Il était une fois le tour de France

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C'était au temps du joyeux Dédé, du sombre Tonin, des frères Pélissier, du Roi René, et de Gino le pieux, qui peuplaient les rêves des gosses de la communale et inspiraient des tirades pagnolesques aux stratèges de comptoir. C'est leur temps, celui de l'entre-deux guerres, passionnant et tragique, tumultueux et magnifique, que ce livre évoque à travers le récit du plus formidable des événements populaires et sportifs du XXème siècle : le Tour de France.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296337404
Nombre de pages : 364
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IL ÉTAIT UNE FOIS LE TOUR DE FRANCE

À l'époque tumultueuse de l'entre-deux-guerres 1919 -1939

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-5254-3

Jean ROUSSEL

IL ÉTAIT UNE FOIS LE TOUR DE FRANCE
,

A l'époque tumultueuse de l' entre-deux-guerres 1919 -1939

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Mon métier, c'est peut-être un métier de branque, mais je l'aime. Je ne te dis pas que je ne préférerais pas être coureur dans d'autres conditions. Mais ça, c'est une autre histoire. Ça va chercher loin. René Vietto *

*Propos recueillis par Marie-Louise Barron. Numéro special de "L'Humanité"du juillet 1950: "Le Tour de France de 1903 à 1950 "

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PROLOGUE On ne dira jamais assez ce que le Tour de France doit au capitaine Dreyfus! Dans les dernières années du XIXe siècle, Pierre Giffard exchef des informations au Petit Journal, est un homme heureux. Le sport cycliste est en pleine expansion et son quotidien aux feuillets vert pistache, Le Vélo, Journal quotidien de la vélocipédie et de tous les sports, tire à 80 000 exemplaires. Organisateur de Paris-Roubaix, de Bordeaux-Paris et à travers le Petit Journal, de Paris-Brest-Paris, Giffard domine la presse sportive de manière insolente. Ses ennuis commencent lors de son différend avec un industriel de l'automobile, le Comte de Dion, sur fond de lutte politique provoquée par l'affaire Dreyfus. Alfred Dreyfus gracié en 1899, est toujours dans la première année du XXe siècle accusé de trahison par une partie de la presse et de l'opinion publique. Dreyfusards et antidreyfusards animés d'une passion irréductible scindent la France en deux. Le Comte de Dion est un antidreyfusard actif, alors que Pierre Giffard affirme sa conviction en l'innocence de Dreyfus dans les colonnes de son journal sportif. Erreur fatale, qu'exploitera de Dion membre d'un groupement d'industriels auquel appartiennent Edmond Michelin fabricant de pneumatiques, et Adolphe Clément constructeur de cycles. Ces hommes-là et quelques autres, agacés par l'hégémonie de Giffard sur la presse sportive, autant que par ses idées, décident de créer un journal qui s'intitulera L 'Auto- Vélo. Ses feuillets seront jaunes, pour bien marquer leur distinction avec ceux du Vélo, et il affirmera son caractère apolitique. Henri Desgrange, agent de publicité d'Adolphe Clément, sera désigné pour présider aux destinées du nouveau journal. Le jaune et le vert Ancien clerc de notaire, premier recordman officiel de l'heure à vélocipède, auteur d'un manuel de conseils cyclistes intitulé "La Tête et les jambes", et propriétaire du Parc des Princes, Henri Desgrange est une forte personnalité. Si de Dion l'a choisi ce n'est pas par hasard.

Autoritaire, patriote et même cocardier, l'homme est assurément de droite, et s'il ne l'affirma jamais de manière claironnante, tout dans ses propos et dans son comportement le laissait supposer. Fut-il pour autant antidreyfusard ? Rien n'est moins sûr. Pas plus qu'il ne fut antisémite, car plusieurs de ses collaborateurs étaient d'origine juivel. D'abord rebuté par la personnalité du futur Père du Tour qu'il trouvait "teignard", de Dion finit par lui confier la direction de son journal, et attribua au discret Victor Goddet la responsabilité financière de L 'Auto- Vélo. Ce fut le début d'une lutte à mort entre le jaune et le vert qui se termina par la déconfiture complète de Pierre Giffard2, malgré une contre-attaque judiciaire de ce dernier qui obligea L'Auto-Vélo à supprimer de son titre le mot Vélo. Par la suite, Giffard, vaincu, quitta la direction de son journal sans explication3. Pourquoi pas un Tour de la France? Au début de 1903, l'issue de la lutte entre les deux journaux est encore indécise. De plus, d'autres titres sportifs voient le jour. Les ventes de L'Auto stagnent. Desgrange est en difficulté. Il faut chercher une idée promotionnelle pour relancer le journal et terrasser définitivement Le Vélo. L'idée va naître un matin dans le bureau de l'exrecordman de l'heure, rue du Faubourg Montmartre. Géo Lefèvre interrogé par son patron, lance au hasard: "Pourquoi pas un Tour de la France? " La proposition est énorme et fait reculer Desgrange, mais il ne la rejette pas et invite, illico, Lefèvre à déjeuner. Entre le bureau de L'Auto et le boulevard Montmartre où se trouve la brasserie Zimmer, Géo Lefèvre élabore son projet en pensée et à la hâte: "J'ai jeté les noms de quelques villes pour faire des étapes possibles. Je concevais des courses indépendantes les unes des autres. C'était plutôt désordre dans mon esprit et encore plus dans mon exposé, heureusement que Desgrange avec son esprit pragmatique a tout remis en ordre4. " Desgrange sort du Zimmer, préoccupé. Quoique séduisante l'idée lui paraît périlleuse, coûteuse et complexe à mettre en œuvre. C'est finalement Victor Goddet qui, mis au courant du projet, y croira 10

immédiatement et fera tomber les réticences du rédacteur en chef de L'Auto en lui ouvrant tout grand son coffre-fort. Le Tour de France lui doit d'exister. Le 1erjuillet 1903 à 15h 16 Le premier Tour de France s'élance de l'intersection de la route de Corbeil par Draveil, un peu avant Montgeron, le 1er juillet 1903 à 15h 16. C'est le commencement d'une aventure qui dure depuis cent ans. Ce jour-là, soixante concurrents prennent le départ pour 2 428 km d'une course en six étapes lancée par le pittoresque Georges Abran. D'une élégance désuète, portant beau comme un cabotin de tournée théâtrale, et "si parfaitement inutile", comme l'écrira plus tard Géo Lefèvre, Abran sera l'inamovible et attendrissant starter des années héroïques. Les coureurs sont répartis en deux catégories: ceux qui concourent pour le classement général et ceux qui s'engagent pour quelques étapes5. Plusieurs jours de repos sont prévus après chaque arrivée. Desgrange, calfeutré dans son bureau, a délégué une part de ses pouvoirs à Géo Lefèvre, qui sera le chef d'orchestre de cette première édition remportée par le favori, Maurice Garin. Présent sur tous les fronts du départ à l'arrivée, sautant d'un train pour enfourcher sa bécane, Lefèvre, à la fois directeur de la course, commissaire sportif, juge à l'arrivée et envoyé spécial, sortit de l'épreuve aussi épuisé que le vainqueur. Des débuts tumultueux La période héroïque du Tour de France, qui s'étendit de 1903 à 1914, fut émaillée d'innombrables péripéties heureuses et malheureuses. Certains concurrents n'étaient que des amateurs présomptueux à la recherche d'une parcelle de gloire et les vrais professionnels étaient peu nombreux. Les vélos étaient lourds et archaïques et les routes cahoteuses. Les chutes et les incidents mécaniques émaillaient quotidiennement la course et les crevaisons fréquentes nécessitaient des réparations aux opérations complexes. Il

