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Immigration et intégration par le sport

De
268 pages
L'histoire de l'immigration et du sport dans le bassin de Briey oscille entre recherche d'identité au début du XXème siècle, affirmation identitaire et désir d'intégration durant l'entre-deux-guerres et le deuxième conflit mondial. Les conditions d'accueil, de culte, le contexte politique international, la réalité économique et la place du sport dans la société, mais aussi la classe sociale d'appartenance, sont autant d'éléments qui ont participé à la construction de la pratique sportive de ces immigrés.
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IMMIGRATION

ET INTÉGRATION PAR LE SPORT

Le cas des immigrés italiens du bassin de Briey
(fin du
XIxe

siècle - début des années 40)

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique ; il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières publications:
- Yves Morales, Une histoire culturelle des sports d'hiver. Le jura français des origines aux années 1930, 2007. - Sandrine Viollet, Le Tour de France cycliste. 1903-2005, 2007. - Jean-Claude Bussard, L'éducation physique suisse en quête d'identité (18001930), 2007. - Christophe Pécout, Les chantiers de la jeunesse et la revitalisation physique et morale de la jeunesse française (1940-1944),2007. - Pierre-Olaf Schut, Une histoire de la spéléologie, 2007. - Jean-Paul Bourgier et Gérard Staron, Atmosphères de courses. Conditions climatiques et compétitions cyclistes, 2007. Pierre Richard, Et pourquoi pas le jeu de galets! Une histoire du curling au
Québec (1807-1980), 2007.

Jean-Pierre Favero

IMMIGRATION

ET INTÉGRATION

PAR LE SPORT

Le cas des immigrés italiens du bassin de Briey
(fin du XIXe siècle
-

début des années 40)

Préface du Pr Alfred Wahl

L'Harmattan

cg L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05024-2 BAN: 9782296050242

Préface
De l'immigration italienne en Lorraine du nord, dans le bassin de Briey, on connaissait la contribution à l'histoire du développement économique ainsi que les aspects sociaux les plus classiques. Issu de cette immigration et soucieux d'en perpétuer la mémoire, Jean-Pierre Favero porte ici un regard original sur cette communauté nombreuse, sans cesse renouvelée depuis le dernier quart du XIXème siècle jusqu'au début des années quarante du XXème siècle et donc nullement homogène. Jean-Pierre Favero retrace l'histoire des organisations et des pratiques sportives des Italiens immigrés. Ce faisant, il aborde plusieurs dimensions de cette passionnante histoire; ce qui le conduit à apporter des contributions nombreuses à la connaissance: à celle de l'évolution des activités physiques et sportives au sein de cette population en premier, à l'histoire de la Lorraine du nord en général, ainsi qu'au processus d'intégration des immigrés italiens dans la France de l'époque abordée. Les apports s'étendent au-delà encore puisque Jean-Pierre Favero se trouve confronté aux questions idéologiques et politiques qui interféraient dans l'organisation des activités sportives: il s'agit du sport ouvrier, du sport catholique, sutout et enfin du fascisme qui, après 1922, étend son emprise sur ces acteurs du bassin de Briey. Il se plaît à souligner avec une ligitime fierté la contribution de certains sportifs issus de l'immigration à la Résistance à l'occupant nazi. Félicitons Jean-Pierre Favero d'avoir su allier avec bonheur, à l'issue d'un long périple pour débusquer des archives très dispersées, la rigueur scientifique qui sied à un travail qui a fait l'objet d'une thèse soutenue à l'université de Metz à un regard éclairé par une sensibilité et une sympathie bienvenue pour son sujet. Alfred Wahl, professeur émérite, Université de Metz

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Introduction
L'histoire de l'immigration italienne et du sport en France depuis le début du siècle jusqu'aux années 40, particulièrement dans le nord de la Meurthe&Mosellel, qui a attiré une des plus importantes communautés italiennes de France, reste encore méconnue. A ce jour, on s'est surtout attaché à explorer les conditions de travail, d'accueil, le rôle joué par les Italiens dans les luttes syndicales, politiques, voire leur engagement dans les mouvements fascistes ou antifascistes. Quelle place l'immigré italien a-t-il occupé dans l'espace sportif lors de son arrivée dans le bassin de Briey et comment a-t-elle évolué? Tout d'abord, nous différencierons les deux vagues d'immigration qui concernent cette époque: celle de la fin du XIXème siècle et celle du début des années vingt. La première vague, quant à elle, s'étend sur une quinzaine d'années entre 1898 et 1913. Les immigrés de la fin du XIXèmesiècle et ceux qui arrivent après 1910 ont connu une Italie différente où la situation économique, politique et sociale a évolué. Les pratiques corporelles, par le développement du sport dans les pays industrialisés, se sont développées et ne touchent plus seulement en Italie les classes les plus aisées2. La première vague est constituée essentiellement de jeunes célibataires arrivés en France essentiellement des Marches de la Toscane de Romagne3 dans des conditions précaires de logement, de travail; les journées au fond de la mine ou à l'usine vont de dix à douze heures 4, les accidents de travail sont très fréquents. L'accueil

