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Histoire des soldats russes en France 1915-1920

De
384 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296318151
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HISTOIRE DES SOLDA TS RUSSES EN FRANCE (1915-1920)
Les damnés de la guerre

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
- Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939). - Yves BEAUVOIS, Les relationsfranco-japonaises pendant la drôle de

guerre. - Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régressions. - Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-XIIIe siècle). Tome 2 : La démocratie au village (XIIIe-XIVe siècle). - Jean-Yves BOURSIER, La politique du P.C.F., 1939-1945. Le parti communiste français et la question nationale. - Jean-Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France, 1942-1944. La 35ème brigade F.T.P.-M.O.I. - Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France.

- Colette

COSNIER, Marie PAP E-CARP ENTIER. De l'école materne lle

à l'école des filles. - Jacques DALLOZ, Georges Bidault. Bibliographie politique. - Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). - Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. - Maurice EZRAN, Bismarck, démon ou génie? - Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 19401944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de VirginiaHall (OSS). - Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (18401851). - Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-1943). - Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. - Anne-Emmanuelle KERVELLA, L'épopée hongroise. Un bilan: de 1945 à nos jours.

- Slava

LISZEK, Marie Guillot, de l'émancipation syndicalisme.

desfemmes

à celle du

- Anne-Denes MARTIN, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton.

(suite de la collection Chemins de la mémoire)

- Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. - Louis PEROUAS,

Le désastre de

Une religion des Limousins? Approches historiques.

- Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I:

Quint - Tome II : L'Empire supplicié - Tome III :La guerre des Cardinaux. - Christine POLE1TO, Art et pouvoir à l'âge baroque. - Alain ROUX, Le Shangaïouvrierdes années Trente, coolies, gangsters et syndicalistes.

L'ombre de Charles

- Elisabeth
1647-1649.

TUlTLE,

Religion et idéologie dans la révolution anglaise, Le Briançonnais rural aux XVlllème et XIXème

- Nadine VIVIER, siècles.

- Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

- Michel PIGENET, 1944 - Mai 1945)

Les «Fabiens » des barricades aufront (Septembre

- Robert

MECHERINI, Une entreprise de Marseille "sous gestion ouvrière", 1944-1948. - Maurice LESCURE, Madame Hamelin. Merveilleux et turbulence Fortunée (1776-1851). - Véronique MOLINARI, Le vote des femmes et la première Guerre mondiale en Angleterre.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4187-4

Collection Les chemins de la mémoire

Rémi ADAM

HISTOIRE DES SOLDA TS RUSSES EN FRANCE (1915-1920)
Les damnés de la guerre

:ÉditionsI'Harmattan 5-7, rue de l'&ole-Polytechnique 75005 Paris

"%ifà qu'une des dents de fétoifel

pointuel
etrotte, pénètre fe Eord de fa terrefrançaise. La noirceur s'agite pour féteindrel pour fattraper. Mais cfœ.z eu~-mêmes à farrière s'allume une frange."
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.

Maïa/(pvsl(jl La cin1utëme internationalé (ef(trait)

AVANT -PROPOS
L'histoire du corps expéditionnaire russe en France pendant la première guerre mondiale est restée jusqu'à ce jour presque totalement ignorée des historiens de la guerre comme de ceux des mutineries de l'armée française ou de la révolution russe, puisqu'un seul ouvrage, véritable plaidoyer fro domo de l'état-major, lui a été consacré dans les années trente. La destinée des soldats fournis par Nicolas II à la France en échange de matériel de guerre à l'hiver 1915, recoupe et éclaire pourtant d'une lueur saisissante ces différents événements. Ces unités de l'armée impériale combattirent sur le front français de l'été 1916 jusqu'au printemps 1917 avant de subir les contrecoups de la révolution russe. Elles se mutinèrent au moment même où l'armée française était touchée par un profond mouvement de désobéissance et de rejet des offensives meurtrières. Leur révolte prit d'emblée un caractère exceptionnel: des comités de soldats et d'officiers furent élus sur le front, la troupe décida de ne plus combattre et exigea son rapatriement. A l'issue de trois mois de face-à-face, de menaces et d'ultimatum, les dix mille soldats retranchés dans la Creuse au camp de La Courtine furent violemment réprimés après plusieurs jours de combats par des artilleurs russes restés fidèles aux ordres du Gouvernement Provisoire. A la suite de cet assaut orchestré par le gouvernement français, la majorité des soldats russes furent retenus en France et incorporés dans des compagnies de travail réparties sur tout le territoire. Les autres furent enfermés dans plusieurs centres de détention et déportés en Algérie où ils furent astreints à des travaux pénibles dans des conditions effroyables sous la surveillance des baïonnettes françaises. Alors que la Russie était sortie de la guerre après la paix de Brest-Litovsk, une infime partie continuera à combattre sur le front français jusqu'à l'Armistice de novembre 1918. L'ensemble de ces contingents seront gardés en otages par la France jusqu'à ce que le gouvernement bolchevik obtienne enfin
1_ POITEVIN (Pierre), La mutinerie de La Courtine, les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France,Payot, Paris, 1938. 7

leur retour en 1919 et 1920. Mais tous, à des degrés divers, furent touchés par le puissant mouvement de transformation des consciences né dans le creuset de la guerre et de la révolution qui en est issue. E. Carr écrit que "ce n'est pas l'unique qui intéresse l'historien, mais ce qui est général dans l'unique", et en ce sens l'histoire des brigades russes en France dévoile certains aspects méconnus de la première guerre mondiale et de cette révolution qui allait bouleverser le monde. * * * Les archives du Service Historique de l'armée de Terre de Vincennes (S.H.A.T.), du Ministère des Affaires Etrangères (M.A.E.) et de la Butler Library de l'Université de Columbia à New- York (Bakhmeteff Archives), ainsi que le fonds de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine de Nanterre (B.D.I.C.) constituent l'essentiel de nos sources. A ces documents s'ajoute un certain nombre de mémoires et de témoignages publiés en France, en Russie ou aux Etats-Unis. Il convient malgré tout de réserver une place privilégiée aux archives du contrôle postal. Les services français qui censuraient la correspondance pendant la guerre nous ont laissé en effet une masse considérable de rapports mensuels qui reprennent des milliers de lettres rédigées ou reçues par les soldats russes entre 1917 et 1919. Pour l'état-major français ces documents n'avaient pas "qu'un intérêt académique" et n'étaient pas lus "par pure curiosité". Ils avaient leur "utilité directe", comme l'écrit un de ses responsables, en permettant aux autorités de prévenir certains incidents, et d'isoler les hommes les plus réfractaires à leurs ordres. Cette surveillance, bien que partiellement contournée par la troupe, devait donner au pouvoir le moyen rIde suivre plus exactement la courbe de l'épidémie bolcheviste dans les détachements", et de "déterminer les points les
plus contaminés"

.

Les membres du corps expéditionnaire russe en France demeurèrent pendant trois ou quatre années coupés de l'effervescence révolutionnaire de la Russie et de la guerre civile qui lui succéda. Mais la lecture des rapports mensuels des commissions de Bordeaux, Dieppe et Alger montre que la Révolution et la Russie étaient omniprésentes dans l'esprit de la troupe. ,Du printemps 1917 jusqu'à leur rapatriement, ces hommes 8

s'expriment ou manifestent publiquement et collectivement leur révolte. Mais ces luttes successives contre les autorités françaises sont isolées, étouffées, et réprimées. C'est donc bien souvent à travers leurs lettres, malgré ou par-dessus la censure, que ces hommes ont décrit leurs sentiments et leurs opinions. Ces rapports de la censure constituent donc des témoignages uniques sur la guerre, l'état-d'esprit des hommes, les rapports internes à l'armée russe, la montée du courant révolutionnaire, les conséquences de la chute de l'ancien régime, la popularité du Gouvernement Provisoire et de Kérenski, les formidables espoirs suscités par la révolution d'octobre et les réactions de la troupe face à la guerre civile et à l'intervention occidentale. Nous voyons ici apparaître tous les acteurs de la Révolution de 1917. * * Nous avons adopté le calendrier grégorien et non le calendrier russe orthodoxe utilisé par l'état-major russe en France jusqu'en février 1918. L'usage prévalant, nous employons malgr~ tout les références historiques à la "révolution de février" et d' "octobre" ou aux ''journées de juillet". A l'exception des noms russes dont l'usage s'est définitivement fixé (Kérenski ou Trotsky), nous avons préféré entreprendre la transcription phonétique la plus proche de l'usage français plutôt que la translittération internationale en vigueur. *

