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Histoire de la Martinique

De
262 pages
Après 1848, l'exploitation coloniale change de forme. Elle est marquée par l'émergence d'un capitalisme de type colonial qui se heurte aux résistances d'un nouveau prolétariat écrasé de misère et soumis à une féroce répression (insurrection du Sud).
La société martiniquaise se débat encore dans les séquelles de l'esclavagisme (liquidation des conquêtes démocratiques, travail forcé, immigration massive, etc.). Dans ce cadre où s'affrontent la grande bourgeoisie blanche et la nouvelle bourgeoisie de couleur désireuse de conquérir le pouvoir politique local, la Martinique acquiert peu à peu un statut administratif qui la rapproche de celui de la France.
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HISTOIRE

DE LA MARTINIQUE

ARMAND NICOLAS

HISTOIRE de la MARTINIQUE
De 1848 à 1939 Tome 2

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Cet ouvrage a été publié avec le concours du Conseil Régional de la Martinique

En couverture: Le travail de la canne à l'usine du Galion, vers 1895. Photo JM Leguay, collection du Bureau du Patrimoine du Conseil Régional de la Martinique.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4860-7

Au lecteur
Mon projet initial était de publier cet ouvrage en un seul volume. Mais il aurait été trop volumineux et trop coûteux. Aussi pour le rendre plus facile à lire et IX>ur n permettre l'accès à tous, e en quelque sorte par étape, j'ai finalement penché en faveur de la parution en 2 tomes. La coupure n'a pas été difficile ni artificielle dans la mesure où je pouvais l'effectuer de manière équilibrée, sans problème, au principal tournant de l'Histoire de la Martinique, c'est-à-dire à l'abolition de l'esclavage en 1848. Toutefois cet ouvrage forme un tout et les 2 tomes sont intimement liés. Le peuple martiniquais est issu de la rencontre de plusieurs civilisations, d'un extraordinaire brassage de races au cours de contacts de 3 siècles. L'ancêtre amérindien a laissé quelques traces, même s'il a été exterminé une vingtaine d'années après l'arrivée des colons français. L'ancêtre africain, puis indou, a été arraché à sa terre lointaine pour féconder de sa sueur et de son sang d'esclave le sol martiniquais. L'ancêtre européen a été le « conquistador» qui a marqué le pays de sa forte empreinte de dominateur. Comment de ces contacts, lentement, au travers des luttes sociales, des affrontements guerriers et du vécu quotidien se forment nos structures économiques, notre société, notre mentalité, nos caractéristiques culturelles? Le lecteur qui, pour le savoir, commencerait sa quête en 1848 (parfois par peur ou par « honte» de son passé) escamoterait sans doute l'essentiel. L'aujourd'hui martiniquais ne peut se comprendre pleinement sans plonger le regard dans ces 2 siècles de colonisation qui ont précédé l'abolition de l'esclavage. C'est dire qu'entre les 2 tomes il existe une totale et nécessaire continuité. Il faut s'en pénétrer pour avoir cette vision globale de l' Histoire martiniquaise, sans laquelle on ne peut l'assumer pleinement.

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MER DES CARAÏBES

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Insurrection

du Sud

La Martinique en 1900

CHAPITRE PREMIER
1repartie

LA BOURGEOISIE DE COULEUR A LA CONQUÊTE DE LA CITÉ (1848 1900)

-

Ainsi le 22 mai 1848 le soulèvement général des esclaves martiniquais avait forcé le Gouverneur Rostoland à décréter l'abolition de l'esclavage avant même que ne soit connu en Martinique l'existence du décret du 27 avril. Mais malgré l'arrêté du gouverneur, une certaine effervescence subsista dans diverses parties de l'île. La situation était tenement tendue à Sainte-Marie où «le Docteur Lapeyre et plusieurs autres blancs s'y trouvaient réduits à chercher leur salut dans la fuite », que le gouverneur envoya, dans la nuit du 28 au 29 mai, un détachement militaire conduit par le capitaine Faron, son chef d'État-Major. n en fut de même au Lamentin où la population manifesta pour la réintégration de l'abbé de Lettre, suspendu par le Préfet apostolique Jacquier à cause de son soutien aux esclaves. Sous la menace, Jacquier, connu pour ses sympathies esclavagistes, dut accepter pour éviter l'explosion. Par mesure de précaution, se trouvaient concentrés au Lamentin cent quarante soldats, deux obusiers de montagne, une brigade de gendarmerie et des dragons de milices. Tous ces incidents proviennent ou bien de l'attitude aITogantede
certains ffi31ITeS d'une volonté de vengeance des esclaves sur cerou

taines habitations qui se distinguaient par la cruauté des châtiments. Par contre, à Saint-Pierre et Fort-de-France le calme était revenu. 7

