Cette publication est uniquement disponible à l'achat

HISTOIRE DE L'ESTONIE

Collection

« Bibliothèque

finno-ougrienne»

Publiée par l'Association pour le développement des études finnoougriennes (ADÉFO), 2 rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07 Internet: http://www.adefo.org/ Courriel : adefo@adefo.org Volumes parus: 1 Fanny de Sivers : Les emprunts suédois en estonien littéraire 8 €. 2. Béla Bartok vivant: souvenirs, études et témoignages - 13 €. 3.Autour du Kalevala - 9 €. 4. Le monde kalévaléen en France et en Finlande, avec un regard sur la tradition populaire et l'épopée bretonnes (épuisé). 5. Regards sur Kosztolanyi - 18 €. 6. Un chant épique de la prairie: autobiographie versifiée d'un poète hongrois du Canada - 25 €. 7. Jean Gergely et Jean Vigué: Conscience musicale ou conscience humaine? Vie, œuvre et héritage spirituel de Béla Bartok 20 €. 8. Actes du IV colloque franco-finlandais de linguistique contrastive24 €. 9. Béla Bartok: Éléments d'un autoportrait- 22 €. 10. Erzsébet Hanus: La littérature hongroise en France au XIX siècle24 €. Il. Erzsébet Hanus: La littérature hongroise en France au XIX siècle: anthologie choisie et commentée 24 €. 12. Bernard Le Calloc'h : Le X siècle et les Hongrois 25 €. 13. David Szab6 : L'argot des étudiants budapestois - 26 €. 14. Jean Perrot: Regards sur les langues ouraliennes 30 €. 15. Outi Duvallon : Le pronom anaphorique et l'architecture de l'oral en finnois et en français - 32 €. 16. Art Leete: La guerre du Kazym : les peuples de Sibérie occidentale contre le pouvoir soviétique (1933-1934) 27 €. À paraître: Antoine Chalvin:
eston ienne.

Johannes Aavik et la rénovation de la langue

BIBUOTHÈQUE

FINNO-OUGRIENNE

- 17

JEAN-PIERRE

MINAUDIER

HISTOIRE DE L'ESTONIE
ET DE LA NATION ESTONIENNE

L'Harmattan

ADÉFO

Cartographie: Pascal Orcier Photo de couverture: le château de Narva (Ç) Wojtek Buss wojtek@photobuss.com

(Ç)2007, ADÉFO 2 rue de Lille, 75343 Paris Cedex 07, France www .adefo .org adefo@adefo.org

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harma ttan@wanadoo. fr harma ttan 1@wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-04673-3 EAN : 9782296046733

Meie juured ei ole lapsepolves kodumullas ja maakamaras murukoplis kus aabitsalapsed miingivad meie juured on igas paigas kust me kunagi m66da kiiinud. Nos racines ne sont pas dans l'enfance dans le sol natal, dans la glèbe dans la prairie enclose où jouent les enfants de la maternelle nos racines sont en chaque lieu où nous sommes passés un jour Karl Ristikivi

Ce livre se propose de présenter au public français l'histoire de l'Estonie, petit pays riverain de la Baltique bordé au nord par le golfe de Finlande, frontalier de la Russie (à l'est) et de la Lettonie (au sud), et situé en face de la Suède (à l'ouest). C'est l'élément septentrional de ce trio disparate que les médias occidentaux, par ignorance et paresse, s'obstinent à traiter comme un tout sous le nom de "pays baltes"l. Le territoire, un peu plus vaste que la région Rhône-Alpes ou encore les Pays-Bas (45 227 km2), culmine vaillamment à 318 m, soit moins que la hauteur de la tour Eiffel. Le climat est de type atlantique froid, assez pluvieux mais sans les rigueurs des hivers russes. Les sols, d'origine glaciaire pour la plupart, sont souvent pauvres et mal drainés, d'où abondance de lacs, de forêts (48 % du territoire), de marécages et de tourbières (20 %). L'Estonie possède plus de 1 500 îles et îlots. Ce territoire abritait 1 342 000 habitants en 2004. En 2000, la population se composait essentiellement de 68 % d'Estoniens de souche, qui parlent leur propre langue, et d'une importante minorité russophone formée de Russes, d'Ukrainiens, de Tatars, d'Arméniens, etc.,
1 L'adjectif français "balte" est un calque tardif (1928) de l'ethnonyme allemand Balte (l'adjectif allemand est baltisch). Au sens étymologique, il se réfère à des groupes sociaux présents du XIIIc siècle à 1941 dans une région correspondant à l'Estonie et à la plus grande partie de la Lettonie: les barons baltes, c'est-àdire la noblesse germanophone; les Germano-Baltes, c'est-à-dire la minorité germanophone toute entière, nobles et roturiers confondus. Par extension, les historiens français désignent ces mêmes régions (das Baltikum en allemand) du nom de provinces baltes pour la période allant du XVIIe au début du XXe siècle. Par le biais d'une nouvelle extension, l'adjectif en est venu à désigner également un ensemble de trois pays apparus en 1918, les pays ou États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie - cette dernière n'a jamais fait partie du Baltikum !), auxquels on adjoignait souvent la Finlande dans l'entre-deux-guerres. Hélas, les linguistes ont recours au même adjectif pour désigner un groupe de langues indo-européennes, les langues baltes, composé du letton et du lituanien, plus une langue morte, le vieux-prussien, mais auquel l'estonien, qui n'est pas indo-européen, n'appartient pas. L'adjectif "baltique", lui, désigne la mer que bordent (entre autres) les pays baltes, et par extension l'ensemble des régions environnantes: ainsi le terme "Europe baltique" inclut la Suède et la Pologne. Il est en concurrence avec "balte" pour désigner les anciennes provinces du Baltikum ("provinces baltiques" : c'était l'usage dominant avant 1945), le groupe de langues dont le letton et le lituanien font partie ("langues baltiques") et, plus sporadiquement, les trois pays susnommés ("pays baltiques") ; l'anglais (baltie dans tous les cas) fait pression en faveur de "baltique". Devant ce panorama pour le moins confus et en l'absence de tout consensus, je m'en tiendrai à l'usage le mieux établi aujourdhui : "balte" dans tous les cas, sauf pour ce qui se rapporte à la mer ou à l'ensemble de ses rives.

10

HISTOIRE DE L'ESTONIE

arrivés pour la plupart à l'époque soviétique et dont seuls 40 % ont la citoyenneté estonienne. La densité est de 30 h/km2, le tiers de celle de la France; 68 % de la population vit en ville, 28 % dans la capitale Tallinn (380 000 habitants, un peu moins que Toulouse). La tradition religieuse dominante parmi les Estoniens de souche est le luthéranisme, mais la pratique est très faible (3 à 5 0/0, contre 10 % en France) ; les russophones sont majoritairement orthodoxes. L'Estonie est un État centralisé, doté d'un régime parlementaire, membre de l'O.T.A.N. et de l'U.E. depuis 2004 ; l'économie, gérée de manière très libérale, est en forte croissance, mais en 2004 le P.I.B. par habitant, légèrement supérieur à ceux de la Pologne et des deux autres pays baltes, ne s'élevait qu'à 50 % de la moyenne de l'U.E. Les régions correspondant à l'actuelle Estonie sont entrées dans I'histoire de l'Europe à l'occasion de leur conquête par des croisés allemands et danois au début du XIIIe siècle; de ce fait, elles ont été dominées par une noblesse germanophone jusqu'au début du XXe siècle, mais elles sont passées dans l'orbite politique de la Russie dès le début du XVIIIe. Ce n'est que vers le milieu du XIXe siècle qu'une conscience nationale est apparue parmi les paysans non germanophones et qu'un mouvement national s'est développé, axé d'abord sur la défense et le développement de la langue et des traditions culturelles, puis sur la revendication d'une autonomie. L'Estonie a conquis son indépendance en 1918, à la faveur de l'effondrement de la Russie tsariste, mais en 1940 elle a été réannexée par l'U.R.S.S., et elle est demeurée soviétique jusqu'à la chute du communisme en 1991 : les drames de cette période, marquée entre autres par des milliers d' exécutions, des déportations massives, un désastre écologique et une russification forcée, sont encore présents à tous les esprits. Ce qui frappe le plus un Français qui en vient à s'intéresser à l'Estonie, c'est que la conception de la nation y est radicalement différente de ce à quoi il est habituél. Au contraire de l'immense majorité des Français, nul Estonien ne se représente la nation comme une communauté de citoyens; nul ne l'identifie à une construction politique, et surtout pas à la République d'Estonie. Pour les Estoniens, la nation
I

J'entends par "nation" une communauté humaine liée par une autoreprésentation commune et par un projet politique ou culturel, et qui se représente comme intrinsèquement limitée, non consubstantielle, même potentiellement, à l'humanité (d'après la définition de B. Anderson: bibliographie, n° 1, p. 19). La nation, communauté subjective, se distingue de l'ethnie, communauté susceptible d'être définie objectivement, de l'extérieur, notamment par les linguistes ou les anthropologues.