9

PREMIERE PARTIE: 1915-1917

"

CHAPITRE I ORIGINES ET FORMATION DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE
Historique militaires des négociations diplomatiques et

Août 1915. Une année a passé depuis les premiers jours de guerre, de cette guerre que tous les états-majors prétendaient devoir être courte, achevée avant la fin de l'hiver. Les premiers mois ont démontré l'impossibilité pour les différentes armées de remporter une victoire décisive. Sur le front occidental, les troupes se font désormais face sur un front figé de plusieurs centaines de kilomètres. Les offensives lancées en 1915 ont été inutilement sanglantes et n'ont pas entamé cette ligne. Toutes les tentatives de "rupture" ont échoué. Les armées françaises sont enterrées et immobilisées dans les tranchées, et leurs "réserves humaines" s'épuisent très rapidement malgré la révision des réformés et des exemptés. A l'est, après les terribles défaites de l'été 1914, l'armée russe a abandonné les vastes territoires de Pologne, de la Courlande et de Lituanie. L'année 1915 a également été marquée par l'entrée de l'Italie en guerre et l'intervention alliée à Salonique. Mais ces deux fronts s'immobilisent rapidement à leur tour. Pour compenser cette pénurie d'effectifs, l'idée germe bientôt de faire appel à la Russie. C'est l'Angleterre qui, la première, a évoqué la possibilité de l'envoi d'un corps 13

expéditionnaire russe sur le front occidental. Dès le mois d'août 1915, sir George Buchanan avait envisagé d'y "jeter" trois ou quatre corps d'armée soit 120 à 150 000 hommes. Plus de mille volontaires russes, dont une partie importante était constituée d'émigrés politiques s'étant engagés lors de la mobilisation générale d'août 1914, combattaient d'ailleurs déjà au printemps de cette même année dans les rangs français. Mais à la suite des combats auxquels leurs unités avaient pris part, leur nombre avait été ramené à moins de quatre cents à l'été 1915. Le nouveau projet était d'une toute autre ampleur. C'est au cours des mois de septembre et d'octobre 1915 que fut finalement conçu le plan, que Joffre qualifie "d'ingénieuse idée", d'utiliser sur le front occidental une fraction des effectifs que la Russie se trouvait dans l'incapacité de former et d'équiper. Le gouvernement justifiait son ambition par le fait que la Russie disposait de plus de dix-sept millions de combattants potentiels dans sa population, dont elle n'avait mobilisé que le tiers, en raison de son manque de ressources en argent et en matériel. L'état-major estimait donc "naturel" de former des contingents, de les transporter en France, de les y armer et encadrer "pour les jeter dans la balance lors des offensives prévues de 1916".2 Les premiers projets d'application prévoyaient de mettre sur pied des régiments commandés exclusivement par des officiers français, "parlant suffisamment" le russe, "pour pouvoir les commander" avec le même rendement que les unités coloniales:
"Les officiers qui ont eu à commander des indigènes ne comprenant pas notre langue affirment que l'incorporation

de soldats russes ne présente aucune difficulté véritable".

3

Les autorités estimèrent tout d'abord à 100 000 le nombre de soldats que la Russie pouvait fournir dans un bref délai. Début décembre, un mémoire confidentiel intitulé "Comment créer un réservoir d'infanterie russe en France", fixa un objectif beaucoup plus ambitieux: "Une fois le mouvement bien réglé, on peut donc admettre la possibilité d'amener en Occident environ 4 000 Russes par jour, soit 120 000 environ par mois, soit en dix mois
2_ S.H.A.T., SN 139, rapport du 24/12/1915. 3_ ibidem. 14

1 200 000 hommes, ce qui n'affaiblirait pas sensiblement la résistance militaire de la Russie car elle ne pourra jamais utiliser chez elle toutes les réserves d'hommes".4

Ce plan illustre l'état des relations franco-russes, et la place tenue par la Russie dans la guerre mondiale. Depuis la fin du XIXème siècle, la Russie avait rompu progressivement ses liens privilégiés avec l'Allemagne pour s'engager dans un rapprochement avec la France. L'exécution en juillet 1891 de la Marseillaise dans le port de Crondstat pour accueillir une escadre française ouvrit cette nouvelle ère de coopération entre la république bourgeoise et la dictature autocratique des Romanov parachevée par la suite par plusieurs conventions militaires. Car la Russie n'était plus maître de son jeu stratégique ou diplomatique. La défaite en Mandchourie et la révolution de 1905 avaient considérablement affaibli le poids de la Russie dans la lutte d'influence qui se menait en Europe. Le pays était surtout depuis trois décennies l'un des champs d'investissement privilégiés de l'impérialisme. Le célèbre "Emprunt russe" de 1888 était à cette époque le symbole populaire de l'introduction massive des capitaux et des entreprises européens, et en premier lieu français, dans la Russie des tsars. Pour celle-ci une alliance avec l'Allemagne aurait signifié à coup sûr la fermeture de la place de Paris à ses emprunts. La Russie était économiquement et financièrement devenue une véritable semi-colonie des différentes puissances européennes qui en convoitaient les richesses naturelles et le marché. Les plus grandes industries modernes, les champs pétrolifères, le système bancaire, les créances de l'état étaient aux mains des plus importants groupes industriels du moment et des banques. Le pays exportait des millions de pouds de blé, mais la population ne mangeajt pas à sa faim. Les koulaks et la bourgeoisie s'enrichissaient, mais pour le profit plus grand encore des capitalistes occidentaux. La guerre fut la continuation, sous d'autres formes, de cette situation de dépendance et d'infériorité. Si la Russie voulait conserver son rang dans l'arène mondiale, c'est-à-dire celui d'une colonie privilégiée, elle ne pouvait pas rester à l'écart de la mêlée des grandes puissances impérialistes. En entrant du côté, ou plus
4_ S.H.A.T., 7N 795, mémoire confidentiel N°15 du 5/12/1915.

15

exactement au service, des Alliés dans la guerre, la Russie acquerrait en effet le droit de revendiquer ses propres "buts de guerre" aux dépens de pays plus faibles et plus pauvres qu'ellemême. Mais lors du déclenchement du conflit, seul le parti bolchevik avait dénoncé cette volonté de conquête qui laissait à l'autocratie l'occasion de détourner, avant de l'écraser, le mécontentement croissant à l'intérieur du pays. Les offensives de l'été 1914, lancées alors que l'armée russe se trouvait encore dans un état de totale impréparation, avaient été voulues par les Alliés pour menacer les empires centraux sur leur front oriental. Au cours des premiers mois de guerre, la faiblesse économique de la Russie se fit cruellement sentir. Les usines de guerre étaient incapables de fournir les pièces d'artillerie et les munitions pour une armée en campagne de plusieurs millions d'hommes qui ne disposait d'aucun stock. L'envoi de brigades russes en France est une traduction militaire de cette dépendance générale. "II Jaut absolument envoyer des soldats russes en France. La guerre traîne en longueur. Nous avons besoin de nouvelles Joules de jeunes hommes. Nous avons enrôlé des nègres, mais ce n'est pas assez. Il nous faut aussi des Russes. La France a prêté de l'argent à la Russie-et on ne
prête pas gratis".
5

Tel est le dialogue entre l'ambassadeur Paléologue et un haut responsable russe imaginé par Henri Barbusse dans une de ses nouvelles. Le portrait des autorités françaises que l'on peut tracer re~semble fort en effet au Shyllock de Shakespeare, ce banquier qui entendait se rembourser de ses dettes impayées en prélevant une livre de chair à son débiteur. Mais en cet .automne 1915, l'armée russe est bien incapable de fournir à l'impérialisme français les "réserves inépuisables" qu'il réclame. La Russie était certainement préparé à entrer en guerre, tant économique que strictement militaire. ouvrier avait redressé vigoureusement depuis la révolution de 1905, et la en 1914 le pays le moins d'un point de vue social, Depuis 1912, le mouvement la tête. Pour la première fois répression féroce qui l'avait

5_ BARBUSSE (Henri), "Ceux qu'on n'a pas domptés", Faits divers, p.94.