Les 27 et 28 mai on planta à Saint-Pierre des arbres de la liberté. Le journal «Les Antilles» raconte la scène: «Rien ne peut rendre la physionomie qu'a prise notre ville depuis mardi. Les innombrables drapeaux suspendus aux fenêtres des maisons, les groupes populaires qui parcourent les rues en agitant des branches de lauriers, de fleurs, de feuillage et en chantant; les cris de "Vive la Liberté" qui retentissent de tous côtés lui donnent un tel aspect d'allégresse qu'on peut dire sans craindre de trop s'avancer que jamais elle n'a offert le spectacle d'une fête aussi animée, aussi profondément sentie des masses ». A Fort-de-France «la foule était innombrable. La ville entière et la population des campagnes assistaient à cette fête ». En cette période de troubles graves, le général Rostoland sut faire preuve de sagesse et de clairvoyance. Son but était: 1) éviter le massacre des Blancs, 2) conserver la colonie à la France. Cet objectif fut atteint. Il sut résister aux pressions de ceux qui, comme le Procureur général et certains maîtres comme Huc, réclamaient une répression sévère et l'intervention brutale des troupes. Il était conscient qu'avec deux mille quatre cents hommes de troupes, il était impossible de contrôler la situation dans toute l'île. II sut s'entourer, dans le Conseil privé, d'hommes acquis à l'abolition. C'est ainsi qu'il désigna Pory-Papy comme Directeur de l'Intérieur et membre du Conseil privé. Il avait compris que seul le soutien des hommes de couleur lui permettrait de maintenir l'ordre. D'ailleurs, partout ceux-ci intervinrent pour limiter les dégâts et empêcher les débordements. La République, c'était l'abolition. C'était aussi la voie ouverte à une participation active aux affaires du pays, en s'associant aux Blancs modérés ou en les supplantant en cas de refus. Ce n'est pas par hasard qu'au lendemain du 22 mai certains milieux ultras de colons lancèrent toutes sortes d'accusations de faiblesse contre le gouverneur dont ils demandèrent la punition. Cette pondération, Rostoland sut la conserver jusqu'à la fin de son mandat. 8

I.
IA LIQUIDATION DU SYSTÈME ESCIA VAGISTE : LES RÉFORMES SCHŒLCHERISTES

Lorsque le nouveau Commissaire général de la République, l'homme de couleur Perrinon, nommé par le Gouvernement provisoire, aniva le 3 juin à la Martinique, Rostoland l'empêcha de commettre des erreurs qui auraient pu avoir des conséquences tragiques. En effet, Perrinon était porteur du décret d'abolition du 27 avril qui prévoyait une période de deux mois après sa promulgation pour son entrée en vigueur. C'était donc maintenir l'esclavage deux mois de plus. Allait-on publier tel quel ce décret qui, au moment où il a été pris, ne pouvait faire état de l'insurrection libératrice des esclaves de la Martinique? Perrinon était partisan de ne rien modifier. Il se laissa cependant convaincre par Rostoland et ses collaborateurs qui lui indiquèrent le danger d'une telle position. Certains termes du décret furent donc modifiés pour tenir compte de la nouvelle situation en vue de sa publication le 4 juin, dans tous les points de l'île. Perrinon obtint le soutien de la majorité des hommes de couleur, en particulier ceux des milieux possédants. «Je trouvai, pour sauvegarder la tranquillité générale, une milice civile et une agence de police spontanément organisées ». Le Commissaire de la République se rendit à Saint-Pierre, à Case-Pilote et au Prêcheur où il fut bien accueilli par tous. «Le 8, le Consul américain et une députation de commerçants anglais sont venus féliciter en moi la République d'avoir purgé sa Constitution de l' esclavage». Son principal souci était la reprise du travail. Une commission spéciale, où figuraient des hommes de couleur comme Pory-Papy et Agnès, adjoint au maire de Saint-Pierre~ fut constituée «pour propager les idées d'ordre et de propriété dans les campagnes et ménager les transactions entre les anciens maîtres et les nouveaux affranchis» . Perrinon eut aussi à faire face à une sorte de fronde du clergé catholique. La majorité des prêtres était favorable aux idées de 9

l'ancien régime et boudait la République. Aussi Schœlcher envoya-t-il comme préfet apostolique en Martinique son ami l'Abbé CastellL Cette nomination mit en fureur le clan esclavagiste du clergé. Dans une lettre à l'Abbé de Lamennais, le Frère Amboise (des Frères de Ploërmel), note: «22 juillet: de grandes discussions viennent d'éclater dans le clergé: une bonne partie des prêtres s'opposent au changement du préfet apostolique M. Jacquier et ne veulent pas reconnaître le nouveau, M. Castelli... 24 septembre: M. Jacquier part aujourd'hui pour France; il était opposé à l'émancipation et tout à fait hostile à notre œuvre (l'instruction des enfants esclaves). Vingt-trois prêtres refusent de reconnaître M. Castelli. » Ce dernier cite le cas d'un Abbé Peyrol, curé du Vauclin, qui 'osa déclarer en chaire. «Vous n'êtes que des imbéciles; vous voulez être autant que les Blancs, vous êtes plus qu'eux en sottise. Vous voulez marcher de pair avec les Blancs, l'orgueil vous étouffe» . Perrinon n'avait pas seulement à appliquer le décret d'abolition, mais aussi les autres décrets datés du 27 avril. C'est que, au-delà de l'abolition de l'esclavage, ces décrets tendaient à faire des esclaves d'hier des citoyens français et proclamaient l'assimilation des vieilles colonies à la France métropolitaine. Dans une adresse à ses électeurs de la Guadeloupe et de la Martinique, datée du 29 septembre 1848 Schœlcher dira: «purifiées de la servitude, les colonies sont désormais une partie intégrante de la Métropole; disons mieux, il n'y a plus de colonies, il n'y a que des Départements d'Outre-Mer régis par les mêmes lois que ceux du continent ». Cette pétition de principe s'accompagne d'une double série de mesures: «les unes ont pour but d'assurer le travail dès le jour de l'émancipation en l'établissant sur ses véritables bases, en réglant les rapports du propriétaire et de l'ouvrier, en assurant à ce dernier de l'ouvrage et des moyens de vivre, en réprimant le vagabondage, l'intempérance, en prévenant surtout ces vices par l' éducation, devenue universelle... enfin par la pleine réhabilitation du travail... D'autres, auxiliaires des premières, auront pour objet de soutenir l'agriculture, l'industrie et le commerce et de leur imprimer plus d'élan, par de nouvelles institutions de crédit». 10