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A.D.M.M., 4 M 141, on compte 40 713 Italiens dans le canton de Briey en 1912

sur une population totale de 126 177 habitants. 2 Pivato (S), Lo sport fra ideologia e loisir, in Città, fabricche e nuove culture alle soglie della società di massa 1850-1920, a cura di Della Peruta (F), Electa, Milano, 1990, p. 115. 3 Bonnet (S), Santini (C), Barthelemy (H), Les Italiens dans l'arrondissement de Briey avant 1914, Annales de l'Est N°l, 1962. p. 22 reprend l'analyse d'Hottenger (G), Le pays de Briey op. cit., p. 98. 4 Ibid., p. 26.
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des autochtones se manifeste par une certaine xénophobies qui se caractérise par une stigmatisation de l'étranger désigné responsable de tous les maux: délinquance6, alcoolisme, maladies vénériennes, agitation sociale. Dans ces conditions, il est difficile de s'intégrer au tissu social existant, en particulier sportif. En ce début de siècle, le sport est encore en France comme en Italie un phénomène minoritaire pratiqué par une classe sociale bourgeoise, petite et moyenne7, avant tout citadine. Cependant, il existe également en Italie à la fin du XIXème siècle une éducation corporelle de type patriotique qui touche toutes les classes sociales8. L'unité italienne est récente, il faut renforcer l'idée de Nation. Cette éducation de type paramilitaire est dispensée par des sociétés de tir, de gymnastique qui foisonnent un peu partout dans la péninsule9. L'immigré italien arrivant en France à la fin du XIXèmesiècle a-t-il eu l'opportunité de poursuivre cette pratique patriotique alors qu'il vient d'une nation alliée avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie dans le cadre de la Triplicelo ? Le cyclisme, quant à lui, a connu un développement important à la fin du XIXèmesiècle, comme en France lors de courses organisées sur les vélodromes, puis à l'occasion des grandes classiques, notamment en Italie du nord. La création du Giro d'Italia en 1909 par La Gazzetta dello Sport ressemble en bien des points à celle du Tour de France de 1903. Celui-ci, dès sa création, connaît un engouement des coureurs italiens, professionnels et amateurs, mais aussi de la presse sportive transalpine qui relate les exploits des forçats de la
5 Noiriel (G), Longwy immigrés et prolétaires 1880-1980, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, p. 78. 6 Bonnet (S), Santini (C), Barthelemy (H), Les Italiens dans l' arrondissenzent de Briey avant 1914, op. cit., p. 38. Opinion du commissaire spécial de Briey (26 février 1911) «Notre région est devenue le refuge des bandits, des anarchistes, des mauvais sujets italiens, et que 30% au moins de ces ouvriers italiens a quelque chose sur la conscience à se reprocher ». 7 Pivato (S), Les enjeux du sport aux XXème siècle, Paris, Castermann Giunti, 1994, p. 39. 8 Pivato (S), Lo sport fra ideologia e loisir, in Città, fabricche e nuove culture aUe soglie della società di massa 19850-1920, op. cit., p. 100. 9 Ibid., p.105. En Italie en 1880 il y a 10 090 adhérents dans les sociétés de tir, en France 10 000. 10 Romano (S), Histoire de l'Italie du Risorgimento à nos jours, Editions du Seuil, Paris, 1977, p. 83.

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route. L'immigration italienne qui arrive dans le bassin de Briey à la fin du XIXème siècle, si elle n'a pas pratiqué la bicyclette en compétition, a sans doute déjà, pour une partie d'entre elle, utilisé ce nouveau moyen de déplacement. Lors du passage du Tour de France dans le bassin de Briey entre 1907 et 1910, c'est un public de connaisseurs qui soutient les coureurs italiens. En effet, l'immigré italien arrive en France avec un imaginaire nourri par les récits des champions cyclistes qui font la une des journaux, il est prêt à tout pour réussir. A quelle réalité va-t-il être confronté dans cette France rurale du début du siècle où la vie religieuse est omniprésente dans la vie sociale? La séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905 déchaîne les passions. Les curés, par le biais des patronages, bien souvent financés par les maîtres de forges, s'occupent de la sauvegarde des âmes par le contrôle des corps. On y pratique le football, la gymnastique, l'escrime Il, le tir et la boxe. Les Italiens issus en grande partie des régions les plus anticléricales d'Italie (La Toscane, l'EmilieRomagne)12 ont-ils pu investir ces lieux de sociabilité? Ces jeunes ouvriers venant bien souvent des mêmes régions et des mêmes villages d'Italie13 vont-ils s'engager dans une pratique communautaire en réaction à la xénophobie ambiante, le cyclisme devenant ainsi pour eux un moyen de reconnaissance sociale de la part des autochtones qu'ils ne connaissent pas dans le cadre de leur travail? La multiplication des courses et des catégories de coureurs va-t-elle leur permettre d'accéder à une promotion sociale et d'échapper à la mine ou à l'usine, permettant ainsi aux coureurs cyclistes italiens de s'intégrer à la société française, tout d'abord lors des compétitions, puis hors du cadre sportif? Cette réussite déjà
Il

