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Inventions européennes du temps

316 pages
"Le temps est peut-être, parmi les aspects d'une culture, celui qui en caractérise le mieux la nature". Cet ouvrage révèle la justesse de cette hypothèse, en la rapportant à l'Europe-civilisation. Les chapitres qui le composent sont le fruit de recherches entreprises par une vingtaine d'ethnologues et d'historiens. Cet ouvrage montre diverses façons européennes d'inventer le temps: le temps des mythes d'origine, des cosmogonies grecques aux uchronies des monarchies européennes; le temps des mythes et des rites protecteurs; le temps des historiens créant l'ère, le siècle, la période, et mythifiant la durée.
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Inventions européennes du temps
Temps des mythes, temps de l'histoire

Ethnologie de l'Europe Collection dirigée par Jocelyne Bonnet
La collection a pour but de porter témoignage sur le vécu culturel des Européens, à partir de faits collectés, de documents croisés et de comparaisons révélant continuité et transfonnations. Collaborent à cette collection des universitaires et des chercheurs francophones associés aux recherches en ethnologie et en historiographie européeennes, menées par le Réseau Eurethno, membre de la Fédération Européenne des Réseaux de coopération scientifique du Conseil de l'Europe.

Sous la direction de Jocelyne BONNET-CARBONELL

Inventions

européennes

du temps

Temps des mythes, temps de l'histoire

Avec la collaboration de Efi Karpodini-Dimitriadi

Ouvrage publié avec le concours de l'D niversité Paul Valéry (Montpellier III)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cg L' Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7225-0 EAN: 9782747572255

Sommaire

il\'ant-)Jro)Jos

7

J. Bonnet, Préface
I: TEMPS MYTmQUES DES ORIGINES

..9
13

v. Karageorghis, Fécondité et accouchement aux temps
mythiques de l'Europe.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .15

c. Gaignebet, Le mythe du temps cosmogonique à Delphes
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .25

D. Petrovic, Le mythe du Peuple ancien et des ancêtres... ..33 T. Gueorguieva, Le mythe bulgare du héros fondateur.. 41

G. Valtchinova, Le mythe d'Europe: le barbare du nord entre
l'Europe et l'Asie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..51

Ch.-O. Carbonell, Les uchronies au berceau des monarchies
européennes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...69

II: TEMPS DES MYTHES, TEMPS DES RITES

85

M. Mandianes Castro et F. Anton Hurtado, Le serpent maître
du temps en Galice.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87

M.-C. Anest-Couffin, Le temps mythique et l'œuf dans le
calendrier populaire grec. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..101

5

M. -M. Courtoisier, Le temps mythique du lièvre. . . . . . . . ....115

J. Bonnet, Temps mythique vigneron..

... ... ...

....129

I. Bianquis-Gasser, Le temps d'Agathe: un mythe européen
de sang et de lait.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .145

J.-L. Olive, Réciter le temps en Catalogne: du comptage du
rosaire au mythe du rosier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .169

E. Karpodini-Dimitriadi, Les jours des morts en Grèce

195

L. A. Roubin, Le champ odorant, messager du temps mythique dans l'imaginaire européen .207 v. Pâques, L'incompatibilité des temps de l'immigré III: TEMPS HISTORIOGRAPIDQUES .229

EUROPEENS 243

Ch.-O. Carbonell, Une histoire des temps de l'histoire.. ...245 L. Boïa, Le temps des historiens entre temps mythiques, temps prophétiques et temps géologiques ..271 D. S. Milo, Histoire du siècle et de l'ère chrétienne 283

Ch.-O. Carbonell, L'invention d'une période, la Renaissance
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .293

J. Bonnet, Conclusion

313

6

A Lucienne A. Roubin, présente dans cet ouvrage et dans nos mémoires. A l'amie, à 1'historienne, à l'ethnologue que ses recherches amenèrent à rencontrer l'ethnologie européenne.

Avant-Propos

Cet ouvrage publie un certain nombre de communications consacrées aux Temps de l'Europe, présentées au cours du IIIème Atelier Eurethno, organisé à Strasbourg au Conseil de l'Europe en 1991 par J. Bonnet, et du IVème Atelier Eurethno, organisé au Centre Culturel Européen de Delphes en 1992 par E. Karpodini-Dimitriadi. Eurethno, créé en 1988 par Jocelyne Bonnet, professeur d'ethnologie européenne à l'université Montpellier ill, qui en assure la présidence, est un réseau francophone de coopération scientifique en ethnologie et en historiographie européennes. Il a pour but de favoriser les rencontres scientifiques et les échanges entre universitaires et chercheurs de l'Europe entière. Pour cela, il organise annuellement, depuis sa fondation, des journées d'études comparées, sous forme de séminaires intensifs thématiques, les Ateliers. Le réseau Eurethno est membre de la Fédération des Réseaux Européens de Coopération scientifique et technique (F.E.R.) du Conseil de l'Europe.

7

Comité de lecture: J. Bonnet et Ch.-O. Carbonell (Univ. Montpellier Ill), B. Jaworska (Univ. Lodz), E. Karpodini (I.C.S.E., Athènes), V.