Voici quelques-unes de ces mesures - Décret sur les vieillards, infirmes et orphelins Considérant que la société doit aide et assistance à tous ses membres dans le besoin, que le principe de la fraternité impose le même devoir à tous les hommes entre eux; Article I Les vieillards et infirmes seront conservés dans les habitations dont l'atelier voudrait donner au propriétaire une somme de travail équivalente à leurs entretien, leur nouaiture et leur logement. Article IV Des crèches et salles d'asile seront ouvertes dans tous les villages où l'autorité les jugera utiles".
-

Décret sur l'instruction

publique aux colonies

Il instituait l'école prinlaire gratuite et obligatoire, «considérant que la préparation de la jeunesse à la vie morale, civile et politique est un des premiers devoirs que la société a à remplir vis-à-vis d'elle-même, que plus il y a d'hommes éclairés dans la nation, plus la loi et la justice seront respectées, que la société doit l'éducation gratuite à tous ses membres ». Article I Il sera fondé, dans chaque commune, une école élémentaire gratuite. Article III Nul ne peut se soustraire au devoir d'envoyer son enfant à l'école... au-dessus de six ans et au-dessous de 12 ans - Décret sur les Ateliers Nationaux Considérant que la société doit assurer à tous le droit au travail, sous la dénomination d'Ateliers Nationaux, il sera établi dans les colonies des ateliers de travail. -Institution de Jurys cantonaux Dans chaque ressort de Justice de Paix il y aura un jury composé de six membres sur une base paritaire: Trois citoyens qui posséderont une propriété ou qui exerceront une industrie, trois travailleurs industriels ou agricoles. Ce jury est chargé de conci-

lier « toute contestation sur l'exécution des engagements».
Il

sur le régime de la Presse aux colonies La liberté de la presse étant « le premier besoin d'un pays libre» la censure des journaux et autres écrits... est aboliec - Décret sur le recrutement de l'armée n reprenait les dispositions prévues pour la Métropole afin de « faire rentrer les colonies dans le droit commun et les assimiler complètement à la mère-patrie ». En bref il s'agissait d'un vaste programme de refonte de la société coloniale, où l'on retrouve les caractéristiques de la pensée humaniste de Schœlcher. Bien qu'issu d'une famille bourgeoise, Schœlcher afficha très tôt des idées républicaines et subit l'influence des doctrines socialistes de la première moitié du XIXesiècle. Sa vie fut tout entière consacrée à la libération des noirs. L'idée dominante de sa pensée est celle-ci: «L'extraction de l'esclavage et la réforme du prolétariat sont sœurs». Ainsi Schœlcher ne disjoint pas ses aspirations quant au régime de la Métropole et son désir de réformes coloniales, car pour lui, il n'y a que des Français opprimés et exploités. Révolutionnaire, Schœlcher le fut dans l'esprit du socialisme utopique du XIXesiècle. Certes il fustige toujours «l'avidité sordide» des fiches mais il ne s'attaque pas aux bases mêmes de la société capitaliste: son idéal est d'arriver à un équilibre, à une association équitable du travail et du capital. Employeur et employés doivent être des «compagnons intéressés à la chose commune par un bénéfice proportionnellement égal ». Il pensait que «En bonne économie politique, la difficulté n'est pas de chercher à garantir comme le veulent les propriétaires le bas prix du salaire, mais un moyen équitable de rétribuer le travail sans dommage pour le capital ». TIn'y a pas selon lui de liberté intellectuelle et politique sans l'émancipation économique qui doit être atteinte par le travail libre ou par la propriété. Parlant des nouveaux libres il écrit: «Déjà beaucoup ont un pécule; tous ont le goût de la propriété. On peut donc espérer qu'ils voudront grossir leurs épargnes en se louant ou les employer en achetant de la terre et quelques-uns ont montré assez d'intelligence pour être capables désormais de gérer pour leur propre compte d'assez grandes exploitations... C'est l'émancipation qui doit compléter l'autre ». 12

