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Jardins d'hier et d'aujourd'hui

De
286 pages
La création et l'organisation des jardins ont étonnamment varié au gré des cultures, du temps et de l'espace. Malgré une diversité apparente de représentation et de conception, ils semblent prolonger l'image d'un "Eden" primitif, un lieu idéal, séparé du monde sauvage. Ces contributions nous entraînent dans les jardins de l'Antiquité et des époques moderne et contemporaine.
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JARDINSD’HIERETD’AUJOURD’HUI
DEKARNAKÀL’ÉDENJARDINSD’HIERETD’AUJOURD’HUI
DEKARNAKÀL’ÉDEN
ActesdesCinquièmesJournéesuniversitairesdeHérisson(Allier)
organiséesparlaVilledeHérissonetlesCahiersKubaba
(UniversitédeParisI–Panthéon-Sorbonne)
les20-21juin2008
ComitédesFêtesdeHérisson—AssociationJacquesetHélèneGaulme—CommunautédeCommunes
duPaysdeTronçais—AssociationdesauvegardeduChâteaudeHérisson
Organisateursducolloque
Michel MAZOYER(ParisIPanthéon-Sorbonne)etJean-Pierre MAURIN(Association
deSauvegardeduChâteaudeHérisson)
Éditionducolloque
SydneyH. AUFRERE (CNRS,UMR6125,Univ.deProvence)–Michel MAZOYER
AssociationKUBABA,UniversitédeParisI
Panthéon–Sorbonne
12,placeduPanthéon75231ParisCEDEX05
L’Harmattan2012Reproductions delacouverture:
LogoKUBABA:ladéesseKUBABA(VladimirTchernychev)
LogoCPAF(MorganeAufrère,graphiste)
Affiche des5esJournéesuniversitairesdeHérisson(David-OlivierLartigaud)
Directeur depublication:MichelMazoyer
Directeurscientifique:JorgePérezRoy
Comitéderédaction
Trésorière:ChristineGaulme
Colloques:JesúsMartínezDorronsoro
Relationspubliques:AnnieTchernychev
DirectriceduComitédelecture:AnnickTouchard
Comitéscientifique(SérieAntiquité)
Sydney H.Aufrère, NathalieBosson,PierreBordreuil,DominiqueBriquel, SylvainBrocquet,
ValérieFaranton,GérardCapdeville, JacquesFreu,CharlesGuittard,Jean-Pierre Levet,
MichelMazoyer,AlainMeurant,EricPirart,DennisPardee,Jean-MichelRenaud,Nicolas
Richer,BernardSergent,ClaudeSterckx,PatrickVoisin,PaulWathelet
Ingénieurinformatique
PatrickHabersack (macpaddy@free.fr)
Avec lacollaborationartistiquedeJean-Michel Lartigaud
et deVladimirTchernychev.
Cevolumeaétéimprimépar
© AssociationKUBABA,Paris
©L’Harmattan,Paris,2010
5-7,ruedel’ÉcolePolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-96101-2
EAN:9782296961012BibliothèqueKubaba(sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/
CAHIERS KUBABA
Barbares et civilisés dans l’Antiquité.
Monstres et Monstruosités.
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine.
COLLECTION KUBABA
1.SérieAntiquité
Dominique BRIQUEL, LeForum brûle.
Jacques FREU,Histoire politique d’Ugarit.
——, Histoire du Mitanni.
——, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon.
Éric PIRART,L’Aphrodite iranienne.
——, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
——, L’Aphrodite iranienne.
——,Guerriers d’Iran.
——,GeorgesDumézil face aux héros iraniens.
Michel MAZOYER, Télipinu,le dieu du marécage.
Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque.
Claude STERKX, Les mutilations des ennemis chez lesCeltes préchrétiens.
Les Hittites et leur histoire en quatre volumes :
Vol. 1: Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle KLOCK-
FONTANILLE,Des origines à la _n de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2:Jacques FREUet Michel MAZOYER,Les débuts du NouvelEmpire Hittite.
Vol. 3: FREUet Michel MAZOYER,L’apogée du NouvelEmpire Hittite.
