//img.uscri.be/pth/e41c6c8a471f81a638a58545ebe052e4584b8088
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 31,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

HISTOIRE POLITIQUE DE LA JEUNE DROITE (1929-1942)

De
495 pages
Une nébuleuse de jeunes intellectuels " personnalistes " dans les années 1930-1934 eurent l'ambition de renouveler la façon de poser les problèmes politiques et sociaux du XXè siècle. Elle s'organisa autour de trois courants : Esprit, l'Ordre nouveau et ce que Mounier qualifiait de Jeune Droite, en désignant par là un ensemble de jeunes revues apparues aux marges de l'Action française. Si l'histoire de l'émergence de ces groupes est relativement connue, il n'en est pas de même pour leur histoire avant et surtout près ce tournant, c'est-à-dire entre 1935 et les années 40.
Voir plus Voir moins

Histoire politique
de la Jeune Droite

(1929

-

1942)

cgL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0123-X

Nicolas KESSLER

Histoire politique
de la Jeune Droite

(1929 -1942)
Une révolution conservatrice à la française

Préface de Jean-Louis Loubet deI Bayle

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A mes parents. A mes grandsparents. A Christine.

Préface

Les « non-conformistes des années 30 » appartiennent aujourd'hui à
l'historiographie politique et intellectuelle de la France du XXème siècle. Cette nébuleuse de jeunes intellectuels «personnalistes », qui, dans les années 1930-1934, eurent l'ambition de renouveler la façon de poser les problèmes politiques et sociaux du XXème siècle, s'organisa autour de trois courants: Esprit, l'Ordre oouœau et ce que Mounier qualifiait de Jeune Droite, en désignant par là un ensemble de jeunes revues apparues aux marges de l'Action française. Si l'histoire de l'émergence de ces groupes dans les années 1930-1934 est relativement connue, il n'en est pas toujours de même pour leur histoire avant et, surtout, après ce tournant du début des années 30, particulièrement entre 1935 et 1940 et dans les années 40. Pour Esprit, on dispose, avec l'ouvrage que lui a consacré Michel Winock1, d'une synthèse assez complète, retraçant son histoire, de sa fondation en 1932 à la disparition d'Emmanuel Mounier en 1950. En revanche, si les recherches de Christian Roi apportent des informations précieuses sur la genèse de l'Ordre oouœau, l'histoire d'ensemble de ce mouvement reste encore à écrire. La situation était un peu analogue pour la JeuneDroite, malgré un certain nombre de travaux ponctuels, comme ceux de Véronique Chavagnac sur Jean de Fabrègues3 ou le livre d'Etienne de Montety sur Thierry Maulnier4. C'est cette lacune que vient combler avec talent l'ouvrage de Nicolas Kessler, dont l'écriture est aussi brillante qu'est érudite et exhaustive la recherche documentaire qui en constitue le soubassement.
1 Michel Winock, Histoirepolitïquede la reuœ Esprit (1932-1950), Paris, 1975. 2 Notamment, Christian Roy, Alexandre Marc et la jeunE Europe: 1930-1934. origines du~, 3 Véronique Nice, 2000. Auzépy-Chavagnac, Jean de Fa.s, persist£lnœ et origina/iti d'une tradition ca1lxJ/iquede Politiques, Paris, 1993.

L'Ordre

nDU7.RtlU aux

droitependam l'entre-deux-guerres, Thèse de l'Institut d'Etudes 4 Etienne de Montety, Thierry Maulnier, Paris, 1994.

10

Une réwlutiDn

aJnSmJatrΜ

à la française

Pourtant, l'entreprise à laquelle s'est attelée Nicolas Kessler n'était pas facile. Contrairement aux autres groupes, qui présentaient une certaine cohérence organisationnelle, la Jeune Droite s'est exprimée au long des années 30 dans de nombreuses publications - plus d'une demi douzaine - et a été représentée par des hommes dont les itinéraires entrecroisés ne furent pas toujours convergents. A quoi s'ajoute la pression des événements multiples et dramatiques qui ont jalonné ces années, en provoquant dans les rangs de la Jeune Droite, comme dans l'ensemble de l'opinion française, de multiples et complexes réactions. De ce point de vue, la réussite de cette histoire de la Jeune Droite est d'arriver à rendre compte clairement de la complexité des organisations, des hommes, des idées, des événements, sans sacrifier les nuances nécessaires à leur compréhension. Une complexité et des nuances qu'il est aujourd'hui particulièrement important de souligner, à un moment où le conformisme médiatique projette sur ces années 1930-1950 un certain nombre de lieux communs sommaires et simplificateurs, dont on trouve même l'écho dans certains travaux intellectuels. En particulier, ce souci de restituer la réalité de cette période dans toute son épaisseur, conduit Nicolas Kessler à mettre en œuvre un principe méthodologique, qui vaut pour toute étude historique, mais dont on peut penser qu'il présente une importance toute particulière lorsqu'il s'agit de l'histoire de ces deux décennies, et dont la méconnaissance n'est sans doute pas étrangère à certaines des incompréhensions qui caractérisent l'interprétation des événements de cette époque. Ce principe méthodologique, c'est celui de l'attention à porter à la chronologie des faits étudiés et à la chronologie des textes analysés. En ajoutant que cette chronologie doit être ici une chronologie des plus fines, car, entre 1930 et 1950, l'accélération de l'histoire est particulièrement forte et on peut considérer que le paysage politique et idéologique se modifie presque totalement tous les six mois

-

et parfois plus rapidement

encore - en entraînant

des réactions,

des

engagements, des reclassements dont la continuité et la cohérence sont
rien moins qu'évidentes. Dès lors, on voit le danger - qui n'est pas toujours perçu - qu'il peut y avoir à mettre sur le même plan et à

amalgamer des textes écrits à des dates différentes, dans des contextes différents. Le travail de Nicolas Kessler démontre en de multiples endroits cette importance de la chronologie et la pertinence de cette prudence méthodologique. Ainsi, on voit bien que ce qui était possible en janvier 1934 ne l'est plus en mars et, qu'inversement, ce qui était impossible

Préface

Il

avant les événements de février 1934 le devient quelques semaines après. De même, des rapprochements et des confrontations organisées au début de 1935 deviennent inimaginables quelques mois plus tard, après les fractures crées par l'invasion de l'Ethiopie. Ces observations valent pour toute la période et, pour ne prendre que cet autre exemple, le Vichy de 1940 n'est pas celui de 1941 ni celui de 1942, ni celui de 1943. Ce qui est vrai pour les événements l'est aussi pour les textes, que l'on ne peut impunément détacher de leur chronologie et de leur environnement. Ainsi, Nicolas Kessler montre bien, par exemple, que l'analyse du «fascisme» ou de «1'antifascisme» de Cunhal ne peut négliger ni les textes ambigus de 1936-37 ni ceux beaucoup plus catégoriques de 1937-38 et qu'occulter les uns ou les autres conduit à donner une image tronquée de la réalité. TI en est de même pour l'évolution du «pacifisme» de la Jeune Droite, dont les positions de septembre 1938 face aux accords de Munich sont sensiblement différentes de celles qu'elle adopte quelques semaines plus tard au début de 1939. Avec cette analyse des textes comme avec son approche méthodologique, l'auteur de Une réwlution corzsermtrÏœ à la française est amené - implicitement plus qu'explicitement - à apporter sa contribution au débat plus ou moins artificiel qui, souvent au prix d'une distorsion des faits et des conceptsl, s'est instauré, en faisant du «non-conformisme des années 30» une forme particulièrement sophistiquée de fascisme français. C'est ainsi qu'il est amené à rappeler le caractère fondamentalement antiétatiste de la réflexion de la Jeune Droite, que l'on retrouvait, sous une forme encore plus accentuée dans les positions d'Esprit ou de l'Onirenouœau. Par là, par cet accent mis sur l'importance des rapports Etat-société, se manifestait une des spécificités les plus fortes de la réflexion «non-conformiste» en général, et donc de la réflexion de la Jeune Droite qui, si elle ne la préservait pas de toute tentation autoritaire, l'immunisait en principe contre toute dérive totalitaire, tendant à l'absorption de la société par l'Etat. D'où des dénonciations des régimes totalitaires, rouges ou bruns, dont on ne saurait négliger l'importance et la signification, en tenant compte de la lettre des déclarations faites et, plus encore, de la logique de leurs motivations. On peut ajouter qu'à travers l'importance accordée à ce problème des rapports de la société avec l'Etat, c'était aussi - d'une manière plus
1 En identifiant par exemple fascisme et « antimatérialisme ».

12

Urre réwlutiDn

c:ansen.mrice

à la française

hésitante - le positionnement de la Jeune Droiœ par rapport à l'Action française qui était en question. En effet, on peut considérer que ce qui fait essentiellement l'originalité de la Jeune Droiœ par rapport à l'Adron française - particulièrement par rapport à la pratique de l'A.F. des années 30 - c'est le regard que la JeuneDroiœ porte sur son temps, qui
l'amène à relativiser l'importance des problèmes politiques

-

et plus

encore des engagements de polémique politicienne - en s'intéressant davantage à l'évolution en profondeur de la société - dans ses aspects économiques, sociaux et culturels - qu'au problème du régime politique. Sans qu'elle le dise explicitement, c'est la classique distinction

maurrassienne entre « pays légal» et « pays réel» qui était ainsi mise en
question, comme elle l'était à la même époque chez Bernanos par exemplel. Les jeunes intellectuels de la JeuneDroiœ ne considèrent plus en effet qu'il existerait un pays réel resté sain, dont le développement serait parasité et entravé par les errements du pays légal « républicain». Pour eux, à la «crise politique» se juxtapose désormais une «crise de société », sur laquelle se concentre particulièrement leur attention, comme celle d'ailleurs des autres mouvements non-conformistes. Cette divergence, plus implicite qu'explicite, où la sensibilité a autant de part que l'analyse rationnelle, semble constituer l'une des clés de la compréhension des rapports de la Jeune Droiœ avec l'Actron française, malgré une convergence apparente sur les questions proprement politiques. On peut d'ailleurs noter ici qu'une ambiguïté pour une part analogue caractérisera les rapports de Mounier et d'Esprit avec le courant démocrate-chrétien, celui-ci s'intéressant en priorité aux questions institutionnelles en rapport avec le régime politique, alors que les préoccupations principales de Mounier et de ses amis étaient ailleurs et étaient des préoccupations plus « sociétales» que politiques. Si les éléments justifiant cette analyse sont présents dans l'ouvrage de Nicolas Kessler, ils auraient peut-être mérité d'être davantage soulignés. Sur la question de la spécificité de la JeuneDroiœ par rapport à l'Adron française,on sent d'ailleurs l'auteur hésitant, avec des formules qui sont parfois un peu hétérogènes, certaines insistant sur la parenté d'autres sur les divergences. Sur la durée, c'est la spécificité de la Jeune Droiœ qui semble cependant la plus nette et l'engagement final, après la seconde guerre mondiale, de ses représentants les plus notables dans le mouvement fédéraliste européen en paraît la meilleure preuve. Ceci dit,
1 Notamment dans l'essai La grande peur des bien-pensants (1931) auquel la Jeune Droite accorda une grande attention. Cf. J.L Loubet del Bayle, L'illusion politique au XXème sikle, Paris, 1999, Chapitre V.

Préface

13

les hésitations du jugement de Nicolas Kessler peuvent se justifier sur le court terme, car durant les années 30, même si sa problématique intellectuelle, explicite ou implicite, s'en éloigne, la JeuneDroitEreste en pratique plus ou moins marquée par le «politique d'abord» maurrassien, notamment lorsque l'éventualité d'une influence possible sur le pouvoir semble se rapprocher. Cette tentation se manifestera particulièrement en 1940-42 face au premier Vichy. Certains de ses représentants se rallieront alors à l'idée d'une « révolution par en haut », pour redonner vie à des «personnes» et à des «corps sociaux»

moribonds, à travers l'action autoritaire d'une sorte de

«

dictature de

transition» représentée par le nouvel Etat français, ce qui conduisait au paradoxe de vouloir réaliser une révolution « communautaire» et nonétatiste par des moyens étatiques 1.

