//img.uscri.be/pth/6bf22f8407c20c2bb2bc98bb33caecb63e7efcf4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 26,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

GENESE ET DYNAMIQUE DE LA ROYAUTE : LES MOSI MERIDIONAUX

De
393 pages
Cet ouvrage propose de nouvelles perspectives sur les aspects dynamiques de la royauté en Afrique, ainsi que sur l'épistémologie de l'histoire des sociétés sans écriture. Il est le fruit d'une recherche menée sur le terrain en Afrique occidentale par un africaniste japonais formé à l'anthropologie politique et aux sciences historiques. L'auteur soulève des questions radicales sur la nature des faits politiques et historiques, imaginaires et réels ; se référant au langage tambouriné, il s'interroge aussi sur la définition de l'écriture
Voir plus Voir moins

Collection

Études Africaines

GENÈSE ET DYNAMIQUE DE LA ROYAUTÉ: les Mosi méridionaux (Burkina Faso)

Junzo KAWADA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Études Africaines
Dernières parutions Silvère Ngoundos IDOURAH, Colonisation et confiscation de la justice en Afrique, 2001. Alain MENIGOZ, Apprentissage et enseignement de l'écrit dans les sociétés multilingues, 2001. Pierre ERNY, Essais sur l'éducation en Afrique Noire ,2001. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'Afrique au passé recomposé, 2001. Léon MATANGILA MUSADILA, Pour une démocratie au Congo Kinshasa, 2001. Raphaël NTAMBUE TSCHIMBULU, L'Internet, son Web et son E-mail en Afrique, 2001. Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO, Une ambition pour la Guinée, 2001. Mahamoudou OUEDRAOGO et Joachim TANKOANO, Internet au Burkina Faso: réalités et utopies, 2001. Tidiane N'DIAYE, L'empire de Ckaka Zoulou, 2001. Mwayila TSHIYEMBE, Etat multination et démocratie africaine, 2001. Marc BELLITO, Une histoire du Sénégal et de ses entreprises publiques, 2001. Yves Ekoué AMAIZO, L'Afrique est-elle incapable de s'unir, 2002. Roger Bila KADORE, Histoire politique du Burkina Faso (1919-2000), 2002. Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI, Le prophète et le militant (Congo-Brazzaville), 2002. Souga Jacob NIEMBA, Etat de droit, démocratique, fédéral au CongoKinshasa,2002. '

Pierre ERNY, L'école coloniale au Rwanda (1900 -1962), 2002. Rita Mensah AMENDAH, Mosaïques africaines, 2002. Jean PING, Mondialisation, paix, démocratie et développement en Afrique: l'expérience gabonaise, 2002. Etienne BEBBE-NJOH, «Mentalité africaine» et problématique du développement, 2002. Bibiane TSHIBOLA KALENGA YI, Roman africain et christianisme, 2002. Albert de SURGY, Syncrétisme chrétien et rigueur anti-pentecôtiste, 2002. Simon Pierre SIGUÉ, Gérer pour la croissance au cameroun, 2002.

SOMMAIRE Page Préface de Georges BALANDIER Présentation de l'auteur: 1 - pour la présente publication Genèse et évolution du système politique des Mosi méridionaux.. Présentation de l'auteur: 2 - pour la publication de 1979 Avant-propos Introduction Chapitre I: Mise en place des Mosi méridionaux ~1: Milieu géographique et historique ~2: Aperçu général des Mosi-Mamprusi-Dagomba ~3: Transformations coloniales Chapitre II: Problèmes de recherche sur l'histoire dynastique 91: Historicité de l'histoire orale 92: Incorporation d'éléments d'une autre dynastie 93: Mode de succession au pouvoir 94: Déformation de la généalogie dynastique ~5: Histoire orale et structure socio-politique 96: L'histoire comme processus ~ Il 16 18 19 21 23 29 35 45 49 54 55 61 66 68

Chapitre III: Essai de synthèse des chronologies dynastiques des Mosi méridionaux 91: Remarques préliminaires 70 92: Histoire dynastique du Tenkodogo

a) Phase primordiale

~...

77
83 86 89

b) Phase de formation c) Phase d'expansion et d'unification d) Phase de maturité et de scission ~3: Histoire dynastique du Lalgaye et du Ouargaye a) Remarques préliminaires b) Le Zambal ga c) Le Kinzim d) Le LaIgaye

e) Le Ouargaye

of

93 95 99 102 .. 1()4.

Page 94: Remarques historiques sur les dynasties apparentées a) Les Yaanse b) Les Dagomba c) Les Mamprusi 106 112 116

Chapitre IV: Remarques sur l'histoire des Mosi méridionaux 91: Rapports des dynasties mosi et mamprusi 125 92: Explication de l'origine de la domination politique 135 93: Segmentation, divergence et équilibre 144 Chapitre V: Système de domination et transmission du pouvoir 91: Vocabulaires politiques 147 92: Entourage du chef et transmission du pouvoir 154 a) Tenkodogo-naaba 154 b) Chefs de "canton" 163 c) Lalgaye-naaba et Ouargaye-naaba 164 93: Remarques comparatives (le Dourtenga et le Sanga; le Nalerigu; le Ouagadougou) 166 94: Système politique et transmission du pouvoir 176 95: Stratification sociale 179 Chapitre VI: Fondement économique 91: Remarques préliminaires 92: Agriculture 93: Commerce 94: Éléments nouveaux 95: Réflexions sur la base économique du développement du système politique Chapitre VII: Remarques sur les rites des chefs 91: Rites se répétant aux différents rangs 92: Cérémonies commémoratives particulières au Tenkodogo-naaba 93: Rites inter-dynastiques Chapitre VIII: Remarques sur la notion d'État segmentaire 91: Caractéristiques de l'État segmentaire 92: Les collatéraux et le pouvoir central 93: Opposition et hiérarchie 189 189 197 205 209 214 218 220 223 225 227

- 8-

Page Conclusion.
Notes. . .. . . . . . . .. .. . . .. . .. . .. . . .. ... ...

231
. .. . . . .. .. . . . . .. .. . . . . . . . . .. .. . . .. ... . . . . . . . .. .. 232

Appendice: Légendes sur la fondation de la première dynastie mosi BibIi0graphie

259 265

Cinq études postérieures à la rédaction de la thèse de 1971...277 1) Segmentation et hiérarchie. (1977) 2) Le panégyrique royal tambouriné mosi: un instrument contrôle idéologique. (1981) 3) Histoire orale et imaginaire du passé. (1993) 4) Historicité et subjectivité: à propos d'un "passé actualisé" en pays mosi. (2000) 5) Epic and chronicle: Voice and Writing in Historical Representations. (2001) 278 de 311 333 359 383

Remarques concernant la transcription: Pour l'ensemble des textes repris dans ce volume, nous avons, dans la transcription du moore, utilisé un tréma ("ë", "ï" et "ü") pour indiquer une prononciation relâchée des voyelles tendues "e", "i" et "u". Le tilde marque les nasales. Afin d'éviter trop de complexité, nous avons conservé, pour le pluriel, le singulier du mot naaba utilisé comme titre (exemple: la généalogie des Tenkodogo-naaba, au lieu de Tenkodogo-nanambse). De même, nous avons choisi, pour les noms des chefs, la transcription Naaba au lieu de Naab'a (sauf dans les articles «Le panégyrique royal tambouriné mosi ...» et «Historicité et subjectivité ...»). C'est ainsi que, par exemple, "Naaba Wobgo" remplace "Naab'a Wobgo", forme abrégée de Naaba a Wobgo. La particule "a" indique que, dans le cas présent, le nom commun "wobgo", c'est-à-dire "éléphant", est employé en tant que nom propre de personne. Toujours par souci de simplification, nous nous sommes résigné à reprendre la fâcheuse orthographe administrative sous laquelle sont connus les noms de lieu. Toutefois, lors de la première mention de quelques toponymes d'une certain importance historique, nous en avons donné, entre parenthèses et en italiques, une transcription plus fidèle à l'appellation d'origine.

-9-

Genèse et évolution du système politique des Mosi méridionaux TABLE DES ILLUSTRATIONS HORS-TEXTE Page Carte ethnique du Bassin des Volta 25 Carte générale de la région étudiée 26 Tableau I-a: Succession des Moogo-naaba de Ouagadougou (d'après FROBENIUS,1912) 57 Tableau 1-b: Succession des Moogo-naaba de Ouagadougou (d'après TIENDRÉBÉOGO, 1963) 58 Tableau 2-a: Succession des Boussouma-naaba (d'après CHÉRON,1924) 59 Tableau 2-b: Succession des Boussouma-naaba (d'après Y. OUÉDRAOGO) 60 Tableau 3: Tableau généalogique des chefs cités à Tenkodogo 71 Tableau 4: Généalogie des chefs cités à Lalgaye 98 Tableau 5: Généalogie des chefs de Dourtenga 108 Tableau 6: Généalogie des chefs de Sanga 109 Tableau 7-a: Généalogie des chefs mamprusi (d'après RATTRAY,1932) 118 Tableau 7-b: Généalogie des chefs mamprusi (d'après la liste conservée au Gambaga District Administrative Office, révisée après notre enquête) 119 Tableau 8: Généalogie des chefs de Bawku 122 Tableau 9: Table~u hypothétique de segmentation des dynasties mosi-mamprusi -dagomba ~ 134 Tableau 10: Chefs de village descendant de différentes branches dynastiques 182