- Décret

Pour développer les forces productives, il faut une sorte de «réforme agraire» en douceur, permettant un large accès à la petite propriété terrienne. Il écrit: «L'agriculture employait à peine la charrue... l'industrie se tenait aux plus vieilles routines... Il est aujourd'hui certain que la production de sucre n'exige plus le maintien des grands domaines. La culture de la canne peut être séparée de la préparation du produit; et sans attendre de nouveaux établissements, des usines qui existent peuvent se transformer en centres de fabrication et favoriser ainsi la division du sol et la petite culture». On peut distinguer deux périodes, dans l'histoire de la Martinique, pendant les trois années qui ont suivi l'abolition: A. De juin 1848 à novembre 1848, où Perrinon essaie, malgré les résistances, d'appliquer les décrets d'abolition. Période qui correspond à la phase progressive de la Révolution (février à juin 1848). B. De novembre 1848 à décembre 1851. Le sabotage de l'œuvre du Gouvernement Provisoire. Les grands propriétaires se ressaisissent en même temps que la réaction antirépublicaine se dessine de plus en plus nettement en France, après les journées de juin. Les mesures qui devaient transformer la société coloniale trouvaient la Martinique au milieu de difficultés économiques très graves, qui devaient avoir sur l'application des décrets une profonde répercussion. La crise européenne de 1847 avait eu des échos jusqu'aux colonies et avait aggravé une situation déjà sérieuse. Crise financière, crise commerciale, crise des sucres, en un mot, crise générale. Une lettre du Contre-Amiral Mathieu, Gouverneur de la Martinique, datée du 31 mars 1848, c'est-à-dire avant J'abolition, décrivait ainsi la situation: «Par suite de la disette qui régna en France dernièrement, les approvisionnements en graisses pour la colonie n'eurent plus lieu des ports français et les États-Unis ont pourvu, presque seuls, aux besoins de la Martinique. Les Américains ne reçoivent en échange que de l'argent. C'est ce qu'ils font toujours, mais l'année passée, ils ont opéré sur une plus grande échelle. Ils ont donc emporté une masse énorme de numéraire. n faut ajouter à cela les sommes retirées de la circulation en échange des traites au pair... J'ai vu, dans mes tournées, les 13

cannes brûlées... La crise commerciale qui pèse en ce moment sur la Martinique n'est qu'à son départ». C'est pourquoi le travail libre salarié devait éprouver, au début, certaines difficultés. Les planteurs, appauvris par la crise de 1847, toujours sans argent liquide, n'arrivaient pas à payer les ouvriers. C'est ce qui expliquera, en partie, l'établissement de certaines formes de travail. «En supprimant une main-d' œuvre à bon marché et en imposant le paiement d'un salaire au ouvriers, l'abolition n'intervient pas en faveur des colons propriétaires. Leur situation financière n'était guère brillante. Leurs terres étaient grevées de charges très lourdes... Ils étaient, pour la plupart, endettés en raison du partage en valeur, en raison de la difficulté qu'ils éprouvaient à réaliser leurs revenus, la monnaie était rare, enfin, à raison de leur amour du luxe et l'absence de garantie donnée aux créanciers qui leur comptaient, pour le moindre prêt, des intérêts très élevés ». Il faut ajouter que la Révolution de Février 1848 amena une certaine rétention des capitaux possédés par les gros commerçants de la ville de Saint-Pierre, qui refusaient des avances aux propriétaires. D'autres circonstances aggravaient la crise: une émigration assez considérable de propriétaires blancs, qui craignaient l'insurrection ou le régime républicain, privait la colonie de capitaux amassés par certains. De nombreuses habitations étaient ainsi abandonnées, dans un état de délabrement voisin de la ruine. Dans leur fuite, les propriétaires laissaient leurs biens fonciers à la bonne volonté des esclaves d'ruer, qui d'ailleurs, en prirent soin comme de leurs propres biens et les rendirent au retour des propriétaires. n est donc clair que le travail libre rencontrait de sérieux obstacles. Mais l'abolition laissait les propriétaires et les travailleurs libres, en principe, de débattre les conditions de travail. Les colons étaient dans l'obligation de payer les ouvriers. La Commission d'Abolition avait prévu le versement aux propriétaires d'une indemnité, destinée, non pas à compenser la perte des esclaves, mais à payer le salaire des ouvriers et cultivateurs. En réalité, cette indemnité servit à payer les énormes dettes des propriétaires. Par manque d'argent, ils cherchèrent d'autres moyens pour retenir les travailleurs. C'est ainsi qu'on eut recours au système de l'association. 14

Difficultés pour instaurer le travail libre

L'association présentait ce double avantage d'éviter au propriétaire un déblocage de fonds et surtout d'attacher par contrat tacite ou écrit le travailleur à «l'habitation ». C'est pourquoi, en général, elle rencontra la faveur des propriétaires et surtout de Perrinon, qui, par son action personnelle, essaya de généraliser le système. Voici quelques extraits du contrat modèle préconisé par Perrinon.
Art. III La mise de fonds du propriétaire consiste dans la terre de ['habitation..., les bâtiments et manufactures, les animaux attachés à l'exploitation, les plantations, les ustensiles... La mise de fonds des travailleurs consiste dans le travail de l'industrie ck chacun d'eux sur ladite habitation. Art. IV La durée de la société est annuelle. Art. V ...Les travailleurs associés conserveront la jouissance des cases qu'ils habitent et des jardins qu'ils cultivent pour leur compte, sur l'habitation. La journée du samedi de chaque semaine est affectée à la culture des dits jardins et à la vente des produits appartenant aux travailleurs.