Pâques (Univ. Strasbourg), C. Rivière (Univ. Paris V Sorbonne), M. Simonsen (Univ. Copenhague), K. Verebélyi (Univ. L. Eotvos, Budapest).

Le manque de signes diacritiques a empêché les translittérations nécessaires dans certains articles. Le lecteur voudra bien nous en excuser. Les textes publiés sont sous l'unique responsabilité de leurs auteurs. La mise au point définitive a été réalisée en 2004 par Marc Cholvy et Sébastien Fournier dans le cadre de l'Equipe de recherches «Mentalités et croyances contemporaines» (Université Montpellier ill). 8

Préface

Jocelyne BONNET-CARBONELL Université Paul-Valéry - Montpellier ill

L'homme et les sociétés humaines se situent dans le temps ou plus précisément dans une temporalité faite de plusieurs temps. Il yale temps objectif des physiciens ou des astronomes, le temps individuel, personnel ou intérieur, cher aux romanciers; il y a aussi les temps collectifs, ceux des groupes en sociétés. Les textes, ici présentés, étudient deux fabrications européennes du temps; celle du temps mythique et celle du temps historiographique. Temps mythiques: temps des origines. temps mythologiques et

Le fait que le IVème Atelier Eurethno se soit tenu à Delphes, légitime la place initiale accordée à l'étude que V. Karageorghis a consacrée à «Fécondité et accouchement dans les temps mythiques de l'Europe». Ici, l'expression « temps mythiques» peut s'identifier à l'expression temps mythologiques et renvoie à un moment de l'évolution des sociétés humaines précédant les temps historiques. Cette expression recouvre également le «temps des origines» avec ses héros fondateurs étudiés par T. Gueorguiéva et D. Petrovic. Ce temps est peuplé de mythes doublement liés à la temporalité; non seulement parce qu'ils sont mythes des 9

ongmes, mais aussi parce qu'ils témoignent indirectement d'une certaine conception du temps, comme le montre C. Gaignebet étudiant le mythe de l' omphalos. Temps mythiques et mythification par le temps. Le temps mythique, au singulier, est un temps qui n'existe pas en dehors de celui de sa propre afflffilation par ceux qui l'inventent ou ceux qui croient à sa réalité. La mythification par le temps est un des exercices culturels favoris des sociétés humaines. Le temps devient temps fabriqué aussi bien par la tradition orale qui métamorphose un personnage ou un événement historique (T. Gueorguieva, G. Valtchinova), que par les rois européens du Moyen Age et de la Renaissance (Ch.-O. Carbonell)... TIarrive que le récit mythique tenu pour faux par les hyper-critiques voie certains de ses éléments confirmés par la recherche archéologique et historique, tant il est vrai que le temps mythique n'est pas pure uchronie. Temps fabriqué, temps historiographique. Le temps des historiens est un temps fabriqué par eux, à leur usage, comme en témoignent les communications de Ch.-O. Carbonell. Ce temps des historiens, ce temps historio graphique, fabriqué par les Européens a conquis le monde au terme d'une évolution vieille de 25 siècles. Temps ordonné d'abord par synchronisation puis par fixation d'une date d'origine fixe - ainsi fit Bède le Vénérable au VIlle siècle, avec l'ère chrétienne. Temps scandé, périodisé par ères, règnes, Jeux, empires..., puis par segments égaux décimaux - ces siècles dont D. S. Milo analyse les effets parfois pervers. Temps « oscillatoire» des économistes... 10

Temps à trois vitesses fondant les trois durées de Fernand Braudel... Temps des mythes vivants, temps du rite. Le temps fabriqué jadis et naguère, l'est encore aujourd'hui, nous l'avons reconnu, dans le temps du mythe vivant. L'ethnologue et le folkloriste font, dans les sociétés contemporaines, le constat de la présence dynamique de temps mythiques vivants. n s'agit là de mythes élaborés dans un lointain passé, transmis par la tradition orale, fondés sur des constructions légendaires actualisées par les rites. Le mythe projeté dans le temps présent, concentre tous les temps dans le temps du rite. Le caractère opératoire du rite provoque un changement qui s'inscrit dans le temps, par un retour au temps des origines du mythe, et dans le champ social, en utilisant l'efficacité symbolique, qui entraîne à croire et à transmettre en répétant les gestes rituels. Rites et mythes sont indissociables dans le temps du mythe vivant, aujourd'hui repérable en maintes occasions, par la recherche d'identité, par la cohésion professionnelle, par la transgression de peurs collectives, par des mythes SOCIaux. Moments mythiques et efficacité symbolique. Les différents cas de mythes vivants se regroupent

également en fonction du type d'efficacité symbolique
représentée, soit par un objet ou un animal symbolique provoquant la partition du temps, soit par des personnages protecteurs. Les mythes identitaires et sociaux, dont l'efficacité symbolique s'inscrit dans le temps traditionnel du passage d'une saison à l'autre, généralement de la morte saison à la Il

saison de relance de la vitalité, ont aussi pour but de protéger un passage temporel dangereux «un milieu de l'année », comme l'exprime L.-A. Roubin qui étudie «les franges olfactives d'amont et d'aval du printemps ». L'efficacité symbolique se concentre dans un temps mythique vivant au printemps, d'une part par l'intermédiaire du lapin de Pâques (M. Courtoisier), de l'œuf de Pâques en Grèce (M.-C. Anest), par la bi-partition rythmée par l'apparition du serpent de Galice (F. Anton, M. Mandianes), d'autre part dans le culte de personnages religieux chrétiens, des saints protecteurs comme Sainte Agathe (5 février) protectrice des femmes mères (I. Bianquis Gasser), Saint Vincent (22 janvier), saint professionnel vigneron (J.