INTRODUCTION

Il

estonienne (eesti rahvas ou rahvus 1) est une communauté linguistique et culturelle, ce qu'on appelle parfois chez nous, à l'allemande, une Kulturnation ; l'Estonie (Eesti ou Eestimaa) n'est qu'un État d'apparition récente, postérieure à l'émergence d'une conscience nationale parmi les Estoniens, et dont la fonction première est d'assurer la perpétuation de cette communauté que sa petite taille et l'agressivité du voisin russe ont mise, tout récemment, en grand danger. En estonien, le mot eestlane ("Estonien") ne désigne pas un citoyen de la République d'Estonie mais une personne de langue estonienne, même titulaire d'un passeport russe ou canadien; en revanche, un citoyen russophone de la République d'Estonie n'est jamais qualifié d'Estonien, mais seulement de Russe (venelane). Il ne s'agit pas de l'expression d'une opinion: c'est le sens des deux mots qui l' impose2. S'intéresser à l'Estonie (et s'y sentir bien) implique donc un minimum de sympathie pour la conception culturelle de la nation; telle est l'orientation de ce livre. En opposition à la political correctness française dominante de ce début de siècle, l'auteur de ces pages ne croit pas que cette conception aboutisse forcément à l'exclusion et su fascisme, ni que la conception citoyenne, fondée sur l'adhésion à des principes politiques universels, soit seule compatible avec la démocratie - du reste, les généreux principes des nations citoyennes ont laissé de fort cuisants souvenirs là où ils ont été imposés par la force, de l'Europe contrainte à la liberté par les soudards de Bonaparte au tiers-monde soumis à la bienveillance bottée de la démocratie américaine durant la guerre froide. Il suggère qu'on s'arrête au moins un instant à considérer l'idée, banale en Estonie, que la conception culturelIe de la nation est peut-être par nature moins agressive que la conception citoyenne, car une Kulturnation, étant dépourvue d'ambitions universelles, est moins portée à l'impérialisme: « elle ne réclame que l'autodétermination, et considère que la coexistence de plusieurs cultures est possible »3. Les Estoniens ne demandent qu'une seule chose au reste du monde: qu'on les laisse demeurer estoniens en paix. C'est une ambition limitée qui peut donner lieu au reproche d'égoïsme; mais pour qui vient d'un pays aussi arrogant et donneur
Rahvas a tous les sens des mots français "peuple" et "nation" ; rahvus désigne plus précisément une population dotée d'une conscience nationale. 2 Le mot eestimaalane, qui se traduit par "citoyen estonien", ne s'emploie que dans des contextes restreints. Muulane, formé sur muu: "autre", est un euphémisme pour "Russe". 3 T. Karjaharm et V. Sirk (bibliographie: n° 110), pp. 213-214. Les traductions sont miennes, sauf dans le cas d'ouvrages littéraires dont je signale en note l'existence d'une traduction française, ou d'ouvrages dont le titre est donné en français dans la bibliographie.
I

12

HISTOIRE DE L'ESTONIE

de leçons que la France, sûr de détenir la solution progressiste à tous les problèmes de la planète et perpétuellement scandalisé de ne pas être au centre de l'attention universelle, c'est reposant - il y a bien moins d'aigreur envers le monde extérieur en Estonie que chez nous. Cela ne veut pas dire qu'il faut se contenter de reproduire tel quel le discours des Estoniens: c'est un regard amical mais critique, c'est un regard français que ce livre entend porter sur l'Estonie. Il s'ordonne autour de la problématique suivante: comment s'est constituée la représentation que les Estoniens se font d'eux-mêmes et d'autrui, à quelle date et dans quelles circonstances, dans quel sens a-t-elle évolué par la suite et sous quelles influences? Pour donner un cadre à ces réflexions, les paragraphes qui suivent tentent de cerner les principaux axes du discours que les Estoniens tiennent aujourd'hui sur euxmêmes, sans négliger ce qui est tu, et qui est souvent aussi révélateur que ce qui est dit. Les Estoniens se définissent d'abord comme un "petit-peuple" (vaikerahvas, en un seul mot), et cette expression, omniprésente dans le discours politique, a valeur de concept classificateur: pour eux, les petits peuples ont non seulement des intérêts, mais aussi un rapport au monde distinct de celui des grands peuples, peuples d'Empires ou peuples dont les cultures rayonnent dans le monde entierl. Leur problème spécifique est la menace de disparition qui pèse perpétuellement sur eux, et la nécessité récurrente où ils se trouvent de se battre pour subsister - les Estoniens sont fiers d'avoir survécu durant des millénaires en tant que communauté culturelle, alors que tant d'autres se sont fondues dans les grandes nations. C'est en tant que petit peuple qu'ils se veulent un modèle en matière de traitement de leurs propres minorités, par contraste avec la manière dont la grande Russie soviétique s'est comportée envers eux: les russophones jouissent de droits très étendus, tout en étant unanimement perçus comme un corps étranger à la nation (cela n'a rien de contradictoire dès lors qu'elle ne s'identifie pas à l'État). Une telle tolérance est proprement inimaginable en France, pays où le mépris des langues et des cultures régionales, à l'extrême limite parfois du racisme pur et simple, se pare volontiers des oripeaux de la bonne conscience républicaine, et où il

I Cf. par exemple les discours de l'ancien président Meri: Kas viiikesed jiiiivad ellu ? ("Les petits vont-ils survivre ?", 1999) ; Viiikerahvaste roll Euroopa Liidus ("Le rôle des petits-peuples dans l'Union européenne", 2000), etc., in Presidendikoned et Riigimured, Tallinn, éd. Ilmamaa, 1996 et 2001.

INTRODUCTION

13

est interdit à un conseil municipal de tenir des réunions en breton ou
en basque 1 .

Quand il s'agit de définir plus précisément la place des Estoniens parmi les autres peuples, personne ne revendique nulle proximité culturelle avec la Russie; tous rêvent de se débarrasser de l' étiquette d "'Européens de l'est" que les peuples de ces régions ont héritée de la guerre froide. Au-delà de quelques héritages de l'occupation soviétique qui s'estompent rapidement, il faut reconnaître que rien ne rapproche les Estoniens des Russes: la limite orientale de l'Estonie est une frontière de civilisation. Même aux époques où les régions peuplées d'Estoniens appartenaient à la Russie, il n'y a jamais eu dialogue et fécondation réciproques entre la culture estonienne et la culture russe, mais indifférence mutuelle et coexistence pacifique à certaines époques (le XVIIIe et la plus grande part du XIXe siècle), agression russe et résistance estonienne à d' autres (entre 1885 et 1905, entre 1939 et 1991). En revanche, les Estoniens soulignent volontiers leur appartenance à deux ensembles différents: l'Europe nordique et la famille linguistique finno-ougrienne. Beaucoup d'entre eux insistent sur leur proximité avec les Scandinaves et les Finlandais à des niveaux tels que la conception de la démocratie, le sérieux au travail, le mode de vie; ils expliquent ces ressemblances par un héritage commun, notamment religieux (le protestantisme). C'est de l'Europe nordique que les Estoniens souhaitent aujourd'hui se rapprocher, notamment en matière économique, et qu'ils voudraient qu'on prît l'habitude de les rapprocher, bien plus que des deux autres pays baltes; c'est d'elle effectivement qu'ils sont aujourd'hui le plus proches, pour le meilleur et pour le pire (à Tallinn, l'afflux de touristes finlandais assoiffés d'alcool bon marché est une plaie ). Plus exotique à des oreilles françaises est l'insistance que mettent maints Estoniens à se proclamer fmno-ougriens, c'est-à-dire à se définir par le biais de la famille dont leur langue fait partie. Elle s' accompagne de la conviction profonde que la parenté linguistique recouvre une proximité essentielle en matière d'appréhension du monde, et constitue une protection: grâce à la famille fmno-ougriennne, «le petit peuple estonien n'est pas seul» 2. Il ne s'agit pas d'une approche élitiste d'intellectuels frottés de linguistique, mais d'un réflexe spontané chez des gens tout à fait ordinaires: l'auteur de ces lignes se souvient qu'à l'époque où il a commencé à se rendre en Estonie, les
En Estonie, dans les zones russophones les réunions peuvent avoir lieu en russe, mais les comptes rendus doivent être rédigés en estonien.
2

1

1. Talve (34), p. 522.

14

HISTOIRE DE L'ESTONIE

connaissances de hasard qui s'attelaient à la lui présenter commençaient souvent par dresser un arbre généalogique de la famille fmnoougrienne!. Les médias prêtent attention au sort des Finno-Ougriens de Russie et les Estoniens sont pleinement au fait de leur existence (enseignée à I' école): il existe une série d'anthologies poétiques bilingues, des associations culturelles, des programmes destinés à permettre à leurs jeunes d'étudier en Estonie, alors que rien de tel ne fonctionne pour les minorités turcophones ou paléo-sibériennes de Russie, dont certaines pourtant habitent les mêmes régions et partagent le même mode de vie. La plupart des ethnologues estoniens travaillent sur les peuples finno-ougriens. La Hongrie, assez éloignée mais parente par la langue, est bien mieux connue que la Pologne ou l'Autriche, tandis que la Lettonie voisine, dont I'histoire a été commune avec celle de l'Estonie de 1200 à 1918, mais dont la langue est indo-européenne, ne suscite pas d'intérêt particulier. Cette sensibilité n'est pas propre à l'Estonie: on la retrouve dans les deux autres pays de langue finno-ougrienne, la Finlande et la Hongrie. Bien sûr, cette manière de se (re)présenter découle directement d'une identité fondée sur la langue: dans l'idéologie de la Kulturnation, deux peuples aux langues apparentées sont "frères". La métaphore des "familles" de langues a acquis une telle force en Estonie qu'elle oriente largement le rapport à l'autre, supposé plus ou moins proche dans ses valeurs, ses mœurs, sa perception du monde, selon
I En voici les grands traits: l'estonien appartient au groupe des langues fenniques, avec le finnois, parlé par 95 % des Finlandais, et six petites langues en voie d'extinction, le live, parlé en Lettonie, le carélien, l'ingrien, le vote, le lude et le vepse, parlées en Russie. Plus lointainement, ces langues sont apparentées aux langues lapones et à celles de trois peuples de la moyenne Volga, les Mordves, les Maris et les Oudmourtes, ainsi qu'à celle des Komis qui vivent plus au nord, juste à l'ouest de l'Oural. Plus lointainement encore, toutes ces langues sont apparentées aux langues ougriennes, représentées par le hongrois et deux langues de Sibérie occidentale, le khanty et le mansi, et aux langues samoyèdes de Sibérie septentrionale, dont la principale est le nenets. L'ensemble, moins les langues samoyèdes, s'appelle la famille tinno-ougrienne; si l'on y inclut les langues samoyèdes, on parle de la famille ouralienne. 3 % des Européens parlent une langue finno-ougrienne. Une théorie linguistique rattache les langues ouraliennes aux langues turco-mongoles, sous le vocable commun de famille ouralo-altaïque, mais elle ne fait pas consensus parmi les linguistes et ne s'est pas popularisée à l'égal de la théorie tinno-ougrienne. Toutes ces langues n'ont pas de parenté prouvée avec les langues indoeuropéennes, dont le français fait partie. Un faisceau d'indices conduit certains linguistes à supposer qu'elles appartiennent à un même ensemble très large, un phylum; mais cette théorie, récente, ne s'est pas popularisée non plus, et les Estoniens se considèrent comme totalement distincts, par la langue, des IndoEuropéens, c'est-à-dire notamment de 96 % de la population de l'Europe.

