Histoire du Yucatan

De
Publié par

Ce livre est la première synthèse de l'histoire du Yucatan, une histoire centrée ici sur les XIXe, XXe, XXIe siècles, depuis l'âge d'or des plantations de henequen dont les fibres s'exportèrent dans le monde entier sous forme de cordages ou de sacs, jusqu'à la mondialisation et l'ère du tourisme de masse, en passant par les conséquences agraires de la Révolution mexicaine. Outre Cancún, la Riviera mexicaine et les extraordinaires ruines mayas, ce livre invite à un voyage dans une partie du Mexique mal connue bien que très visitée.
Publié le : mercredi 1 février 2006
Lecture(s) : 197
EAN13 : 9782296142572
Nombre de pages : 317
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

HISTOIRE DUYUCATAN
XIXe - XXIes.

Horizons Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chas sin
La collection Horizons Amériques latines publie des synthèses thématiques sur l'espace s'étendant du Mexique à la Terre de feu. Les meilleurs spécialistes mettent à la disposition d'un large public des connaissances jusqu'alors souvent réduites, sur ce sous-continent, à quelques stéréotypes. Déj à parus DURAND A. et PINET N. (éditeurs), L'Amérique en perspective. Chroniques et Analyses, 2005. CHAS SIN J. et ROLLAND D. (coord.), Pour comprendre le Brésil de Lula, 2004. DURAND A., éditeur et PINET N. (éditeurs), Amériques latines. Chroniques 2004, 2004. KONDER COMPARA TO Bruno, L'action politique des SansTerre au Brésil, 2004. TEITELBOIM V olodia, Gabriela Mistral, 2003. SALLERON D., Tingo Maria au Pérou. Comment j'ai failli devenir péruvien l, 2003. ROLLAND D. et CHAS SIN J. (dir.), Pour comprendre la crise argentine, 2003. COMBLIN J., Où en est la théologie de la libération, 2003. LANCHA c., Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nos jours, 2003.

De AlMEIDA P. R. et de QUIEROS MATTOSO K., Une histoire du Brésil, 2002.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl~wanadoo.fr
@ pour l'espagnol: Marie Lapointe

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00159-9 EAN: 9782296001596

Marie LAPOINTE

HISTOIRE DU YUCATAN
XIXe - XXle s.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polylechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

- RDC

Hacienda Sacapuc, zone du henequén, Yucatan El Castillo, la grande pyramide maya-toltèque de ChichenItza (987 ap J.-C.-1156 ap J.-C.) et ses nombreux touristes

A René-Pierre et Henri

REMERCIEMENTS
Le professeur Othon Banos Ramirez de l'Université du Yucatan et la dac/ara Lucie Dufresne ont collaboré à mes recherches sur le terrain et m'ont prodigué leurs conseils. De nombreux chercheurs du Centre Hideyo Noguchi de l'Université du Yucatan m'ont procuré des documents de travail. De précieuses données statistiques m'ont été fournies par Marco Gutiérrez Pérez du gouvernement duYucatan. Les dac/aras Judith Ortega Canto et Alejandra Garcia Quintanilla m'ont hébergée à Mérida et m'ont apporté leur soutien au quotidien. Une première version de ce texte a été patiemment annotée et commentée par le professeur Henri Favre. Andrée Héroux de l'Université Laval de Québec et Lucie Dufresne ont dessiné les cartes. L'ouvrage doit sa préparation technique aux soins diligents de Mme Andréanne Bolduc du Département d'histoire de l'Université Laval. Que toutes ces personnes trouvent ici l'expression de ma vive gratitude.

ABREVIATIONS
ALENA: Accord de Libre-Echange Nord-Américain BANRURAL : Banco Nacional Rural CANACINTRA: Camara Nacional de la Industria de Transformacion COPLAMAR : Coordinacion para las Areas Marginadas y Deprimidas CEI : Centro Electoral Independiente CEIMSA : Compania de Exportacion e Importacion Mexicana, SA CFE : Comision Federal de Electricidad CGOM : Confederacion General de Obreros Mexicanos CGT: Confederacion Nacional de Trabajadores CLGOC : Confederacion de Ligas Gremiales de Obreros y Campesinos CNC : Confederacion Nacional Campesina CNOP : Confederacion Nacional de Obreros Populares CONASUPO : Compania Nacional de Subsistencias Populares CONCAMIN : Confederacion de Cam aras Mexicanas de Industria CONCANACO : Confederacion Nacional de Camaras Nacionales de Comercio COPLADE : Comité de Planificacion y de Desarrollo CORDEMEX : Cordeleros de México CROM : Confederacion Regional de Obreros Mexicanos CTM : Confederacion de Trabajadores Mexicanos DESFIYUSA : Desfibradoras de Yucatan, SA FAAPY : Fondo de Apoyo a Actividades Productivas FDN : Frente Democratico Nacional FMI: Fondo Monetario Internacional FSI : Frente Sindical Independiente GA TT : General Agreement on Tariffs and Trade IFE : Instituto Federal Electoral NAFINSA : Nacional Financiera OPEP: Organizacion de los Paises Exportadores de Petroleo PAN: Partido de Accion Nacional PEMEX : Petroleos Mexicanos PIDER : Programa Integral de Desarrollo Rural PNR : Partido Nacional Revolucionario PRD : Partido de la Revolucion Democratica PRI : Partido Revolucionario Institucional PRM : Partido de la Revolucion Mexicana PRO CAMPO : Programa para el Campo PROCEDE: Programa de Certificacion Ejidal PRODEZOH : Programa de Desarrollo de la Zona Henequenera PRONASOL : Programa Nacional de Solidaridad PSSE : Partido Socialista del Sureste PVEM : Partido Verde Ecologista Mexicano SAM: Sistema Alimentario Mexicano

INTRODUCTION

L'Etat du Yucatan est surtout connu pour l'attrait de ses plages et de ses monuments archéologiques, à l'Est et au Centrel de son territoire. Les visiteurs veulent en savoir plus sur les origines mayas des populations rurales qui leur vendent des produits artisanaux. Jusqu'aux confins de la péninsule, la route touristique des églises coloniales trop massives évoque l'asservissement par les conquistadors des indigènes producteurs de maïs, puis la tutelle du vice-royaume de la Nouvelle-Espagne. Le XIXe siècle est révélé au voyageur par le luxe des grandes haciendas du Nord de l'Etat, plantations où les travailleurs étaient soumis au servage pour dettes. Ces domaines qui produisaient du henequén, une fibre d'agave qui servait à fabriquer de la corde, sont maintenant convertis en résidences pour touristes. Dans Mérida, la capitale de l'entité fédérée, les hôtels particuliers des propriétaires d'haciendas du début du siècle dernier longent le Paseo Montejo. La route de Progreso, qui mène le touriste à la mer, est bordée d'usines d'assemblage de textiles américaines, européennes et mexicaines. Le voyageur peut acquérir des chemises à très bas prix à Progreso. Il emporte ensuite un chaos d'images virtuelles teintées d'histoire, à Paris, à Montréal ou à New York. Il a en mémoire l'inégale distribution de la richesse. Plusieurs ouvrages et thèses en langue française sur le passé précolombien et l'époque coloniale peuvent le renseigner sur ces périodes. De nombreux travaux scientifiques et de vulgarisation existent sur la production de henequén. Ce livre offre la première synthèse historienne qui tienne compte de toutes les régions2 de l'Etat du Yucatan dans la longue durée, depuis l'âge d'or des plantations de henequén, à partir des années 1870, jusqu'au début du XXIe siècle. Le lecteur est invité à s'interroger sur le rapport entre l'inégale distribution de la richesse, dans l'ensemble des régions de l'entité fédérée, et la mise en œuvre des modèles de développement économique adoptés par l'Etat fédéral afin d'y baliser la pénétration du capitalisme. Les principaux acteurs socio-économiques et politiques qui contribuent à ces dynamiques sont pris en compte. Les modèles fédéraux ont été appliqués selon une géométrie variable dans les 31 Etats du pays, à partir de critères tels leurs ressources naturelles, leur démographie, leur proximité des Etats-Unis, leurs possibilités de décollage industriel etc. Dans chacun des chapitres, nous traiterons d'abord de leurs retombées à l'échelle de la Fédération pour mieux cerner ensuite leurs modalités d'application dans l'Etat du Yucatan. Une orientation bibliographique figure à la fin de notre ouvrage. Nous faisons ci-dessous un commentaire de ses lignes directrices. La production scientifique des historiens sur le Yucattin La littérature sur l'époque précolombienne est très diversifiée. A Forest of Kingi, publié en 1990 par l'archéologue et épigraphiste Linda Schele, fait date en permettant au lecteur de découvrir les faits d'armes des souverains des cités-Etats