Bonnet), comme la Vierge Marie en relation avec le voyage
dans l'au-delà (E. Karpodini), ou avec le culte du rosaire accompagnant le temps humain (J.-L. Olive). Les mythes, qui se construisent dans l'espace contemporain, posent la problématique de l'incompatibilité du temps de l'immigré (V. Pâques). Qu'ils se rapportent comme les premiers à un passé lointain mal connu peuplé de fables dont la fonction était en partie de véhiculer les mythes essentiels, nous ne pouvions pas ne pas les rencontrer à Delphes. Qu'ils soient combinés à d'autres temporalités ou fabriqués, construits ou projetés dans le présent, les mythes du temps fournissent un cortège de représentations souvent religieuses et festives, toujours collectives. Irrationnels, ils donnent sens à une période, à un temps, dans un système culturel de cohérence totale, ponctué par l'efficacité symbolique.

12

I. Temps mythique des origines

Fécondité et accouchement aux temps mythiques de l'Europe

Vassos KARAGEORGHIS Université de Chypre

Résumé: Chypre s'inscrit dans l'ensemble des civilisations préhistoriques allant des Balkans au Moyen-Orient qui ont exprimé sous forme d'idoles primitives leurs conceptions «religieuses» nées de la prise de conscience des phénomènes de la vie, de la mort et des forces de fécondité. Chypre (région de Paphos) a livré diverses idoles de la période chalcolithique (IVè-illè millénaires avo J.-C.) : dans la lignée des figures masculines ithyphalliques, une grande terre cuite représentant un homme qui éjacule; dans celle des figurines féminines assises se tenant les seins, deux exemplaires, dont l'un, au Louvre, représentant une femme faisant jaillir de ses seins le lait qui tombe dans un bassin sur ses genoux et l'autre, au Musée de Chypre, représentant une femme aux seins tatoués; dans la lignée des femmes qui accouchent, une terre cuite et de nombreuses amulettes de picrolite portées en pendentif. Enfm, un modèle de sanctuaire chalcolithique. L' «idéologie» de la fécondité a continué de s'exprimer à Chypre sous forme de figurines courotrophes jusqu'au 1er millénaire av. J.-C.

L'homme préhistorique, embarrassé et faible devant le phénomène horrible de la mort, s'est appuyé, pour survivre, sur le phénomène de la perpétuation de la vie, en constatant autour de lui la fécondité des champs, la fécondité des animaux et en prenant conscience que sa propre fécondité remplissait sa vie d'attentes optimistes qui l'aidaient à survIvre. 15

Ne s'agit-il pas là d'une disposition qui, avec le temps, s'est liée à des croyances religieuses, à des interprétations philosophiques de la vie et de la mort. Ne s'agit-il pas là de phénomènes qui ont créé les mythologies de tous les siècles en fonction du niveau intellectuel et des besoins particuliers des peuples de chaque époque? À travers quelques exemples choisis dans le passé ancien de Chypre, cette île qui se trouve au carrefour des grandes civilisations de l'Orient et de l'Occident, j'essaierai de souligner l'aspect universel des phénomènes qui ont créé ce que nous appelons religion, phénomènes qui s'observent aussi bien en Europe Centrale que dans l'espace de la mer Egée ou au Moyen-Orient. Bien évidemment, I'homme primitif préhistorique ne disposait pas du développement intellectuel de l'homme déjà civilisé des temps historiques, qui avait saisi l'idée de l'existence de Dieu ou des dieux, idée qui, dans la Grèce antique, a atteint un degré extraordinaire d'imagination et d'idéalisme, mais qui avait en son centre l'homme lui-même, grâce à la création des douze dieux de l'Olympe. Les seuls témoignages que nous possédons sur la « religiosité» de l'homme préhistorique proviennent d'une série d'idoles en pierre ou en terre cuite qui ont été trouvées, sur les sols des maisons ou dans les tombes, dans tout l'espace géographique entre l'Europe Centrale et la Mésopotamie en passant par les Balkans, l'Asie Mineure et Chypre. Jusqu'à présent, plusieurs théories ont été formulées sur l'interprétation des idoles. Certains les ont considérées comme des représentations de dieux, particulièrement celles de la Grande Déesse de la fécondité; d'autres, comme des jouets réservés aux enfants, sans aucune importance particulière, ou même comme un moyen d'expression pour I'homme qui aurait voulu «décrire» ses occupations et actions quotidiennes, comme une sorte de «pré-écriture» 16