- 10-

PRÉFACE DE GEORGES BALANDIER

Histoire et politique, le cas mosi.
La publication de cet ouvrage qui fut d'abord une thèse, puis s'est développé par apports nouveaux et remaniements successifs de l'élaboration théorique, était nécessaire. Elle rend enfin accessible ce qui fut une contribution remarquée à une spécialisation nouvelle et particulièrement riche de l'africanisme en France, l'anthropologie politique. Elle le fait à partir d'enquêtes, conduites durant une suite d'années, consacrées aux «Mosi méridionaux» du Burkina Faso. C'est-à-dire à un univers qui a été l'un des plus longtemps présent dans le cours de l'histoire africaine de l'Afrique, et qui l'est resté ensuite en tentant de répondre aux défis de la colonisation et de la décolonisation. L'univers mosi a été connu, reconnu, non pas seulement en raison de cette durée et de la vigueur de la civilisation qui l'a particularisé, mais aussi, et d'abord peut-être, en raison du mode d'organisation et d'expression du pouvoir qui y a prévalu. Ouagadougou a constitué la capitale la plus remarquable. Le souverain, le Moogo-naaba et la théâtrocratie dont cette figure suprême est le centre, le palais et l'économie palatiale dont il est le foyer, et les manifestations des aspects de la sacralité du système politique ont forcé l'attention des premiers observateurs. Ils en ont été impressionnés. L'établissement de la colonisation, après la période d'affrontements aux effets souvent tragiques, après la rivalité opposant Français et Britanniques, a fait de Ouagadougou une capitale mosi en même temps qu'une capitale coloniale. Celle-ci surveillant et contrôlant celle-là, ce qui a fini par contribuer au renforcement du pouvoir des notables de la «cour de Ouagadougou» transformés en ministres «administratifs» ou en «chefs de province» par délégation. Pouvoir politique sous surveillance au temps de la colonie, il l'est en partie et autrement resté dans le cadre de la république voltaïque issue de la décolonisation. Mais dans l'une et l'autre situation la scène politique mosi n'a jamais été abandonnée, bien que la tradition ait dû être ravivée, refaçonnée en fonction du degré d'oubli et des circonstances. Les Mosi ont été l'objet d'études coloniales (notamment

avec les monographies de L. TAUXIER) peu nombreuses,
jusqu'au moment où la langue moore (avec le R. P. ALEXANDRE)et l'«empire» du Moogo-naaba (avec A. Dim

DELOBSOM) sollicitent et orientent l'intérêt du milieu scientifique. A partir des années soixante du siècle dernier, les études «professionnelles» se multiplient en se diversifiant, linguistiques (M. HOUIS), historiques et politiques (M. IZARD, R. PAGEARD), ethno-sociologiques et politiques (E. P. SKINNER), et en s'enrichissant de l'apport des chercheurs d'origine mosi (G. KABORÉ,Y. TIENDRÉBÉOGO) la recherche ; de Junzo KAWADAse situe dans cette même période. Elle se différencie cependant, et d'abord en ce qu'elle est conduite par un «tiers» - un anthropologue japonais qui a fait de son propre décentrement un nouvel instrument interprétatif. Elle se différencie aussi par son objet même, non plus le centrage sur Ouagadougou mais sur les Mosi méridionaux méconnus. C'est par ce choix que l'étude renouvelle radicalement les interprétations antérieures. Il est restitué aux chefferies mosi du sud-est l'importance qui a été négligée: elles font accéder aux traditions d'origine, elles ont été le « berceau légendaire» de la royauté. Et l'extension de la recherche au Ghana, conduite dans les pays mamprusi et dagomba, établit le lien avec Gambaga, tenu pour lieu de naissance des ancêtres royaux. C'est en portant l'attention sur l'originel, que les conditions de formation, et de diversification, de l'univers mosi ont pu être clairement identifiées. Junzo KAWADA justifie cette publication nouvelle de ses études en qualifiant l'ouvrage de «document assez rare sur l'histoire contemporaine du pays mosi», en en faisant ainsi le rapport d'une histoire politique presque abolie cependant que les

mémoires vives - les vieux mémorialistes - sont en voie de
disparition. Il est incontestable que le livre a cette fonction d'aide à la mémoire collective, elle peut d'autant mieux être reconnue que la remémoration des «coutumes», lors des événements dynastiques actuels, révèle un effacement des références traditionnelles. Cette description du système politique et de son «évolution» est précieuse, en présentant un état du système et sa capacité d'adaptation au moment où s'achève la période coloniale, elle est également novatrice dans le sens où elle déconstruit les images trop unifiantes de l'univers mosi. Elle montre les variations réalisées à partir de configurations communes. Ce qui apparaît nettement grâce à une pratique du terrain qui a diversifié les perspectives, grâce à une méthode qui associe minutie descriptive poussée et distance critique.

-12-

Junzo KAWADA,sous l'effet de sa propre civilisation, de sa différence culturelle, donne à sa pratique africaniste des accentuations particulières. De plus, il efface la séparation résultant du partage colonial. Alors que les études francophones ignoraient le foyer originel, Gambaga, alors que les études anglophones oubliaient les rapports de filiation entre ce foyer et les royaumes mosi au nord, il rétablit la relation historique que l'arbitraire colonial a rompu. Les cinq études plus récentes, complétant la thèse dans sa version de 1979 et rassemblées en ce livre, sont révélatrices des préoccupations dominantes. Il ne s'agit donc pas de textes de circonstance, mais de reprises de la réflexion théorique en manifestant les nouvelles inflexions. L'un d'eux considère la connaissance du passé par les anthropologues, à propos d'une «histoire actualisée» en pays mosi. En fait, à l'occasion de l'anniversaire en 1990 de l'intronisation du roi de Tenkodogo trente-trois ans plus tôt. Alors, la «coutume» est réactualisée et dramatisée selon l'interprétation du souverain et de sa cour, cependant que la modernité de l'événement se signifie par une large participation publique enregistrée par la caméra de la télévision nationale. Il en résulte, non pas seulement l'actualisation d'une tradition dynastique reçue à la suite des remaniements l'ayant adaptée aux situations passées, mais un usage opportun en fonction des circonstances présentes, officialisant la version exposée et réaffirmant la légitimité du souverain. Junzo KAWADA pose en conclusion la question du droit de l'anthropologue à contester la conformité des interprétations et des pratiques en résultant, à faire état de ses propres preuves qui ne le sont pourtant que «par présomption», à opposer l'affirmation de son objectivité aux reconstructions indigènes et subjectives du passé. Dans la mesure même où histoire et pouvoir sont essentiellement liés, les possibilités d'étudier le pouvoir dépendent des conditions d'accès à la connaissance des formes que prend l'histoire dans des sociétés à tradition orale. Ce que montre clairement Junzo KAWADA,c'est combien l'historicité reste indissociable dans ces sociétés des narrations, des récitations qui la formulent - et donc de l'économie de la parole, des figures selon lesquelles s'effectue la transmission de celle-ci. La démonstration est faite en analysant le kabsgo mosi, évocation des ancêtres royaux, de la continuité généalogique reliant le souverain actuel au fondateur légendaire du royaume. La récitation est «exécutée en langage tambouriné» pouvant être -13-

accompagné d'une «récitation à haute voix», et le récit ainsi produit exalte une continuité glorieuse et légitime, le règne du détenteur du pouvoir suprême. Il enfouit des «traces du passé réel» dans l'«amas des métaphores», il est une sorte de «blason verbal» justifiant et glorifiant «la domination de la dynastie actuelle», il a une fonction idéologique autant, ou davantage, qu'une fonction historiographique. La voix est un des moyens du pouvoir, et avec elle le pouvoir des mots qui conduit à considérer les mots du pouvoir. Ceux-ci sont nécessaires à la compréhe"nsion de la théorie politique indigène, de la logique qui traduit le système politique en pratiques, en institutions, en contraintes ritualisées. Junzo KAWADA s'attache, et c'est la partie centrale de son ouvrage, à préciser le vocabulaire qui définit les assises territoriales du politique, ses relations à des espaces qualifiés (tenga). Et il procède à une façon de traque lexicale des termes qui, à partir du concept de pouvoir (naam), désignent les modes et les niveaux de détention du pouvoir. Il montre notamment que le

terme naaba - le plus fréquemment utilisé par les
commentateurs - se situe en fait dans une série de termes qui spécifient les diverses figures de la domination et de l'appropriation. Une attention particulière, d'autant plus précieuse qu'elle est rare, est accordée au langage tambouriné effectuant le «panégyrique royal» et contribuant ainsi au «contrôle idéologique». Il apporte à la royauté une part de la séparation, de la distance, et du secret qui lui sont nécessaires, il manifeste par son ésotérisme la différence d'être sur laquelle s'est fondée la dynastie. Il faut enfin souligner l'importance accordée à la question de l'État, examinée dans la perspective de la longue histoire mosi et des différenciations qu'elle manifeste. Si les conditions économiques favorables au développement du système politique de domination sont recherchées, identifiées, reconnues dans leur importance relative, c'est cependant sur le caractère segmentaire de l'État mosi que l'accent est porté. Cet aspect est davantage remarquable chez les Mosi méridionaux, mais il reste partout présent. La maîtrise de l'espace a pour limite celle qu'impose le faible niveau des moyens de communication, les assises territoriales de la domination en sont fragilisées. En conséquence, les définitions et les hiérarchies lignagères déterminent les rapports de domination et de dépendance, et les liens personnels se substituent aux rapports de territorialité dont ils manifestent la signification politique réduite. Alors que la -14-

relation au sol a une fonction mystique forte peut-on dire, en référence à ce qui lie et allie à des lieux, à des espaces socialement marqués et qualifiés. L'image du féodalisme a pu être utilisée afin de mettre en évidence la prévalence du lien personnel contre le lien territorial. Junzo KAWADAne rejette pas cette interprétation, mais il choisit d'attribuer une plus grande importance à ce qu'il désigne comme «développement rudimentaire et tardif de l'organisation bureaucratique et administrative chez les Mosi». Pour lui, sans aucune réserve, l'État mosi reste segmentaire. C'est même ce qui a contribué à son maintien dans la longue durée historique: «Malgré des fondements économiques essentiellement non-cumulatifs, et malgré des conflits internes presque permanents, l'ensemble des systèmes politiques mosi a connu une pérennité remarquable, due au caractère souple de sa structure segmentaire». Et à une situation politique régionale relativement apaisée après la chute de l'Empire sonraï, jusqu'au moment des conquêtes coloniales. C'est là une sorte d'éloge de la flexibilité qui trouve une autre pertinence ailleurs, et en ce temps. Paris, le 5 décembre 2001
Georges BALANDIER