mayas des régions de Méso-Amérique et de comprendre les origines des guerres incessantes entre ces cités. Pour la période coloniale, Maya Society under Colonial Rule, de Nancy Farris, traite de « l'entreprise de survie collective» de la société maya sous la domination des Espagnols. Robert Patch, dans Maya and Spaniard in Yucatan, 1648-1812, différencie les régions de la péninsule depuis la Conquête et explique comment elles ont été intégrées petit à petit à l'économie mondiale. Los pies de la Republica, de Sergio Quezada, fait état du système d'exploitation colonial dans une perspective régionale. Dans The Maya World, 1550-1850, Matthew Restall aborde la vision des vaincus à partir de documents en langue maya conservés dans les archives notariales yucatèques. Le XIX" siècle se caractérise par l'abondance des conflits sociaux dans toute l'Amérique latine à la suite des Indépendances. Pour ce qui est du Yucatan, les historiens ont privilégié la grande insurrection maya et métisse de 1847, qui s'est prolongée en résistance dans l'Est et le Sud de la péninsule jusqu'en 1901. L'ouvrage de Nelson Reed, The Caste War ofYucatan, fait une description de base de ce conflit qui a eu des ramifications nationales et internationales dignes de mention. Pour en savoir plus sur l'histoire des maladies et des famines durant cette période tumultueuse, on peut consulter la thèse de doctorat d'Alejandra Garcia Quintanilla, Zaatal,. cuando los mi/peros perdieron el alma. Les historiens qui ont abordé l'étude de l'évolution de l'industrie du henequén, au Nord-Ouest du Yucatan, depuis la fin de l'époque coloniale jusqu'à nos jours, ont essentiellement traité des thématiques suivantes: l'économie politique de la monoproduction henequenière, exportée aux Etats-Unis par les oligarques locaux; la crise de l'économie de plantation après la Révolution mexicaine, crise qui s'est prolongée jusqu'en 1940 ; l'intervention de l'Etat fédéral dans le secteur henequenier exportateur, après la réforme agraire de 1937 et jusque dans les années 1980 ; la situation de sous-développement dans laquelle vivaient les travailleurs ruraux qui s'adonnaient à la production de l'agave. En 1986, le bilan historiographique de Gilbert M. Joseph, Rediscovering the Past at Mexico 's Periphery, offre un excellent commentaire des ouvrages et articles relatifs à ces thèmes. L'année suivante, Jeffery Brannon et Eric Baklanoff présentent leur vision néolibérale de l'économie politique de l'industrie du henequén dans Agrarian Reform and Public Enterprise in Mexico. Judith Ortega Canto effectue un bilan de la santé et de la maladie dans la zone henequenière au XX" siècle, intitulé Henequén y salud. Un collectif du début des années 1980, édité par Edward Moseley et Edward Terry, Yucatan a World Apart, traite de la péninsule comme d'un monde isolé géographiquement mais rattaché au reste du Mexique. Il existe aussi des collectifs récents, dirigés par Othon Banos Ramirez, sur la structure agraire et l'intervention fédérale au Yucatan, aux XIX" et XX" siècles, de même que sur le libéralisme et les acteurs politiques dans l'Etat. Bien qu'ils aient contribué largement à l'avancement des connaissances, les collectifs n'ont pas eu pour objectif d'offrir à leurs lecteurs des synthèses chronologiques et thématiques exhaustives, mais plutôt de paver la voie à de telles synthèses tout en proposant des orientations diversifiées. Par ailleurs, pour un survol de l'évolution socio-économique et politique yucatèque au XX" siècle, on consultera Yucatan, ouvrage d'Enrique Montalvo Ortega et d'Ivan Vallado Fajardo. Pour ce qui a trait à l'urbanisation et - 12-

aux perspectives économiques et sociales récentes, au développement industriel et aux usines d'assemblage, un collectif, quatre ouvrages spécialisés et une thèse sont à signaler même s'ils ne sont pas uniquement le fait d'historiens: Procesos territoriales de Yucatan, édité par Marco Tulio Peraza Guzman; Sociedad y poblacion urbana en Yucatan, de Luis Ramirez Carrillo; Del henequén a las maquiladoras, de Rodolfo Canto Saenz; Être maya et travailler dans une maquiladora, de Marie-France Labrecque; Nouvelles technologies et changements culturels, l'exemple des ouvrières mayas travaillant dans une usine de montage au Yucatan, de Beatriz R. Castilla. Un seul titre, Les Mayas et Cancun, de Lucie Dufresne, traite de l'histoire de la région Sud du Yucatan dans la longue durée. La région henequenière, devenue celle des usines d'assemblage, occupe trop souvent la première place dans la littérature historienne comme dans l'économie de l'Etat. Les archives en rapport avec le développement d'autres régions yucatèques ne sont pas beaucoup mises à contribution, en particulier pour le XX. siècle. Quant aux travaux effectués à partir de sources publiées, on peut citer le chapitre d'Eric Villanueva Mukul sur l'évolution des régions yucatèques depuis le XIX. siècle, qui fait partie du collectif d'OthOn Banos Ramirez sur la structure agraire. Il demeure donc pertinent d'aborder l'inégale distribution de la richesse dans l'ensemble des régions du Yucatan à partir à la fois de documents d'archives et de sources publiées, dans une perspective de longue durée. Le cadre de référence, la méthodologie et les sources Nos recherches sur les modalités d'application des modèles de développement de l'Etat fédéral au Yucatan depuis 1876 nous ont permis de constater qu'elles sont la résultante de pactes de domination successifs, et que ceux-ci sont à la base des inégalités socio-économiques. A l'instar de l'historienne Viviane BrachetMarquéz, qui a effectué une étude sur les relations entre l'Etat et les travailleurs urbains au Mexique de 1910 à 1990, nous entendons par pactes de domination des processus de reproduction et de changement qui sont régis, d'une part, par le poids du passé et, d'autre part, au présent, par des réseaux d'influences internes et externes. Nous considérons les pactes et leurs modalités d'application dans une perspective dynamique qui permet de comprendre comment les conflits entre les détenteurs du pouvoir économique et politique et leurs intermédiaires dans les
entités fédérées

- des

élites qui doivent tenir compte de leurs bases respectives

-

ont été vécus, négociés et incorporés dans un ensemble de règles de domination gérées par l'Etat fédéral et l'entité fédérée. Ces règles de domination sont d'une longévité variable et sont sanctionnées non seulement par des institutions, qui s'appuient sur le monopole de la contrainte dont dispose l'Etat, mais par la coutume de la coercition et de la cooptation. Durant chaque période de crise ou de récession économique, la crainte de l'instabilité politique incite la Fédération à répondre de façon minimale aux demandes des entités fédérées au moyen de la négociation d'un nouveau modèle de développement, à moins que la faiblesse de l'Etat ne soit telle qu'elle suscite une révolution, comme en 1910. Les pactes sont notamment issus du jeu des influences économiques et politiques au sein du Mexique. En ce qui concerne le jeu des influences externes, mentionnons les - 13 -

