Histoire du sport en Europe

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Saisir la spécificité de l'histoire du sport à l'échelle d'un pays suppose de pouvoir opérer des rapprochements et des comparaisons avec ce qui se produit dans d'autres nations. L'Europe constitue de ce point de vue un cadre particulièrement séduisant pour relativiser ce qui, souvent, est présenté comme original ou unique. Si le sport en France, en Angleterre, en Allemagne, au Danemark ou en Italie, prend son sens dans des histoires politiques et culturelles assurément différentes, il est pourtant tout aussi évident qu'existent certaines similitudes entre pays.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296349728
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Histoire du sport en Europe

Espaces et Temps du sport Collection dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique., il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales. Déjà parus Jérôme PRUNEAU, Les joutes languedociennes, ethnologie d'un « sport traditionnel », 2003. Laurence MUNOZ, Une histoire du sport catholique. La fédération sportive et culturelle de France. 1898-2000, 2003 Alex POYER, Les premiers temps des véloces-clubs, apparition et diffusion du cyclisme associatiffrançais entre 1867 et 1914,2003. Tony FROISSART, «sport populaire» de Seine-et-Oise, 18801939,2003. Michel HELUW AER T, Sports... sans jeunesse?, 2003. Fabien aLLIER, La maladie infantile du Parti communiste français (<< sport »), 2003. le Laurence PRUDHOMME-paN CET ,Histoire du football féminin au X¥e siècle, 2003. Jean SAINT-MARTIN, Educations physi ques françaises et exemplarités étrangères entre 1815 et 1914,2003. Michel POUSSE, Rugby, les enjeux de la métamorphose, 2002. Michel HELUW AERT, Jeunesse & sport: espérances contrariées, marginalités récupérées, 2002. Jacques DUMONT, Sport et assimilation à la Guadeloupe, 2002. Collectif: Le sport et lesfrançais pendant L'Occupation, 2 tome, 2002. Patrice GICQUEL , Un siècle de vélo au pays des Sourds, 2002. Fabien aLLIER & Henri V AU GRAND, L'intégrisme du football, 2002. Claude PIARD, Sport, éducation et société, 2002.

J ames Riordan, Arnd Krüger et Thierry Terret

Histoire du sport en Europe

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris, France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L 'Harmattan Italie Via Bava, 37 10214 Turin - Italie

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L'Harmattan, 2004

ISBN: 2-7475-5881-9 EAN: 9782747558815

Présentation
Thierry Terret

Le projet d'un ouvrage sur l'histoire du sport en Europe n'est directement lié ni à l'avènement d'une mode culturelle, ni aux effets d'une vague pression politique. TIdoit plutôt se comprendre comme le résultat de la prise de conscience d'un besoin, partagée par quelques universitaires face à des étudiants qui valorisent souvent une histoire strictement nationale des pratiques physiques. L'enjeu de ce livre est bien celui d'une mise à disposition, sous une forme relativement condensée, d'un corpus de connaissances minimales relatives à l'histoire du sport en Europe, qui permette de mettre en perspective ce que chacun maîtrise déjà de l'histoire de son propre pays, voire d'engager modestement une réflexion comparative. Le livre n'est cependant pas conçu dans le cadre d'une histoire comparée; au mieux en propose-t-il quelques pistes. Ces précisions sont importantes, car elles ont conduit à des choix éditoriaux et scientifiques. La consigne explicitement donnée à chaque auteur était en effet de rédiger un chapitre de synthèse des connaissances disponibles, plutôt que les résultats de nouvelles recherches. La tentation - légitime et assez fréquente - de commencer la lecture du livre par le chapitre relatif au pays du lecteur pourra donc conduire à une frustration, précisément parce que ces connaissances minimales sont déjà acquises. Privilégier un travail de synthèse, plutôt qu'une exploration de nouvelles sources ou que l'élaboration de nouvelles analyses suppose, par définition, de croiser ce que la littérature a déjà produit sur la question. Toute la difficulté de l'exercice repose alors sur la sélection justifiée de ces lectures et des connaissances qu'elles ont contribué à mettre à jour, en particulier quand existe, comme en Angleterre ou en Allemagne, une très longue et très volumineuse tradition historiographique sur la question, sans pour autant conduire à une revue de littérature exhaustive de type académique sur le sujet. Là encore, il a été décidé de favoriser ou suggérer un travail réaliste d'approfondissement des différents thèmes ou périodes abordés en

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limitant les bibliographies nationales explicitement utilisées pour chaque chapitre. Certaines versions, initialement riches de quelques centaines de références, ont été revues en conséquence. Les bibliographies citées sont donc généralement constituées de textes relativement faciles à consulter ou de renvois à des développements de l'auteur du chapitre, expurgés d'actes de congrès toujours problématiques à retrouver, de revues trop confidentielles et de documents trop strictement nationaux dont l'apport pourtant considérable suppose malheureusement des déplacements coûteux ou un bibliothécaire local particulièrement bien disposé. En outre, quand l'état de développement de l'historiographie nationale et internationale le permet, les textes donnés en référence sont rédigés dans une langue censée être plus accessible, les références en anglais étant par exemple privilégiées par rapport aux ouvrages en russe ou en danois. Au-delà de ces choix, il convient également de revenir sur l'objet même de l'ouvrage: l'histoire du sport en Europe. En premier lieu pour indiquer ce qu'il n'est pas: ni une histoire européenne du sport ni une histoire du sport européen. Dans le premier cas, il s'agirait de construire une histoire où seraient analysées les influences réciproques, bi- ou multilatérales, entre les nations européennes en matière de sport. Pourraient être indifféremment investigués des institutions sportives - nationales ou européennes -, des disciplines sportives (le football européen, l'athlétisme européen...) ou encore des thèmes (les politiques sportives en Europe, le sport ouvrier en Europe, le sport féminin en Europe...), toute chose ayant d'ailleurs déjà fait l'objet de quelques travaux. La manière dont le sport s'implante et se diffuse à l'échelle du continent constituerait assurément aussi un formidable projet. Dans le second cas, l'interrogation porterait sur la spécificité d'un sport européen, en obligeant à embrasser plus largement les grandes tendances mondiales afin d'identifier les facteurs originaux ayant assuré la naissance, le développement et la transformation du sport à l'échelle de l'Europe. Chacun de ces projets est en soi intéressant, tout en présentant des difficultés que Richard Holt avait, voilà quelques années déjà,