(Chourmouziadès). Nous ne nous attarderons pas à étudier chacune de ces théories. Nous avons déjà résumé, récemment, nos idées qui se trouvent entre la théorie de la divinité et celle du simple jouet. Nous pouvons supposer que les idoles des représentations schématiques stéréotypées de la forme féminine nue dont les caractéristiques du sexe sont accentuées ne sont ni des déesses ni des êtres divins. Il s'agit probablement d'amulettes, de puissances protectrices et dissuasives personnifiées sous la forme de l'idole de la mère féconde. Elles étaient peut-être utilisées comme des objets protecteurs de la maison que l'on enterrait quelquefois avec leurs propriétaires ou qui étaient dédiées comme offrandes sacrées. On leur attribuait une force magique capable de protéger la maison du mal et du besoin, ainsi que d'assurer la bienveillance durable de la Grande Déesse. À partir du moment où la conception de la fécondité a été exprimée à travers des représentations anthropomorphes, il n'était pas difficile à l'homme de saisir l'idée de la « divinité ». Le refus d'interpréter les idoles féminines comme des symboles de fécondité n'est pas, évidemment, justifié. Stejovic a souligné les facteurs biologiques, économiques, sociaux et psychologiques qui ont conduit à la production des idoles anthropomorphes, « créations qui constituent», pour lui, « l'expression la plus complète du comportement des hommes de la période Néolithique et Pré-néolithique devant». Pour lui, « Leur fabrication n'a jamais été une occupation secondaire, un jeu... n ne s'agissait pas de poupées d'enfants ou de simples instruments entre les mains d'un mage, mais de figures projetées dans le cadre de la lutte de l 'homme contre son environnement,. un moyen d'adaptation et de protection ». 17

Puis Stejovic procède à l'étude des témoignages archéologiques et constate que vers la fm de cette période le nombre d'idoles trouvées dans des habitations augmente mais qu'elles n'ont pas une forme hiératique stable. «On les invoquait à des moments précis, lors d'événements importants, lorsqu'il s'agissait d'effectuer des tâches particulières (semence, récolte, disette, naissance, maladie, mort...) ». Le nombre de ces «événements particuliers (..) était, sans doute, très important, ce qui explique la production en masse des idoles anthropomorphes» qu'on pouvait, à la suite de l'obtention des résultats voulus, jeter dans des fosses réservées aux détritus ou ailleurs, dans la mesure où on les avait utilisées en fonction des exigences du moment. Selon le point de vue dominant, les différentes époques ont développé, une « idéologie» et une iconographie communes à travers des modes d'expression distincts. À titre d'exemple, à Chypre, pendant l'époque chalcolithique, la conception de la personnification de la fécondité de l'homme était exprimée très intensément. L'homme en état d'extase, qu'il s'agit d'étudier, en constitue un exemple éloquent, et cette idée est renforcée par le caractère phallique de nombreuses idoles en pierre, la découverte de symboles phalliques réels, ainsi que par la combinaison des organes génitaux féminins et masculins en une seule figure. Une idole de 36 cm de Palœpaphos, actuellement au Musée de la Fondation Pieridès à Larnaka, représente un homme en état d'extase au moment de l'éjaculation. L'expression du visage souligne une tension psychique ou corporelle. D. Morris nous incite «à imaginer la figure transportée d'un champ à l'autre pour qu'elle répande sa libation fécondatrice et féconde de façon magique la récolte. Ou même à l'imaginer servant au culte lors d'une cérémonie ayant pour but de favoriser lafécondité humaine ». 18

La deuxième supposition apparaît plus logique, notamment si on prend en compte qu'à Chypre, pendant la période chalcolithique, avaient lieu des célébrations en rapport avec la fécondité et la naissance. Il existait peut-être des célébrations analogues relatives à l'acte initial de la fécondité masculine. Des chercheurs ont comparé cette idole à d'autres qui proviennent des Balkans, « le dieu triste» de Hamangia en Roumanie et des idoles de la période Néolithique trouvées en Thessalie et en Crète. Marija Gimbutas a interprété l'idole de Larissa comme une représentation de la «renaissance de la nature». Elle est ithyphallique et, de ce point de vue, comparable à celle qui est en « état d'éjaculation ». Elle considère le « dieu triste» et sa compagne, qui a été découverte dans la même tombe à Hamangia, comme, respectivement, la représentation du « dieu mourant» et du « visage vieilli de la déesse de la fécondité de la terre ». D'autres, comparables à l'idole de la collection Pieridès, proviennent de Palestine et d' Egypte. Une idole féminine creuse de Gilat dans le Negev du nord est assise sur un tabouret et porte sur la tête un récipient. Le sexe est nettement indiqué, non pas par une ouverture mais par une incision. L'idole pouvait être remplie d'un liquide (lait) dans la mesure où le fond du récipient communique par une ouverture avec la tête. Il est possible qu'on ait utilisé de telles idoles pour faire des libations de lait destinées à invoquer les forces bienfaisantes de la déesse pour la protection et l'augmentation des troupeaux producteurs de lait. Une idole assise masculine creuse de Ballas en Egypte, ithyphallique, a le phallus perforé. Elle est interprétée comme la figure masculine qui correspond à celle, féminine, de Gilat. Du point de vue de leur conception, les exemples de divinités nues masculines et féminines assises des Balkans, de Syrie et de Palestine ne sont pas différents de la figure de la collection Pieridès et, sans aucun doute, expriment une 19