Vol. 4: Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire
Hittite.
Sydney H. AUFRÈRE, Thot Hermès l’Égyptien.Del’infiniment grand à l’infiniment petit.
Michel MAZOYER(éd.), Homère et l’Anatolie.
Michel MAZOYER et Olivier CASABONNE (éd.), Mélanges en l’honneur du Professeur René
Lebrun :
Vol. 1:Antiquus Oriens.
Vol. 2: StudiaAnatolica et Varia.
2.SérieMondemoderne,Mondecontemporain
Annie TCHERNYCHEV,L’enseignement de l’Histoire en Russie.Eysteinn ÁSGRIMSSON,Le Lys, Poème marial islandais. Présentation et traduction de Patrick
Guelpa.
3.SérieGrammaireetlinguistique
Stéphane DOROTHEE,À l’origine du signe : le latinsignum.
Adverbes et évolution linguistique en latin.
4.SérieActes
Michel MAZOYER,Jorge PEREZ,Florence MALBRANT-LABAT,René LEBRUN(éd.),
L’arbre, symbole et réalité.Actes des premières Journées universitaires de Hérisson,
Hérisson,juin2002.
L’Homme et la nature. Histoire d’une colonisation.Actesducolloqueinternationalde
Paris,décembre2004.
L’oiseau entre ciel et terre.Actes desDeuxièmes journées universitaires de Hérisson,
2004?Actes desJournéesuniversitairesdeHérisson,18et19juin2004.
La fête, de la transgression à l’intégration.Actes du colloque sur la fête, la rencontre
du sacré et du profane. Deuxième colloque international de Paris, organisé par les
Cahiers Kubaba (Université de Paris I) et l’Institut catholique de Paris, décembre
2000(2volumes).
D’âge en âge. Actes des Troisièmes journées universitaires de Hérisson, 23-24 juin
2004.
Claire KAPPLERetSuzanne THIOLIER-MEJEAN(éd.),
Alchimies, Occident-Orient. Actes du Colloque tenu en Sorbonne les 13, 14 et 15
décembre2001,publiésavecleconcoursdel’UMR8092(CNRS-Paris-Sorbonne).
Sydney H. AUFREREet Michel MAZOYER(éd.),
Clémence et châtiment. Actes du colloque organisé par les Cahiers Kubaba
(Université de Paris I) et l’Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris, 7-8
décembre2006.
SérieÉclectique
Élie LOBERMANN,Sueurs ocres.
Patrick VOISIN,Il faut reconstruireCarthage.PRÉFACE
Faisant suite à la manifestation intitulée Jardin d’hier et d’aujourd’hui, qui
s’est tenue à Hérisson du 17 au 19 juin 2010, les Actes que nous avons le
plaisir de lire sont dus au travail d’édition de Sydney Hervé Aufrère et de
Michel Mazoyer, ainsi qu’au travail iconographique de Jean-Michel
Lartigaud ; qu’ils en soient vivement remerciés.
Microcosme d’une nature dominée, fenêtre ouverte sur des mentalités et
des représentations, le jardin a été l’expression d’une harmonie toujours
recherchée, quoique rarement atteinte, entre l’homme et l’univers. Com-
parant des formes de jardins dans les cultures, le temps et l’espace, des
chercheurs de différentes régions de France et d’Europe évoquent, dans leur
dimensions religieuse, paysagère, utilitaire et psychologique, tant ceux de
l’Antiquité, du Moyen Âge que des Mondes moderne et contemporain,
jusqu’à ceux du Bourbonnais et des régions voisines.
Cette manifestation, organisée par l’Association « KUBABA » de Paris 1-
Panthéon Sorbonne et l’Association « Sauvegarde du Château de Hérisson »,
a été rendue possible par la participation de la Ville de Hérisson, ses
associations et ses habitants, lesquels ont accueilli chaleureusement les
meparticipants. Nous remercions aussi M Christine Mazoyer pour avoir veillé
à l’organisation de cette rencontre.