16

suivie, la population laborieuse des grandes villes reprenait confiance dans ses forces. Le nombre de grèves était en augmentation constante depuis près de trois ans. Une semaine avant le début du conflit mondial, parmi ses 242 000 ouvriers d'industrie, Petrograd comptait 180 000 grévistes. Dans toute la Russie, une vague de manifestations et d'arrêts de travail menaçait de paralyser l'ensemble de l'économie. Malgré "l'union sacrée" des opposants libéraux et des socialistes réformistes avec le tsar et son armée, des troubles survinrent lors de la mobilisation, non seulement dans les capitales régionales, mais aussi dans un certain nombre de campagnes proches. Au cours de cet été 1914, l'incompétence générale du commandement marqua toutes les consciences. Alexandre Soljénitsyne écrit avec dépit: "Dès la première bataille, les insignes des généraux russes défilent devant nous comme autant de marques d'incapacité, et plus on monte haut, plus c'est désespéré, et il n'yen a pas un seul, ou presque, sur qui l'auteur pourrait
arrêter un regard reconnaissant".
6

Les années 1914 et 1915 mirent également en évidence l'arriération économique profonde de la Russie, ainsi que le décalage entre le potentiel humain du pays, et les besoins en matériel d'une guerre à l'ère industrielle. Allan Wildman note à ce propos: "Bien que les états-majors, les Alliés et les puissances centrales, aient été hypnotisés par le réservoir sans limite du matériel humain russe, la Grande Guerre devait démontrer que, à l'ère de l'industrie sidérurgique, la puissance de feu était plus fondamentale que le volume des effectifs. Au cours des dix-huit premiers mois de la guerre, plus de quatre millions de soldats russes furent dans l'horreur les
témoins de cette réalité incontournable".
7

6_ SOLJENITSYNE (Alexandre), Août 14, T 2, pIll. 7_ WILDMAN (Allan K.), The end of the Russian Imperial Army, T I, 74. P

17

Le retard matériel et technique de' l'armée était lié à la faiblesse de toute l'économie, et aux choix effectués par le pouvoir dans les années 1880 et 1890. L'état, dont les forces armées étaient avant tout destinées à maintenir l'ordre à l'intérieur du territoire, avait baissé ses dépenses d'armement dans une période où l'ensemble des armées occidentales connaissaient une transformation profonde de leur physionomie avec l'introduction massive de l'artillerie lourde et d'armes perfectionnées. A partir de 1908, une fois le cycle révolutionnaire refermé, les dépenses militaires connurent en revanche un accroissement massif, grevant à la veille du conflit mondial 28,5 % du budget. Mais ces efforts étaient loin de compenser le retard accumulé pendant des décennies. En août 1914, la Russie, qui était de loin le pays le plus peuplé d'Europe, mit en marche l'armée la moins nombreuse et la plus vieillie. A la mobilisation, ses effectifs s'élevaient à 1 423 000 hommes, auxquels il faut ajouter 3 115 000 réservistes. Dès octobre 1914, la stavka (le Grand Quartier Général russe) fit appel à la classe 14 , puis, en 1915, aux classes 15, 16 et 17, ce qui porta les effectifs totaux à quatre millions, dont deux et demi de combattants. A la fin de l'année, presque la moitié des effectifs réunis à la mobilisation étaient déjà hors de combat, et les réserves s'amenuisaient rapidement. Parmi ces contingents, seul un quart des recrues avaient par ailleurs suivi une instruction militaire élémentaire, chiffre qui s'élevait à 52% en Allemagne, et à 80% en France. Toutes les armées européennes durent faire face pendant le conflit à la croissance exponentielle de leurs besoins, et attendre la mise en place de véritables économies de guerre. Mais l'appareil industriel de la Russie n'était pas en mesure d'aligner en conséquence la production sur la demande militaire. Lorsqu'à partir de 1916 des pas importants eurent été franchis dans ce sens, l'armée et le moral des soldats étaient déjà en pleine décomposition. Lorsque naît l'idée chez les "réservoir humain" de la Russie le pays ses forces armées sans prendre le dislocation interne".8 L'ambassadeur
8_ Cité par ANDOLENKO p 20.

Alliés de puiser dans le ne peut désormais accroître risque d'une "complète français Paléologue, peu
Histoire de l'armée russe,

(Lieutenant-colonel),

1 8

suspect de sympathie envers l'opposition au régime, note dès septembre 1915 que "la question qui se pose est de savoir si, à une échéance plus ou moins éloignée, la Russie sera encore capable de jouer (...) son rôle d'allié 9." Ce constat était si alarmant pour le pouvoir, que la stavka avait établi et fait circuler de fausses statistiques sur l'état de ses forces auprès des missions militaires alliées. Au cours des premières discussions sur les conditions d'envoi de troupes vers la France, les autorités russes ne cachèrent donc pas leurs réticences. En novembre 1915, le gouvernement français demanda en vain qu'une brigade soit dirigée à Salonique dans le cadre des opérations lancées dans les Balkans pour soutenir la Serbie. Une semaine à peine après cet échange, A.Briand relance pourtant cette idée. Le ministre des Affaires Etrangères juge primordial "l'effet moral" que pourrait produire "l'apparition de l'uniforme russe" sur les Bulgares. Les autorités russes se montrent de nouveau sceptiques. Le général Sazonov confie en particulier à l'ambassadeur français que la question est "insoluble." Le général Laguiche, chef de la mission militaire française, après ses entretiens avec le tsar et l'état-major général russe, est tout aussi catégorique : "J'ai trouvé, écrit-il, de part et d'autre la décision déjà arrêtée dans un sens négatif(...)." Nicolas II aurait même été, d'après cet officier, "très net" sur ce sujet. Quant au général Alexeïev, chef d'état-major de la stavka, il affirme que la reprise de "l'idée primitive" française est "tout à fait impossible maintenant". Le gouvernement français poursuit malgré tout ses travaux préparatoires et ses pressions diplomatiques. Il décide que les troupes embarqueront à bord des cargos ayant transporté en Russie les fusils qu'il lui livre. Et à la mi-novembre, le sénateur Paul Doumer, président de la commission de la Guerre au Sénat, est désigné pour rediscuter des questions de fourniture de matériel de guerre à la Russie en échange d'un accord sur "l'exploitation (de ses) immenses ressources en hommes".
.

Le 4 décembre, Paul Doumer arrive à Petrograd. Il affiche sa ferme intention d'obtenir l'accord recherché. Sans nuance, il déclare à ce sujet à l'ambassadeur français:

9_ PALEOLOGUE

(Maurice), La Russie des tsars pendant la guerre, T l, P 66.