relations du Mexique et de l'Etat du Yucatan avec la Grande-Bretagne au XIXe siècle, et avec les Etats-Unis au XXe. Les groupes d'influence entretenus par les entreprises britanniques et américaines auprès des Mexicains et des Yucatèques sont également à considérer4. Yoyons comment le poids de la coutume, surtout le poids de la coercition et de la cooptation, perdure lors de l'élaboration d'un nouveau pacte de domination et de sa mise en oeuvre. Rappelons, à la suite de l'historien François Chevalier, qu'en 1821, au Mexique, après les ruineuses guerres d'indépendance et la chute de la monarchie absolue, on assiste à la crise de l'Etat et à l'entrée en scène d'hommes forts locaux (les caciques) et d'hommes forts régionaux (les caudillos) qui veulent devenir des hommes forts nationaux. Les guerres intestines se succèdent. Enfin, en 1857, il y a recul des aristocraties et de l'Eglise puis greffe d'une pseudorépublique parlementaire, de tendance libérale, dans une société en majorité rurale et ruinée par les guerres civiles. Pour avoir entretenu des armées pléthoriques depuis 1821, le pays est endetté, envers les puissances européennes en particulier. Les nouveaux dirigeants, des hommes forts métis et créoles, affichent leur libéralisme dans une nouvelle Constitution qui rappelle celle des Etats-Unis, acceptent la pénétration capitaliste étrangère et reportent l'essentiel du règlement de la dette du pays jusqu'aux années 1880. Ils entretiennent toutefois largement leurs intermédiaires régionaux dans les entités fédérées. Ces derniers contiennent, comme ils le peuvent, les masses indigènes vivant dans le dénuement plus encore qu'à l'époque coloniale. Les populations indiennes paysannes sont bien souvent spoliées de leurs terres et soumises au servage pour dettes. Les insurrections sont fréquentes. Ces populations sont loin d'être considérées comme des salariés et des consommateurs à part entière. Les intermédiaires, pour leur part, sont fidèles aux hommes forts en place s'ils leur accordent protection et privilèges, un peu comme au Moyen Âge espagnol. En fait, il s'agit de clients, et on peut penser à un retour à un lointain passé de type seigneurial. En Espagne, le rôle de ces clientèles a été limité par la monarchie absolue au Xye siècle, puis a repris de l'importance sous le régime libéral censitaire à la fin du XIXe siècle. Dans les colonies espagnoles, les clientèles sont davantage présentes, en raison de l'immensité de l'empire difficile à contrôler, depuis le XYIe siècle jusque dans les années 1820. Au Mexique, rappelons-le, elles continuent de manifester une très grande vigueur au XIXe siècle, à cause du vide institutionnel mal comblé par la façade républicaine. Les hommes forts régionaux et nationaux traversent ensuite les siècles et personnifient, surtout durant les périodes de crise, la contradiction liée aux réalités que le temps use mal, alors qu'ils promeuvent le développement capitaliste en fonction de modèles européens et américains, l'urbanisation et l'ouverture à la démocratie, tout en tentant d'entretenir leurs intermédiaires des entités fédérées et de contrôler au maximum les demandes sociales de populations dont la production et la consommation sont limitées5. La « transition» trop longue entre les structures d'Ancien Régime et d'autres plus modernes nous renvoie au temps social de l'histoire qui retarde toujours sur les cycles économiques et encore plus sur les événements politiques, comme le disait si bien Fernand Braude16.

- 14 -

Pour élaborer la présente synthèse, nous avons consulté plusieurs séries de documents d'archives et des ouvrages et articles de nos collègues yucatécologues et mexicanistes. Les archives du Foreign Office de Londres nous ont permis de saisir l'importance des relations mexicano-yucateco-britanniques au XIXe siècle. La section «Presidentes» des Archives Nationales du Mexique, subdivisée en sextennats présidentiels, nous a donné accès à la correspondance des présidents de la République avec les élites et les représentants des groupes de travailleurs des Etats. Elle recèle aussi de nombreux mémoires de conseillers politiques sur la situation socio-économique des entités fédérées. La Bibliothèque Nationale du Mexique est riche de nombreux ouvrages et journaux contemporains de l'époque qui nous intéresse. L'Hémérothèque de Mérida conserve également d'importantes séries de périodiques, entre autres le Diario Oficial del Estado de Yucatan depuis le début du siècle. La section «Poder Ejecutivo» des Archives de l'Etat du Yucatan comporte surtout de la correspondance entre l'Etat fédéral et l'entité fédérée. Nous avons eu recours à quelques bibliothèques privées et à la Chambre de Commerce de Mérida pour les périodiques qui concernent le milieu des affaires du Yucatan « au quotidien ». Les Archives du Département Agraire et du Registre Agraire National à Mérida nous ont permis de nous familiariser avec les dossiers de la réforme agraire par municipe. Enfin, pour les différentes époques, nous avons réalisé des entrevues auprès d'informateurs clés de plusieurs groupes sociaux urbains et ruraux. Notre documentation a été dépouillée suivant la méthode de l'analyse de contenu, couramment utilisée en histoire et en sciences sociales? Il doit être signalé que les volumes sélectionnés dans notre orientation bibliographique ont tous été mis à contribution. Nous exprimons à leurs auteurs notre profonde gratitude. La structure de l'ouvrage A titre d'antécédents à notre propos et préalablement à l'analyse des modèles de développement, nous avons jugé bon d'offrir au lecteur une brève synthèse des époques précolombienne, coloniale et de la première moitié du XIXe siècle. Le premier chapitre est consacré à la dictature de Porfirio Diaz sur le Mexique et sur le Yucatan entre 1876 et 1910. Don Porfirio construit la Fédération à partir d'une pyramide d'hommes forts, des militaires et des grands propriétaires terriens qui lui sont acquis et qui deviennent de puissants oligarques. Le président pratique l'ouverture commerciale et encourage les investissements américains et britanniques, après avoir négocié la consolidation de la dette extérieure du pays envers les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Le peuple a le choix entre le pain et le bâton. Dans l'Etat du Yucatan, des oligarchies exportatrices triomphantes entretiennent la population de la région Nord-Ouest dans un état proche du servage tout en délaissant les autres régions, alors que l'entité fédérée est l'une des plus riches du Mexique. En 1907, la récession qui sévit aux Etats-Unis se propage dans tout le pays comme conséquence de ses liens économiques avec le géant du Nord. C'est aussi l'époque de l'implosion de la dictature porfirienne vieillissante. Quelques années plus tard, le Mexique est plongé dans la révolution en raison des demandes populaires inassouvies et des revendications des classes - 15 -

moyennes en émergence. La phase armée du conflit dure jusqu'en 1915. Au chapitre deux, il est fait état de la Révolution et du début de la période de reconstruction jusqu'en 1924. Après 1915, les maigres effectifs de l'Etat populiste des classes moyennes s'assurent de la collaboration de leaders paysans et ouvriers et font certaines concessions aux anciennes oligarchies tout en préconisant un développement capitaliste davantage autocentré. La reconnaissance diplomatique américaine est difficile à obtenir. Au Yucatan, les oligarchies qui exportent aux Etats-Unis perdent le pouvoir politique, mais conservent le pouvoir économique. Au chapitre trois, nous traitons du passage du populisme au corporatisme entre 1924 et 1940. Cette transition délicate permet de poursuivre le développement du capitalisme industriel entrepris par Porfirio Diaz, tout en minimisant les luttes de classes, en particulier durant la Crise des années 1930. Un nouveau parti-Etat des classes moyennes s'appuie sur les syndicats ouvriers et paysans tout en prenant soin de différencier leurs luttes sociales. C'est l'époque de la nationalisation des compagnies pétrolières étrangères, des réformes agraires et des grandes négociations mal conclues avec les oligarchies exportatrices locales, notamment celles du Yucatan, à propos des expropriations des terres. Les réformes agraires n'atteignent que superficiellement toutes les régions de la péninsule yucatèque. Au chapitre quatre, nous explicitons comment la Deuxième Guerre mondiale et la guerre de Corée encouragent les élites mexicaines à renouer avec les oligarchies pour profiter du boom des exportations de matières premières aux Etats-Unis. Les oligarques du Yucatan bénéficient au premier chef de cette manne. Ils en profitent pour entreprendre un programme de développement régional dans l'intérêt exclusif de leurs entreprises. Les travailleurs ruraux et urbains voient leurs salaires momentanément augmentés. Le chapitre cinq traite des oligarchies yucatèques rénovées et renouvelées qui arrivent à pactiser, de 1955 à 1980, avec les nouveaux dirigeants de l'Etat fédéral des classes moyennes qui promeuvent le capitalisme industriel au moyen d'un modèle de développement protectionniste assurant des avantages fiscaux aux investisseurs. Le modèle est en bonne partie financé par des emprunts internes. L'impôt sur le revenu est difficile à prélever auprès des petites gens. Les oligarques, bien que divisés entre eux, conservent une bonne part de leur pouvoir économique. Le parti-Etat fédéral, devenu à la fois bureaucratique et autoritaire, intervient à grands frais dans l'entité fédérée pour empêcher l'explosion sociale, au moyen d'une réforme agraire qui demeure inachevée, de projets de diversification agricole planifiés de façon sommaire pour toutes les régions de l'Etat et de la nationalisation de l'industrie cordière liée au henequén. Les travailleurs ruraux, qui représentent la majeure partie de la population, sombrent progressivement dans le dénuement alors que les programmes de développement dirigés par des fonctionnaires parachutés et/ou corrompus pullulent et que l'industrie cordière nationalisée ne parvient pas à devenir rentable. En 1980, le Yucatan est l'une des entités fédérées les plus pauvres du pays. A cette époque, les oligarchies ont entrepris une certaine diversification industrielle grâce aux subsides de l'Etat fédéral. Celui-ci dépense sans compter. Le Mexique emprunte facilement à l'étranger, au moment du renchérissement du prix du pétrole à l'échelle mondiale et après la découverte sur son territoire de nouveaux gisements pétroliers. En 1982, la baisse des prix du - 16 -