idéologie religieuse commune à toutes ces régions. Dans le cas de l' «idole en état d'éjaculation », l'idée pouvait être celle de la fécondité (fécondation des champs par la pluie), comme Morris l'a déjà supposé. Même si on n'a pas encore trouvé d'idole féminine correspondant à cette figure, un nombre important de figures féminines assises a été découvert dans la région de Paphos, d'où on suppose que provient celle de la collection Pieridès. Cependant, elle pourrait être mise en relation avec une figure féminine assise qui provient de Chypre et se trouve actuellement au Louvre. Elle a 12,1 cm de hauteur. Elle est assise à terre et, de ses deux mains, presse ses seins nus dressés. Sur ses genoux il y a un grand bassin qui, sans doute, recevait le lait qui coulait de ses seins. Selon toute évidence, il s'agit d'une célébration pour assurer la fécondité et la prospérité de la population, ainsi que la fécondité des troupeaux et des champs, dont l'importance était grande dans une société fondée sur une économie agricole. Les figures assises qui soutiennent leurs seins sont issues d'une longue tradition au Proche-Orient, dans les régions de la mer Egée et dans les Balkans depuis la période Néolithique. Une idole comparable, celle d'Alaminos, un site qui se trouve près de la côte sud de Chypre, est actuellement exposée au Musée de Chypre. Des figures féminines aux seins pendants sont très fréquentes dans l'iconographie préhistorique de nombreux pays, déjà depuis la période paléolithique. Les seins, symbole important de la fécondité, apparaissent souvent dans diverses régions des Balkans mais également à Chypre avec des décorations ou des « tatouages». La décoration peinte ou le «tatouage» sur le corps devait se pratiquer en Anatolie pendant la période néolithique; le «tatouage» incisé, ainsi que la décoration peinte apparaissent sur des idoles en marbre des Cyclades. 20

L'accouchement est directement lié à la fécondité, car il est, bien évidemment, un phénomène très important puisqu'il donne la vie et perpétue l'espèce humaine; espéré par toutes les femmes, il n'était pas possible de l'exclure des célébrations relatives à la fécondité. Récemment, dans l'établissement chalcolithique de Kissonerga, au lieu dit MosfIhia, a été trouvé un modèle en terre cuite « représentant un sanctuaire» avec des idoles anthropomorphes en terre cuite et en pierre. A la suite d'une utilisation rituelle particulière, relative à une célébration, il a été déposé dans une fosse sous le sol d'une maison qui date environ de 3000 av. J.-C. L'idole la plus importante, de 20 cm de hauteur environ, représente une femme assise avec les jambes écartées sur un siège bas qui comporte quatre pieds. Elle a des seins nus et porte autour du cou un collier avec une amulette représentant une figure féminine semblable à ellemême. Sur la surface horizontale du siège, entre les jambes écartées, sont peints la tête et les bras d'un nouveau-né, exactement au moment où il sort de l'utérus. La représentation de la femme accouchant est répandue aussi bien au Proche-Orient que dans les Balkans. L'enfant peut être représenté au moment où il sort du corps de la mère, comme en témoignent aussi bien l'idole bien connue de Çatal Hùyùk (environ 6000 av. J.-C.) qu'un autre objet découvert en Roumanie datant de 5000 av. J.-C. Le collier à amulette en forme de femme qui accouche aurait probablement eu des vertus magiques et aurait été porté par les femmes enceintes pendant leur grossesse comme l'expression d'un vœu et d'une attente: l' accouchement. Certaines petites idoles en forme de croix en picrolite, qui ont été trouvées dans des établissements chalcolithiques, auraient certainement servi d'amulettes. L'amulette portée autour du cou, nous la rencontrons sur 21

d'autres idoles en terre cuite ou en picrolite. Dans certains cas nous avons des amulettes qui ont la forme d'organes génitaux des deux sexes. Le modèle en terre cuite qui «représente un sanctuaire », découvert avec des idoles anthropomorphes, peut être comparé à d'autres qui ont été trouvées en Europe Centrale et en Thessalie (Ve millénaire av. J.-C.). A Chypre, des objets comparables sont également connus à la fm du Bronze ancien, dont le plus important est celui qui a été trouvé dans une tombe de la nécropole de Vounous, qui date de mille ans après le modèle de Kissonerga. Il est évident qu'avant la découverte d'un sanctuaire chalcolithique réel nous ne pouvons assurer avec certitude que le modèle de Kissonerga en représente véritablement un. Du matériel rituel peut également être découvert dans un ensemble précis. Le modèle semble présenter un type particulier de construction comportant un foyer et un cloisonnement en rayons du sol, qui devait servir, à certaines époques, de lieu d'adoration collective de la fécondité en rapport avec l'accouchement. Peltenburg souligne que la façade du modèle avait été abîmée avant son enterrement et qu'un nombre important des idoles était cassé. Au même endroit a été aussi trouvé du matériel détruit par le feu. A en juger par la taille et l'aspect des idoles, il suppose que certaines représentaient des adorateurs et d'autres, des figures-objets de culte. En défigurant et en cachant le modèle de sanctuaire et les idoles, les habitants ont essayé de leur ôter leur caractère sacré pendant une célébration publique. Les objets témoignent en faveur de l'hypothèse relative à l'existence de lieux de culte particuliers et de représentations de divinités de l'accouchement pendant le IVe millénaire av. J.-C.. 22