INTRODUCTION

15

Jo.

..

Jo.

Jo. ... ..

16

HISTOIRE DE L'ESTONIE

que sa langue est plus ou moins étroitement apparentée à l'estonien. Les peuples "frères" sont censés être issus d'un même groupe humain qui s'est progressivement scindé au cours de I'histoire, mais avoir conservé quelque chose du patrimoine commun originel; et ce quelque chose est ce qu'il y a de plus essentiel. En estonien, la presse et les institutions désignent couramment les Finno-Ougriens du terme de hoimurahvad, c'est-à-dire littéralement "les peuples apparentés", mais hoim a aussi le sens de "tribu, peuplade" ; leurs langues sont des hoimukeeled, "langues apparentées" ou "langues de la tribu", et il y a même tous les ans des hoimupiievad, soit, avec un zeste de malice de la part du traducteur, des "journées tribales"... Fort heureusement, les Estoniens sont conscients qu'il ne s'agit que d'une parenté culturelle, et non pas génétique: ils ont bien mieux résisté que d'autres peuples d'Europe centrale à ce darwinisme dégénéré qui tend à assimiler les familles de langues à des clans consanguins et les peuples à des espèces ou à des races, au sens biologique de ces mots. C'est essentiel, car contrairement à un patrimoine génétique, un patrimoine culturel peut s'acquérir: nul Estonien ne dénie la qualité d'Estonien à une personne qui, née étrangère, a fait l'effort d'apprendre l'estonien et de s'acculturer. Cette passion de la parenté linguistique, beaucoup d'Estoniens la vivent sur le mode de l'évidence ontologique: ils sont persuadés que I'humanité entière fonctionne, de ce point de vue, à leur image. Pourtant cette manière de s'identifier laisse un Français perplexe: on voit mal, a priori, ce qui rapproche un Tallinnois d'un Nenets éleveur de rennes en Sibérie occidentale - et ce même d'un point de vue linguistique : la parenté entre l'estonien et le nenets est très lointaine et totalement imperceptible à un non-spécialiste. Surtout, on voit très bien, car cela saute aux yeux en permanence, ce qui rapproche les Estoniens des Allemands; mais sur cet aspect des choses ils n'ont aucun discours, ils n'y attirent pas spontanément l'attention de l'étranger, et quand on se mêle d'attirer la leur sur ce point, ils se montrent interloqués, voire fâchés. Ceci ne vaut pas pour les historiens, qui assument pleinement le passé de leur pays; en revanche, les Estoniens ordinaires perçoivent souvent l'Allemand comme l'ancien colonisateur, l'ennemi héréditaire, et rien d'autre. Et pourtant... "Un fantôme hante l'Estonie" le spectre d'une Allemagne plutôt septentrionale et protestante, et plus précisément celui d'une certaine Allemagne traditionnelle, aujourd'hui en voie d'effacement entre Rhin et Oder par suite des traumatismes du XXe siècle et du rejet d'une bonne partie des héritages du passé depuis 1945. Ce sont d'innombrables détails, comme ces petits gâteaux épicés (piparkoogid, aIl. Pliitzchen) qu'on offre au jour de l'an, le plomb fondu qu'on jette dans de l'eau froide à la même date pour deviner l'année à venir, la

INTRODUCTION

17

typographie h ô r end a t u d (all. get r e n n t) qui remplace souvent nos italiques. C'est l'importance de la sociabilité liée aux corporations estudiantines, dont le décorum et les rituels sont entièrement d'origine allemande. Ce sont des goûts collectifs comme celui du chant choral, le respect du folklore (cette notion n'a aucune connotation négative en estonien) ; ce sont ces cimetières arborés aux tombes cultivées comme de petits jardins, au bord desquelles il est si reposant de s'asseoir sur des bancs. C'est la cuisine, hélas; c'est une musique populaire qui, notamment par les rythmes de valse qu'elle affectionne, rappelle fort l'Allemagne, tout au moins celle qu'on entend à la radio (il en existe une autre, plus exotique, mais aussi bien plus confidentielle). Ce sont des œuvres, comme ces poèmes et chants patriotiques du XIXe siècle qu'un minimum de culture oblige à constater démarqués d'originaux allemands. C'est la langue elle-même, profondément germanisée, au point que sous l'impénétrabilité du vocabulaire et la spécificité des structures grammaticales de base le germaniste repère très vite d' innombrables calques. C'est, s'il est permis de s'aventurer sur un terrain plus mouvant, une manière d'être faite de calme, de réserve, de froideur apparente (les Estoniens ne sourient pas spontanément et n'aiment guère embrasser), de sérieux au travail et d'exactitude scrupuleuse aux rendez-vous. En vérité, comme ce livre tentera de le montrer, c'est la définition même que les Estoniens donnent d'eux-mêmes par la langue et par la culture qui est venue d'Allemagne, et l'importance accordée à la parenté linguistique est un autre trait d'origine allemande, arrivé vers 1780 avec le premier romantisme. Tout ce que les Estoniens évoquent pour souligner leur proximité avec l'Europe nordique peut être rapproché de ce fond commun avec l'Allemagne du nord protestante, et comme le pays a été dirigé par une élite germanophone pendant 700 ans, du XIIIe au début du XXe siècle, mais n'a été suédois que durant 150 ans au maximum, aux XVIe et XVne siècles, sans d'ailleurs cesser d'être dominé par des barons baltes de langue allemande, il paraît raisonnable de privilégier I'hypothèse de traits provenant d'Allemagne: ainsi la Réforme n'est pas venue de Suède, mais bien du saint Empire. Certains Estoniens tiennent à l'idée que toutes ces proximités avec leurs voisins d'Europe ne relèvent que d'une série de couches superficielles apportées par les "pouvoirs étrangers" successifs, et des intellectuels, comme le poète Jaan Kaplinski, consacrent une partie de leur énergie à traquer les indices de l'existence d'une "philosophie finnoougrienne"l. C'est l'un des traits essentiels de la Weltanschauung
I Cf par exemple les articles de la section: Soome-ugri piirandus, dans le recueil Kàik on ime, Tartu, éd. Ilmamaa, 2004. Cf. aussi Uku Masing:

18

HISTOIRE DE L'ESTONIE

romantique: l'idée que ce qui nous rattache à nos origines a plus d'importance que ce que le temps a fait de nous, que ce qui persiste mérite plus d'attention que ce qui change. Mais cette quête donne des résultats plus que vagues - certes, les Estoniens aiment la nature d'une passion presque religieuse, mais s'agit-il réellement d'un trait finno-ougrien? Il est tout aussi répandu en Allemagne et en Scandinavie. Il en va de même du mythe d'une vision du monde spécifique encodée dans la langue: l'estonien, langue génétiquement finnoougrienne, possède plus de traits typologiques en commun avec les langues indo-européennes classiques (le grec, le latin, le sanskrit) que l'anglais, idiome indo-européen grammaticalement et phonétiquement très divergent, typologiquement proche du chinois. Lorsque les couches superficielles sont si épaisses et que le noyau essentiel se révèle si fuyant, force est de conclure qu'il en est de l'identité estonienne comme de la vie dans la célèbre métaphore de l'oignon de Peer Gynt: l'essence en réside précisément dans ces pelures successives, et en lieu et place du noyau attendu, qui n'existe pas, l'éplucheur rencontrera toujours d'autres pelures. Pas plus qu'un homme, un peuple n'est ce qu'il était à sa naissance, mais ce que sa vie et son expérience du monde ont fait de lui: comme l'a écrit l'Estonien Karl Ristikivi, «nos racines ne sont pas dans l'enfance, (... ) [mais] en chaque lieu où nous sommes passés un jour» 1. Pourquoi ce décalage entre la manière dont les Estoniens se présentent et ce qu'un regard extérieur invite à percevoir d'eux? La réponse va bien au-delà d'un simple rejet des errements de l'Allemagne (ils n'ont pas concerné les Estoniens: parmi les legs allemands en Estonie ne figurent ni le militarisme, ni le racisme). Ce livre ne prétend pas donner de leçons, partir en croisade pour rétablir une vérité: chaque foi, chaque classe, chaque peuple a la sienne, et les représentations que nous élaborons collectivement de nous-mêmes aux moments successifs de notre destin, nos sensibilités, nos mythes2
Taevapodra rahvaste meelest ehkjuttu boreaalsest hoiakust, in Keelestja meelest, Tartu, éd. Ilmamaa, 2004. 1 Inimese teekond, rééd. : Tallinn, éd. Varrak, 2003. 2 J'entends par mythe « un récit ou une idée utilisé(e) pour soutenir un phénomène social particulier, fondé( e) sur I'histoire, mais créé(e) à cette fin et de ce fait invérifiable mais dépendant de sa crédibilité publique» (Aldis Putelis, "Folklore and identity: the situation of Latvia", Folklore - Electronic Journal of Folklore n° 1997/4, Tartu, 1997, cité par M. Girona, (104), p. 8). Qu'un mythe n'exprime pas une vérité factuelle ne doit pas amener à le considérer comme une falsification: au contraire, les mythes sont l'un des modes d'expression privilégiés de l'infinie variété de notre activité émotionnelle et intellectuelle face aux faits auxquels nous sommes confrontés.