pétrole met le pays en état de cessation de paiements. Son modèle de développement protectionniste sans cesse recyclé, mal adapté aux conditions locales et appliqué de manière discriminatoire depuis les années 1950, a fait long feu. Le chapitre six traite du modèle de développement néolibéral qu'adopte le parti-Etat à partir de la crise pétrolière. Celui-ci met en vente des centaines d'entreprises para-étatiques déficitaires. En 1994, le pays signe l'Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA). De nouveaux emplois sont créés et les investissements américains augmentent. Mais la reprise ne réussit pas à freiner l'immigration de l'abondante main-d'œuvre surnuméraire aux Etats-Unis. Au Yucatan, le parti-Etat se désengage de l'industrie henequenière et encourage l'établissement d'usines d'assemblage américaines en mettant en avant la présence d'une nombreuse main-d'œuvre bon marché. Les programmes de diversification rurale en région se font de moins en moins généreux pour les plus pauvres. Des postes de travail sont ouverts dans les milieux urbains et ruraux mais la population doit vivre dans la précarité ou immigrer. Les oligarchies fusionnent leurs entreprises avec des firmes mexicaines et étrangères et s'adaptent aux changements. On peut se demander dans quelle mesure il ne s'agit pas d'un retour au régime de Porfirio Diaz.

NOTES ET RÉFÉRENCES I. Dans un souci d'uniformisation, l'emploi de majuscules est généralisé pour les points cardinaux. 2. Région: un espace géographique flou qui se modifie au cours des siècles suivant la dynamique entre l'homme et son environnement physique et socio-économique. A partir du XIXe siècle, on utilise souvent au Yucatan le terme zone pour désigner une région. 3. Dans le texte, les mots en anglais et en espagnol figurent en italiques lors de leur première utilisation. 4. Viviane Brachet-Marquéz, The Dynamics of Domination, state, class, and social reform in Mexico, 1910-1990, Pittsburgh, Pittsburgh University Press, 1994, p. 7-8, 31- 41. 5. François Chevalier (en collaboration avec Yves St-Geours), L'Amérique latine de l'Indépendance à nos jours, Paris, Presses universitaires de France, 1993 (1977), p. 314-326 (coll. Nouvelle Clio n° 44). 6. Fernand Braudel, Ecrits sur l'histoire, Paris, Flammarion, 1997 (1983), p. 45-61. 7. Madeleine Grawitz, Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1996 ; Roger Mucchielli, Analyse de contenu des documents et des communications, Paris, Editions E.S.F., 1991.

- 17 -

Carte

I

La Méso-Amérique

et l'aire maya

Golfe du Mexiqué

MEXIQUE

()

200'((1

\""""""""""""""""",,,,,,,
-4""",,,,,,,",,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,

Aire maya Fror1lières Frontières ir11ematior1ales

Source:

Paul Gendrop

(1980i.

actuelles actuels
Certograph.e: And"'. Héraux

des États mexicains

- 18

-

ANTECEDENTS: LE YUCATAN DANS LA LONGUE DUREE (-2000 AVo Jo-Co/1876 APo Jo-Co)
Au cours des deux premiers millénaires avant Jésus-Christ, la civilisation maya prend naissance en Méso-Amérique, une aire géographique qui s'étend depuis le Centre du Mexique actuel jusqu'au Sud du Honduras et au Salvador (carte 1)1. Les peuples de Méso-Amérique les mieux connus aujourd'hui sont les Aztèques de la vallée de México et les Mayas du Sud du Mexique mais toutes ces populations partagent de nombreux traits culturels. Yers 3000 avo J.-C., les Méso-Américains commencent à domestiquer le maïs, la courge et le haricot. La cosmogonie de ces populations, en majorité paysannes, est tributaire de leur observation de la nature. Elle est dominée par l'idée de cycles de création et de destruction présidés par des dieux ambivalents comme, par exemple, Chac, le dieu de la pluie, qui peut engendrer des ouragans ou, tout simplement, arroser le maïs (photo 13). La civilisation maya proprement dite atteint son apogée du lye au IXe siècle de notre ère dans la jungle des Basses Terres du Petén guatémaltèque. Elle est également présente au Honduras, au Belize, au Salvador et dans les Etats du Chiapas, du Tabasco, du Quintana Roo, de Campeche et du Yucatan, au Mexique (carte 1). Durant cette période que les archéologues qualifient de classique, les Mayas de l'ensemble des zones susmentionnées se caractérisent par le développement très poussé de l'astronomie qui leur permet de prévoir sur leurs calendriers jusqu'aux éclipses du soleil et de la lune; la notion du zéro en mathématiques leur est familière et leur écriture hiéroglyphique se révèle fort complexe. Ils sont regroupés non pas en simples chefferies mais dans des cités-Etats (photo 2). Chacune d'entre elles est le lieu de résidence de plusieurs familles élargies, de groupes lignagers exogames ordonnés suivant une double filiation patrilinéaire et matrilinéaire. Les hameaux constituent les périphéries «familiales» des groupes citadins2. La noblesse héréditaire de ces cités exige des tributs en nature des gens du commun qui sont pour la plupart des paysans vivant dans les communautés de leurs territoires respectifs. Les nobles coordonnent aussi les prestations de travail relatives aux cultures d'irrigation. A l'occasion de fêtes ou de besoins spécifiques, le fruit de ces prestations et les tributs sont redistribués à la population de manière inégale. Les tributs amassés par les dirigeants peuvent également servir à l'entretien de leurs familles, au commerce dans la zone maya ou aux échanges avec les Hauts-Plateaux mexicains. Les nobles président aussi à la construction de pyramides (photo 3) et de palais en pierre avec des voûtes à encorbellement. Les tracés architecturaux mettent en

valeur ces édifices disposés autour de places. Des stèles en pierre, de la taille de petits menhirs, racontent les hauts faits d'armes des souverains au moyen de hiéroglyphes3. Il est à remarquer que les dirigeants des cités-Etats tirent leur légitimité des capacités scientifiques, divinatoires et militaires de leurs lignées qui disposent par ailleurs de bons réseaux commerciaux. Les nobles astronomes prévoient les saisons et savent consulter les dieux de la pluie pour transmettre le calendrier des semences aux paysans. Ils doivent par ailleurs manifester des capacités militaires pour restreindre les empiètements des cités-Etats voisines ou de guerriers étrangers. Enfin, ils doivent pouvoir contrôler leurs routes commerciales4. Vers la fin du IX. siècle ap. J.-C., les cités-Etats de la jungle du Petén sont en partie abandonnées à la suite de l'épuisement des sols, de sécheresses, de disettes et d'invasions de populations étrangères. Des migrants affluent de toutes parts dans la péninsule yucatèque5. Durant la période post-classique, du X. au XVI. siècle, le Yucatan constitue le principal foyer d'une nouvelle culture appelée maya-toltèque. Elle est le fruit de l'amalgame du mode de vie des Mayas avec celui des Toltèques de Tula, située sur les Hauts-Plateaux du Centre du Mexique, et de populations hybrides, les Putuns, du golfe du Mexique, plus précisément de la région du Tabasco (carte 1). Des Toltèques, des marchands guerriers putuns et des marchands yucatèques mexicanisés partagent majoritairement le pouvoir avec la noblesse des cités-Etats mayas ou bien le lui usurpent. Ils monopolisent une bonne part du commerce intérieur et extérieur péninsulaire. Les plus grandes cités-Etats concluent des alliances dont différents facteurs déterminent la durée: par exemple, le passage d'une communauté à une cité-Etat voisine à cause d'exigences tributaires trop grandes, des captures inopinées de guerriers réduits ensuite en esclavage, des conflits territoriaux lors de périodes de disettes et des prophéties parfois néfastes des nobles qui leur sont afférentes. A la fin de la deuxième décennie du XVI. siècle, les prophéties se multiplient partout en Méso-Amérique à propos du retour imminent d'un dieu blanc qui viendrait du levant après avoir été exilé des Hauts-Plateaux. Il serait disparu dans le ciel, au terme de nombreux combats, quelques siècles auparavant. En 1521, l'Espagnol Heman Cortés achève de conquérir les Hauts-Plateaux du Centre du Mexique à la faveur de ce mythe et de sa supériorité militaire et stratégique. Le territoire conquis prend le nom de vice-royaume de la Nouvelle Espagne. C'est seulement vingt-cinq ans plus tard, que le lieutenant espagnol Francisco de Montejo, le jeune, termine la conquête de la lointaine péninsule du Yucatan, déjà morcelée en seize « fiefs» mayas qui font et défont leurs alliances dans le sang. La zone est dépourvue de mines et n'attire pas de nombreux conquérants. En 1542, Montejo réussit à fonder la ville de Mérida, au NordOuest, à la faveur d'une alliance avec les caciques ou chefs mayas de la région contre ceux de l'Est et du Sud6.