Longtemps, les vélos furent équipés de pignons fixes. Des pattes repose-pieds soudées sur la fourche avant permettaient d'éviter le pédalage dans les descentes. Les systèmes de freinage étaient aussi élémentaires que dangereux, et en 1903 certains coureurs freinaient encore en retenant les pédales! Il fallut attendre 1907 pour voir apparaître la roue libre et le freinage Bowden sur j ante, à serrage latéral. La curiosité et l'enthousiasme des spectateurs se mutaient parfois en fanatisme. On sema des centaines de kilos de clous sur les routes, on organisa des barrages et des guets-apens, on tira des coups de feu et l'on bastonna les coureurs. On tricha aussi. Des hommes qui étaient à l'arrière se retrouvaient à l'avant grâce à de providentiels raccourcis, et l'indicateur du chemin de fer appartenait au viatique des concurrents les moins scrupuleux. Ceux-ci profitaient de la nuit et de l'approximation des contrôles pour prendre le train ou grimper dans
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une berline avec leur bécane! C'est ainsi que le Tour de France 1904
faillit être le dernier6. Convaincus de tricherie, les quatre premiers de l'épreuve furent déclassés?, et Desgrange, découragé par les actes de violence et de malveillance qui émaillèrent la course, signa même son acte de décès dans L'Auto. Malgré ces difficultés inhérentes à toute nouveauté, le succès du Tour ne se démentait pas. Le matériel s'améliorait, le public se rassemblait dans les vélodromes, et les concurrents étaient de plus en plus nombreux à se présenter au départ. Desgrange, d'année en année, complétait son règlement complexe et draconien, et perfectionnait sans cesse l'organisation de ce qui était désormais son Tour de France. Naissance d'une légende Le parcours s'allongeait et épousait de plus en plus parfaitement le contour d'une France mal connue de ses ressortissants. Le Tour avait l'avantage secondaire de leur dispenser une magistrale leçon de géographie à travers les récits imagés des journalistes. Bien que dès 1903 les coureurs escaladèrent le col de la République, la vraie montagne fit son apparition en 1905. Elle s'appelait Ballon d'Alsace, Côte de Laffrey, Col Bayard. Ce n'était rien par rapport au monstrueux massif alpin de la Chartreuse gravi en 1907. En12

suite il y eut les Pyrénées, où les ours régnaient encore en 1910 ! Désormais, rien ne pourrait arrêter l'audace des organisateurs si ce n'était l'épuisement des coureurs. Octave Lapize l'exprima un jour en traitant Desgrange d'assassin! Les noms des cracks étaient sur toutes les lèvres. Garin, Cornet, Trousselier, Pottier, Petit-Breton, Faber, Lapize, Garrigou, Defraye, Thys, inscrivirent leurs noms sur "la liste glorieuse", comme la nommait Desgrange. Le patron de L'Auto, tout comme Géo Lefèvre, écrivait dans la fièvre des articles d'un lyrisme délirant8, qui à défaut de traduire fidèlement la réalité, bâtissaient la légende du Tour de France et le revêtaient des atours de l'épopée. Desgrange magnifiait les exploits de ceux que l'on ne tarda pas à appeler "Les Géants de la route", glorifiait les vainqueurs et accompagnait de sa compassion les vaincus frustrés d'une victoire méritée. Aucouturier, Duboc, Alavoine, Georget, Passerieu, Christophe, furent de ceux-là et bénéficièrent, autant que les vainqueurs, de la ferveur populaire. On affubla les coureurs de sobriquets. Ils étaient l'indicateur de leur notoriété. Garin devint Le Petit Ramoneur, Petit-Breton L'Argentin, Aucouturier Le Brutal, Thys Le Basset, Christophe Le Vieux Gaulois, Henri Pélissier La Ficelle, Faber Le Géant de Colombes, Lapize Le Frisé... Le tirage de L'Auto montait, montait, montait encore, vers des sommets inespérés. Quand les premières canonnades de 1914 commencèrent à gronder, le Tour de France achevait ses classes. Après le carnage, il serait prêt à aborder une autre phase de son développement. Cette période classique, trait d'union entre ~'époque héroïque et la course moderne, naquit dans une paix retrouvée porteuse des espoirs du monde. Elle se déroula d'abord dans l'euphorie, ensuite dans l'inquiétude, et expira au seuil d'une guerre à laquelle personne ne voulait croire. C'est cette période, dont l'évolution refléta fidèlement celle de son temps, qui est évoquée ici.
1. Lire "Les Défricheurs de la presse sportive" . Jacques Marchand. Atlantica 1999. 2. Après la défaite de Giffard, Desgrange, magnanime, l'engagea à L'Auto. 3. Le journal continua sans lui pendant quelques mois. 4. "Les Défricheurs de la presse sportive". Jacques Marchand. Atlantica 1999. 13

5. Il y eut 4 coureurs inscrits pour la 2e étape, 15 pour la 4 e, et 4 pour la 5e. Les coureurs engagés pour le classement général, mais qui abandonnaient en cours d'épreuve, pouvaient s'engager à nouveau pour les étapes suivantes sans, bien entendu, figurer au classement général. C'est ainsi qu'Aucouturier, qui abandonna dans la première étape gagna la seconde et la 3e, et que le Suisse Laeser remporta la 4 e étape après avoir abandonné dans la 3e. 6. "1904, ce Tour de France qui faillit être le dernier". Jacques Seray 1994. 7. On ne sut jamais officiellement ce qui leur était reproché. Le dossier d'enquête a disparu. 8. Henri Desgrange atteignit l'un des sommets de son art, c'est le cas de le dire, dans son article du 10 juillet 1911 intitulé "Acte d'adoration", où il chanta la grandeur du Galibier. En voici un extrait: "Ils se sont élevés si haut qu'ils semblaient de là-haut, dominer le monde! Apôtre des religions nouvelles et des belles santés aussi, la montagne les acclame de l'adorable chanson de ses sources nacrées, du fracas de ses cascades irisées, du tonnerre de ses avalanches et de la stupeur figée de ses neiges éternelles! "

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1919
13e Tour de France. Du 29 juin au 27 juillet 1919

Convalescence "Mes p'tits gars! Mes p'tits gars chéris! Mes p'tits gars français! Ecoutez-moi bien! Il faut que vous les "ayez" ces salauds-là! (...) Mais méfiez-vous! Quand votre crosse sera sur leur poitrine, ils vous demanderont pardon! Ne vous laissez pas faire. Enfoncez sans pitié! Il faut en finir avec ces imbéciles malfaisants qui, depuis quarante-quatre ans, nous empêchent de vivre, d'aimer, de respirer et d'être heureux... " À la déclaration de guerre, Henri Desgrange imaginait-il en écrivant son article, le Grand Match, ce que serait la réalité de la boucherie innommable dont il se faisait le chantre inconscient? Probablement pas. Pas plus que les pioupious, cibles idéales en pantalon garance, qui partirent la fleur au fusil pour une expédition de quelques semaines qui devait durer quatre ans. En novembre 1918, on compte huit millions et demi de morts au combat, auxquels il faut ajouter les populations civiles. 1919, première année de paix, commença par des congratulations entre vainqueurs. Ensuite, il y eut l'insurrection spartakiste de Berlin et la guerre civile en Russie, qui firent quelques victimes de plus, puis le traité de Versailles annonciateur de l'hécatombe suivante. De son côté, la nature démontra qu'elle pouvait faire mieux que la folie des hommes, en propageant la grippe espagnole responsable de la mort de vingt millions d'êtres humains dans le monde. En France, le sentiment patriotique est à son apogée. Raoul Villain qui assassina le pacifiste Jean Jaurès en 1914 est acquitté. Trente six mille monuments aux morts, dont une bonne part achetée sur catalogue, sont érigés sur les communes de France. Un seul osera proclamer: "Maudite soit la guerre". En novembre, le bloc nationaliste triomphera aux élections en donnant à la Chambre des Députés sa couleur Bleu horizon.

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Relance Depuis l'Armistice, Henri Desgrange ne pense qu'à relancer le Tour de France. Une gageure dans l'état où se trouvent le nord et l'est du pays. Tout n'est que ruines, paysages lunaires sculptés par les obus, arbres calcinés, routes défoncées, ponts effondrés, décombres d'immeubles devenus linceuls pour des dizaines de milliers de civils. Pourtant, en avril 1919, le Petit Journal organise le Circuit des Champs de Bataille. Curieuse initiative qui lance sur des routes qui n'en sont plus et dans des décors de fin du monde, quatre-vingt-deux courageux, de Strasbourg à Strasbourg, en passant par le Luxembourg, Bruxelles et Paris. Le Belge Charles Deruyter, né en France à Watreloos près de la frontière belge, gagne cette unique édition 1 courue en sept étapes de cauchemar dans des conditions atmosphériques épouvantables, et qui ressemble davantage à une épreuve de cyclo-cross qu'à une course sur route. Notamment, sur les 338 km de l'étape Bruxelles-Amiens remportée par Deruyter à la moyenne de 18 km/h. On y vit des coureurs errer dans la bourrasque à la recherche de vestiges routiers. À l'arrivée de l'épreuve, ils n'étaient plus que dix-neuf. Cette première course par étapes de l'après-guerre a au moins le mérite de démontrer à Desgrange qu'il peut faire cheminer son Tour de France par l'Est et le Nord. La relance d'un Paris-Roubaix organisé par L'Auto et remporté par Henri Pélissier devant Philippe Thys, à la moyenne horaire la plus faible jamais enregistrée dans l'épreuve, le conforte tout de même dans cette conviction. Les écueils sont importants. Le pays est exsangue, la pénurie règne, les routes du Nord et de l'Est sont hors d'usage, celles qui sont situées hors des zones de combat, mal entretenues pendant la guerre, sont dans un état lamentable, et les gaillards capables de monter sur une bicyclette sont beaucoup moins nombreux qu'auparavant. Octave Lapize, Lucien Mazan, dit Petit-Breton, et le grand François Faber engagé dans la légion étrangère, ont laissé leur vie dans la tourmente; ainsi que quelques-uns de moindre notoriété: Anselme Mazan, Jean Pélissier, le second des quatre frères, Emile Frioul, Emile Engel, François Lafourcade, Henri Alavoine, Marius Thé, Frank Henry, Léon Hourlier, Edouard Wattelier, Léon Cornes. Et d'autres, beaucoup d'autres. Sans compter ceux définitivement marqués dans leur esprit et 16