INTRODUCTION

19

ont autant de dignité, d'impact sur la réalité, d'intérêt pour le chercheur ou 1'honnête homme, que les faits bruts avec lesquels ils entretiennnent des relations souvent complexes. Il s'agit en revanche d'affirmer que les Estoniens ne forment pas une ethnie, une tribu atemporelle, mais, comme toute nation, une communauté historiquement constituée, une construction progressive et toujours en chantier; que le passé n'existe que dans notre regard, que ce regard est changeant, et qu'il n'y a donc rien de plus changeant que le passé. Ce livre se propose d'essayer de comprendre comment s'est constituée, puis développée une identité nationale, de montrer comment, dans une région marquée par la domination séculaire d'une élite germanophone, des instruments intellectuels importés d'Allemagne ont été progressivement retournés contre les germanophones et ont servi à construire une identité particulière, distincte de l'identité allemande mais qui s'exprime toujours dans des termes empruntés à l'univers culturel allemand. Cela fait de l'Estonie un pays à la personnalité très affirmée, mais qui en même temps appartient pleinement à l'Europe centrale, si l'on entend par ce terme l'ensemble des régions qui, de Metz à Lviv et de Tallinn à Trieste, ont été, du Moyen Âge au début du XXe siècle, sous l'influence politique, sociale et culturelle de centres situés dans des pays de langue allemande. La nation estonienne vit donc d'abord dans sa langue, mais celle-ci n'a pas été abandonnée aux hasards de l'évolution naturelle; au contraire, depuis le XVIf siècle elle a fait l'objet de tout un travail d'ingénierie culturelle. Elle peut être considérée comme le premier monument de la nation estonienne, l'œuvre d'art collective la plus achevée que le monde doit à la communauté des Estoniens cultivés. Ce travail sur la langue présente la particularité de s'être effectué pour l'essentiel avant l'indépendance, et d'avoir eu des effets concrets en l'absence de tout soutien officiel: il représente un beau contre-exemple à opposer à l'opinion courante, même parmi les linguistes, selon laquelle une langue est «un dialecte pourvu d'une marine», et « il n'y a pas de politique linguistique sans pouvoir» 1. Aussi une histoire de l'Estonie ne peut se passer d'un détour par la linguistique historique, d'une étude de la constitution progressive de l'estonien moderne. Pour le reste, cet ouvrage suivra des chemins plus attendus en particulier, l'analyse de la constitution de l'identité nationale se fera
I

Hein Steinhauer: "Colonial History and Language Policy in Insular Sou-

thern Asia and Madagascar", in Alexander Adelaar et Nikolaus P. Himmelmann : The Austronesian Languages of Asia and Madagascar, Londres et New York, éd. Routledge,2005,p.66.

20

HISTOIRE DE L'ESTONIE

dans le cadre de la bibliographie classique: Anderson, Gellner, Hobsbawm, Hroch, Smith, plus la belle synthèse récente d'AnneMarie Thiesse 1. L'Estonie est un exemple parfait de «communauté imaginée» (Anderson) : c'est une nation dont on peut dire qu'elle est née dans les livres avant d'exister réellement. Les processus d'« invention de la tradition» (Hobsbawm) y sont particulièrement nets, car très récents, donc bien attestés - il est même possible de donner le nom du premier Estonien, si l'on entend par là non le premier locuteur de l'estonien (ceci, qui est bien sûr impossible, définirait de toute façon une ethnie, pas une nation), mais le premier habitant de la région à s'être jamais publiquement tenu pour un Estonien et à en avoir tiré fierté: il s'agit très probablement de Kristjan Jaak Peterson (1801-1822). La netteté de ces processus est encore accentuée par le fait que nombre de traditions estoniennes n'ont pas été forgées par des Estoniens mais par des Allemands et des Germano-Baltes, dans le cadre d'une idéologie romantique intégralement importée: le discours de l'enracinement de la nation dans un passé immémorial est, en Estonie, particulièrement intenable d'un point de vue scientifique (ce qui ne l'empêche pas de se porter au mieux en tant que mythe identitaire mobilisateur, comme on l'a vu). L'exemple estonien cadre bien avec les trois phases que distingue Hroch dans l'éveil des petits peuples centre-européens dépourvus de traditions politiques: une première où des gens de culture s'intéressèrent au patrimoine traditionnel, notamment au folklore et à la langue, et tentèrent d "'éclairer" le peuple, sans s'occuper de politique; une deuxième où il apparut une série de revendications culturelles parmi les intellectuels et des milieux sociaux encore étroits; une troisième enfin, marquée par un mouvement de masse qui, en se politisant, finit par déboucher sur un autonomisme. Hroch est ici de plus d'usage que Gellner, Hobsbawm et Anderson, qui s'intéressent essentiellement à la construction de l'État-nation: or en Estonie, ce n'est pas un État, ni même une mouvance politique, qui a inventé les traditions nationales pour se fortifier. L'indépendance a été tardive et largement accidentelle, jusqu'au dernier moment nul acteur politique ne l'a revendiquée ni préparée, et pourtant elle a été précédée d'un siècle de travail sur un plan presque purement culturel. En revanche, le cas de l'Estonie amène à s'interroger sur la validité des explications essentiellement sociologiques que Gellner et Hobsbawm proposent à l'essor des nationalismes centre-européens au xrxe siècle. Des facteurs économiques et sociaux contribuent certes à en
1

Bibliographie, (1) à (10).

INTRODUCTION

21

éclairer le triomphe, mais n'en expliquent nullement la naissance ni les caractères propres; en particulier, sur la question de savoir pourquoi, en certaines régions d'Europe, les problématiques nationales se sont imposées comme des évidences, tandis qu'ailleurs les constructions nationales ont avorté, ni Hobsbawm ni Gellner n'apportent de réponse convaincante. Il faut dire qu'au bout de cent cinquante pages d'allure objective, ce dernier consacre son ultime chapitre à expliquer qu'il ne vaut pas la peine d'étudier la pensée nationaliste, car « l'idéologie nationaliste est imprégnée de raisonnements erronés », «sa propre image est le reflet inversé de sa vraie nature», et de ce fait « nous n'apprenons pas grand-chose sur le nationalisme par une étude de ses prophètes », qui sont interchangeables: « si l'un d'eux tombait, 1 alors d'autres immédiatement le remplaçaient» .. . C'est l'attitude générale de ces deux auteurs envers leur sujet qui pose problème. L'étude du nationalisme présente ce paradoxe, certes explicable par les tragédies du XXe siècle, d'être largement aux mains de gens qui le tiennent pour une «pathologie» ou pour une « névrose », considèrent que les nations ne sont pas de « vraies» communautés, « assimilent "invention" à "contrefaçon" ou "supercherie" plutôt qu'à "imagination" et "création" »2. Sur quel autre thème des scientifiques pourraient-ils se permettre une telle avalanche de jugements de valeur? Les ouvrages d'Hobsbawm, en particulier, reflètent un malaise d'intellectuel urbain occidental, ouvriériste et internationaliste, confronté aux petits peuples paysans d'Europe centrale. Quand il évoque la nation estonienne (et il est l'un des rares auteurs occidentaux à le faire), c'est pour l'accabler de son mépris, comme lorsqu'il affirme, sans nulle justification, qu'elle se trouve « à la limite la plus basse d'une population capable de maintenir une culture linguistique moderne à tous les niveaux », ce qui ferait du nationalisme estonien «une réaction de faiblesse et de peur »3. Le mépris mène droit à l'aveuglement et disqualifie l'analyse lorsque le même auteur reprend les pires mensonges de la propagande stalinienne en affirmant qu'à l'indépendance il n'y avait sur place « aucune demande nationale

E. Gellner (3), pp. 176-177. B. Anderson (1), p. 20, à propos de Gellner. 3 E. Hobsbawm (5), p. 211. C'est l'une des deux mentions de l'Estonie dans
2

l

l'ouvrage; l'autre souligne qu'en 1917, la majorité des Estoniens ne votaient pas pour les partis nationalistes, tandis que les bolchéviques recueillirent jusqu'à 40 % des voix. Bref, les nations n'existent pas, sauf en tant qu'instrument du combat de classes, manipulé par les capitalistes; les classes sociales, en revanche, sont l'alpha et l'oméga de l'histoire, et jamais Hobsbawm n'envisage qu'elles puissent être, elles aussi, des artefacts.

22

HISTOIRE DE L'ESTONIE

perceptible» 1, et en faisant de l'Estonie une créature de l'Allemagne, soutenue à bout de bras par les Alliés entre 1918 et 1920 dans le but de contrer la révolution bolchévique... L'attitude d'Anderson, pour qui le nationalisme est un phénomène anthropologique « de l'ordre de la parenté ou de la religion» plutôt qu'une idéologie de l'ordre du libéralisme ou du socialisme2, lui épargne les simplismes marxistes et les impasses où mène la passion politique; elle est infiniment plus féconde, même si l'historien peut difficilement faire l'impasse sur le fait que concrètement, aux XIXe et au XXe siècle, des courants politiques nationalistes ont combattu des courants socialistes. Le mouvement national estonien n'est pas né dans les milieux sociaux liés à l'essor industriel, pourtant sensible dans ces régions au XIXe siècle, mais dans des milieux culturels liés affectivement, intellectuellement et sociologiquement à la paysannerie, et ce, à l'origine, avant même que celle-ci eût accédé à la propriété de la terre. Plus tard, entre 1860 et 1920, dans les campagnes estoniennes (mais guère dans les usines), le combat social a accompagné le combat national et les petits et moyens propriétaires fonciers ont fourni des troupes au mouvement national; cependant l'essor de cette classe sociale n'en explique ni la naissance, ni le succès. À plus forte raison, le nationalisme n'a jamais été l'instrument de la lutte d'une bourgeoisie industrielle locale pour triompher d'une noblesse impériale cosmopolite, comme Hobsbawm le suggère, car jusque vers 1900 la bourgeoisie balte était en majorité germanophone, tout comme la noblesse. On n'a pas pour autant affaire à une réaction archaïsante téléguidée par la noblesse: à l'inverse de la noblesse polonaise, elle prit ses distances avec le combat national dès lors qu'il fit mine de se politiser. Il faut décidément renoncer à expliquer les nations par la lutte des classes. Avec bien plus de pertinence, Thiesse souligne qu'au XIXe siècle l'élaboration d'identités nationales sur la base des traditions rurales, qui fut la règle en Europe centrale, a tenu « le rôle de la dénégation » : « la paysannerie [était] là pour prouver qu'en dépit de tous les changements observables la nation rest[ait] immuable »3 - et en Estonie les paysans, passés en trois générations de la nuit du servage à une agriculture moderne, eurent tout autant besoin d'un tel ancrage que les classes moyennes et les citadins. Tout aussi fécondes sont les analyses qui relient l'essor des nations au développement des médias modernes et de l'instruction (le « capitalisme de l'imprimé» d'Anderson et sa puissance de conformation de communautés abstraites) et à
1

E. Hobsbawm

: L'âge des extrêmes, cité par T. Raun (101), p. 131.