- 20-

La conquête superficielle du Yucatan se tennine à toutes fins utiles avec la fondation de Bacalar, au Sud-Est, en 1544 : peu de colons s'aventurent au Sud de Champot6n et de Valladolid (carte 2). La plupart d'entre eux préfèrent s'établir en périmètre ami, au Nord-Ouest et à l'Ouest de la péninsule? Par ailleurs, comme le territoire est dépourvu de rivières, les populations s'alimentent en eau dans des cenotes (photo 1), des puits naturels créés par l'effondrement des sols minces et calcaires le long de cours d'eaux souterrains. C'est au Nord et à l'Ouest que les puits sont les moins profonds et les plus faciles d'accès8. Carte2 Le Yucatân et les anciennes provinces mayas à la fin du XVIe siècle

CHAKAN

Q

100km

()

Chefs.lieux Couvents

Importants franciscains villageoises mayas

Source"

Ra'ph Roy" (1957) Robert P"kh (19791

Communautés UAVMIC Anciennes
AAW~"'

provinces

Frontières des anciennes provinces mayas
Cartegr,,"," ,,,ci. Û"""&,, A,,<I"," "IND",

Tout au long du XVIe siècle, les administrateurs espagnols et les franciscains regroupent les Mayas des régions qui n'ont pas succombé aux épidémies et aux combats dans des villages appelés republicas indigenas. Ils sont sous la gouverne de nobles caciques qui ont prêté allégeance aux conquérants. Au fil du temps, les caciques ont obtenu de nombreux privilèges et pouvoirs parce qu'ils ont su - 21 -

organiser avec docilité les prestations de travail des communautés et la collecte du tribut destiné aux colonisateurs en plus de contributions au clergé9. Au XVIIe siècle, des estancias ou grands domaines d'élevage parsèment le chemin royal entre Mérida et Campeche et Mérida et Valladolid. Des Indiens s'y réfugient parfois pour échapper à leurs obligations communales et constituent la maind'œuvre des grands domaines. L'attribution d'une petite parcelle de terre pour cultiver le maïs et l'accès aux cenotes sur les territoires des Blancs constituent leur principale rémunération. Les Mayas qui vivent dispersés au Sud-Est de la péninsule sont préservés des abus de la colonisation sans pouvoir toujours y échapper lorsqu'il s'agit de payer leur tribut une fois l'an. Ils accueillent périodiquement des fuyards des zones soumises. En 1695, le militaire Pedro Martin de Ursua reçoit l'ordre de les pacifier et de les convertir parce que cette région est menacée par des corsaires anglais qui s'y sont installés, coupent du bois précieux et ont établi certains réseaux d'échanges avec eux. En 1698, Ursua réussit à reconquérir le fort de Bacalar qui avait été abandonné par les Espagnols, en 1642 (carte 3).
Cmie3 Le Yucatan à la fin du XVIIe siècle

1f)<J!<m
Capitale provinciale \\Ua5 (potite$ viUe5) Pnoclp"'.$ commuo""!ès villageoiSes Zon.s d. refUge (!ern!oire peu peuplé) "orto,'o,,'o' """,,. Heml'

* .
Q

SWCIC~5 Narcy

. Ratp!> Roy,
Fe,ds (19B4)

(1957);

Rober!

P.toh

(1979);

La zone n'est pacifiée que superficiellement et placée sous le contrôle du clergé séculier créole, c'est-à-dire de Blancs de souche espagnole mais nés dans les Amériques. Contrairement aux franciscains espagnols installés au Nord-Ouest,

- 22 -

celui-ci peut posséder des propriétés privées et se révèle moins intéressé à l'évangélisation de ses ouailles. Les Mayas fuient le plus souvent Bacalar et ses environs pour vivre dispersés dans la forêtlO. L'ensemble de la région continue de servir de zone de refuge à ceux qui refusent un contrôle colonial trop direct. Les Anglais occupent le territoire au Sud du fort nouvellement reconquisll. Le XVIIIe siècle est marqué par de nombreux conflits entre l'Espagne des Bourbons et l'Angleterre. Le monopole que la première exerce sur le commerce avec ses colonies et l'occupation, déclarée illégale par les Espagnols, de quelques-unes de ses possessions d'Amérique par les Anglais constituent des sources de friction importantes. L'incapacité de Sa Majesté Catholique à faire respecter ses interdits permet aux corsaires britanniques de continuer de concentrer leurs installations forestières et leurs activités de contrebande, au Sud de Bacalar, sur un territoire appelé Belize, tout proche de leur possession de la Jamaïque. En 1763, au terme de la Guerre de Sept Ans, l'Espagne doit concéder l'usufruit de Belize à la Grande-Bretagne en voie d'industrialisation et déjà maîtresse des mers. A cette époque, la contrebande entre les Anglais belizéens et les Mayas de la zone de refuge ou des gardes-côtes espagnols mal payés s'institutionnalise. De 1779 à 1783 et de 1796 à 1809, Sa Majesté Catholique se retrouve à nouveau en conflit avec la Grande-Bretagne et, par ailleurs, ne parvient pas à approvisionner ses colonies avec régularité. En 1783, le traité de Versailles puis, en 1786, la Convention de Londres confirment l'usufruit des colons britanniques installés au Belize. De 1808 à 1813, l'Espagne absolutiste est occupée par les troupes napoléoniennes et se révèle encore dans l'impossibilité de gérer ses colonies, notamment la Nouvelle-Espagne et sa province du Yucatan. Les parlementaires espagnols, dont plusieurs sont de tendance libérale antiabsolutiste, se réfugient à Séville puis à Cadix. Ils s'allient aux Anglais qui contrôlent une bonne partie du commerce atlantique. La contrebande se poursuit. Après la chute de Napoléon, en 1814, l'absolutisme des Bourbons d'Espagne est restauré jusque dans les colonies mais il se révèle de plus en plus difficile à imposer. Au Yucatan, le gouvernement colonial est aux prises avec la crise de l'économie péninsulaire et le mécontentement des élites créoles indépendantistes. Pour apaiser les esprits, il fait adopter, la même année, un règlement de libéralisation du commerce du port de Campeche avec les puissances étrangères. Il est déjà trop tard. La suite logique sera l'indépendance du Mexique et du Yucatan, en 1821. Les élites yucatèques accepteront de se joindre au reste du Mexique deux ans plus tard en guise de contrepoids au danger du colonialisme britannique12. Durant la seconde moitié de ce XVIIIe siècle agité par les conflits entre puissances européennes, la croissance démographique du Yucatan met en évidence une meilleure résistance des populations autochtones aux germes pathogènes importés. Cela coïncide avec une conjoncture économique interne et externe qui favorise l'augmentation du commerce. Pour mieux nourrir la population, les - 23 -

éleveurs créoles du Nord, du Centre et de l'Ouest de la péninsule transforment partiellement plusieurs de leurs estancias d'élevage afin de s'adonner à la production de maïs, de haricots ou de riz suivant l'axe de population Mérida~ Campeche et l'axe de Mérida vers le Nord-Est et le Centre.. Les élites indigènes ou métissées des communautés se voient confier de plus en plus souvent le rôle de gérants de ces haciendas mixtes13. Les créoles des grands domaines profitent de la libéralisation du commerce. Ils augmentent leurs échanges avec Cuba et la Nouvelle-Orléans espagnole en particulier. Les principaux produits sont le bœuf sur pied, la viande salée, les cuirs, les haricots, le bois de teinture et les articles de henequén pour les cordages des navires. Les cuirs et le bois de teinture sont souvent réexportés vers l'Europe14.
Carte 4 Le Yucatànen 1794