19

"Pour reconstituer nos effectifs, la Russie doit nous laisser puiser dans ses immenses réserves,. elle peut aisément nous donner quatre cent mille hommes,. je viens les lui demander. Les départs devront commencer lelO janvier
prochain
".10

Les premières entrevues de la délégation sont encourageantes. P.Doumer, présenté à l'empereur le 7 décembre, affirme dans ses comptes-rendus que la négociation marche" à merveille". "On me fait bien, ~Jlance-t-il, ça et là, quelques objeçtions, mais aucune n'est irréductible et je considère que mes demandes sont admises en principe ".11 Seules, les difficultés matérielles, affirme-t-il, "suspendent la décision de l'empereur".12 Les négociateurs font valoir que le transport d'hommes vers la France doit constituer la contrepartie en matériel humain des tonnes d'armement que le gouvernement s'était engagé à fournir à la Russie. Le pouvoir russe exige que le nombre de fusils proposé par la France soit sensiblement réévalué. Aux deux lots de 120 000 et 180 000 fusils (modèle 1874 !), Doumer doit en promettre un troisième de 150 000.13 Le 15 décembre, il adresse un télégramme à Paris: la constitution d'un corps expéditionnaire russe est arrêtée, "sous réserve d'une expérience préalable immédiate".14 Devant les résistances de la stavka, l'accord final auquel est parvenue cette première mission, soumet cet envoi à trois conditions. Premièrement, les troupes devront être des unités constituées, avec des cadres russes associés à des officiers français. Deuxièmement, les soldats seront armés par la France du fusil réglementaire Lebel. Leur transport par mer enfin, sera assuré par le gouvernement français au départ d'Arkhangelsk. Le 17 décembre; un croiseur auxiliaire reçoit l'ordre de se rendre de Brest vèrs le port d'embarquement retenu. Joffre juge dans ses mémoires que cette première mission fut un échec: "réduite à ces proportions, explique-t-il, la question

10_ PALEOLOGUE (Maurice), op.cit, T 1, 122. P 11_ Capitaine Liddelhart, cité par PALEOLOGUE, op.cit, T 1, 124. P 12_ M.A.E., 1914-1918, Vol. 763, note du 7/12/1915. 13_ S.H.A.T., 7N 2178, rapport du 16/12/1915. 14_ S.H.A.T., SN 139.

20

ne présentait plus un intérêt majeur comme solution à la question
des effectifs du front français ".15

Mais les autorités françaises n'abandonnent pas leur projet: avant même que le premier contingent ait quitté la Russie, elles exigent le prélèvement d'autres troupes. Le 1er janvier 1916, le ministère des Affaires Etrangères rappelle qu'il est "indispensable" d'obtenir "l'envoi d'autres unités, dans les mêmes conditions" 16. Une note ultérieure évoque "un courant continu d'hommes pour entretenir nos effectifs." Le 5 mai, le président du conseil René Viviani, accompagné d'Albert Thomas, sous-secrétaire d'état à l'artillerie, arrivent en Russie pour une deuxième mission: "constater les réserves militaires de la Russie et chercher à les développer", et "insister pour l'expédition en France de 400 000 hommes par envois successifs de 40 000, selon la promesse que Doumer prétend avoir obtenue au mois de décembre dernier".17 Le général Alexeïev, dont Kérenski écrit qu'il était "l'un des meilleurs généraux de toute l'Europe"18, mais que Paléologue juge lui-même comme "un réactionnaire farouche, un passionné de la tradition et de la hiérarchie de l'autocratisme et de l'orthodoxie"19, voyait d'ailleurs d'après l'ambassadeur d'un assez mauvais oeil les exigences françaises. Mais le gouvernement russe n'était pas en mesure de dicter ses conditions. Comme l'écrit Marc Ferro, "ils firent comprendre aux Russes qu'ils n'honoreraient les commandes que moyennant l'envoi, à Marseille ou à Salonique, de contingents russes plus nombreux.(...) Ils avaient besoin de matériel à tout prix, et devaient s'incliner". 20 Le protocole d'accord entre les émissaires français et le général Alexeïev est signé à Mohilev le Il mai 1916. En plus de la brigade déjà arrivée en France à cette date, et de celle en instance de départ pour Salonique, la Russie s'engage par ce texte à expédier cinq brigades supplémentaires avec des effectifs de renfort évalués à 10 000 hommes. Outre la 1ère brigade, la France accueillera la 3ème et la 5ème brigade, tandis
15_ JOFFRE (Maréchal), Mémoires, T2, p 177. 16_ M.A.E., 1914-1918, Vol. 763, rapport du 1/01/1916. 17_ PALEOLOGUE (Maurice), op.cit, T 1, 262. P 18_ KERENSKI (Alexandre), La Russie à un tournant de l'histoire, p 193. 19_ PALEOLOGUE (Maurice), op.cit, T l, 265. P 20_ FERRO (Marc), Histoire de la Grande Guerre, p 235-236.

2 1

que les 2ème, 4ème et 6ème brigades seront dirigées vers l'Armée d'Orient. Le gouvernement français prend à sa charge les frais de transport, d'armement et d'entretien de ces troupes. Au total, la Russie accepte de livrer plus de quatre-vingt mille hommes, dont la moitié pour le front français.

Le recrutement

des brigades

russes

M. Paléologue écrit en 1915, à propos de ces troupes, avec le vocabulaire et le ton des hommes qui envoient les autres à la mort : "Ce qui compte pour la guerre, ce n'est pas la contenance du réservoir, c'est son débit utile,. ce n'est pas le nombre abstrait des hommes, c'est le total des hommes instruits".21 Le tsar et la stavka étaient désireux de montrer une image exemplaire à leurs fournisseurs d'armes et de capitaux, par l'envoi d'unités certes faibles, mais irréprochables. Le général Pau, qui dirigeait la mission militaire française en Russie, avait obtenu des assurances formelles de l'état-major russe dès la fin du mois de décembre 1915. Une "véritable troupe d'élite, soigneusement sélectionnée, composée principalement de volontaires et de sujets de choix" serait constituée".22 Vladimir Rychlinski, qui fut chargé à l'hiver 1915 du recrutement et de la formation du 2ème régiment de la 1ère brigade, rapporte que les ordres relatifs à la formation de cette unité précisaient notamment que les cadres subalternes et les soldats seraient choisis parmi les "volontaires sachant lire et écrire".23 Georges Zamotine, ancien soldat de la 1ère brigade témoigne: "En 1915, pour le jour de la Noël, le capitaine est rentré à la caserne, il nous a mis en rang, il a dit: "écoutez, j'ai
21_ PALEOLOGUE (Maurice), op.cit, T I, 122. P 22_ S.H.A.T., 7N 390, rapport du 26/12/1915. 23_ Les informations gui suivent sont essentiellement tirées de son mémoire déposé à la B.D.I.C. ("mes souvenirs avec le 2ème ré8iment du corps expéditionnaire russe en France, 1915-1916"), et de l'artIcle de la Revue HIstorique des Armées de février 1965qui résume ces souvenirs. 22

besoin de sept soldats pour partir en France. Ceux-là qui veulent partir, mettez-vous en avant, trois pas en avant. (Soixante-dix soldats se présentent). Alors, le capitaine dit: "celui-là qui est illettré en arrière" ! Alors, plus de la moitié presque reculent. "Celui-là qui n'a pas de certificat d'étude, en arrière!". Et après il dit: "Celui-là qui est malade, maladie de coeur, ou tas d'autres maladies, en arrière!", parce qu'il dit que ce voyage serait très long et très pénible et il faudra supporter chaleur et froid. "24 Il convient de relativiser le caractère exceptionnel de cette sélection car les statistiques militaires russes évaluaient pour l'ensemble de l'armée à près de 50% le nombre de conscrits "lettrés". Mais étaient souvent considérés comme tels les soldats capables de déchiffrer quelques syllabes. Le recrutement de la 1ère brigade, hommes de troupe et officiers confondus, avait porté, d'une part, sur les réservistes et les classes des circonscriptions de Petrograd, Moscou, Kazan et Odessa, et, d'autre part, sur les circonscriptions d'Oussouri et d'Irkoutsk en Sibérie. L'état-major de cette unité ainsi que le 1er régiment furent formés à Moscou, tandis que le 2ème régiment fut mis sur pied à Samara et le bataillon de dépôt à Irkoutsk. Parmi les hommes présents à Samara se trouvait le jeune Rodion lakovlevitch Malinovski, futur maréchal de l'Union Soviétique. Vladimir Rychlinski précise d'ailleurs que le soin apporté par la stavka pour la sélection était tel que les soldats réunis à Moscou devaient être châtains et avoir les yeux gris, alors que ceux de Samara devaient être des blonds aux yeux bleus... La 3ème brigade fut formée en revanche à partir de l'agrégation d'unités prélevées sur le front, et comptait même de vrais "vétérans" ayant déjà servis en Mandchourie lors de la guerre rosso-japonaise. Bien que les accords signés entre les deux parties stipulaient que les soldats russes suivraient une formation au maniement des armes qu'ils étaient appelés à utiliser en France et à Salonique, ces hommes ne reçurent aucune instruction militaire. L'état-major des deux unités expédiées en France en 1916, les 1ère et 3ème "brigades d'infanterie russe spéciales", a été choisi avec un soin particulier. Le ministre de la Guerre russe s'était
24_ ZAMOTINE (Georges), entretien, 1987.