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bien identifiéesl. Le livre n'exclut d'ailleurs pas, ponctuellement, d'aborder certaines de ces questions, mais il ne les épuise pas. Tout en assumant les limites et, finalement, le paradoxe, d'une histoire européenne basée sur des histoires nationales, il a en effet été décidé de construire l'ouvrage autour des principaux développements du

sport - ses pratiques, ses pratiquants, ses politiques et ses institutions
- au sein des différentes nations européennes. Nous avons notamment accepté qu'un tel choix rende moins consistant le projet d'une analyse des influences entre pays et qu'il valorise sans doute une approche plus politique et institutionnelle au détriment d'une approche plus sociale et culturelle de l'histoire du sport. Par rapport à l'ambiguïté du concept même d'Europe (Europe géographique? politique? administrative? voire sportive si cela a un sens ?), l'un des avantages d'une juxtaposition de regards nationaux est cependant de pouvoir légitimement trancher en faveur d'une vision politique de l'Europe. Toutes les difficultés ne sont pas levées pour autant. Difficile, en effet, de traiter chacun des états européens, tant pour des contraintes éditoriales que pour le poids extrêmement différent que les histoires nationales du sport ont pu jouer au-delà de leur territoire propre, c'est-à-dire en Europe, voire dans le monde. Une histoire du sport au Luxembourg, à Monaco ou au Lichtenstein est aussi légitime qu'une histoire du sport en Belgique ou en Allemagne. Reste que, dans une perspective européenne, les grandes puissances culturelles et politiques du XIXème et du XXème siècles ont été privilégiées au regard de leur impact sur l'ensemble du continent. Pour des raisons tenant soit à la disponibilité des auteurs, soit à de fortes convergences entre certains développements nationaux, soit au faible volume de l'historiographie du sport dans certains pays rendant difficile une véritable "synthèse", toutes les nations ne sont
1 R. Holt, Towards a General History of Modern European Sport, in A. Krüger & A. Teja (eds.), La Comune Eredità della Sport in Europa, Roma, CONI, 1997. L'auteur y envisage l'intérêt et les limites d'une histoire du sport en Europe selon qu'eUe relève d'une approche par sport, par nation, par période ou par thème. Evoquant la seconde proposition, il rappelle le travail compilatoire de H. Ueberhost, (Geschichte der Leibesuebungen, Berlin, Bartel & Wenitz, 1972-1989, 6 vo1.), et estime qu'à l'avenir, le travail d'une équipe d'experts couvrant chaque pays donnerait sans doute un résultat plus intéressant (p. 32). Le présent ouvrage répond à ce souhait.

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cependant pas abordées. En assurant la direction de cette édition française, j'ai en outre été amené à proposer plusieurs transformations par rapport à la première version anglaise de cet ouvrage, dirigée par Arnd Krüger et Jim Riordan2. En accord avec eux, l'Ecosse a ainsi été abandonnée en raison des nombreux et inévitables recoupements avec le chapitre relatif à l'Angleterre et au Pays de Galles. La Belgique a en revanche été ajoutée. Les pays d'Europe de l'Est restent abordés de manière globale, au côté de l'Espagne, de l'Allemagne, de la France, de l'Italie et du Danemark. Parmi les pays dont l'analyse de la tradition sportive aurait manifestement constitué un apport intéressant, on regrettera l'absence de la Scandinavie, du Portugal, de la Suisse et de la Grèce. Sur la première, des textes en français n'existent pas; en revanche, de très nombreux ouvrages et articles peuvent être trouvés en anglais, aussi bien pour la Suède que pour la Norvège ou la Finlande3. L'histoire du sport au Portugal, en dehors des approches plus anthropologiques de Manuela Hasse, n'en est qu'à ses balbutiements. En ce qui concerne la Suisse, un récent livre dirigé par Christophe Jaccoud, Laurent Tissot et Yves Pedrazzini4 donnera un aperçu relativement large aux lecteurs francophones intéressés. Enfin, une histoire du sport en Grèce a été également publiée depuis peu en français5 qui permet, en dépit de la période traitée, d'avoir une assez bonne vision de l'essor des sports modernes dans cette partie de l'Europe. Les différents chapitres qui constituent cette histoire du sport en Europe ont initialement été rédigés soit directement en anglais, soit dans la langue des auteurs. En assurant leur traduction en français, j'ai utilisé le support de la version anglaise, tout en retournant à la version
2 La version originale a été publiée en février 2003: Jim Riordan and Arnd Krüger (Eds), Europe Cultures in Sport. Examining the nations and regions, Bristol (UK) & Portland, OR (USA), Intellect Books, 2003. 3 Parmi les ouvrages récents les plus accessibles, l'un de ceux dont les problématiques sont les plus ouvertes est: Henrik Meinander & James A. Mangan (eds), The Nordic World, London, Franck Cass, 1998. 4 Christophe Jaccoud, Laurent Tissot et Yves Pedrazzini (sous la dire de), Sports en Suisse. Traditions, transitions et transformations, Lausanne, Antipodes, 2000. S Christina Koulouri, Le sport et la société bourgeoise. Les associations sportives en Crèce (1870-1922), Paris, L'Harmattan, 2000.