Martinois (R), Au commencement le patronage paroissial, Chroniques loviciennes n° 23, juillet 2000. 12 Bonnet (S), Santini (C), Barthelemy (H), Les Italiens dans l'arrondissement de Briey avant 1914, op. cit., p. 56 reprend l'analyse de Canisy, La question ouvrière dans le bassin de Briey, 1919, op. cil., p.184 «La région de Berganle est considérée comme la Vendée du pays. L'Italien du centre et du sud est, au contraire indifférent, est paifois hostile à la religion ». 13 Ramella (F), Reti sociali, famiglie e strategie migratorie, in Storia dell' emigrazione italiana, Partenze, a cura di Bevilacqua (P), De Clementi (A), Franzina (E), Roma, Donzelli editore, 2001, p. 143 «Le mécanisnle qui alimente les flux migratoires est largenlent déterminé par les liens sociaux qui unissent ceux qui se trouvent déjà à l'étranger et ceux qui attendent aux pays le mOlnent de partir ».

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obtenue par quelques compatriotes ayant émergé socialement dans le monde économique et devenus organisateurs de courses cyclistes aux côtés des maîtres de forge, a-t-elle servi d'ascenseur social pour les cyclistes italiens qui auraient ainsi pu bénéficier de l'aide d'un membre de la communauté d'appartenance? L'arrivée du premier conflit mondial en 1914 va bouleverser très rapidement la vie politique, économique et sociale des grands centres industriels des villes de Joeuf, Homécourt, Auboué. La frontière allemande est à quelques mètres de leur territoire. Les immigrés italiens qui font encore partie d'une nation neutre connaissent un exode massif dès le début du conflit. L'Italie entre en guerre en 1915 aux côtés des alliés, ses émigrés retournés au pays pour combattre. Vont-ils être utilisés sur le front grâce à la connaissance des explosifs14 qu'ils ont acquise au fond de la mine? Ceux qui ont pratiqué le sport cycliste vont-ils être affectés au corps de cycliste Bersaglieri pour leur mobilité dans les combats? La pratique sportive va-t-elle continuer à l'arrière et dans les zones éloignées du conflit? A partir des années 20, une deuxième vague d'immigration italienne s'implante en France, en particulier dans les bassins de Briey et de Longwy. Cette fois les Italiens sont bien accueillis 15. Les immigrés de la première vague ayant échappé au massacre des tranchées reviennent en Lorraine accompagnés d'une grande partie des chômeurs de l'Italie d'après-guerre. Ce qui caractérise cette deuxième vague d'immigration est la présence de réfugiés politiques fuyant le fascisme de leur pays. Quelle position vont-ils avoir par rapport à la propagande fasciste qui essaie de noyauter la communauté italienne à travers un communautarisme sportif? Dans cette France des années 20 marquée par un développement important du phénomène sportif, l'immigration italienne investit de nouveau le cyclisme puis la boxe, sports
Noiriel (G), op. cit., p. 72 reprend l'analyse faite en 1912 par Hottenger (G), Le pays de Briey «L'expérience du mineur est irremplaçable. C'est lui qui sait le bon endroit pour faire le coup de mine, puis déterminer l'inclinaison la n1eilleure pour la peiforatrice ». 15 L'Eclair de l'Est, 14 janvier 1920 : «Le retour des Italiens. Le retour de ces gens nous fait plaisir car il nous fait augurer la renaissance économique de notre cité et nous souhaitons vivement que ces nombreux étrangers reviennent au nÛlieu de nous après plus de cinq ans, nous aident par leur travail à relever notre pays ». 14

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emblématiques d'une immigration rêvant d'ascension sociale à travers la professionnalisation de ces pratiques. Ce n'est qu'à partir du début des années 30 que l'on retrouve massivement des Italiens dans les clubs de football qui existent déjà par le biais des patronages avant le premier conflit mondial. Le regroupement communautaire en particulier sportif qui caractérise une partie de cette deuxième v~gue d'immigration est favorisé par le pouvoir politique et économique en place. Les maîtres de forge et les hommes politiques assistent aux arrivées de grandes courses cyclistes aux côtés des dignitaires fascistes. Quels sont les liens entre les clubs français et les Sociétés Sportives Italiennes? Comment la propagande sportive fasciste qui place le coureur cycliste Gino Bartali et le boxeur Primo Camera comme emblèmes du sport fasciste16 touche-t-elle l'immigration italienne du bassin de Briey? Lorsque l'on parle de propagande fasciste, on ne peut pas faire abstraction de la réaction des antifascistes; comment s' exprime-t-elle dans le bassin de Briey, notamment au niveau sportif? A partir de 1936, les antifascistes italiens participent activement, dans le cadre de la F.S.G.T, à la politique sportive impulsée par le gouvernement du Front populaire. Comment cela se traduit-il? Tous les sportifs antifascistes adhèrent-ils aux clubs F.S.G.T? Le refroidissement des relations internationales francoitaliennes et le rapprochement italo-allemand à partir de 1936 vont-ils avoir un impact sur la situation des immigrés italiens en France et leur pratique sportive? Lors de l'entrée en guerre de l'Italie en juin 1940 au côté de l'Allemagne nazie contre la France, quelle attitude ont adopté les immigrés italiens? Quel impact a eu l'instauration de la Charte des sports en décembre 1940 sur leur pratique sportive?

