La vie et les aventures de Miranda méritent qu'on les ait relatées comme on l'a fait, et il est possible d'écrire plus encore à leur sujet. De son vivant, de nombreux récits ont été produits qui, directement ou indirectement, racontent ses exploits, comme le font ceux de James Biggs, John Edsall, Ezra Stiles, John Adams, Claude Chauveau-Lagarde, Quatremère de Quincy ou Alfred Serviez. On trouve également des témoignages, des correspondances, des articles de presse, des documents officiels, des plaidoiries et des dossiers, qui décrivent, jugent, critiquent, justifient ou condamnent les actions qu'il a entreprises dans les circonstances historiques particulières qu'il a dû affronter. Après les jugements de ses contemporains, il faut attendre la deuxième moitié du XIXème siècle pour voir paraître les premiers travaux historiques sur ses actions. Outre les ouvrages indispensables, toujours cités, de ses premiers biographes tels que Ricardo Becerra ou Aristides Rojas, ou les écrits de Rafael M. Baralt et du marquis de Rojas au XIXème siècle, on trouve aussi, dans les premières décennies du XXème, l'œuvre de José Gil-Fortoul, les travaux de William Spence Robertson, les études de

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Caracciolo Pma-Pérez sur Miranda et la Révolution française et, plus tard, les ouvrages d'Angel Grisanti. La vie et les exploits de Miranda ont toujours fait l'objet de nombreuses recherches, dont la plupart sont présentées comme des introductions à des compilations documentaires. A ces compilations s'ajoutent diverses études, plus récentes, provenant d'historiens tant américains qu'européens, dont nous essayons de rendre compte dans la bibliographie. Malgré la valeur de tous les travaux qui viennent d'être mentionnés, il est évident que rien ne peut remplacer les soixante-trois volumes dans lesquels Miranda a rassemblé non seulement un grand nombre de documents qui ont retenu son attention - sur lui-même et sur d'autres événements, mais aussi ses impressions de voyages, ses plans et ses projets politiques concernant l'Amérique. Sur ce dernier sujet, les précieux volumes comprennent un ensemble de proclamations, d'esquisses de plans constitutionnels et de gouvernement, de stratégies guerrières ainsi qu'une importante correspondance avec les autres protagonistes des mêmes événements. Cependant rien n'est présenté de façon systématique, en ce sens que la lecture des textes ne produit pas l'impression d'une pensée politique ou philosophique structurée. On pourrait même dire qu'au premier abord on ne trouve rien d'original dans sa pensée, sinon l'écho des nouvelles conceptions nées de la Modernité, ou l'exposé d'abstractions construites à partir de sa participation directe aux actions qui ont révolutionné le monde occidental à ce moment-là. Autant dire qu'il semble avoir simplement partagé les conceptions de ses contemporains. Pourtant, lorsqu'on s'intéresse à l'étude de la pensée de Miranda, on découvre que si ses idées n'ont pas été d'une grande originalité, ce n'est pas le cas de l'application qu'il a faite de ces idées au problème de l'émancipation et de l'identité américaine. C'est là, dans la conscience de ces problèmes et dans ses efforts pour les élucider et les rendre évidents à ses compatriotes, que l'originalité de sa pensée est indiscutable. En effet, la conscience d'être Autre, de répondre à des déterminations qui échappent au modèle imposé, de vouloir marcher vers des horizons différents de ceux établis par la métropole, commence à s'esquisser dans les textes de Miranda avec une foree inconnue jusque-là. D'abord, dans la simple expression d'une dichotomie entre Américain et Espagnol ce que manifestaient aussi les Créoles de la deuxième moitié du XVIIIème siècle en se distinguant des

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Péninsulaires, comme l'ont constaté plusieurs voyageurs européens ensuite, en voulant préciser les caractéristiques essentielles défInissant l'être américain et en fonnulant un projet historique propre, où 15

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l'émancipation était une promesse de recommencement.C'est aussi
Miranda qui, le premier, met en relation l'unité politique du continent avec l'existence de traits culturels communs, une même religion et une même langue. Autrement dit, c'est avec Miranda que le problème de l'identité américaine - déjà préfiguré comme conscience de la différence - commence à se préciser véritablement et même à prendre des dimensions politiques et c'est ce que nous nous attachons à mettre en valeur dans cette étude. La question pourtant s'avère beaucoup plus complexe que nous ne venons de le dire, car le discours identitaire de Miranda est, si l'on peut dire,
souterrain.
TI

ne peut du reste en être autrement, car le sujet qui construit ce

discours est un sujet qui se joue lui-même dans ce qu'il cherche, c'est-à-dire qu'il est lui-même obligé de se définir par rapport à une réalité qu'il veut construire et qui à son tour le construit. Nous allons donc tenter de faire émerger ce discours de l'immense documentation de Miranda, et de montrer aussi le parcours qu'il a lui-même suivi dans sa rupture personnelle avec les références identitaires qui le liaient à ce monde qu'il voulait transformer, comme dans la construction de ses nouvelles références. Nous ne prétendons pas tout dire, mais nous ferons un premier essai de systématisation de la pensée de Miranda, notamment dans ceux de ses aspects qui concernent l'identité américaine. Pour cela, il nous faudra essayer de reconstituer la logique interne de sa pensée, en faire apparaître les notions clés et les mettre en relation avec d'autres catégories conceptuelles employées dans son discours, sans perdre pour autant la vision de l'ensemble. Nous considérons ce dernier aspect comme particulièrement important, car c'est ce qui permettra de parvenir à une explication cohérente des actions et des thèses soutenues par Miranda. C'est en tenant compte de l'ensemble de sa pensée que nous avons essayé de résoudre les ambiguïtés et les éventuelles contradictions rencontrées au

cours de notre recherche. Nous espérons par ce moyen éviter les
explications casuistiques qui ont donné de Miranda une image historique parfois contradictoire. Nous ne pourrons pas non plus détacher la pensée des actions de cet homme, car, dans une large mesure, c'est l'expérience qui l'a poussé à adopter certaines positions idéologiques. C'est du reste pour cette raison que notre travail a dû aussi prendre un caractère biographique. Puisque c'est sous cet angle qu'ont été faites la plupart des études sur Miranda et que c'est aussi là qu'on trouve le plus grand nombre d'inconsistances et de

fausses affirmations, nous avons appliqué un doute cartésien à ces ouvrageset nous avonspris soin sans chercherà minimiserleurvaleur-

-

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de vérifier, dans la mesure du possible, leurs assertions en recourant aux sources primaires dont nous disposions.

