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Histoires vraies de la presse régionale

De
169 pages
"La presse moderne est morte en 1944. A la libération, de Gaulle la ressuscita. (...) Les équipes issues de la Résistance qui s'emparèrent de ses dépouilles furent souvent sincères, en tout cas unanimes à la proclamer désormais indépendantes des influences politiques et du capital." Ainsi commence l'histoire de la presse régionale. L'histoire ? Non les histoires qui nous emmènent à Cherbourg, à Angers, à Lille ou à Clermont. Des histoires d'hommes et de femmes, souvenirs glanés par Raymond Silar, témoignages uniques, les romans vrais de la presse régionale.
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«- C’est bon, tu tiens le sujet ? Tu as le titre ? Si tu l’as, le reste suit. -Justement, j’ai envie, comme titre général, de prendre celui de l’épilogue. -C’est toi qui vois... »

Préambule
Raymond Sillard était journaliste. Il a fait toute sa carrière au Courrier de l’Ouest, à Thouars dans les Deux-Sèvres d’abord, au tout début des années 50, à Saumur comme chef d’agence quelques années plus tard, puis à Niort en tant que directeur régional à partir de 1969. Il a pris une retraite un peu anticipée en 1993, un peu par ras-le-bol, un peu parce que le groupe Hersant venait d’acheter le Courrier, non pas d’ailleurs par défiance mais peut-être parce que le journaliste parisien que j’étais, rodé aux clauses de cession des titres nationaux, l’avait convaincu de partir plutôt que d’attendre deux ans encore sa retraite. Il a écrit quelques livres sur Niort et La Rochelle, des articles historiques aussi dans des ouvrages collectifs, le fantôme d’un roman plane, qui sait, et puis ce projet sur une passion, la presse. Il a parcouru la France pour recueillir témoignages ou souvenirs avant qu’ils ne s’éteignent. Il écrira ce que j’ai intitulé « Les romans de la presse régionale ». Après sa mort en 1998, le manuscrit s’est endormi, la disquette en a perdu la mémoire… Il restait le tirage papier. Je l’ai réactualisé, puis la dernière partie s’est imposée. Je sais qu’il ne m’aurait pas donné tort… Mon père. Un grand merci à Laurence Cattelan qui a ressaisi le texte et à Audrey Leclercq qui l’a relu et mis en forme. 7

La presse conjuguée au présent, au futur et au conditionnel
Et l’écrit en fut bouleversé… La Renaissance qui portait en elle une révolution industrielle nous donna Gutenberg. En 1455, il mit au point la technique de l’imprimerie et du caractère en plomb. Celle-ci s’est répandue à travers l’Europe d’une manière folle, presque moderne. On estime que 15 à 20 millions de livres sont déjà imprimés avant 1500 (au total plus de 30 000 éditions). 77 % de ces livres sont en latin et près de la moitié ont un caractère religieux. Au XIXe siècle, d’autres révolutions vont donner de nouveaux lecteurs à cet écrit qui auparavant était lu publiquement. La presse n’est pas née là, elle s’y est imposée, et pas seulement à Paris avec ses grandes espérances et ses illusions perdues, mais aussi dans la France tout entière. On comptait jusqu’à 1 300 hebdos régionaux avant 1848. La presse devint moderne avec l’arrivée de la publicité. Elle est morte puissante et riche en 1944. « A la Libération, de Gaulle la ressuscita. Ou l’habilla-t-il seulement de nouveaux titres ? Les équipes issues de la Résistance qui s’emparèrent de ses dépouilles furent souvent sincères, en tout cas unanimes à la proclamer désormais indépendante des influences politiques et du capital. Le lecteur, lui, attendait surtout des informations pratiques qui firent le bonheur des régionaux : jour de retrait des tickets, petites annonces d’offres d’emploi, nécrologies, faits divers… Il devait néanmoins absorber sa potion de morale. Le journal rappelle ce qui est bien et surtout ce qui est mal. Les crimes et délits (avortement, adultère, vol) sont sévèrement punis. Et dénoncés par la publication, ce qui est souvent pire. La presse régionale balise la morale. Elle ne saurait s’en écarter, c’est son problème. Elle se garde relativement bien de la politisation, mais elle est tombée malade du capital », écrivait Raymond Silar, dans ce qui était à l’origine la préface de ce livre. Dès les années 60, on devine le changement d’échelle du monde. Avec la radio, devenue transistor, la télévision crée un 8