16 Pivato (S), Les enjeux du sport au XXème siècle, op.cil., pp. 96-97.

Il

1ère Partie
LA PREMIERE VAGUE D'IMMIGRATION IT ALIENNE OU LA RECHERCHE D'UNE IDENTITE PAR LE SPORT 1870/1914

Introduction: L'Italie a connu trois grandes vagues d'émigration: la première allant de 1870 jusqu'à la guerre de 1914-1918, la deuxième dans les années 20 de type économique et politique, et enfin la troisième après la Seconde Guerre mondiale. La vague allant de 1870 jusqu'à la guerre de 1914-1918 est d'ordre économique car le prix que l'agriculture italienne doit payer est élevé. Après l'unification en 1860, le gouvernement procède à l'expropriation et à la vente des biens ecclésiastiques. Une nouvelle bourgeoisie foncière faite de fermiers, de régisseurs, de paysans enrichis se met en place et, à côté d'elle, un nouveau prolétariat rural plus pauvre en termes relatifs que le prolétariat pré-unitaire. Entre 1901 et 1914, 8 623 750 Italiens émigrent. Ils sont 572 620 à s'expatrier en France entre 1908 et 191017. La plus grande ~artie d'entre eux s'installe à l'est de la ligne Nancy-Montpellier! . La Lorraine française avec la mise en exploitation des mines de fer de Meurthe&Moselle devient un pôle d'attraction pour cette immigration. Jusqu'à la fin du XIXèmesiècle, la Lorraine reste une région avant tout rurale. Les Italiens, encore très peu nombreux, alimentent le plus souvent les courants migratoires temporaires très anciens: parmi eux, beaucoup de marchands ambulants, de terrassiers ou de maçons qui retournent au pays à l'arrivée des beaux jours. La découverte du minerai de fer dans le bassin de Briey (le plus important gisement du monde après celui des grands lacs) et la mise au point du procédé Thomas permettant de déphosphorer la fonte produite avec le minerai lorrain, provoquent en quelques décennies un extraordinaire bouleversement économique dans la région. Tout le nord de la Lorraine devient un véritable «Far West» selon l'image fréquemment utilisée à l'époque. Dans le bassin de Briey, les puits de mine se multiplient et, près d'eux, les grandes usines sidérurgiques. En trente ans, la Lorraine devient la première région sidérurgique de France (deux tiers de

Romano (S), Histoire de l'Italie du Risorgimento à nos jours, Paris, Seuil 1977, p. 98. 18 Milza (P), Voyage en Ritalie, Paris, Payot, 1995, p. 69.

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l'acier français, 90 % du minerai de fer), hissant le pays au deuxième rang mondial pour l'acier et au premier rang pour le fer en 193019. L'absence de tradition. industrielle et la faiblesse initiale du peuplement expliquent que la population locale a été bien vite incapable de fournir la main-d'œuvre nécessaire aux nouvelles exploitations. C'est pourquoi, dès le début du siècle pour les mines, un peu plus tard pour les usines, les chefs d'entreprise se livrent à un recrutement massif de travailleurs immigrés, italiens pour le plus grand nombre. Au recensement de 1911, il y a déjà plus de 82 000 étrangers en Lorraine française (départements de Meurthe&Moselle, Meuse et Vosges). L'immigration frontalière (Belges, Luxembourgeois, Allemands) est progressivement affaiblie au profit des Italiens. Ceuxci, au nombre de 40 000 environ, représentent à cette date plus de 35 % de la population étrangère de la région. Italiens 1899 5415 1902 6080 15910 1905

1898 1901 19042u

5162 7024 11269

1900 1903 1906

7560 7118 4187

1910 2734 1907 15815 1909 16626 1911 21808 1912 40713 Les lieux d'origine de l'immigration italienne en Meurthe & Moselle glissent de Novarre (Piémont) vers Vicenza (Vénétie), puis s'étendent lentement le long de la côte Adriatique22. Dans les grands centres industriels du bassin de Briey, les Italiens sont bien souvent plus nombreux que les autochtones. Cette population italienne qui arrive massivement au début du XXèmesiècle, quelle réalité sportive at-elle connue à la fin du XIXèmesiècle?
19Noiriel (G), Les immigrés italiens en Lorraine, in Les Italiens en France de 1914 à 1940, sous la direction de Milza (P), Ecole Française de Rome, 1994, p. 610. 20 A.D.M.M., 4 M 140, Statistiques semestrielles des étrangers par département, arrondissement et commune de 1898 à 1905. 21 A.D.M.M., 4 M 141, Statistiques semestrielles des étrangers par département, arrondissement et commune de 1906 à 1911. 22 Galloro (P-D), Un siècle de présence italienne en Lorraine, in Les Italiens en Lorrain à la réussite, Chambre de commerce de la Moselle, 1997, p. 24. 16