Cette approche plus « sociétale » que politique, qui a caractérisé la JeuneDroitE,comme les autres courants « non-conformistes », permet
peut-être aussi d'expliquer les difficultés que l'on rencontre pour établir un bilan de l'influence de ces mouvements. Si les idées et les hommes issus de cette mouvance «non-conformiste» ont joué un rôle non négligeable avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, il n'est pas facile d'apprécier la portée exacte de celui-ci, d'autant que la plupart de ces «non-conformistes» ont eu du mal à passer du terrain de la réflexion à celui de l'action. Les circonstances peuvent pour une part expliquer cette situation. Mais on peut se demander s'il ne faut pas voir à l'ambigUité de leur rôle historique des explications plus profondes et si cette ambiguité ne tient pas à ce qui constitue sans doute la spécificité la plus caractéristique de leur approche des problèmes du XXème siècle, à savoir le diagnostic qui les amenait à considérer que ce qu'ils vivaient était, au delà d'une « crise de société », une crise plus globale de civilisation, mettant en cause l'homme du XXème siècle dans toutes les dimensions de son existence, et concernant aussi bien ses rapports avec le monde et la société que ses rapports avec lui-même et avec sa destinée. Au regard de l'ampleur de ces perspectives, on peut être tenté de penser que ce diagnostic comportait peut-être en luimême les raisons de la relative impuissance de ceux qui le formulaient, dans la mesure où ceux-ci ont buté sur une question à la réponse bien

incertaine,s'il en est une: « Que faire pour reconstruire (ou construire)
une civilisation? ». Jean-Louis
1 Cf. notre préface et l'ouvrage annœs 40, Paris, 1998. de Michel Bergès,

Loubet

deI Bayle

Vichy contrr Mounier. Les rwn-confimnisœs faœ at/x

Introduction

Réaction,les Cahiers,la Revu£française,la Revue du Si£cle,la Revu£ du XXèm£ Siirle, Cornb:lt,l'Insurgé,Civilisation,Idées: une dizaine de revues éphémères qui s'échelonnent de façon plus ou moins régulière de 1920 à 1942, constituent le corpusde l'entité polynucléaire et pluriforme qu'il est convenu d'appeler, depuis les travaux pionniers de Jean-Louis Loubet deI Baylel, la JeuneDroite. L'ensemble s'apparente davantage à une mouvance qu'à un mouvement: la douzaine d'écrivains et de journalistes qui forment le noyau du groupe, Jean de Fabrègues, JeanPierre Maxence, Robert Francis, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, René Vincent, Maurice Bardèche, Maurice Blanchot, Claude Roy, Louis Salleron, Kléber Haedens, Jean-François Gravier et Jacques Laurent, ne sont unis par aucun lien organique, et ne se reconnaissent dlaucune discipline de parti. TIs se répartissent d'ailleurs en deux

équipes bien distinctes - autour de Fabrègues d'une part, de Maulnier
et de Maxence de l'autre - qui ne fusionnent qu'en 1936, et conservent même après cette date une relative spécificité. Tous n'en partagent pas moins un certain nombre de valeurs, une sensibilité commune qui suffit à délimiter, en marge de la nébuleuse maurrassienne les contours d'un courant original. «Nous formions, se souviendra Salleron, un petit groupe d'amis qui avions des idées convergentes. »2La tirade a, dans sa modestie, le mérite de restituer la particularité d'un compagnonnage intellectuel qui n'aura jamais rien d'une quelconque orthodoxie. Il semble que ce soit Emmanuel Mounier qui ait le premier parlé de «Jeune Droite », pour désigner les travaux d'un certain nombre d'intellectuels que lui semblait unir une même volonté de renouveler
1 J ean- Louis Loubet del Bayle, Les 1Wn-œnfimnistes des amzœs 30, une œntatiœ de renouœllernnt de la pensœ politiquefrançaise, Paris, 1969. On verra aussi: "La revue Réaction", Politique, n° 33-36, 1966. 2 Louis Salleron, Réponse à l'enquête de Gilbert Ganne "Qu'as-tu fait de ta jeunesse? : les jeunes maurrassiens", Arts, avril 1956.

16

Une réwlutiDn curzserwtriœ à la française

les positions du conservatisme politique. «Depuis quelques années, explique-t-il dès 1934, nous assistons à un courageux effort d'une certaine jeune droite, pour se désolidariser de la droite économique, dont elle était, jusqu'à présent (...) solidaire. »1 Le jeune homme a vraisemblablement emprunté le terme à Drieu La Rochelle, qui avait publié quelques années plus tôt un Manifeste de la Jeurre Droite resté sans postérité. Réemployée à plusieurs reprises par Esprit jusqu'en 1939, l'expression va toutefois vite tomber en désuétude. Dans sa fameuse étude sur 1'«esprit des années 30 »2,Jean Touchard préférera parler de
«

néotraditionalisme», Fabrègues de «droite sociale», et Pierre

Andreu évoquera sans plus de précision en 1957, une «jeunesse de droite »3.Une enquête réalisée en 1956 par la revue Arts n'en donne pas moins à ceux que Gilbert Ganne appelle les «jeunes maurrassiens » - Fabrègues, Vincent, Roy, Maulnier, Laurent, Salleron, Haedens - l'occasion de revenir sur leur tentative commune. Maulnier

notamment évoque un « petit groupe de jeunes intellectuels,candidats
écrivains, qui avaient subi l'influence de l"'ActiDn française"» et qu'« agitaient des questions d'ordre politique ou touchant à la philosophie sociale ». Avalisée par la plupart de ses ex-collaborateurs, la définition va peu à peu s'imposer, jusqu'à ce que Jean-Louis Loubet deI Bayle achève à la fin des années 60 de mettre en évidence l'unité idéologique de ce micro milieu atypique. Quoiqu'en constant progrès, l'historiographie du groupe continue à pâtir de ces tâtonnements. Le flou artistique qui entoure la définition même de la Jeurre Droite favorise en effet les malentendus et les confusions. La tentation la plus fréquente est d'isoler l'une ou l'autre de ses composantes, et de l'étudier séparément, jusqu'à perdre totalement de vue la dynamique d'ensemble. Quand Véronique

Auzépy-Chavagnacpar exemple prétend distinguer une « jeune droite
catholique »4au sein d'une mouvance qu'elle élargit au cercle de Je suis partouts, elle gomme en partie la spécificité des liens qui unissent les catholiques Fabrègues, Vincent ou Salleron aux agnostiques Maulnier, Blanchot ou Brasillach. A l'inverse, les diverses biographies de ces
1 2 Esprit, octobre 1934. "L'esprit des années 1930" in Tendanœs politiques de la vie française depuis 1789, Paris,

Jean Touchard, 1960.

3 Pierre Andreu, "Les idées politiques de la jeunesse intellectuelle de 1927 à la guerre",
trau;mx de l'AcadImie des Scienœs MoralEs et Politiques, 2ème trimestre 1957. 4 Véronique Auzépy-Chavagnac,jeande Fabiigues, op. cil. S "La Jeune droite catholique (années 30 et 40) : histoire d'une différence", d'hiswtre intellectuelle, 1995.

Reute

des

Mil neuf cent, reufe

Intrrxluction

17 généralement leur appartenance

derniers, bien qu'elles mentionnent

aux cercles « néomaurrassiens», font le plus souvent peu de cas de
l'influence qu'a pu avoir cette appartenance sur leur itinéraire personnel. Quant aux diverses études monographiques qui ont été consacrées depuis vingt ans à des publications comme Canbat, l'Insu'Yli ou Idées, elles ont tendance à manquer de cette profondeur que pourrait seule leur donner une véritable mise en perspective. Au total, l'histoire de la Jeune Droite donne régulièrement l'impression de se dissoudre dans la multiplicité des tranches de vie qui la sous-tendent au détriment malheureusement de sa cohérence et de son intelligibilité. Cette dispersion est, il faut le reconnaître, favorisée par la faible « surface» politique du «mouvement ». Faiblesse inscrite dans les chiffres. Les Cahierset Réaction ne tirent guère qu'à 500 exemplaires; Cnnbtt ou Idées n'auront jamais plus de 2000 lecteurs réguliers. Composé majoritairement d'étudiants et d'« ex-étudiants récents », son public reste marginal et son audience confidentielle. La JeunEDroite présente en cela toute la spécificité de ce « petit monde étroit» que constituent les revues d'idées de la première moitié du XXème siècle, obscurs «laboratoires» qui ne pèsent pas directement sur l'événement

mais « confèrent une armature au champ intellectuel par des forces
antagonistes d'adhésion - par les (...) fidélités qu'(ils) attachent et l'influence qu'(ils) exercent - et d'exclusion - par les positions prises, les débats suscités et les scissions apparues »1. « Derrière la presse, explique Olivier Corpet, on trouve souvent des partis, des mouvements ou des bailleurs de fonds activistes politiques (... ). Derrière la revue, il y a plutôt des individus ou des petits groupes d'amis que le désir de publier ensemble a rassemblés ponctuellement (...). On y fraie, hors des grands-routes tracées par la presse partisane, des sentiers nouveaux où l'on ne passera qu'à quelques uns mais dont la qualité première sera, justement, de ne pouvoir être empruntés que par l'intelligence et non la masse. »2 La définition est ici particulièrement appropriée: le groupe ne dispose même pas à la différence de certains de ses rivaux, d'un «public captif », confessionnel ou partisan, qui pourrait lui servir de caisse de
resonance.
I

1 Jean-François Sirinelli, "Les intellectuels", Pour une histoirepolitique, sous la direction de René Rémond, Paris, 1988, p. 217. 2 Olivier COlpet, "La revue", Histoire des droiœs en Franœ, volume II, sous la direction de JeanFrançois Sirinelli, Paris, 1992.

18

Une réwlution cunsenmriœ

à la française

Faut-il pour autant, comme certains, réduire l'expérience à « une poussière de livres, une poussière de velléités, une poussière d'hommes »1? Ce serait faire peu de cas d'une influence, certes discrète, mais bien perçue par les contemporains. «Gmbat, se souviendra un de ses animateurs, était lu dans toutes les rédactions de journaux. »2On pourrait dire la même chose de Réaction,de la Revuedu SiRek ou de la Revue française. Les nombreuses recensions de leurs travaux parues dans la grande presse en témoignent. Les Cahierseuxmêmes ont, en dépit de leur modestie, su marquer les esprits de leurs

contemporains, et Mounier y verra en 1939 « un des essaispar lesquels
Esprit se chercha avant de se retrouver »3. Aucune raison, donc, de tenir la Jeune Droite pour un épiphénomène4. A scruter de près le paysage idéologique de I'entre-deux -guerres, on est frappé au contraire de l'étonnante « force d'instillation »5 exercée par la jeune équipe, et par sa capacité à faire entendre sa voix dans les grands débats du temps. TIn'y a qu'à égrener la longue liste de ses collaborateurs: on a évoqué Blanchot, Haedens, Roy, Laurent, Brasillach et Maulnier; il faudrait ajouter Georges Blond et François Sentein, François Mauriac et Georges Bernanos, Jean Daujat et Maurice de Gandillac, Alexandre Marc et Denis de Rougemont, sans oublier la débutante Marguerite Yourcenar ou le « compagnon de route» François Mitterrand. TIn'y a guère de figure importante de l'intelligentsia conservatrice qui n 'ait, à un moment ou à un autre, prêté sa plume à l'un de ses organes de combat. Reste à expliquer ce rayonnement si disproportionné par rapport à l'audience réelle du courant. On pourra bien sûr invoquer la qualité de ses animateurs. De par le foisonnement et la richesse de leur production, ceux -ci « pèsent» considérablement plus lourd que leurs quelques centaines de lecteurs et d'abonnés pourraient le laisser croire. Mais le talent ne suffit pas. Aussi brillants soient-ils, quelques d'écrivains isolés ne peuvent pas à eux seuls donner une réelle consistance à un corps de doctrine. TIleur faut encore une prise directe
1 On paraphrase ici une formule de Jean-Pierre Maxence, Histoire de dix ans, (1927-1937), Paris, 1939,p.11. 2 Georges Blond, lettre du 19 novembre 1977, citée par Alain Madry, La Jeune Droite à traœrs Carzb1t (1936-1939), Civilisation (1938-1939) et l'Insurgé (janvier/octnbre1937). Ambiguïti, cunsensuset d~. Mémoire dactylographié, Lyon, 1979, p. 13. 3 Emmanuel Mounier, Uean-Pierre Maxence, Histoirededix ans],Esprit, avril 1939. 4 La faiblesse des chiffres cités plus haut ne doit d'ailleurs pas faire illusion. Carzb1tatteint en 1939 un tirage presque équivalent à celui d'Esprit ou de la première ReuietmiœrseUe. 5 Olivier Carpet, "La revue", op. cit., p. 189.

Intrcxluaion

19

sur l'actualité, des slogans fédérateurs et mobilisateurs pour s'affirmer comme des protagonistes à part entière du débat intellectuel. Or c'est précisément là que se situe l'intérêt de laJeun£ DroitE: dans sa position privilégiée au cœur des échanges de la décennie. A la confluence d'un conservatisme revigoré et d'un catholicisme débordant de sève, solidement adossés à un maurrassisme encore omniprésent dans les milieux littéraires!, Fabrègues, Maulnier et leurs amis sont portés par quelques unes des lames de fond qui déferlent sur les années 30. Confortablement installés au carrefour de ces flux dominants, ils se plaisent à croiser les influences et à s'approprier les thématiques à la mode. C'est cette perméabilité aux tendances lourdes de l'époque qui fait d'eux des témoins de choix et des acteurs de premier plan de ce que Daniel-Rops a appelé les « années tournantes ». Curieuse période à vrai dire que les années 30. On n'en retient souvent que quelques images fortes, flashes violents et volontiers contradictoires: le Krachde Wall Street, l'arrivée au pouvoir d'Hitler, le 6 février, Munich et le Front populaire. On ne voit pas forcément les mouvements en coulisse, le minutieux travail de sape qui aboutit à l'effondrement des systèmes idéologiques hérités du XIXème siècle et au triomphe d'une approche novatrice de la science comme de la religion, de la politique comme de la littérature. Crise du positivisme, du rationalisme et de l'optimisme mélioriste, remise en cause généralisée du libéralisme économique et politique, épuisement des institutions parlementaires: l'époque est propice aux retournements et

aux remises en cause. « Le XXème siècle,se souviendra Pierre Andreu,
se préparait à pivoter: on ne savait encore dans quoi. Devant l'Amérique qu'allait dévorer la crise, l'Allemagne au bord de la guerre civile, l'URSS aux prises avec son premier plan quinquennal, l'Italie grouillante d'enfants, hésitant entre le corporatisme et le capitalisme, la France semblait décidée à se retirer des chemins de l'Histoire (...). Certains, qui ne pouvaient plus supporter l'atmosphère de satisfaction bourgeoise, de vie étriquée dans laquelle leur pays et leur classe se complaisaient, ne songeaient qu'à partir. C'est le rêve périodiquement caressé par des jeunes gens à l'âme un peu haute. »2 La Jeun£DroitEfigure sans conteste parmi les expressions les plus frappantes de cette crise d'identité collective. Au côté de l'Ordrenouœau
1 L'Aaion françaiseconnaît dans les années 1920 un « second apogée» (pierre Nora) qui se prolonge sur le plan intellectuel jusqu'à la fin des années 1930, et l'élection de Maurras à l'Académie française. 2 Pierre Andreu, "Les idées politiques de la jeunesse intellectuelle de 1927 à la guerre" in Réwltes de l'esprit,ks reuœsdesannœs trente,Paris, 1991, p. 175.