Par ailleurs, notre recherche s'est évidemment centrée sur les
Archives de Miranda, dans leur version imprimée. Sur ce point, quelques précisions sont ici nécessaires. Il existe deux éditions des Archives de Miranda. La première et la plus complète est celle qui a été commencée en 1929, peu de temps après que le gouvernement vénézuélien a récupéré à Londres les papiers de Miranda perdus depuis leur départ de La Guaira en 1812'. Cette édition, préparée en grande partie par Vicente Davila, reproduit la plupart des documents contenus dans les soixante-trois volumes "Composant les archives originales qui se trouvent à l'Académie Nationale d'Histoire de Caracas. La reproduction imprimée des Archives comprend vingt-quatre volumes, dont les quatorze premiers furent publiés entre 1929 et 1933 et le numéro quinze en 1938. L'édition s'est ensuite interrompue jusqu'en 1950, date à laquelle, à l'occasion du bicentenaire de la naissance de Miranda, l'Académie d'Histoire a repris sa publication. Cette édition maintient la classification que Miranda avait donnée à ses papiers: Voyages (1750-1805), Révolution Française (1792-1808) et Négociations (1790-1810), et reproduit les documents dans la langue dans laquelle ils ont été écrits. Mais comme l'ordre chronologique est subordonné à la classification, et que Miranda a intercalé dans ses papiers des sections de Miscellanées, on est parfois obligé de relire plusieurs volumes pour trouver tous les documents se rapportant à une période donnée. Le volume XXIV concernant la campagne militaire de Miranda au Venezuela, constitue une reproduction du recueil de documents publié par le marquis de Rojas à Paris en 1884. Dans notre texte nous attribuons à cette première édition des Archives de Miranda le code de référence: Ed. DéNila, même si Dâvila n'a préparé lui-même que les quatorze premiers volumes. Il faut remarquer que la plupart des études sur Miranda donnent comme référence cette édition. La deuxième édition des Archives prend le nom que Miranda avait choisi pour identifier ses papiers: Colombeia. Commencée en 1978, elle privilégie l'ordre chronologique, ce qui facilite la compréhension d'une période déterminée, mais les documents sont tous donnés en espagnol et,
tc'estson secrétaire, Antoine Leleux, qui en 1812 a mis les coffres de Miranda, contenant ses archives, sur un bateau anglais. Après deux ans passés à Curaçao, les documents ont été envoyés en Angleterre au Ministre de la Guerre Lord Barthurst, dont la famille les a conservés jusqu'en 1926. Cf Caracciolo Parra-Pérez, Paginas de Historia y de Polémica, Caracas, 1943.

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fait très regrettable, elle s'arrête à 1793 (volume XII) et jusqu'à présent n'a pas eu de suite. Cette édition a été préparée par Josefma Rodriguez de Alonso et nous y faisons référence sous le nom de Colombeia. Pour notre premier chapitre, nous avons privilégié cette édition. A part ces delLx éditions, il existe plusieurs anthologies de textes de Miranda, dont nous rendons compte dans la bibliographie. Afm de mieux identifier les documents et pour que le lecteur puisse être sÛT qu'il s'agit du même document dans n'importe quelle édition des Archives ou dans l'anthologie de textes qu'il consulte, nous signalons d'abord dans nos citations la référence originale du document, dont le code d'identification est: Archivos. Enfin, il faut remarquer qu'en ce qui concerne certains termes et expressions qui font référence à des réalités très particulières de la période concernée, nous avons préféré les conserver en espagnol afm de préserver leur signification originale. Pour aider à leur compréhension, nous avons inclus un glossaire.

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l
Réalité et mythe d'un personnage

1

Les années de formation

1750-1770 : NAISSANCE ET VIE A CARACAS
Dans une structure économique et sociale comme celle de la ville de Caracas en 1750, on ne pourrait pas dire que Francisco de Miranda est né dans des conditions défavorables, mais on n'oserait pas dire non plus que ces conditionsétaient privilégiées.Dans une société structurée de façon tout à fait rigide selon la "qualité et l'origine", Miranda et sa famille appartenaient au groupe qui occupait le sommet de la pyramide sociale et économique: celle des Espagnols. Ce terme désignait alors la population blanche, composée de Blancs nés dans la Péninsule, de ceux qui étaient nés en Amérique (les Créoles) ou encore de ceux qui avaient le privilège d'être considérés comme tels'. Ce simple fait donna à Miranda des possibilités auxquelles il n'aurait pas eu accès s'il était né dans un autre des groupes raciaux qui constituaient la société coloniale hispano-américaine.
'A la fin de la période coloniale on pouvait obtenir cette condition en payant une somme forfaitaire selon les degrés que, dans l'échelle de blanchiment, le candidat avait à gravir. Ainsi, par exemple, il fallait payéf 500 reales de vel16n pour être dispensé de la condition de pardo (mulâtre) ou 800 pour celle de quinteron : Cédula de Gracias al Sacar, 10 de febrero de 1795. La Cédula institutionnalisa ce qui auparavant n'était accordé que par
faveur spéciale du roi et permit

-au grand

scandale

des Blancs

-l'ascension

sociale

des

Pardas.

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Cependant, ces mêmes possibilités étaient limitées à cause d'autres discriminations qui se superposaient au statut ethnique. D'une part, en tant que fils d'un marchand de tissus il subit les conséquences de l'antagonisme qui opposait les propriétaires fonciers à la nouvelle bourgeoisie commerçante. D'autre part, même si sa mère était créole, son père, lui, était canarien d'immigration récente en Amérique, et ce fait ajoutait une deuxième relation d'opposition à la classe des Créoles qui fondait ses exigences de pouvoir sur ses origines américaines. En dépit de ce qui vient d'être dit, le père de Miranda, Don Sebastiân de Miranda, en sa qualité de marchand, vivait confortablement bien qu'il ne fût pas riche. L'acquisition de plusieurs propriétés dans le centre ville nous renseigne sur sa relative prospérité. Plus tard, cette situation économique moyenne se verra abaissée à l'occasion du procès mené contre lui par les Mantuanos2, qui l'obligera à fermer son magasin et à renoncer à sa charge militaire. Les dots qu'il concédera à ses filles et qui figurent dans son testament3 prouvent bien la situation précaire dans laquelle il se trouvera à la fm de sa vie. De la mère de Miranda, Francisca Rodriguez Espinoza, on ne sait pas grand-chose. Sa condition de femme et le fait qu'elle n'était impliquée directement dans aucune affaire légale expliquent qu'on ne la connaisse que comme la mère d'un homme de mérite - ce qui était le cas pour la plupart des femmes à cette époque-là. A partir de l'attestation de "pureté de sang"4 présentée par Don Sebastiân, on apprend que la mère de Miranda était née à Caracas et qu'elle était la fille légitime d'Antonio Rodriguez, originaire du royaume du Portugal, et de Catharina Espinoza, originaire des îles Canaries, et que ses deu.x parents étaient "blancs et de sang clair" et descendaient de familles distinguées dont quelques membres étaient des religieux.