19122:)

Joeuf Homécourt Auboué

Population totale 9589 7006 4345

Population étrangère 49,98 % 4793 64,38 % 4511 70, 17 % 3049

Italiens
1913 Joeuf Homécourt Auboué Hommes 2950 2924 1531 Femmes 275 885 703 Enfants 290 859 567 3515 4668 2801 Total 36,6% 66,62 % 64,46 %

23

A.D .M.M., 4 M 141, Situation numérique des Italiens en 1912, 1913 dans le

canton de Briey.

17

Chapitre 1 La pratique sportive des immigrés italiens: le poids de I'histoire
1. L'idée de Nation et de Dieu à l'origine d'un corps guerrier La majorité de l'immigration italienne qui rejoint la France à la fin du XIXèmesiècle, et la Lorraine en particulier, est issue du monde rural. A partir de 1877, l'école en Italie obligatoire de l'âge de six à neuf ans, est la seule structure organisée permettant aux jeunes Italiens d'avoir accès à une éducation corporelle. Celle-ci prend la forme d'une gymnastique militaire correspondant à l'idée de Nation que veut ancrer dans les mentalités la classe politique au pouvoir. Après l'unification politique de la péninsule en 1861, la gymnastique se développe rapidement dans les nouvelles régions du royaume et atteint les dimensions d'un vaste mouvement associatif. En 1869 naît la Fédération de Gymnastique italienne qui unifie les cercles de gymnastique ainsi que les sociétés de tir et d'escrime24. Le tir et l'escrime relèvent des traits d'une tradition du Risorgimento et d'une conception garibaldienne de la Nation armée. La politique de Francesco Crispi25, au pouvoir de manière quasi ininterrompue de 1887 à 1896, va être celle connue par la première partie de l'émigration italienne qui arrive dans le bassin de Briey à la fin des années 1890. Elle est basée sur l'aspect plutôt velléitaire de faire du pays une grande puissance coloniale de modèle allemand insensible aux problèmes sociaux et économiques allant se rajouter à la situation déjà pesante du Mezzogiorno. En 1878, la gymnastique est rendue obligatoire comme nouvelle discipline d'enseignement dans les écoles italiennes. Les catholiques comprennent aussi l'intérêt de l'enseignement de la gymnastique, afin de former « des fils prêts au sacrifice, pour l'autel et pour le trône, pour la famille et la société, et le christiarlisme »26. Cependant, la
24 Papa (A), Panico (G), La storia sociale del calcio, Bologna, Il Mulino, 2002, p. 35. 25Gori (G), L'Atleta e la Nazione, Rimini, Panazzo Editore, 1996, p. 39. 26 Bassetti (R), Storia e storie dello sport in Italia, D'all'Unità a oggi, Venezia, Marsilio Editore, 1999, p. 62. 19

pauvreté des infrastructures permet seulement aux sociétés de gymnastique les plus importantes de s'entraîner dans des salles correctement équipées. Les autres doivent se contenter de locaux de fortune, d'ex-greniers, de cours, d'ex-églises déconsacrées, de champs recouverts de toits en bois27. Dans ces sociétés de gymnastique, il arrive qu'on pratique le football dans les grandes villes: ainsi, le football club de Rome fondé en 1897 fait partie du mouvement gymnique28. Au tournoi de gymnastique de 1897 est proclamée championne d'Italie de football la société de gymnastique de Turin. Les catholiques comprennent aussi que pour survivre, il fallait s'intéresser au sport. On peut penser que la pratique footballistique est prise en charge par les curés dans les petits villages où il est question d'éloigner les paysans et les ouvriers de la pratique révolutionnaire. Cependant, il est peu probable que l'immigration italienne de la fin du XIXèmesiècle ait connu ce type de pratique, tout au moins dans un cadre organisé. Par contre, si les Italiens qui arrivent dans le bassin de Briey en 1898 n'ont pratiquement pas connu le football, il n'en est pas de même pour la vague d'immigration qui atteint son point culminant en 1914. 2. Le football en Italie à la fin du XIXèmesiècle L'immigration italienne avant 1914 dans le bassin de Briey vient surtout des campagnes de Lombardie, du Piémont, de la Vénétie, de la Romagne, des Marches et de la Toscane; certains immigrés viennent des Abruzzes, des Pouilles, de Lecce et rarement de Sicile. A partir de 1913, la Sardaigne fournit un contingent assez important29. TI est nécessaire de vérifier si cette immigration pratique le football au moment de sa création à la fin du siècle ou, plus tard, lors de son extension dans les provinces du nord de l'Italie. La modalité de pratique au sein d'une société patriotique, cléricale ou fédérale est à déterminer. S'il n'existe pas de différences radicales entre les règles de jeu du football pratiqué par les sociétés de gymnastique et celles des sociétés sportives, des variantes sont présentes quant à la durée du temps de jeu. Les sociétés de football jouent 90 minutes alors que les
27 Ginnastica e sport nell'italia Giolittiana, Palestre e igiene nella scuola del primo 900, http://www.nbn.it125/fgi/palestre.ht1111. 30.11.2000. 28 Papa (A), Panico (G), ..., op. cil., p. 48. 29 Bonnet (S), Santini (C), Barthelemy (H), op. cit., p. 22.