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originale en cas de doute. Les traductions ont été ensuite revues par chaque auteur. Dans ce processus, j'ai généralement choisi de conserver les noms originaux des nombreuses institutions nationales auxquelles il est fait référence, tout en précisant, quand cela s-'avérait utile, leur signification en français. Les sigles sont également maintenus dans leur version nationale. La Fédération danoise de tir, formule effectivement utilisée ici, apparaîtra par exemple sous le sigle de DDS (De Danske Skytteforeninger) et non de FDT, une fois précisé de quoi il s'agit. L' histoire du sport doit s'émanciper des seules approches locales pour éventuellement mieux y revenir. Même enracinée dans les transformations propres à un pays, elle ne peut que bénéficier d'une connaissance élargie des contextes géopolitiques, socioculturels ou économiques qui pèsent sur les processus en jeu au-delà des frontières. L'affirmation - trop souvent rapide - d'une spécificité nationale est à ce prix: cet ouvrage en est une démonstration.

Il

Introduction
James Riord,an et Arnd Krüger

Le sport moderne et la gymnastique trouvent leurs origines en Europe au cours des deux derniers siècles. Les sports de compétition comme le football, le rugby, l'athlétisme, apparaissent au dixneuvième siècle comme l'un des domaines réservés de la nouvelle classe née de l'industrialisation et de l'urbanisation. lis constituent une innovation sociale, alors confinée au sein d'une même classe et dans des frontières strictement nationales; pour l'essentiel, ils excluent en effet les ouvriers, les femmes et certaines minorités ethniques, telles que les Juifs ou les gitans. Fondamentalement, ils relèvent alors de l'initiative privée et ne sont aucunement associés à l'Etat ou au développement de politiques nationales, même dans le cadre des politiques étrangères. Tel n'est pas le cas de la gymnastique. Dans la lignée de Jahn en Allemagne, Nachtegall au Danemark, Ling en Suède, Lesgaft en Russie, diverses écoles d'exercices physiques se développent au contraire comme autant d'instruments pédagogiques, politiques et militaires au service de la construction des identités nationales. Et chacun est touché, homme ou femme, propriétaire terrien ou paysan, industriel ou ouvrier. Discipliner le corps de l'individu au profit de la nation constitue bien une forme d'acculturation comparable à celle qui consiste alors à apprendre à tous le même langage à l'échelle d'un pays. Dans la plus grande partie de l'Europe, les tenants du sport et de la gymnastique se sont opposés, les uns et les autres refusant mutuellement de se reconnaître ou de s'accepter. Au tournant du siècle, et notamment après la Première guerre mondiale, le sport de compétition commence toutefois à s'imposer. Ce processus bénéficie de la mise en place de nouvelles rencontres internationales, en particulier avec les Jeux olympiques modernes, relancés à Athènes en 1896 grâce aux efforts déployés par un aristocrate français, le baron Pierre de Coubertin. Le sport et le spectacle sportif se diffusent alors rapidement en Ellrope et, au-delà, vers le reste du monde. 13

A mesure que les compétitions internationales se développent, les états commencent à prendre conscience des retombées politiques potentielles de la victoire sportive. Avec la montée en puissance des régimes totalitaires (communisme soviétique après 1917, fascisme italien après 1922, nazisme allemand après 1933, fascisme espagnol après 1936, socialisme des pays d'Europe de l'Est après 1945), les structures privées (clubs, associations) de ces pays cèdent devant les orientations imposées par l'Etat. Le sport se voit alors doté d'un très fort statut politique. Mais son internationalisation et sa politisation croissante le conduisent inévitablement à recouper d'autres dimensions telles que la religion, les classes sociales, le genre ou la race. En certains cas, cela peut même provoquer des points de rupture sensibles dans le mouvement d'ensemble, quand certains groupes ne pratiquent plus qu'entre eux. Et l'on pense par exemple au mouvement sportif ouvrier, socialiste et communiste, qui développe ses propres associations et olympiades. Dans la seconde partie du vingtième siècle, les relations se dégradent entre, d'une part, les tenants d'un sport d'élite amateur et réservé à quelques privilégiés masculins et nantis et, d'autre part, les défenseurs d'un sport plus spectaculaire et commercial, ouvert aux classes moyennes aussi bien qu'aux ouvriers et aux femmes. Après le second conflit mondial, la politisation du sport s'accentue. La guerre froide entre états capitalistes et communistes renforce alors l'utilisation des victoires du stade comme le symbole d'une supériorité politique. Au même moment, les groupes traditionnellement déshérités noirs, femmes, handicapés, homosexuels - se mettent à lutter pour une meilleure reconnaissance, voire tout simplement pour leur intégration. Ces diverses transformations se retrouvent à des degrés divers dans chaque nation européenne. Encore chacune d'elles possède-t-elle aussi sa propre spécificité et traduit les concepts de "sport" et de "gymnastique" de manière différente. Ainsi, le sport français porte encore les traces de la Révolution de 1789, de l'éducation philosophique de Rousseau et des nobles aspirations de Coubertin. L'histoire récente de l'Allemagne ne peut être coupée de l'héritage de la gymnastique de Jahn (au service de la régénération nationale à la suite de l'occupation napoléonienne), des conséquences du contrôle des Nazis sur le système sportif, de celles de la division du pays en 14