_
* o

Cap"'"

de lê~'

""'" P',"d,,'es ",,",,,,,,,,'è, ç"."""coy,'

(p,"'., """,)

"''''''''''0<,

-. '::]

ZÇh" d.

d', ""WC" ,""""0': !"o'''" des ,,",o~ ",m,,,,"", Llm,''''' imp'6"'" ,,,,,am,a""" F'C""6œ, ""''''''cea''' ,,,,,itcicap,u,e"~i)

"'U>'

:a

.,
ç"~""",, Mo'" H,m"

L'émigration des Mayas des communautés de Ces régions vers les grandes propriétés, du Centre et de l'Ouest s'accélère. L'objectif des fugitifs est le même qu'auparavant: il s'agit pour eux d'échapper aux obligations fiscales communales. A la fin du siècle des Lumières, plus de 40 % de la population maya du Nord ou du pourtour de Mérida, celle de la Sierra immédiatement au Sud de la

- 24-

capitale et celle de l'axe Campeche-Mérida vivent dans des haciendas mixtes d'élevage et de maïs (carte 4). Dans cette région, la charge de travail des colonisés s'intensifie mais les propriétaires continuent de leur accorder le privilège de cultiver un lopin de terre pour leur subsistance et de leur donner accès à leurs cenotes. Le système colonial qui a subi plusieurs réformes administratives des Bourbons d'Espagne commence indirectement à « encourager» le servage pour dettes dans les haciendas ou grands domaines des créoles: la Couronne exige que les hacendados ou grands propriétaires paient eux-mêmes le tribut des fugitifs. Elle contribue ainsi à l'intensification de l'exploitation des travailleurs par les créolesl5. L'Est et le Sud de la péninsule continuent de vivre et d'intensifier une autre dynamique. L'existence de zones de refuge y facilite la contrebande de produits anglais. Selon les historiens de l'époque, en tout et pour tout, le volume du commerce illégal atteint le volume du commerce légal. Il n'existe évidemment pas de statistiques à cet égard. Selon d'autres témoignages de contemporains, les Anglais pratiquent la contrebande de manière très ouvertel6. Les Mayas et les métis de ces régions ont la possibilité de participer au commerce illégal. Après la mise en place de l'institution de l'Intendance, en 1785, ils fuient plus facilement que ceux du Nord et de l'Ouest l'augmentation des tributs destinés à la Couronne à cause de la proximité des zones de refuge. La collecte s'effectue directement par les sous-délégués de l'Intendant dans toutes les communautés officiellement recensées de la péninsule17. Par ailleurs, les caciques relativement indépendants du Sud et de l'Est perdent une partie de leur pouvoir au profit des sous-délégués. Ils ne peuvent accroître leur mobilité sociale en devenant gérants d'haciendas car, au Sud et à l'Est de la péninsule, la plupart des grands propriétaires ne s'adonnent qu'à l'élevage et il n'existe qu'un petit nombre d'haciendas mixtes dans la région, autour de Valladolid. Après l'Indépendance, le Sud et l'Est deviendront de plus en plus difficiles à contrôler pour les créoles18. En 1821, la mère patrie n'accepte pas la perte de sa colonie de Nouvelle-Espagne et de sa province du Yucatan. Elle ferme le port de la Havane, qui demeure sous sa juridiction, aux exportations du Mexique et notamment aux exportations yucatèques de viande et de cuirs. Les péninsulaires perdent leur principal débouché extérieur19. La Fédération mexicaine, proclamée en 1824, est appauvrie dans son ensemble par les conflits. Elle est ravagée par des guerres civiles entre libéraux et conservateurs, des insurrections indiennes et des interventions étrangères jusqu'à l'avènement du libéralisme triomphant, en 1876. Cette année là, le général Porfirio Diaz prend le pouvoir de manière brutale et invite les puissances européennes et les Etats-Unis à investir au Mexique. Il règne avec une main de fer sur le pays jusqu'en 19102°. Jusqu'à l'avènement du porfiriat, les élites créoles yucatèques sont impliquées dans les hostilités entre fédéralistes, de tendance libérale, et centralistes, de tendance conservatrice. Les premiers souhaitent se donner un gouvernement séculier et les seconds sont les alliés d'une Église encore toute puissante auprès de - 25 -

la population. Les élites yucatèques sont également absorbées par les luttes de leurs factions politiques en émergence, à propos du degré d'autonomie du territoire péninsulaire, une périphérie au sein du système mexicain. Elles partagent l'idéal du progrès capitaliste mais ne lui donnent pas toujours le même sens suivant les priorités économiques et/ou politiques à court terme de leur sousrégion d'appartenance, ce qui les conduit souvent à des luttes fratricides21. En 1876, l'Etat du Yucatan se remet mal de la perte de la partie Centre-Ouest de son territoire qui est devenu l'Etat de Campeche, à la faveur des guerres civiles de 1857 qui ravagent tout le pays. Qui plus est, une partie de l'Est et du Sud de la péninsule est aux mains d'insurgés mayas et métis depuis 1847. Ils s'approvisionnent en armes au Honduras britannique ou Belize, alors que les colons anglais coupent du bois précieux selon leur gré en zone rebelle tout en restant neutres dans le conflit (carte 5).
Le Yucatân Carte 5 ilia fin de 1848

-.-

Urmtes

du te"ito,,"

1"'-"f1qUlS

au'

Insurgés
Fronhér.s intemotlQno",s UlwtesdeqlWict approximative.

Sier,"

SO\)rçes , Nigca de Son Ma'tic. Plen<>tie YI",a!.", y 1848 "'Bxico ~oo"'dad max"'3M geogra". 'e esta,ii,"ca México 18[,1. ca"a M3P'''0 pm Ne"",, R<!Bct 19<,'4)e' "al' r,ta';e lapo;,,," 1.1980. ( 1997,. S','Iog>3,I1" ,.,~," "t"c,,,.

Rappelons qu'à l'époque coloniale, ces populations de l'Est et du Sud ont toujours vécu assez loin du pouvoir espagnol, situé à Mérida, au Nord-Ouest. Par la suite elles ont refusé de participer aux conflits entre les seigneurs de la guerre créoles qui ont libéré la péninsule des Espagnols mais qui ont cherché à les asservir bien - 26-

davantage que leurs anciens maîtres. Les Blancs les ont dépouillées de leurs terres pour en faire la main-d'œuvre bon marché de plantations de canne à sucre en pleine expansion. Les plantations sont détruites lors du soulèvement de 1847. En 1876, les élites créoles, toujours réfugiées dans le quadrant Nord-Ouest et dans le Centre, cherchent désespérément à s'unir et à faire redémarrer leur économie. Le Yucatan n'est relié au rèste du pays que par voie d'eau et vivote sans beaucoup d'aide des dirigeants mexicains. Les terres de la péninsule ne sont pas très fertiles et, rappelons-le, le territoire est dépourvu de richesses minières. Après quelques va-et-vient au Nord du Rio Grande, les élites yucatèques finissent par se trouver une vocation lucrative: celle de mono-producteurs et d'exportateurs de henequén aux Etats-Unis et au Canada. La fibre d'agave, très en demande, sert à fabriquer de la corde à lier le blé ou à emballer le foin22. Le cycle de l'or vert va commencer pour le Yucatan dans un Mexique qui s'ouvre à la modernité porfirienne.