Art. VII La journée de travail sera de 9 heures. Elle com.mencera au lever du soleil et se terminera à son coucher. Art. VIII Les travailleurs malades seront soignés aux frais de la société.. Art. IX
Les produits de toute"nature du fonds spécial seront partagés en trois portions égales, dont ['une pour le propriétaire, l'autre pour les dépenses... et la troisième pour les travailleurs, ou bien,

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déduction faite des dépenses, les produits nets seront partagés en deux portions égales dont l'une pour le propriétaire et l'autre pour les travailleurs.

Art. X Le partage entre les travailleurs se fera après la fabrication ou la vente des denrées. Chaque associé recevra une part proportionnée au nombre de journées de travail qu'il aura fournies à la société.
Art. XI Le partage ne devant se faire qu'après la vente ou la fabrication des denrées, chaque travailleur pourra réclamer chaque semaine sur sa part, une somme de deux francs, à titre d'avance. Art. XII La femme qui ne pourra pas travailler pour la société parce qu'elle serait grosse ou nourrice, perdra les heures de travail qu'elle n'aura pas employées.

Ainsi l'association au tiers brut ou par moitié fut appliquée dans certains habitations. Un rapport de la Commission pour étudier la question du travail libre à la Martinique, comporte les remarques suivantes: «la généralité des Habitants regarde le travail salarié comme un palliatif funeste qui consomme la ruine de la propriété. Sous ce régime - disent-ils -les travailleurs sont insouciants des soins de la culture; le propriétaire demeure ainsi à la merci de ses voisins qui, par l'offre d'un salaire plus élevé, peuvent lui enlever les cultivateurs les plus intelligents et les plus laborieux. Enfin, il est constant que les travailleurs au salaire dépensent avec insouciance tout l'argent qu'ils reçoivent. L'association, au contraire, apprend aux cultivateurs à attendre le fruit de leur travail; le contrat qui les lie ne leur permet pas de se livrer à la mobile inconstance qui se remarque au salaire et le bénéfice qu'ils espèrent de leur salaire devient plus précieux, en raison même des privations qu'ils s'imposent chaque jour. Il est impossible de méconnaître qu'il y ait, dans cette vie d'ordre et de labeur, toute une initiation aux plus heureuses qualités morales. ...D'ailleurs, le salaire établit la concurrence du prix de la journée et pousse le nègre au vagabondage». 16

On voit que l'association représentait, pour les planteurs, un premier pas vers cette fameuse «organisation du travail» qui ferait de l'ancien esclave un nouveau serf attaché à la terre, et satisfaisait leurs fausses préoccupations morales, susceptibles « d'initier le nègre à la liberté». Ainsi «l'ordre et le travail» seraient assurés, mais aussi la pérennité de leurs privilèges. Certains d'entre eux, les plus «libéraux », reconnaissaient que «ce mode devient attentatoire à la liberté individuelle du nègre ». C'est de cela aussi que se rendaient compte les cultivateurs en luttant contre l'association. Perrinon écrit au ministre: «J'ai eu quelque peine à faire comprendre l'association, surtout aux femmes qui considéraient la subordination et l'obligation du travail comme le signe distinctif de l'esclavage» (25 juillet 1848). Le salaire avait la faveur de la majorité des travailleurs. Gatine note: «Le salaire même minime, mais exactement payé, avec la case et le jardin, semblait le plus sûr moyen d'obtenir le travail dans les circonstances où il s'est trouvé après l'émancipation... Il établit nettement, aux yeux des travailleurs noirs, la différence entre le travail forcé d'autrefois et le travail libre d'aujourd'hui ». Un autre spécialiste des questions du travail, E. Thomas, ancien Directeur des Ateliers Nationaux, en mission à la Martinique, écrivait au MilÙstre de la Marine: «Partout où r association subsiste, le travail est illusoire, là seulement où Je salaire régulier est établi, le travail commence à mériter ce nom ». En effet, il était remarquable que les habitations sur lesquelles était employée l'association périclitaient, alors que les premières usines centrales quintuplaient leur production par l'emploi d'une main-d'œuvre salariée. Ainsi apparaît l'antagonisme fondamental entre propriétaires qui veulent continuer l'esclavage par un système de travail forcé et les travailleurs pour qui tous les procédés de contrainte rappelaient de trop proches souvenirs. Toute l'histoire de la Martinique de 1848 à 1851, sera marquée par cette lutte entre les deux classes, l'une attachée au passé, l'autre à la liquidation de l'esclavage. «Beaucoup (de maîtres) ont voulu plier le serf, qui se redressait libre enfin, aux habitudes, aux règlements, à la discipline du travail servile »... 17