deux entités distinctes, l'Ouest capitaliste faisant face à l'Est communiste, et bien sûr de la réunification qui a suivi. Tout au fond de l'Europe géographique, la Russie, avec une douzaine d'états frontaliers aussi bien aux temps du Tsar que de l'Empire soviétique, a toujours étroitement associé le sport, l'Etat et l'Armée. L'Italie également: la moitié de ses champions olympiques aux Jeux d'été d'Atlanta en 1994 appartiennent aux forces armées alors que son très puissant comité national olympique maintient le sport à distance du gouvernement. Par ailleurs, chaque nation européenne est en droit de définir le sport à sa manière. L'Allemagne pourrait y inclure le naturisme et les échecs, l'Espagne la corrida, l'Angleterre le cricket et le croquet, la France la poésie et les chansons, la Russie les défilés paramilitaires, l'Italie la chasse et la boccia. Nous ne réduisons pas le "sport" ou la "gymnastique" à une définition unique et culturellement spécifique. Reste que "l'Europénisation" et la mondialis:ation du sport contribuent à modifier ses significations et à lui adjoindre sans cesse de nouvelles activités, comme le roller in-line, l'aérobic ou la natation synchronisée. L'Europe est un continent toujours en mouvement. Ses presque 700 millions d'habitants résident dans plus de quarante pays très différents par la taille et allant de la Russie avec ses 130 millions d'habitants, à l'Allemagne et ses 80 millions d'habitants, jusqu'à l'Estonie (1,5 millions d'habitants) et l'Islande (250 000 habitants). Ce livre ne couvre qu'une dizaine d'entre eux, ainsi que l'espace géopolitique flou de ce qui relevait de l'Europe de l'Est: Albanie, Allemagne de l'Est, Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie et Yougoslavie. La période considérée varie avec les différentes conditions d'émergence du sport moderne et de la gymnastique. La France nous ramène en 1789, l'Allemagne au milieu du dix-neuvième siècle, de même que le Danemark, lorsque émergent les premières sociétés de gymnastique. Le cas de l'Angleterre et du Pays de Galles est traité à partir de l'époque critique de la Révolution industrielle des années 1870, celui de l'Espagne à partir de la fin du dix-neuvième siècle, celui de la Russie après la révolution communiste de 1917. Pour l'Italie, le choix est celui du début du dix-neuvième siècle quand l'éducation physique militaire commence à se développer.

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Les auteurs sont au nombre de douze: deux Allemands, deux Italiens, deux Anglais, une Danoise, un Canadien, un Français, deux Belges et une Espagnole. Leur intention est de fournir un aperçu du développement original du sport dans la société européenne et, simultanément, de mettre à jour les processus historiques responsables des formes qu'il a prises lors de ces deux cent dernières années.

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Angleterre et Pays de Galles
Marc Keech

En Angleterre et au Pays de Galles, l'historiographie du sport s'est récemment intéressée à deux questions importantes. La première concerne l'émergence du sport dans des formes modernes identifiables, dans le contexte social, économique, politique et culturel de la société du dix-huitième et du dix-neuvième siècles. La seconde, encore plus récente, porte sur les développements plus contemporains du sport après la Seconde guerre mondiale. Les niveaux d'intervention croissants de l'Etat se combinent alors et s'opposent aux anciennes idéologies qui ont façonné le sport en Angleterre et au Pays de Galles: l'amateurisme, l'Etat-providence et le mercantilisme. Cette contribution examine ces différents thèmes à partir de quatre périodes clé. La première, de 1870 à 1914, envisage les conséquences des processus d'urbanisation et d'industrialisation sur l'apparition de ce qui est devenu les sports "modernes". La seconde, de 1914 à 1945, explore les effets de la paupérisation observée pendant l'entre-deuxguerres ainsi que le développement du sport comme spectacle. De 1945 à 1970, la permanence des pratiques sportives contraste avec la reconnaissance croissante des valeurs professionnelles et commerciales du sport. Depuis 1970, enfin, l'évolution du sport en Angleterre et au Pays de Galles peut être caractérisée par le débat entre un sport "pour tous" et un sport "pour quelques-uns". TIest en outre reconnu que le sport est essentiellement un territoire masculin, n'acceptant que depuis peu de servir aussi la cause des femmes. De nombreux textes se sont centrés sur l'histoire du sport en Grande-Bretagnel en intégrant souvent des éléments relatifs à l'Ecosse et à l'Irlande du Nord. La constitution originale du Royaume1 Voir Tony Mason, Sport in Britain: A Social History, Cambridge, Cambridge University Press, 1989 ; Derek Birley, Land of Sport and Glory: Sport and British Society, 1887-1910, Manchester, Manchester University Press, 1993 ; Richard Holt, Sport and the British. A Modern History, Oxford, Clerendon Press, 1989.