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sociétés de gymnastique 30 minutes avec deux prolongations de 10 minutes en cas d'égalité3o. Le football n'a pas encore touché d'une manière structurée le monde rural au moment du départ des premiers immigrés italiens du bassin de Briey à la fin du XXèmesiècle. Cependant, il serait inexact d'affirmer que cette immigration n'ait jamais joué au football avant le départ pour la France. Par contre, concernant les immigrés arrivés en Lorraine après 1908, il est fort probable que la pratique footballistique ne leur soit pas inconnue. En effet, à partir de 1908, le mouvement fédéral connaît une croissance imprévue qui devient vigoureuse dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale. L'unité nationale du ballon rond en Italie De 52 clubs en 1908, la F.I.F. (Federazione ltaliana di Football) en compta 150 en 1912. En 1914, les sociétés affiliées étaient au nombre de 26231, auxquelles il faut ajouter les équipes «libres» non encadrées dans un mouvement sportif centralisé. Cette même année, naît au sein de la F.I.F.A. (Federazione ltaliana di Football Association) le tournoi de 3ème série. A partir de cette époque, le football se démocratise. En 1914, le triangle original dessiné par Turin, Milan et Gênes est déjà dépassé et représente seulement un tiers du mouvement footballistique italien. A présent, c'est dans la partie nord et centrale de l'Italie d'où est issue la quasi totalité de l'émigration qu'existe le plus grand nombre de clubs. Le Veneto et le Frioul, avec leurs 39 sociétés, laissent loin derrière le Piémont avec 34 sociétés. La Toscane compte 28 sociétés de football. Dans les Marches surgissent dans les mêmes années dix équipes de football. L'Italie du sud dont les flux migratoires partent vers les Etats-Unis et les pays d'Amérique du Sud, connaît quant à elle un développement du football nettement moins important. Si la pratique du football ne touche que les immigrés qui arrivent à partir de 1910, le cyclisme bénéficie d'une popularité bien antérieure dans la péninsule.

30Papa (A), Panico (G), ..., op. cif., p. 50. 31 Ibid., p. 65.

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3. Le développement du cyclisme en Italie Le développement du cyclisme se lie à une profonde transformation dans les deux dernières décennies du XIXème siècle. Une production à large échelle de produits manufacturés dont font partie la bicyclette et les accessoires qui la composent prend forme. Ainsi, les pièces essentielles de ce nouvel engin de déplacement (châssis, tubulaire, pédales, chaînes, roulements à billes, freins, guidons, pneus en caoutchouc) se diffusent à une large échelle, pas encore de masse, mais la formation d'un marché national existe, surtout en Italie septentrionale. En 1898, ce sont 185 000 bicyclettes qui circulent, 605 000 en 191032. L'apparition des premiers noyaux industriels et la constitution d'une classe entrepreneuriale qui en découle, favorisent l'essor de la bicyclette. Le phénomène débutant de désertification des campagnes qui allonge les distances ainsi que l'urbanisation qui crée des villes tentaculaires, donnent à la bicyclette une vocation de moyen de déplacement bon marché. La publicité va paraître dans les journaux sur plusieurs pages. Elle va mettre clairement en évidence, tout de suite et à pleine page, les mérites de la machine. Les courses cyclistes vont traverser les régions d'Italie qui donnent des bras pour l'émigration. Ainsi, lors de MilanSan Remo en 1910, les foules massées au bord des routes découvrent que la bicyclette Alcyon sur pneu Dunlop gagne. Le spectateur associe un coureur à une marque; pour celui qui rêve de devenir coureur, la pratique de ce sport s'envisage dans un cadre professionnel. A cette époque, le cycliste jouit d'une très grande popularité en Italie par rapport aux autres sports. Avant la naissance du Tour d'Italie, il existe déjà de grandes classiques: Milan-Turin (1876), le Tour de Lombardie (1905), Milan-San Remo (1907). La grande masse des émigrés partis pour la France à défaut d'avoir participé à des compétitions connaît déjà l'atmosphère des grandes courses. Les journaux à grand tirage comme La Domenica deI Corriere ou l'Italia Illustratta, n'hésitent pas à s'occuper des courses et des coureurs et, par leurs récits, contribuent à entretenir l'épopée. Il Ciclista, journal cycliste fondé le 4 juillet 1895 qui devient La Gazzetta dello Sport en
32 Roseo (G.G), L'industria e il commercio dei velocipedi nel mondo, Milano, Libreria editrice milanese, 1912, p. 223, cité par Marchesini (D), L'!talia del Giro d'!talia, il Mulino, 1999, p. 41. 22