2 A l'époque, les Créoles de Caracas étaient aussi appelés Mantuanos, du fait que leurs femmes étaient les seules à porter des Alantos (capes). 3Inclus dans Angel Grisanti, El Precursor Miranda y su familia, Caracas, 1950, p. 106 et ss. 11devint si pauvre à la fin de sa vie qu'il se vit obligé d'engager les couverts de table dont il se servait. Après sa mort en 1791, les maisons furent mises aux enchères afin de payer ses nombreuses dettes. 4"Informaci6n de Limpieza de Sangre y Calidad de Don Sebastian de Miranda y Dona Francisca Antonia Rodriguez de Espinoza (1769)". AGN : Gobierno de la Colonia. Limpieza de Sangre. 1. IX. Primera Parte. Ailo 1764-1775. Fois. 123-188. ln Angel Grisanti, El Proceso contra Don Sebastiém de Miranda, Caracas, 1950, pp. 59-145.

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Né le 28 mars 1750, Francisco de Miranda était le fils aîné de Don Sebastian et de Dona Francisca. Ses prénoms d'origine étaient Sebastian Francisco, mais parmi ses neuf frères et sœurs, il y en avait un qui s'appelait Francisco Antonio Gabriel et avec lequel les historiens l'ont confondu pendant très longtemps, étant donné la similitude des prénomss. C'est l'acte de baptême de ce petit frère qui a servi de référence jusqu'à ce qu'on découvre l'acte véritable. Il faut, en tout cas, préciser que, peut-être du fait que le petit Francisco Antonio est mort tout enfant, notre personnage sera toujours appelé par ses proches Francisco tout court, ou bien "Pancho", le surnom utilisé traditionnellement pour les "Francisco".

La famille Miranda et Caracas en 1750
Né donc d'un mariage légitime d"'Espagnols", dûment baptisé et confirmé, élevé dans une famille chrétienne s'il en fut et de bonne moralité, Francisco de Miranda a passé son enfance et son adolescence très normalement comme les enfants de sa condition. Il s'agissait, bien sûr, de la normalité caractéristique d'une Caracas monacale, d'à peu près douze mille habitants, étroitement régie par un catholicisme militant dans ses mœurs et sa morale, par la scolastique dans sa vie intellectuelle et par la loyauté au roi d'Espagne dans son expression politique. Telle, du moins, était, à l'époque, l'image que pouvait donner Caracas aux yeux d'un voyageur non averti ou d'un enfant qui, de même que Miranda à cet âge, aurait été élevé en accord avec les canons établis. L'autre Caracas, celle des conflits permanents entre les secteurs de pouvoir, celle des tensions générées par les contradictions d'une société coloniale structurée sur la base de l'exclusion raciale et sociale, et de plus en plus troublée par des revendications de caractère autonomiste (telles que le soulèvement de Juan Francisco de LeOn en 17496), cette Caracas-là ne serait dévoilée à Francisco de Miranda que bien des années plus tard.
'La première édition des archives de Miranda (1926-1933) a été publiée sous le prénom de Francisco Antonio Gabriel. 6Juan Francisco de Leon un des premiers à établir la culture du cacao dans la région de Barlovento, au sud-est de Caracas entame un mouvement de protestation contre la Compagnie de Guipuzcoa en 1749. Le mouvement qui demande l'abolition de la Compagnie et la liberté du commerce, prend, dès le début, le caractère d'une revendication populaire et opposependant trois ans leshabitantsde la région aux autorités espagnoles. Cf Documentas relativos a la insurreccion de Juan Francisco de LeOn (1749-1752), Caracas, 1949.

-

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De sa formation à cette première époque, on peut dire à coup sûr qu'elle a été déterminée par les valeurs et les mœurs imposées par la religion catholique. Et ce, d'autant plus que sa famille cultivait des relations très étroites avec des prêtres et des religieuses et que la Caracas des années 1750-1770 vivait la période la plus "confessionnelle" de son histoire. A cette époque-là., l'Eglise, agissant comme un véritable organisme de contrôle social, réglementait de façon très rigoureuse tant la vie spirituelle de chaque individu que la vie familiale et communautaire. Ce n'est pas sans

raison que Lautico Garcia a qualifié de "couvent"la Caracas de cette
époque7, particulièrement celle des années où Mgr Diego Antonio Diez MadrOOeroen était l'évêque. Si, avant lui, la vie quotidienne était déjà tout imprégnée de religiosité, avec Diez Madroiiero la pratique de la religion se fit encore plus contraignante: il imposa l'angélus trois fois par jour et l'obligation pour chacun d'aller tous les soirs à l'église dire son chapelet. De plus, le chapelet en vint à donner lieu à des processions dans les rues entourant l'église afm de chasser "l'infernal et insolent abus du camaval"8. De même, l'évêque inonda les rues de la ville d'images pieuses et fut l'auteur d'un Plan catholique de Caracas, qui fut approuvé par les autorités: la ville devint une Cité Mariale et on remplaça les anciens noms de rues par ceux des saints, des mystères du chapelet ou de la vie et la passion de Jésus. Ainsi des rues prirent des noms tels que Doux Nom de Jésus, Adoration des Rois ou Divine Aurore9. Le désir religieux de l'évêque alla jusqu'à proposer la création de cultes à Notre Dame de Caracas et à Notre Dame du Venezuela, dont il parvint même à dessiner les traits avec la collaboration enthousiaste des plus honorables familles de la ville. De la même façon, il imposa dans chaque foyer l'adoption d'un patron familial. Si, à cette présence permanente de la religion dans la vie individuelle et familiale des caraqueiios, on ajoute l'existence de vingt-cinq confréries, les visites périodiques aux cent neuf autels des quatorze églises, les

nombreuses processions et fêtes religieuses occasions d'ostentation
sociale par excellence