-15-

PRÉSENTATION

DE L'AUTEUR -1-

Le document proposé ici est une réédition de la thèse que j'ai soutenue en 1971 à l'Université Paris V (Sorbonne) sous le titre «Genèse et évolution du système politique des Mosi méridionaux (Haute-Volta)>>et dont la première publication, qui date de 1979, est due à l'Institut de Recherches sur les Langues et Cultures d'Asie et d'Afrique (Tokyo). Etant donné qu'il s'agissait à l'époque de la seule étude consacrée aux sociétés mosi méridionales basée sur des recherches de terrain, et que ces sociétés ont connu depuis lors des changements considérables, y compris la regrettable disparition de beaucoup d'informateurs âgés, ce texte s'avère être un document assez rare sur l'histoire contemporaine du pays mosi. De plus, cette étude était, à ma connaissance, la seule entreprise jusqu'alors pour envisager dans leur ensemble les systèmes politiques apparentés des Mosi-Mamprusi-Dagomba. Le défaut de perspective comparative dans ce domaine résultant dans une large mesure du partage colonial franco-britannique de la fin du XIXe siècle, les sociétés mosi ont été étudiées principalement par des chercheurs français ou francophones, alors que celles des Mamprusi-Dagomba l'ont été par des chercheurs britanniques ou anglophones. Pour ces peuples eux-mêmes, cette séparation tant au niveau administratif que sur le plan de la langue officiellement adoptée (le français pour l'un, l'anglais pour les autres) a entraîné une méconnaissance mutuelle entre les Mosi, d'une part, et les Mamprusi-Dagomba, d'autre part, comme le montre l'une des cinq études reprises dans ce livre, intitulée «Historicité et subjectivité». C'est sans doute la raison pour laquelle, alors que sa première édition, réalisée en 1979 par un établissement public japonais, n'a pas été suivie d'une commercialisation, et que sa distribution à titre gratuit aux institutions scientifiques est restée extrêmement limitée, de nombreux chercheurs africanistes ont, au fil des années, souhaité y avoir accès. J'ai donc décidé de republier, avec le concours des éditions L'Harmattan, cette thèse rédigée sur la base d'informations recueillies entre 1963 et 1968, soit peu après l'indépendance de la Haute-Volta (nommée Burkina Faso à partir de 1984). Cependant, ayant depuis cette époque poursuivi mes recherches sur ce sujet, je me trouve dans l'impossibilité d'annoter de manière satisfaisante cette étude déjà ancienne. -16-

Pour résoudre ce problème, j'ai choisi de la faire suivre de cinq autres documents publiés postérieurement, qui permettront au lecteur de mieux comprendre l'évolution de mon point de vue au cours des trente et quelques années qui viennent de s'écouler. En revanche, aucune modification essentielle n'a été apportée à la version publiée en 1979, qui est en quelque sorte un document «historique»: signalons seulement la correction de plusieurs coquilles et de quelques expressions inadéquates. S'agissant de cette lourde tâche qu'est la révision du texte original, j'ai sollicité, comme je l'avais fait au moment de la rédaction de ma thèse, l'amical concours de Michel IZARD,qui compte parmi les meilleurs spécialistes des études sur les anciens royaumes mosi et m'a' toujours soutenu dans ma recherche sur ces sociétés, grâce à ses conseils avisés et à de précieux renseignements. Monsieur Georges BALANDIER eu la grande amabilité a de rédiger une préface pour cette réédition. Le nom de cet éminent africaniste ne peut être dissocié de ma vie de chercheur: c'est lui qui m'a initié aux études africaines, puis qui a assuré la direction de ma thèse à la Sorbonne, et depuis lors, il m'a constamment encouragé dans la poursuite de mes travaux. Je ne puis conclure cette présentation sans exprimer mes remerciements à deux collaboratrices, Mesdames Mika KURUMISA et Sylvie JEANNE,qui ont consciencieusement WA enregistré tous les textes dans des ordinateurs et se sont efforcées d'éliminer les coquilles et les petites fautes d'inattention. Sans leur précieuse collaboration, les manuscrits n'auraient sans doute jamais pu être remis aux éditeurs. Un dernier mot. J'ai entrepris mes recherches à Tenkodogo en 1963, en plein accord avec Naaba Tigre, mon exact contemporain. J'aurais aimé que, témoin des débuts de mon travail, il puisse prendre connaissance de cet ouvrage, qui en est une conclusion. Ce ne sera pas le cas: Naaba Tïgre s'est éteint le 8 septembre 2001. Je lui dédie ce livre, comme je le dédie à ses ancêtres et à ses successeurs. Hiroshima, le Il novembre 2001
Junzo KAWADA

-17-

GENÈSE ET ÉVOLUTION DU SYSTÈME POLITIQUE DES MOSI MÉRIDIONAUX (BURKINA FASO)

JunzoKAWADA

PRÉSENTATION

DE L'AUTEUR -2-

Ce que nous publions ici est le premier essai de synthèse de nos recherches sur les Mosi de Haute-Volta, menées sur le terrain depuis 1962; il s'agit d'une thèse pour le doctorat de l'Université de Paris V, préparée sous la direction de M. le Professeur Georges BALANDIER,et soutenue en novembre 1971. Depuis lors, nous avons poursuivi nos enquêtes sur le terrain en Haute-Volta (notamment chez les Mosi méridionaux) et au Ghana (chez les Mamprusi et les Dagomba) en 1972, 1973-75 et 1977-78, sur une période d'environ quatre ans et demi au total. Nous avons publié entretemps les résultats de nos recherches sous forme d'articles ou de livres, mais principalement en japonais. Nous avons déjà entrepris l'élaboration d'un deuxième essai de synthèse en langue française, mais en attendant qu'il soit achevé, nous ne trouvons pas inutile de publier ici le premier, bien qu'il date de presque huit années; nous espérons ainsi bénéficier des critiques et des conseils des lecteurs francophones. A la suite de recherches menées depuis la rédaction du texte, nos connaissances sur les sujets traités dans le présent volume ont été largement améliorées, mais pour des raisons surtout pratiques, nous nous contentons aujourd'hui d'une édition qui comporte un minimum de corrections nécessaires, ainsi que quelques notes nouvelles appelées par un astérisque. Nous avons cependant rectifié, avec l'aimable concours de M. Jean-Baptiste BUNKUNGU,un des meilleurs spécialistes de la langue moore, la transcription des termes moore, conformément aux principes présentés par la Commission Nationale des Langues Voltaïques (Sous-Commission du moore) en 1976. Nous regrettons que des impératifs purement techniques nous aient empêché d'utiliser, suivant ces principes orthographiques, les caractères grecs -L, k et JL pour marquer les voyelles ouvertes de ~, i et !!. Nous les avons remplacés par ~, ! et n. Pour transcrire les noms de lieu, nous avons conservé l'orthographe administrative malgré sa fâcheuse inexactitude très fréquente, car il nous a été impossible de réviser sur place la prononciation et l'étymologie de tous les noms de lieu cités. Nous avons conservé également la transcription souvent inexacte mais courante des nomenclatures ethniques dans la plupart des cas, dont les "Mosi" au lieu des Moose, en supprimant toutefois un "s" de la transcription usuelle "Mossi". Afin d'éviter une -19-

complexité inutile, nous avons employé le singulier du mot naaba (chef) comme titre pour le pluriel (exemple: la généalogie des Tenkodogo-naaba au lieu de Tenkodogo-nanambse).

Ouagadougou, le 17 janvier 1979. K.J.

-20-

AVANT -PROPOS Le présent travail est le premier essai de synthèse de nos recherches sur les Mosi (notamment sur les Mosi méridionaux), que nous avons poursuivies depuis 1962. Après notre première et brève visite du pays mosi en 1962, nous avons eu l'occasion de mener des enquêtes sur le terrain en 1963, 1966, 1967 et

1967 - 1968, couvrant une période totalisant environ un an et
demi. De ces enquêtes, toujours facilitées par l'assistance du Centre Voltaïque de la Recherche Scientifique (Ouagadougou), celle de 1967 - 1968 a été effectuée dans le cadre de la Mission Scientifique au Sahara et dans les régions voisines, organisée par l'Université de Kyoto (Japon). Nous envisageons de reprendre nos enquêtes sur le terrain pendant encore deux ans, afin d'approfondir notre analyse de certains problèmes étudiés dans cette thèse. Nous souhaitons dédier ce premier fruit de nos recherches, quoiqu'il soit encore vert et de petite taille, aux peuples des langues "voltaïques " (de Haute- Volta [Burkina Faso depuis 1984] et du Ghana) qui nous ont accueilli si amicalement, et qui nous ont fourni toutes les facilités pour nos enquêtes. Il nous est impossible de citer ici tous les noms des personnes de HauteVolta [du Burkina Faso] et du Ghana à qui nous voudrions adresser le témoignage de notre reconnaissance la plus sincère et dont le souvenir nous est si cher. Trop nombreux à citer ici pour les remercier sont également nos professeurs et amis du Japon, de France et de quelques autres pays étrangers. Pour préparer cette thèse, nous avons pu bénéficier de précieuses communications personnelles de Mmes Françoise HÉRITIERet Suzanne PLATIEL, de Mlle Danièle BAUDEr, de MM. Michel CARTRY, y oussouf CISSÉ, Michel IZARD et Dierk LANGE. Nous remercions M. Georges BALANDIER qui, non seulement nous a initié aux études africaines il y a neuf ans, mais aussi a dirigé nos recherches et nous a constamment encouragé même quand nous étions au Japon. Nous sommes également reconnaissant à M. Louis V. THOMASd'avoir bien voulu accepter de diriger la préparation de la présente thèse durant l'absence de Paris de M. BALANDIER. Nous tenons à remercier tout spécialement M. Michel IZARD, spécialiste des études sur les sociétés mosi, dont les conseils et les renseignements nous ont été des plus précieux au cours de nos recherches sur le terrain, comme durant la préparation du présent travail. Sans son encouragement amical, nous n'aurions pas pu poursuivre jusqu'à l'étape actuelle nos

recherches sur les sociétés mosi, recherches difficiles à mener pour un chercheur asiatique. De plus, M. IZARDa obligeamment accepté la pénible tâche de réviser le manuscrit de la présente thèse.