1896, se fait non seulement l'écho des courses cyclistes, mais les organise: en particulier le Tour d'Italie par étapes, avec 166 inscrits lors de sa création33 qui prend son départ de Milan le 13 mai 1909. Le vainqueur est Luigi Ganna à la moyenne horaire de 27,260 km/ho A la conclusion de la dernière étape Turin-Milan, au moins 20 000 personnes accourent à l'Arena (vélodrome) de Milan pour accueillir les coureurs; selon la Gazzetta dello Sport, ce sont bien 500 000 personnes qui ont suivi le passage de la caravane. Dix ans plus tard, ce sont 100 000 personnes qui attendent les coureurs à l'Arena34. Cette épreuve grandiose héroïse le coureur auquel s'identifient les travailleurs des champs, des usines35, tout comme l'a réalisé le Tour de France à sa création en 1903. Cette épreuve contribue aussi à développer un sentiment national, car le Giro qui passe en province arrive aussi dans des petites villes qui ne sont pas des chefs lieux de canton (28 % en 1910)36. Le cyclisme mythifie le héros populaire Luigi Ganna, un des premiers champions du cyclisme italien et vainqueur du premier Giro d'Italia, personnifie bien cette vocation de la bicyclette. Maçon, il parcourt 100 km par jour pour aller travailler. Il est le symbole de ceux qui travaillent du matin au soir pour survivre. Le Tour d'Italie, à lire les chroniques des étapes, impressionne par son caractère exceptionnel, exagéré, des entreprises réalisées par les coureurs37. Par rapport à une course qui dure une seule journée, une course à étapes se déroule sur plusieurs jours, passe d'un territoire à l'autre, traverse diverses régions géographiques, représente un concentré des éléments essentiels. La course à étapes dépasse le cadre d'une compétition sportive. C'est une véritable épreuve de survie par le nombre des obstacles à surmonter du départ à l'arrivée. Le coureur cycliste a une vie qui en bien des points ressemble symboliquement à celle des émigrés italiens partis chercher fortune à l'étranger. La fatigue de longues journées passées à la mine ou à l'usine qui se répètent chaque jour, ressemble à celle des courses par
33 La Gazzetta dello Sport, 7 mai 1909. 34 Marchesini (D), op. cit., p. 35. 35 Marchesini (D), op. cit., p. 55. 36Ibid., p. 61. 37 Ibid., p. 55.

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étapes où il faut savoir gérer son capital énergétique. Le danger est partout: sur le lieu de travail, mais aussi dans les cantines surpeuplées ou dans les bals du samedi soir. C'est bien souvent armé d'un couteau ou d'un revolver qu'est décrit l'immigré italien dans la presse régionale du bassin de Briey. Si la vie de coureur cycliste est difficile, elle l'est encore plus pour les isolés, appelés « déshérités» 38 ; ils sont en bas de l'échelle sportive, comme l'immigré l'est dans la classe ouvrière. En ce sens, ce sont eux qui incarneront le mieux les souffrances de celui qui s'expatrie, sans ressources, dans le seul but d'arriver à bon port, en espérant changer un jour de statut. Les déshérités Mus par une passion sacrée de la bicyclette, ce sont les vrais amateurs39 de l'époque qui participent au premier Giro à leurs propres frais et que les premières étapes sélectionnent impitoyablement. Cependant, ils représentent encore la majorité des participants, 96 contre 31 dans le Giro 1931. Cette passion amène 9 d'entre eux à participer au Tour de France en 19094°. Les isolés courent contre le monde entier sans être insérés dans une équipe officielle pour y recevoir un salaire. Il est fort probable que ces déshérités, bien que ressemblant symboliquement en bien des points à l'émigré qui part de son pays sans rien, ne soient pas issus de la classe ouvrière ou paysanne. Sans doute viennent-ils de la classe moyenne urbaine et n'ont pas de famille à charge. En effet, avant le premier conflit mondial, les classes populaires peuvent se payer une bicyclette, mais certainement pas rester sans salaire pendant 15 jours ou trois semaines, la durée d'un Tour ou d'un Giro. Les conditions de vie de l'émigré qui décide de quitter l'Italie à la fin des années 1890 ne laissent pas de place aux loisirs. Par contre, ceux qui arrivent en France à partir de 1910, malgré la pauvreté qui les a conduits au départ, ont connu les prémices du loisir sportir1 par le biais des sociétés de football de cyclisme et les
38 Marchesini (D), op. cit., p. 59. 39 Marchesini (D), op. cit., p. 59. 40 L'Auto, 29 juin 1909. 41 Pivato (S), Lo sport fra ideologia e loisir, in Città, fabbriche e nuove culture alle soglie della società di massa 1850-1920 , a cura di Della Peruta (F), Milano, Electa, 1990, p. 100.