- ainsi que l'influence des ordres religieux qui

-

géraient les divers couvents de la ville, on peut dire qu'aucun aspect de la vie personnelle et sociale des caraqueiios ne pouvait échapper à cette présence ecclésiastique.
'Lautica Garcia, Francisco de Miranda y el Antiguo Régimen Espanol, Caracas, 1961, p.123. 'Bias José Terrero,Teatro de Venezuela y Caracas (1787-1800), Caracas, 1926, pp. 5657. 9Boletin de la Academia Nacional de la Historia, 138, Caracas, 1927, pp. 152-162. 24

Ces manifestations religieuses servaient à renforcer et à perpétuer les structures sociales existantes. La démocratie était aussi absente de la pratique du culte que de la participation politique ou de la distribution sociale des richesses. Miroir fidèle de la réalité environnante, les églises reproduisaient en leur sein le même schéma de pouvoir et les mêmes normes d'exclusion socio-ethnique que celles établies dans la société. La place à tenir pendant les cérémonies venait réaffmner publiquement l'importance sociale de son occupant et de nombreuses querelles entre le Cabildo (la Municipalité) et les autorités royales se donnaient libre cours lorsque des fonctionnaires se sentaient déplacés ou diminués par rapport à d'autres pendant le déroulement d'une cérémonie ou d'un office religieux1o. Les conflits ne manquaient pas non plus entre ces mêmes autorités et l'Eglise. Les gouverneurs exigeaient que le plus haut dignitaire ecclésiastique sortît à la porte de l'église pour les recevoir et leur rendre les honneurs, ce qui équivalait à faire prévaloir le pouvoir laïque sur le religieux. Un refus d'obtempérer entraînait des conflits interminables qui généralement ne prenaient fm qu'avec l'intervention du roi. Théâtre de conflits de pouvoir, les églises étaient également le lieu de réaffirmation de la division ethnique de la société coloniale. Ainsi, par exemple, les femmes blanches exigeaient que les femmes métisses fussent empêchées de porter des mantos (capes)ll et de se servir de tapis pour s'agenouiller à la messe. De même, chaque groupe racial avait ses patrons, ses confréries, et célébrait ses propres tètes religieuses. Cet attachement aux normes et valeurs chrétiennes qui caractérisait la vie familiale et sociale était d'autant plus contraignant que le Saint-Office alimentait et imposait une forte censure sociale.

Formation académique Tandis que la vie sociale et familiale se déroulait sous l'égide de l'Eglise catholique, la vie intellectuelle était canalisée par la scolastique. Les wnversités qu'on avait fondées constituaient de simples prolongements des Séminaires, tant matériellement que dans leur esprit. La différence se réduisait au caractère public des universités, où les chaires étaient payées
IOC!Frédérique Langue, "Antagonismos y Solidaridades en un Cabildo colonial: Caracas, l750-181O",Anuario de EstudiosAmericanos, Sevilla, 1993, p. 389. Il Cf Rafael Maria Baralt, ResUmen de la Historia de Venezuela desde los origenes a 1797. Obras Completas, J, Maracaibo, 1960, pp. 386-389 (1ère éd. : Paris, 1841).

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par l'Etat. Francisco de Miranda, après avoir suivi le cours d'Instruction Primaire12 dans le Real Colegio Seminario de Santa Rosa, s'inscrivit, en 1764, à l'Universidad Real y Pontificia de Santa Rosal3 pour suivre un cours d'Art ou Philosophi&4. Outre les cours d'art, l'université donnait aussi des cours de droit, de théologie, de rhétorique, de musique et, à partir de 1763, de médecine. La théologie y occupait la place principale. Parmi les objectifs à atteindre par l'université, figuraient la défense des privilèges et des droits régaliens, le maintien de la pureté de la religion catholique et la formation de professionnels utiles à l'Etat et à l'Eglise. Pour être admis comme étudiant, l'aspirant devait présenter une attestation de genere, vita et moribus, c'est-à-dire, prouver qu'il était "blanc", fils d'un mariage légitime et descendant de "vieux chrétiens", sans mélange de mauvaises races ni d'ancêtres condamnés par l'Inquisition. A la fin du cursus, les étudiants, pour être déclarés docteurs, devaient faire le serment de défendre la doctrine de l'Immaculée Conception. Quelles lectures les étudiants font-ils en cette deuxième partie du XVIIIème siècle? Aristote et saint Thomas d'Aquin constituent les références fondamentales de l'enseignement officiel et leur mise en cause publique est tout à fait impensable. Pourtant on lit sous le manteau Locke, Newton, Spinoza, Leibniz, Descartes, Gassendi et autres penseurs européens qui figurent en tête de la liste de livres interdits par l'Inquisition. La possession de ces livres ou même une simple référence à eux en public donne lieu à l'ouverture d'un procès dans les tribunaux de l'Inquisition qui se conclut généralement par la confiscation des biens personnels et plusieurs mois de détention. On ignore si Miranda lit déjà ces ouvrages interdits à l'époque où il fait ses études universitaires, mais on peut supposer qu'il en a au moins entendu parler. En fait, quand il arrivera en
Espagne en 1771

- quatre

ans après avoir fmi ses études universitaires

- les

ouvrages de ces auteurs figureront parmi les livres dont il commencera à

12J.ecours d'Instruction Primaire comprenait lettres ou grammaire mineure, rhétorique ou gnunmaire majeure, théologie "de Prima" et latin. Cf lldefonso Leal, Documentos para la Historia de la Educacion en Venezuela (Epoca colonial), Caracas, 1968. 13La Universidad Real y Pontificia de Santa Rosa fut créée le 22 décembre 1721 par "Real Cédula" (Décret Royal) de Philippe V, et confirmée par un Bref du Pape Innocent xm du 18 décembre 1722. L'Université fut inaugurée le Il août 1725 et devint plus tard l'Université de Caracas et, de nos jours, l'Université Centrale du Venezuela. 1"Le cours d'Art ou Philosophie durait trois années et portait essentiellement sur Aristote (]a Logique, les huit livres de Physique, De Caelo et Mundo, De Generatione, De Anima et la Métaphysique).