dans leur chair, et pour lesquels le Tour de France n'est plus qu'un heureux souvenir. L'origine d'un mythe Malgré les difficultés de cet immédiat après-guerre, les 69 concurrents du 13e Tour de France s'élancent le 29 juin depuis le pont d'Argenteuil, après une halte et une minute de silence devant le Café de Colombes où le bon François Faber, forte figure de l'épreuve et vainqueur en 1909, se rendait parfois. L'émotion est intense car nombre de ces hommes sont d'anciens combattants. Henri Desgrange ne doit pas être le moins ému. Engagé volontaire à 52 ans comme 2e classe, il avait demandé sa mutation au Front. Exaucé, il était revenu de l'enfer avec la croix de guerre et la légion d'honneur à titre militaire. Dans l'une de ses hilarantes envolées pompières qu'on imagine inspirées de Barrès et de Déroulède, la veille du départ, Desgrange vante les mérites des concurrents dans L'Auto: "N'est-ce pas notre belle jeunesse qui va passer là, avec des sourires charmants de jeunes dieux, avec de blanches dents de jeunes loups avides de mordre, avec des bielles magnifiques qui forceront le Tourmalet et le Galibier, des dos harmonieux et des volontés infrangibles? C'est la France de demain, osseuse, énergique, volontaire et saine, qui commence la plus belle des croisades, qui va semer sur sa route, par des gestes puissants et gracieux, la bonne parole sportive. " Il n'est pas injuste, même si son style fait aujourd'hui sourire, de rendre grâces à un homme dont le lyrisme rendit passionnante une course qui ne l'était pas toujours. Pour les besoins de sa cause, il se fit bateleur, et excellait à éveiller les attentions assoupies dans des articles flamboyants où se mêlaient du mieux possible sa sincérité passionnée et sa rouerie d'entrepreneur. À la fois journaliste et organisateur de l'événement qu'il commentait, Desgrange excellait à valoriser sa course, comme un industriel vantant sa production, et souvent au détriment d'une réalité qui, si l'on tente de l'approcher, rend une lecture de L'Auto insuffisante. Il confiera à la fin de sa carrière: "Nous avons tarabiscoté le sport sur route de la même façon que les Précieuses du xv/r tarabiscotaient 17

l'amour2." Cet aveu est chargé de sens. Le Tour de France fut souvent passionnant parce qu'il était bien raconté. Les spectateurs n'en avaient qu'une vision fugitive, et la physionomie approximative de la course n'était perceptible que par quelques suiveurs et par les coureurs. Et encore, pas par tous! Desgrange et ses collaborateurs, habiles manieurs de métaphores, s'ingénièrent à rendre la réalité plus chatoyante qu'elle n'était, avec la crédulité complice de leur lectorat, qui ne tarda pas à s'identifier à ces merveilleux fous pédalants sur leurs drôles de machines. Chantés par les plumes exubérantes des reporters de L'Auto, les exploits réels ou supposés de ces aventuriers venus de la plèbe, prenaient une dimension épique, et ouvraient au public populaire une porte sur le rêve et sur l'espoir secret d'une vie meilleure. C'est l'origine d'un mythe. Il perdura grâce à l'appoint de quelques évènements réels qui ne nécessitaient pas de hérauts pour leur attribuer leur grandeur, et ne fut mis à mal que par l'apparition des reportages télévisés en direct. Nouveau départ En vérité, ce ne sont pas 69, mais 68 jeunes loups avides de mordre qui se présentent au départ de ce premier Tour de France de l'après-guerre. La raison en est, qu'entre la place de la Concorde où eut lieu à trois heures du matin le départ symbolique, et le pont d'Argenteuil où fut effectué le départ réel, le jeune et immense Francis Pélissier, cadet d'Henri, est tombé. Il lui faudra deux heures pour réparer sa machine endommagée. Rejoignant quelques attardés, il arrivera au Havre, terme de la première étape, quatre heures après le vainqueur. L'épreuve est la plus longue jamais courue jusque-là: 5 560 km en quinze étapes. Une journée de repos suit chaque étape. Desgrange a supprimé les équipes de marques parce que les As sont réunis dans un consortium, La Sportive, dirigé par Alphonse Baugé, dit Cézigue, et organisé par les firmes les plus importantes pour réduire leurs frais. Les coureurs de La Sportive portent des maillots gris marqués de larges bandes de couleur rappelant leur firme d'origine.

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Desgrange scinde le peloton en deux groupes: 44 concurrents de catégorie A et 25 de catégorie B. Seul le ravitaillement des coureurs de catégorie A est assuré par l'organisateur. Le règlement d'une extrême sévérité, précise que la course sera strictement individuelle. Il interdit de se faire aider et de s'entraider, concept inapplicable et qui le restera. Les coureurs doivent utiliser la même machine poinçonnée pendant toute la course, sauf en cas d'avarie grave dûment contrôlée. Dans ce cas, le coureur accidenté peut utiliser un vélo ou un accessoire de rechange, mais doit porter le vélo ou l'accessoire endommagé sur son dos jusqu'au contrôle et faire constater la réalité des dégâts. En revanche, s'il se révèle que la machine est réparable, le coureur devra effectuer la réparation lui-même sous peine d'une lourde pénalité. C'est ainsi, qu'il sera banal de voir un concurrent juché sur une bicyclette de dépannage en porter une autre sur l'épaule, ou une roue brisée sur son dos, ce qui laissera parfois dans sa chair des traces définitives. Si les routes sont mauvaises, en revanche le matériel s'est amélioré au fil des années. Les bécanes sont toujours très lourdes, entre onze et douze kilos, et les jantes des roues sont toujours en bois. Mais à présent, les moyeux des roues arrière comportent un double filetage pour recevoir chacun deux roues libres, ce qui permet aux coureurs de disposer de quatre vitesses, à condition de mettre pied à terre pour changer de développement. De reprofilage en reprofilage, les guidons jadis droits sont maintenant harmonieusement galbés, rendant possible un changement de position en course tout en offrant moins de prise au vent. La sacoche de guidon cède la place à deux porte-bidons en fil d'acier. Le freinage à patin central agissant directement sur le pneu a été abandonné depuis longtemps au profit du frein sur jante à freinage latéral. Les cadres comportent des pattes arrière retournées qui permettent une tension rapide de la chaîne. Les vis papillons ont remplacé le vieux système à écrou, et les roues avant sont surmontées de courts garde-boue. Bientôt, les premiers chasse-clous vont équiper les machines. Quant au dérailleur, il fut expérimenté en 1911 dans la grande épreuve, mais son manque de fiabilité supposé en fait désormais un objet tabou, et pour longtemps!
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Outre la lourde bécane, la panoplie du coureur comprend un maillot avec des poches de ravitaillement, un chandail pour la nuit, un cuissard, une ou deux musettes, une casquette, des jambières de laine, une cape imperméable, une paire de lunettes de motard, indispensable protection contre la boue et la poussière, et trois boyaux de rechange, deux sur les épaules, un derrière la selle - ce qui est souvent insuffisant. Le routier est également muni de rouleaux de chatterton, d'une bobine de fil et d'une aiguille pour coudre les boyaux, de rayons de rechange, d'une pompe, d'une burette d'huile de graissage, de différentes clés, dont une clé à rayons et une clé à pédale. Il lui faut aussi quelques petits accessoires de rechange, patins de freins, vis papillons, courroies de cale-pieds et enfin, une pharmacie personnelle. Les coureurs effectuant de nuit une bonne partie du parcours, ils compléteront leur équipement par une lampe électrique de poche dès que cette géniale invention apparaîtra sur le marché. Ainsi accoutré et équipé, le hardi concurrent peut s'élancer pour plus de 5 000 km de galère. Les routes sont difficilement praticables et provoquent chutes et crevaisons en série. Au Havre après la première étape, il ne reste que 41 coureurs en course. L'un des favoris, Philippe Thys, victime de crampes d'estomac a abandonné. Jean Rossius l'emporte au Havre avec un peu plus d'une minute d'avance sur l'aîné des Pélissier, mais il écope d'une demi-heure de pénalité pour avoir donné un bidon d'eau à Thys! Bien que le classement de l'étape soit maintenu, Henri Pélissier, Champion de France, vainqueur cette année de Paris-Roubaix et de Bordeaux-Paris, devient dès la première étape leader de l'épreuve. Henri le rebelle Figure exceptionnelle que cet Henri Pélissier, dit La Ficelle, en référence à la minceur de sa silhouette. Ce fils de fermiers3 est l'aîné de quatre frères, tous coureurs cyclistes. Jean a disparu dans les tranchées de 14-18, et Francis, dit Le Grand, qui mériterait prioritairement le surnom attribué à son frère, vient de faire des débuts professionnels tonitruants, en gagnant Paris-Dijon et en aidant son aîné à remporter 20