Paris, juin 1971. K.J.

-22-

INTRODUCTION L'objectif du présent travail est d'étudier, dans une perspective historique, un groupe de systèmes politiques apparentés, mais dont la taille ainsi que le mode de domination politique sont sensiblement différents. Par cela, nous souhaitons éclairer quelques aspects du processus de formation du système étatique de l'Afrique précoloniale. Les sociétés qui font l'objet de la présente étude sont celles

des Mosi (Moose; sing. Moaaga) méridionaux - les Mosi de
Tenkodogo, de Lalgaye et de Ouargaye, qui constituaient trois chefferies indépendantes dans la région méridionale du pays mosi - et celles des Yaanse (sing. Yaana, habitants du pays appelé "Yaanga"). Les Yaanse forment un groupe ethnique parlant un dialecte de la langue moore et habitant la région avoisinant le pays mosi méridional à l'est et au sud, laquelle est appelée par les Mosi le "Yaanga", ou le pays de l'est; ils ont constitué des petites chefferies - le Dourtenga, le Komin- Yanga, le Youndé et le Sanga - dont les chefs se réclament d'une origine commune avec ceux des Mosi. Selon les traditions que nous allons examiner (Chapitre N, 94), les chefs yaanse sont des descendants d'un chef de "Gambaga" du côté masculin, tandis que les chefs mosi en descendent du côté féminin. Les Mosi méridionaux présentent une importance particulière dans l'histoire des États mosi, parce que, jusqu'à présent, on a cru que le "royaume" de Tenkodogo est, de tous les "royaumes" mosi, celui qui a été le plus anciennement fondé. Nous donnons ci-dessous les chiffres de population des sociétés qui sont étudiées dans ce travail, d'après les cahiers de recensement et dans le cadre des divisions administratives actuelles (note 1). Nous les présentons à titre indicatif, car, même en tenant compte des changements démographiques qui ont pu intervenir depuis le début de l'époque coloniale, dont nous ne pouvons fournir une estimation exacte, ces données ne peuvent être considérées comme reflétant fidèlement l'état précolonial (note 2). Canton Nombre de villages Population totale Tenkodogo 77 37.415 Loanga 24 10.102 Ouéguédo 19 4.733 Bané 30 Il.620 Bissiga Il 2.573 Yargatenga 15 7.799

Lalgaye Ouargaye Dourtenga Sanga Komin- Yanga Youndé

14 19 Il 21 41 22

4.474 10.198 5.808 10.862 10.586 5.205

Dans les cantons de Tenkodogo et de Ouéguédo, une grande partie de la population se compose de Mosi et de Bisa, avec un faible nombre de Peuls (Fulbe) et de Yarse (à Tenkodogo-ville, il y a environ 200 Hausa); dans le canton de Bissiga, presque tous les habitants sont Mosi, plus exactement Zawse, fraction mosi parlant un dialecte du moore. Dans les cantons de Bané, Loanga et Yargatenga, les habitants bisa représentent une forte majorité, suivis des Mosi, des Peuls, des Yarse et des Hausa (à Bané seulement). Dans les cantons de Lalgaye et de Ouargaye, la plupart des habitants sont Mosi, avec un petit nombre de Peuls et de Yarse. Dans le canton de Dourtenga, presque tous les habitants sont Yaanse, alors que dans celui de Sanga, à côté des Yaanse majoritaires, on compte presque deux mille Gurmantche et un millier de Yarse. Dans les cantons de Komin- Yanga et de Youndé, les habitants sont des Yaanse et des Gurmantche, avec un petit nombre de Peuls, de Mosi et de Yarse. Avant la colonisation, le Loanga, le Ouéguédo, le Bané et le Bissiga dépendaient du chef de Tenkodogo, tandis que le Yargatenga dépendait du chef de Sansanné-Mango; mais depuis la colonisation, le Yargatenga a été administrativement incorporé au cercle de Tenkodogo. Le Lalgaye et le Ouargaye, qui constituent actuellement, avec le Dourtenga et le Sanga, la subdivision de Ouargaye (cercle de Tenkodogo), formaient deux chefferies indépendantes. Le Dourtenga, le Komin- Yanga et le y oundé dépendaient tous trois du chef de Fada N'Gourma à l'époque précoloniale, alors que le Sanga était sous le commandement du chef suprême mamprusi de Nalerigu, par l'intermédiaire du chef mamprusi de Bawku. Nous distinguons les Mosi méridionaux des Mosi centraux par le fait que ceux-ci ont formé un ensemble de chefferies dont les chefs sont des descendants de la lignée des chefs de Ouagadougou. Afin d'avoir une vue comparative, nous étudierons aussi le système politique des Mosi centraux et des Mamprusi, parce que ces deux systèmes politiques ont des rapports directs avec ceux des Mosi méridionaux et des Yaanse. Nous ne ferons que très peu référence aux Mosi septentrionaux -24-

CARTE ETHNIQUE DU BASSIN DES VOLTA

KURUMBA

PEULS (RJLBE)
. .

. -

. . . ..

,. . ,.

. ..

t'

GURMANTCHE

GURUNSI

N
r ...,

I IGURUNSI L_~

, , "
DAGOMBA'
-ramale

~MANDE
r--1GURMA L__~

"...
.

..

~

.

..

,
. I

f

Yendi
.

. . . . . . l00km

-25-

CARTE GÉNÉRALE DE LA RÉGION ÉTUDIÉE

: chef-lieu de "canton"

Zoungrana Yaoghin Ouéguédo

-

.

eBissiga

Garan20

.

W e1gue.

-Goden Je. Kurg-tânga . Tenkodogo ~'l,0
Loanga c..~ ~
.Moaga .Ténoaguen Komin- Yanga
8

ç

. Bané

ç::;::

8

Lalgaye

. Dourte nga - Youndé . Kinzim . Ouargave

Yargatenga

.

. Sanga

N

Bawku

.

.

Pusga

f

20km (bas)

" (haut)

.

Je. x ~"

Ir.

Je

falaise

de Nakpanduri

-26-

(du Yaadtënga) et aux Dagomba, deux autres importantes populations apparentées aux Mosi méridionaux et aux Yaanse, étant donné que: 10) leurs rapports avec les populations étudiées sont moins directs que dans le cas des Mosi centraux et des Mamprusi; 2°) nous ne disposons malheureusement pas de matériaux suffisants nous permettant d'étudier leurs systèmes politiques sur le même plan que les sociétés sus-mentionnées; 3°) nous n'avons aucune connaissance directe de ces populations. Les Mosi méridionaux et les Yaanse vivent actuellement dans le cercle de Tenkodogo et dans le cercle de Fada N'Gourma de la République de Haute-Volta. C'est une région de savane peu accidentée, mais la plus grande partie du sud-ouest du cercle de Tenkodogo et la partie sud du cercle de Fada N'Gourma sont peu habitées. L'année se divise en deux saisons, la saison sèche (octobre - avril) et la saison pluvieuse (mai septembre) au cours de laquelle il tombe environ 900 - 1100 mm d'eau (BARLET,1962: 43). La saison pluvieuse est la saison des travaux des champs; vers la fin d'avril, on commence à semer le mil, plante vivrière de base, que l'on récolte en novembre. La saison sèche est la période des cérémonies religieuses, du battage du mil récolté (le travail collectif de battage du mil revêt aussi le caractère d'une fête) et de la réparation des maisons. L'agriculture est la base de l'activité économique du pays. Les principales cultures vivrières sont les différentes variétés de mil, le haricot et l'arachide. Le riz et les tubercules sont peu cultivés. Nous présentons ci-dessous, à titre tout à fait indicatif, les pourcentages des principales cultures pour l'ensemble des superficies cultivées calculés d'après les statistiques de 1965 du . cercle de Tenkodogo. Mil Maïs Riz Haricot Arachide Coton 57,9 % 3,7 % 4,7 % 18,4 % 14,8 % 8,5 %

Les deux cultures principalement commercialisées sont le coton et le haricot, avec des quantités estimées respectivement à 4.200 kg et 21.860 kg pour le cercle de Tenkodogo en 1965. On pratique la culture sur brûlis avec des houes à manche court, comme partout chez les Mosi. -27-

L'artisanat local n'est pas très développé; à part le tissage du coton, pratiqué surtout par les Yarse, qui sont principalement groupés dans les chefs-lieux des chefferies précoloniales, il n'y a qu'un petit nombre de forgerons et de potiers (Chapitre VI, ~3). Les Peuls éleveurs de bovins zébus ne sont pas nombreux. Les animaux domestiques élevés par les paysans mosi, yaanse et bisa sont les moutons, les chèvres, les ânes et les chiens. Les chevaux sont très rares aujourd'hui, même chez les chefs et les notables, et dans beaucoup de cas, ils sont originaires du pays gurma. Les marchés se tiennent tous les trois jours dans chaque chef-lieu; ils sont de caractère essentiellement local. Aux marchés de Tenkodogo et de Bané seulement, on trouve des commerçants hausa, qui vendent. surtout des vêtements et des médicaments indigènes. Depuis l'aménagement d'une route praticable par les quatre-roues entre Tenkodogo et Bawku (grand centre commercial du Nord du Ghana), le commerce par camion avec le Ghana se développe, mais le marché de Garango (à l'est du Tenkodogo en pays bisa) paraît en tirer un plus grand profit que celui de Tenkodogo. L'organisation sociale des Mosi méridionaux est basée sur: 1°) le patri-clan exogame - le terme moore "buudu" est employé pour le désigner, mais en même temps, le mot buudu a une acception plus large, désignant la race ou le groupe en général (note 3), dont les membres observent le même interdit alimentaire kisgu; 2°) la famille étendue, unité domestique dont l'habitation est appelé yiri (pl. yiya), ou zaka (pl. zakse), qui comprend souvent des veuves et des enfants hérités en ligne patrilinéaire d'une autre famille étendue; 3°) le saka, unité résidentielle groupant plusieurs familles étendues dont les chefs (yir-soaba, pl. yir-sobramba; zak-kasma, pl. zak-kasemdamba) ne sont pas toujours du même buudu. Le saka constitue, seul ou avec un autre / d'autre(s) saka (pl. sakse), un village qui, en moore, est désigné très vaguement par le mot tënga qui signifie en même temps le pays et la terre en général. Le titre de chef de village (teng-naaba) est ordinairement héréditaire au sein du même buudu d'un même village, et il est attribué par un chef supérieur, mais dans quelques cas, le teng-naaba est un envoyé du chef supérieur (Chapitre V, 95).