Les travailleurs réagissaient souvent avec violence contre les procédés des propriétaires. Abandon du travail au Vauclin, au Carbet, au Robert, à Trinité. Au François, ils s'unissent contre le planteur Wallée Clerc qui voulait les obliger à travailler aux heures de repos, en menaçant de leur supprimer les bénéfices de fin d'année. Ds vont même jusqu'à couper le manche des houes entre les mains de ceux qui avaient repris le travail. «Une des causes du dégoût des cultivateurs est que l'association actuelle laisse au travail libre les formes anciennes du travail servile ». Bien entendu, ce mécontentement est mis sur le compte de « fauteurs de troubles qui voudraient gêner la liberté des propriétaires et des travailleurs ». Comment s'étonner que les gros propriétaires réclament à grands cris une organisation du travail, une répression du vagabondage? Comment s'étonner que le travail ait été ralenti, non seulement par la crise, mais par les exigences de certains qui allaient même jusqu'à contester aux travailleurs l'utilisation des cases? En effet, beaucoup, pour faire pression sur les affranchis, leur accordaient des cases, à condition de travailler sur leurs habitations. Certains veulent forcer les cultivateurs à leur livrer leurs enfants pour la garde des bestiaux, ou chasser des cases les femmes, sous prétexte qu'elles ne travaillent pas sur l'habitation. «Les colons voient, dans les nouveaux libres, une sorte de propriété dont ils pourront disposer à leur gré. Leurs désirs sont de faire, de leurs associés, de véritables serfs de glèbe ». Schœlcher et la Commission d'abolition pensaient à juste titre qu'après les premiers effets de la liberté, le travail reprendrait, et qu'il n'était pas nécessaire de «l'organiser», selon les vœux des colons. Ceux-ci offrent une résistance tenace à l'établissement du travail libre. «Je suis demeuré convaincu, disait Perrinan, que l'éducation de certains anciens maîtres était plus difficile à faire que celle des nouveaux citoyens. Ainsi, le citoyen Fortier ne pouvait prendre sur lui de ne plus traiter comme des esclaves, les cultivateurs, ses associés ». A l'appui de leur thèse sur «l'organisation du travail », les propriétaires insistaient auprès des autorités de la colonie et de la Métropole sur une prétendue paresse innée des noirs qui les replongerait dans la barbarie. M. Pécoul, représentant des grands 18

sucriers de la Martinique, écrivait au Ministre de la Marine, au mois de février 1849 : «Les noirs, livrés à l'indolente nature, privés de l'émulation que crée le spectacle et l'autorité des blancs, retomberont dans la barbarie africaine ». La réponse de Schœlcher à cet argument suffira: «On a parlé de la paresse native des nègres. C'est là une vieille et fausse accusation, au moyen de laquelle certains grands propriétaires sucriers croyaient se justifier de faire piocher leurs esclaves à coups de fouet. Parce qu'aujourd'hui le nègre ne veut pas donner sa journée tout entière pour quelques sous, ils disent qu'il est paresseux ». Cette prétendue paresse, les colons voulaient la vaincre par de bonnes lois répressives ou par la force des armes. «Ne fallait-il pas obtenir des régiments pour faire l'organisation à main armée en même temps que pour rassurer toutes les peurs ». Cependant, les décrets prévoyaient des mesures progressistes pour tenter de régler les différends entre propriétaires et cultivateurs. Les jurys cantonaux, composés par moitié de propriétaires et d'ouvriers, avaient été institués dans ce but, en même temps «qu'ils devaient initier les nouveaux citoyens à la pratique de la vie civile et de l'égalité, au sentiment de la justice sociale ». n est vrai que les propriétaires voyaient dans l'obligation de traiter avec leurs anciens esclaves sur des bases égales une atteinte à leurs privilèges. Les événements politiques, conséquences de l'émancipation, devaient encore accentuer leur mécontentement et leur volonté de saboter la liquidation de l'esclavage entreprise par Schœlcher.

Le Suffrage Universel: victoire des Schœlcheristes

En effet, les décrets prévoyaient des mesures pour amener les nouveaux libres à l'égalité civile et politique, à laquelle la qualité de citoyens français leur donnait droit. La République française apportait avec elle le suffrage universel, c'est-à-dire la possibilité pour tous de participer, au moins théoriquement, à la direction de la cité. Schœlcher en comprenait parfaitement la portée; «le 19