Paris-Roubaix. Quant à Charles, le benjamin, qui deviendra célèbre dans les années trente, il n'a que seize ans et rêve de marcher sur les traces de ses frères. Henri a débuté en 1910 dans la catégorie des indépendants. L'appellation lui va comme un gant. Bien qu'investi d'un indéfectible esprit de famille, indépendant il l'est, et le démontrera tout au long de sa carrière en défiant les organisateurs, et en particulier Henri Desgrange à qui il fit passer des nuits blanches. Dès ses débuts, il se signale par une victoire dans Paris-Le Havre et une troisième place dans l'édition du Tour de France des indépendants, organisée par Peugeot. Entre 1911 et 1913, grâce à Lucien Petit-Breton qui l'entraîne avec lui en Italie, il remporte Milan San-Remo, Milan-Turin, Turin-FlorenceRome et le Tour de Lombardie. Ses deux premières tentatives dans le Tour de France, en 1912 et 1913, sont infructueuses malgré une victoire d'étape en 1913, mais dans l'édition de 1914 il gagne trois étapes. Au seuil de la dernière, il est second au classement général derrière Philippe Thys, qui vient d'être lourdement pénalisé d'une demi-heure pour ravitaillement illicite. Gêné par des spectateurs dans la célèbre côte du Cœur-Volant, aux portes de Paris, Henri rate la victoire finale pour une poignée de secondes. D'abord réformé dans des conditions douteuses à la déclaration de guerre, Henri Pélissier bravant la volonté de son père, finira par s'engager en 1916 dans un service auxiliaire, puis dans l'aviation, tandis que son frère Francis reviendra des tranchées avec la croix de guerre, deux blessures et autant de citations. Doté d'un orgueil incommensurable et d'une personnalité hors du commun, nerveux et hypersensible, l'aîné des frères Pélissier est un gagneur, capable d'aller au bout de ses forces tant qu'il croit la victoire possible4. Malheureusement, il est sujet à de brusques dépressions qui expliquent ses mouvements d'humeur et les abandons spectaculaires qui émaillent sa carrière. Sûr de son talent, impulsif et insoumis, c'est une diva du vélo, un seigneur de la route, qui accepte malles contraintes et les diktats qu'on tente de lui imposer, surtout lorsqu'ils lui paraissent stupides. Il fut l'un des rares coureurs à se révolter contre sa condition. Autant dire que ses relations avec l'autocrate Henri Desgrange ne pouvaient être qu'explosives. Et elles le furent. 21

H.D, comme le nomment ses collaborateurs, est un homme d'ordre, un brin paternaliste, qui apprécie ses humbles routiers prolétaires surtout quand ils ne discutent pas la règle du j eu dont il est l'unique rédacteur. Pour lui, Henri Pélissier, bien qu'il surclasse la plupart de ses adversaires, n'est qu'un intellectuel, un raisonneur "à la nervosité de jolie femme", qui juge Desgrange et son Tour de France avec une arrogance de hobereau en se juchant à une hauteur inhabituelle pour un sportsman. Le patron du Tour notait avec perspicacité en 1914 : "Cet Henri Pélissier a toutes les caractéristiques du vrai champion, il est racé, tenace, violent dans l'effort et il a mauvais caractère5. " Christophe l'indestructible Henri Pélissier remporte la 2e étape à Cherbourg devant son frère Francis. À l'arrivée, sur les 69 partants de Paris il ne reste plus que 27 coureurs. Les pneus de mauvaise qualité et les silex n'y sont pas pour rien. À ce rythme, aucun coursier n'arriverait au Parc des Princes. Dans ces années-là, il ne suffit pas de pédaler vite et longtemps, il faut également être habile et avoir de la chance. Le vainqueur n'est pas toujours le plus fort, mais souvent celui qui perce le moins. Cinq, six, parfois dix crevaisons en une seule étape, sont le lot ordinaire du coureur du Tour. L'habileté est aussi importante que la force du jarret. Celui qui sait, malgré le froid et les doigts gourds, coudre les boyaux plus vite que ses adversaires, ou qui change de braquet judicieusement et promptement en retournant sa roue, accroît ses chances de gagner. Le choix du développement en fonction du profil de la route est essentiel. En cas d'erreur, le coureur doit descendre de selle, dévisser les papillons, détendre la chaîne, démonter et retourner la roue, replacer la chaîne sur le bon pignon, la retendre, revisser les papillons. Pendant ce temps, ses adversaires ont largement le loisir de prendre la poudre d'escampette! Un concurrent du Tour de France est un homme rude, impassible face aux épreuves, à tu et à toi avec la fatalité, une sorte de ''poilu du temps de paix6. " Il se doit d'être un artisan ingénieux, bricoleur, mécanicien, parfois forgeron, comme Eugène Christophe que son brasage de fourche dans les Pyrénées en 1913 rendit célèbre. Il est tou22

jours là d'ailleurs, le bon Christophe, Le Vieux Gaulois, qui a rasé en 1912 les célèbres bacchantes qui lui valaient son surnom, parce qu'elles l'empêchaient de boire. Indestructible, bravant les intempéries comme au bon vieux temps, Christophe, à 34 ans passés, ne désespère pas de gagner le Tour de France. Il en a déjà couru six, le premier en 1906, et en a terminé cinq, toujours dans les onze premiers. Le problème de Christophe, c'est cette poisse qui le poursuit avec acharnement, comme dans ce Tour de France 1913 qu'il n'aurait jamais dû perdre s'il n'avait brisé sa fourche dans le Tourmalet. À Bayonne, avant la grande étape des Pyrénées, il était deuxième à peine à cinq minutes de Defraye. Ce qui n'est rien par rapport aux écarts considérables qui séparent parfois les concurrents, au long d'étapes interminables où l'incident guette à chaque méandre de la route. Autant dire que Christophe le grimpeur, premier au sommet de l'Aubisque, aurait dû gagner l'étape et prendre la tête de la course. Malheureusement, le sort lui refusa ce bonheur. À Luchon, il entrait dans la légende en débouchant sur les allées d'Etigny 3 heures et 20 minutes après le vainqueur, Philippe Thys. Il lui avait fallu quatre heures pour braser sa fourche sous le regard de commissaires soupçonneux, dans la forge du village de Sainte-Marie-de-Campan, au pied du Tourmalet7. Beaucoup eurent abandonné, mais pas Eugène Christophe, petit homme volontaire aux jambes arquées de vieux cavalier, figure archétypique du coureur-ouvrier, valeureux et combatif, malchanceux et inusable, et dont les malheurs vont droit au cœur d'un public prompt à l'identification. Sa popularité, considérable, est bâtie d'une part, sur cette fameuse fourche du Tour de France 1913, devenue le vase de Soisson de l'histoire du cyclisme, et d'autre part, sur un paradoxe parfaitement français: on le voudrait vainqueur alors qu'on l'aime parce qu'il est vaincu. On l'admire et on le plaint, comme on admirera et plaindra bientôt Honoré Barthélemy, et beaucoup plus tard, René Vietto, Maurice Archambaud, Jean Robic et Raymond Poulidor, autres martyrs de la bicyclette. Dans ce Tour de France 1919, Christophe est second au classement général à Cherbourg, vingt minutes derrière Hemi Pélissier. Mais il reste treize étapes entre Cherbourg et Paris. Rouler durant trois à quatre cents kilomètres par étape, ce qui représente entre quinze et 23