-28-

Chapitre I MISE EN PLACE DES MOSI MÉRIDIONAUX

~1: Milieux

géographique et historique.

Les Mosi-Mamprusi-Dagomba, dont les Mosi méridionaux font partie sur les plans ethnique et linguistique, vivent dans une région qui traverse, du nord-ouest au sud-est, la zone centrale de l'actuelle Haute-Volta [Burkina Faso depuis 1984], et s'étend jusqu'à "l'hinterland" ashanti, partie septentrionale de l'actuel Ghana. Ce pays mosi-mamprusidagomba se situe assez loin des deux "côtes": Boucle du Niger, "côte" en vis-à-vis avec le Maghreb, au-delà du Sahara, d'une part, côte guinéenne, qui, à partir du XVe siècle, fait face à l'Europe et l'Amérique, d'autre part. Cette position géographique aurait contribué à protéger la majeure partie du pays mosimamprusi-dagomba des raids violents lancés à partir de ces deux zones d'agitation. Il est vrai que le pays septentrional des Mosi a connu à plusieurs reprises, comme nous le rapportent les deux tarikh (Tarikh es-Soudan et Tarikh el-Fettach, dont les mentions relatives aux Mosi sont extraites et regroupées dans IZARD,1970, I: 38 - 46), des invasions militaires sonrai, et que, dans le sud, le Dagomba a été soumis au XVIIIe siècle au pouvoir de l'Ashanti, dont les soldats étaient munis de fusils d'origine européenne, et dont il devint tributaire (Chapitre III, ~4). Mais ces agressions venant de deux côtés n'ont atteint ni les Mosi centraux et méridionaux ni les Mamprusi. Bien qu'il y ait par endroits des collines et des marigots et que plusieurs petits affluents de la Volta Blanche le traversent, le pays où vivent actuellement les Mosi méridionaux est essentiellement une savane peu accidentée, qui devait faciliter, à l'époque de l'expansion mosi, le déplacement rapide de petites bandes de cavaliers. Mais en dehors de cette caractéristique, qui est un trait plus ou moins commun à toute la savane de l'Afrique de l'Ouest, il faut remarquer que plusieurs limites relatives à l'agriculture et à l'élevage passent immédiatement au sud du pays des Mosi méridionaux, soit entre celui-ci et celui des Mamprusi-Dagomba, soit entre le pays mamprusi-dagomba et le pays akan. D'après la carte agricole dressée par BAHRY (1954), le pays des Mosi méridionaux se situe, comme la majeure partie du pays mosi en général, entre deux lignes de démarcation écologiques: a) au nord, la limite nord du karité et du maïs, et la -29-

limite sud du gommier; b) au sud, les confins sud du cheval, et nord du bananier, de l'oranger et de la liane à caoutchouc. De ces limites, selon BAHRY, celles concernant le cheval et le bananier passent entre le pays des Mosi méridionaux et le centre du pays mamprusi-dagomba. Mais en ce qui concerne le cheval, élément important pour le développement de l'organisation politique, la limite doit se situer, nous semble-t-il, plus au sud; à Nalerigu, le Nayiri (chef suprême des Mamprusi) possède des chevaux comme symboles du prestige royal, et des cavaliers dagomba figurent sur une photographie dans l'ouvrage de CARDINALL(1925: face p. 18). Au lieu de cette limite sud du cheval, il faudrait plutôt mentionner, entre le pays des Mosi méridionaux et celui des Mamprusi-Dagomba, la limite nord de la culture de l'igname, culture vivrière importante, comme cela a été signalé par BINGER (1892, II: 402) (note 1), bien que l'igname soit aussi cultivé chez les Gurunsi de Léo et chez les Mosi de Yako. Plus au sud, immédiatement au-dessous du grand centre commercial de Salaga, on remarque encore plusieurs lignes de démarcation, telles que la limite nord du kolatier, du cacaoyer et du palmier à huile, ou la limite sud du karité, du cotonnier et du mil. Elles assignent une signification écologique à la fonction qu'occupe ce centre commercial. *1 Examinons maintenant le milieu historique dans lequel a pris place le développement du système politique des Mosi méridionaux. Lorsqu'on veut situer les Mosi dans le contexte historique général de l'Afrique occidentale, le premier problème qui se pose est celui de l'interprétation des mentions des deux tarikh sur les Mosi. L'événement mentionné le plus ancien est le sac de Tombouctou par le roi des "Mouchi" (daté d'environ 1330 ape J.-C.), signalé uniquement dans le Tarikh es-Soudan (ES-SA'DI, 1990, III: 12 - 17). Cette mention a fourni une base de datation absolue à la plupart des auteurs d'ouvrages sur l'histoire mosi, dont DELAFOSSE (1912, I: 305 - 308; II: 122 123) et TAUXIER(1924: 3 - 4). En effet, si l'on considère que cette indication décrit fidèlement un fait réel et que ces "Mouchi" sont bien les Mosi du Yaadtenga, qui auraient établi une forte domination au nord de Ouagadougou à la suite de la séparation dynastique du Yaadtenga avec le Ouagadougou, on est nécessairement amené, comme les auteurs susmentionnés, à situer la première formation des dynasties mosi avant la fin du XIIIe siècle.

-30-

Nous ne répétons pas ici les points de discussion de ce problème, qui ont été minutieusement révisés dans l'étude d'IZARD (1970, I: 56 - 78). En résumé, signalons simplement l'existence de quatre points de vue fondamentaux pour interpréter les mentions des tarikh: 1) celui qui considère les Mosi mentionnés dans les tarikh comme étant ceux qui ont formé les États en place au commencement de la colonisation française (DELAFOSSE,1912; TAUXIER, 1917); 2) celui qui considère les anciennes mentions portant sur des événements auxquels on a attribué des dates antérieures à 1464/1465 (date de l'avènement de Sonni Ali), comme le résultat d'une réinterprétation des auteurs des tarikh, qui firent des Mosi les auteurs de ces événements par analogie avec des situations postérieures, sans pouvoir préciser le nom de l'ethnie véritablement mise en cause, alors que les informations

concernant des événements postérieurs à la susdite époque lesquelles peuvent être considérées comme étant dignes de plus de foi que les mentions antérieures - impliquent réellement les Mosi des royaumes (LEVTZION, 1965); 3) celui qui suppose deux phases - pré-étatique et étatique - dans l'histoire des Mosi, lesquelles correspondraient à deux phases de l'histoire rapportée par les tarikh, la seconde se rapportant à un mouvement migratoire de guerriers vaincus par les Sonrai (FAGE, 1964); 4) celui qui distingue les Mosi de la Boucle du Niger mentionnés dans les tarikh (sans distinction de phases dans leur histoire) et les Mosi qui ont fondé des États en remontant vers le nord, tout en reconnaissant une continuité de base entre ces deux groupes "mosi" (LAMBERT,1907; IZARD,1970). Or, deux difficultés majeures rendent peu acceptables les trois premiers points de vue; ce sont: a) l'époque de la formation première des dynasties mosi-mamprusi-dagomba - présumée à

la fin du XVe ou au début du XVIe siècle - obtenue récemment
de façon convergente par plusieurs chercheurs (PAGE, LEVTZION,IZARD) à partir de l'analyse des chronologies des chefs de ces dynasties apparentées, et ce, malgré des différences de méthode; b) l'absence de traditions historiques dans les chronologies dynastiques des Mosi septentrionaux correspondant aux mentions des tarikh sur des événements relatifs au Mosi et postérieurs à l'époque de Sonni Ali (IZARD, 1970, I: 57 - 62). La thèse de LAMBERT,quoique suggestive, contient, à propos de l'émigration des anciens Mosi, des suppositions audacieuses qui ne sont basées sur aucune donnée ethnographique ou historique sérieuse. -31-