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Uni a été historiquement dominée par les Anglais, qui bénéficiaient d'une population plus importante et de ressources significativement plus abondantes. Jusqu'en 1922, ce sont eux qui dirigent la totalité de l'Irlande ainsi que l'Ecosse et le Pays de Galles, d'où la substitution parfois rapide des termes "anglais" et "britannique" qui reflète simplement la distribution des pouvoirs à l'intérieur de l'Etat. La décentralisation n'a entraîné que très récemment la mise en place d'une assemblée galloise dotée de compétences sur la répartition des ressources. Il est donc important de comprendre que les changements politiques, économiques et culturels propres à l'Angleterre ont souvent été reproduits au Pays de Galles, de même que de nombreuses orientations prises par le sport ont suivi une voie similaire. De l'ancien au nouveau: 1870-1914 Loisirs, jeux populaires et activités physiques médiévales puisent une bonne partie de leurs origines dans l'héritage de l'occupation romaine en Grande-Bretagne. Au fil du temps, ces pratiques sont intégrées par les élites et façonnées par les identités locales. Nombreuses sont celles qui s'appuient sur le pari. C'est le cas, par exemple, des combats de chiens ou de coqs, alors que les catégories sociales aisées peuvent développer des sports de grands espaces tels que la chasse ou le tir. Dans les années 1870, la GrandeBretagne est la nation la plus industrialisée au monde. Ses usines sont situées dans des villes désormais reliées par un efficace réseau de transports et de communications. Jusqu'alors, le sport n'est pourtant pas un loisir de masse; ses origines en Angleterre et au Pays de Galles demeurent fondamentalement enracinées dans le système éducatif de l'élite du dix-neuvième siècle. Plusieurs caractéristiques du sport moderne en Angleterre et au Pays de Galles s'expliquent par le développement remarquable de l'éducation physique dans les public schools2 si l'on en croit les excellentes analyses de Mangan3. Pendant la seconde partie du dix2 Rappelons que les public schools sont des institutions privées en Grande-Bretagne. N.d.t. 3 James A. Mangan, Athleticism in the Victorian and Edwardian Public School, ,C,ambridge,Cambridge University Press, 1981.

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neuvième siècle, les public schools institutionnalisent deux principes que l'on considère alors comme essentiels. D'une part, une orientation est prise en faveur des jeux collectifs de compétition, à, partir de l'idée que ces activités reposent sur une base éthique et amènent à jouer pour les autres et non seulement pour soi-même. D'autre part, on estime que les valeurs morales de l'éducation physique peuvent être transférées au-delà des terrains de jeu. De telles idéologies reflètent d'une certaine manière les conceptions du philosophe français Jean-Jacques Rousseau tout en s'appuyant aussi partiellement sur les développements inédits des gymnastiques en France et dans le reste de l'Europe. Comme Jennifer Hargreaves4 le relève, des valeurs identiques sont attribuées à l'exercice dans le cadre de collèges novateurs pour jeunes filles. Dès 1905, le collège de Darford met ainsi en place le premier cours théorique et pratique d'éducation physique. A cette époque, les filles des classes moyennes et, en partie, des classes ouvrières, bénéficient d'une expérience en matière d'activités physiques grâce à leur passage à l'école. Les idées et les conceptions rattachées à la gymnastique, aux jeux, à l'athlétisme, à la natation et à la danse ont alors un effet décisif sur la perception que les femmes ont de leur corps. Le développement du sport féminin devient inextricablement et fondamentalement associé à l'essor des femmes professeurs d'éducation physiques. La capacité de l'éducation physique à transmettre des valeurs rnorales comme la justice ou la décence à travers l'acceptation des règles du jeu a souvent été questionnée, mais l'adhésion des catégories sociales supérieures à ces valeurs, fixée lors du passage dans les public schools, s'est maintenue tout au long du vingtième siècle. En 1906, l'éducation physique et certaines activités sportives commencent à être intégrées dans les programmes scolaires publics. Leur statut et l'importance qu'on leur accorde s'illustrent toutefois plus particulièrement dans les public schools par le nombre de compétitions organisées. Ainsi que Holt l'écrit, "Pour être comprises, la véritable importance des jeux et leur fonction sociale distinctive
4 Jennifer Hargreaves, Sporting Females. Critical Issues in the History and Sociology o/Women's Sports, London, Routledge, 1994, p. 78. 5 Idem, pp. 86-7.

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doivent prendre en compte la nature fluctuante des relations entre les classes moyennes et favorisées, ainsi qu'au sein de chacune d'elles dans la Grande-Bretagne du dix-neuvième siècle dans son ensemble"6. A la fin du dix-neuvième siècle, la Grande-Bretagne possède en effet une élite remarquablement homogène dont la cohésion est assurée à un haut degré par une éducation commune, une même manière d'être et un système de valeurs identique7. Bénéficiant de la présence d'industries manufacturières, les villes et les cités se développent alors rapidement. Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, leurs paysages sont dominés par de grandes usines et des rues bondées. De larges bandes de population migrent alors vers les villes, les communautés rurales étant anéanties par la faillite du système de mise en commun des terrains. La mise en place d'activités récréatives raisonnées repose sur une conception qui fait du sport une éducation morale. Souvent promue par des organisations éducatives et humanitaires, cette idée traduit une vision de la société dans laquelle apparaissent l'ambition d'une croissance de la productivité industrielle et un souci de cohésion sociale. Plusieurs activités font dès lors l'objet d'une appropriation par les classes ouvrières. Comme Horne et colI. l'indiquent, "la société en mutation était orchestrée par les interrelations entre différentes sphères comme le travail, la famille C...). Elle tendait vers l'individualisme C...) et valorisait la discipline laborieuse plutôt que les relations sociales au sein de la communauté"8. Mais John Hargreaves conclut que le mouvement du loisir raisonné dont le but est de développer, éduquer et parfaire la culture populaire des masses, n'a pas engendré de transformations culturelles majeures dans la mesure où de tels changements nécessitent plus de temps pour se manifester que dans le cas d'une migration de population9. Pendant une bonne partie du dix-neuvième siècle, les pubs permettent la pratique de nombreuses activités de loisir, dont le sport.
6 Richard Holt, Sport and the British. A Modern History, Oxford, Clerendon Press, 1989, p. 95. 7 Briggs, 1965, pp. 152-J~ cité par R. Holt, Sport and the British, op. cit. 8 J. Horne, A. Tomlinson & G. Whannel, Understanding Sport, London, E&FN Spon, 1999. p. 2. 9 John Hargreaves, Sport, Power and Culture, Cambridge, Polity Press, 1986.