vingt heures de selle, sur ces routes-là et avec ce matériel-là, c'est un périple, une aventure où tout peut arriver, du coup de théâtre à la divine surprise en passant par le désastre. Christophe le sait mieux que personne. Tous contre les Pélissier À Brest, après 405 km de course, c'est Francis Pélissier qui gagne. Devant Henri. La supériorité des deux frères est écrasante et leurs concurrents sont mortifiés. D'autant qu'Henri claironne avec sa morgue habituelle que ses adversaires sont des "chevaux de labour ". La course individuelle n'est qu'une chimère, un rêve d'Henri Desgrange, car il est évident que l'entraide existe entre les coureurs d'une même marque, et même parfois avec la complicité des autres: "Un accord fut discrètement proposé à Henri qui refusa net: " les plus forts gagneront, répondit-il8." Et les plus forts, ce sont les Pélissier. Mais pourront-ils résister à la coalition organisée contre eux? Dans l'étape Brest-Les Sables d'Olonne, Henri s'arrête pour resserrer sa direction et ôter son imperméable. Les autres, agacés par ses fanfaronnades, sonnent la charge. L'aîné des Pélissier, distancé, chasse durant trois cents kilomètres, rejoint son frère qui s'écroule épuisé dans un fossé, puis Honoré Barthélemy qui le relaie. L'écart qui les sépare des premiers diminue. Desgrange le commandeur, tonne du haut de sa berline et rappelle sèchement le règlement: " Vous n'avez pas le droit de vous relayer! - Et les autres devant ils ne se relaient pas! s'insurgea Henri. Le Directeur insista: - Si Barthélemy vous aide, vous serez déclassés tous les deux9. " Henri voit rouge et décide d'abandonner. Il s'arrête à cinq kilomètres du but, réclame à boire, harangue quelques rares spectateurs, proclame qu'il est un homme libre, comme son frère, et qu'on ne les fera pas plier. Finalement, il remonte en selle et arrive aux Sables d'Olonne en roue libre, 36 minutes après le vainqueur, Jean Alavoine. Le lendemain, dans L'Auto, Desgrange ne l'épargnera pas, ni les jours suivants, car pendant la journée de repos les deux frères décident de ne pas repartir des Sables d'Olonne, suite à un incident survenu la veille. "On leur refuse à table, au repas du soir, un supplément de 24

vin, écrit Roger Bastide. Parfait! Ils traversent la rue, finissent de dîner copieusement au restaurant d'en face et, le lendemain matin, restent béatement allongés dans leur lit. Le Tour repart sans euxlO. " À ce moment, et malgré son caprice, Henri est deuxième au classement général, à douze minutes d'Eugène Christophe leader du Tour pour la première fois de sa vie. Donc, rien n'est perdu. Mais pour l'aîné des Pélissier, le plaisir de contrarier Desgrange vaut bien un abandon dans un Tour de France qu'il aurait la plus grande chance de gagner ! Le maillot jaune de Christophe L'étape Les Sables d'Olonne-Bayonne est remportée par Jean Alavoine. Cet aviateur de la Grande Guerre doit au Tour de France l'essentiel de sa notoriété. Il y brille de mille feux. Il fut Champion de France en 1909, certes, et glana quelques places d'honneur dans des épreuves en ligne, mais il est surtout à l'aise dans les courses à étapes. Il n'en gagnera aucune, mais figurera souvent dans les premiers. Longiligne et d'allure distinguée, cet humoriste fait le bonheur des échotiers friands de ses réparties décochées de sa voix traînante de Parigot. Il fut, est et sera, une figure majeure du Tour de 1909 à 1925. Sur onze participations, il terminera deux fois second et deux fois troisième, en remportant au total 17 étapes. Comme Aucouturier, Passerieu, Georget, Duboc, Eugène Christophe, Hector Heusghem, Honoré Barthélemy et quelques autres, Jean Alavoine fait partie de ces vainqueurs potentiels à qui il manque un peu de chance et, pour certains d'entre eux, cette rage supérieure de gagner qui anime les très grands champions. Dans Bayonne-Luchon, la terrible étape des quatre cols, le petit Italien Lucotti passe en tête au sommet de l'Aubisque. Ensuite, Honoré Barthélemy domine ses adversaires dans le Tourmalet, Aspin, et Peyresourde. Il arrive à Luchon 19 minutes avant le Belge Lambot, en s'affirmant le vrai roi de la montagne de cette année-là. Barthélemy, dit Le Hargneux, est devenu professionnel en 1914, année de la grande déflagration, ce qui n'est pas de chance. En règle générale il n'en a guère, tombe beaucoup et se fait souvent très mal; comme plus tard Maurice Archambaud et Jean-Marie Goasmat, et 25

encore plus tard Jean Robic. Il terminera d'ailleurs sa carrière en portant un œil de verre à la suite d'une chute dans le Tour 1920, près d'Aix-en-Provence. Petit bonhomme au visage rond souvent éclairé d'un large sourire que ses malheurs ne parviennent pas à effacer, Barthélemy alterne en montagne marche à pied et bicyclette, comme le faisait Octave Lapize vainqueur du Tour 1910. Il faut dire, que sur ces chemins de montagne et pour peu que le développement choisi ne soit pas totalement pertinent, on va parfois plus vite à pied qu'à vélo. Quelle que soit la méthode, Barthélemy grimpe efficacement à une époque où les grands escaladeurs de montagnes n'ont pas acquis le prestige qui est le leur aujourd'hui. Il gagne encore à Nice, puis à Grenoble et enfin à Genève, avec des écarts importants sur ses poursuivants. Mais il a perdu trop de temps dans les premières étapes pour inquiéter Christophe, l'inamovible Christophe, qui est parti de Grenoble avec un beau maillot jaune. C'est une grande idée de Desgrange pour distinguer le premier de la course. Une idée soufflée par Alphonse Baugé, le patron de La Sportive. Dans ce Tour, le premier sera particulièrement repérable, puisqu'il ne reste plus que onze concurrents! Pourquoi un maillot jaune? Parce que c'est la couleur des feuillets du journal L'Auto, a-t-on dit. Mais c'est peut-être surtout parce que le jaune se voit bien. Eugène Christophe se fait d'ailleurs un peu brocarder au départ de Grenoble avec son beau maillot. Habituellement, les coureurs portent des couleurs plus classiques, surtout cette année. Pour un peu on trouverait le vieux costaud un brin efféminé. Il n'est donc pas particulièrement fier d'être le premier porteur officiel11 de cet emblème qui, au fil du temps, symbolisera le Tour de France et dont la tache claire tranche avec la dominante grisâtre du peloton rachitique. Plus tard, en 1932, Learco Guerra sera le premier à endosser le maillot rose du Tour d'Italie. Rose, parce que les feuillets du journal organisateur, La Gazzetta dello Sport, sont de cette couleur. On imagine les sifflements faussement admiratifs des coureurs italiens lorsque la Locomotive humaine, jolie comme une bonbonnière, se présenta sur la ligne de départ ! À Metz, Christophe porte toujours son beau maillot. Lambot est à 28 minutes, Alavoine à 49 minutes. L'affaire est entendue. Il reste 26