Quant à l'hypothèse proposée par IZARD(1970, I: 56 70, 103 - 113), bien que nous ne soyons pas en mesure de l'examiner en détail avec nos propres matériaux, nous pouvons dire au moins que, loin de contredire les informations obtenues par nous chez les Mosi méridionaux, elle nous paraît très suggestive. Son hypothèse consiste, comme celle de LAMBERT, à séparer les Mosi de la Boucle du Niger mentionnés dans les tarikh - "Proto-Mossi" (sic) - des Mosi - "Nakomsé" (sic) fondateurs des États mosi qui ont subsisté jusqu'au XIXe siècle (les "Nakomsé" étant issus de la même souche que les Mamprusi et les Dagomba), et en même temps, à reconnaître une continuité de base entre ces deux groupes "mosi". Mais, à la différence de l'hypothèse de LAMBERT, celle d'IZARD est corroborée par les données ethnographiques et historiques relatives à la Boucle du Niger, ainsi que par le résultat de ses propres recherches dans le Yaadtenga et de celles d'autres chercheurs en divers endroits de la Boucle du Niger, I\otamment à Say (IZARD,1970, I: 103 -113). Comme nous le verrons tout au long de la présente étude, malgré l'origine commune des ancêtres des MosiMamprusi-Dagomba et l'existence de caractères communs aux systèmes politiques de ces peuples, nous remarquons une discontinuité assez nette entre les Mosi et les MamprusiDagomba. D'ailleurs, si l'on ne met pas en doute, à partir des traditions, l'origine commune des Mosi-Mamprusi-Dagomba, ces traditions elles-mêmes nous rapportent que les ancêtres des Mosi sont les descendants de la fille d'un chef de "Gambaga". N'est-il pas possible de supposer que le prince venu d'une chefferie du nord, qui épousa cette fille issue de la souche mamprusi-dagomba et qui est donc l'ancêtre partrilinéaire des Mosi, était un prince exilé des "Proto-Mossi" septentrionaux écrasés par l'armée des Askia? Quelques variantes de la légende d'origine mosi (voir Appendice) font de ce prince errant un Bisa, mais nous pourrions voir là une ré-interprétation tardive de la tradition provenant du fait que ce pays était habité par des Bisa. Une des énigmes de la légende d'origine mosi est le caractère vague des informations relatives à ce "prince du nord", comparé à la description détaillée de son épouse mamprusi; ce contraste nous paraît d'autant plus frappant que la société mosi privilégie la filiation patrilinéaire. En raisonnant ainsi, nous admettons, suivant l'hypothèse d'IZARD, la superposition des deux sociétés "mosi" dans le temps: les Mosi septentrionaux chassés par les Sonrai d'une part, -32-

et les Mosi du sud, encore à l'état de formation ethnique tout à fait embryonnaire, d'autre part. L'hypothèse admettant la continuité permet de mieux comprendre - par les recherches ultérieures, bien entendu - l'expansion rapide, très étendue et relativement harmonieuse de la domination mosi vers le nord, en contraste avec celle des Mamprusi-Dagomba qui fut difficile et limitée. Il est significatif que la légende sur l'origine de la domination politique des Mosi (Nakombse) de Ouagadougou, qui attribue sa mise en œuvre à une prière adressée par les autochtones (Yoyoose) aux chefs guerriers nakombse, contraste avec les traditions dagomba sur l'extermination des maîtres de la terre autochtones par les nouveaux venus (Chapitre IV, ~2). Comme nous le verrons au Chapitre II (~1), en l'état actuel de nos recherches sur les Mosi méridionaux, nous ne sommes pas en mesure d'estimer la date absolue de la fondation de la première dynastie mosi méridionale sur la base des chronologies orales. Mais si nous admettons, conformément à l'hypothèse acceptée ci-dessus, que la fin du XVe ou le début du XVIe siècle a vu la formation des dynasties mosi-mamprusidagomba, nous nous apercevons que cette époque est aussi celle du grand "tournant" de l'histoire de l'Afrique occidentale: c'est l'époque de la fin du dernier grand empire de la Boucle du Niger et du début de l'arrivée des premiers Européens sur la côte guinéenne. Après ce tournant dans l'histoire des rapports surtout commerciaux - avec le monde extérieur, il est indéniable que l'installation de postes européens sur la côte guinéenne, notamment la Côte de l'Or (Gold Coast), a donné un nouvel essor au commerce entre la zone littorale et l'intérieur: c'est à ce moment que Djenné est devenu un carrefour de voies commerciales. Il nous faudrait encore faire de nombreuses investigations avant de savoir s'il y a quelque rapport, direct ou indirect, entre ce tournant historique et la formation des États mosi-mamprusi-dagomba. Mais on peut au moins noter que la pénétration des Yarse (commerçants musulmans d'origine mande qui devaient s'occuper originairement du commerce de l'or) a eu lieu immédiatement après cette époque: chez les Mosi centraux, dans la première moitié du XVIe siècle ou tout au début de l'histoire de la dynastie de Ouagadougou, selon l'estimation d'IZARD(1969: 2), et en 1700 au plus tard chez les Dagomba (LEVTZION,1968: 6). Cependant, comme nous le verrons (Chapitre VI, ~3), cette première phase de l'expansion des commerçants mande, dans la région s'étendant de Djenné à Salaga et sur la Côte de -33-

l'Or, ne concernait pas directement les Mosi méridionaux et les Yaanse. C'est plutôt à la suite du développement du commerce hausa (à partir de la première moitié du XVIIIe siècle) que nos sociétés se sont engagées, pas très activement d'ailleurs, dans les rapports commerciaux à longue distance. Il est à noter que les Yarse installés au Sanga sont originaires de Gambaga, et qu'une communauté de commerçants hausa réside à Tenkodogo et à Bané. Sur le plan du commerce à longue distance, le pays mosi méridional et, dans une large mesure, le pays mosi en général, est caractérisé: 1) par la rareté des ressources naturelles locales, à l'exception peut-être de l'âne (BINGER, 1892, I: 489), et des produits artisanaux spécifiques, sàuf le tissu de coton fabriqué principalement par les Yarse; 2) par sa position géographique: le pays mosi se situe entre deux zones significativement différentes, la région de Tombouctou et de Djenné d'une part, celle de Salaga d'autre part. Au sujet de l'importance du pays mosi en tant qu'intermédiaire commercial entre la Boucle du Niger et la région forestière, les trois auteurs français qui ont connu le pays mosi avant ou tout de suite après la colonisation proposent deux jugements opposés: d'après CROZAT(1891) et BINGER(1892, I: 496 - 498), le marché de Ouagadougou, quoique de taille considérable, avait essentiellement un caractère local, surtout en comparaison avec le marché de Bobo-Dioulasso, qui, avec celui de Ouoroukoy (sic), étaient "de vrais entrepôts de marchandises de passage" (CROZAT,1891: 4848). Pour MARC (1909: 169) en revanche, le pays mosi jouait un rôle important comme lien entre le nord et le sud; selon lui, les Mosi vendaient des captifs au nord, où ils achetaient du sel, et proposaient du bétail au sud, où ils se procuraient des noix de kola. Cependant, si l'on examine de près les textes de ces auteurs, on s'aperçoit que les observations de MARC sont beaucoup moins précises que celles des deux autres, et évitent toute comparaison. Dans le commerce avec le sud, ces auteurs nous rapportent tous trois que les commerçants venant du pays mosi vendaient à Salaga des captifs et du bétail (notamment des ânes); ils les vendaient fort cher - "trois fois la valeur de ce qu'il vaut dans le Mossi et le Yatenga" (BINGER, 1892, I: 499) - et après la vente, étant privés de leurs moyens de transport, ces commerçants étaient forcés "de ne prendre des kola qu'autant que les autres moyens de transport le leur permettent" (Ibid.) -34-

(note 2). Pour alléger leur fardeau de cauris obtenus en échange des captifs ou des ânes, ils les convertissaient sur place en étoffes. Les cotonnades étaient, d'après BINGER (Ibid.), revendues au Mosi, ou, d'après MARC (1909: 172), utilisées pour payer la nourriture du voyage. Dans le commerce avec le nord, les eunuques constituaient une autre "marchandise". Le Mosi était un des rares pays où l'on savait pratiquer la castration avec un taux de mortalité relativement bas (RUELLE, 1904: 679 - 681), et selon MARC (1909: 171), on trouvait des eunuques du Mosi jusqu'à Constantinople. Parmi les rares articles en provenance du nord vendus au sud par l'intermédiaire des Mosi, on peut citer le sel gemme du Sahara (notamment de Taoudenni), mais il ne se négociait qu'au nord de Gambaga et du pays gurunsi, et même dans ces régions, il était en concurrence avec le sel marin venu du sud (BINGER. 1892, II: 100) (note 3). CROZAT remarque (1891: 4848), en soulignant le caractère local du marché de Ouagadougou, que "comme objets d'importation, il n'y a guère que du sel, des kolas, des baguettes de cuivre, de très rares étoffes européennes". Une observation analogue est faite par BINGER (1892, I: 498), qui n'a pas trouvé sur ce marché un seul article européen. Il est possible que l'importance secondaire du pays mosi dans le commerce à longue distance (nous y reviendrons au Chapitre VI, ~3) ait été un des éléments ayant contribué à assurer au Mosi une tranquillité relative face aux sociétés voisines, pendant les trois siècles qui suivirent la chute de l'Empire sonrai, période d'anarchie plutôt que de stabilité pour l'intérieur de l'Afrique occidentale, marquée seulement par l'expansion peule (MAUNY,1961: 447 - 448, 514). ~2: Aperçu général des Mosi-Mamprusi-Dagomba. Les langues des Mosi, des Mamprusi et des Dagomba, et celles qui sont parlées par quelques autres populations voisines, telles que les Nankansi, les Tallensi, les WaIa, les Dagara, les Birifo, les Namnam, sont classées par plusieurs linguistes dans le même groupe linguistique, qui s'inscrit dans une famille plus large, dont ni les langues qu'elle regroupe ni la dénomination ("Gur" ou "Voltaïque") ne sont identiques selon les divers
*2 auteurs..