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engagé personnellement à ce que les commandants de bataillons et de comfagnies fussent sélectionnés parmi "tous les sujets de choix"2 . L'empereur s'était en outre réservé la désignation du général de brigade et des colonels. Pour commander ces troupes le choix du pouvoir se porta sur le très vieux et monarchiste général Fédor Fédorovitch Palitsine. Il avait été chef de l'état-major de 1905 à 1909 et fut à ce titre l'un des chefs de la répression qui s'était abattue sur les paysans, les soldats mutinés et les ouvriers russes au cours de la première révolution et dans les années noires qui suivirent. Sous ses ordres étaient placés les deux commandants des 1ère et 3ème brigades russes, le général Lokhvitski et le général Maruchevski. Nicolas Lokhvitski était né en 1868 dans une vieille famille de la noblesse pétersbourgeoise. Ancien élève de l'académie de_ l'état-major, d'où il était sorti non dans la "botte", mais dans un rang secondaire, il avait reçu à trente-sept ans le commandement d'unités engagées dans la guerre contre le Japon. Devenu général, il avait été blessé à Varsovie en 1915, sur ce même front où le général Jilinski avait exercé ses sinistres talents au cours des première.s semaines de la guerre. Il relevait encore de convalescence lorsqu'il fut désigné pour commander la 1ère brigade. Sa maîtrise du français lui assurait un avantage certain visà-vis des autres officiers supérieurs. Sous son commandement direct avaient été nommés les colonels Netchvolodov (1er régiment), et Diakonov (2ème régiment), deux serviteurs zélés du trône. Le général Volodia Maruchevski commandant la 3ème brigade était un vétéran de la campagne d'Extrême-Orient et. un ancien camarade d'Ignatiev qui l'avait connu sur les bancs de l'académie militaire. Les régiments de cette brigade étaient commandés par les colonels Narbut (Sème régiment) et Simenov (6ème régiment). Parmi les huit mille hommes environ que comptait chacune de ces brigades, sans leurs éléments du dépôt, on. comptait 14 officiers supérieurs, 164 officiers subalternes, et près de 800 sousofficiers. Tous avaient été sélectionnés en raison de leur état de service et de leur aptitude à défendre le régime dans la tourmente.

25_ S.H.A.T.,_ 7N 390, rapport du 26/12/1915.

24

Tous les membres du commandement supérieur étaient d'origine noble. "L'amitié" de la France était à ce prix. La grande majorité des soldats des 1ère et 3ème brigades provenaient des campagnes russes. Le 1er régiment de la 1ère brigade offrait un visage sensiblement différent. Il était formé en effet d'éléments prolétariens et à demi-prolétariens (ouvriers, manoeuvres, peintres, maçons, mécaniciens...) qui le distinguait d'emblée des autres unités du corps expéditionnaire. Joseph Noulens précise que lors de sa formation, l'état-major s'était empressé de "se débarrasser des plus fortes têtes"26. En d'autres termes, les soldats recrutés dans les usines de la région de Moscou ou de Petrograd connus pour leurs activités politiques ou leur combativité, avaient été écartés. Cette épuration préventive était une garantie supplémentaire qu'avait voulu donner l'autocratie tsariste à la France. A l'instar de la masse des paysans du corps expéditionnaire, qui emmenaient de Russie en France les idées et les sentiments communs à la majorité du peuple russe à cette époque, c'est-à-dire les éléments conscients et inconscients du passé de la Russie, ces hommes portaient en eux les ferments révolutionnaires du monde du travail. Issus des grandes concentrations ouvrières, ils avaient, pour une part au moins, participé, suivi ou observé les grandes grèves de 1914 ou des deux années qui avaient précédé la déclaration de guerre. Tous avaient sans doute, de près ou de loin, été touchés par la propagande socialiste, et perçu, même partiellement ou déformés, les échos de la lutte entre ses divers courants. Combien également avaient été emportés par la fièvre de la première révolution russe, par un proche, un parent, ou le souvenir vivant et renaissant de ces espérances à partir de 1910 et 1911 ? L'immense "réservoir humain" de la Russie était aussi celui de la Révolution, dont les prémisses étaient déjà perceptibles dans l'armée, la crise de l'appareil d'état tsariste et la pénurie générale. La stavka s'était efforcée d'aligner une troupe qui présenterait le maximum de garanties pour la France et la monarchie. Mais en arrachant à son greffon ce rameau, les gouvernements et les étatsmajors allaient-ils parvenir à isoler les deux brigades de l'évolution de la société dont ses membres étaient issus, et dont ils avaient déjà
26_ NOULENS (Joseph) Mon ambassade en Russie soviétique, T 2, 137. P

25

perçus les premiers soubresauts? Lorsque le "Latouche- Tréville" appareilla pour la France à la fin de l'hiver 1915, rien ne semblait vouloir remettre en cause l'assurance des états-majors. De l'avis de tous les observateurs, les hommes étaient magnifiques, l'obéissance absolue.. .

26

CHAPITRE

II

LE TRANSPORT ET L'ARRIVEE DES

BRIGADES EN FRANCE
L'odyssée des soldats russes
Les autorités françaises proposèrent à la fin du mois de décembre 1915 d'effectuer dans le plus grand secret l'embarquement de la première brigade russe non pas à Arkhangelsk, comme il avait été convenu initialement, mais à Dairen (anciennement Dalny) en Mandchourie. A Moscou et Samara, les hommes prennent place dans la première semaine du mois de février 1916 dans les trains qui doivent emprunter les milliers de kilomètres du Transsibérien. Ils sont entassés dans les "teplouchkas", des wagons transformés pour le transport des troupes, qui abritent quarante hommes et huit chevaux. Un poêle en fonte réchauffe faiblement l'atmosphère pendant les vingt-deux à vingt-trois jours que mettent les convois pour quitter les rives de la Volga et traverser les étendues sibériennes jusqu'aux frontières de la Mandchourie. Dehors, la température oscille entre -40 et -50°C. A l'issue de ces semaines éprouvantes, confinés dans ces wagons inconfortables, les soldats sont transférés dans des trains japonais du chemin de fer "transmandchourien". Vladimir Rychlinski, qui eut le privilège de bénéficier, de par son grade, de conditions de transport bien supérieures (les officiers voyageaient dans des wagons Pullman), rapporte qu' "il était rigoureusement

27

interdit aux soldats, non seulement d'ouvrir les portières de leurs wagons, mais même de montrer la tête par une lucarne".27 A leur arrivée à Dairen, la plupart des hommes avaient été rendus malades par les émanations d'oxyde de carbone provenant de chauffe-pieds remplis de charbon de bois. Ereintés par cet interminable trajet de neuf mille kilomètres, les soldats embarquent pour un long voyage à travers les mers. La brigade emporte avec elle un important et surtout volumineux matériel. Celui-ci occupe tant de place que les soldats sont extrêmement serrés, et que beaucoup ne savent où dormir. Les conditions d'hygiène élémentaires ne sont pas assurées et la place fait défaut pour installer une infirmerie à bord de certains bateaux. Les paquebots sont nettement surchargés. La capacité maximale pratique pour une longue traversée de l'''Himalaya'' était évaluée par exemple à deux mille hommes, alors que ce navire prend la mer avec près de 2 600 officiers et soldats. Les cinq transports de troupe utilisés pour le voyage vers la France connaissent tous une surcharge du même ordre. Le premier à quitter le port de Dairen est le "LatoucheTréville", avec à son bord l'état-major et une partie du premier régiment. Le 29 février 1916, il met le cap sur Saigon. Dans les jours qui suivent, Ift'Himalaya", le "Sontay", puis le "Tambov" et le "Jaroslav" prennent la mer à leur tour. Au total, ce sont près de neuf mille hommes qui ont appareillé, sans "aucun incident" d'après l'attaché militaire français à Tokyo.28 Le voyage par mer s'avère à son tour extrêmement pénible pour les organismes. Sur le "Latouche- Tréville", les soldats mécontents de la nourriture offerte décident peu après l'escale de Singapour de refuser les repas. Le commandant de l'unité monte alors sur une tribune et aligne les soldats. G.Zamotine raconte: "Il compte de un à dix et fait sortir le dixième et ainsi de suite jusqu'à la fin. Il déclare alors: "Je vous ordonne de prendre votre repas tout de suite sinon tous les hommes qui sont sortis seront pendus". J'étais l'un de ces hommes. Nous avons obéi. Un officier de la deuxièm'e compagnie, cravache à la main prit un soldat de forte corpulence et

27_ RYCHLINSKI (Vladimir), Revue Historique des Armées, op.cit, p 114. 28_ M.A.E., 1914-1918, Vol. 764, note du 18/03/1916. 28

l'amena
rations".29

à la cuisine.