deux étapes et, à moins d'un accident, le maillot jaune ne peut plus perdre le Tour de France. C'est compter sans la guigne qui poursuit Cri-Cri, et qui va asseoir définitivement sa légende sur les 468 kilomètres qui séparent Metz de Dunkerque, l'une des plus longues étapes courues dans le Tour de France12. La poisse Ce jour-là, il pleut dru. À Valenciennes, Christophe a quatre minutes de retard sur Firmin Lambot. Rien de catastrophique étant donné qu'il reste 140 kilomètres à couvrir. À hauteur de Raismes, à la sortie de Valenciennes, sur les pavés glissants qui font vibrer les bécanes comme des marteaux pneumatiques, Christophe s'affale lourdement. Il se relève; pas de bobo, mais sa fourche est brisée. Le champion ne s'affole pas: il a déjà vécu cette scène. Entouré de curieux qui se bousculent pour l'approcher, il charge son vélo sur son épaule et part à la recherche d'un atelier de mécanique. Le patron d'une petite manufacture de cycles lui ouvre sa porte. L'homme possède une forge. Christophe, ruisselant de pluie et couvert de boue, se met au travail sous le regard de l'artisan, de sa femme, et d'un commissaire de course au faciès impénétrable. Le champion doit débraser les morceaux brisés des fourreaux de sa fourche, et rebraser deux fourreaux neufs. En soixante-dix minutes l'opération est terminée. Christophe remonte en selle, encouragé par quelques admirateurs, mais il est trop tard: Lambot second au classement général et prévenu de la chute du vieux, a mis le grand braquet et fonce vers l'arrivée. Firmin Lambot est un coureur régulier et appliqué, le genre premier de la classe, soucieux de son équipement, attentif à la diététique, respectueux du règlement. Terne mais efficace. Excellent grimpeur, bon rouleur, résistant, constant dans ses résultats, il est le coursier-type du Tour de France comme Alavoine, mais sans sa fantaisie. Son palmarès est modeste parce qu'il concentre toute son attention sur la grande épreuve et considère les autres courses comme des séances d'entraînement. Il n'est pas le seul. Le Tour est une spécialité et beaucoup de coureurs ne s'illustrent que sur son parcours. D'ailleurs, quelques années plus tard, Desgrange fustigera dans L'Auto les concur27

rents qui s'éparpillent dans d'autres courses que la sienne, considérant qu'ils y laissent l'essentiel de leurs forces à son détriment. Trop discret pour être vraiment populaire, consciencieux et habile mais étranger aux grands exploits spectaculaires, Firmin Lambot est un attentiste qui excelle à saisir les opportunités. La chute de Christophe en est une, dans laquelle il s'engouffre sans état d'âme puisque c'est la règle du jeu. À Dunkerque, il franchit la ligne en grand vainqueur, après 21 heures de course. Christophe arrive deux heures et demie plus tard, accompagné de l'élégant Belge Jacques Coomans. Il a perdu son maillot jaune et Lambot vient de gagner le Tour de Francel3. Le surlendemain, Alavoine gagne la dernière étape, ce qui ne change rien aux résultats. Les accents de la Brabançonne, jouée par la fanfare du Parc des Princes en l'honneur de Firmin Lambot, ont retenti depuis une bonne demi-heure quand Christophe, roi des malchanceux, et victime d'une dizaine de crevaisons, arrive onzième et bon dernier. Battu d'une demi-longueur par le Normand Duboc, il est salué par une immense ovation. Paul Dubocl4, dit La Pomme, qui avait frôlé la victoire dans le Tour 1911, sera disqualifié en août après enquête, pour s'être fait conduire par un automobiliste jusqu'à l'atelier le plus proche avec son vélo accidenté. Le courageux Jules Nempon, précédemment Il e, sera donc finalement 10e et dernier du classement général. Dès la onzième étape, ils n'étaient déjà plus que onze dans le peloton. Jamais en pourcentage on n'avait connu une telle hécatombe. Ce qui explique que les rescapés furent l'objet de toutes les attentions, et particulièrement ce Jules Nempon, originaire de Dunkerque et vainqueur dans la catégorie B ; et pour cause, puisqu'il est le seul coureur encore en lice de son groupe. Il bénéficia d'honneurs que son talent ne présageait guèrel5. Ce Tour de France meurtrier, qui laissa aux Français un sentiment d'injustice, se termina malgré tout sur une note édifiante. Ému par les déboires du malheureux Eugène Christophe, Henri Desgrange lança dans L'Auto une grande souscription, qui rapporta au champion une somme supérieure à celle qu'on alloua au vainqueur! 28

En savoir plus:
1. L'année suivante eut lieu un Petit Circuit des Champs de Bataille remporté par Henri Pélissier. 2. Cité par Jacques Seray dans son passionnant ouvrage "1904. Ce Tour de France qui faillit être le dernier." Jacques Seray 1994. 3. Bien que nés à Paris, les frères Pélissier étaient issus d'une famille de fermiers installée rue Mesnil, dans le XVIe arrondissement (eh oui !). les Pélissier exploitaient une laiterie, tout comme les Magne, Auvergnats d'Ytrac installés à LivryGargan, dont les deux fils, Antonin et Pierre, s'illustrèrent brillamment dans le Tour de France. 4. Il est significatif de constater que, sur huit participations, Henri Pélissier ne termina que deux Tours de France. En 1914, il fut second, en croyant jusqu'aux derniers kilomètres qu'il allait l'emporter, et en 1923, il gagna parce qu'il avait décidé qu'il en serait ainsi. 5. Cité par Gaston Bénac dans "Champions dans la coulisse". Éditions L'actualité Sportive. 1944. 6. "Entre-deux-guerres". Sous la direction d'Olivier Barrot et Pascal Ory. Chapitre "Roland Garros" par Denis Lalanne. Éditions François Bourin 1990. 7. Eugène Christophe écopa de 10 minutes de pénalité pour avoir obtenu l'aide du forgeron. 8 et 9. Pierre Chany, dans "La Fabuleuse histoire du Tour de France" Editions Nathan 1991. 10. Roger Bastide, dans "Le Tour a 50 ans" Numéro spécial de l'Equipe. 1953. Il. Pierre Chany, dans "La Fabuleuse histoire du Tour de France", relate que lors d'une interview Philippe Thys fit allusion à un maillot j aune qu'il porta en 1913 et 1914. Les preuves manquent pour l'affmner. 12. La plus longue étape fut "Les Sables d'Olonne-Bayonne" courue de 1919 à 1924. Elle comportait 482 km. "Marseille-Toulouse", courue en 1906, était longue de 480 km. 13. D'après Abel Michea et Emile Besson dans "100 ans de cyclisme" (éditions B. Arthaud 1969), Firmin Lambot aurait confié que Christophe, gêné par des furoncles, n'était pas au mieux de sa forme, et que lorsqu'il cassa sa fourche il avait déjà vingt minutes de retard sur le Belge. Desgrange, dans L'Auto, évalue ce retard à 4 minutes 14. Dans le Tour 1911, Paul Duboc (1884-1941), qui était en position de gagner le Tour, aurait été victime d'un empoisonnement criminel, mais ceci n'a jamais été prouvé. Desgrange, en reniflant son bidon, fut saisi par les effluves nauséabonds qui s'en échappaient. Il semble difficile de croire que Duboc ne les avait pas sentis, lui aussi. Entre 1908 et 1927, Duboc participa à 10 Tours de France, et en termina 7. Il fut2een1911. 15. Jules Nempon (1890-1974) participa à 10 Tours de France entre 1911 et 1928. Il en termina 4.

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Le Tour de France 1919 en un coup d'œil
13e édition du 29 juin au 27 juillet 1919 5 560 Kilomètres. 15 étapes. Départ d'Argenteuil, arrivée à Paris. 14 jours de repos. Moyenne du vainqueur: 24,054 km/h. 69 coureurs au départ dont 44 de catégorie A et 25 de catégorie B. Il rescapés dont 10 classés à l'arrivée. Les équipes de marques sont supprimées. Reste un consortium: la Sportive. Vainqueur: F. LAMBOT. Total des primes: 50 000 F Les étapes et les vainqueurs 1. Paris-Le Havre, 388 km : Jean Rossius. 2. Le Havre-Cherbourg, 364 km : Henri Pélissier. 3. Cherbourg-Brest, 405 km : Francis Pélissier. 4. Brest-Les Sables d'Olonne, 412 km : Jean Alavoine. 5. Les Sables d'Olonne-Bayonne, 482 km : Jean Alavoine. 6. Bayonne-Luchon, 326 km : Honoré Barthélemy 7. Luchon-Perpignan, 323 km : Jean Alavoine. 8. Perpignan-Marseille, 370 km : Jean Alavoine. 9. Marseille-Nice, 338 km : Honoré Barthélemy. 10. Nice-Grenoble, 333 km : Honoré Barthélemy. Il. Grenoble-Genève, 325 km : Honoré Barthélemy. 12. GenèveStrasbourg, 371 km : Luigi Lucotti. 13. Strasbourg-Metz, 315 km : Luigi Lucotti. 14. Metz-Dunkerque, 468 km : Firmin Lambot. 15. Dunkerque-Paris, 340 km : Jean Alavoine. Les maillots jaunes Jean Rossius (1). Henri Pélissier (2). Eugène Christophe (10). Firmin Lambot (2). Pour Rossius et Pélissier, le maillot n'était pas encore créé, et Christophe ne le porta que pendant quatre étapes, à partir du 19 juillet. Classement général final 1. Firmin LAMBOT (Bel) en 231h07'15" 2. Jean Alavoine (Fra) à 1h42'54" 3. Eugène Christophe (Fra) à 2h26'31" 4. Léon Scieur (Bel) à 2h52'15" 5. Honoré Barthélémy (Fra) à 4h14'22" 6. Jacques Coomans (Bel) à 15h21'34" 7. Luigi Lucotti (Ita) à 16hO1'12" 8. Joseph Vandaele (Bel) à 18h23'02" 9. Alfred Steux (Bel) à 20h29'0 1" 10. Jules Nempon (Fra) à 21h44'12" 1erdes "classe B" : Jules Nempon (France)