-35-

Les chiffres exacts de population de chacune de ces ethnies sont pratiquement impossibles à obtenir à l'heure actuelle. Quoique précieuses, les données suivantes, prises à des sources variées de différentes époques et présentées par WESTERMANN BRYAN(1970: 63 - 66), n'ont qu'une valeur et indicative. Mosi 2.000.000 Dagomba (Dagomba).. 172.739 (Kusasi) 93.064 (Ghana) 7.916 (Haute-Volta) (Mamprusi) .. 85.000 (estimation de LABOURET) 49.998 (Ghana) Nankansi 105.000 Tallensi 35.000 Wala 25.923 Dagara 119.216 (Ghana) 75.000 (Haute-Volta) Birifo 48.696 (Haute-Volta) 40.520 (Ghana) Namnam 8.063 On notera l'écart considérable entre le nombre très élevé de Mosi et les chiffres donnés pour les autres populations. Les Mosi, malgré des différences dialectales, parlent une langue commune et ont une forte homogénéité culturelle, alors que les autres ethnies susmentionnées - principalement des habitants de l'actuel Ghana - sont divisées en sous-groupes qui sont souvent de petite taille. Quand on regarde une carte présentant la répartition géographique de ces ethnies, les Mosi à eux seuls occupent toute la partie centrale de l'actuelle Haute-Volta, au nord du couloir situé entre Tenkodogo et Bawku. Cet écart est d'autant plus frappant que beaucoup de ces groupes ethniques sont de formation analogue - domination des autochtones par un petit groupe de guerriers qui sont vraisemblablement de souche commune et intégration de ces autochtones dans un ensemble politique nouveau - et qu'ils partagent les mêmes activités économiques de base (bien que la culture principale soit le mil chez les Mosi, alors que l'igname est plus important chez les Mamprusi et les Dagomba). La taille du groupe intégré politiquement, qui ne correspond pas toujours à celle du groupement ethnique, varie aussi beaucoup, comme nous l'avons montré dans l'Introduction. Pour interpréter cette variation de taille d'une société culturellement ou politiquement
-36-

homogène (en ce qui concerne l'intégration politique de quelques-unes de ces sociétés, nous allons essayer d'en comprendre les modalités dans la présente étude), nous devons tenir compte des traits spécifiques sociaux et culturels des premiers occupants du pays, qui n'ont été que peu étudiés jusqu'à présent (note 4). L'examen des rapports entre les premiers occupants et les conquérants serait également un travail très utile. Il faut aussi noter, bien que nous ne disposions pas de chiffres pour les ethnies du sud permettant de faire des comparaisons, que la densité de population des Mosi est très élevée. BINGER(1892, I: 483) remarque que le pays mosi lui a paru être habité depuis fort longtemps, car il n'a rencontré nulle part ce qu'on appelle la brousse. Alors qu'il situe la densité démographique des Mamprusi et des Dagomba aux alentours de 5 à 10 habitants au kilomètre carré (BINGER, 1892, II: 398), BINGERévalue celle du pays mosi central à 15 à 20 habitants au kilomètre carré (BINGER, 1892, I: 502). Pour sa part, GAUTIER (1935: 140) estime à 25 habitants au kilomètre carré la densité de population du pays mosi après la colonisation, et il attribue ce taux élevé à l'organisation politique centralisée des Mosi, grâce à laquelle les activités sont agencées en un ensemble organisé, ce qui contribue à donner un bon rendement aux activités économiques (note 5). La carte des densités de population de Haute-Volta préparée par SAVONNET(1968) montre que celles des zones peuplées principalement par les Mosi sont assez élevées: dans quelques régions du Mosi occidental et septentrional, elle atteint 75 à 124,9 habitants au kilomètre carré; par ailleurs, une grande partie du Mosi central et méridional (aux environs de Tenkodogo) a une densité se situant entre 35 à 49,9 habitants au kilomètre carré, tandis que les données concernant le Yaanga oscillent entre 20 à 34,9 habitants au kilomètre carré, chiffre qui est encore supérieur à celui de BINGER. Comme nous le verrons en détail (Chapitre III), les chefs des Mosi-Mamprusi-Dagomba se réclament d'une origine commune, jusqu'à laquelle nous pouvons remonter en suivant les généalogies des chefs de dynasties apparentées. La segmentation primaire des Mosi-Mamprusi-Dagomba aurait eu lieu, selon notre estimation (Chapitre IV, ~1), dans la région de Pusga (Ghana du nord), où se trouvent encore la tombe de Naa Gbewa, dernier ancêtre commun aux Mosi-MamprusiDagomba, ainsi que des traditions relatives à ce grand chef. -37-

Selon les traditions mamprusi-dagomba (TAMAKLOE, 1931: 8), un puissant prince gurma appelé Daramani livra combat à Kpogonumbo, issu du mariage d'un "chasseur rouge" avec la fille du roi du "Malle", mais n'ayant pas réussi à le vaincre, il lui donna sa fille en mariage; Gbewa naquit de cette union. De leur côté, les Gurmantche considèrent la dynastie mamprusi comme issue de la fille d'un numbado, chef gurma de Nungu (CARTRY,communication personnelle, 1970). Les chefs mamprusi et gurma gardent donc toujours conscience de leur parenté et, à la mort de leur souverain, les Mamprusi font parvenir des cadeaux au chef gurma par l'intermédiaire de celui de Sanga. Toutes les traditions sont 'unanimes pour situer le pays d'origine de Tohajiye, le "chasseur rouge", ancêtre primaire des Mamprusi-Dagomba, à l'est du Gurma (Chapitre IV, ~2). Audelà de cette étape, les traditions historiques revêtent un caractère encore plus légendaire. A l'est du pays gurma, les Hausa détiennent une légende relative à leur premier ancêtre (SMITH, 1964: 340; pour plus de détails, voir Chapitre IV, ~2 de la présente étude) qui est du même type que celles du "chasseur rouge", et qui situe l'origine du héros à l'est, dans le Bornu, et finalement à Bagdad (note 6). D'autres traditions placent également l'origine lointaine des ancêtres mosi-mamprusi-dagomba en Orient. MARC (1909: 130) écrit que, selon les traditions locales, les ancêtres des Mosi occupaient, il y a fort longtemps, un pays situé au-delà du Niger, dont la capitale s'appelait Aliaman (note 7). D'après GREENBERG(1949: 132), la tradition situant le pays d'origine des ancêtres dans le Yémen était connue aussi dans l'ancien Ghana et dans le Sonrai. Selon l'hypothèse de LAMBERT(1908, cité dans TAUXIER, 1924: 1 - 9), il existe des ressemblances physiques et des similitudes dans le dessin des scarifications et dans l'organisation sociale entre les Mosi et les "Mossah" au Cameroun du nord, et l'origine de ces derniers se situerait plus à l'est, en Abyssinie, d'où leurs ancêtres auraient été forcés d'émigrer vers l'ouest à la suite de l'invasion musulmane. Cependant, en se référant à certains commentaires du Coran, MARC (1909: 135) nie la possibilité d'identifier les Mosi avec les descendants des Juifs Beni-Moussa cités dans le Coran et présumés avoir émigré en Afrique occidentale; car, écrit MARC, les Mosi étant de "purs nègres", ils ne peuvent être des descendants de Juifs. Tout cela nous conduit dans un domaine complètement imaginaire, dépourvu de tout support positif. -38-

Au cours de leur histoire, les Mosi-Mamprusi-Dagomba ont intégré dans leurs sociétés non seulement les premiers occupants du pays, mais aussi quelques ethnies émigrées. Les plus importants de ces éléments étrangers sont les Yarse, les Hausa et les Peuls. Des commerçants islamisés d'origine mande sont dispersés à l'intérieur du vaste Bassin Voltaïque. Ils sont appelés "Yarse" (sing. Yarga) chez les Mosi-Mamprusi-Dagomba, tandis que les autres populations utilisent diverses dénominations: "lu/a" chez les Malinké, "Marka" chez les Bambara de Ségou et de Djenné, "Dafing" dans la région de la Boucle de la Volta Noire supérieure (LEVTZION,1968: 3). Comme nous l'avons vu plus haut, leur première installation en pays mosi daterait de la première moitié du XVIe siècle. Les Yarse s'occupaient du commerce à longue distance, mais à l'heure actuelle beaucoup de ceux qui vivent en pays mosi cultivent le coton et font du commerce local; nombre d'entre eux sont en même temps tisserands, et quelquefois teinturiers. Dans les centres commerciaux tels que Pouytenga, d'importantes communautés de Yarse se sont formées (TAUXIER,1912: 492; RANDOU,1934 b: 324 - 325). Souvent, les Yarse ont établi des rapports étroits avec les chefs politiques, en tant que commerçants, tisserands ou marabouts, et il arrivait que le chef leur donnât ses filles en mariage (note 8). Au Sanga, le Yar-naaba, chef des Yarse originaires de Gambaga, nommait le chef politique yaanse qui était sous le contrôle du chef suprême mamprusi de GambagaNalerigu (Chapitre V, ~3). Selon LEVTZION (1968: 17), le commerce entre le Hausa et le Bassin de la Volta moyenne avant la fin du XVIe siècle est connu grâce à des informations fournies par les musulmans des centres commerciaux situés sur les rives du cours nord de la Volta, populations dont les ancêtres s'étaient installés avant l'invasion des Gonja. Cependant, comme nous le verrons aux Chapitres IV (~1) et VI (~3), l'influence du commerce hausa sur les sociétés mosi-mamprusi-dagomba a pris de l'importance surtout à partir du XVIIe siècle, époque à laquelle le négoce entre le Rausa et Salaga par Gambaga a connu un grand développement. Les Mallams hausa, qui accompagnaient les caravanes en tant que scribes ou marabouts, s'installaient souvent auprès des chefs païens pour y jouer un rôle religieux et ils recevaient leurs filles en mariage (LEVTZION,1968: 23). Les commerçants hausa apportaient de leur pays des étoffes et des vêtements luxueux, dont ils faisaient le commerce en échange -39-