26

constituer son impressionnante bibliothèque. C'est peut-être pendant ces années de fonnation à l'Université de Sainte Rose que Miranda a commencé à approfondir en lui-même un certain goût pour l'esthétique et à s'intéresser à l'histoire et à l'art européens. En effet, les descriptions érudites et très détaillées qu'il a faites dans ses écrits de l'architecture des palais, des églises, ou des monastères, ainsi que des œuvres d'art qu'il y trouve, laissent supposer plusieurs heures de lectures et d'apprentissage dans ce domaine. Mais apparemment en dehors de ce qu'on vient de dire, on ne trouvera pas d'autres traces de ces années de fonnation dans les textes postérieurs de Miranda. A en juger d'après ses écrits, sa fonnation littéraire au moins celle qui l'amènera à mettre en cause la légitimité de la domination espagnole sur l'Amérique commence réellement une fois qu'il arrive en Espagne, et peut être considérée comme le résultat d'un effort purement personnel. Quant aux principes de morale chrétienne reçus dans sa jeunesse, Miranda n'y fait pas explicitement référence. Même si de façon générale sa conduite postérieure n'est pas loin de certaines valeurs chrétiennes, Miranda se considère luimême comme le produit de ses lectures, des expériences qu'il a vécues et de ce qu'il a appris en dialoguant avec les savants et autres personnalités de la vie politique et culturelle de son époque.

-

-

Le procès contre Don Sebastian de Miranda et le voyage de son fils en Espagne
En 1769 un nouveau conflit éclata entre le Cabildo de Caracas et le gouverneur-capitaine général. La raison en fut la désignation de Don Sebastiân de Miranda comme capitaine de la sixième compagnie de fusiliers du Nouveau Bataillon de Volontaires Blancs, ce que le Cabildo refusa sur-le-champ. Ce conflit serait peut-être passé inaperçu si Don Sebastiân n'avait été le père de Francisco de Miranda; c'est pour cette raison que son étude constitue un chapitre obligatoire dans toute recherche sur le Précurseur. Certains auteurs ont même voulu expliquer certains traits de la personnalité de Miranda, voire certains traumatismes, ou d'éventuelles motivations de sa conduite, comme l'actualisation, au second degré, de la situation conflictuelle vécue par son pèrels. S'il est vrai qu'on ne peut pas
ISCI Mario H. Sanchez-Barba, Francisco de Miranda, Diario de Viaje y olros escritos, Madrid, 1977 et J. F. Thoming,Miranda, World citizen, Gainsville, 1952.

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éviter d'abordercette question en étudiant l'œuvre de Francisco de Miranda, nous pensons, quant à nous, que les déboires de Don Sebastian offrent aussi une perspective qui permet d'analyser la dynamique des conflits de pouvoir, ainsi que leur légitimation idéologique, dans la Caracas de la
deu.-cième moitié du XVIllème siècle. En effet, on trouve ici deux éléments qui, à ce moment-là, symbolisaient de réels antagonismes sociaux: d'une part, l'opposition entre Péninsulaires et Créoles; d'autre part, l'opposition entre la couche commerçante et la "noblesse". Ces deux oppositions se cristallisèrent dans les conflits surgis autour de la constitution des milices urbaines. S'il est vrai qu'à la fin du XVTIème siècle quelques compagnies armées, dont trois de Blancs, deux de Pardos et une de Noirs, avaient déjà été créées à Caracas pour la défense de la ville, les milices proprement dites ne s'organisèrent comme telles qu'entre 1757 et 1759, peu après le soulèvement de Juan Francisco de Le6n16.L'organisation et le maintien des milices garderont un rapport très étroit avec le processus émancipateur au Venezuela, tant pour ce qu'elles ont représenté comme facteur de mobilité sociale, que parce qu'elles ont armé et entraîné des couches plus élargies de la population masculine, qui n'étaient pas nécessairement blanches. La nécessité de compter sur des corps de milices qui fussent en mesure de contrôler les
révoltes internes, ainsi que de repousser garantir les attaques venues de l'extérieur de Pardos

-

objectifs que la Couronne espagnole n'avait pas la capacité matérielle de

-avait favorisé

la création

de compagnies

et de gens de

couleur à côté des compagnies de Blancs péninsulaires. Les milices, à la manière de la société, étaient divisées en compartiments étanches, mais malgré cet état de fait les individus qui y entraient acquéraient une formation militaire et surtout un nouveau statut social. Ils se distinguaient d'abord des gens de leur propre milieu, puis, au fur et à mesure que leur sang était "lavé" grâce aux promotions ou aux dispenses royales ils

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jouissaient d'une certaine considération dans le contexte global de la société. La promotion sociale ou l"'ennoblissement" par la voie militaire était une pratiquequi avait commencéen Espagne pendant le premier quart

du XVIIIèmesiècle, en particulier à partir de la guerre de Succession
16pour les seuls frais de transport et de nourriture des troupes envoyées en Amérique, le soulèvement de Juan Francisco de LeOn coûta plus de 366.573 pesos à l'Etat espagnol. La fonnation de milices en Amérique constitua pour la Couronne espagnole une réponse à la nécessité d'augmenter les effectifs militaires, sans augmenter pour autant les dépenses générales de l'armée. Cf L. Garcia, op. cil. p. 68.

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(1702-1714). La refonte de l'organisationtraditionnelle de l'armée, laquelle adopte à partir de ce moment-là le modèle français, a beaucoup contribué à stimuler chez les jeunes le désir de devenir militaire et à revaloriser
socialement cette activité. En insistant sur la hiérarchie, l'armée revalorise

le statut d'officier et commence à attirer les nobles qui, jusqu'alors, méprisaient l'office militaire. Ainsi, pendant les premières années du XVIIIème siècle, la plupart des soldats sont des roturiers et un capitaine d'infanterie sur trois l'est aussi, tandis qu'en 1712, on ne compte qu'un capitaine sur dix dans cette situation. Quelques années plus tard, la totalité des capitainesd'artillerieet de cavaleriesont des noblesl7.L'ennoblissement de la carrièremilitaires'accentueraencore plus pendant la deuxième moitié du XVIIIème siècle, particulièrement avec rétablissement des académies militairessous le règne de Charles III. Le processus s'est développé un peu plus tardivement en Amérique qu'en Espagne, car c'est seulement vers la moitié du XVllIème que les portes de l'armée se sont ouvertes aux Créoles. Ainsi, au moment où l'administration espagnole inaugure la création de milicesstructuréesen Amérique,celles-ciont déjà acquis un prestige social et la population américaine,soit d'origine, soit d'enracinement, se précipite pour s'y enrôler. C'est dans ces circonstances qu'en 1764, Don Sebastian de Miranda canarien, propriétaire d'un magasin de tissus où il tient

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également "un amasijo de harina", c'est-à-dire une boulangerie.

entre dans

la Nouvelle Compagnie de Blancs Insulaires, composée de vecinos mercaderes (voisins-commerçants), dont il est nommé capitaine le 17 décembre de cette même année. La formation des milices a désormais acquis un rôle primordial à Caracas, particulièrement depuis 1763 où José Solano y Bote a été nommé capitaine général de la province du Venezuelal8.