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Pour Holt, ils constituent, avec les ruelles, le lieu des apprentissages sportifs "à l'ombre des usines"lo. L'auteur relève aussi que ce type d'espace consacre les origines de la forte relation entre sport et alcool en Angleterre et au Pays de Galles, où se retrouver au pub local après l'entraînement est une habitude. Quant aux boxeurs et aux footballeurs, ils considèrent alors volontiers le commerce de l'alcool comme une activité permettant d'occuper leur retraite. En Angleterre et aux Pays de Galles, les sports modernes émergent comme le produit culturel d'une société rapidement industrialisée qui subit des changements sans précédent. Que ces transformations suscitent l'apparition de diverses pratiques sportives n'est pourtant pas toujours évident. Le temps nécessaire varie ainsi d'une activité à une autre. Bien que l'on ne puisse simplement affirmer que le sport, ou plutôt les sports, sont le pur reflet des caractéristiques de la société, il est incontestable qu'ils sont le résultat de relations sociales élaborées dans un contexte de mutation sociétale. Néanmoins, leur développement à cette époque est d'abord marqué par les conflits qui opposent la compétition et l'exercice raisonné, sur fond d'émergence de pratiques professionnelles. Ces conflits jouent en effet un rôle premier dans l'évolution de nombreux sports modernes et leur étude est souvent décisive pour comprendre leur naIssance. L'apparition du sport dans les villes est intimement liée à l'expansion des zones urbaines. En 1881, les trois-quarts de la population vivent en ville ou dans des limites proches. Le chiffre ne cesse d'ailleurs d'augmenter et, en 1901, les cités anglaises et galloises cumulent 33 des 41 millions d'habitants que comptent les deux pays. Le raccourcissement de la semaine de travail, avec les filatures de coton mises dans l'obligation de fermer à 14 heures le samedi, s'ajoute alors à une nouvelle législation telle que la loi sur les vacances pour les banques qui débouche sur les premiers congés. Dès lors, en Angleterre comme au Pays de Galles, les classes ouvrières disposent dans les années 1880 de plus de temps libre que partout ailleurs en Europell. Les jeux de courte durée bénéficient fortement de
10 R. HaIt, Sport and the British, op. cit., p. 148. 11 Derek Birley, Playing the Game: Sport and British Society, 1910-45, Manchester, Manchester University Press, 1995, p. 265.

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la libération du samedi après-midi, en particulier dans des régions comme les Midlands et le Nord-ouest de l'Angleterre. Ainsi, à Birmingham, le nombre de clubs de football passe de un en 1874 à vingt en 1876 puis à cent cinquante-cinq en 188012.La quantité et la diversité des activités sportives pratiquées sont alors un sujet d'étonnement pour le reste de l'Europe. Les versions les plus codifiées des sports existants sont adaptées aux espaces restreints des zones industrialisées alors que l'usage des communications et des voies de transport permet aux organisations sportives de réguler ces activités par la mise en place de ligues, de championnats et de compétitions régulières. Deux exemples révélateurs peuvent illustrer ce processus. La Rugby Football Union (RFU) est créée en 1871, à Londres, afin de répondre à "l'urgente nécessité de sortir le jeu de rugby de la confusion et des formes non régulées vers lesquelles il tend". Williams affirme que le besoin d'un règlement unifié est alors extrêmement prégnant parce le rugby se diffuse depuis les public schools et les universités vers un public beaucoup plus largel3. Dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, ses règles connaissent une série de changements qui l'amènent à une forme relativement proche du jeu moderne. Comme pour le football association, les clubs sont souvent créés à partir d'équipes pré-existantes au sein des écoles (dans les régions du Yorkshire et du Lancashire par exemple), ou des lieux de travail (autour des mines de Cornouailles ou des fonderies de Pontypridd). Au Pays de Galles, notamment dans certaines régions comme celle de Llanelli, l'Eglise a également une forte influence, alors qu'en Cornouailles, le Redruth club, créé en 1895 "sur des fondements petit bourgeois, s'efforce de bénéficier de l'appui - et d'un terrain - d'une brasserie locale, la Redruth Brewery Company"14, initiant ainsi une première forme de patronage. Au nord de l'Angleterre, le rugby émerge comme un spectacle sportif de masse, attirant facilement jusqu'à 25 000 personnes par match. Mais l'idée qu'une partie des bénéfices puisse être utilisée pour améliorer les conditions offertes aux spectateurs ou pour compenser l'absence de revenu des joueurs pendant leur absence au
12 D. Birley, Playing the Game, op. cit., p. 265. 13 G. Williams, Rugby, in Tony Mason (ed.), Sport in Britain, op. cit., p. 309. 14 Idem, p. 311.