Il lui ordonna

de manger

dix

La surcharge des navires, la chaleur supportée par les hommes, qui étaient passés brutalement des rigueurs de l'hiver russe aux températures suffocantes de l'Océan Indien sans disposer des effets adaptés, pèsent lourdement sur le moral de chacun et rendent intolérables les prétentions de certains cadres. A chaque escale, ceux-ci disposent en outre de leur temps libre pour se promener en ville et dépenser leur argent, tandis que la troupe, défilés et revues mis à part, demeure cantonnée à bord, dans les cales et sur les ponts exigus des paquebots. Mais ces escales ne constituent que quelques courts moments dans la longue traversée entreprise. Les journées et les semaines défilent, monotones, sous l'emprise de la peur d'une attaque sous-marine ou, plus souvent, du désoeuvrement. En mer, les soldats sont réveillés très tôt afin d'exécuter un certain nombre d'exercices, de suivre "l'école du soldat", ou encore d'apprendre les précautions de survie, .avant que le soleil ne soit trop haut sur l'horizon. Après huit heures, "tout s'immobilisait, tout était accablé par la chaleur lourde et humide". 30 Après deux semaines de mer et une escale à Saigon, les deux premiers navires qui naviguent en convoi, le "LatoucheTréville" et "l'Himalaya" accostent dans le port de Singapour. Les autres suivent à quelques jours de mer. Les soldats descendent à terre pour un premier défilé dans les rues de la ville devant une colonie britannique quelque peu médusée. Vladimir Rychlinski les dépeint comme "tous cramoisis" et "l'air malades".31 Vers la fin du mois de mars, après la traversée du détroit de Malacca, les convois successifs s'arrêtent à Colombo, en raison de la surcharge dangereuse de "l'Himalaya". Mais aucun des autres navires, d'ores et déjà surchargés, n'est en mesure de prendre à son bord cet excédent. Le général Lokhvitski juge par ailleurs indispensable de débarquer près de neuf cents hommes "en vue d'éviter une épidémie à bord"32. Mais le commandement français n'estime pas nécessaire d'affréter un bateau supplémentaire, et le cap est mis sur la mer Rouge. Le 2 avril, le "Latouche- Tréville"
29_ ZAMOTINE (Georges), témoignage de 1986. 30_ RYCHLINSKI (Vladimir), Revue Historique des Armées, op.cit, p 116. 31_ ibidem, plIS. 32_ M.A.E., 1914-1918, Vol. 763, note du 20/03/1916. 29

pénètre dans le golfe d'Aden et accoste à Djibouti. La mer Rouge s'ouvre ensuite devant les paquebots, escortés désormais par les croiseurs de la marine française. Selon V.Rychlinski les sept jours que dure la traversée jusqu'à Port-Saïd furent les plus éprouvants du voyagé. Après la "fournaise" endurée sur" l'infernale" mer Rouge, il évoque "l'énorme soulagement" des hommes à l'entrée dans le canal de Suez et la "fraîcheur" retrouvée. G. Zamotine se souvient que les Russes traversèrent Port-Saïd début avril à fond de cale pour cacher leur présence aux observateurs. Le 20 avril 1916, à quatorze heures, les premières unités de la 1ère brigade viennent mouiller dans le port de Marseille. Il n'était guère envisageable de diriger par cette même voie tous les convois à destination des fronts occidental et oriental. La 3ème brigade, dont les effectifs étaient identiques à la 1ère, avait été formée avec plusieurs mois de décalage. Les soldats et les officiers, concentrés à Tchéliabinsk sur les contreforts orientaux de l'Oural, furent acheminés dans le courant du mois de juillet 1916 vers le port d'Arkhangelsk. L'embarquement des troupes, qui devait se dérouler du 30 juillet au Il août, fut repoussé à plusieurs reprises. Les opérations furent d'abord retardées par les difficultés et les lenteurs de l'acheminement des hommes et du matériel vers Arkhangelsk, et par la faiblesse des infrastructures portuaires. Mais elles se heurtèrent également à la résistance des soldats. Berthelot télégraphie notamment à propos des premiers éléments: "Russes ont fait grosses difficultés pour embarquer sur ces deux bateaux, surtout sur le dernier (...). Je prévois que difficultés augmenter encore, aller peut-être jusqu'à refus. "33 Au 30 août, l'ensemble des troupes de la 3ème brigade, soit 10 300 officiers et soldats, avaient quitté la Russie. Les convois, sept bâtiments au total, empruntèrent la route maritime par la Norvège, le canal Saint-Georges et les îles Hébrides pour se diriger vers la France. Le débarquement des troupes s'effectua dans les deux ports de Brest et de La Pallice, à partir de la deuxième quinzaine du mois d'août 1916. La traversée n'avait cette fois duré qu'une dizaine de jours.

33_ S.H.A.T., 7N 390, télégramme

du 18/08/1916.

30

L'arrivée de ces troupes est loin de passer inaperçue dans le tourbillon de la guerre. A Marseille, où les premiers soldats posent le pied, la population descend en masse voir et admirer les représentants de l'armée impériale dont la presse vante les hauts faits et la valeur. En Russie, cette présence est également l'occasion pour le gouvernement d'activer une vaste propagande sur la force de ses propres armées. Ces discours sont pourtant de courte durée. Déjà, une mutinerie éclate en août, dans une des unités destinées au front de Salonique. Lorsque les troupes de la 3ème brigade débarquent à leur tour, la fièvre est retombée, et les soldats de la 1ère brigade se préparent à monter pour mourir en première ligne.

Marseille impériale

et Paris aux couleurs

de la Russie

Le 18 avril 1916, Joffre annonce l'arrivée des Russes en France dans son ordre du jour aux Armées: "Notre fidèle alliée, la Russie, dont les armées combattent si vaillamment contre l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie a voulu donner à la France, un gage nouveau de son amitié, une preuve plus éclatante encore de son dévouement à la cause commune. Des soldats russes, choisis parmi les plus braves et commandés par les officiers les plus réputés viennent combattre dans nos rangs. Vous les accueillerez comme des frères,. vous leur montrerez quelle chaude sympathie vous réservez à ceux qui ont quitté leur patrie pour venir lutter à nos côtés. Au nom de l'Armée Française, je souhaite la bienvenue aux officiers, sous-officiers et soldats des troupes russes débarquées en France. Je m'incline devant leurs drapeaux, sur lesquels s'inscriront bientôt les noms glorieux des communes victoires". 34 Ce texte donne le ton de la propagande menée par l'étatmajor et la presse dans les semaines qui suivent. Les troupes devaient être acheminées directement vers les cantonnements permanents du camp de Mailly, mais, "pour donner satisfaction au
34_ S.H.A.T., 16N 3015, ordre du jour du 18/04/1916. 3 1