des noix de kola de la région forestière. Les Hausa sont, chez les Mosi, beaucoup moins nombreux et moins assimilés que les Yarse. Même dans un chef-lieu mosi local d'une importance mineure, il se trouve toujours une communauté de Yarse, soit commerçants, soit tisserands, tandis que les Hausa ne vivent que dans quelques grands centres commerciaux; chez les Mosi méridionaux et les Yaanse, c'est seulement dans la ville de Tenkodogo et à Bané qu'on trouve une petite communauté hausa (note 9). L'époque de la pénétration des Peuls dans le pays mosi reste très obscure. Selon TAUXIER(1912: 621 - 630), beaucoup de Peuls du pays mosi se disent originaires du Fouta Djalon et du Fouta Toro. Comme la présence des Peuls dans le Nigéria du nord date de c. 1300 ap. J.-C., et qu'ils durent s'y installer avec l'émigration d'un groupe du Fouta Toro au Bornu (HOGBEN& KIRK-GREENE,1966: 429), il n'est pas inconcevable que les premiers Peuls soient entrés dans les territoires actuellement occupés par les Mosi à l'époque de l'expansion des Mosi (Nakombse) vers le nord, ou même avant. TAUXIER (Ibid.) considère que beaucoup de Peuls ont émigré en pays mosi depuis l'époque des guerres entre les Mosi du Yaadtenga et les Bambara de Ségou, qui ont dû se dérouler au cours du XVIIIe

siècle - ces guerres, rapportées par TAUXIER, ont mises en s cause par IzARD (1970, II: 321 - 328) qui s'appuie sur les
traditions historiques du Yaadtenga -, mais d'un autre côté, une tradition de Ouagadougou raconte que le Moogo-naaba Moatiba, qui, d'après l'estimation d'IZARD(1970, I: 149), régna au début ou dans la première moitié du XVIIIe siècle, était un usurpateur peul (IzARD, 1970, I: 163) (note 10). Les Peuls sont en général musulmans, mais à la différence des Yarse et des Hausa, ils ne sont pas entrés en relation étroite avec les chefs mosi et ne se sont pas mis sous leur protection; les Peuls étaient plutôt indépendants dans leurs rapports avec les chefs mosi, et ils gardaient une attitude réservée; une légende sur l'origine de la chefferie mosi rapportée par DELOBSOM(1932: 118 - 123) explique, ou plutôt justifie, nous semble-t-il, l'attitude des Peuls qui ne saluent pas les chefs mosi comme les autres (voir Chapitre IV, ~2). A l'heure actuelle, les Peuls sont beaucoup plus nombreux dans les régions du nord et du nord-est du pays mosi - où l'on trouve aussi des Silmi-moose (sing. Silmi-moaaga), membres d'un groupe issu d'un mariage mixte peul-mosi (IZARD, 1970: 422) - que dans la zone méridionale. Beaucoup
-40-

d'entre eux pratiquent l'élevage des zébus, y compris de bêtes qui leur sont confiées par les Mosi; quelquefois, ils sont nomades, mais dans la plupart des cas, ils sont sédentarisés ou ont au moins une agglomération permanente de base, surtout en pays mosi méridional. Chez les Mamprusi, les Peuls sont rares, à l'exception de ceux qui conduisent leurs troupeaux vers le sud. En dehors de ces ethnies émigrées et incorporées aux sociétés mosi-rnarnprusi-dagornba, il y a les "autochtones" qui ont vécu en contact permanent avec les sociétés mosimamprusi-dagomba et sont partiellement intégrées à celles-ci. Ce sont les Sarno et les Bisa du groupe linguistique mande, les Gurunsi et plusieurs ethnies gurma, dont les Gurmantche. Le développement de considérations ethno-historiques sur ces peuples nous mènerait trop loin de notre sujet et dépasse notre compétence. Nous nous bornerons ici à faire quelques remarques sur les Bisa, qui se trouvent aujourd'hui entourés par les peuples mosi-mamprusi-dagomba et qui ont des liens étroits avec l'histoire des Mosi méridionaux. Les Bisano (sing. Bisa; dénomination en moore: Busanga, pl. Busanse) appartiennent linguistiquement au groupe Mandé-sud (Mandé-Fou) comme les Sarno (terme bambara pour Saneno, sing. Sane, dans la région de Tougan, et Sano, sing. Sâ, dans la région de Toma; dénomination en moore: Ninisi, sing. Niniga - communications personnelles de Michel IZARD et Françoise HÉRITIER,1971), et les Busano (sing. Busa). (N.B.: dans la présente étude, nous conservons la dénomination au singulier Bisa pour désigner l'ethnie en général (les Bisa), ainsi que comme adjectif (le pays bisa), étant donné que cette appellation est maintenant très courante, y compris en HauteVolta; c'est pour la même raison que nous employons le terme bambara "Samo" au lieu de "Sane, Saneno", etc.). Les Busano se trouvent très loin à l'est du pays mosi, dans le nord du Nigéria, tandis que les Bisa et les Sarno vivent aux confins du sud-ouest et au nord-ouest du pays mosi; la séparation des Sarno et des Bisa (Chapitre IV, ~2) nous suggère une origine commune de ces deux ethnies. Selon PROST (1945), les Bisa-Samo sont venus du sud. Avant l'arrivée des ancêtres des chefs mosi, les Bisa étaient déjà installés dans le pays avec deux centres importants: Garango et Loanga. Les traditions mosi de Ouagadougou rapportent que les Bisa constituaient une réserve d'esclaves pour les Mosi (DELOBSOM,1932: 84 - 86). Comme nous le verrons, les Bisa de Loanga sont passés sous la domination des Mosi de Tenkodogo, tandis que ceux de -41-

Garango ont toujours gardé leur indépendance. De riches traditions sur les combats entre les Bisa et les Mosi, ou sur les révoltes des Bisa contre les Mosi (Chapitre III, ~2) nous révèlent que les relations entre ces deux ethnies voisines ont été marquées par de nombreux conflits. Selon Sœur JEAN BERNARD(1966: 44), une deuxième vague bisa, quittant le pays mosi de Tenkodogo, s'est installée dans le sud de la Haute-Volta (région de Zabré, actuellement dans le Cercle de Garango). Sur l'organisation sociale des Bisa, il n'existe malheureusement pas à ce jour d'étude poussée. Leur société est essentiellement basée, d'après Sœur JEAN BERNARD (1966: 60 - 67), sur un système de lignages et de clans, groupés en villages dont le rôle comme unités sociales est très important. Selon les renseignements que nous avons recueillis chez les Bisa de Loanga et de Bané, populations qui ont été soumises aux Mosi de Tenkodogo à l'époque précoloniale, l'institution des chefferies de Loanga et de Bané n'est pas très ancienne, et a été créée à l'exemple de l'institution mosi; la très courte généalogie de ces chefs bisa apporte une confirmation sur ce point. Il nous semble que, avant l'introduction de l'institution de la chefferie héréditaire autorisée par un chef supérieur mosi, le système politique bisa était fondé sur un principe gérontocratique dans une société à lignages égalitaires.

Bien que les populations du groupe linguistique "Gur" aient un habitat assez homogène, avec des activités économiques plus ou moins communes, une organisation sociale basée sur le principe patrilinéaire et des croyances liées au culte des ancêtres, nous pouvons remarquer certaines différences entre les Mosi et les Mamprusi, même en nous limitant à nos observations directes sur le terrain. Les fromagers géants sont plus nombreux au sud (mamprusi) qu'au nord (mosi) de la grande falaise de Nakpanduri, tandis que les baobabs sont, chez les Mamprusi, beaucoup moins présents et plus petits qu'en pays mosi méridional. Au sud de la falaise, pousse à profusion une plante appelée zani, qui ressemble à un bambou fin et est utilisée pour fabriquer des nattes servant de rideaux, et on cultive beaucoup l'igname, bien que la culture du mil reste importante. L'abondance de l'igname est impressionnante lorsqu'on passe du pays mosi au pays mamprusi et qu'on visite un petit marché -42-

local. La première consommation de l'igname nouveau par le Nayiri (chef suprême mamprusi, résidant à Nalerigu) constitue l'un des rituels annuels les plus importants en pays mamprusi (note Il). Cet événement correspondrait au rituel ashanti Afahye (RATTRAY,1923: 203 - 212) et trouverait son équivalent dans le Basga du pays mosi méridional et central, bien que le produit agricole principal dont la récolte est célébrée dans ce cas-ci soit le mil. En ce qui concerne le bétail, on ne voit plus de zébus, remplacés en pays mamprusi par des bovins semblables au haule ou n 'dama, élevé chez les Akans. L'impression "exotique" qu'on a en passant du pays mosi au pays mamprusi ne se limite pas au domaine naturel. On note aussi l'apparition des consonnes labio-vélaires [kp] et [gb] - qui sont d'ailleurs très fréquentes en langue mamprusi mampelle, mais n'existent pas en moore (note 12) -, du [n] au début d'un mot, et le remplacement du [k] moore par le [tfJ mampelle (ex. le parent de plaisanterie [daki:ja] en moore devient [datji:ja] en mampelle). Le tatouage que portent très fréquemment les femmes mamprusi autour des lèvres, sur les joues et sur la poitrine, ne se rencontre pas chez les Mosi méridionaux, dont les femmes ornent souvent leur ventre de sacrifications. On remarque en outre que les femmes mamprusi sont plus joyeuses, plus ouvertes, et qu'elles se comportent beaucoup plus librement devant les hommes que les femmes mosi. Ces marques naturelles ainsi que culturelles, avec d'autres traits encore qu'on trouve chez les Mamprusi, mais non chez les Mosi, - la machette (ada), les tambours associés par paire pour la communication, qui ressemblent à l'atumpani akan et au timhana mande, le système binaire du nom de personne, composé de son propre nom et de celui de son père, au lieu du sondre mosi, nom collectif patronymique - nous rappellent les cultures de la Côte du Golfe du Guinée. *3 De même, l'impression générale que donne la vue d'une agglomération est différente de celle que nous avons en pays mosi. Là, les maisons ont un mur de forme circulaire étroite et portent un toit de chaume conique généralement très pointu, alors qu'en pays mamprusi, le diamètre d'une maison, qui comprend un support de bois en son milieu, atteint 5 à 6 mètres, et la couverture, toujours en chaume, présente une inclinaison moins forte que le toit d'une maison mosi. En outre, l'habitation rectangulaire, semblable à celle des Akans, n'est pas rare chez les Mamprusi. En ce qui concerne la résidence des chefs, la différence la plus remarquable est l'importance accordée au -43-