20

Une réwlution

conseroatriœ

à la française

de Robert Aron et Arnaud Dandieu, de la revue Esprit d'Emmanuel Mounier, la Lutte des jeunes de Bertrand de Jouvenel ou encore des Nouz:ellesEquipes de Christian Pineau et P.o. Lapie, elle participe

pleinement à la « tentative de renouvellement» qui ébranle entre 1930
et 1935 la France de l'entre-deux-guerres. Ce n'est pas par hasard si la plupart des thèmes de prédilection du groupe ont une résonance négative: antilibéralisme et antiparlementarisme, anticapitalisme et anticommunisme, antimodernisme et antiproductivisme. Celui-ci s'inscrit, avant tout, dans la logique de mpture qui gagne progressivement la jeune génération. C'est de cette façon en tout cas que ses contemporains l'ont perçu, prompts, de Malraux à Drieu, en passant par Mounier, Daniel-Rops ou Ramon Fernandez, à célébrer le souci affiché par Cnn};mou Réactionde « dépasser» et de moderniser les formules du maurrassisme. C'est aussi l'explication de l'intérêt qu'ont pu lui porter un Jean Touchard, un Pierre Andreu ou un JeanLouis Loubet deI Bayle: tous trois ont eu, à un degré ou à un autre, conscience de tenir avec les itinéraires de Maulnier, Fabrègues, Maxence et leurs amis l'une des meilleures illustrations des velléités de « rajeunissement» qui taraudent les intellectuels tout au long de la décennie. il ne faut d'ailleurs pas chercher plus loin la raison d'être de cette étude: faire l'histoire de la Jeune Droite, c'est mettre le doigt à l'intersection de quelques unes des lignes de partage qui structurent le paysage politique de la période. Car 1'«esprit des années 30» est beaucoup moins univoque et homogène qu'on ne pourrait l'imaginer au premier abord. Composé de multiples strates, produit d'hybridations successives et de métissages en cascade, il répugne aux catégorisations et ne peut être saisi qu'en situation,au fil de l'évolution des groupes et publications qui l'incarnent. Et de ce point de vue, le dépouillement des Cahiers,de Réactionou de Canbat constitue un angle d'approche sans équivalent: première des «jeunes équipes» à entrer

en action, la Jeurre Droitejouit en effet d'une fraîcheur tout à fait
remarquable, et s'apparente à plus d'un titre à un chantier à ciel ouvert. Alors que les autres groupes « non-conformistes» naissent déjà formés et mûris par plusieurs années de réflexion, elle progresse par tâtonnements, et fournit par là même de précieuses indications sur le substrat du courant. Sans compter qu'elle colle au plus près du système de référence qui fait toute l'originalité de ce dernier: Péguy et Maritain, Maurras et Sorel, Nietzsche et Proudhon, Bernanos et Berdiaev se croisent sous la plume de ses animateurs avec une liberté et une spontanéité qu'on ne retrouve pas forcément dans la production des

Intrrxluaion

21

groupes rivaux, et qui éclaire très opportunément le mécanisme de certains mariages contre-nature. Cette problématique a dans une large mesure conditionné notre démarche. L'idée est de substituer aux analyses statiqu£sdont l'histoire des idées est coutumière une vision dyna;niqueet éwlutiœ. On connaît bien maintenant les grandes lignes du discours « non-conformiste» : si quelques points méritent d'être soulignés et quelques liens logiques peuvent être encore mis en évidence, il n'y a pas grand chose à ajouter à l'abondante littérature publiée sur la question. Mais la perspective d'ensemble adoptée par la plupart des travaux existants présente l'inconvénient de soustraire le phénomène à son contexte. A trop insister sur la « nouveauté» de I'« esprit des années 30 », à trop mettre l'accent sur la volonté de rupture affichée par ses représentants, on perd quelque peu de vue l'historicité de leur démarche. Or jamais de jeunes intellectuels n'ont produit une doctrine ex nihilo, à partir d'une page blanche et des seules ressources de leur raison. Si « révolutionnaire» soit-il, tout effort de réflexion part d'un cocktail composite de lectures, de rencontres et d'influences diverses. TI s'appuie également sur des socialisations plus ou moins complexes qui lui donnent d'entrée une coloration implicite. Enfin, il s'inscrit dans une actualité qui contribue à délimiter le champs des possibles: non pas tant d'ailleurs une actualité politique et sociale dont on a souvent eu tendance à surévaluer l'importance1 qu'une actualité intellectuelle, dominée par ces grands débats qui viennent à intervalles réguliers structurer la république des Lettres. Patrimoine et lectures, influences directes et indirectes, réseaux et lieux de sociabilité: c'est sur l'ensemble de ces stimuli extérieurs qu'on a voulu ici insister. Avant tout, il faudra resituer l'histoire de la Jeune Droite dans l'histoire plus large de l'Action française.Celle-ci est en effet dans une large mesure le produit des réseaux mis en place par le mouvement royaliste au lendemain de la guerre. Des réseaux qui, s'ils sont peutêtre moins influents qu'on a parfois voulu le dire, n'en constituent pas moins en 1930 une étape forcée pour le jeune intellectuel de droite en

1 On a ainsi beaucoup surévalué l'impact de la crise de 1929 sur le paysage idéologique de l'entredeux -guerres. « Il n'y a pas de lien de causalité mécanique, explique justement Michel T rebitsch, entre l'extension de la crise mondiale (...) et la prise de conscience de la crise. Ce n'est pas l'irruption de l'événement, mais son mode de lecture qui surdétermine l'événement comme signifiant parmi tout un faisceau de signification. » (ilLe front commun de la jeunesse intellectuelle. Le « Cahier de revendication de décembre 1932 » Il in Gilbert (dir.), Ni ge1tKk,ni droiœ : les chasséscroisés idmbgjques des in1£llectuels français et allemands dans l'entre-deux-~, Paris, 1995.)

22

Urre réwlution aJrJSeYWtriceà la française

mal de certitude1.« Le maurrassisme,se souviendra l'un des intéressés,
formait un appareil apparemment cohérent, le seul qu'on pût opposer en totalité à celui de Marx. »2Les groupes d'Actionfrançaise constituent également un lieu de sociabilité chaleureux, propre à forger des solidarités durables. C'est, pour reprendre l'expression de Philippe Ariès, le « temps de l'amitié »3.Jacques Laurent racontera avoir trouvé

dans ce micro milieu turbulent

«

la camaraderie brutale dont on a

parfois besoin, tout individualiste qu'elle soit, la jeunesse ». «Les bagarres de rues, ajoutera-t-il, les réunions publiques, les flâneries bavardes dans les cafés tissaient des liens assez semblables à ceux que je devais connaltre ensuite à l'armée; ils donnaient l'illusion de l'amitié et même de l'amitié éternelle »4.Quant aux multiples publications de la galaxie maurrassienne - la Revue uniœrselle et la Gazette française, l'Etudiant français et la Revu£fédéraliste- elles constituent un creuset d'une grande efficacité, capable d'infléchir de façon sensible une vision du monde encore vacillante. On a souvent comparé ce pouvoir d'attraction à celui du parti communiste. Si la comparaison est pertinente, sa portée est considérablement limitée par l'étonnant manque d'homogénéité de l'ActzOnfrançaise. Compromis fragile de tendances très diverses, cette dernière n 'a rien en effet d'un parti unifié, et se trouve petpétuellement tiraillée de vigoureuses tensions intestines. En cherchant bien, on y trouve à peu près de tout: de « bons bourgeois appuyés sur la tradition et amoureux d'une France propre et forte, (...) des fils d'instituteurs socialistes, des anarchistes pour qui l'anarchie était renouvelée par celle que portait l'ActzOnfrançaise,des amoureux de l'aventure intellectuelle pour qui la pensée de Maurras était un paradoxe séduisant, des happy few qui aimaient jouer pour l'amour du jeu »5.A l'ombre d'une culture dominante bourgeoise et conservatrice prospèrent d'assez curieuses formes dérivées. «Pour les uns, observe justement Jean-François Sirinelli, Q'Action française) était source et garantie de traditions et d'ordre social et culturel établi, pour les autres, elle apparaissait comme une façon de contester cet ordre établi, incarné par la République
1 Sur le pouvoir de rayonnement de l'Actionfrançaise entre les deux guerres: Eugen Weber, L'Action 1998. Paris,

française, Paris, 1964, réed. 1985; François Huguenin, A l'écok de l'Action française, Paris, Egalement d'intéressants développements dans Jean-François Sirinelli, Génération intelkrtuelk, 1988. 2 Jacques Laurent, Hiswire 4Pïste, Paris, 1978, p. 197. 3 Philippe Ariès, Un historien du dimandx!, Paris, 1980, p. 71. 4 Jacques Laurent, 5 Ibid, p. 194. op. cil., p. 193.

lntrrxiuaion

23

conquérante et sa culture devenue dominante, que les jeunes maurrassiens rejetaient souvent au nom d'inclinations étonnement modernes. »1 D'où cette configuration mouvante et tourmentée qui n'en finit pas d'intriguer les historiens des idées2. On ne peut espérer comprendre le maurrassisme parfois hétérodoxe des animateurs de la Jeune Droite sans prendre en compte cette spécificité. Tous ne sont d'ailleurs pas des militants au sens propre du terme. Certains sont de simples sympathisants, qui n'iront jamais jusqu'à souscrire une adhésion. D'autres collaborent au journal, mais se tiennent délibérément à l'écart de la ligue. D'autres enfin ont été exclus, ou sont entrés en dissidence. En cela, les jeunes journalistes illustrent bien l'extrême variété des modalités que peut prendre l'allégeance au maurrassisme : depuis la sympathie de principe jusqu'à l'engagement actif, en passant par une multiplicité des formes intermédiaires et plus ou moins évolutives. On retrouve également chez eux la diversité de culture et de sensibilité caractéristique de l'Action française. Comme nombre de leurs prédécesseurs, les jeunes journalistes ne considèrent pas le nationalisme intégral comme un système clos. ils y voient un « souffle» davantage qu'une orthodoxie, et ne craignent pas de « composer »3 le catéchisme maurrassien avec d'autres influences. Quant à Maurras lui-même, il apparalt moins comme un chef que comme un « éveilleur », « vieil étudiant pauvre et intrépide, avec je ne sais quoi de mité, de poussiéreux, de jauni, et en même temps une fraîcheur inextinguible »4,« Don Quichotte déplumé, coiffé d'un feutre informe, vêtu d'un manteau lâche et pisseux, emmuré dans une surdité de puits, parfaitement généreux, désintéressé (... ) d'une logique inflexible »5. Les jeunes gens ne dissimuleront en tout cas jamais l'étendue de leur dette. «C'est à Maurras, expliquera Jacques Laurent dans son HistoireégJïste,(...) que je dois d'avoir été débarbouillé du romantisme et introduit à la connaissance du cœur humain, au classicisme qui me
1 Jean-François Sirinelli et Eric Vigne, "Des cultures politiques", Hiswire des droi1£sen Franœ, tome II, p. VIII. 2 «L'Action française, écrivait Raoul Girardet en 1957, s'est toujours définie comme une école. Ecole, elle le fut en effet, et d'abord dans la mesure où, comme toutes les écoles, elle fut un lieu de passage (...). La plupart, pour ne pas dire la grande majorité, n'y ont fait qu'un stage, plus ou

moins long, plus ou moins attentif, suivi d'une brusque rupture ou d'un progressifdétachement. »
(Raoul Girardet, "L'héritage de l'Action française", Reule française de scienœ politique, octobredécembre 1957).
3
4

Jean de Fabrègues,
Claude Roy,

OJarles Maurras et son Actionfrançaise
1969, p. 257.

: un drame spiritue~ Paris, 1966, p. 343.