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Quelques évènements de l'année 1919
- Le Président des Etats-Unis, Monsieur WoodrowWilson, visite Paris. - Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, chefs de l'insurrection spartakiste, sont assassinés à Berlin. - L'aviateur Jules Védrines atterrit sur le toit des Galeries Lafayette. - Louis Cottin tente d'assassiner Georges Clemenceau. - L'escadre française de la Mer Noire se mutine. - L'architecte Walter Gropius crée le groupe du Bauhaus, école d'état pour la création artistique. - Création de la Société des Nations à Genève. - Mussolini publie le programme des faisceaux italiens de combat. - John William Alcock et Arthur Brown réussissent le premier vol au-dessus de l'Atlantique, entre Terre-neuve et l'Irlande. - Le traité de Versailles est signé le 28 juin. - La grippe espagnole fait vingt millions de morts. - Le boxeur américain Jack Dempsey devient Champion du Monde des poids lourds. - Charles Godefroy vole sous l'Arc de Triomphe. - L'armée rouge met fin à la guerre civile. - La République de Weimar est fondée le 31 juillet. - La Loi sur la prohibition pour tous les états américains, est promulguée le 20 octobre. - Jean Patou, Edouard Molyneux et Gabrielle Chanel créent leurs maisons de couture. - André Breton et Philippe Soupault inventent l'écriture automatique. - La loi Renaudel institue la journée de travail de huit heures. - Dans les librairies: "Orage d'acier" d'Ernst Jünger, "Du monde entier" recueil de poèmes de Blaise Cendrars, "À l'ombre des jeunes filles en fleurs" de Marcel Proust, qui obtient le prix Goncourt, "Mitsou" de Colette. - Dans les cinémas: "J'accuse" d'Abel Gance, "Le Cabinet du Dr Caligari" de Robert Wiene. - John Maynard Keynes publie "Les Conséquences économiques de la paix. " - Décès de : Théodore Roosevelt, Président des Etats-Unis, Jules Védrines, aviateur français, Andrew Carnegie, industriel et philanthrope américain, Auguste Renoir, peintre français. - Naissances de : Maria Félix, actrice mexicaine, Gérard Oury, acteur et metteur en scène français, Guy Lux, animateur français de télévision, Louis Jourdan, acteur français, Francis Blanche, acteur et humoriste français, Muhammad Rheza Pahlavi, shah d'Iran, Pierre Doris, comédien et humoriste français, François Perrier, comédien français, François Chalais, journaliste français, Pierre Soulages, peintre françaIs. - Naissances de Pierre Brambilla, Italien, (3e du Tour de France 1947), de Brik Schotte, Belge, (2e du Tour de France 1948), de Fausto Coppi, Italien, (vainqueur des Tours de France 1949 et 1952), de Ferdinand Kubler, Suisse, (vainqueur du Tour de France 1950). 31

1920
14e Tour de France. Du 27 juin au 25 juillet 1920

Le monde bouge Après le grand massacre, le monde se tourne vers l'avenir. On s'agite pour effacer le souvenir de l'horreur en tentant de se convaincre qu'elle n'était qu'une bavure de l'histoire, un cauchemar sans conséquence. Le jazz, importé par les fanfares américaines de 1917, fait des débuts discrets à Paris. Les femmes s'émancipent. L'aviatrice Adrienne Bolland traverse la manche en avion. Les robes et les cheveux raccourcissent. Les chapeaux deviennent cloches et le couturier Paul Poiret crée des écrins somptueux pour les belles qui en ont les moyens. Le corset cède la place au soutien-gorge, invention qui vient à point nommé pour compenser les trépidations du fox-trot et bientôt du charleston, tout en préservant la souplesse des mouvements. À Genève, se tient en juin le premier congrès international féministe. Les Américaines obtiennent le droit de vote et les femmes russes celui d'avorter. Une Française de vingt et un ans, la bondissante Suzanne Lenglen domine le tennis féminin, et l'espiègle Colette publie le sulfureux Chéri. Les dadaïstes interloquent les bourgeois. Marcel Duchamp les scandalise avec sa Joconde à moustache, tandis qu'un peintre italien de trente-six ans, Amedeo Modigliani, beau comme un dieu, tuberculeux, toxicomane et alcoolique, meurt dans son atelier en crachant son sang, entouré de portraits aux regards vides. À Munich, un petit homme antisémite fait ses classes d'orateur au parti ouvrier allemand, et porte sans le savoir, une moustache identique à celle d'un comique juif à la drôle de démarche. À Paris, Paul Deschanel, préféré à Georges Clemenceau dont le prestige est pourtant immense, est élu président de la République. En mai, il défrayera la chronique en tombant en pleine nuit et en pyjama, du train présidentiel: il avait ouvert la fenêtre de son compartiment et pour respirer l'air du soir ou pour soulager sa vessie, s'était penché plus que de raison. La sienne étant vacillante, sa chute sur le ballast 33

n'arrangea rien. On en riait encore dans les chaumines et les estaminets quand les cent treize coureurs du Tour de France prirent le départ sur le pont d'Argenteuil, le 27 juin 1920. Thys l'invincible On compte 31 concurrents de ie classe et 82 de 2e classe. Tous les cracks sont là : Henri Pélissier, flanqué de son indispensable Francis, Philippe Thys, grand rival d'Henri, Firmin Lambot, le vainqueur de l'année précédente, accompagné de son ami Léon Scieur, Barthélemy, Masson, Alavoine et, bien entendu, Christophe. Philippe Thys originaire d'Anderlecht, dans la banlieue ouest de Bruxelles, est le coureur le plus complet, le plus solide, le plus méthodique que le Tour de France ait compté jusque-là. Il s'impose une discipline de fer: "... tout au long de ses dix-sept années de carrière, il se leva chaque jour à trois heures du matin, hors les jours de compétition, pour s'en aller s'entraîner. Rentrant vers dix heures, il se détendait jusqu'au repas par la lecture, accomplissait une courte sieste avant de s'en aller se promener dans la campagne où il alternait la marche et le trottinement, dînait vers i8h 30 et se couchait invariablement à 2i hl. " Ce régime de trappiste devait lui réussir. Celui qu'on appelle Le Basset, en référence à sa petite taille et à sa position ramassée en selle, possède un palmarès exceptionnel. En 1911, il remporte le Tour de France des indépendants, Paris-Turin et Paris-Toulouse. En 1912, il fait ses classes dans le Tour de France, le vrai, qu'il termine à la 6e place. Il confirme sa grande classe en 1913, en remportant l'épreuve, qu'il gagnera également l'année suivante après une lutte indécise jusqu'à Paris avec Henri Pélissier. Engagé dans les Forces aériennes Royales à la déclaration de guerre, Thys profite de permissions spéciales en 1917, et s'octroie Paris-Tours et le Tour de Lombardie... à plat ventre. Il précède Henri Pélissier, placé dans la même position inconfortable après une chute collective à proximité de la ligne d'arrivée. Dans l'enchevêtrement des coureurs, les juges italiens avaient vu le Belge vainqueur. Revenu indemne de la guerre, Thys gagne Tours-Paris en 1918 et termine second de Paris-Roubaix en 1919, derrière Henri Pélissier, qui s'affirme décidément comme son grand rival. Il abandonne la 34