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travail est alors traitée avec une suspicion à peine dissimulée chez les responsables - provenant souvent du Sud du pays - de la RFU. En 1895, l'Union du Nord (Northern Union) compte 22 clubs, chiffre qui monte à 98 en 1898. Le stoïcisme de la RFU maintient ainsi le jeu dans les classes moyennes mais, se faisant, l'organisation réduit le nombre de clubs et voir partir d'Angleterre ses meilleurs joueurs. En 1913, la Northern Union adopte la forme d'une ligue et, s'appuyant sur les opportunités commerciales de l'activité, met en place ce qui deviendra bientôt le rugby à treize (Rugby League). Au Pays de Galles, la diffusion du jeu est liée à deux facteurs: d'abord, les compétences des jeunes gens des classes favorisées pour organiser et contrôler l'activité et, ensuite, l'introduction massive et concomitante d'industries dans la moitié sud du pays, qui requiert une force de travail assez considérable. De 1871 à 1911, la population galloise augmente de plus d'un million de personnes. Une sur trois travaille dans les minesl5. Dans ces conditions, le rugby, qui a plus de vingt ans d'avance sur le football, devient l'incarnation d'une identité collective fondée sur l'idée d'une société physiquement solide. La Welsh Rugby Union (WRU) est créée en 1881. Les classes moyennes y conservent le contrôle de l'activité, mais celle-ci demeure amateur, malgré le précédent de la Northern Union. Les anciens joueurs des public schools et des universités travaillant et vivant à Londres constituent en 1863 la fédération anglaise de football (English Football Association - FA). En 1880, l'activité repose sur un ensemble de règles reconnues aussi bien par les joueurs que par les dirigeants. A la fin du dix-neuvième siècle, elle devient alors le sport des ouvriers. Des terrains sont construits dans les zones urbaines, le prix des entrées permettant ensuite de les améliorer, par exemple dans les clubs de Blackburn Rovers ou de Preston North End dans le Nord-Ouest du pays. La démarche est d'ailleurs reprise pour les terrains de cricket et les hippodromes. Un important facteur reflétant la croissance et l'envergure du jeu est la mise en place de la coupe de la FA avec élimination directe, opposant 14 équipes pour sa première édition en 1871. L'idée est d'ailleurs reprise au Pays de Galles lors de la saison 1877-78. En 1885, la FA légalise le professionnalisme, non sans provoquer
15 G. Williams, Rugby, op. cit., p. 314.

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d'innombrables contestations des défenseurs d'un autre ethos du jeu. Avec plus de six millions d'entrées cumulées pour la première division pour la saison 1908-1909, le football s'affirme bientôt comme un véritable rite dans la vie de nombreux ouvriers. De même, au Pays de Galles, le nombre de clubs professionnels est multiplié par quatre entre 1906 et 1910. Le football se répand dans les poches urbaines du Nord, près de Liverpool et Manchester, beaucoup plus fortement que dans le Sud où le rugby demeure le sport le plus populaire. La première décennie du vingtième siècle met en place ce qui se banalisera après la Seconde guerre mondiale. Dès 1901, les lignes de chemin de fer traversent les deux pays en tout sens, suscitant même des jalousies dans d'autres points de l'Europe. Se déplacer pour un spectacle sportif devient alors relativement habituel, de même que les ouvriers n'hésitent pas à économiser quotidiennement quelque argent pour pouvoir chaque semaine assister à un match de football. Au début du vingtième siècle, le sport professionnel en est pourtant encore à ses balbutiements, plusieurs activités subissant de continuelles modifications. Les règlements sont transformés pratiquement chaque année. Ainsi, en football, la zone de penalty a encore une forme de haricot jusqu'en 1902 avant d'être redessinée selon un tracé plus conforme aux standards actuels. En 1908, les Jeux olympiques qui se déroulent à Londres avec 2035 participants provenant de 22 nations sont reconnus comme les premiers Jeux à être correctement organisés. En 1900, le Pays de Galles remporte la première d'une série sans précédent de Il victoires dans le tournoi des cinq nations confortant, si besoin était, la place singulière du rugby dans la culture sportive galloise. La question des primes de transfert des footballeurs est alors l'objet de nombreuses controverses, qui connaissent un temps fort avec Alf Common, le premier joueur dont le transfert de Sunderland à Middlesborough en 1905 dépasse les 1000 livres. Les premières tragédies du football se produisent aussi à la même époque quand, par exemple, 25 personnes sont tuées et 500 autres blessées par l'effondrement d'un stand pendant le match annuel Angleterre-Ecosse à Ibrox. Le sport connaît alors de profondes transformations. Les classes moyennes et supérieures sont en position dominante pour réguler son développement professionnel et amateur. Ce sont elles, et 24

non les classes ouvrières, qui redéfinissent les pratiques sportives selon des formes reconnaissables et s'imposent au sein des premières fédérations dirigeantes. Le sport demeure une affaire d'hommes, les femmes ne participant que pour des motifs sociaux et non à des fins compétitives. A l'intérieur de ce milieu patriarcal, la notion d'amateur reste fortement présente. Toutefois, le professionnel est assimilé à un artisan, littéralement celui qui réalise des tâches successives avec obstination. Dès lors, c'est avec lui, et non avec l'amateur, que l'ouvrier s'identifiera. Misère et spectacle: 1914-1945 Les conséquences de la Grande guerre (1914-1918) amènent l'Angleterre et le Pays de Galles à faire face à de profonds changements sociaux, politiques et économiques. La vie tranquille de la période pré-Edouardienne cède la place à de nouvelles approches commerciales plus implacables, non seulement dans l'industrie, mais aussi dans le domaine du sport où les effets de la guerre se font lourdement sentir. Pendant le conflit, la plupart des fédérations doivent immédiatement interrompre leurs rencontres. Bien que le championnat de cricket soit initialement maintenu, W.G. Grace, le meilleur joueur des quatorze dernières saisons, est alors obligé d'appeler à de nouvelles candidatures de joueurs; le championnat sera finalement annulé peu après. La décision de la fédération de football et du Jockey Club de poursuivre les manifestations fait scandale. Les footballeurs sont incorporés (un bataillon de footballeurs a un temps son siège au Richmond Athletic Ground avant d'intégrer le régiment du Middlesex et d'être envoyé en France en 1915), mais le Jockey Club est prié par le Gouvernement de renoncer à toutes les courses de chevaux, à l'exception de celles de Newmarket, et bien que certaines classiques comme the Oaks ou the Derby perdureront malgré tout. Le sport est lié à la fierté nationale. "Si seulement, écrit le secrétaire de la WRU, chaque homme du XV de Galles pouvait s'engager, quel beau corps de troupe au service de notre patrie cela ferait"16. L'un des rares sports à se maintenir pendant la période de guerre est la boxe. Jimmy Wilde, un poids léger de Galles du Sud,
16 Cité dans D. Birley, Land of Sport and Glory, op. cit., p. 59