En 1769 il Y a déjà à Caracas plusieurs compagnies d'Insulaires, de Biscaïens,d'autres Européens, de Pardos et de Créoles, dont la CompaiUa de Nobles Aventureros, créée par les Mantuanos de Caracas en 1767.
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Chacune de ces compagnies est financée par ses propres membres et toutes

doivent, de temps en temps, être passées en revue pour inspection. Au cours de ces défilés, la compagnie commandée par Don Sebastian se distingue toujours comme la mieux armée et la mieux entraînée de toutes
17F.Andujar-Castillo, Aproximaci6n al origen social de los militares en el siglo xvm (1700-1724)", in Crônica Nova (sic), n° 10, Grenade, 1979, pp. 5-31. Cité par J-P Amalric, Idem. ISCf B. J. Terrero, op. cil., p. 164.

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celles qui participent à l'événement19. Le fait que la compagnie d'Insulaires commandée par Don Sebastian ait été reconnue comme telle ainsi que le prouvent les témoignages recueillis a dû susciter parmi les Créoles une grande vague de jalousie. Pourtant cette jalousie n'a pu empêcher Don S~bastian de conserver sa place de capitaine du bataillon de Blancs Insulaires cinq années durant. Ce sera seulement à l'occasion de la création du Nouveau Bataillon de Volontaires Blancs, dans lequel toutes les compagnies individuelles de Blancs seront intégrées et les officiers du bataillon désignés, que le conflit éclatera. Le 16 avril1769, dans un acte public, le capitaine général Solano fait connaître les nominations des officiers du nouveau bataillon, dont celle de Don Sebastian de Miranda, qui est nommé capitaine de la sixième compagnie de fusiliers sous les ordres de Don Juan Nicolas de Ponte, commandant intérimaire du bataillon20. Le lendemain, 17 avril 1769, le Cabildo siège, sans avertir le gouverneur, et décide de présenter une protestation auprès du roi, car non seulement le gouverneur lui a retiré la faculté de faire les nominations des officiers, mais il a aussi mis à l'écart "des Nobles Patriciens au mérite reconnu et de haute distinction" et a désigné à leur place "des sujets d'une classe si basse qu'on éprouve de la honte à les nommer, comme en particulier don Sebastian de Miranda natif des Des Canaries..."21. A partir de ce moment commence une succession vertigineuse d'accusations et de requêtes adressées les unes au capitaine général, les autres au roi lui-même. Avant que ces requêtes n'arrivent à leur destinataire et ne donnent lieu à une réponse, le Cabil4o, en date du 17 avril, oblige Don Sebastian à fermer son magasin, puis le 22 avril, à demander sa retraite tant de sa nouvelle place de capitaine que des milices, et enfin le 17juin, à prouver la pureté de son sang. La célérité avec laquelle le Cabildo prend ses décisions donne une idée des intérêts enjeu. Le 22 mai, les conseillers municipaux décident aussi d'exiger de Don Sebastian de ne plus utiliser l'uniforme de capitaine du nouveau bataillon de Blancs, qu'il avait, selon l'usage, le droit de continuer à porter après sa retraite. Les édiles estiment cette décision totalement justifiée en vertu de la nécessité de "limiter l'abus pernicieux des distinctions militaires afin qu'elles ne s'avilissent pas et que, en se multipliant et en étant portées

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19Témoignagedu lieutenant José Serrano, in A. Grisanti, El Proceso pp. 64-65. 1Ite capitainegénéraI procéda à ces nominations en vertu du Fuero Militar qui avait été accordé à la Capitainerie Générale du Venezuela l'année précédente. 21Cf Real Despacho de Carlos III. del12 de septiembre de 1770, al Ayuntamiento de Caracas. Reproduit dans A. Grisanti, op. cit., pp. 177-182. 30

par des gens qui ne font pas partie des rangs de la noblesse ... elles ne perdent le respect qu'on leur doit ... ce serait le cas si on accordait à
Miranda le droit de porter l'uniforme d'officier de ce nouveau bataillon... alors que le Conseil Municipal doit veiller à la distinction et à la splendeur

du bataillon comme à celles de la ville... "21
Or, s'il est avéré que les mesures prises par la municipalité ont été explicitement dirigées contre Don Sebastian, le fait que les édiles aient inclus dans la requête envoyée au roi et dans un délai si court (huit jours), de graves accusations contre le capitaine général, indique bien que le procès contre Don Sebastian n'est en réalité qu'un prétexte et l'arbre qui cache le forêt23. L'importance de cette affaire apparaîtra par la suite. Les membres du Cabiido qui se sont opposés à Don Sebastian et au gouvemeur sont des Mantuanos : propriétaires des haciendas de cacao et d'esclaves, quelques-uns porteurs de titres nobiliaires, comme le comte de San Javier ou le marquis de Toro, et surtout membres d'une classe sociale qui a su conquérir le pouvoir économique et politique local. Ce pouvoir, joint à l'acquisition d'une conscience très forte d'appartenance au terroir, s'exprime par une opposition constante à tout ce qui vient remettre en question ces deux conditions. La désignation comme capitaine du nouveau bataillon des Blancs d'un Canarien, qui de plus n'est pas noble, ne peut pas être acceptée par des hommes qui croient avoir un "droit naturel" aux postes de prestige et qui n'acceptent pas, selon les normes établies, de côtoyer des individus qu'ils ne considèrent pas comme leurs égaux. Mais, pis encore, la décision prise par le gouverneur est "illégale": le Cabildo n'a pas été consulté et la décision vient contredire les nominations déjà prévues par les conseillers municipaux. A partir de ce moment-là, tout est mis en place pour que le conflit éclate. Un dernier élément radicalisera les contradictions: le commandant du bataillon, principal accusateur contre Don Sebastian, est Don Juan Nicolas de Ponte, frère de l'A/caide Ordinario y Regidor Don Francisco de Ponte y Mijares. La présence de ces deux frères à la tête du pouvoir politique témoigne d'une particularité du Cabildo de Caracas: sa solidarité et son esprit de corps. Cette solidarité est fondée, en premier lieu, sur des liens de parenté consanguine, et en deuxième lieu, sur des liens de
22Acte de /a session du Cabi/do Ordinaire du22 mai 1769. Ibid., pp. 130-133. DJ.e Gouverneur avait été accusé non seulernent de faire des nominations qui n'entraient pas dans ses attributions, mais aussi de négliger des affaires importantes du bien public, notamment celles qui concemaient le ravitaillement, l'agriculture, le développement du commerce et la défense des zones côtières. Cf Rea/ Despacho de Car/os III....