deuxième cercle autour de chacun. Le premier reste celui de la vie réelle, de ses petits malheurs, de ses drames, de ses bonheurs aussi. Le deuxième cercle ? Le cercle qui nous ouvre au monde. Dans les années 60-70, on rêvait d’une planète de l’information globale ; elle était surtout celle de la technologie globale. Ce même mouvement qui, en quatre ans de guerre, a donné des avions à réaction, des fusées, des bombes atomiques aussi, et qui donnera des Boeing 707, des hommes sur la Lune… et des centrales nucléaires aussi. La presse ne pouvait qu’être emportée dans ce maelström. Une nouvelle technique d’impression, l’offset, renvoyait le caractère d’imprimerie aux souvenirs du passé. Elle offrait aussi la possibilité d’imprimer des photos en couleurs. La couleur ! Allaitelle répondre au simple fait que le spectacle de l’information était passé ailleurs et que Cinq colonnes à la une était une émission de télévision ? « La presse tombant du piédestal d’argile de son indépendance est morte une seconde fois après une cure de rajeunissement entamée en 1970, au moment où elle croyait naître à la couleur. En fait, elle dut alors s’industrialiser, appeler des équipements de plus en plus coûteux, s’endetter, se soumettre à des groupes financiers, chercher les regroupements, préférer le monopole. L’esprit de compétition a désormais partie liée à la productivité. Les morts et naissances de la presse sont des sujets dont on ne parle guère. Les acteurs et témoins des événements de 1944 sont partis. Quand ils se trouvaient encore là, ils n’aimaient déjà pas beaucoup évoquer cette période trouble. Les archives des entreprises s’entrouvrent à peine et les Français ont eu bien d’autres soucis… De renaissance en renaissance, la presse maintient, encore sincère et unanime : son destin ne sera pas celui d’une marchandise comme les autres. La cause est bonne ! L’évolution des générations successives n’a toutefois pas secoué l’indifférence des lecteurs. Sait-on seulement à quel point la façon de travailler des journalistes a changé ? Du stylo à plume du milieu du siècle, ils se convertissent au crayon à bille, à la machine à écrire, puis à l’ordinateur. Sur le terrain, la PQR, presse quotidienne régionale, possède un réseau dense de correspondants. Elle compte, dans les années 90, 80 000 correspondants locaux (les trois quarts demeurent 9

partisans du stylo-bille) qui produisent deux tiers, parfois davantage, de la copie rédactionnelle. Les correspondants sont rarement salariés, parfois nullement rémunérés. Le désintéressement est également le propre de quelques centaines de milliers de collaborateurs réguliers, présidents, secrétaires d’associations ou élus qui, le matin, prennent leur quotidien en espérant y lire le texte du communiqué transmis la veille. Ou l’avant-veille, ou la semaine passée… Mais le communiqué a peut-être disparu sans donner de nouvelles. Tout se perd. C’est comme la morale, bonnes gens ! Cela provoque, à l’heure du petit-déjeuner, des accès d‘humeur, des colères ou, au contraire, des plaisirs, quelques sourires complices. Cela crée des liens qui, une fois noués, sans qu’on y prenne garde, peuvent durer toute une vie. » 1998, la fin du préambule écrit à l’époque pour ce livre, peutêtre avant, sûrement pas après. C’est drôle cette histoire de stylos, on a oublié, mais un jour, il est devenu impossible de faire saisir son texte par des secrétaires qui n’existaient plus ou par des ouvriers du livre dont ce n’était plus le boulot. Il restait le clavier avec un doigt, deux doigts, dix doigts… 2010, le monde tout numérique hésite entre réel et virtuel. Que sont nos lecteurs devenus ? Ils sont 18 millions à lire la presse quotidienne régionale pour 24,2 millions de lecteurs de quotidiens en général. Le socle est solide en province, il se maintient d’une année sur l’autre. Mais les affaires ne sont pas brillantes, La presse est une industrie coûteuse et il ne suffit pas de regarder la nationale s’enfoncer, perdre des lecteurs. Les quotidiens gratuits dits urbains sont une réponse ; avec 4,5 millions de lecteurs et une croissance de 2,6 %, ils vont bien ! Ils allaient bien. Ils prouvent en tout cas que l’écrit n’est pas mort. A l’érosion des ventes, à celui du lectorat, il manquait la cerise sur le gâteau, celle que nous ont servie les banques en 2008-2009, la crise financière qui a tari le marché de la publicité… En 2008 déjà, alors que la crise n'en était qu'à ses débuts, une étude estimait que la presse écrite payante française devrait globalement passer dans le rouge dès 2010-2011 et pourrait accuser une perte de 700 à 800 millions d'euros à l'horizon 2015. Peu importe le nom du cabinet, l’étude est déjà dépassée, la réalité sera sans doute pire. La récolte 2009 fut catastrophique au plus mauvais moment. On 10