Des célébrations relatives à la fécondité ont été pratiquées pendant les me et IVe millénaires avo J.-C. L'« idéologie» de la fécondité est représentée principalement par des idoles en terre cuite d'une mère qui tient dans ses bras un nourrisson. TI s'agit de la représentation de l'éternelle « courotrophe» qui domine l'iconographie chypriote du 1er millénaire avo J.-C. Ces idoles se trouvent principalement dans des tombes et il est probable qu'elles aient symbolisé, dans une certaine mesure, le renouvellement de la vie après le phénomène de la mort.

Bibliographie:

- GIMBUTAS Marija, The Goddesses and Gods of Old Europe, 2ème édition, Londres, 1982. -The Language of the Goddess, NewYork, 1989. - KALICZ N., Clay Gods. The Neolithic Period and the Copper Age in Hungary, Budapest, 1980.
- KARAGEORGHIS V., The Coroplastic Art of Ancient Cyprus, LChalcolithic-Late Cypriote I, Nicosie, 1991. -The Coroplastic Art

of Ancient Cyprus, ILChalcolithic-Late Cypriote II - CyproGeometric III, Nicosie, 1993.

- PELTENBURG E., "The beginnings of religion in Cyprus", in Early Society in Cyprus, Ed. E. Peltenburg, Edimbourg, 1989, 108126. -A ceremonial area at Kissonerga, Lemba Archaeological Project vol. Il.2, SIMA LXX: 3, Goteborg, 1991.

23

Le mythe du temps cosmogonique

à Delphes

Claude GAIGNEBET Université de Nice-Sophia

Antipolis

Résumé: L'auteur propose une lecture ethno-astronomique de l'aire à battre cosmique. Cette aire foulée par les bœufs du ciel fait découvrir le temps sous la forme d'une spirale concentrique croissant dans un sens, décroissant dans l'autre. «L'ère de l'aire est un temps alternatif et continu ». L'axe, l'omphalos, maintient l'équilibre et donne le sens. Le mythe du temps delphique se lit entre ciel et terre comme image de la technique du dépiqueur au tribulum, et de la pelle du vanneur lorsqu'un vent favorable permet au marin de relever les rames.

« L'histoire », note Joyce aux tous premiersjours de
la deuxième guerre mondiale, «est un cauchemar dont j'essaye de me réveiller ». Interrogé sur l'état du monde: « Ils feraient mieux de lire mon livre ». Il y a dix-neuf siècles, là où nous sommes, Plutarque et son frère prennent le frais en compagnie de philosophes venus du monde entier. Ils s'interrogent sur le grand mythe d'origine de Delphes, le nombril du monde. « D'après une tradition mythologique, ô Terentius Priscus, des aigles ou des cygnes, partis des extrémités de la terre pour en atteindre le centre, se rencontrèrent à Pythô, auprès de ce qu'on appelle l'omphalos. Dans la suite des temps, Epiménide de Phaestos s'informa, dit-on, de l'exactitude de ce récit auprès du dieu et, n'obtenant qu'un oracle obscur et ambigu, il dit: 25

- Sur la terre ou sur la mer, point de nombril central A moins qu'il soit connu des dieux seuls, non des hommes» (De la cessation des oracles, Préambule)
Deux des sages présents, semblables aux oiseaux prophétiques, viennent aussi des bouts de la terre. Le premier a exploré la Grande-Bretagne, là où le soleil ne se couche pas au solstice d'été. Le second a parcouru la Perse. « Il était allé récemment au sanctuaire d'Ammon en Libye et, visiblement il n y avait pas trouvé grand chose de bien remarquable, mais il rapportait au sujet de la lampe au feu perpétuel un propos digne d'intérêt, qu'il tenait des prêtres. Ceux-ci assuraient que la consommation d'huile diminuait constamment d'un an à l'autre, et ils en concluaient que les années sont inégales, chacune ayant une durée plus courte que la précédente, puisqu'il est naturel que la dépense d'huile soit moindre en un temps moindre ». Le temps du monde, à la manière de l'huile d'une lampe, s'épuise. La dispute qui suit, comme souvent dans les dialogues philosophiques, cède la parole à un «physicien» imbécile (souvenons-nous de l'Erysimaque du Banquet, celui qui explique l'éternuement). L'huile serait plus raffinée de nos jours, soutient avec sérieux ce cuistre... Le mythe - car le mythe est Vérité - le mythe de l'épuisement de l'huile du temple d'Ammon est autrement raffiné. Pourquoi Temps s'épuise-t-il? Au fait quelle assurance avons-nous qu'il ne s'épuise point? Car si les années s'écourtent, tous les phénomènes ne sont-ils pas entraînés par ce mouvement de la substance temps, et rien, si ce n'est l'infime signe de l'huile, ne permet de s'en apercevoir? Si le temps va ainsi se pelotonnant, ne faut-il pas imaginer, comme le suppose Ammonios, un des sages 26

présents, que toutes s'amoncellent au pôle?