Moi Je, Paris,

5Ibid

24

Urre réwlution

conseru:ttriœ

à la française

défendait également contre le chatoiement de la fresque hégélomarxiste et les odeurs de sève du fascisme. J'avais admis en même temps que le goût de la personne et de sa connaissance était un fait français et qu'en renonçant à la vaste et abstraite liberté romantique, j'0btenais des libertés concrètes notamment celle d'appartenir à une époque et à un pays. »1 Une forme très particulière de nationalisme ultra-intellectualisée et corsetée dans une armature serrée de références gréco-latines, une aversion viscérale pour le romantisme politique sous toutes ses formes, un « réalisme» péremptoire et une germanophobie tenace: on a là toutes les manifestations d'une «marque»
maurrassienne que les animateurs de la Jeurre Droite ne craignent pas de

revendiquer tout au long de leur parcours. « On se fiait à Maurras sur
le plan politique »2,résumera René Vincent en une formule laconique, mais lourde de sens. Jamais en effet, Réaction, Cunhat ou la Revue du Sikle ne prendront ouvertement le contre-pied des positions de l'Action française.A chaque fois qu'il s'agira de faire un choix - entre Maurras et Bernanos, entre Maurras et Mauriac, entre Maurras et le comte de Paris - c'est la fidélité qui l'emportera, fût-ce au prix des plus amers déchirements. La référence maurrassienne ne suffit toutefois pas à épuiser

l'originalité des positions de la Jeurre Droite. Pour être pleinement
intelligible, I'histoire du mouvement doit également s'écrire dans la perspective de cette «renaissance catholique» qui «chemine (... ) souterrainement en réaction à l'idéal politique, social, scientifique et culturel (...) avant de s'épanouir en une exceptionnelle floraison de premier plan, Léon Bloy (...) Péguy, Claudel, en attendant Bernanos et Mauriac »3. Car Fabrègues, Maxence et Francis, pour ne citer qu'eux, se définissent comme des intelltrtuds catholiquesavant de se définir comme des intellectuels nationalistes. En cela, ils poursuivent et amplifient le mouvement initié dans les premières années du vingtième siècle qui voit quelques grands noms des lettres françaises se définir «non seulement comme des écrivains mais comme des écrivains catholiques» 4. « Jusque-là, 0bserve justement René Rémond, les écrivains catholiques (...) devaient presque se faire pardonner de l'être.
1 Jacques Laurent, Histoire égJïste, . 192. p 2 René Vincent, Réponse à l'enquête de Gilbelt Ganne "Qu'as-tu fait de ta jeunesse? : les jeunes maurrassiens", Arts, avril 1956. 3 Jacques Julliard, "Naissance et malt de l'intellectuel catholique", Mil neuf cent. Reule d'histoire
intellectuelle, 4 René 1995, n° 13. Entretien n° 13. avec Jacques Julliard et Daniel Lindenberg, Mil neuf cenL ReuK! d'histoire Rémond, 1995,

intellectuelle,

Intrrxluaion

25

Il n'en est plus ainsi dans les années 1920-1930 (...). La nouvelle génération (...) accepte volontiers d'entrer dans des mouvements, de faire partie d'équipes, de collaborer à des revues. »1 Cette « entrée en politique» se traduit par une mutation interne du discours. «Désormais, explique Jacques Julliard, la foi est affaire individuelle; elle est par conséquent aussi affaire de "profession politique". »2 Au catholicisme dogmatique, considéré comme un impératif transcendant et à ce titre impropre à la discussion, succède un catholicisme de combat, soucieux de convaincre et de séduire. Le mouvement prend des formes diverses, et parfois contradictoires3. TI y a loin du nationalisme de Bernanos à 1'«intégralisme» de Claudel, du populisme de Péguy à l'élitisme de Mauriac, des stratégies d'Action catholique au conservatisme du général de Castelnau. Mais toutes ces expressions s'enchevêtrent et s'entrecroisent et exercent toutes une influence plus ou moins directe sur l'itinéraire des animateurs de la Jeune Droiœ. Le fil de cette étude nous amènera d'ailleurs à constater à quel point les frontières entre les uns et les autres sont perméables: quelles que soient les divergences et les antagonismes, elles sont toutes traversées par un même souffle qui favorise les échanges et les interactions. Car la question posée est partout la même: quelle est la place du catholicisme dans une société déchristianisée? Quelle stratégie mettre en œuvre pour sortir l'Eglise de son ghetto et reconquérir de l'intérieur un pays gagné par l'irréligion? La variété des réponses n'exclut pas les emprunts réciproques. Dans le grand débat autour du statut de l'intellectuel catholique, on voit souvent Bergson empiéter sur les prérogatives de saint Thomas, Mauriac assouplir les formules de Claudel ou à l'inverse Maurras se glisser dans les brèches du catholicisme social. D'où un tissu d'influences croisées où viennent tour à tour puiser les divers inspirateurs du «réveil catholique », unis dans une volonté de reconquête très différente des stratégies défensives des décennies passées.
1 Ibid
2 Jacques Julliard, 3 Sur l'intellectuel "Naissance catholique, et mort de l'intellectuel on consultera catholique", op. cil. Histoire et débats", Mil "Les intellectuels catholiques.

neuf cent. Rec:ue d'histntre intdlectuelk, n013, 1995 ; Jean-Marie Mayeur, CatOOli1:isrn£ social et dimaratie dJrétierme. Prin1:iJE romains, expérienœs françaises, Paris, 1986 ; P. Portier, Eglise et politique en Franœ au XXème sikle, Paris, 1993 et les travaux désormais classiques d'Emile Poulat, Intég;risme et catholicisme inttgral, Paris, 1969, Eglise contre la ~isie. Introduainn au deœnir du catholicisme actuel, Paris, 1977, Le CatOOlicisme sous obserwtion, du malemisme à aujourd'hu~ entretiens aur Guy Lafon, Paris, 1983 et Libmi, laïcité: la guerre des deux Franœ et le principe de la malemité, Paris, 1988.

26

Une réwlution

corzse;uUrice

à la française

L'ensemble trouve son unité dans cette vision très particulière des rapports entre la religion et la politique qu'on appelle le catholicisme intransigeant. Né «sous le signe de l'antilibéralisme et de la centralisation romaine », ainsi que l'observe justement Jean-Marie

Mayeur, celui-ci« prolonge et amplifiele réveil religieuxde la première
moitié du siècle (et) s'accompagne d'un foisonnement d'œuvres, d'associations, de groupements caractéristiques d'une religion qui se veut sociale, non individuelle. Ainsi se forme, aux côtés de la société globale sécularisée, et contre celle-ci, une manière de chrétienté. »1 Emile Poulat a bien mis en évidence l'étonnante plasticité de ce courant, marqué par un «refus complet de la société issue de la Renaissance, de la Réforme et de la Révolution, et dominée par l'individualisme, le rationalisme, la sécularisation de la pensée, des sciences et de l'Etat »2 et « capable d'aboutir à des formes aussi peu compatibles que la contre-révolution catholique, la démocratie chrétienne et les révolutionnaires chrétiens »3. « A la tentative du compromis, expliquait en 1969 l'auteur d'Eglise contre OOurgroisk, est opposé le devoir de l'intransigeantisme; au refus d'une société condamnée, par ses propres erreurs, la vision d'une Eglise porteuse de la société à instaurer; à l'athéisme social, du laxisme, l'ordre social chrétien du Christ-roi. »4 C'est la formule que l'on retrouve de façon plus ou moins prononcée chez les intellectuels catholiques de la période. Parmi les multiples truchements de cette imprégnationS, on sera amené à mettre en évidence le rôle de premier plan joué par Jacques Maritain. C'est en effet autour de l'auteur de Primautédu Spirituel que

convergent toutes les expressions de ce « renouveau catholique» dont
il est tout à la fois le pur produit et l'un des inspirateurs les plus énergiques. Que ce soit aux cercles de Meudon ou au Roseaudar, cette éphémère « NRF catholique» destinée à favoriser l'expression d'un catholicisme littéraire revigoré, les trajectoires les plus divergentes se
1 Jean-Marie Mayeur, Des partis ca1holiques la d6na:raliechrétienne, IXème-XXème sièJ:le, à X Paris, 1980, p.S1. 2 Yves Palau, "Approches du catholicisme républicain dans la France de l'entre-deux-guerres", Mil
neuf cent, Reule d'hiswire inœllectuelle, 1995, n° 13.

3 Emile Poulat, Eglisecontre!xJwgroisie, 33. p. 4 Emile Poulat, Intégrismeet ca1holiŒmenté;;ral, . 30. i p S L'étude de cette imprégnation catholique est incontestablement plus complexe à réaliser que celle de son homologue maurrassienne. D'abord parce qu'on n'a plus affaire à un mouvement, mais à une orthodoxie religieuse, dont les formes sont à la fois plus profondes et moins aisément matérialisables. Ensuite parce que l'extrême diversité de ses vecteurs laisse l'historien des idées quelque peu démuni.

Intrrxluction

27

croisent et les systèmes les plus dissemblables s'accommodent, sous les auspices d'un thomisme dont le renouveau «loin de s'inscrire à l'encontre de la tradition intransigeante, prolonge celle-ci, en lui donnant une cohérence idéologique, mais aussi politique et sociale plus grande »1. « C'est de là que nous sommes partis» écrira sobrement Maxence, dans une formule qui ne suffit pas à mesurer

I'étendue de sa dette. « Un nationalisme qui s'élargissait à l'universel
dans le catholicisme, un catholicisme qui, en proposant un ordre vivant, respectait et fortifiait la personne»: c'est à Meudon, plus encore qu'aux Lyckns et Etudiants d'Action française,que les animateurs de la Jeurre Droiœont réalisé le dosage de leurs influences initiales, et mûri leur aspiration à «une sorte de rassemblement, libre quant à l'esthétique adoptée, et centré seulement sur une notion chrétienne de l'homme (...) convaincu de la nécessité d'un nationalisme, mais qui (refuse), du moins implicitement, de lier leur sort (à) des positions sociales conservatrices »2. Entre Maurras et Maritain, entre l'Actionfrançaise et I'Eglise, c'est longtemps Henri Massis qui fournira le modèle d'un positionnement médian. Compagnon de route de l'Action française et proche collaborateur de Maritain, catholique convaincu et maurrassien impénitent, le directeur de la RevuE uniœrselk constitue tout au long des années 30 le plus sûr relais entre les deux réseaux. Dans les milieux catholiques, il assure la pérennité de la pensée et de la « méthode» maurrassienne. En marge de l'Action française, il maintient un solide pôle d'orthodoxie religieuse que les retombées de la condamnation pontificale ne parviendront pas à entamer. Bretteur redoutable, infatigable agitateur intellectuel, Massis contribue également par son entregent à quelques unes des rencontres capitales de la décennie. Inlassable trait d'union entre les générations, c'est lui qui familiarise un Maulnier, un Maxence, un Brasillach ou un Fabrègues avec les œuvres déjà lointaines de Bergson et de Barrès, de Péguy et de Claudel, de Blondel et de Psichari. «La fermeté de ses positions intellectuelles, expliquera Jean-Louis Loubet deI Bayle, la diversité des sources littéraires et philosophiques de son œuvre, sa bienveillance et sa gentillesse à l'égard de ceux qui venaient frapper à sa porte firent de lui un "aîné fraternel" pour tous les jeunes qui gravitaient alors autour de l'Action française (...) sans rompre les ponts avec Maurras (...) il
1 Jean-Marie Mayeur, "Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne", Annales ESC, mars-avril 1972. 2 Jean-Pierre Maxence, Histoirede dix ans, pp. 57 et 60.

28

Une réwlutiDn

conserœarice

à la française

contribua à I'originalité de la jeune génération maurrassienne (...) notamment sur le plan littéraire, philosophique, religieux. »1 Ce solide socle maurrasso-catholique fournit en quelque sorte l'tmj»lsé de l'identité politique de la Jeurre Droite: le système de références acceptées passivement et l'ensemble des allégeances considérées comme allant de soi. Mais le groupe n'aurait aucun intérêt s'il n'avait pas son histoire propre, ses valeurs spécifiques issues d'une démarche consciente et volontaire. Une histoire et des valeurs, qui, une fois encore, ne procèdent qu'exceptionnellement d'une tabularasa : si Fabrègues, Maxence et leurs amis donnent une tonalité originale au vieux fonds traditionaliste, c'est davantage par un processus de croisement et d'acculturation que par une réflexion en vase clos. C'est pourquoi l'étude des positions de RéactiDn,des Cahiersou de Conbtt devra également faire la part des influences extérieures et mettre en évidence les échanges transversaux qui viennent dynamiser la synthèse provisoire héritée de Maurras, Massis et Maritain. Parmi ces influences extérieures, certaines émanent de la périphérie proche de la galaxie maurrassienne: des cercles néocorporatistes par exemple, en plein essor au seuil des années 30, des admirateurs de la «révolution conservatrice allemande» ou encore de l'orléanisme rajeuni du comte de Paris. Mais les plus intéressantes sont à n'en pas douter les plus inattendues: celles qui contribuent à brouiller les pistes et à lézarder le carcan des idéologies, et à produire des associations d'idées aussi inattendues que fécondes. On accordera donc une attention toute particulière à ce processus d'hybridation idéologique,et tout particulièrement aux « ouvertures à gauche» qui contribuent largement à l'originalité du groupe. Lecteur

attentif de Marx, dont il se souviendra que les livres lui « offraient des
clés miraculeuses pour pénétrer les structures de la pensée et du monde »2,Jacques Laurent avouera ainsi avoir été, « snobable comme un jeune homme », sensible à la «supériorité intellectuelle de la gauche »3: celle-ci, racontera-t-il, était « éprise de la justice, généreuse dans ses aspirations sociales, séduisante par son goût du neuf et sa vocation révolutionnaire. Un drapeau rouge m'émouvait plus qu'un tricolore, le mot réwlutiDnme charmait, et me décourageait le mot ordre que la droite répétait en le confondant souvent avec un attachement sénile à la conservation des frontières nationales et surtout des
1 Jean-Louis Loubet deI Bayle, Les non-mnfonnistes
2 Jacques Laurent, Histoireég/isœ, p. 169. 3 Ibid., p. 166.

desannœs 30, p. 41.

Int:rrxluction

29

frontières sociales »1.La citation vaut un long discours: elle témoigne avec éloquence du complexe d'infériorité éprouvé par le jeune intellectuel de droite face à son homologue de gauche et de sa fascination pour l'authenticité supposée de la posture
«

révolutionnaire». «Maurras et Malraux, se souviendra Claude Roy,

Nietzsche et Marx, Proudhon et André Breton disputaient dans ma tête et mon cœur un bizarre, fraternel et confus pugilat. »2 On ne saurait mieux définir l'esprit syncrétiste d'une jeunesse soucieuse
« d'ouvrir

toute grande au courant révolutionnaire des siècles les

fenêtres d'une France à l'odeur de renfermé. »3 On pourra objecter que ces emprunts restent purement rhétoriques: nullement exclusifs d'un anticommunisme viscéral, ils ne remettent jamais en cause l'orientation foncièrement droitière du groupe. Bien revenu de ses illusions de jeunesse, un Claude Roy n'aura pas assez de mots trop durs pour stigmatiser le caractère « chimérique» du «socialisme de droite» 4, «bizarre syncrétisme de philosophie brouillon et autodidacte, bouillie pour jeune chat enragé »5. TIn'y verra plus avec le recul qu'une nouvelle et chimérique mouture du «vieux mythe du Roi des pauvres, qui s'appuie sur le peuple pour briser les féodaux, les fermiers généraux et les puissances de l'argent, du dictateur qui impose par la force le socialisme aux capitalistes et aux banquiers »6, de ce «socialisme bourgeois» dont Marx lui-même notait qu'il « tient de la complainte et du libelle, (...) à la fois écho du passé et grondement de I'avenir» et qui «paraît toujours comique par son impuissance totale à saisir la marche de l'histoire moderne >l. S'il n'est pas dénué de fondement, le trait est quelque peu excessif: des livres comme Demain la Franceou Au delà du natinnalisrrre témoignent, pour qui sait les lire, d'un désir sincère d'infléchir dans un sens plus clairement anticapitaliste les positions ambiguës de leur famille d'origine, et d'aller chercher à gauche les éléments d'une doctrine économique et sociale plus cohérente que les

1 Ibid, p. 2 Claude 3 Thierry 1927 à la 4 Claude

167. Roy, Moi je, p. 268. Maulnier, cité par Pierre Andreu in "Les idées politiques de la jeunesse intellectuelle de guerre", Reule des trawux de l'Acad6nie des Scienœs Morales et Politiques, 2ème trimestre 1957.