Une exposition de peinture consacrée aux Peintres de l’Aumance (de 1880
à 1950) a été organisée à la Maison Mousse. Elle a présenté la collection de
la Mairie associée aux collections particulières. Son objectif était de mettre
en valeur le patrimoine culturel de Hérisson et d’en dégager la spécificité. Le
Petit théâtre d’à côté s’est joint à cette manifestation en donnant une repré-
sentation.
Hérisson est flattée d’accueillir, tous les deux ans, ce colloque, heureuse
d’offrir l’histoire de son passé, son charme et sa douceur de vivre.
Bernard FAUREAU
Maire de HérissonSOMMAIRE
SydneyH. AUFRÈRE, Introduction:unbrefregardsurles 11-17
Michel MAZOYER jardinsoudujardindesdieuxau
jardinthérapeutique
SydneyH. AUFRÈRE Leprétendu“Jardinbotanique”de 1-30
ThoutmôsisIIIàKarnak:un
témoignagedevantAmon-Rê
Raphaël NICOLLE Lejardind’Édenàlafaçonhittite 31-38
Michel MAZOYER Lejardinintérieur:saplaceetson 39-43
rôledansl’architecturehittite.Un
refletdel’Éden ?
Paul MIRAULT LesarbresenÉden 45-52
Roberto BERTOLINO Réflexionssurlejardindansla 53-67
Mésopotamieancienne
Valérie FARANTON Jardinsetprairiesdansleroman 69-77
d’AchilleTatius
Michèle FRUYT Lejardinutilitaireenlatin:étude 79-113
lexicale
Mauro LASAGNA Lesjardinsdanslalittératurelatine 115-132
Jennifer KERNER Jardinsd’agrémentetjardins 133-147
funérairesenGauleRomaine
Patrick ETTIGHOFFER L’îled’AbaloouAvallonetle 149-154
JardindesHespéridesnefont-ils
qu’un?
Claude MOUSSY Ladescription dujardind’Éden 155-164
dansleDeLaudibusDei de
DracontiusMarie-Anne ÉVRARD Unepoésieamoureusedesjardins, 165-180
desTroubadoursàRonsard
Pascale BOURGAIN L’arbreetlafleurdanslestextes 181-194
ereligieuxetpoétiquesau XII siècle
Pierre LEVRON Lamélancolieensesjardins,dela 195-233
criseàlaguérison.Enquêtedans
quelquestexteslittérairesdes
douzièmeettreizièmesiècles
Patrick GUELPA Lejardindanslamythologie 235-246
scandinave:lescauses
d’uneabsencetroublante
Christian BANAKAS Regardsurlesjardinsanglais247-254
Janine CHRISTIANY Lespromenadespubliques 255-266
eparisiennesau XIX siècle.
Unautremodèledesociété—L’eau
danstoussesétats—miseenplace
desjardinsetpromenadesdeParis
Hubert BEAUFRÈRE LesjardinsdeThélème. 267-277
Utilisationdujardindanslapriseen
chargeinstitutionnelledelamaladie
d’Alzheimer
René VARENNES Conclusionsurlejardin 279-285
10Jardins d’hier et d’aujourd’hui.DeKarnakàl’Éden.
ÉditéparSydneyHervéAufrèreetMichelMazoyer.
Cahiers Kubaba,Paris,2012,p.11-17.
————————————————————————————
INTRODUCTION:UNBREFREGARDSURLESJARDINSOUDU
JARDINDESDIEUXAUJARDINTHÉRAPEUTIQUE
À l’heure d’un intérêt partagé pour les jardins et leur histoire, notamment
1pour les jardins d’Orient , Jardins d’hier, jardins d’aujourd’hui : de Karnak
à l’Éden en explore quelques facettes. On ouvre ici une perspective afin de
comprendre, au moyen de quelques jalons, comment cette projection d’une
nature ordonnée se constitue et évolue culturellement à travers le temps et
dansl’espritdeshommesquilesontimaginés,depuislesjardinségyptienset
leurs transpositions dans l’iconographie des temples jusque dans les Jardins
deThélèmecréésdansunbutthérapeutique.