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sociétés nautiques sortant du cadre idéologique des sociétés de gymnastique inspiré du mythe de la Nation en arme. Quelle réalité sportive rencontrent-ils à leur arrivée dans le bassin de Briey? 4. L'immigration italienne, les sociétés patriotiques42 et les patronages Pour les premiers immigrés arrivés à la fin des années 1890, la seule pratique physique qui existe chez les autochtones est de type militaire. TIexiste deux sociétés patriotiques dans le bassin de Briey avant 1900 : L'Avant-Garde d'Auboué créée en 1889 et La Sentinelle d'Homécourt/Joeuf en 1898. Ces sociétés n'accueillent pas les Italiens, car statutairement les étrangers ne sont pas acceptés. De surcroît, les Italiens font partie de la Triplice et sont donc des ennemis potentiels pour la France. Une analyse de leurs comités directeurs nous montre que ces sociétés sont l'émanation directe du pouvoir économique représenté par les maîtres de forge: la société Pont-àMousson à Auboué, la maison De Wendel à Joeuf. La stratification sociale du lieu de production, mine ou usine, est reproduite souvent intégralement. Ainsi s'exerce un contrôle permanent sur le personnel du monde industriel. Le sous-préfet de Briey y voit aussi une mainmise politique: en effet, ces sociétés sont considérées comme conservatrices. Il est donc peu probable que des Italiens bien souvent à la tête des mouvements sociaux de 1906 à 1908 se soient intégrés à un monde qui leur était hostile idéologiquement. A partir de 1909, quatre autres sociétés de tir se créent dans le bassin de Briey: la Vigilante à Conflans-Jarny et la société de préparation militaire de Jarny en 1909. La société «Gare la mine de Moutiers » est créée en 1911 avec, à sa tête, le directeur de la mine qui sera aussi maire de la commune durant trente ans. Juste avant le premier conflit mondial en 1914, la société « La Patriote Lorraine» de Landres-Piennes voit le jour. Toutes ces sociétés n'acceptent pas les étrangers dans leurs statuts. Les sociétés de tir n'ont pas le monopole des pratiques physiques patriotiques. Les patronages catholiques présents dans toutes les paroisses du bassin de Briey, pour certains d'entre eux, associent au contrôle des âmes celui des corps. L'initiation au tir et à la gymnastique sont au programme dans le but également« d'être appelé
42 A.D.M.M., 4 M 81, Sociétés de tir de l'arrondissement de Briey.

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à servir l'horlneur de la Patrie ».43 L'initiation sportive à travers le footbal144, l'escrime, la boxe donnera une longueur d'avance au monde ecclésiastique sur les sociétés civiles qui ne verront le jour qu'après le premier conflit mondial. Ces organisations catholiques sont-elles disposées à l'accueil de la communauté italienne? Les patronages sportifs et la communauté italienl1e Il existe dans le bassin de Briey quatre patronages sportifs: l'Union sportive Homécourt fondée en 1907 par l'abbé Warin, à Joeuf, La Légion de Franchepré fondée en 1911 et La Section Pierre de Bar en 1912. A Auboué, le patronage existe depuis 1911. Ces patronages bénéficient de l'aide matérielle et financière de l'usine. Ce soutien qui intervient dans un contexte de séparation de l'église et de l'Etat en 1905, est chargé d'une connotation politique où pouvoir économique et spirituel font cause commune. Le sous-préfet de Briey en 1909, concernant le patronage d'Homécourt, y voit un foyer d'idées «réactionnaires »45 financé par l'usine. Dans ce contexte, la pratique sportive participe à un contrôle des corps et des âmes, remparts contre les idées «subversives» qui animent une partie de l'immigration italienne. Au sein de ces patronages, la gymnastique est pratiquée à Homécourt, le tir, la gymnastique, l'escrime, le football à La Légion de Franchepré de Joeur-6. La gymnastique et le football existent également à La Section Pierre de Bar de Joeuf, les vertus récréatives de ce nouveau sport sont reconnues dans les statuts. A Auboué, le tir, la gymnastique, le football, mais aussi la boxe sont enseignés. A Moutiers, le bulletin paroissial de mars 1912 atteste d'une pratique footballistique dans cette petite cité minière.
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A.D.M.M., 105J 12,Bulletinparoissial Auboué, décembre 1910.

Wahl (A), Les Archives du football, Sport et société en France (1880-1980), Paris, Gallimard /Julliard, 1989, p. 56. 45 Ibid., 4 M 81, Rapport mensuel du sous-préfet de Briey du 17 avril 1909 qui stipule que: «L'Union Sportive Homécourt fondée sous les auspices du clergé local avec l'aide pécuniaire et morale de l'usine dont le directeur professe lui-mêlne des idées très réactionnaires. Le vicaire d'Homécourt est secrétaire de la société ». 46 Ibid., A.D.M.M., 4 M 81, La Légion de Franchepré de Joeuf est un patronage où l'on pratique par la préparation militaire et par l'emploi rationnel de la gymnastique, du tir et des sports, les forces physiques et morales des jeunes gens.

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