Roy, op. cit., p. 209. 5 Ibid, p. 242.

6 Ibid, p. 490. 7 Ibid, p. 209.

30

Une réwlution

cunseYVatriœ

à la française

vagues déclarations d'intention qui constituent l'ordinaire de la droite
«

nationale ».

Bien sûr Maxence, Maulnier et leurs amis ne sont pas les premiers réactionnaires à lorgner à gauche. Avant la guerre déjà, les jeunes maurrassiens du CercleProudhonavaient entrepris de concilier, sous les auspices de Georges Sorel et d'Edouard Berth, nationalisme et syndicalisme révolutionnaire. Mais I'évolution est cette fois plus profonde: parce que le mépris affiché par la Jeurre Droite pour le conservatisme « bourgeois» adossé au libéralisme économique et à la défense du statu quo sur le plan social est sans commune mesure avec celui de ses prédécesseurs, mais surtout parce que les années 30 sont plus propices que les années 10 aux échanges de toutes natures; les mêmes thèmes, les mêmes indignations passent facilement de la gauche à la droite, de la droite à la gauche et d'un extrême à I'autre. C'est I'époque où il y a plus de «courants souterrains (...) de transfusions et de transfuges» entre le communisme et le nationalisme qu'entre chacun d'eux et ses formes dérivées. « Dans les deux sens, se souviendra Claude Roy, il y a une sorte de sympathie souterraine ou affichée pour le frère qu'on juge dévoyé, pour l'adversaire qui a bifurqué à partir des mêmes prémices: l'espèce de fraternité agressive des camarades d'Ernst von Salomon pour leurs antagonistes "rouges", de Drieu la Rochelle pour les staliniens. »1 Parmi les facteurs facilitant ces multiples chassés-croisés, la « conscience de générations »2 qui voit le jour au seuil de la décennie est déterminante. Avoir vingt ans en 1930 détermine en effet un sentiment d'appartenance qui l'emporte souvent sur les allégeances

partisanes, et les antagonismesidéologiques.« La notion de génération,
écrit Benjamin Crémieux en 1926, a pris soudain une signification vivante et comme une résonance nouvelle, conséquence immédiate de la guerre. En ouvrant par la mort l'immense trou de dix classes d'hommes, en séparant par cet abîme deux groupes sans liaison (...), elle créa pour nous une solidarité méconnue jusqu'alors, celle de l'âge, de la génération. (...) Pour les uns, les aînés, l'isolement, l'impression de se trouver au dernier maillon d'une chaîne rompue, de sentir sous
1 Ibid, p. 224.

2 Parmi l'abondante littérature consacrée à l'idée de génération, on retiendra Jean-François Sirinelli (dir.), "Générations intellectuelles", Cahiersde l'IHTP, Paris, 1987, et tout particulièrement Pascal Balmand, "Les jeunes intellectuels de l' « esprit des années 30 ». Un phénomène de génération ?" ainsi que les articles de Jean-Pierre Azéma, "La clef générationnelle", de Jean-François Sirinelli, "Génération et histoire politique" et de Michel Winock, "Les générations intellectuelles", in Vingtifme sifrle,Reule d'histoire,n022, avril-juin 1989.

Intraluction

31

ses pieds le vide; pour les autres, les jeunes, le vide au contraire devant eux, un gouffre ou un néant, l'absence de cette masse humaine de dix classes sacrifiées, par où s'infiltraient autrefois, de degré en degré, les influences lointaines, par où s'adoucissaient les transitions. »1 «Aux aînés, ajoutera Maxence dix ans plus tard, leurs cadets semblaient rabâcher en revenant à des maîtres qu'ils avaient, eux, depuis quinze ans, mesurés. Aux cadets, les aînés paraissaient coupés de leur temps, injustes envers les vraies valeurs. Les aînés se sentaient frustrés d'une influence dont leur âge même commençait à donner le goût et le besoin. Les cadets, se voyant ou se croyant incompris, s'en trouvaient confirmés dans leur penchant à l'introspection et à l'isolement »2. n n'en faut pas plus pour déterminer un sentiment de solidarité qui contribue grandement à favoriser les emprunts réciproques.
«

Les hommes qui sont nés dans une même ambiance sociale,à des

dates voisines, expliquera Marc Bloch dans son Apologiepour l'histnire, subissent nécessairement, en particulier dans leur période de formation, des influences analogues. L'expérience prouve que leur comportement présente, par rapport aux groupes sensiblement plus vieux ou plus jeunes des traits ordinairement forts nets. »3 La définition est intéressante, dans la mesure où elle tend à associer la solidarité générationnelle à une notion de contexte davantage qu'à une simple question d'âge. Au sein d'une génération explique de façon plus

précise encore MichelWinock « ce qui appartient à tous est la question
dominante du moment, celle qui surgit à Qa) "période de réceptivité" et de formation (...) ; les réponses philosophiques et politiques à cette question peuvent être divergentes ou contradictoires: elles font système. »4La génération s'articule ainsi autour d'un thème fondateur, d'une interrogation fondamentale à laquelle chacun apporte une réponse spécifique. En 1'occurrence, c'est le sentiment lancinant de vivre une crise de civilisation - une crise politique, sociale et spirituelle - qui donne, au moins autant que la saignée de la guerre sa cohérence à 1'«esprit des années 30 ». Désespérément absente des préoccupations des aînés immédiats, cette inquiétude diffuse constitue le défi auquel est confronté l'ensemble des jeunes intellectuels qui arrivent à maturité au seuil de la décennie. Que ceux-ci soient de
1 2 EurojX?, 15 mai 1926. Jean-Pierre

Maxence, Histoire de dix ans, p. 54. 3 Cité par Jean-Pierre Azéma, in "La clef générationnelle", 1989.

VingtiÈmesitrle. Reuœd'Histoire,

avril-juin

4 Michel Winock, "Les générations intellectuelles", ibid

32

Urre réwlutiDn

cunsenx1triœ

à la française

gauche ou de droite, marxistes ou catholiques, progressistes ou réactionnaires, monarchistes ou républicains, ne compte finalement guère: le sentiment de connivence né des préoccupations partagées est le plus fort. Comme ce sera à nouveau le cas en 1968, ce processus de coalescence prend la forme d'une surenchère contestataire: au constat de la désuétude des cadres politiques, sociaux et intellectuels hérités de l'avant-guerre, s'ajoute la désagréable impression de prêcher dans le désert d'un conformisme étouffant. « Boire, écrit René Vincent en 1931, manger, autre chose encore, et crever gras! Le bel idéaL.. Celui de neuf sur dix de nos contemporains. Idéal accessible à tous et égalitaire par excellence, le Progrès sans doute (...). Si les capitaux se placent bien et rapportent gros et tout est pour le mieux. Que I 'on ne dérange point notre Eden par des cris autres que ceux qui annoncent la montée des cours de Bourse.» 1 La tirade reflète parfaitement l'amertume que la jeune génération retire de son isolement idéologique: « La plaisanterie a assez duré, note Paul Nizan dans les colonnes de la Nouudle Revuefrançaise,la confiance a assez duré, et la patience et le respect. Tout est balayé dans le scandale permanent de la civilisation où nous sommes, dans la ruine générale où les hommes sont en train de s'abîmer. Un refus, une dénonciation, seront publiés partout, malgré toutes les polices et toutes les conspirations, tellement complets, tellement radicaux qu'ils seront à la fin entendus des plus sourds. »2 On ne saurait mieux résumer le climat d'incompréhension suscité par le décalage de plus en plus sensible existant entre une

jeunesse inquiète

des «

nouvelles menaces» s'amoncelant à l'horizon et

une classe politique enlisée dans un ensemble de problématiques héritées de la guerre de 1870 et de l'affaire Dreyfus.3 Unie dans ses refus, la jeune génération l'est aussi dans sa volonté d'apporter à ses contemporains des solutions constructives. Cette

aspiration confuse à une
France de sa torpeur nouveau»
conformismes

«

révolution de la

jeunesse»

qui sortirait la
explications
«

constitue par

même l'une des premières delà les clivages
en tout cas

de l'esprit d'ouverture affiché par la Jeune Droiœ. L'idée d'un
à reconstruire,
idéologiques,

ordre

partisans
ses

et les

pousse

animateurs

à

1 René Vincent, "Le message de Georges Bernanos", Cahiers,mai 1931. 2 Paul Nizan, "Les conséquences du refus", NouœlLeRauefrançaise, décembre 1932. 3 « La France, se souviendra Maxence, périssait d'artériosclérose! Politiquement, économiquement, elle se mourait de vieillesse (...), elle vivait sur des principes du XIXème siècle (...) ; elle avait pour chefs des hommes du XIXème siècle. Bien pensants, nos ministres évoquaient Waldeck Rousseau ou Feny. » Gean-Pierre Maxence, Histoirede dix ans, p. 183.)

Intrrxluctinn

33

rechercher des solutions novatrices loin des frontières idéologiques de sa famille d'origine. Chez leurs homologues d'Esprit, de Plan et de l'Onire nouu?aU, franges turbulentes de la SFIO et du parti radical, à aux Berlin, à Moscou et à Rome, Maulnier, Maxence et Fabrègues grappillent les pièces d'un puzzle gigantesque qu'ils s'efforcent ensuite de reconstruire dans le silence de leurs laboratoires. Populisme et nonconformisme, personnalisme et corporatisme, « planisme» et syndicalisme révolutionnaire se croisent alors sous leur plume dans un cocktail idéologique à haute pression. La méthode ne va pas sans tâtonnements. La Jeune Droite est sans doute le groupe «jeune» qui louvoie le plus, au prix d'un certain nombre de revirements et de contradictions. C'est d'ailleurs ce qui fait tout son intérêt. Mais cette relative versatilité s'accompagne d'une grande fidélité aux principes notamment catholiques - qui sont au cœur de son identité, ainsi que d'un souci permanent de rigueur intellectuelle qui permet de dégager aisément les grandes lignes d'un positionnement original. Reste qu'une telle complexité impose à cette étude un cadre strictement chronologique: impossible en effet d'espérer appréhender la diversité des champs d'attraction auxquels est successivement soumis la Jeune Droite sans resituer leur action dans la durée. Ce n'est qu'en remontant aux années de formation de ses animateurs, - et même un peu au delà - qu'on pourra voir se déposer en strates successives les couches profondes de son identité; ce n'est qu'en suivant ensuite pas à pas les débats et les polémiques auxquels elle participe - avec Europe et Notre Temps, puis avec Gmmune et Esprit, enfin avec Sept, Vendrrriiet Je suis partout - qu'on pourra faire la part des influences directes ou indirectes qui ont commandé sa maturation. Ici particulièrement marquée, l'extrême réactivité du cadre revuiste ne laisse de toutes façons guère le choix. TIy a si loin du thomisme des premiers Cahiersau« socialisme national» de Cunhat, de l'hommage de Réactinn à Bernanos aux références proudhoniennes de l'Insurgé, des flambées « révolutionnaires» de la RevU£rançaise au pétainisme prudent f d'Idées, et le passage de l'une à l'autre de ces configurations est tellement rapide, qu'une démarche abusivement synthétique ne pourrait que conduire à de graves contresens. Mieux vaut tenter de dégager, des années 20 aux années 40, le fil d'une évolution dont on verra qu'elle reste globalement cohérente, et qui constitue surtout un prisme où se réfractent de façon particulièrement nette quelques unes des tendances les plus caractéristiques de la période.

1 Aux origines de la Jeune Droite: Henri Massis, Jacques Maritain et le Parti de l'intelligence

Henri Massis et k Parti rk l'intelligenœ Pour un Parti de l'intelligenœ1 c'est le titre du manifeste que Le Figaro : publie, le 19 juillet 1919, en tête de ses pages littéraires. Un jeune écrivain catholique, Henri Massis, s'y propose d'entreprendre la «réfection de l'esprit public en France, par les voies royales de l'intelligence et des méthodes classiques », et la «fédération intellectuelle de l'Europe et du monde sous l'égide de la France victorieuse, gardienne de toute civilisation ». Au bas de ses trois colonnes serrées émaillées de citations académiques, se bousculent les signatures de cinquante-quatre intellectuels de premier plan, au premier rang desquels Paul Bourget et Louis Bertrand, Daniel Halévy et Francis Jammes, Henri Ghéon, Georges Valois et Eugène Marsan, Jacques Maritain, Robert Vallety-Radot et Charles Maurras, Juliette Adam, Edmond Jaloux et Jacques Bainville. Si « la prépondérance des hommes de lettres est écrasante: écrivains, poètes, critiques littéraires, journalistes »2,on trouve parmi les signataires des universitaires et des politiques, et même quelques ecclésiastiques: l'abbé Jean Calvet, Joseph de Tonquedec, Yves de la Brière et Louis de Mondalon, dont les noms apparaissent le lendemain sur une liste complémentaire. Autant dire que l'initiative est prise au sérieux: à l'exception de Maurice Barrès et Léon Daudet, qui ont l'un et l'autre des raisons de se tenir à l'écart, aucun des ténors de la droite ne manque à l'appel. Le
1 Sur le manifeste du Figaro, on verra l'article de Jacques Prévotat, "Autour du parti de

l'intelligence" in Inl£lkctuels chrétiens et esprit dEs annœs 1920, actes du colloque, Institut catholique de Paris, 23-24 septembre 1993, Paris, 1997, pp. 169-193, ainsi que le livre de Jean-François Sirinelli, Inl£lkctuelsetpassinnsfrançaises.Manifestes et pétitionsau XXème sikk, Paris, 1990, rééd. 1996, pp. 60-87. 2 Jacques Prévotat, "Autour du parti de l'intelligence" in Inl£lkctuels chrétiens et esprit des annœs 1920, op. cil., p. 178.