2
3

B. Anderson, (1), p. 19.
A. M. Thiesse (10), p. 159.

INTRODUCTION

23

l'exigence croissante de communication dans une langue intelligible par le peuple pour les besoins d'une civilisation où l'information se faisait de plus en plus cruciale (1'« universalisation de la caste des clercs» de Gellner), c'est-à-dire à des facteurs essentiellement culturels. Dans cette optique, la raison majeure pour laquelle la nation estonienne a cessé un jour d'être un songe de poètes et de folkloristes pour devenir une réalité serait qu'au XIXe siècle la modernisation de la société balte (y compris, et même d'abord, celle du village) a exigé des ressources culturelles que la seule élite germanophone ne pouvait fournir, mais qu'une germanisation ou une russification rapide des indigènes était impossible. C'est bien une «coalition de lecteurs» (Anderson) issus de tous les milieux qui a porté le projet national estonien, avant la grande mutation socio-économique qu'ont représenté l'industrialisation et l'urbanisation de cette région. Même ce dernier type d'approche est un peu trop mécaniste et fmaliste pour rendre compte de l'étrange et fascinante aventure collective de ces femmes et de ces hommes qui, entre 1800 et 1920, contre les conventions sociales, contre leurs intérêts économiques, "gaspillèrent" leur temps et leur argent à collecter des récits populaires dans les villages, à forger l'estonien littéraire et toute une mythologie, puis une littérature, à chanter en chœur, et se sentirent progressivement appartenir à une même communauté, la nation estonienne, qu'ils s'imaginaient réveiller d'un sommeil centenaire et que leur énergie finit par faire exister alors qu'ils étaient en train de l'inventer de toutes pièces avec son passé, tout comme le Dieu de Borges à chaque instant crée l'univers présent avec l'ensemble de ses causes et de sa génèse 1. Sans négliger les évolutions économiques et sociales, ce livre met l'accent sur les facteurs culturels et idéologiques, essentiels pour comprendre l'émergence et la survie d'une nation qui fut à l'origine un fait de culture, une œuvre d'art, avant de devenir une conviction collective, puis d'engendrer, au XXe siècle, un pays et une société. * Merci à tous ceux qui, au gré de leurs remarques ou de leurs relectures, m'ont aidé dans la conception ou dans la rédaction de ce livre: Chantal de Bourmont, ambassadrice de France en Estonie; Andres Talvik, ambassadeur d'Estonie en France; Hélène Lacaze, Jean Nagy, Françoise Simon, François et Joseph Minaudier, Antoine Chalvin, Eva Toulouze, Marie-Pierre Rey, Katre Talviste, Laur Vallikivi, Marek et Triinu Tamm. Et qu'un salut chaleureux aille tout spécialement aux trois personnes sans lesquelles je n'aurais pas connu l'Estonie: Olivier Legroux, Ingrid et Jaan Sotter.
1 "La creacion y P .H. Gosse", in Otras inquisiciones (1952).

PREMIÈRE AV ANT L'ÉVEIL (PRÉHISTOIRE

PARTIE NATIONAL

-1802)

Cette première partie porte sur des époques où les ancêtres des Estoniens ne formaient pas encore une nation, au sens où leur conscience collective était faible, voire inexistante: rien n'indique qu'ils s'intéressaient particulièrement à ce qui les reliait entre eux et les distinguait des autres. Ils n'avaient très probablement ni représentants, ni cérémonies, ni souvenirs, ni symboles communs, ni même encore de nom pour se désigner collectivement: c'est pourquoi je n'utiliserai pas le mot "Estoniens" pour ces périodes. Sans doute avant tout attachés à leur clan familial et aux réseaux de solidarités sociales qui s'y articulaient, ils voyageaient peu et n'avaient pas de patrie au-delà du petit pays qui servait de cadre à leur vie quotidienne; l'actuelle Estonie n'apparaissait pas sur les cartes, et dans les langues alors écrites, des mots comme Est(h) land, .lEstland, Eistland ou Hestonia désignaient une région soit très vague, soit beaucoup moins étendue - aussi j'éviterai également de recourir au mot "Estonie". Si les ancêtres des Estoniens se sentaient quelque chose en commun avant 1800, c'était sans doute d'abord de manière négative, par contraste avec leurs voisins aux langues très différentes, ancêtres des Russes et des Lettons mais combien d'entre eux voyageaient assez pour avoir conscience de cette opposition? Et combien la tenaient pour plus importante que la proximité des conditions de vie, que les nombreux usages et croyances en commun? S'y ajoutait peut-être, chez certains, la conscience d'une continuité dialectale (mais d'une région à l'autre de l'actuelle Estonie les parlers étaient assez différents pour qu'il ait bien failli, plus tard, apparaître non pas une mais deux langues littéraires, une à Tallinn et une à Tartu); ainsi que la conscience de coutumes et de traits culturels partagés, notamment

dans le domaine de la poésie et du chant -

mais, au moins au nord et

au nord-est, aucune de ces continuités ne s'arrêtait aux frontières de l'actuelle Estonie: aussi elles ne pouvaient servir à définir une estonité. Au Moyen Âge, vint s'y ajouter la conscience de ce qui différenciait les paysans indigènes de leurs seigneurs allemands, mais cette conscience était d'ordre socio-juridique plus que national, comme j'y reviendrai en détail au chapitre III: la conquête germano-danoise avait débouché sur une société d'ordres dont les ancêtres des Estoniens et des Lettons, confondus dans l'infortune, formaient la catégorie socio-juridique inférieure, la paysannerie; les dominants se distinguaient par une série de privilèges juridiques, sociaux et culturels acquis pour l'essentiel de naissance, dont leur langue. Cette opposition entre communautés socio-juridiques séparées entre autres par la langue (l'allemand pour les privilégiés, des parlers paysans sans prestige pour les autres) s'est maintenue, pour l'essentiel, jusqu'à l'abolition du servage dans les années 1810.

28

HISTOIRE DE L'ESTONIE

Toutes ces formes de conscience de soi étaient fort vagues, d'autant que nul ne prenait la peine de les formuler; a fortiori, nul ne les exploitait, n'essayait de les systématiser, de les approfondir, nul n'y fondait un idéal, un rêve, un projet d'aucun ordre, ni culturel, ni social, ni politique. Or il paraît difficile de qualifier de nation une population que ne rassemble aucune forme de projet commun. Pourtant, c'est bien avant 1800 que se sont dessinés les cadres dans lesquels s'est déroulé plus tard l'éveil de la nation estonienne. Dès la préhistoire, les parlers locaux ont commencé à diverger de ceux des régions voisines, et des influences matérielles et spirituelles en provenance de la Scandinavie et de l'Europe centrale germaine, puis du saint Empire et secondairement de la Russie, en se surajoutant à un fonds culturel plus ancien, synthèse d'éléments fmno-ougriens et indo-européens, ont commencé à dessiner la personnalité propre de ce qui allait devenir l'Estonie. C'est aux XIf et XIIIe siècles que ces régions sont devenues chrétiennes et plus précisément catholiques, c'est-à-dire qu'elles ont basculé pour toujours du côté occidental de la frontière qui sépare l'Europe de Rome de celle de Constantinople (plus tard, elles adoptèrent la branche réformée du christianisme occidental). Mais la date essentielle est celle de la conquête germanodanoise, qui fit entrer la région dans l'histoire de l'Europe entre 1200 et 1230. C'est également au XIIIe siècle que s'est dessiné le cadre géographique de la future Estonie, laquelle correspond à la moitié nord de la Livonie médiévale, entité politique administrée par les descendants des conquérants; le réseau urbain remonte lui aussi pour l'essentiel au Moyen Âge. Surtout, entre le XIIIe et le XVIIf siècle, l'univers culturel des ancêtres des Estoniens s'est profondément germanisé, ce qui prépara les plus instruits d'entre eux à adopter les conceptions allemandes en matière de nation, telles qu'on les vit poindre à la fin du siècle des Lumières.

,

/
(u ::'I ~ '-., i-t tj
\,..,. QJ

~1
"1

\...~

~

~J-~

..c

CHAPITRE I LA PRÉHISTOIRE: FAITS ET MYTHES

Dans les régions correspondant à l'actuelle Estonie, la préhistoire (esiajalugu ou muinasaegl) commence fort tard, à la fonte des glaces (12000-10500 av. J.C.), et s'achève tout aussi tard: par convention, on l'étend jusqu'à la veille de la conquête germanique des côtes orientales de la Baltique, c'est-à-dire jusqu'à la fin du XIIe siècle. Auparavant, les populations de ces régions vivaient en marge du mouvement de 1'histoire européenne: elles n'étaient pas chrétiennes dans leur grande majorité, n'avaient pas de culture écrite, et les sources écrites les concernant sont quasiment inexistantes c'est la croisade germano-danoise qui les a forcées à entrer dans l'histoire de l'Europe. Il existe cependant, avant 1200, des mentions écrites de nos régions, mais elles sont isolées et peu significatives. Surtout, la plupart sont douteuses, même si le mouvement national des XIXe et XXe siècles a eu tendance à en surestimer la valeur historique: à I'heure de l'éveil national et de la lutte pour l'indépendance, peut-être était-il difficile à beaucoup d'Estoniens d'admettre que le monde n'a longtemps à peu près rien su d'eux et ne s'en est guère soucié... Ainsi, dans la Germanie de I'historien latin Tacite, une brève description de l'Europe centrale parue vers 98, l'on trouve la toute première mention d'un peuple arpelé ./Estii : la tentation est forte d'en faire les ancêtres des Estoniens. En vérité, rien n'est moins sûr, ne serait-ce que parce que Tacite nous dit qu'ils récoltaient l'ambre et que celui-ci se trouve essentiellement sur la côte de l'actuelle enclave de Kaliningrad. Pourtant, lorsqu'au Xe siècle, ou un peu avant, le mot Eistr apparaît dans des textes scandinaves, il désigne des populations de régions correspondant plus ou moins à l'actuelle Estonie, ; de même, depuis leur arrivée au XIIIe siècle les maîtres germanophones du pays ont toujours recouru à l'appellation de Est(h)en pour désigner leurs sujets
Esiajalugu est construit comme en français, muinasaeg connote davantage l'idéologie du romantisme national: aeg veut dire "temps"; l'élément muinasdénote une grande ancienneté, un passé légendaire - on le retrouve dans n1uinasjutt ("histoire des anciens temps", "légende"). 2 Tacite, La Germanie, XLV 1-5 ; cf. S. Karaliûnas (46).
I