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parrainage (compadrazgo)24. Dans le cas qui nous occupe, la solidarité devient ouvertement complicité. Cette complicité se manifeste non seulement dans la connivence des deux frères, mais aussi dans l'appui unanime de tous les membres du Cabildo. Elle s'est notamment révélée lorsqu'il s'est agi comme nous l'avons vu de faire siéger le Cabildo en toute céléritépour s'opposer à la promotion honorifique de Don Sebastian. C'est avec la même promptitude que le Procureur Diego José Monasterios s'oppose à toute prétention "dudit Miranda au rang et à la qualité de noble dans cette ville car la distinction, la connaissance et la séparationdes sphères et des conditionsest d'utilité publique et au bénéfice des villageset des populations...".Dans leur rôle de "défenseurs" de la ville cette ville qui leur garantit un pouvoir économique et politique les Mantuanos ne sont prêts à tolérer aucune atteinte à l'honneur et au prestige de leur cité, car il s'agit aussi bien de leur propre honneur et de leur prestige. Et puisque maintenant cet honneur et ce prestige sont liés à la distinction et à la splendeur des milices, les membres du Cabildo ne peuventpas accepterque l'uniformesoit entaché de vulgarité en étant porté par des "gens qui n'appartiennent pas ou n'ont pas été admis aux rangs de la noblesse"comme le dit Miranda. il est évident que dans une société qui avaitérigé en valeur prédominante la nécessité de "distinguer, connaître et séparer les sphères et les conditions" des citoyens, la désignation de Don Sebastian comme capitaine du nouveau bataillon de Blancs, à la seule initiative du gouverneur, s'opposait à ces valeurs sociales établies. En premier lieu, la nomination portait atteinte à la distinction, car Don Sebastian n'était pas noble; en deuxième lieu, elle portait atteinte à "la séparation des sphères et des conditions", étant donné que le nouveau capitaine"avaitun magasin de mercerie, que dans sa maison on vendait du pain et qu'on disait parmi ses compatriotes qu'il était mulâtre" : il ne lui appartenait donc pas de fréquenter les officiers créoles. Autrement dit, la désignation de Don Sebastian de Miranda comme capitaine du nouveau

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24f.Langue, op. ciL, pp. 378-379. Cette caractéristique - dit Langue - explique en grande partie le fait de l'inscription des élites caraqueiias sur "le registre de la longue durée", ce qui fait d'elles des élites "principales" en Amérique, par opposition aux élites de deuxième ordre. A cet égard, dit aussi Grisanti, "Conseil Municipal et Népotisme ne faisaient qu'un ... De 1643 à 1662 toutes les autorités coloniales de Mérida étaient unies par les liens du sang; mieux encore, le gouvernement provincial était aux mains d'une seule famille... En 1810, selonEIPatriota de Venezuela, il y avait jusqu'à sept frères ou alliés d'une même famille à la tête de la Junte Suprême de Caracas. Le même journal parlait de "Junte de Famille" pour Trujillo et de "Junte Ecclésiastique" pour Mérida". Cf El Precursor Miranda..., pp. 9-lO.

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bataillon de Blancs, qui intégrait sous un seul drapeau ce qui était
auparavant dûment séparé, portait atteinte à l'essence même de l'Ordre établi Ordre qui, jusque-là, avait assuré la continuité des relations entre les Créoles et les autorités imposées par la métropole. n est évident qu'il ne s'agissait pas encore de mettre en question les fondements de cet Ordre: avoir le sang pur, c'est-à-dire être blanc, sans "mélange de mauvaise race", et chrétien de vieille souche; une "qualité reconnue", c'est-à-dire être noble et né de mariage légitime et, fmalement, une "condition digne", c'est-à-dire avoir une occupation prestigieuse et une solide position économique. Loin d'être mis en cause, ces fondements étaient admis et défendus car ils garantissaient l'accès aux privilèges du pouvoir. On est donc ici en présence d'un conflit, dont les vraies motivations ne cherchaient qu'à faire prévaloir des intérêts particuliers, qui pour des raisons historiques définissaient un groupe social dans ce cas les Créoles sur les intérêts du groupe concurrent, à savoir les Péninsulaires, dont on contestait le droit d'avoir l'apanage de l'exercice du pouvoir. C'est dans ce contexte qu'il faut situer la réaction des Mantuanos qui composent le Cabildo et sont en même temps les cadres de la milice. La désignation de Don Seb~tiân, faite par le gouverneur, constitue, donc, un double affront aux membres de la municipalité: en désignant comme leur égal une personne qui ne l'est pas et en les privant du droit d'élire et de proposer les nouveaux officiers du bataillon, car ils sont "plus instruits que personne sur le mérite, aptitudes et circonstances de (leurs) compatriotes ". Cette attitude des édiles n'est pas une exception, ni un excès d'arrogance, mais une réclamation "naturelle" de la part d'un groupe social qui, peu à peu, au cours du processus colonial, s'est historiquement constitué comme différent à l'intérieur de la classe dominant&' et à ce titre a développé des stratégies particulières pour s'emparer du contrôle du pouvoir politique sur le territoire qui est le sien et auquel il se sent appartenir. C'est au grand dam des Péninsulaires que les Créoles de Caracas ont accaparé la plupart des sièges dans le Cabildo et s'y succèdent les uns aux autres. n faut dire aussi

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qu'au fur et à mesure que cette conscience créole s'est consolidée, l'affrontement entre les deux groupes a pris de nouvelles dimensions à l'intérieur du Conseil Municipal. Non seulement en raison des simples conflits d'intérêts comme celui qui a opposé le comte de San Javier et le

'15CfFrédérique Langue, "Origenes y Desarrollo de una élite regional. Aristocracia y cacao en la provincia de Caracas, siglosXVI-XVllI", TierraFirme, Mo 9, vol. IX, p. 150.