36

Une réwlution canseroatriœ à la française

Parti de l'intelligenœ rassemble en un front commun ce que le Tout-Paris littéraire compte de conservateurs, de nationalistes et de royalistes. Massis1 n'est pas à proprement parler un inconnu. Si les premiers livres de ce disciple «sec, tranchant et hautain »2 de Barrès et de Bergson, Cnnment Emile Zola canjXJsait es romans en 1906, Le puits de s Pyrrhon en 1907 et La penséede Maume Barrès en 1909, ne sont pas passés à la postérité, les brûlots incisifs en forme d'« Enquêtes» qu'il a lâchés, avec son complice Alfred de Tarde, sous le pseudonyme énigmatique d'AgatJxm ont eu un retentissement certain. L'Esprit de la muœlle Sorlx»meen 1911 et surtout Les jeunesgensd 'aujourd en 1913 'hui ont prétendu résumer les aspirations de la jeune génération intellectuelle de l'immédiat avant -guerre, une génération « réaliste» et engagée, assoiffée d'ordre et d'autorité, dressée contre le pessimisme du XIXème siècle finissant et l'œuvre de « désagrégation »3 accomplie selon elle par les hiérarques de l'Université. «Dégoût de la pseudoscience, notait l'un des correspondants de Massis, du matérialisme triste et de la sottise doctrinale allemande, faillite de la religion humanitaire et de l'idéalisme démocratique, révolte de l'intelligence contre la Bête; incroyable stupidité du personnel libre-penseur; nécessité de mieux en mieux sentie de rétablir l'ordre en soi même. »4 Quelques dizaines d'étudiants et de jeunes diplômés plus ou moins représentatifs de la «jeunesse des écoles» s'accordaient ainsi à définir les grands traits d'une «réforme intellectuelle et morale» en nette rupture avec le « dilettantisme» de la génération précédente. C'est peut-être Raïssa Maritain qui a le plus finement cerné, en un tableau délibérément contrasté, le profil des jeunes interlocuteurs
d'AgatJxm. « AgatJxm, racontera-t-elle dans ses Grandes Amitiés, avait
(.00)

trouvé chez les garçons qui avaient de 18 à 25 ans en 1912, le goût de l'action, que certains opposaient à l'intelligence, que d'autres opposaient seulement à l'épicurisme de la pensée; un certain optimisme, opposé au "désenchantement" des" déracinés" de la génération de Barrès, une sensibilité réaliste" consentant à être dupe de la vie avec joie", un généreux amour de la nation (00.) ; un goût des lettres classiques et des humanités trop souvent mêlé à une naïve
1 Une seule biographie a été consacrée à Henri Massis : Michel T oda, Henri Massis, un t6noin de la droite int£llectuelle, Paris, 1987. 2 La formule est de Pierre-Henri Simon, cité par Jean-J acques Becker in Henri Massis et Alfred de Tarde, Les jeurres gens d'aujourd'hui, Paris, 1995, présentation, p. 8. 3 Henri Massis, L'Honneur de servir, textes réunis pour comribuer à l'histoire d'U11E gmération (1912-1937), Paris, 1937, p. 15.

4 Jacques Maritain in Henri Massis et Alfred de Tarde, op.cil., p. 213.

Aux

origines de la Jeune Droite

37

désinvolture à l'égard de la science; et tantôt un anti-intellectualisme ultra-bergsonien, tantôt un intellectualisme agressif inspiré de MaUlTas
(00.)

Ces diverses tendances se totalisaient en général dans la forme

traditionnelle et franche du catholicisme. »1 A peine plus âgé que la majorité de ses interlocuteurs, « bergsonien » et fraîchement converti, Massis est lui-même un pur représentant de cette «génération»

conquérante, groupée autour des grandes figures de la « renaissance
catholique» de 1905, Charles Péguy, Paul Claudel et Léon Bloy, dans un même rejet des schèmes et des valeurs qui avaient animé leurs aînés symbolistes et naturalistes, J.K. Huysmans, Rémy de Gourmont ou Anatole France. Réalisée en marge de la LiguE pour la Culture française de Jean Richepin, l'Enquêted'Agathm ne présentait aucun caractère scientifique. Comment s'en étonner d'ailleurs de la part d'un contempteur du positivisme universitaire et de la sociologie sous toutes ses formes? L'ambition première de Massis était plus de définir un « état d'esprit naissant », le « type nouveau de la jeune élite intellectuelle» appelé à se réaliser dans l'avenir, que de réaliser un cliché instantané de la jeunesse de son temps. Les jeunesgens d'aujourd'huin'en reflètent pas moins un

certain nombre de « tendances lourdes» de l'histoire des idées, dont ils
constituent l'une des premières expressions: la disgrâce, dans les rangs de la jeunesse intellectuelle, de l'esthétique «fin de siècle », le renouveau d'un certain nationalisme culturel, voire d'un certain nationalisme tout court, entretenu par les aléas de la conjoncture internationale, ou encore le reflux du vieux rationalisme laïque, ruiné par les assauts conjugués du néopositivisme maurrassien et de l'intuitivisme bergsonien. S'il ne faut pas prendre au pied de la lettre le tableau idéalisé brossé par Massis d'une jeunesse débordante de santé, qui aurait retrouvé avec une égale vitalité le chemin de l'Eglise et celui des terrains de sport, et brûlerait de reconquérir les «provinces perdues» à la pointe de la baïonnette, il ne faut donc pas non plus lui dénier tout crédit. C'est d'un mouvement bien réel que le jeune

homme a pris la tête, et dont il s'est imposé comme le « représentant
naturel» . En 1919, les choses ont bien changé. Agathm a trente ans, et compte parmi les miraculés d'une génération saignée à blanc par quatre années de guerre. Le bouillant converti a mené à son terme son itinéraire spirituel, et rompu avec le bergsonisme de ses jeunes années. Massis est maintenant un catholique rangé, thomiste convaincu, et
1 Ràissa Maritain, Les Grandes Amitiés, Paris, 1949, p. 383.

38

Une réwlutiDn consem:ltriœ à la française

membre zélé du tiers ordre dominicain. Surtout, il a durci son engagement nationaliste, et s'est considérablement rapproché de l'ActiDnfrançaise.Lors de la parution de son Enquête, le jeune homme s'était pourtant sévèrement accroché avec Maurras et ses jeunes disciples de La Reaœ Critiqu£des Idéeset des Livres, qui n'avaient guère apprécié ses conclusions trop « apolitiques» à leur goût. La guerre l'a depuis fait largement revenir sur ses positions. TI ne croit plus notamment que le renouveau spirituel de la France puisse faire l'économie d'une profonde réforme des institutions. « C'est la guerre, racontera-t-il quelques années plus tard, c'est l'incomparable ActiDn française de ces années tragiques qui m'ont rallié aux idées maurrassiennes en politique. C'est aussi l'expérience qu'au cours de la guerre j'avais pu faire en Orient, dans une autre" Civilisation" que la nôtre (...). C'est là que j'ai pu me rendre compte que la faiblesse humaine doit être secourue, aidée par de fermes institutions. Car j'y éprouvai en moi-même, j'y sentis davantage combien nos propres "vertus" sont précaires quand ces institutions nous manquent. »1 Une rencontre «providentielle» avec Léon Daudet, dans le train qui le ramenait du front, a précipité le mouvement. L'appel du Figaroporte clairement la marque de cette évolution. Pour un Parti de l'intelligence est, au premier degré, une réponse à la DéclaratiDnd'indépendanœde l'esprit parue quelques semaines plus tôt dans L'Humanité. «Certains intellectuels, s'insurge Massis, ont récemment publié un manifeste où ils reprochèrent à leurs confrères d'avoir" avili, abaissé, dégradé la pensée" en la mettant au service de la

patrie et de sa juste cause. » Le 26 juin, répondant à l'appel d'Henri
Barbusse et de Romain Rolland, Alain, Georges Duhamel, Jean Guéhenno, Jules Romains, Alphonse de Chateaubriant et une centaine d'écrivains «français et étrangers» ont en effet paraphé, dans les colonnes du quotidien socialiste, un texte dénonçant 1'«abdication presque totale de l'intelligence» consécutive à quatre ans de guerre et de surenchère patriotique. «Dégageons l'Esprit, protestaient-ils en chœur, de ces compromissions, de ces alliances humiliantes, de ces servitudes cachées! C'est nous qui sommes les serviteurs de l'Esprit. Nous n'avons pas d'autre maître (...). Nous honorons la seule vérité, libre, sans frontières, sans limites, sans préjugés de race ou de caste. » A l'ActiDnfrançaise,on veut voir dans cette initiative un nouvel appel à la désertion et une insulte à la mémoire des anciens combattants. Massis qui, du temps d'Agathon, avait déjà mené plusieurs charges
1 Henri Massis,
Maurras et notre

temps, Genève,

Paris, 1951, tome I, p. 167.

Aux

origines

de la Jeune Droite

39

furieuses contre Romain Rolland, est scandalisé par tant de légèreté.
«

Sous prétexte de démobiliser l'intelligence,s'offusque-t-il, c'est à la

désarmer qu'on s'emploie, à la laisser sans défense contre ce qui prétend l'asservir. »1 La DéclarationdJindépendance l'esprit apparcut à Massis comme un de signe des temps. Son éternel rival, Jacques Rivière, occupé à faire revivre la Nouœlle Revuefrançaise, ne tient-il pas alors à peu près les mêmes propos? «TI nous faut, écrit ce dernier, faire cesser les contraintes que la guerre exerça sur les intelligences et dont elles ont tant de mal à se débarrasser toutes seules ("0). Notre tempérament (000)nous y pousse: dans l'ensemble, nous ne sommes pas des gens d'action, nous ne nous entendons pas particulièrement à votÙoir et à obtenir. Si nous sommes doués pour quelque chose, c'est bien plutôt pour penser, sentir avec justesse, pour créer avec sincérité.» Aux professions de foi nationalistes de la droite « bleu horizon », Rivière oppose une quadruple exigence d'indépendance, de sincérité, d'authenticité, de gratuité. Dès le premier numéro de la NRF nouvelle

formtÙeil marque son souci de « refaire une revue désintéressée, une
revue où l'on continuera de juger et de créer en toute liberté d'esprit (...) en continuant de n'obéir, dans chaque ordre qu'à des principes spécifiques. »2Cette apologie d'un « désengagement» radical, professé dans ce temple des Lettres françaises qu'est la NRF, inquiète profondément Massis.3 Cela d'autant que derrière Rivière se profile l'ombre redoutable de son ennemi de toujours, André Gide, dont le détachement hautain, l'immoralité souriante semblaient passés de mode depuis 1913 et qui s'impose à la surprise de tous comme le mentor de la jeune garde littéraire. L'intéressé ne mâche d'ailleurs pas ses mots: « Certains, murmure-t-il ironiquement, qui, durant la guerre, ont mis héroïquement leur cerveau dans une giberne, veulent nous persuader qu'il est fort bien en cette place et qu'il est utile qu'il y reste

1

pour permettre croient »4.
Henri Massis, L 'Honneur

le relèvement

de la France.

Le pis est qu'ils le

de servir, p. 196.

2 Jacques Rivière, "La Nouvelle Revue française", NRF, 1erjuin 1919. 3 Cette orientation« désengagée» surprend les collaborateurs de la NRF eux-mêmes. Gide, Rivière et Copeau s'étaient en effet mis d'accord en 1917 pour s'occuper plus attentivement des questions politiques. Sur la NRF des années 20 : Jean Lacouture, Une ado!esœnœdu sitrle.JacquesRivière et la NRF, Paris, 1994, L'Esprit de la NRF, 1908-1940, recueil de texte établi et présenté par Pierre Hebey, Paris, 1990. Des développements substantiels dans Michel Winock, Le sitrle des inœ!lectuels, Paris, 1997. On verra également: "Jacques Rivière et la vie intellectuelle de son temps", Bordeaux, novembre 1977, BuUetindesamis deJacquesRivièreet d'Alain Fournier, n° Il, 1978.
4 Cité par Michel Toda, op. cit., p. 189.