les

étoiles,

progressivement,

« Car il faudra que la route parcourue par cet astre (le soleiV d'un solstice à l'autre se rétrécisse et que la portion de l'horizon correspondant à cette route cesse d'être aussi grande que le disent les mathématiciens et devienne plus petite, par un rapprochement progressif de l'extrémité méridionale vers l'extrémité septentrionale. Il faudra aussi un été plus court et une température plus froide, si le soleil tourne dans des limites plus étroites et atteint aux points des solstices des parallèles moins élevés. Il faudra enfin que les aiguilles des cadrans solaires de Syène cessent de ne projeter aucune ombre au solstice d'été, que plusieurs des étoiles fixes disparaissent sous I 'horizon et que certaines se touchent et se confondent, l'intervalle entre elles venant à faire défaut. Ils rétorqueront peut-être que les autres astres ne seraient pas affectés par les mouvements déréglés du soleil, mais ils ne sauront dire pourquoi celui-ci, entre tant de corps célestes, serait le seul à accélérer sa marche, et c'est bien la plupart des phénomènes qu'ils bouleverseront, surtout ceux qui concernent la lune, en sorte qu'il ne serait nullement besoin des mesures de I 'huile pour faire apparaître l'anomalie en question. Les éclipses y suffiraient bien, celles du soleil, qui se trouverait plus souvent en conjonction avec la lune, et celles de la lune, plus souvent offusquée par l'ombre de la terre. Les autres phénomènes seraient aussi clairs, et il n'est pas besoin d'en dire plus pour montrer que ces propos ne sont que hâbleries ». Retenons une image. Tous les astres «rotent» autour de l'Hélice. Levons les yeux au ciel, la nuit, ici ou ailleurs. Autour du pôle s'étend l'immense aire à battre où les sept bœufs du Septentrion tournent, produisant quelle balle, 27

quelle paille! Un peu partout en Europe le voleur de paille est venu qui laisse la trace de son larcin: la Voie lactée, « le chemin du voleur de paille »,... Galaxie. Elle se reflète au golfe de Galaxidi. Lorsque l'on « tribule » ainsi, on utilise des chevaux ou des bœufs. Une corde relie le mors de l'animal «à la corde» au piquet central, de sorte qu'en tournant ils ne décrivent pas un cercle mais une spirale concentrique. Quand les coursiers ou les étoiles du ciel sont resserrés en un même point, on pourrait croire que le temps, comme celui du Politique de Platon, bloqué, s'arrête et s'inverse. Nenni. Le paysan malin explique qu'on saisit le piquet de fer ou de bois, la bobine, et qu'on le retourne tout simplement... Poursuivant le même mouvement, peu à peu, les bêtes s'éloignent de l'axe. Elles tracent la double spirale du temps qui bat dans l'aire du ciel. Spirale unique, mais croissant dans un sens, et décroissant dans l'autre. Comment ne pas reconnaître la double spirale des cornes d'Ammon, cette divinité qui prête ses cornes à l'Alexandre bi-cornu (dulkarnaïn du Coran ?) L'ère de l'aire est temps alternatif et continu, il emprunte ses formes aux cornes et c'est lui qui fait rêver à Delphes, si l'on en croit Pline qui conseille de placer une ammonite dorée sous son oreiller pour favoriser les songes d'or. Pourquoi sur l'aire? S'y noue le destin d'Ulysse, par où nous revenons à Joyce. Le noble Ulysse consulte l'ombre de Tirésias, le devin qui sut nouer deux serpents au caducée. L'oracle oblique qu'il en obtient a exercé la sagacité des commentateurs comme des continuateurs. « ...Mais lorsqu'en ton manoir, tu les aurais tués par la ruse ou la force, il faudrait repartir avec ta bonne rame à l'épaule et marcher, tant et tant qu'à la fin tu rencontres des gens qui ignorent la mer et, ne mêlant jamais de sel aux mets 28