NOTES ET RÉFÉRENCES
Michael D. Coe, The Maya, New York, Thames and Hudson, 1999, p. 13,44. Juan Ramon Bastarrachea Manzano, «El parentesco y sus implicaciones en la organizacion social de los mayas prehispânicos », in Alfredo Barrera Rubio ed., El modo de produccion tributario en Mesoamérica, Mérida, Universidad de Yucatan, 1984, p. 275-285; Michael D. Coe, The Maya, p. 13,44. 3. Michael D. Coe, The Maya, p. 58 ; Linda Schele et David A. Freidel, A Forest of Kings, the untold story of the ancient maya, New York, William Morrow & Co, 1990, p. 90-95 . 4. Linda Schele et David A. Freidel, A Forest of Kings, p. 65-73, 90-95; John S. Henderson, The World of the Ancient Maya, Ithaca, Cornel! University Press, 1997 (1981), p. 89, 114,128, 139-140. 5. Michel D. Coe, The Maya, p. 151-155. 6. Ralph Roys, The Political Geography of the Yucatecan Maya; Washington, Carnegie Institution Publication, n° 613, 1957, carte; Anthony P. Andrews, «The Political Geography of the Sixteenth Century Yucatecan Maya», Journal of Anthropological Research, 1984, vol. 40, n° 4, p. 589-597 ; Grant D. Jones, «The Southern Maya Lowlands in Colonial Times», in Kent Flannery ed., Maya Subsistence, New York, Academic Press, 1982, p. 280-281 ; John S. Henderson, The World of the Ancient Maya, p. 37-40, 241-251 ; Michael C. Meyer, William L. Sherman, Susan Deeds, The Course of Mexican History, New York, Oxford University Press, 1999 (1979), p. 38, 98-99. 7. Robert S. Chamberlain, The Conquest and Colonization ofYucatan, New York, Octagon, 1966, p. 214-216, 229-236. 8. Howard F. Cline, «Regionalism and Society in Yucatan », Ph.D., Harvard University, 1947, p.20-22, 180-182; Sergio Quezada, Los pies de la Republica, Los indios peninsulares, 15501750, p. 65-83. 9. Ralph Roys, The Political Geography of the Yucatecan Maya p. 61-79 ; Diego de Landa, Relacion de las casas de Yucatan, Mérida, Dante, 1986 (1560), p. 32 ; Frances V. Scholes and Ralph Roys, The Maya Chontal/ndians of Acalan-Tixchel, Washington, Carnegie Institution Publication no 560, 1948, p. 326 ; Manuela Cristina Garcia Bernal, Poblacion y encomienda en Yucatan bajo los Austrias, Sevilla, Escuela de estudios hispanoamericanos, 1978, p. 209-230, 312-356 ; Manuela Cristina Garcia Bernal, La sociedad de Yucatan, /700-/750, Sevilla, Escuela de estudios hispanoamericanos, 1972, p. 46-53 ; Matthew Restal!, The Maya World, yucatec culture and society, 1550-1850, Stanford, Stanford University Press, 1997, p. 87-89. 10. Robert Patch, «Agrarian Change in Eighteenth Century Yucatâm>, Hispanic American Historical Review, vol. 65, n° 1, 1985, p. 23-28; Juan Villa Gutiérrez Soto-Mayor, Historia de 1. 2.

- 27 -

Il. 12.

13.

14.

15.

16.

17.

18. 19. 20. 21. 22.

la Conquista de Elltza, Guatemala, Sociedad de geografia e historia, 1933 (1701), p. 150,272278, 339-377 ; Robert Patch, «A Colonial Regime: Maya and Spaniard in Colonial Yucatan», Ph.D, Princeton University, 1979, p. 152, 162-185 ; Marta Espejo-Ponce Hunt, «Colonial Yucatan: Town and Region in the Seventeenth Century», Ph.D., University of California, 1974, p. 361-363, 471-476 ; Diego Lopez de Cogolludo, Historia de Yucatan, Campeche, Comision de historia, 1955 (1688), vol. 3, p. 414-420; Hector Pérez Martinez, Piraterias en Campeche, México, Pon'ua, 1937, p. 28-72 ; J.M. Elliot, «Spain and America in the Sixteenth and Seventeenth Centuries », Colonial Latin America, Cambridge, 1984, p. 320-335 (vol. l, Leslie Bethell, gen. ed., Cambridge History of Latin America, Cambridge University Press) ; José Antonio Calderon Quijano, Reliee, Sevilla, Escuela de Estudios hispanoamericanos, 1944, p. 39-66, 284-286, 314-319 ; Georges Baudot «Dissidences indiennes et complicités flibustières dans le Yucatan du XVIIe siècle», Caravelle, n° 46, 1986, p. 30. Georges Baudot, «Dissidences indiennes et complicités flibustières dans le Yucatan du XVIIe siècle», p. 30. Manuel Tunon de Lara, Historia de Espana, 1. 6, Barcelona, ed. Labor, 1983, p. 364-368 ; Joaquin Hübbe, «Belice» in El Eco de comercio de Mérida, 1880-1881, Mérida, Compania tipografica yucateca, 1940, p. 52-59 ; José Antonio Calderon Quijano, Reliee, p. 109-123, 137148, 181-187,235-236,284-291 ; Pablo Emilio Pérez Maillana Bueno, Comercio y autonomia en la lntendencia de Yucatan, 1797-1814, Sevilla, Escuela de estudios 1atinoamericanos, 1978, p. 35-42, 98-121, 213-216. Bartolomé dei Granado Baeza, «Infonne dado por el cura de Yaxcabâ... sobre el manejo, vida y costumbres de los indios », Registro Yucateco, voU, 1845, p. 174-175; Santiago Méndez, « Infonne sobre las costumbres de los indios de Yucatan », in Antonio Garcia Cubas, Apuntes relativos a la poblacion de la Republica mexicana, México, 1870, p. 67; Howard F. Cline, «Regionalism and Society in Yucatan », p. 373-455; Nancy Farris, Maya Society under Colonial Rule, Princeton, Princeton University Press, 1984, p. 356-385; Robert Patch, «Agrarian Change in Eighteenth Century Yucatan », p. 30-49,151-152. Nancy Farris, Maya Society under Colonial Rule, p. 367-369; Robert Patch, Maya and Spaniard in Colonial Yucatan,1648-1812, Stanford, Stanford University Press, 1994, p.205208. Howard F. Cline, «Regionalism and Society in Yucatan », p. 373-455; Nancy Farris, Maya Society under Colonial Rule, p. 356-385 ; Robert Patch, «Agrarian Change in Eighteenth Century Yucatan », p. 30-49 ; Sherburne Cook et Woodrow Borah, Mexico and the Carribean , Vol. 2, in Essays in Population History, Berkeley, University of California Press, 1971-1979. Pablo Emilio Pérez Maillana Bueno, Comercio y autonomia en la lntendencia de Yucatan, 1797-1814, p. 98,118-121, 136-140, 236-240; Juan Francisco Molina Solis, Historia de Yucatan desde la independencia hasta la época actual, voU, Mérida, 1927, p. 1; Howard F. Cline, «Regionalism and Society in Yucatan », p. 457-492 ; Enrique F10rescano et Fernando Castillo eds, «Idea general del comercio de las Indias, reino de Nueva Espana (1776) », in Controversia sobre la libertad de comercio en Nueva Espana, 1776-1818. México Instituto Mexicano del Comercio Exterior, 1976, voU, p. 39-40. Nancy Farris, Maya Society under Colonial Rule, p. 202, 359-361, 371-374 ; Victor M. Suarez Molina, compo de autores desconocidos en « El Amigo dei Pueblo y El Yucateco, 1821-1830 », in Causas de la pobreza de Yucatan en 1821, Mérida, 1955, p. 77-95. Howard F. Cline, «Regionalism and Society in Yucatan », p. 327-329; Victor M. Suarez Molina, Causas de la pobreza de Yucatan, p. 81-85. José Tiburcio Lopez, Apuntam ien tas para la estadistica de Yucatan, Mérida, 5 juin, 1827. Michael C. Meyer, William L. Sherman, Susan Deeds, The Course of Mexican History, New York, Oxford University Press, 1999 (1979), p. 301-417. Juan Francisco Molina Salis, Historia de Yucatan desde la lndependencia hasta la época actual, p. 69-312. Marie Lapointe, Los mayas rebeldes de Yucatan, Mérida, Gobierno dei Estado de Yucatân y Maldonado editores, 1997 (1983), p. 25-139.

- 28 -

CHAPITRE 1 L'AGE D'OR DU LIBERALISME ET SES RETOMBEES AU MEXIQUE ET DANS SA PERIPHERIE DU YUCATAN (1876-1910)
Il sera fait état des mécanismes de la croissance économique au Mexique et de leur portée socio-politique immédiate durant le porfiriat. Le lecteur sera ensuite en mesure d'apprécier les spécificités de l'insertion de l'Etat du Yucatân dans ces processus. A cette époque, l'entité fédérée est très étroitement liée aux Etats-Unis au plan économique.