40

Uneréwlutinn~e

à la française

Contre les «itinéraires de fuite» préconisés par Barbusse et Rivière, Massis en appelle à la responsabilité collective des écrivains.
«

Les signataires de cet appel, explique-t-il,(...) eussent laissé de tels

propos sans réponse, comme ils laissent leurs auteurs s'exiler euxmêmes, si leur action ne leur semblait susceptible d'agir comme du mauvais ferment et de menacer l'intelligence et la société. TIspensent en effet que l'opinion publique troublée par ces folies a besoin d'être guidée et protégée, et estiment que c'est le rôle d'écrivains vraiment conscients du péril et qui entendent servir.» L'œuvre de « reconstruction» qui partout s'impose, ne sera pas possible sans un

certain nombre de principes « qui hiérarchisent et qui classent» et qui
domptent les soulèvements de l'histoire. Ces principes, seules les « lois de la pensée », maintenues et développées par l'élite intellectuelle, permettront de les retrouver. C'est pourquoi, la littérature ne saurait être seulement considérée comme un jeu: «c'est à un apostolat intellectuel que nous voulons nous consacrer ».Massis ne croit pas que la guerre soit une parenthèse qu'il faille déjà refermer. Ce qui était menacé en 1914 - ce pour quoi les Français ont sacrifié leur vie par

millions - est encore loin d'être assuré. « Nous avons défendu, insistet-il, dans cette guerre, la cause de l'esprit. C'est pour que cette grandeur ne disparaisse pas que des hommes se sont faits tuer. TI nous faut

continuer ce service en renouvelant la vie intellectuellede la France. »
Si les colonnes allemandes ont reflué, elles ont été remplacées par de nouvelles menaces, tout aussi pressantes. «A cette heure d'indicible confusion, où l'avenir de la civilisation est en jeu, notre salut est d'ordre spirituel. En nous groupant contre toutes les puissances
anta,gonistes de l'esprit, nous réaliserons notre victoire.
»

Evoquant les «puissances antagonistes de l'esprit» Massis songe bien sûr au bolchevisme1, dont l'ombre s'étend sur l'Europe orientale. Mais il serait erroné de réduire la portée du manifeste aux seules manifestations d'un anticommunisme de circonstance. Ce sont toutes les formes du «matérialisme» contemporain qui sont visées, à commencer par l'économisme productiviste de tous ceux «qui ne voient la rénovation de la France qu'industrielle ou commerciale ». Massis reconnaît la nécessité du relèvement économique, mais s'inquiète de ce que, de plus en plus souvent, celui-ci devient une fin

en soi. « Cette réforme économique et matérielle,précise-t-il, nous la voulons (...) mais nous ne la voulons pas au détriment de l'esprit. » TI
1 Sur l'anticommunisme du Parti de l'inœUigerKE,on consultera Serge Berstein Histoiredel'antiammunismeenPranœ, tome 1, 1917-1940, Paris, 1987. et J ean-J acques Becker,

Aux

origines de la Jeune Droite

41

s'agit de contrecarrer « la nouvelle tyrannie de la richesse» et « la ruée
furieuse d'une ploutocratie qui se pose comme le parti de l'ignorance organisée ». Le jeune homme redoute les effets ravageurs du

capitalismetriomphant, et de son terrible prosaïsme. « Le modernisme
industriel, prévient -il, méconnaît la réalité morale. TIprétend refaire la société mais sans se soucier de l'homme: il fait dépendre son bonheur du seul renouvellement de la vie matérielle et n'a aucun souci de sa personne.» Responsabilité politique et culturelle, donc, mais aussi

responsabilité sociale: « Plus que jamais, l'élite intellectuellea le sens
de ses responsabilités sociales. La vision plus profonde, plus réelle, de la souffrance nous a restitué le sentiment de notre propre devoir envers ce peuple que nous sommes chargés d'éclairer: elle nous a rendu sensible l'idée des réparations immenses à accomplir demain, de cette" créance muette et résignée des classes démunies qui ont tout donné". » C'est dans ce but que Massis entend développer le Parti de l'intelligence. fait de «parti », il s'agit moins, ainsi qu'il l'expliquera En plus tard, d'un mouvement organisé que d'« un parti pris»: la résolution de « travailler à la réfection de l'esprit public et des lettres humaines », en promouvant la culture classique et la langue française. Les signataires de l'appel ne croient toutefois pas qu'on puisse faire l'économie d'une action politique. S'ils affirment n'avoir «été déterminés dans leur choix que par une adhésion sincère de l'intelligence à la vérité », et n'en ont pas moins clairement choisi leur camp: celui de Maurras et de son « empirisme organisateur ». « En adoptant les solides axiomes de salut public posés par l'empirisme organisateur, c'est tout ensemble un acte de raison qu'ils accomplissent et une expérience dont ils témoignent (...). En élisant des doctrines politiques dont le développement est accordé avec les leçons de la vie même, ils ne font que se subordonner aux conceptions de l'intelligence qui préside à la conduite publique comme à l'ordre du monde. Le nationalisme qu'elles leur imposent est une règle raisonnable et

humaine, et française de surcroît. » Cette pétition de principe n'a rien
de surprenant: la plupart des signataires du manifeste sont, soit membres de l'Action française, comme Jacques Bainville, Lucien Dubech, Georges Valois ou René Johannet, soit sympathisants de longue date, comme Louis Bertrand, Robert Vallety-Radot, Paul

42

Une réwlution ronseroatriœ à la française

Bourget ou Henri Ghéon, «catholiques aux fortes convictions très imprégnés d'un maurrassisme littéraire ou poétique» 1. L'esprit même du manifeste est éminemment maurrassien. Plus encore que le contenu du texte, le choix des termes exprime sans ambigtiité le positionnement politique de son auteur. Le Parti ck l'intelligenceenvoie clairement à L'Avenir ck l'intelligence, r l'essai fondateur de Maurras, qui a posé en 1905 les jalons de l'école d'Action française. L'écrivain royaliste y prévoyait précisément ce type de regroupement: « Concevez, préconisait-il, la fédération solide des meilleurs éléments de l'Intelligence avec les éléments les plus anciens de la nation; l'Intelligence s'efforcerait de respecter et d'appuyer nos vieilles traditions philosophiques et religieuses, de servir certaines institutions comme le clergé et l'armée, de défendre certaines classes (qui) correspondent à des situations définies, à des fonctions morales. Le choix d'un tel parti rendrait à l'Intelligence française une certaine autorité. »2 Nul doute que ces quelques lignes résonnent encore en 1919 aux oreilles de Massis. Dans un contexte marqué par les campagnes de la droite contre le «mauvais traité» et la « démobilisation des esprits », sa démarche est transparente. Le Parti ck l'intelligencese veut tout à la fois le reflet et l'instrument du rayonnement de l'Actionfrançaise dans les milieux intellectuels. Ses contemporains ne s'y trompent d'ailleurs pas et crient à la machination. Rivière notamment, visiblement agacé, déplore que «le parti de l'intelligence, (ce soit) camouflé pour la circonstance, l'éternelle Action
française
»3.

Entre Maurras et saint Thomas

A cette imprégnation maurrassienne, Massis apporte toutefois une note personnelle, spécifiquement catholique. Agathon n'a pas perdu en effet toutes ses préventions à l'encontre des postulats à ses yeux trop « mécanistes» de l'auteur de L:4.venir ck l'intelligence. u «politique A

d'abord» de l'Actionfrançaise, répond que « la simple action politique il
demeure insuffisante ». Pour lui, réforme morale et réforme sociale demeurent indissolublement liées. C'est pourquoi, sa recherche d'une
1 Jacques Prévotat, Maurras, "Autour L'A'Wlirde du parti de l'intelligence" in Inœl1ectue1s chrétiens et esprit des annœs 1920,

op.rit.
2 Charles 3 Jacques l'intelligenœ, Paris, 1905, p. 77-78. Rivière cité par Michel Toda, op. cit., p. 187.

Aux

origines

de la Jeurre

Droite

43

« méthode intellectuellequi hiérarchise et qui classe» l'amène à situer son effort dans le cadre plus large du traditionalisme catholique. « A

cette œuvre de reconstruction intellectuelle qui nous fait unir, explique-t-il, on ne s'étonnera pas que nous associions la pensée catholique. Une des missions les plus évidentes de l'Eglise, au cours des siècles, a été de protéger l'intelligence contre ses propres errements, d'empêcher l'esprit humain de se détruire lui-même, le doute de s'attaquer à la raison, gardant ainsi à l'homme le droit et le prestige de la pensée.» Formule habile, qui reprend de façon détournée la vision maurrassienne d'une Eglise « gardienne de l'ordre» et garante de rectitude philosophique, pour réclamer l'addition d'un volet religieux à la réaction nationale prônée par Maurras1. S'inscrivant en plein dans un débat récurrent au sein de la famille royaliste, Massis se pose par là même en médiateur entre l'Eglise et l'Actionfrançaise. Il faut dire que l'immédiat après-guerre marque l'apogée de

l'influence du nationalisme intégral dans les milieux catholiques2.« Se
déclarer démocrate dans ces milieux, se souviendra un contemporain, c'était consentir à être l'objet d'une pitié ironique et dédaigneuse (...) afin de parattre à la mode et de faire son chemin, il fallait montrer des airs de supériorité à l'égard des erreurs libérales, railler la liberté, l'égalité et la fraternité, faire des plaisanteries sur le progrès, prendre un air vague quand on parlait de la dignité humaine et des droits de la conscience, affirmer bien haut que tout projet d'ordre international était une sanglante chimère, et ricaner à propos de la société des nations. »3 Au sein d'une Eglise revigorée, encore profondément imprégnée du traditionalisme de Pie X et de la surenchère patriotique de 1'«Union Sacrée », le nom de Maurras est de plus en plus souvent associé aux destinées du catholicisme intransigeant. « TI importe peu, souligne justement Adrien Dansette, que les raisons d'agir de l'Action française et de l'intégrismeaient été différentes: pour celle-là,la défense d'une certaine conception de l'ordre français, pour celui-ci le triomphe de la vérité religieuse; ils avaient les mêmes ennemis: la République, la démocratie, le libéralisme, (...) et les adeptes de l'Action française
1 La chose ne s'est pas faite sans mal. Maurras serait intervenu personnellement pour atténuer le ton trop « catholique» à son goût du manifeste. 2 Sur l'alliance de l'Aaion française et du catholicisme intransigeant, on verra André Laudouze, Dorninia:Uns français et Aaion française, 1899-1940. MaU'trasau couu:n1;, Paris, 1990 ; Yvon Tranvouez, CatlxJliquesd'alord Apprrxks du mouumml catlxJlique Franœ, XIXème-XXème sikle, Paris, 1988 et en Michael Sutton, CharlesMaurras et les ca1lxJliques français (1890-1914). Nationalisme et positivismE,Paris, 1994. La synthèse la plus récente sur la question est le livre de Philippe Chenaux, Entre Maurras et
Maritain. Une génération inœllectuel1ecatholique (1920-1930), Paris, 1999. 3 Yves Simon, La grandE crise de la Républiquefrançaise, Montreuil, 1941, pp. 52-53.

44

Une réwlution

conseYWtriœ

à la française

estimaient utile à la bonne santé nationale la restauration des droits de l'Eglise demandée par les intégristes. »1Contre les « lois intangibles» et face aux velléités de la gauche républicaine de revenir sur les

concessions lâchées par la Chambre « bleu horizon », I~ctiDnfrançaise
apparaît à beaucoup comme le plus sûr rempart de l'Eglise, et bénéficie en retour de la sympathie diligente d'une partie de la hiérarchie catholique. Parmi les théologiens et les ecclésiastiques qui viennent cautionner ce rapprochement, un groupe actif de dominicains thomistes, dont Yvon Tranvouez2 a fait l'histoire, constitue autour des Pères Vallée, de Pascal, de Pègues ou Garrigou-Lagrange, un inépuisable vivier pour le « nationalisme intégral ». C'est à ce noyau que se rattache Massis. Pour ces disciples austères de saint Thomas, purs produits de la « renaissance thomiste» initiée un demi-siècle plus tôt à l'instigation de Léon XIII et poursuivie sous la houlette vigilante de Pie X, le maurrassisme doit être accepté comme le prolongement conceptuel de la pensée du Docteur Angélique, dont il n'est à leurs yeux qu'une expression parcellaire et actualisée. « O:>mme le thomisme est fondé sur l'aristotélisme, expliquera quelques années plus tard le gallican Nicolas Fontaine, le maurrassisme à son tour, est fondé sur le thomisme. Ainsi s'explique l'irrésistible attrait qui emporte vers le maurrassisme les thomistes de la plus stricte observance, les Billot, les Pègues, les Garrigou Lagrange. »3 Pour excessif qu'il puisse panutre avec le recul, le diagnostic a dû sur le moment sonner juste. Non que les subtils dominicains se bercent d'illusions quant aux flagrantes insuffisances métaphysiques de la doctrine maurrassienne : du moins estiment-ils que celle-ci apporte infiniment plus au corpus thomiste qu'elle ne lui dispute, et qu'elle est de toutes façons suffisamment droite pour être aisément rectifiable. Leur propre passion pour la scolastique contribue d'ailleurs à les rendre sensibles aux vertus d'une méthode «empirique », même entachée de ce qu'ils considèrent comme des erreurs de jeunesse. Pour eux, le seul défaut des thèses de Maurras est d'être « incomplètes» et ils ne doutent pas de leur capacité à les emplir de ce qu'eux-mêmes appellent un« contenu de droit »4.
1 2

Adrien Yvon
ap.

Dansette, Tranvouez,
cil..

Histoire

religieuse de la Franœ d'aJxJrd Appraks

wnlm1JXffaine, du
rrlDUœJ11eJ11

Paris,

1965,
ca1IxJlique

p. 763.

Catholiques

en Frame, XIXèrœ-XXèrrre 1928,

si1r:le,

3 Nicolas Fontaine, Saint Sitg:, Action française et Catholiques intégraux, histoire critique, Paris, p. 24, note 4. 4 E. Gallas, Cahiers de la Nouœ!leJournœ, nOlO, 1927, pp. 91-104.