En Égypte et en Orient tout d’abord, jusque dans la littérature biblique…
car c’est là que les premières traces de jardins conçus comme un univers
privilégié, comme lieux de rencontre avec les dieux, se perçoivent. Si les
temples égyptiens sont des répliques d’un univers ordonné et hiérarchisé où
le végétal prend une place de première importance, la culture égyptienne a
favorisé l’éclosion de jardins conçus par leurs propriétaires comme des
microcosmes, voire de véritables arboretums du plus simple au plus
complexe comme celui d’Ineni, lorsque commence la grande aventure du
Nouvel Empire. Les abords du temple égyptien s’ouvrent sur un
foisonnement végétal de part et d’autre d’une allée, qui se poursuit par un
jardin minéralisé sous forme de l’architecture. Sydney H. Aufrère (p. 9-31)
prend le parti de se pencher sur un aspect du jardin, en abordant celui que
l’onappellepeut-êtreàtortle«Jardinbotanique»deKarnak,lequeldésigne
une salle de l’Akhmenou du temple de Karnak. Cette salle contient une
«collection» de représentations botaniques ou animales des plus étranges
qui ont beaucoup surpris les égyptologues qui ont eu à en traiter. D’un point
de vue factuel et sur la base des textes qui y sont gravés, elles concrétisent
1 Rika GYSELEN(éd.), Jardins d’Orient(ResOrientalesIII),Paris,1991.S.H.AUFRÈREETMICHELMAZOYER
les découvertes faites lors de campagnes en Syrie et en Nubie sous le règne
de Thoutmôsis III. Il s’agit d’une salle où sont disposées, sans que l’on y
soupçonne un esprit de collection particulier. Les curiosités végétales sont
comme posées sous les yeux d’Amon-Rê afin de suggérer, suite à la
fascination qui a découlé des découvertes de territoires inconnues lors des
conquêtes de ce souverain, le pouvoir de création de ce dieu universel au-
delà des frontières naturelles de l’Égypte, laquelle apparaît comme un jardin
clos par les montagnes et les déserts qui l’environnent. On évoque à travers
les âges d’autres jardins orientaux ou leurs représentations, à commencer par
l’Éden, ce jardin primitif, microcosme où débute l’«Histoire» de l’Huma-
nité et qui procède d’un modèle commun à toutes les cultures du Proche-
Orient. Raphaël Nicolle (p. 33-38) montre, d’après les textes, que l’évo-
cation dujardin dudieudel’Oragequis’étendsurlaMontagne,présente des
pointscommunsavecl’ÉdendelaBible.Del’Édenhittite,toutmalestexclu
et les espèces animales vivent dans une paix éternelle sous le regard du
souverain des dieux. Michel Mazoyer (p. 39-43) traite, quant à lui, d’un
point de vue archéologique. D’après le rituel de fondation CTH 414 (III 37-
IV28), il met en évidence l’existence de jardins intérieurs dans les temples et
les palais hittites. Ces jardins arborés, qui renvoient eux aussi à celui du dieu
de l’Orage situé au sommet de la Montagne sacrée, abritaient probablement
un chêne vert, garantie de renaissance et de renouveau, et différentes espèces
végétales. C’est grâce aux rites pratiqués dans ce jardin où se situe le foyer
sacrificiel garantissant des relations éternelles entre les dieux et les hommes
quesontmaintenueslacohésionetlastabilitédeladynastiehittite.Abordant
le thème biblique en resituant la problématique de l’Éden entre maschâl et
mythe, Paul Mirault (p. 45-52) le recontextualise à l’aide de la vision du
jardin en Mésopotamie. «Un maschâl, rappelle-t-il, n’est pas un mythe pour
la raison qu’il ne prétend absolument pas nous raconter une histoire du
passé, mais nous faire comprendre une réalité par une image, de manière
allégorique; le mâschâl est un récit concret portant une signification.» Le
texte biblique véhicule un thème très archaïque où l’auteur met en exergue
l’arbre de vie, également connu par des hypotextes mésopotamiens, et
l’arbredelaconnaissancedubienetdumal.