désir

de la municipalité

de Marseille

de pouvoir montrer les Russes

à la population", le vieux-port et les rues de la ville allaient résonner pendant plusieurs jours du bruit de bottes des soldats du tsar.35 De l'avis unanime des Français et des Russes présents dans la ville en ce mois d'avril, le défilé des troupes est un véritable triomphe, dans un débordement d'ovations et de manifestations de JOIe. "La chaleur et l'enthousiasme avec lesquels les Français nous accueillirent sur leur sol, écrit Rodion Malinovski qui était alors mitrailleur du 2ème régiment de la 1ère brigade, furent inoubliables. La foule des Marseillais remplissait le port et les rues avoisinantes. Nous les soldats russes, nous nous tenions sur les ponts des navires. Les sons d'un orchestre militaire et les acclamations des milliers de personnes se confondaient avec les hourras lancés des bateaux".36 Après les premières clameurs autour des navires, les hommes reçoivent un accueil plus chaleureux encore dans les rues de la ville le lendemain. Venant du camp Mirabeau par la route du littoral, les unités empruntent les grandes artères de la cité phocéenne: le cours Belsunce, la rue de Rome, la Place et la rue Saint-Ferréol, la Canebière et la rue de la République. "Tout le long de Marseille, explique G. Zamotine, des fleurs qui tombaient, on dirait que c'est la neige tellement y en avait", "des femmes russes résidant en France (haute-bourgeoisie) nous accueillent et nous distribuent des friandises de toutes sortes"37. Vladimir Rychlinski évoque à ce propos la "marche triomphale" des Russes dans les rues de Marseille: "Nous sommes submergés, écrit-il, de fleurs qui tombent en pluie sur nous (...). Il s'agissait d'unités privilégiées "impériales".38 Henri Barbusse résume avec ironie cet épisode:

35_ S.H.A.T., 7N 795, rapport du général Coquet du 21/04/1916. 36_ MALINOVSKI (Rodion), magazine France-URSS, 1964,p 9. 37_ZAMOTINE (Georges), entretien et témoignage. 38_ RYCHLINSKI (Vladimir), "Mes souvenirs ..."(B.D.I.C.). 32

"Les troupes débarquent en grande pompe dans le paradis de France: ovations, hymnes, Marseillaise à gorge déployée. Foule frénétique. On a donné aux soldats des cigarettes et du chocolat, et des femmes, patriotes et excitées, embrassent les plus beaux".39 Les soldats, durement éprouvés par leur long périple, retournent rapidement après leur défilé au camp Mirabeau où l'état-major a établi un cantonnement provisoire. Nombreux sont les Marseillais à venir échanger quelques paroles ou un peu de tabac avec les troupes. Le Petit-Marseillais, qui consacre de nombreux articles aux Russes au «Ours de ces journées, croit voir un puissant symbole dans la rédnion de ces hommes sous les oliviers: "Mais n'était-ce pas encore un symbole et un présage que cette parade d,.ne élite de guerriers aux visages mâles sous les rameaux argentés de l'arbre de la paix, le symbole et le présage de la paix victorieuse qu'ils viennent nous aider à conquérir?" 40 Le colonel Ignatiev, qui était venu assister au débarquement de la 1ère brigade en sa qualité d'attaché militaire de la Russie, donne dans ses mémoires q~elques précisions sur le comportement des officiers dans ce camp. Dès le premier soir, l'installation de la troupe faite, les officiers se rendirent en effet en ville, délaissant totalement la préparation du repas. La distribution de vivres fut effectuée par une seule cuisine roulante, et, à vingt-deux heures, tIles hommes restaient encore le ventre creux".41 Dans les jours suivants, l'ensemble de la presse, régionale et nationale entonna les trompettes de l'alliance franco-russe et transforma l'arrivée du corps expéditionnaire en un événement de portée historique "ayant déjà marqué le monde", comme l'écrit le Lieutenant-colonel Rousset. La plupart des quotidiens retiennent le caractère exceptionnel de cette arrivée, et "l'émotion" des témoins. Un rédacteur du Petit-Journal a même "surpris plus d'un officier mordillant ses moustaches".

39

40_ Le Petit-Marseillais, N° du 27/04/1916. 41_ IGNATIEV (Alexis), Cinquante ans dans le rang, T 2, 33

- BARBUSSE

(Henri), op.cit, p 96.

P 269.

Mais la presse souligne également la valeur des troupes envoyées par le tsar. Il s'agit, comme l'écrit l'Illustration, d'un "réservoir de fer", de "Grand-Russiens, sveltes et vigoureux, au regard d'eau claire", "Petit-Russiens, trapus et vifs, à la physionomie éveillée et rieuse" (Le Petit-Marseillais). Le PetitJournal évoque une "phalange d'élite prise dans les meilleurs régiments ". Pour tous ces plumitifs les unités russes se caractérisent par leur cohésion, la foi et l'obéissance servile des hommes. Le général Verroux, ne tarit pas d'éloges sur "l'école" russe qui développe les "qualités si précieuses chez un soldat": "un dévouement sans limites, une obéissance aveugle, une patience inlassable: fidélité au tsar qui représente Dieu, fidélité au chef qui représente le tsar, fidélité à la consigne qui est la parole du tsar".42 De nombreuses interviews du général Lokhvitski, commandant de la 1ère brigade, s'étalent à la "Une" des journaux. E.de Feuquières écrit: "le général me conte comme1Jt il a dû parcourir presque toute la Russie pour opérer lui-même le recrutement de ses hommes. Il voulait une élite. Il l'a obtenue" .43 Innombrables sont également les commentaires sur les effectifs futurs des brigades et le "réservoir humain" inépuisable de la Russie. "le nombre des soldats russes débarqués quel est-il ?, interroge l'Illustration. Il sera ce qu'exigeront nos besoins".44 La presse socialiste est tout aussi enthousiaste. Raymond Figeac, dans L'Humanité, prétend par exemple voir dans ce débarquement la manifestation de "la solidarité des Alliés pour obtenir le triomphe définitif de la cause du droit et de la paix". La Victoire de Gustave Hervé estime que ce "précieux renfort" a travaillé à "resserrer pour des siècles les liens d'amitié qui unissaient
notre peuple au peuple ami et allié"
.45

Cette fièvre ne s'arrête pas aux frontières de l'Hexagone. L'arrivée des Russes apparaît dans la presse étrangère dévouée à l'Entente comme une opération militaire décisive et d'une haute portée politique. En Russie, l'autocratie a très vite compris le profit qu'elle peut tirer de la publicité faite à l'événement. La presque totalité des grands journaux, de tendance monarchiste ou libérale, avaient d'ailleurs leur correspondant en France depuis 1914. C'est
42_ L'Oeuvre, N° du 23/04/1916. 43_ Le Petit Parisien, N° du 22/04/1916. 44_ L'Illustration, N° du 29/04/1916. 45_ La Victoire, N° du 21/04/1916. 34

ainsi qu'Ilya Ehrenbourg était devenu l'un des trois collaborateurs du journal à grand tirage Birzevye vedomasti (les Nouvelles de la Bourse). Mais la population qui souffrait de la guerre, au front et de plus en plus à l'arrière, avait perdu toute confiance dans les harangues patriotiques du pouvoir. Dès l'été 1916, le général Lavergne, attaché militaire français, tient donc pour certain que "l'opinion russe" est dans son ensemble "hostile" à tout départ supplémentaire de troupes ''pour servir en France", et précise que "l'intérieur surtout répugne à cette idée".46 La propagande du tsar n'allait pas tarder à se retourner contre ses zélés défenseurs. Pendant que la presse jubile, les troupes quittent Marseille à partir du 23 avril pour Mailly en cinq convois échelonnés. Le gouvernement français se devait de compenser la faiblesse numérique des contingents russes par les bienfaits de la propagande. Et pour parachever cette oeuvre de mystification, il décide que plusieurs unités paraderont à Paris à l'occasion des fêtes du 14 juillet 1916. Mais la période des "honneurs et des flonflons" s'achevait pour chaque soldat sur les pavés de la capitale.