même année dans la première étape du Tour de France, suite à des crampes d'estomac, et surtout à cause d'un désaccord avec son employeur Peugeot, ce qui lui vaut une accusation d'embourgeoisement de la part d'Henri Desgrange. Thys en a gros sur le cœur, et avant le départ de 1920 il écrit au Père du Tour: "Tenez-vous bien, je vais vous prouver que je suis encore un coureur cycliste, car je vais gagner mon troisième Tour de France2. "11 a raison de le penser, car il sait tout faire cet homme-là: il grimpe, sprinte et roule, mieux que personne, menant sa course avec une constance inégalable. Toujours aux avant-postes, il guette en attendant le moment propice; comme son compatriote Lambot, mais avec plus de panache. Pendant ce Tour de France, son plus mauvais classement sera sa Seplace obtenue à Gex, à 2' 34" de Léon Scieur, le vaInqueur. Les ravages du silex Les routes sont toujours aussi lamentables. Dans la première étape, Paris-Le Havre, longue de 388 kilomètres, seize coureurs renoncent dont le dernier du Tour de France 1919 : Jules Nempon. Jean Alavoine, nouveau Champion de France, perce huit fois et arrive au Havre une heure et 38 minutes après le vainqueur. Découragé, il décide de ne pas repartir le surlendemain. Mottiat échappé avec Rossius, Thys, Goethals et Masson, gagne au Havre. Ils sont cinq à être qualifiés du même temps. Mottiat ne portera pas le maillot jaune, l'organisateur ayant oublié de le faire confectionner! Henri Pélissier attardé par des crevaisons, arrive 17 minutes après les premiers. Dans la deuxième étape, Le Havre-Cherbourg, Philippe Thys gagne au sprint devant un peloton de trente coureurs. C'est la première fois qu'une arrivée réunit autant de concurrents. Ce n'est pas la dernière. Ils sont encore treize à renoncer, et la première place est toujours partagée par cinq coureurs. Si le bélinographe a déjà été inventé, la photo-finish sera pour beaucoup plus tard! Le chronométrage est approximatif. Ille restera longtemps3. On compte les écarts serrés en roues, demi-roues, quarts de roues, ce qui remplace les têtes, les longueurs et demi-longueurs des hippodromes. Dans le Tour, on ne les 35

compte pas du tout. Comme il faut bien un premier au classement général, ce sera d'abord Mottiat qui a effectivement passé la ligne le premier au Havre, et PhilippeThys à l'issue de la seconde étape, bien que quatre autres coureurs soient crédités du même temps que le sien. Le double vainqueur du Tour ne démordra plus de la tête du classement général. Partageant encore la première place avec Masson à Bayonne, il frappe un grand coup dans Bayonne-Luchon, l'étape de tous les dangers. Malgré Lambot qui s'envole, et passe en tête dans les quatre grands cols, Thys est sur ses talons. À Luchon, le Wallon est l'unique leader. Hector Heusghem est à 28 minutes, Masson qui s'est écroulé, est à 52 minutes. Christophe, souffrant atrocement des reins depuis plusieurs étapes, se résout à abandonner. Il y a des limites à tout, y compris au courage. Pélissier l'incorrigible Entre-temps, Henri Pélissier a démontré une fois de plus sa grande classe, en remportant la troisième étape Cherbourg-Brest. Ce jour-là il pleut, comme dans les étapes précédentes, et Henri aligne crevaison sur crevaison. Après le contrôle de Morlaix, découragé, il veut abandonner. Il ne serait pas le seul à le faire: Francis, frappé de congestion, a déjà mis pied à terre et arraché son dossard. Au total, ils seront 17 à renoncer dans cette étape terrible. Henri n'a pas un sou vaillant pour prendre le train. Il sollicite les suiveurs. Aucun ne veut lui prêter d'argent, ce qui renseigne sur la sympathie qu'il suscite. Le champion pique une colère: "Survient Eugène Christophe, le "Vieux Gaulois"qui essaie de le faire revenir sur sa décision, écrit Roger Bastide. Henri n'en démord pas. Tout en discutant les deux hommes roulent à toutes pédales ''pour se réchauffer" assure Henri... et les voilà revenus sur un groupe. "Est-ce la tète ?" interroge Henri, soudain métamorphosé - "Oui, c'est la tête l'' - Alors je gagne l'étape4." Et il la gagna, ainsi que la suivante deux jours plus tard aux Sables d'Olonne. Une étape qui provoqua encore une hécatombe de 19 coureurs. Thys, imperturbable, est toujours là, à proximité du Français. Henri Pélissier, privé de son frère, pense-t-il que son retard est insurmontable, qu'il ne pourra battre le Belge-sangsue, et qu'il est pré36

férable pour lui de trouver un prétexte de renoncer afin de préserver sa dignité? C'est possible, car le surlendemain, dans l'étape Les Sables d'Olonne-Bayonne, enrhumé, découragé par la pluie et les crevaisons, il abandonne à Rochefort en compagnie de Tiberghien, en pleine nuit et après 150 kilomètres de course. Desgrange, irrité, écrit dans L'Auto: ''Allons, regrettons-le tous ensemble, Henri Pélissier ne figurera jamais sur la liste glorieuse." À l'automne, en remportant son troisième Tour de Lombardie, en solitaire, Henri Pélissier démontrera une fois encore, que s'il peut engendrer le pire, il est aussi capable du meilleur. Le Roi des Belges Désormais, rien ne pourrait empêcher Philippe Thys de gagner son 3e Tour de France. À part un accident. Il ne viendra pas. Dans l'étape Aix-en Provence-Nice, le Wallon gagne en solitaire et Louis Mottiat abandonne après s'être trompé de parcours. Déjà, dans la poussière ocre de l'arrivée d'Aix, il avait coupé la route à Joseph Van Daele et avait provoqué sa chute. Ce qui lui avait valu un déclassement et une petite amende. Selon la rumeur, le Belge forcerait un peu trop sur les remontants. Dans L'Auto, Desgrange déplore cette pratique sans la sanctionner, probablement parce que son règlement, prolixe sur les changements de machine, la course individuelle et les aides illicites, est muet sur le sujet. Cependant, le patron du Tour exprime le problème de manière très moderne: "Ce n'est pas tant aux coureurs qui se droguent que doit aller la vigueur de nos blâmes, mais aux managers et surtout à certains docteurs. " À Nice, Hector Heusghem a encore perdu 32 minutes. Le voici à une heure du leader, qui reçoit enfin un maillot jaune. Un peu bricolé d'ailleurs, car le maillot officiel n'est toujours pas livré. Il ne le sera qu'à Metz, à deux étapes de l'arrivée. Les Belges écrasent ce Tour de France de leur supériorité. Ils remportent les sept premières places du classement général et douze étapes sur quinze. Au Parc des Princes, les 180 musiciens des trois fanfares jouent inlassablement La Brabançonne. 37

Le solide Joseph Pelletier gagne le Tour des 2e classe. C'est une maigre consolation pour les Français. Ils réservent leur admiration au formidable Barthélemy. Le Hargneux, qui a passé une grande partie de son temps à s'affaler sur la route, arrive sur le vélodrome emmailloté comme une momie avec de surcroît une clavicule brisée et un œil dans un sale état. 4e à Paris, il est Se au classement général et premier français. Devenu le nouveau symbole cycliste de l'héroïsme national, il est porté en triomphe, mais, par égard pour ses blessures, on lui prodigue les précautions qu'on réserve habituellement aux porcelaines. Le Français ne sait pas encore que les Britanniques viennent d'inventer un produit épatant, et qui lui sera bien utile à l'avenir: le mercurochrome! Pour boucler la boucle, Charles Raboisson le dernier des 22 rescapés, aura mis 69 heures de plus que Thys, qui a dominé l'épreuve comme rarement un coureur ne l'a fait: quatre étapes gagnées, sept places de second, deux places de 3e, une place de 4e, et une de Se. À Paris, une foule immense emportée par l'enthousiasme envahit la piste du Parc des Princes pour fêter sa victoire. Il manque d'en mourir étouffé. Trop d'amour tue l'amour. À l'heure du bilan, Desgrange doit ce rendre à l'évidence: en dépit de l'apothéose de l'arrivée, et malgré ses commentaires épiques dans L'Auto, son Tour de France n'a guère été passionnant. La domination de Thys, en panne d'adversaires après les abandons des Pélissier, d'Alavoine et de Christophe, a ôté tout intérêt à l'épreuve. Pour assurer la survie du Tour, il faudra trouver tôt ou tard une formule-miracle, capable de captiver chaque jour le public, d'attiser les rivalités, d'annihiler les ententes, d'encourager les ambitions. Desgrange, taraudé par le problème, s'interroge très honnêtement dans L'Auto: "Existe-t-il un moyen de faire que l'intérêt de notre course, si vif au début, aille crescendo jusqu'à la fin ? ce moyen n'apparaît pas à première vue." Le patron du Tour mettra beaucoup de temps à trouver la bonne réponse. Après le Tour de France, l'attention des sportsmen se tourne vers la Belgique. En août, la ville d'Anvers qui se relève de ses ruines ouvre les VIle Jeux Olympiques d'été de l'ère moderne. Le sprinter amé38

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