estime la chute du chiffre d’affaires publicitaire à 1,5 milliard d’euros, -14,5 % en 2009. La pub s’est effondrée, elle reviendra mais sous quelle forme ? En 2008, le cheminement de la publicité vers le Net avait déjà commencé. Avant-crise, on pariait sur une migration de la pub de l’ordre de 20 % à 25 % d’ici à 2015. Rien ne dit que les choses ne s’accélèrent pas. Il ne reste plus à la presse qu’à lui courir après. Pour la nationale qui va de nouvelle formule en nouvelle formule, internet est le grand nulle part. Les sites existent, mais l’information se mélange. Quant au journal du futur, le pendant de l’e-book, avec une maquette qui prend le lecteur par la main, le dirige, c’est un quitte ou double qu’il faut jouer et donc inventer. Un seul titre en France, L’Agefi, s’est lancé dans l’aventure. Un quotidien économique et financier, petit tirage mais dont le schéma de fabrication était identique à celui des autres quotidiens. En 2006, il a fait le grand saut, un vrai quotidien reçu par e-mail, imprimable, mais peu de lecteurs le font, un journal qui s’ouvre à tout un réseau de liens. Une autre expérience aussi, mais créée ex nihilo, celle de Mediapart. Paradoxalement, la question même du papier pourrait précipiter les choses. Les chiffres sont là… C’est un rapport du Sénat qui les donne. Sur toute l’année 2007, toutes presses d’information générale confondues, 7,11 milliards d’exemplaires ont été distribués pour 8,30 milliards d’imprimés ! Un bouillon, comme on dit dans le métier, gigantesque. Plus d’un milliard d’imprimés directement à la poubelle ! Il y a vingt ans, tout le monde se moquait des forêts, de l’eau, de l’encre, la somme de tout ce qui fait des journaux à la fois coûteux et fort peu socialement responsables. Aujourd’hui, un rien, une rumeur, pourrait, de lobbies en directives sur l’environnement, obliger la presse à ne plus, ou à moins, s’imprimer. Déjà une autre réalité s’impose. Outre-Atlantique, le livre électronique tend à s’imposer, Apple ou Sony sortent de nouveaux formats de portables. Le propos sur le clavier, plus haut, n’était pas anodin, Un jour très proche, on s’apercevra que les lecteurs sont devenus des « liseurs », c’est le nom de l’e-book d’Amazon.com. Entre le crépuscule du papier et l’aube du tout numérique, la nuit s’annonce courte. Et le monde des « journaleux », ceux qui écrivent, ceux qui vendent, n’aiment pas les petits matins qui 11

chantent différemment de ce qu’ils connaissent. Mais dans la foulée d’un premier succès public, les idées nouvelles se feront évidences. Une autre histoire…. La nôtre, celle de ce livre commence en 1944. Bruno Sillard

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Du jour au lendemain

« Dès Alger, le gouvernement avait par avance réglé la situation de la presse lors de la Libération. L’ordonnance du 6 mai 1944 prescrivait que les journaux publiés dans l’une et l’autre zone quand l’ennemi y faisait la loi ne pourraient plus reparaître. Leurs biens seraient placés sous séquestre et les organes de la clandestinité recevraient la faculté de louer leurs installations. Comme il n’était pas question de créer un monopole, d’autres journaux, nouveaux ou anciens, pourraient voir ou revoir le jour. D’autre part, l’ordonnance visait à sauvegarder l’indépendance de la presse par rapport aux groupes financiers. Aussi les sociétés de presse et la publicité étaient-elles réglementées. Il était en outre prévu que les prix de vente des publications devraient être assez élevés pour les faire vivre et que les comptes et bilans seraient obligatoirement publiés. » « C’est sur ces bases que la presse française avait réapparu du jour au lendemain. Non point, on le pense bien, sans bouillonnements et bousculades. A Paris et aux chefs-lieux des départements, un personnel généralement nouveau et inexpérimenté installait des feuilles péremptoires dans des immeubles où, autrefois, s’élaboraient des organes connus. Pourtant, si grande était la satisfaction des Français de retrouver en liberté les idées et les informations que les journaux et les revues se vendaient en abondance. On assistait à une floraison de publications. » Charles de Gaulle Mémoires de guerre (Le Salut, 1944-1946)