qu'ils mangent, ignorent les vaisseaux aux joues de vermillon et les rames polies, ces ailes des navires... Veux-tu que je te donne une marque assurée, sans méprise possible? Le jour qu'en te croisant, un autre voyageur demanderait pourquoi, sur ta brillante épaule, est cette pelle à grains, c'est là qu'il te faudrait planter ta bonne rame et faire à Poséidon le parfait sacrifice d'un bélier, d'un taureau et d'un verrat de taille à couvrir une truie,. tu reviendrais ensuite offrir en ton logis la complète série des saintes hécatombes à tous les Immortels, maîtres des champs du ciel,. puis la mer t'enverrait la plus douce des morts,. tu ne succomberais qu'à 1'heureuse vieillesse, ayant autour de toi des peuples fortunés... En vérité, j'ai dit ». (Odyssée, ch. XI). Rame inversée, voilà le centre du monde qui, seul, bascule et entraîne le temps du cosmos en son mouvement. Voici l'histoire de Delphes, le mythe du temps delphique. Avant qu'il y ait Temps, avant qu'il y ait Apollon et son pôle, avant le Python, il y avait... des aires à battre. Tout simplement, là où souffle le vent, sur le col d'où l'on aperçoit pour la dernière fois la mer, là où la dévotion moderne pose un oratoire à Saint Elie-Ulysse, là où le soleil dès le matin vient éclairer la montagne jusqu'au soir tombé, au quartier de nos jours encore appelé « des aires» (aiona). À la chaleur du jour sans ombre, volent la balle et la paille. Pendant des millénaires les moissonneurs y ont tourné. Puis sont venus les beaux bâtisseurs d'amphithéâtres et le paysan surpris a vu ces auriges hiératiques tourner sur leurs chars. Car l'amphithéâtre s'aperçoit en contrebas des aires à battre de Delphes. «Plus de poussière que de gtain », a dit le moissonneur sans s'arrêter. Cela a duré quelques siècles et un
jour. Les philosophes ont médité sur le temps

-

Platon,

Plutarque, Virgile en sa We Eglogue - mais aucun n'a compris le secret de la bobine renversée de l'aire à battre. Les 29

temples se sont écroulés. Les « tribuleurs» ont continué à tourner sur leurs traîneaux dans l'aire à battre. Ils ne l'ont pas fait pour le seul grain qui meurt mais, imitant en bas ce qui est en haut, pour battre dans l'aire céleste, voler un peu de l'immortalité de cette balle qui brûle et ne brûle pas aux feux nourrissants de la Voie lactée. Remarques: L'omphalos de Delphes est situé sur un élargissement de la voie sacrée, devant le temple d'Apollon, sur l'aire (haloa). Au centre des aires est une borne de pierre creusée d'un trou dans lequel s'insère le piquet ou l'axe de fer de la bobine dont nous avons expliqué le fonctionnement. La série des pelotes ainsi obtenues ne rappelle-t-elle pas le filet de laine figuré sur le nombril de Delphes? Le rapprochement, proposé par Plutarque lui-même, oblige à reconnaître dans l'Aigle une des constellations qui marquent la Voie lactée, le chemin du voleur de balle, un des points où l'écliptique coupe la galaxie. Si la Voie lactée a pu être sous d'autres cieux la corde ou le serpent qui baratte la mer de lait, c'est sur d'autres bases pourtant que nous proposons de fonder notre ethno-astronomie. L'aire voyait tous les huit ans se dérouler un drame sacré qui déjà intriguait Plutarque. « Sur un emplacement déterminé du sanctuaire, sur une aire aplanie, on construisait un bâtiment de bois, non pas en forme de caverne, mais ressemblant plutôt à une habitation riche et princière. Par un chemin nommé dolonia, la procession des fidèles conduisait, en silence, un jeune garçon, ayant encore ses parents vivants, tenant des torches enflammées. Arrivés devant la maison, les assistants y mettaient le feu, renversaient une table, puis se sauvaient précipitamment, sans se retourner, par les portes de 30

l'enceinte sacrée» (Daremberg et Saglio, Dictionnaire... s.v. Septerion et Stepterion résumant Plutarque, op. cit.). Le nom même, septerion ou stepterion est incertain. Faut-il y reconnaître une allusion aux guirlandes et couronnes, comme Roscher (racine steph), ou plutôt, comme Miss Harrisson, à stephe et stephein qui selon la glose d'Hesychius ont le sens de purification. En fait, c'est à une racine streph, qui comporte les idées de «corde» et de « cordon» (strophos) de «cabestan» ou de «pivot» (strophe ion), de gond, de montant de porte (strophè), que nous pensons. Une fête du gond - pensons à la déesse latine
Carda

-

se centre tout naturellement

au quadruple

pôle de

l'Univers, du globe, de l'aire, de l' omphalos: là où se resserre le serpent-corde du Tout. Mais les termes que nous venons d'employer ne sont-ils pas précisément ceux qui ouvrent toute description de la sphère céleste, tout traité d'astronomie, sur le modèle d' Aratos ? Comme le paraphrase Germanicus: « Axis at inmotus semper vestigia seruat libratasque tenet terras et cardine firmo orbem agit». (L'axe immobile garde une position constante, il maintient la terre en équilibre et sert de pivot solide à la rotation du globe céleste). L'axe est surveillé à droite et à gauche par les ourses; « entre elles, un fleuve impétueux, l'énorme serpent (draco) tord ses replis sinueux, dépasse celles-ci de part et d'autre. Monstre prodigieux, sa queue domine Héliké (la Grande Ourse) et son repli (nodus) revient vers Cynosure (la Petite Ourse)). Un simple coup d'oeil au centre de l'hémisphère boréal suffit à retrouver l'aire de Delphes, un dragon tortueux se love au pôle et il est comme noué par le double mouvement des attelages des Septentrions.

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