renouvellement triennal des mêmes opérations laisseront toujours aux affranchis la conscience qu'ils comptent dans la société ». « Là est une des plus grandes forces de l'émancipation, là est un des puissants leviers avec lesquels on renversera tout l'échafaudage des orgueils de caste et de peau ». Les élections à l'Assemblée Constituante française, qui devaient se dérouler en juillet 1848, revêtaient ainsi une importance particulière. Alors que jadis, le suffrage et l'éligibilité étaient le monopole des grands propriétaires blancs, des négociants et hommes de couleur aisés, aujourd'hui, soixante-dix mille nouveaux libres obtenaient le droit de vote. Si on ne perd pas de vue ce fait que la Révolution de Février, avec ses réformes démocratiques, donnait satisfaction aux aspirations des hommes de couleur, on comprendra que, désormais, deux adversaires vont s'affronter dans la lutte politique: - d'une part, la majorité des hommes de couleur, petite et moyenne bourgeoisie, qui revendiquaient une partie du pouvoir politique et qui, pour parvenir à leurs fins, cherchaient à utiliser la masse des affranchis; - d'autre part, les propriétaires, autrefois maîtres absolus, aujourd'hui réduits à une faible minorité par le suffrage universel. n est clair que, par ses seules forces numériques, cette dernière classe ne pouvait conserver ses privilèges sans utiliser la ruse ou la démagogie, pour tromper une partie du corps électoral. Dans la bataille politique qui s'engage, les hommes de couleur tiendront une place déterminante. Pour eux, la République représentait la possibilité d'accéder à la gestion des affaires publiques et c'est pourquoi la grande majorité affichait, non sans ostentation et passion, des idées républicaines. Certains, surtout des intellectuels, avaient subi l'influence des socialistes Louis Blanc et Schœlcher. Les élections à la Constituante qui s'étaient faites, malgré tout, dans l'euphorie de la liberté retrouvée et sous l'influence morale de Schœlcher, virent la victoire des hommes de couleur. PoryPapy, ancien adjoint au maire de Saint-Pierre, Schœlcher et Bissette (qui était pour les affranchis le martyr de 1824 et, qui avait tout fait pour éliminer Schœlcher lors des élections), furent triomphalement élus. La Martinique avait droit à trois députés et à trois 20

suppléants; les six élus étaient des hommes de couleur ou leurs alliés. L'élection de Bissette fut invalidée. Il fut remplacé par Mazulime (un noir).

Assaut des colons contre les réformes Les candidats des propriétaires étaient complètement battus, malgré leurs manœuvres étalées dans la presse et qui tendaient à faire croire aux affranchis que c'était grâce à leurs anciens maîtres que l'esclavage avait été aboli, malgré leurs intrigues dans la Métropole pour enlever aux nouveaux citoyens le droit de suffrage parce que «abrutis, hier dans l'esclavage, ceux-ci ne pouvaient faire, le lendemain, des citoyens capables d'user des droits politiques ». ns tentèrent d'accréditer auprès des pouvoirs publics cette thèse «qu'accorder le suffrage universe] aux noirs affranchis, c'est vouloir indirectement éloigner les blancs de la représentation coloniale ». Exclus de la représentation à l'Assemblée Constituante, exaspérés par les résistances des noirs à leur désir d'imposer le travail forcé, voyant réduire leur participation aux affaires de la colonie, les planteurs déclenchèrent alors une vaste campagne contre Perrinon, qui les avait déçus, et contre le Gouvernement provisoire. Ils attaquèrent par là même la République et l'œuvre d'émancipation entreprise par Schœlcher. Dans la colonie, ils avaient, malgré la liberté de la presse, le quasi monopole des journaux. Dans la Métropole, ils disposaient de représentants inlassables. «Le Courrier de la Martinique» (août 1848) parle de «cette orgie» de faiblesse et de déconsidération que l'on appelait le «Gouvernement Provisoire ». La presse insistait sur la situation alarmante de la colonie: le travail était complètement abandonné, les affranchis vivaient dans la paresse et la barbarie, détournés du travail par les élections et les «agitateurs» communistes et socialistes. Pécoul, représentant des colons, écrit au Ministre de la Marine: «Toutes les lettres sont d'accord sur les dangers que courent les 21

blancs et sur l'impuissance de M. Perrinon à résister aux efforts constants des mulâtres pour expulser les blancs et se substituer à eux dans la possession même des immeubles. Les blancs sont systématiquement exclus de tous les emplois publics. Il y a absence complète de sécurité pour les blancs de la colonie et c'est ce qui explique l'émigration effrayante qui se continue ». Et Pécoul poursuit: Les meneurs disent aux affranchis: «Ne travaillez pas, vous aurez vos cases, vos jardins, et d'abord, toute la propriété... (Il faut), une police capable d'empêcher la propagation de mauvaises doctrines, de réprimer avec sévérité l'émeute, le vagabondage, la paresse et de protéger enfin le travail ». D'autres écrivaient: «Le fait est qu'en prêchant et faisant prêcher les doctrines communistes, il (Schœlcher) est parvenu à persuader aux noirs que non seulement la liberté leur avait été accordée par son influence, mais encore qu'ils avaient le droit d'exiger le partage des biens de
leurs anciens ffimÎfes
»