Août

1916, une mutinerie

exemplaire

Le 15 août 1916, vers 21 heures, le lieutenant-colonel Krause, commandant d'un détachement russe destiné à l'Armée d'Orient, est trouvé mort au camp d'Aygalades près de Marseille. Il vient d'être tué par ses propres hommes. La première des brigades russes destinées au front oriental avait débarqué à Brest en juillet 1916, avant de traverser le territoire pour une courte escale à Marseille. Les soldats de cette unité avaient déjà exprimé, au cours de la traversée d'Arkhangelsk en France une certaine méfiance à l'égard de leur chef 47. Mais c'est surtout au moment du débarquement que les relations s'envenimèrent entre la troupe et les officiers. Les soldats avaient été en effet strictement cantonnés dans leur camp et "les autorités militaires russes refusaient formellement aux soldats d'aller se promener en ville pendant les heures de liberté" 48. Les officiers
46_ M.A.E., 1914-1918, Vol. 764, rapport du 13/07/1916. 47_ S.H.A.T., 7N 391, rapport d'enquête du 16/08/1917. 48_Lettre aux abonnés de la Vie Ouvrière, décembre 1916. 35

s'étaient empressés de déserter leurs obligations les plus élémentaires à l'égard de la troupe, pour se précipiter en ville et se pavaner dans les cafés et les maisons closes de Marseille. Les hommes, qui voyaient sortir les troupes anglaises et noires, ressentirent très douloureusement ce "régime spécial" qui leur était imposé. Le 15 août, les soldats manifestèrent une première fois collectivement pour protester contre cette situation. Si l'on suit le compte-rendu des événements publié par le journal socialiste suisse La Sentinelle, le lieutenant-colonel Krause, averti, aécourut alors sur le pont, et "crut régler l'affaire en administrant un coup de poing à un soldat choisi pf!-rmi les manifestants. Celuici riposta tandis que ses camarades bombardaient le colonel ,avec tous le~ objets qui leur tombaient sous la main", réglant ainsi leur compte envers l'encadrement sur la personne du colone1.49 Le colonel Ignatiev, attaché militair~ de Russie, se rendit sur les lieux dès l'annonce du meurtre. Il s'adressa aux soldats et leur lança un ultimatum exigeant leur complète soumission. Le soir même, il procéda aux premières arrestations. Il promit de fusiller les "meneurs" à Mailly pour "démontrer à (l')ensemble (des) troupes (le) plein pouvoir (des) autorités en France "50 Avant la fin . du mois d'août, sept hommes furent passés par les armes. La première révolte des soldats russes sur le sol français prenait fin. Les hommes quittèrent le camp de Mailly et embarquèrent à destination de Salonique. Les autorités françaises décidèrent d'abréger le séjour à venir des troupes à Marseille. Mais cette mutinerie connut un épilogue qui nous éclaire sur les véritables enjeux de cet assassinat: deux mois après ces événements, Léon Trotsky était expulsé de France. L'enquête avait permis en effet au gouvernement de "démontrer" que tous les soldats inculpés dans le meurtre étaient en possession du journal Naché Slovo (Notre Parole), journal dont il était l'un des animateurs et qui paraissait pourtant en toute légalité parsemé des blancs de la censure. Les exemplaires avaient tout simplement été distribués à la troupe par un agent de la police tsariste. Trotsky écrit à propos de cet épisode: "Les agents de la diplomatie tsariste devaient démontrer au gouvernement Poincaré-Briand que, si la France désirait avoir l'aide des troupes russes, elle devait en terminer au
49_ La Sentinelle, N° du 11/10/1916. 50_ M.A.E., Vol. 764, télégramme du 17/08/~916. 36

plus vite avec le nid des révolutionnaires russes. Il fallut, il est vrai, sacrifier un colonel! Mais cela ne fait-il pas partie des sacrifices indispensables à toute entreprise? En tout cas le but fut atteint".51 Les autorités russes saisirent en effet immédiatement l'occasion pour tenter de porter un coup mortel aux journaux socialistes de l'émigration publiés à Paris. L'arrivée du corps expéditionnaire avait rendu. cette presse insupportable aux yeux de la diplomatie tsariste. Nache Slovo avait été en particulier le seul journal a publier des articles conséquents sur la conférence de Zimmerwald 52. En août 1915, le journal, dont le but était" l a reconstitution de l'Internationale au moyen de la lutte révolutionnaire du prolétariat de tous les pays contre la Guerre, contre l'impérialisme et contre les bases de la société capitaliste", était parvenu également à publier à Genève une brochure relative à l'exécution par l'armée française de soldats d'origines russes engagés volontairement en 1914. Depuis le printemps 1916 les rapports alarmistes de l'Okhrana sur la presse russe de Paris s'étaient multipliés. Le 14 août, veille de la mort du colonel Krause, le chef de la mission russe écrivait de Nache Slovo : "La présence de troupes russes rend particulièrement délicate la question de la publication de pareilles tendances qui pourraient circuler parmi les soldats. Et cette publication ne peut que préoccuper très vivement, et à juste titre, ceux qui ont le devoir de veiller au maintien de la discipline et du moral des troupes, des traditions et à la mentalité nationales qui sont indispensables à l'esprit de corps et à l'esprit de cohésion dans l'accomplissement de la grande tâche qui leur est dévolue".53 Dès la déclaration de guerre, des "mesures spéciales" avaient été prises à l'encontre de cette presse. Au lendemain de la mort du colonel Krause, l'attaché militaire russe fit savoir cette fois
51_ TROTSKY (Léon), La Guerre et la Révolution, T 1, 229. P

52_ Outre Trotsky et Antonov Ovseenko, le journal comptait notamment parmi ses collaborateurs parisiens Lunacharski, Manuilskl, D.B Riazanov, et, à l'étranger, Kollontaï, Radek, Tchitchérine et K. Rakovski. 53_ S.H.A.T., 5N 396, lettre du 14/08/1916.

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que les envois de troupes en France ''pourraient éventuellement être subordonnés aux mesures prises à l'égard des journaux russes".54 Les agents de l'autocratie avaient permis aux services secrets tsaristes d'orchestrer à Marseille une provocation qui fut le prétexte à l'expulsion de Trotsky et à l'interdiction d'un journal socialiste qui ne semait point "l'illusion ni le mensonge", et pouvait, "selon la parole inoubliable de Monsieur Renaudel, donner le "cafard" aux soldats russes et les pousser dans la voie dangereuse de la
réflexion".
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Mais cette mutinerie montre aussi combien était fragile la cohésion des troupes envoyées par le tsar. Lobanov-Rostovski décrit également dans ses mémoires, un mouvement de désobéissance survenu à la même période au sein d'une unité d'artilleurs destinée à Salonique, au cours duquel un officier français ne parvint à faire embarquer les hommes qu'après avoir fait disposer des mitrailleuses face à la troupe.56 Les "meneurs" passés par les armes, l' "instruction" des soldats pouvait commencer.

L'instruction

des troupes au camp de Mailly

L'été 1916 est pour les membres du corps expéditionnaire une période d'intense préparation au combat. A leur arrivée à Marseille et à Brest, les unités avaient reçu leur armement. Chaque soldat avait été pourvu d'un casque de couleur brune, portant l'emblème de l'aigle russe bicéphale. Tous les régiments avaient ensuite été acheminés vers le camp militaire de Mailly, pour y suivre une instruction préparatoire aux affrontements futurs. Les locaux du camp de Mailly, situés en retrait du front à une trentaine de kilomètres au sud de Châlons-sur-Marne, furent vivement critiqués par les solqats après leur installation. Les autorités russes firent elles-mêmes valoir qu'une partie de la troupe était logée dans les sous-sols sombres et humides des bâtiments en pierre et que les baraques en bois, abritant la majorité des hommes, n'avaient pas été aménagées pour les saisons froides57. Youri
54_ S.H.A.T., 5N 396, rapport du 18/08/1916. 55_ Extrait de la lettre adressée par Trotsky à Jules Guesde le 11/10/1916. 56_ LOBANOV-ROSTOVSKI (Prince Andrej), The grinding Mill, p 255. 57_ S.H.A.T., 17N 649, note du 4/11/1916. 38