32

HISTOIRE DE L'ESTONIE

de langue finno-ougrienne (ceux-ci en revanche n'adoptèrent ce mot qu'au XIXe siècle, sous la forme eestlased). Nous ignorons quand et pourquoi cette racine s'est mise à désigner des populations plus septentrionales que chez Tacite. Tout aussi peu fiables sont les toutes premières mentions de l'Estonie et de Tallinn, telles qu'on les trouve encore mentionnées dans certains manuels scolaires et guides pour touristes. Vers 750, la Cosmographie de l'Irlandais .tEthicus Ister, évêque de Salzbourg, mentionne une île du nom de Riffarrica : ce mot évoque Ravala, l'ancien nom de la région de Tallinn, mais Tallinn n'est pas située sur une île, et les autres données ne concordent pas non plus. Dans la chronique d'Adam de Brême, Gesta Hammaburgensis Ecclesiœ Pontificum, rédigée vers 10751, on trouve une autre mention, tout aussi imprécise, d'une grande île du nom d' £Estland. En 1154, l'historien arabe Al-Idrisi, dans un texte accompagné d'une carte dont nous avons conservé des versions réduites mais assez anciennes, mentionne une forteresse du nom de QLWRY (l'arabe ne note que les consonnes), qui a été identifiée à Tallinn2. En effet, cette racine évoque le nom de Koluvan, qui désigne un oppidum de la région dans l'Ancienne chronique de Russie; ce mot, à son tour, rappelle une racine estonienne qu'on retrouve dans kallak ("pente"), kalju ("roc"), et dans le nom d'une des principales figures héroïques de la littérature orale, Kalev. De plus, le nom arabe de la région où se trouve QLWRY peut être vocalisé en "Astland", ce qui rappelle l'allemand Estland. Le rapprochement entre ces divers éléments date des années 1930 ; nous le devons au chercheur finnois Oiva-Juhani Tallgren-Tuulio. Mais il repose sur des bases fragiles: non seulement la fin des mots QLWRY et Koluvan ne correspond pas et il n'y a pratiquement pas d'autres noms de lieux russes sur la carte d'Al-Idrisi, mais il est douteux que Koluvan désigne Tallinn: la première mention qu'en fait la chronique russe date de 1223, or en 1219, au moment où les Danois y débarquèrent, l'actuelle Tallinn était désignée du nom de Lindanise d'après la Chronique de Henri de Lettonie, source bien plus fiable que je présenterai au chapitre II; c'était d'ailleurs une agglomération minuscule, qui n'avait pas de raison de retenir l'attention d'un Méditerranéen. Cette mention de 1219 est en réalité la première mention sûre que nous ayions de Tallinn3.
I 2

Trad. française de J.-B. Brunet-Jailly : Paris, éd. Gallimard, 1998. Al-Idrisi, Liber ad eorum delectationem qui terras peragrare studeant (secorientale, 1970.

tion VII- 4), Naples, éd. Istituto universitario
3

Pour ces débats, cf. Kui vana on Tallinn ?, Tallinn, éd. Tallinna Linnaarhiiv,
Toimetised" n° 8, 2004.

série "Tallinna Linnaarhiivi

LA PRÉHISTOIRE

33

De l'âge de pierre au temps des vikings La climatologie, l'archéologie et la linguistique nous renseignent bien mieux que ces maigres indications. La première nous dit que la préhistoire de la région a été brève: les premiers ancêtres des populations actuelles n'ont pas pu arriver avant la fonte des glaces. Les côtes avaient alors un dessin différent d'aujourd'hui, ainsi l'île de Hiiumaa n'existait pas; depuis lors, cette partie du continent européen, libérée du poids de la calotte glaciaire, se soulève peu à peu par l'effet du principe d'Archimède, et la mer n'a pas cessé de reculer. Les premières traces d'occupation humaine remontent à environ 9000 avo J.C.2 : elles ont été retrouvées à Pulli, près de Parnu, mais on parle de la culture de Kunda, du nom d'un site fouillé auparavant. D'où venait ce premier peuplement? Du sud-est de l'Europe d'après l'analyse anthropomorphique des plus anciens ossements; du bassin du Don d'après l'origine des silex que les premiers occupants utilisaient à leur arrivée (ces déductions datent des années 1950 : on tend aujourd'hui à souligner leur fragilité). C'étaient de minuscules communautés semi -nomades établies sur les berges des lacs et des rivières, un peu plus tard au bord de la mer, et qui vivaient de cueillette, de chasse et de pêche au harpon, à I'hameçon et au filet; elles connaissaient le feu et avaient déjà domestiqué le loup. Leur culture matérielle se retrouve jusqu'en Pologne septentrionale, mais elles n'avaient sans doute pas d'organisation collective au-delà du clan: quelques dizaines de personnes apparentées, regroupées autour d'un établissement semi-permanent, et vivant pour l'essentiel en vase clos. Leurs parlers pourraient avoir laissé des traces à la fois dans certaines langues finno-ougriennes et dans certaines langues indo-européennes, par exemple le mot "mer" (meri en estonien). Les premières traces de poterie, donc le passage au néolithique, datent d'environ 4900 avo J.C. : il s'agit de la culture de Narva, liée peut-être à des influences proto-indo-européennes venues du sud (mais sans déplacements massifs de populations). Dans nos régions, elle dura jusque vers 3700-3600. Vers 4000-3600 apparut la céramique peignée (kammkeraamika), un emprunt en provenance du sudest. Les toutes premières traces d'agriculture, des pollens d'avoine, remontent à 4000 avo J.C.; des amulettes en forme d'animaux et d'êtres humains et des bijoux, ainsi que l'ornementation géométrique
I Cependant il est probable que des Néandertaliens ont fréquenté la région au cours de la précédente période interglaciaire, vers 125 000 avo lC. : nous en avons la preuve pour la Finlande voisine.

2

Ce chapitrereprendla chronologiede A. Kriiskaet A. Tvauri (43).

34

HISTOIRE DE L'ESTONIE

des céramiques, témoignent de préoccupations

spirituelles et esthé-

tiques croissantes

-

on a même trouvé une sépulture d'ours. Les

agglomérations, circulaires et composées de huttes rectangulaires, étaient toujours de taille aussi réduite. Même s'il est toujours hasardeux de relier les données archéologiques aux données linguistiques, la plupart des préhistoriens présument, notamment sur la base de ressemblances matérielles avec la culture de Volossovo (en Russie moyenne), que les parlers finnoougriens ont dû atteindre l'actuelle Estonie avec la céramique peignée, sans qu'il y ait eu forcément, à cette époque non plus, de déplacements massifs de population; certains cependant penchent pour une arrivée plus précoce, vers la fin du paléolithique. Traditionnellement, on considère que la région d'origine des Finno-ougriens se situe entre le coude de la Volga et l'Oural: des langues finno-ougriennes y sont encore parlées de nos jours - mais il faut éviter de se représenter l'ensemble de la famille finno-ougrienne comme issue d'une lan9u~mère homogène et très localisée, sur le modèle des langues latines. A plus forte raison, il faut à tout prix éviter de confondre parenté
1

Une théorie récente, soutenue notamment par des chercheurs estoniens et

finlandais, stimulante intellectuellement mais contestée pour la fragilité de ses bases matérielles, radicalise la critique de la théorie du Stammbaum (représentation des familles de langues sous forme d'un arbre, inspirée de l'exemple indoeuropéen), et, prenant appui sur les théories récentes de la convergence linguistique (contacts interlinguistiques, pidginisation, créolisation, relexification, etc.) comme sur des données archéologiques et génétiques, formule l'hypothèse que l'origine des Finno-Ougriens réside non dans une région particulière, mais dans une synthèse de traits culturels et linguistiques présents dans l'ensemble des zones périglaciaires d'Europe sud-orientale et de Sibérie occidentale à l'époque de la dernière glaciation. Si l'on accepte cette hypothèse, il n'est pas nécessaire de supposer que les premiers ancêtres des Estoniens sont devenus des FinnoOugriens par le biais d'une acculturation radicale comparable à celle que la Gaule a subie à l'époque romaine: on aurait plutôt eu affaire à un ensemble complexe, progressif et pacifique, de processus de différenciations et de rapprochements, dans le cadre d'un univers culturel commun, celui des chasseurs-cueilleurs périarctiques, et d'un Sprachbund flnno-ougrien en formation (un Sprachbund est un ensemble de peuples de langues différentes, mais qui appartiennent à une même civilisation et s'influencent mutuellement au point que leurs parlers en viennent à se ressembler même s'ils ne sont pas de même origine: ainsi les traits communs aux langues finno-ougriennes ne s'expliqueraient pas par une origine commune mais par des emprunts mutuels). Cf. Angela Marcantonio: The Uralic Language Family: Facts, Myths and Statistics, Oxford-Boston, éd. Blackwell, 2002 ; Ago Künnap (éd.) : The Roots of Peoples and Languages of Northern Eurasia, Tartu, University of Tartu, 2000, et : Contact-Induced Perspectives in Uralic Linguistics, Munich, éd. LINCOM Europe, 2000; Kalevi Wiik: Euroopalaisten juuret, Jyvaskyl~ éd. Atena, 2002.