ou encore: «Si le communisme

a été battu

en France, ici, il lève haut la tête ». Ou «Des émissaires parcourent la campagne et prêchent hautement aux noirs le socialisme et le communisme... Si la France ne parle pas aux noirs un langage ferme et précis, qui décourage le communisme et discrédite les émissaires socialistes... c'en est fait des colonies ». Le but des propriétaires: alerter les autorités métropolitaines, en agitant l'épouvantail communiste, en dépeignant la situation comme catastrophique pour l'ordre et le travail, afin d'obtenir des mesures de coercition. Dans leur campagne effrénée, parsemée de provocations, de mensonges et de calomnies, ils étaient encouragés par les événements de la Métropole. Le Général Cavaignac avait maté les ouvriers insurgés de juin et apparaissait comme le sauveur et l'espoir de la bourgeoisie. La réaction monarchiste relevait la tête. A la Martinique, la grande bourgeoisie foncière, qui s'était hypocritement ralliée à la République, essaie de remettre en cause l'émancipation. Pour elle, le suffrage aux noirs est un crime, le travail libre une atteinte à la propriété, à l'ordre, à la famille. «Guerre aux blancs et destruction des propriétés ; telle est la devise de M. Schœlcher, au nom duquel on assassine, on pille, on brûle chez nous; il veut la substitution des mulâtres aux blancs par l'intimidation, par la désorganisation et par le meurtre ». 22

A les entendre, les Antilles sont à feu et à sang, livrées à la paresse et sous la coupe réglée d'une dictature nègre. L'objectif était évident; obtenir des troupes soi-disant pour « organiser le travail et empêcher les nègres de retomber dans la barbarie », faire rappeler en France les hommes fidèles à la pensée de Schœlcher. «Il y a dans les colonies, écrit Monseigneur Dugoujon, un parti qui n'aspire à rien moins qu'à rétablir sinon l'esclavage, du moins quelque chose qui y ressemble le plus possible. Après les funestes événements de juin 1848, il sollicita du Général Cavaignac le report du décret d'émancipation. Débouté de sa demande en France, il n'en poursuivit pas moins son projet dans la colonie. Les hommes qui avaient préparé l'émancipation et que la Métropole avait chargés de défendre les intérêts des nouveaux libres, étaient pour lui un redoutable obstacle. Il les attaqua dans ses journaux avec un acharnement incroyable; d'un autre côté, il s'appliquait à tracer du pays les tableaux les plus lugubres: à l'en croire, c'était partout l'anarchie, le désordre, l'impunité des mal-

faiteurs et la désertio~ générale du travail. »
Sur ce point, la grande bourgeoisie obtint ce qu'elle désirait. En novembre 1848, Perrinon était rappelé et remplacé par le Contre-Amiral Bruat, investi de pouvoirs exceptionnels pour « rétablir l'ordre et le travail». Dès lors, l'œuvre patiemment entreprise par Schœlcher devait subir un assaut implacable de la part de la réaction. Quand Bruat débarqua à la Martinique, il fut étonné de 1tordre qui régnait. Il venait pour mater la révolte, il trouvait le calme, «Le travail, écrivait-il au ministre le 4 novembre 1848, a complètement repris dans tout le nord, le nord-est, dans une partie du sud... Il est également établi que les populations rurales n'ont pas quitté les campagnes ». Le déficit de la récolte est évalué à un tiers. Mais il faut penser à la crise terrible que la colonie a traversée; il faut penser au défaut de concours de bien des propriétaires, et l'on arrive à reconnaître que les deux tiers de la récolte n'auraient pu être enlevés sans les dispositions bien rassurantes de la part des travailleurs». Comme le note E. Thomas, en mission le 9 novembre 1848, «la venue de M. Bruat a été applaudie avec des transports de joie par les colons blancs et les hommes de couleur propriétaires fonciers, ainsi délivrés des craintes de massacre et de pillage, sans doute exagérées ». 23

Le premier soin du gouverneur fut d'éliminer de l'administration tous ceux qui étaient suspects de « Schœlcherisme ». Cette mesure, qui touchait surtout les hommes de couleur, ne pouvait amener chez ceux-ci que du mécontentement, d'autant plus qu'ils y voyaient aussi une mesure de discrimination raciale. L'antagonisme devint plus violent entre républicains et conservateurs. Les élections à la Législative en 1849 furent préparées dans une atmosphère de fièvre et de passion. Mais un facteur important devait modifier le caractère de cette lutte politique: le rôle joué par Bissette.

Bissette au service de l'aristocratie

blanche

Bissette était cet homme de couleur libre qui, en 1824, avait été marqué et déporté pour avoir fait circuler à la Martinique une brochure exposant la situation des hommes de couleur. Réhabilité et libéré à la suite de l'intervention des milieux abolitionnistes de la Métropole, il devait prendre par la suite une part active dans la lutte contre l'esclavage. Comme les hommes de sa catégorie sociale, il pensait tout d'abord que l'esclavage pouvait être aboli progressivement, «sans secousse, sans froisser les intérêts des planteurs» (1832). Puis, il modifia son attitude et prit partie ouvertement pour l'abolition immédiate dans la «Revue des Colonies» dont il était le fondateur. Toutefois, en 1847, il s'était rapproché des milieux conservateurs et cléricaux de la Métropole. Après l'abolition, auréolé de son prestige de martyr de l'esclavage, il devait devenir le partenaire de la grande bourgeoisie. Il réussit d'autant mieux dans sa tâche qu'il avait une immense influence sur les noirs. Sa campagne électorale à travers la Martinique fut triomphale. Comités de soutien, banquets, chansons, tout était occasion d'encenser l'idole. A son passage au François, par exemple, «des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants agitaient des bouquets, encen24