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Cherbourg porte de France

Le numéro un du premier quotidien de la première parcelle de France libérée, La Presse cherbourgeoise, porte la date du lundi 3 juillet 1944. Une semaine auparavant, l’arsenal de Cherbourg s’était rendu. Le général commandant la garnison venait d’exhorter ses soldats à lutter jusqu’à la mort. Lui se laissa prendre vivant. Dès lors, à l’appel d’un haut-parleur, les Allemands n’hésitèrent plus longtemps à sortir, mains en l’air, des blockhaus et des abris. Le 27 juin, à 10h37, le drapeau français flottait sur l’arsenal. Mais la bataille continuait, aux portes de la ville. Saint-Lô, le chef-lieu de la Manche, ne tombera aux mains des alliés que le 18 juillet. Le nouveau journal de Cherbourg, privé d’informations précises sur les combats difficiles livrés par les Américains à quelques kilomètres de là, titre avec optimisme sur « Le Cotentin libéré » et évoque le grand affrontement attendu au nord de Caen. La Presse cherbourgeoise du 3 juillet publie un éditorial de Daniel Yon. Construit comme l’allocution d’un maire qui va remettre les prix du comice, ce texte historique comprend, pour l’essentiel, un merci « à ceux qui, depuis quatre années, poursuivent l’inlassable effort de la libération du territoire ». Sans citer quelqu’un en particulier. Suivent les vœux de bienvenue, dans la forteresse cherbourgeoise ressuscitée, aux soldats d’Amérique, d’Angleterre et de France. Daniel Yon lance ensuite un appel à la réconciliation nationale. Enfin, une conclusion inspirée le dégage d’un environnement si pesant : « A l’heure où, sur tous les points du globe, se fait un carnage d’hommes, où le patrimoine de beauté de tous les peuples tombe en ruines, où la civilisation recule jusqu’aux confins de la genèse planétaire, c’est l’humanité entière qui crie sa souffrance… » Le mardi 4 juillet, La Presse cherbourgeoise se vend toujours 1 franc et toujours sous le format minimal que la pénurie de papier imposera longtemps. La une indique que la bataille de Normandie « se poursuit de façon satisfaisante » bien que Rommel dispose 15

maintenant de onze divisions, dont sept blindées, grâce aux renforts venus de Russie. Cette fois, nous apprenons l’évolution heureuse du front cherbourgeois. Les Américains attaquent « dans une mer de boue » sous les nuages bas, sur les marais du Cotentin et du Bessin, entre Carentan et la Haye-du-Puits. Dans ce secteur, près d’un mois après le déparquement d’Utah Beach et le saut des parachutistes autour du clocher de Sainte-Mère-Eglise, la tête de pont reste étroite. La ligne de défense ennemie ne va pourtant pas tarder à craquer. La seconde page est totalement consacrée à la vie locale. Une vie convalescente. C’est l’Independance Day et ce soir, en l’honneur des Américains, l’Union lyrique municipale donnera un concert, au kiosque de la place de la République. Le directeur de l’école municipale, Lucien Kemblinsky, exécutera pour la circonstance Cherbourg porte de France, œuvre de sa composition. Le titre le plus large (trois colonnes) se rapporte au sujet qui, à lui seul, justifierait en ces jours cruels l’existence de la presse : le taux des rations alimentaires. Le sous-préfet décide, pour la partie libérée du département. Les J (jeunes) auront droit à 200 grammes de pain par jour et à 210 grammes de viande par semaine. Seuls les E1 et E2 (enfants) bénéficieront de rations mensuelles de riz, sucre et chocolat. Mais les boutiques ne sont-elles pas vides, ou détruites ? « Les détaillants seront réapprovisionnés dans trois ou quatre jours. » Ainsi en a arrêté le sous-préfet. Déjà, à une place bien modeste, apparaissent les petites annonces : deux offres d’emploi… Dès son numéro deux, le journal de Cherbourg s’offre le luxe d’un reportage sur la prise de la ville. Une signature : lieutenant Schumann. Récit terrifiant de la chute de l’arsenal. Derrière des portes qui s’effondrent soudain, un spectacle atroce : « Des femmes en haillons, dont certaines paraissaient septuagénaires, des hommes déguenillés, sordides et parfois infirmes, des garçons de tous âges au visage toujours rugueux et souvent tuméfié, se ruaient sur nous, les mains tendues et crispées, l'œil vitreux et furieux à la fois. Je n’entendais rien qu’un chaos de sons inarticulés, car ils parlaient ou plutôt hurlaient dans toutes les langues. Je ne voyais rien que le choc hallucinant de ces béquilles mobiles et de ces hardes vivantes… » 16