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marquis de Taro aux édiles défenseurs de la Compagnie de Guipuzcoa26, mais aussi et principalement lors des conflits générés par le contrôle même du pouvoir dans la Province27. Dans la requête que le Cabi/do de 1769 adresse au roi, on peut clairement remarquer le sentiment qu'ont les Mantuanos d'appartenir à un groupe sui generis, différent de tout autre groupe et ayant une très haute image de lui-même. Ce sentiment d'appartenance à une entité autre que l'Espagne est mis en évidence par le fait que les Espagnols et les Européens, même établis (avecindados) dans la ville, sont considérés comme "étrangers ou gens de passage". Ces faits ont donc conduit le roi à ordonner à leur propos que "ceux qui se sont enracinés dans le pays doivent en être considérés comme des vecinos, avec la même aptitude que ceu.x qui y sont nés pour les charges honorables et tous les avantages sans exception"28. Mais, notons-le, cette ordonnance a été prise après trois siècles, ou presque, de domination espagnole. La nomination de Don Sebastian de Miranda comme capitaine du bataillon unifié des volontaires blancs de Caracas, vient remuer toutes ces tensions sous-jacentes à la dialectique du pouvoir entre Créoles et Péninsulaires. Ils fmissent toujours par s'adresser au roi, la seule instance

capable de mettre fm

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au moins momentanément

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au.x diverses

manifestations que revêt au fil du temps cette lutte pour le pouvoir local, d'où est née l'impressionnante caslùstique qui a caractérisé l'administration coloniale espagnole en Amérique. C'est pourquoi dans toutes les requêtes adressées au ro~ ainsi que dans les édits royaux, chaque affaire particulière met en lumière l'enjeu véritable: l'exercice du pouvoir. Si donc les Créoles prennent prétexte de l'affaire de Don Sebastian pour revenir sur leurs prétentions, le gouverneur Solano, de son côté, saisit l'occasion pour défendre les droits des Péninsulaires. Ainsi, en s'adressant au roi sur l'affaire de Miranda, Solano fait accompagner son rapport d'une "Requête signée par dLxEspagnols avecindados dans cette ville, où ils prient le Roi
26Cf F. Langue, Anlagonismos ..., p. 378. 27Les stratégies en vue du pouvoir menées par les Alantuanos afin de garder le contrôle

du Cabi/do et, par conséquent, la préservation de leurs intérêts, ont été suffisamment étudiées par Pedro Arcaya, El Cabildo de Caracas, Caracas, 1986 ; P. Michael McKinley, Pre-revolutionary Caracas, Politics, Economy and Society, Cambridge, 1985; F. Langue, op. cil., 1991 et op. cil., 1993, ainsi que par d'autres auteurs. 28Real Despacho de Carlos III... Entre autres exemples, on peut signaler la protestation qu'Antonio Egaiia adresse au Gouverneur le 27 juin 1777, au nom de tous les Péninsulaires, contre "las extorsiones, menosprecios y desaires que estaban sufriendo esos naturales sin mas causa que la de haber nacido ellos en Espana, hiriéndolos en el honor y estimacion y la de sus mujeres e hijos con ignominia". Cf F. Langue, Anlagonismos ..., pp. 383-384.

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de bien vouloir déclarer qu'ils peuvent prétendre aux charges municipales sans exclure la Compagnie des Nobles Aventuriers, comme le veut la coutume en d'autres endroits des possessions d'Amérique". La réponse du roi va droit au cœur du conflit: ayant déterminé les dommages causés à Don Sebastian, le monarque s'enquiert des véritables causes de l'antagonisme, et déclare qu'en l'occurrence "les Espagnols européens établis en cette ville peuvent et doivent être dotés des charges publiques du gouvernement à égalité avec les Espagnols créoles ... sans aucune dérogation possible"29. Le fait que le souverain de tout ce vaste empire colonial soit obligé de défendre l'égalité des droits politiques des Espagnols en Amérique, équivaut à la reconnaissance implicite de l'existence d'un certain "droit créole" dans l'Amérique espagnole. Ce droit s'est imposé indépendamment de la volonté royale en raison des circonstances particulières de la vie coloniale et s'est accru au fur et à mesure que les références culturelles des nouvelles générations se sont éloignées de celles de leurs prédécesseurs. Cet éloignement a engendré une identité différente ou, du moins, une conscience de la différence. S'il est \-Taique ces nouvelles références ne se manifestaient guère vis-à-vis des valeurs sociales établies, elles se consolidaient, en revanche, à partir des caractéristiques géographiques du continent américain, du développement d'un espace urbain tenant à des besoins nouveaux, et en raison d'un processus historique particulier. A cet égard, affIrmer que les Créoles de la fm du XVllIème siècle étaient des Espagnols de la même manière que les Péninsulaires l'étaient sous prétexte que les uns et les autres avaient les mêmes ancêtres équivaut, à notre avis, à méconnaître les transformations qui ont toujours lieu de génération en génération, l'influence de l'environnement, ainsi que la spécificité historique des groupes sociau.x30, Malgré tout cela, il faut reconnaître que la religion catholique, l'absence de références politiques autres que la monarchie et, surtout, l'existence de solides préjugés sociaux et raciau.x, ont tempéré bien des violences et empêché que l'antagonisme

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sobre Competencia de J<.mp/eos.Archivos, Viajes, T. J, 19 (C%mbeia, f' T. L pp. 161-163). 3'1.,e problème de l'existence d'une conscience de l'américanité en tant que différente de l'hispanité fait encore l'objet d'une controverse parmi les historiens contemporains. Son acceptation ou son refus garde une relation très étroite avec la question de ['authenticité du processus émancipateur en Amérique, qui est aussi sujet de polémique entre américanistes et hispanistes. Du côté hispaniste, citons l'œuvre de François-Xavier Guerra, Modernidad e Independencias, Madrid, 1992.

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