LA PRÉHISTOIRE

35

linguistique et parenté génétique, et se garder d'imaginer que les ancêtres génétiques des Estoniens vivaient entre la Volga et l'Oural: les langues voyagent bien mieux que les hommes, comme le montre la diffusion actuelle de l'anglais. Vers 3200-3100 avo J.C., de nouvelles peuplades arrivèrent dans la région, sans doute indo-européennes et plus précisément liées aux ancêtres linguistiques des locuteurs des actuelles langues baltes, le letton et le lituanien - mais peut-être, encore une fois, s'est-il agi seulement d'influences culturelles, sans apport notable de sang neuf. Cela se traduisit par une nouvelle mode en matière de céramique (la "céramique cordée", n66rkeraamika), des haches de pierre d'une finition soignée (les "haches naviformes", venekirved) ainsi qu'un peu plus d'agriculture et un élevage rudimentaire; c'est également de cette période que datent les toutes premières habitations isolées, c'est-à-dire les premières fermes. Il semble que deux cultures, et sans doute deux ensembles de parlers nettement différenciés, coexistèrent assez longuement, pacifiquement ou non; puis, peut-être vers 2000 av. J.C., l'élément finno-ougrien finit par l'emporter dans les régions correspondant à l'actuelle Estonie, ainsi que dans le nord et sur les côtes de l'actuelle Lettonie. C'est lui qui est à l'origine des structures grammaticales de base et de la majeure partie du vocabulaire de l'estonien courant (par exemple puu, "arbre", maa, "terre", mees, "homme", isa, "père", ema, "mère"), même si une partie notable de ce vocabulaire de base est d'origine proto-balto-slave (tütar, "fille" ; nimi, "nom" ; sada, "cent" ; taevas, "ciel", etc.), tout particulièrement dans le domaine de l'agriculture (oinas, "bélier" ; hein, "foin", etc.) : dès le début, on est donc en présence d'une langue mixte, il n'y a jamais eu d'estonien pur. Un processus de fusion comparable eut lieu plus au sud, mais avec le résultat inverse: les langues baltes sont indo-européennes, avec une forte empreinte finno-ougrienne sur le letton. Depuis lors, rien n'indique que ces populations aient été massivement remplacées par d'autres: nous avons tout lieu de croire que les actuels Estoniens en sont, en majorité, les descendants directs. L'archéologie ne nous signale pas non plus de mutations culturelles brutales et catastrophiques: il est donc raisonnable de supposer que la langue estonienne descend en ligne droite des parlers en usage dans les régions correspondant à l'actuelle Estonie vers 2000 avo J.C. Les Estoniens peuvent donc prétendre au titre d'authentiques indigènes linguistiques du vieux continent, au même titre que les Basques et les Finnois, par opposition à la grande majorité des Européens dont les ancêtres, soit sont venus de l'est avec les invasions indo-européennes et celles qui ont suivi, soit ont changé au moins une fois de langue et de culture à la suite de ces invasions - ainsi les ancêtres des Français ont adopté successivement le gaulois au dernier millénaire avo J.C.,

36

HISTOIRE DE L'ESTONIE

puis le latin. Bien entendu, cela ne signifie pas que I'héritage culturel de ces lointains ancêtres des Estoniens se soit maintenu intact jusqu'à nos jours, dans l'isolement vis-à-vis du reste du monde: les influences extérieures ont été nombreuses et les évolutions profondes, comme nous le verrons, mais elles n'ont pas touché à l'essentiel, du moins si l'on considère, comme c'est l'avis général en Europe centrale, que l'essentiel, c'est la spécificité linguistique. Aujourd'hui beaucoup d'Estoniens affichent leur fierté d'avoir su conserver ce cœur de leur identité par-delà les millénaires, alors que leur indépendance ne date que de 1918. C'est l'un des fondements de leur rapport au monde: il arrive qu'ils se désignent du nom de "Basques du nord" ou de celui d"'lndiens de l'Europe"l. L'âge du bronze commença vers 1800 av. J.C., mais durant plusieurs siècles les objets de pierre continuèrent à dominer numériquement. Longtemps, la plupart des objets de bronze trouvés sur le territoire de nos régions vinrent d'ailleurs, même s'ils étaient parfois réélaborés ou carrément refondus sur place. Ces échanges s'expliquent par les progrès de la navigation en Baltique et l'établissement de relations économiques avec les régions correspondant à la Suède actuelle, d'où l'appellation (historiquement discutable) de "premier âge viking". Les côtes étaient alors « une province culturelle de la Scandinavie méridionale »2 : ainsi il apparut des sépultures de type scandinave (kivikirstkalmed), avec des sarcophages faits de dalles de pierre, posés sur le sol et cernés de murets de pierre de forme circulaire ou ovale, l' espace intermédiaire étant rempli de pierres. Ils ne signifient pas forcément qu'il y ait eu immigration d'une classe dirigeante en provenance de l'ouest: peut-être tout simplement l'élite locale s'était-elle mise, en quelque sorte, à la mode d'une région économiquement et culturellement attractive. La pratique de la crémation, apparue à cette époque, coexista avec celle de l'enterrement jusqu'à la fin de la préhistoire. On date aussi de l'âge du bronze de très nombreux emprunts aux parlers proto-scandinaves, comme les mots kuningas ("chef, roi"), ader ("charrue", lui-même issu du latin aratrum), rand ("plage, rivage"), haud ("tombe"), laev ("bateau"), rikas ("riche,,)3.
I De tous les Finno-Ougriens, seuls les Finnois et les Hongrois ont fait preuve d'autant de vitalité, ou ont eu autant de chance; les autres, privés d'État, résistent mal à l'assimilation aux populations environnantes. 2 A. Kriiska et A. Tvauri (43), p. 97. 3 Bien sûr, d'autres influence ont pu jouer en sens inverse: ainsi certains germanistes considèrent que les langues germaniques ont hérité leur accentuation, très particulière au sein de la famille indo-européenne, d'un substrat finnoougrien. Cette théorie suppose qu'une bonne partie de l'Europe septentrionale et

LA PRÉHISTOIRE

37

L'introduction de la charrue et les premiers labours, avec des champs bien délimités par de larges murets de pierres, remonte à la première moitié du dernier millénaire avo J.C., dans la région de Tallinn. On y cultivait surtout de l'orge, consommé sous forme de bouillies (pudrud, encore présentes aujourd 'hui dans l'alimentation des Estoniens) et de galettes. Au bord de ces champs, surtout en Estonie du nord, on trouve, comme partout sur les côtes septentrionales de l'Europe, de grosses pierres parsemées de petites cavités hémisphériques ; peut-être ont-elles servi à des rites de fécondation de la terre. Le textile (du lin) semble être apparu à la même époque. Les progrès de l'élevage entraînèrent une diffusion du peuplement, autrefois concentré sur les berges des lacs et des rivières et sur les rivages de la Baltique. Un modeste début d'accumulation de richesses semble avoir provoqué des convoitises, locales ou non: au début du dernier millénaire av. J.C. apparurent les premiers oppida (linnused), dans l'île de Saaremaa et au nord-est de l'Estonie continentale. Clos de murets de pierre ou barricadés de bois, dépourvus de rues mais centrés sur une placette, c'étaient, entre autres, des centres artisanaux: c'est là qu'on travaillait le bronze. D'après les données archéologiques, les premiers objets de fer apparurent vers 500 avo J.C., en provenance du sud - mais le mot raud ("fer") est d'origine germanique, ce qui laisse supposer que ce sont des Scandinaves qui, sans doute vers la fin de la période précédente, ont fait découvrir ce métal aux ancêtres des Estoniens. Ces objets importés, surtout des armes et des bijoux (dont certains superbement émaillés), se firent plus nombreux au début de notre ère. La production locale delneura inexistante jusque vers 200 avo J.C., puis, progressivement, elle se mit à concurrencer les importations. Il apparut aussi, au nord et à l'ouest, un autre type de champs enclos de pierres, appelés "champs celtiques" car on en trouve de semblables jusqu'en Angleterre. Quoique lointaines, les influences romaines furent importantes dans la période connue sous le nom d'âge du fer romain, entre 50 et 450 ape J.C., tandis que les liens avec la Scandinavie s'interrompaient pour quelques siècles par suite d'une réorientation générale des routes commerciales. Ainsi les fibules romaines se retrouvent aujourd'hui dans les costumes traditionnels estoniens, sous des formes très
moyenne a été un jour peuplée de Finno-Ougriens, Scandinavie méridionale comprise; cependant d'autres linguistes font remarquer que si 20 % des racines germanique ne sont pas d'origine indoeuropéenne, il est généralement impossible de les relier à des racines finno-ougriennes.