La dictature de Porfirio Diaz (1876-1910) Croissance économique et modernisation Après l'indépendance de 1821 et jusque durant les années 1870, le Mexique change au moins 75 fois de président. Aucun des dirigeants, qu'il soit libéral ou conservateur, n'a le temps de faire appliquer des politiques claires. Ce n'est plus le cas avec don Porfirio qui demeure au pouvoir de 1876 à 1910. On peut excepter une période de quatre ans (1880-1884), la présidence de Manuel Gonzalez, durant laquelle il gouverne par personne interposée. Quand Diaz arrive à la présidence, le pays est à peine touché par les révolutions scientifique, technique et industrielle qu'ont connues les Etats-Unis et l'Europe. La devise du despote éclairé est celle de bien des positivistes de l'époque: « Ordre et Progrès» 1. Durant la paix porfirienne, la population du Mexique croît de 9 à 15 millions. Le programme du dictateur passe d'abord par le rétablissement du crédit du Mexique face aux grandes puissances industrielles. Dès 1878, les Etats-Unis reconnaissent le régime dans le but d'établir des liens d'affaires au Sud du Rio Grande et d'y investir. En guise de contrepoids, les relations diplomatiques sont rétablies avec la France, en 1880, et, en 1884, avec la Grande-Bretagne. Peu après, le pays réussit à consolider sa dette extérieure et recommence à emprunter aux Etats-Unis et en Europe. Les priorités sont la construction de chemins de fer, la croissance de l'agriculture d'exportation, de l'industrie minière et de l'industrie manufacturière2. En 1910, les deux-tiers des investissements sont étrangers. Parmi ceux-ci, 38 % sont américains, 29 % britanniques et 27 % français. L'industrie manufacturière et l'agriculture d'exportation sont contrôlées en majorité par des Mexicains qui savent utiliser le capital des banques étrangères installées au pays. La dette extérieure représente 22 % des investissements étrangers qui sont d'environ de 1 700 millions de dollars américains. Il s'agit d'un pourcentage raisonnable si l'on considère l'expansion globale de l'économie3.

Ce sont les Américains qui obtiennent la plus grande part des concessions dans le domaine ferroviaire. Celles-ci constituent le tiers des investissements étrangers. En 1876, le réseau comporte 676 km. En 1910, 24 000 km de rails sillonnent le pays. Juste avant la Révolution, au moyen d'un emprunt à l'étranger et de l'émission d'obligations, le Mexique rachète une bonne part du réseau afin d'être davantage indépendant vis-à-vis des Etats-Unis4. L'industrie minière, celle du cuivre, du fer et de l'argent en particulier, compte pour le quart des investissements étrangers durant le porfiriat. Américains, Français et Allemands introduisent de nouvelles techniques d'extraction. Le conglomérat américain des Guggenheim implante la sidérurgie, surtout au Nord du pays. A partir du tournant du siècle, les Anglais et les Américains obtiennent d'importantes concessions pétrolières. Le Mexique devient l'un des plus importants producteurs au mondé. L'industrie manufacturière évolue rapidement au Nord et au Centre et profite de tarifs douaniers protectionnistes. Le marché interne se développe lentement. En 1902, l'Etat recense 5 500 entreprises6. Au chapitre de la production agricole, les régions du Nord, du Golfe et du Yucatan sont celles qui progressent le plus rapidement. L'agriculture intensive d'exportation du henequén de la péninsule yucatèque affiche un grand dynamisme. Au terme du porfiriat, le coton du Nord arrive à peu près à pourvoir à la demande interne. Même les exploitations de canne à sucre du Centre se mécanisent. Globalement cependant, la production agricole traditionnelle des petites communautés paysannes rattachées à la terre est à la traîne, celle du Centre et du Sud en particulier. La main-d'œuvre est monopolisée par l'agriculture de plantation. De 1900 à 1910, le prix relatif des aliments de base augmente de 20 %. La production vivrière stagne et le pays doit de plus en plus avoir recours aux importations de maïs. Durant la période de 1878 à 1911, les importations de biens de consommation (articles de cuir, textiles etc.) diminuent de 75 à 43 %. Celles des biens d'équipement, qui alimentent le secteur industriel en démarrage, et celles des matières premières doublent respectivement. Les exportations de ressources naturelles augmentent en moyenne de 6 % annuellement et la croissance industrielle est de l'ordre de 12 %. Malgré des chiffres encourageants au chapitre des exportations de ressources naturelles, les importations sont de plus en plus chères à partir du début du XXe siècle, en raison de la concurrence à laquelle se heurtent les matières premières mexicaines sur le marché international et des récessions qui affectent la demande mondiale7. Le Mexique est à l'aube d'une modernité dangereuse. Les coûts socio-politiques du régime Cette prospérité, qui rend les oligarchies mexicaines proches du dictateur très confiantes en l'avenir, est fondée sur l'exploitation d'une main-d'œuvre bon marché et sur les investissements et la technologie de l'extérieurs. De plus, les mécanismes de mise en place de cette paix porfirienne sont la force brutale et les élections truquées. Dès les débuts de son mandat, don Porfirio divise ses ennemis, les radicaux ou les ultra-conservateurs, et achète souvent leur fidélité. Il adopte une attitude de conciliation envers l'Eglise. Un petit groupe de technocrates positivistes, les Cientificos, se constitue et l'aide à gouverner. Les militaires trop ambitieux sont mutés d'une région à l'autre. Les jefes politicos ou préfets de - 30-

district, qui sont assez nombreux dans chacun des Etats, sont contrôlés par le ministère de l'Intérieur. Ils ont pour tâche de s'occuper des « élections », d'effectuer la collecte des taxes, d'organiser des corvées, et enfin de lever des troupes d'urgence, si besoin est, pour veiller à la paix publique. Dans ce qui deviendra, à partir de 1880, le riche Etat du Yucatan, les gouverneurs sont suffisamment puissants pour influencer les nominations des redoutables chefs politiques qui deviennent leurs intermédiaires. Pour le reste, les rurales, une sorte de garde prétorienne de don Porfirio dans les campagnes, peuvent servir de contrepoids à l'armée dans les Etats9. Il est à noter que 70 % de la population vit toujours à la campagne. Les terres communales des paysans qui n'ont pas de titres sont facilement saisies dans de nombreuses régions. Les communiers qui disposent de titres voient souvent morceler leurs terres en parcelles individuelles qu'ils ont tôt fait de revendre sous la pression de grandes compagnies. Cela permet aux entrepreneurs manufacturiers et aux propriétaires de plantations de se constituer une main d'œuvre bon marché. Les haciendas peuvent parfois atteindre 45 000 hectares, surtout au Nord, la région la moins peuplée. En 1910, il existe 8 245 grands domaines au Mexique. Certains oligarques possèdent jusqu'à 50 haciendas. La moitié de la population rurale est liée à ces exploitations par endettement. On peut schématiser en disant que 1 000 grands propriétaires emploient trois millions de péons. Les paysans libres vivotent dans de petites communautés dans les régions isolées du Sud ou dans le Centre, une zone où la force du nombre leur permet parfois de résister à l'accaparement de leurs terreslO. Les ouvriers se caractérisent par leur faiblesse numérique. En 1910, ils sont environ 275 000 et les petits artisans 500 000. Les premiers sont jeunes et leurs parents sont parfois encore agriculteurs. Mal payés, ils travaillent souvent dans des entreprises minières, ferroviaires ou textiles sous le contrôle de contremaîtres étrangers. Ils subissent parfois l'influence d'ouvriers américains ou encore d'ouvriers mexicains qui sont allés aux Etats-Unis et y ont constaté un meilleur niveau de vie. Plusieurs de ceux qui y ont travaillé ont été affiliés au syndicat américain de tendance anarchiste, Industrial Workers of the World (IWW). Durant la première décennie du XXe siècle, époque de récession économique et de chômage, leurs grèves sont réprimées dans le sang. Ils deviennent de plus en plus nationalistes. Les artisans et les ouvriers des petites entreprises sont regroupés dans des mouvements à caractère mutualiste et coopérativiste et cherchent souvent l'appui du gouvernement ou son arbitragell. Les classes moyennes rassemblent en 1910 la moitié de la population urbaine. Elle sont les victimes du progrès: les petits commerces sont fragiles, les instituteurs mal payés, les muletiers remplacés par les chemins de fer, les journalistes emprisonnés, les ouvriers spécialisés dirigés par des gérants nord-américains, et les jeunes fonctionnaires qui sont inconnus du dictateur sont sans avenir politique12.

- 31 -

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.