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gagne le titre mondial en 1916 qu'il défendra pendant plus de sept ans. D'un autre côté, le sport fournit des scènes particulièrement symboliques au beau milieu de la tuerie collective. Ainsi, la trêve du jour de Noël 1914 voit les soldats britanniques et allemands jouer une partie de football dans le no-man's land, avant de retourner dans leurs tranchées respectives, une fois le match terminé. La période de l' entre-deux-guerres connaît d'importantes fluctuations de l'économie qui amènent le sport à évoluer sur fond de restructurations continuelles. Dans les années 1920-22, la dynamique engendrée immédiatement après la démobilisation sera vite suivie d'une réduction drastique de l'activité économique. Malgré une brève période de répit, lieniveau de pauvreté reste élevé et, quand survient la grande crise de 1929-1933 qui oblige les économies fragilisées à se replier sur elles-mêmes, les disparités régionales sont alors à leur paroxysme. Toutes les populations du Pays de Galles ainsi que du Nord-Ouest et du Nord-Est de l'Angleterre, qui dépendent fondamentalement des industries du charbon, du textile, du fer et de l'acier, subissent de plein fouet les vagues de licenciements. Inversement, de nouvelles industries, basées sur les équipements électriques et la fabrication de véhicules, apparaissent dans le Sud et les zones centrales de l'Angleterre. Mais même dans ces conditions, les limites de classe sont clairement confortées. En outre, l'augmentation générale des revenus cache des inégalités d'accès à l'emploi, au logement ou à la santé en fonction du genre, qui ont des répercussions sur les conditions de vie des ouvriers dans les moments de dépression économique. En Angleterre, dans les années trente, le nombre de chômeurs est multiplié par deux en quatorze mois, ce qui n'arrête d'ailleurs pas les joueurs de football ou de cricket. Mais si une ville comme Jarrow, au Nord-Est de l'Angleterre, enregistre 70% de chômeurs, on n'en compte guère plus de 6% à Londres. Dès lors, en raison de la relative prospérité de la région, les clubs de football londoniens deviennent profondément impopulaires en dehors du SudEst du pays. La profonde influence des conditions économiques dans les sociétés anglaises et galloises de l'après-guerre doit être ainsi nécessairement prise en compte si l'on veut contextualiser le développement du sport à cette période. Le sport s'impose comme une activité de loisir prédominante chez les gens du peuple. Le mouvement ouvrier, qui se concrétise dans les syndicats et est représenté politiquement par le Parti ouvrier 26

(Labour Party) ainsi que par le Parti communiste, possède également une branche sportive. Celle-ci est dirigée par la Fédération britannique du sport travailliste (British Workers Sports Federation - BWSF), formée en 1923 afin de servir "la cause de la paix entre nations". La BWSF se maintient pendant plus de dix ans avant qu'une organisation nationale du sport ouvrier puisant ses origines dans le Parti ouvrier londonien, l'association nationale du sport travailliste (National Workers Sports Association - NWSA) ne prenne sa place, avec l'intention d'encourager et de promouvoir le sport amateur dans les organisations ouvrières. Bien qu'incapable de remettre en question la domination des classes moyennes et favorisées, le sport ouvrier contribue néanmoins à construire une identité et une référence pour les organisations comme pour les individus et joue en ce sens un rôle non négligeable dans le renforcement du statut plus général du sport comme activité de loisir de masse17. L'entre-deux-guerres voit aussi une accentuation des inégalités auxquelles les femmes doivent faire face. Leur salaire est moitié moindre que celui des hommes et beaucoup doivent se réfugier dans des emplois domestiques tout simplement pour survivre. Pour autant, cette période voit un remarquable développement du sport féminin. Les femmes jeunes et célibataires des classes moyennes et défavorisées, qui bénéficient de quelques revenus, ont un accès facilité au sport par rapport aux plus pauvres18. Progressivement, les femmes, comme les hommes, commencent à assister à des événements sportifs d'autant plus attractifs qu'émergent les premières championnes. En tennis, la présence de la Française Suzanne Lenglen et de l'Américaine Helen Wills à Wimbledon heurte les valeurs traditionnelles, pendant que Kitty Godfree, qui représente la GrandeBretagne à la fois en tennis et en badminton, devient le symbole de la participation des femmes au sport amateur19. L'extension et l'organisation du sport féminin sont fortement liées aux établissements scolaires et universitaires féminins pour l'élite. Alors que les fédérations de hockey et de lacrosse ont été créées avant la
17 S. Jones, Sport, Politics and the Working Class, Manchester, Manchester University Press, 1987. 18 Jennifer Hargreaves, Sporting Females, op. cit., pp.112-13. 19 Idem, pp. 116-17.

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