Aux

origines de la Jeune Droite

45

Il y a là beaucoup plus qu'une simple entente tactique. Si thomistes et mauaassiens s'accordent à combattre le régime républicain et à promouvoir un projet de société conservateur, leur convergence la plus féconde se situe à un niveau plus élevé, philosophique et dogmatique. Plus encore que leur rejet commun de la république radicale, c'est leur aversion partagée pour le modernisme, et plus particulièrement le modernisme théologique qui scelle l'alliance entre les deux partiesl. Ce sont avant tout les campagnes féroces et souvent brillantes engagées par Maurras contre les thèses de Blondel et de Laberthonnière, puis contre le Sillon de Marc Sangnier, qui lui ont valu la sympathie de la plupart des grandes figures du « néothomisme ». Face à la théologie nouvelle et à ses inspirateurs laïcs, Bergson et William James notamment, un véritable front commun a uni au début du siècle la jeune Action française et les partisans les plus déterminés d'une réaction antimoderniste. Les condamnations en 1908 de la Justice Sociak de l'Abbé Naudet, de la Vie Catholiqtœ de l'Abbé Dabry, et surtout du Sillon en 1910 ont ainsi pu sur le moment être présentées comme des victoires de l'Actwn française. Rien depuis n'est venu démentir cette convergence. A l'Institut d'Actionfrançaise,on continue à enseigner le Syllabus et à accabler les disciples de Bergson et la démocratie chrétienne. Le temps aidant, nationalistes et intégristes se sont pris à considérer leurs actions comme complémentaires et interdépendantes. La figure de proue de cette mouvance « mauaasso-thomiste », est sans conteste Jacques Maritain2. Longtemps proche de Charles Péguy et de ses amis socialistes, ce jeune et talentueux professeur de philosophie s'est converti au catholicisme au contact de Léon Bloy. Très vite, l'ex-dreyfusard s'est découvert une âme d'ultra. Après une
1 Si Maurras reconnaît ne rien devoir à la pensée de saint Thomas, il insiste volontiers sur cette « concordance ». « La concordance [male, existe, explique-t-il dans le Bienlxureux Pie X, sauœur de la Franœ. Si elle n'existe pas, il est difficile d'imaginer qu'elle ait été rêvée simultanément par des dogmatistes croyants et des observateurs incroyants que tout séparait. Si elle existe, est-il rien de plus normal? Comment les uns et les autres n'auraient-ils pas appréhendé la même vérité malgré la diversité de leurs voies et de leurs esprits. » (Charles Maurras, De la PolitiqueNaturelk au Nationalisrm:: Intégral,textes choisis par François Natter et Claude Rousseau, Paris, 1972, p. 155.) 2 Sur Maritain, la synthèse la plus complète et la plus accessible est sans doute le livre de Jean-Luc Barré, Jacques et Raïssa Maritain. Les Mendiants du ciel, Paris, 1995. On verra aussi les actes du colloque du CIREP JacquesMaritain et sescantRmfXJrains, Paris, 1991, les articles de Philippe Beneton, "Jacques Maritain et l'Action française", Reuœ française de scienœspolitiques, décembre 1973, de Bernard E. Doering, JacquesMaritain and the Fremh C'A1JxJ!ic Intellectuals,Notre-Dame, University of Notre-Dame, 1983 et "Action française: Bernanos, Massis and Maritain, Notes et docurrmts, n015, avril-juin 1979, et de René Rémond, "Jacques Maritain et les années trente", Franœ-Fonon, n017-18, avril-mai 1981. Deux colloques également: JacquesMaritain laœ à la maIemité, Toulouse, 1995;
Jacques Maritain et ses cont£mjXJrains, Paris, 1991.

46

Une réwlutinn

cansem1triœ

à la française

parenthèse bergsonienne et « vitaliste », il a choisi la voie du thomisme le plus rigoureux, et s'est rapproché en politique de l'Actinn française. dira plus tard avoir opéré ce rapprochement sur les conseils de son

n

directeur de conscience, le R.P. Clérissac, qui l'aurait persuadé que « la monarchie seule pouvait rétablir l'Eglise dans la plénitude de ses droits »1. Peu au fait des questions politiques, il semble surtout avoir apprécié chez Maurras le pendant «pratique» de son rejet du libéralisme philosophique. Optant pour la religion, il s'est fait un point d'honneur à assumer tout ce qu'il considérait être les implications de son choix. «Engagé à fond dans une critique du libéralisme théologique, racontera son épouse Raïssa, il était disposé à considérer comme sérieuses les critiques acharnées du "libéralisme" en tout domaine ». Inquiet de ce que Benoît XV, puis Pie XI semblent « vouloir ressusciter tout ce que Pie X avait détruit »2,Maritain compte en tout cas alors, à l'Institut Catholique comme dans les cénacles dominicains, au nombre des chauds partisans de l'alliance maurraSSlenne. Le ralliement du jeune homme à l'Actinnfrançaise est loin d'être seulement passif: il est bien décidé au contraire à apporter à I'école maurrassienne le renfort de sa sensibilité propre et de sa démarche originale. Dès ses premiers travaux, Maritain a en effet entrepris de « rajeunir» la doctrine de l'AquÏnate et d'en faire une doctrine vivante, susceptible de fonder une approche intégrakment catholique de la modernité. La scolastique est à ses yeux la règle par excellence, l'étalon ultime de la rectitude dogmatique, qui permet de réfuter la pensée moderne là où elle se trompe, de la rectifier là où elle est rectifiable, mais aussi de l'accompagner dans ses développements les plus

orthodoxes. « Thomas d'Aquin, précise-t-il,nous apprend à faire dans
l'ordre intellectuel ce discernement du vrai et du faux, qui est comme une opération de triage angélique, il nous apprend à sauver toutes les intentions de vérité contenues dans la vérité des systèmes, et à rectifier le reste dans une synthèse équilibrée sur le réel. »3 C'est à cette tâche qu'adossé au solide rempart maurrassien, il entend s'atteler en priorité, dans ce qu'il définit déjà comme un esprit d'« ouverture ». «La doctrine équipée par saint Thomas, explique-t-il, (...) est une doctrine ouverte et sans frontière, ouverte à toute réalité où qu'elle soit, et à
1 Henri Massis, Maurras et
2 Lettre de Jacques Maritain,
notre

temps, tome I, p. 168. à Dom Delatte in Jean-Luc Barré, Jacques

Maritain "Le Docteur

et Raïssa Maritain., op. cit.,

p.216.
3 Jacques Angélique", Cahiers, 1èresérie, n04.

Aux

origines

ck la Jeune Droite

47

toute vérité d'où qu'elle vienne, notamment aux vérités nouvelles que l'évolution de la science et de la culture la mettront en état de dégager (...) et parce qu'elle est aussi une doctrine ouverte, une faim et une soif jamais rassasiées de la vérité, la doctrine de saint Thomas est une doctrine infiniment progressive (...) et libre à l'égard d'elle-même, et de

ses imperfections à corriger et de ses vides à combler. » 1
Massis et Maritain sont liés depuis plusieurs années déjà. Les deux hommes ont fait connaissance en janvier 1913, à l'initiativede leur ami commun Ernest Psichari. Massis a été proprement fasciné par la

spiritualitéet la sérénité de Maritain, dont il a retenu « les deux mains
tendues, le visage un peu penché, un visage d'une impressionnante pâleur, de la pâleur de ceux qu'éclaire la lumière du dedans »2. Le philosophe l'attire alors d'autant plus qu'il l'a précédé sur le chemin qu'il est lui-même en train de parcourir péniblement. Comme lui, il a vécu une jeunesse irréligieuse, et a été séduit par le néospiritualisme de Bergson, de Blondel et William James. Comme lui, il a connu les affres d'une douloureuse conversion. En 1913, Maritain est cependant au terme de l'itinéraire sur lequel il vient pour sa part à peine de s'engager. Aussi lui apparaît-il comme un «éveilleur» qui doit accélérer une

évolution qu'il sent depuis quelque temps irréversible. « Que ne me
faut-il pas dater, s'interrogera-t-il avec le recul, de cette rencontre inoubliable? »3 Non que son interlocuteur ait été particulièrement éloquent; à vrai dire, Massis avouera n'avoir retenu des propos qui furent échangés qu'« une musique intelligible où les paroles ne sont rien »4. Mais l'aura du personnage est telle qu'il a tout de suite le sentiment d'avoir trouvé un maître, et un complice. Rien ne viendra par la suite démentir cette attirance. La rupture de Massis avec le bergsonisme, son propre rapprochement avec l'Action française témoignent à des degrés divers de l'influence de Maritain et de son entourage. «Au commencement de cette orientation, reconnaltra d'ailleurs Raïssa Maritain, le Père Clérissac et nous-mêmes avons eu une part ». De fait, l'empreinte de Maritain et de son « style» très particulier est clairement perceptible dans le manifeste du Parti ck l'intelligenœ. C'est d'ailleurs ce dernier qui, dès l'époque d'Agathon, avait inspiré à Massis sa conception de 1'«Intelligence» comme gardienne de la
1 Jacques Maritain, Le paysan de la Garonne, Paris, 1966, pp. 192 et sq.
2 Henri Massis, L 'Honneur de seroir, p. 115. 3Ibid 4 Ibid, p. 116.

48

Urre réwlution

CXJnSen.tltrice à la française

Civilisation et de la Foi. Les tendances relevées par l'Enquête, prévenait-il, « n'aboutiront à rien de solide et de durable si l'on n'est pas bien résolu à se laisser informer radicalement par l'esprit ecclésiastique, qui est le Saint Esprit (00.). C'est l'Eglise seule qui peut nous refaire. Mais pour cela, la piété seule est insuffisante, la doctrine est nécessaire. (00.)Pour peu que la doctrine s'altère en nous, nous commençons à nous corrompre. (.00) vocation chrétienne est une La vocation contemplative. C'est par l'intelligence qu'au ciel nous aurons notre béatitude: gaudiumde rœritate.(oo.) Assurément, c'est la charité qui est le principe et la fin de la contemplation. Et les saints nous apprennent que dans l'union contemplative les procédés naturels de l'intelligence doivent faire place à ces ténèbres pleines de lumière dans lesquelles Dieu se fait connaltre par expérience. TIn'en reste pas moins que la puissance intellective est la condition et l'instrument de la contemplation et que la doctrine (00.) est l'indispensable fondement de la maison de l'âme. »1 Dix ans plus tard, cet intellectualisme intransigeant et ce souci presque obsessionnel d'orthodoxie transparaissent en filigrane dans les déclarations de son ami et disciple. Plus fondamentalement, les deux hommes sont unis par une même volonté de promouvoir un traditionalisme rénové. Si l'un et l'autre regardent l'œuvre de Maurras comme une œuvre de salut public et comme le ferment d'une réaction politique sans laquelle ne pourra être seulement envisagée la renaissance catholique qu'ils appellent de leurs vœux, ils ne la considèrent pas moins, à l'instar de leurs mentors dominicains, que comme un point de départ,susceptible à ce titre d'être dépassé2. C'est pourquoi ils entendent rester en marge du mouvement et poursuivre, à l'ombre du nationalisme intégral, leurs propres recherches. Dès le départ, leurs relations avec la rue de Rome sont placées sous le signe d'une sorte de rrxxIusviœndi: à chacun son domaine. Les deux amis sont optimistes «nous n'(...) escomptions rien de moins, raconte Massis, qu'une restauration de la métaphysique, tout un redressement doctrinal, l'instauration d'une philosophie

politique chrétienne au sein même de l'Actionfrançaise. Nous avions le
commun désir de la promouvoir et d'y travailler, Jacques dans l'ordre des concepts, des principes, moi dans l'ordre de la critique et des

1 Henri Massis et Alfred de Tarde, Les jeunes g:ns d 'aujourd 'hui, p. 214. 2 Leurs préoccupations sont beaucoup plus larges que celles du Martégal ; là où celui-ci ne veut restaurer que la grandeur et l'unité de la France, ils ont en vue la sauvegarde du patrimoine intellectuel de la Chrétienté.

Aux

origines

de la Jeune Droite

49

applications littéraires. »1 Ce «redressement doctrinal» intègre en politique l'apport de Maurras et des maîtres de la contre-révolution, en littérature celui de l'École d'Actionfrançaise et en histoire celui de Bainville, mais espère donner une nouvelle cohérence à ces efforts dispersés en les intégrant à une «vision du monde» théologicophilosophique cohérente. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre le Parti de
l'intelligenœ. Ce
«

rassemblement

hétéroclite

»2

n'est

qu'une

manifestation de la volonté affichée par Massis de récolter enfin, dans le sillage de l'Action française,les fruits de la réaction « antimoderne » amorcée dans les premières années du siècle. Main dans la main, Massis et Maritain entendent tout à la fois mobiliser les catholiques et les «nationaux» sincères à qui «l'alliance catholique (eo.) apparaît indispensable» autour des préceptes de 1'«empirisme organisateur», et faire des progrès de l'Action françaiseun tremplin pour le catholicisme intégral. Leur apostolat commun semble alors les unir étroitement.
« Dieu,

écrit alors le philosophe à son ami, a fait de nous deux frères

pour servir et combattre ensemble, mais de guide il n'y a qu'un pour les deux: c'est Lui. »3La tâche ne s'annonce pas aisée. TI suffit, pour s'en persuader, de considérer l'hétérogénéité des signataires du récent manifeste: entre royalistes et républicains, catholiques et agnostiques,

positivistes et providentialistes,Massis ratisse large. « Aux catholiques,
reconnaît d'ailleurs ce dernier dans une lettre à Maritain, je crains que le point de vue catholique ne semble un peu "escamoté" ou soumis au "politique d'abord"; aux incroyants, que le dessein de défense intellectuelle peut rallier, notre catholicisme, par contre semblera prohibitif en ce qu'il domine, tout de même l'ensemble de notre proposition »4.La force du jeune écrivain sera toutefois de tirer de ces discordances une véritable dynamique, qui va irriguer deux décennies durant les milieux conservateurs.

1 Henri Massis,
2 Raïssa Maritain.

Maurras

et notrr temps, p. 156.

3 Lettre de Jacques Maritain à Henri Massis in Henri Massis,
4 Lettre d'Henri Massis à Jacques Maritain, printemps par Jacques Prévotat, "Autour du parti de l'intelligence" op. cit., p. 176.

Maurras

et notrr temps, p. 156.

1929, archives Maritain, Kolbsheim, citée in IntEllectuels cbrétiens et esprit cks annét5 1920,