38

HISTOIRE DE L'ESTONIE

évoluées (en pays sétou, elles sont énormes et d'une ornementation baroque) ; quant au sauna, certains historiens en font une déclinaison nordique des bains de vapeur romains, implantés en Europe centrale par les vétérans qui peuplaient les agglomérations du limes, et dont la mode se serait répandue de proche en prochel. Les archéologues ont également trouvé en abondance des bijoux, des lampes à huile et des monnaies romaines, probablement échangées contre des fourrures aux voisins ridionaux: en effet, les influences romaines passaient sans doute essentiellement par la route de l'ambre, qui menait de la Pannonie (l'actuelle Hongrie) à la côte de l'actuelle Lituanie et de l'enclave de Kaliningrad, qui fournit encore aujourd'hui 90 % de la précieuse résine. C'est manifestement par ce chemin que des informations sur les peuplades de la Baltique parvinrent à Tacite. Progressivement, les oppida se multiplièrent, d'abord dans les régions correspondant à l'Estonie du nord et du nord-ouest, ainsi que les caches d'armes et de bijoux, indices d'une forte instabilité politique. Les sépultures, toujours de type scandinave, croissaient en taille et en richesse, tout particulièrement les tombes féminines; certaines sont ceintes d'un ensemble complexe d'enclos dont la forme rappelle en miniature celle des champs, eux aussi enclos de pierres. Ces sépultures à enclos (tarandhauad) évoquaient-elles les propriétés du défunt? Les offrandes en revanche, pauvres en armes et en outils mais riches en bijoux, laissent soupçonner, paraît-il, une influence romaine dans le domaine spirituel; mais cela ne valait sans doute que pour l'élite, seule à bénéficier de ces sépultures élaborées qui se sont conservées jusqu'à nos jours. L'agriculture et l'élevage se généralisèrent; les défrichements se multiplièrent, le peuplement se densifia, il apparut des villages, plutôt circulaires (sumbkülad) dans l'ouest et sur les îles, plutôt linéaires (ridakülad) ailleurs. La taille des maisons diminuait, indice d'une conception plus étroite de la famille, elle-même liée au passage progressif à une économie complètement centrée sur l'agriculture et l'élevage. Au total, au temps du Christ les régions correspondant à l'actuelle Estonie abritaient peut-être 20 000 à 30 000 habitants2. Sur la base de ressemblances et dissemblances dans la forme des objets retrouvés sur les sites archéologiques, on pressent qu'il commençait à se constituer
1 L'hypothèse ne fait pas consensus: les linguistes notamment soulignent que le vocabulaire de base du sauna est finno-ougrien. La tradition des bains de vapeur ne s'est conservée que dans certaines régions de l'Europe nordique et orientale (dont la Finlande et une bonne partie de la Russie) ; elle s'est d'ailleurs perdue en Estonie occidentale, sauf dans les îles. 2 Les données chiffrées sont imprécises et varient d'un ouvrage à l'autre; ce

chapitre reprend celles de A. Kriiska et A. Tvauri (43).

LA PRÉHISTOIRE

39

une dizaine de cultures régionales relativement homogènes; mais rien n'indique la présence de frontières culturelles plus marquées que les autres aux limites de l'actuelle Estonie, ni même dans la région (le nord de l'actuelle Lettonie) où les parlers finno-ougriens devaient céder la place aux parlers baltes. Puis, avec les grandes invasions, la côte orientale de la Baltique, comme presque toute l'Europe, connut un net déclin économique: cette période s'appelle l'âge du fer moyen (450-800 ape J.C.). Les oppida se généralisèrent, y compris au sud et à l'est de nos régions: celui d'Otepaa date de cette époque. Mais ce temps de troubles fut aussi un temps d'innovations, marqué par l'apparition des premiers assolements biennaux (avec fumure animale sur les jachères) et de nouveaux types de sépultures, moins élaborées et moins richement dotées. Certaines ont l'allure de simples tas de pierres, d'autres étaient des tumu/i de terre; on y trouve de nouveau des armes. C'est probablement à cette époque que les ancêtres des Estoniens sont entrés en contact, au sud-est, avec les cultures slaves, qui s' étendaient lentement et pacifiquement vers le nord en provenance de leur habitat originel, quelque part entre la Vistule, le Dniepr et le Dniestr. Les régions de Pskov et Novgorod sont slaves depuis le haut Moyen Âge, en revanche les populations de l'Ingrie (la côte sud du golfe de Finlande, juste à l'est de l'Estonie) ont résisté à l'assimilation jusqu'à l'époque contemporaine mais elle a fini par faire son œuvre, et seuls quelques vieillards parlent encore vote ou ingrien. Au sud-est de l'Estonie en revanche, la frontière entre le peuplement estonien et le peuplement russe n'est toujours pas nette: les Sétous (Setud), une petite population de langue estonienne mais de religion orthodoxe, vivent à cheval sur l'extrême sud-est de l'Estonie et la région de Petchory en Russie, où ils coexistent avec une majorité de Russes 1. Des populations proto-baltes, repoussées par ces mêmes Slaves, progressaient elles aussi vers le nord: l'indo-européanisation du nord et de l'ouest de l'actuelle Lettonie s'est sans doute amorcée vers l'âge du fer moyen. Dans ces régions aussi, le processus d'acculturation a été lent et progressif; il ne s'est achevé qu'au XXe siècle, par la stabilisation des limites linguistiques au niveau des frontières politiques2.
1 L'actuelle population sétou est issue d'un mélange de Finno-Ougriens présents dans cette région depuis la préhistoire et de serfs de la future Estonie ayant fui leur condition, au Moyen Âge, pour s'installer en Russie. 2 Les limites étaient floues, les populations devaient coexister dans une zone assez large. À l'époque préhistorique, on a des indices (surtout toponymiques) de la présence de populations proto-baltes jusque vers Vom, à une trentaine de kilomètres au nord de l'actuelle frontière linguistique. Vers le XIIIe siècle en revanche, la frontière linguistique entre parlers proto-estoniens et proto-Iettons

40

HISTOIRE DE L'ESTONIE

L'âge viking, entre 800 et 1050 ap. J.C., est marqué par une brutale reprise des influences scandinaves. En réalité, le premier raid viking attesté par une source scandinave est nettement plus ancien: d'après l'Edda en prose, vers 600, un chef du nom d'Ingvar aurait débarqué en Eistland, serait tombé sous les coups des indigènes et aurait été enterré sur placel. Bien entendu, on n'a pas retrouvé sa tombe; du reste, il faut manier avec précaution le témoignage d'une œuvre compilée environ 600 plus tard. S'il a eu lieu, l'archéologie suggère qu'il s'agissait de toute façon d'un événement isolé. Les incursions prirent la forme de raids et d'expéditions commerciales (les marchands au long cours scandinaves, que nous appelons les vikings, n'étaient que secondairement des guerriers, cependant redoutés dans toute l'Europe). En revanche, il n'y eut pas à proprement parler de colonies scandinaves dans nos régions, contrairement à celles qui sont devenues la Lettonie, la Russie et l'Ukraine. Les régions correspondant à l'actuelle Estonie se trouvaient sur l'une des routes commerciales reliant la Scandinavie à Byzance et au monde arabe en passant par les principautés russes en voie d'émergence, notamment la cité-État de Novgorod et l'État kiévien, fondés par des marchands-guerriers scandinaves en 862 et 882. La principale de ces routes passait par la Daugava, qui forme l'axe de l'actuelle Lettonie ; mais on a trouvé en Estonie des milliers de monnaies arabes (surtout jusque vers 960), puis occidentales. Le grand commerce en Baltique orientale portait notamment sur du sel, des objets métalliques, des étoffes, des esclaves, des fourrures, du miel; l'essentiel ne faisait que transiter par nos régions, mais les indigènes importaient également les trois premiers de ces produits et exportaient des céréales et de la cire. Ce commerce s'accompagnait d'influences culturelles: ainsi les emprunts au vieux norrois se multiplièrent, concernant notamment le vocabulaire de la guerre, de la marine et de l'artisanat. L'habitat se regroupa sensiblement; il apparut notamment des villages
passait à une quinzaine de kilomètres plus au sud qu'aujourd'hui; elle a lentement reculé vers le nord, mais deux enclaves de langue estonienne, dont les habitants se désignaient des noms de lutsid et len1bud, ont survécu jusqu'au XXe siècle - les derniers locuteurs sont morts dans les années 1980, mais leurs descendants conservent une certaine conscience de leurs origines. En Lettonie occidentale, au sud des régions estophones les côtes avaient une population finno-ougrienne (live) qui ne s'est éteinte qu'au XIXe siècle il reste aujourd'hui quelques vieillards livophones à la pointe de la Courlande, face à Saaremaa; par ailleurs, quelques centaines de passionnés tentent de ressusciter cette identité moribonde, mais tous ne réapprennent pas la langue.
I

SnorriSturluson,L'Edda, trad. R. Boyer,Paris, éd. Gallimard,1991.

LA PRÉHISTOIRE

41

à proximité immédiate de nombreux oppida. En revanche, les archéologues ont trouvé moins de sépultures que pour les périodes précédentes, et elles sont encore moins soignées et moins luxueuses.

À l'aube de I 'histoire La période protohistorique est connue sous le nom d'âge du fer tardif (1050-121 0/1250). Les influences étrangères se diversifièrent et les évolutions s'accélérèrent; les marchands allemands, organisés en fraternités, se mirent à concurrencer sérieusement les Scandinaves. C'est alors que se placent les premières allusions sûres à nos régions, dans des sources russes et scandinaves: la Baltique orientale était bel et bien en train de sortir de la préhistoire. L'est de nos régions entra dans des relations de dépendance avec les principautés russes, mais elles devaient se réduire pour l'essentiel à des expéditions militaires périodiques et à la perception de tributs: les emprunts à la langue russe sont assez peu nombreux (les plus notables, outre le vocabulaire religieux sur lequel je reviendrai, sont raamat, "livre", que le russe avait lui-même emprunté au grec grammata, et turg, "marché"). Les chroniques russes évoquent, à partir de 997, de nombreuses expéditions contre les "Tchoudes": ce nom désigne les habitants de la région située entre les principautés russes, le golfe de Finlande et la Baltique, c'est-à-dire en gros les ancêtres des Votes, des Ingriens, des Estoniens, des Lettons et des Lives 1. C'est à l'issue de l'un de ces raids, vers 1030, que Iaroslav le Sage, prince de Kiev (v. 978/1019-1054), fonda, à l'emplacement d'une forteresse préhistorique, une ville du nom de louriev ("la ville de Georges", son nom de baptême), que l'on identifie à Tartu. Mais cet avant-poste permanent fut une exception qui ne dura qu'une trentaine d'années: des

1 En réalité, ce tenne a un sens très vague et changeant. Parfois il semble désigner, bien plus étroitement, les Finno-Ougriens de la région du lac Peipous ou ceux du lac de Pskov (les ancêtres des Setus), parfois des populations vivant encore plus à l'est, dans des régions aujourd'hui complètement russifiées du côté de Novgorod. En revanche, jamais il ne désigne l'ensemble des ancêtres des Estoniens et eux seuls.

42

HISTOIRE DE L'ESTONIE

Pa 'lOtvl1/s

Mer

noire

Les proto-Estoniens

et leurs voisins entre 1000 et 1200