Roberto Bertolino (p. 53-67) guide le lecteur dans le domaine des jardins
mésopotamiens en évoquant la tradition des jardins suspendus de Babylone
construits, d’après la légende accréditée par Flavius Josèphe, sur l’ordre de
Nabuchodonosor II pour son épouse Sémiramis afin de lui rappeler les
montagnes de Médie. La légende le fait apparaître comme un conservatoire
12INTRODUCTION
de plantes et d’arbres, ce qui peut se comprendre d’un pays qui dispose d’un
nombre d’essences limitées, où l’arbre acclimaté apparaît comme une
richesse en soi. Ainsi le jardin, dans une contrée composée d’espaces
désertiques et de marécages, devient-il un espace privilégié depuis l’époque
e erde l’antique Sumer au III millénaire jusqu’au I millénaire où l’art des
jardins —lesquels prolifèrent — et l’acclimatation des arbres non indigènes
atteignentleurapogée,s’imposantaucoursdutempscommeunlieudeloisir
etdedétente,cequiexpliquelesouvenirdesJardinssuspendusdeBabylone.
Plusieurs auteurs se sont efforcés de montrer la symbolique du jardin dans
les monde hellénistique et romain. Valérie Faranton (p. 69-77) propose une
visite du jardin à l’époque hellénistique, notamment à travers ceux du roman
ed’Achille Tatius (II siècle apr. J.-C.), Les aventures de Leucippé et Clito-
phon. Une série de topoï culturels liés à la thématique du jardin naît dans la
littérature grecque dès les poèmes homériques, tradition perpétuée par les
poètes alexandrins et la littérature romaine, qui met en exergue une «nature
àlafoissacréeethumaine,puisantunepartiedesessourcesdansl’épopée».
Le roman de Tatius, comme d’autres romans hellénistiques, évoque à plu-
sieurs reprises l’image des jardins, imaginaires ou réels et même dans
l’ekphrasis d’un tableau décrit par l’auteur. Ils jouent un rôle précis dans
l’intrigue de tels romans car, considérés comme des morceaux de bravoure,
leur évocation selon un mode convenu constitue un invariant de la littérature
antique.
Les deux communications suivantes sont ici conçues comme un diptyque.
er erSe cantonnant à la littérature latine, entre le I siècle avant et le I siècle apr.
J.-C., exploitant tous les genres littéraires, Mauro Lasagna (p.79-96)) sou-
ligne qu’à Rome, le jardin, comme dans d’autres civilisations, est une
«synthèse de nature et de culture». La contribution, qui se veut une auto-
psie, adopte la forme d’un diptyque. D’une part, l’auteur explore le thème
des présences, fonctions et signifiés du jardin où il est successivement
question de l’œuvre de Virgile complétée, sur le chapitre des jardins, par
celle de Columelle. La question du lien entre le jardin et la philosophie est
traitée ainsi que le réalisme du jardin traité dans la littérature. D’autre part, il
aborde le thème du jardin créé par la langue littéraire, qui procède d’une
véritable mise en scène par les «procédés de l’imitatio, de l’aemulatio et de
l’allusion». Mais c’est aussi le jardin de l’intériorité car ce sont les jardins
qui procurent l’inspiration poétique. C’est par le jardin que le poète effectue
sa«recherchedelabéatitudephilosophique»,quin’estautrequelebonheur
d’Épicure.
13S.H.AUFRÈREETMICHELMAZOYER
Dans la poursuite de l’investigation de Maura Lasagna, l’importance du
jardin à l’époque romaine est soulignée par Michèle Fruyt (p. 97-132) qui
soumet le jardin utilitaire des Latins à une étude lexicale. Après un examen
du terme générique hortus, il est étudié dans différents contextes comme lieu
clos et privé ou lieu de subsistance. Ainsi, la localisation et le contenu de
l’hortus sont systématiquement passés en revue, non seulement les produits
consommables par l’homme mais les simples dont il se soigne, voire les
plantes magiques. «… la communauté linguistique latine, assure-t-elle, le
jardin était conceptualisée le prototype de l’entité bénéfique indis-
pensable à la vie humaine dans les aspects concrets de sa subsistance
journalière.»
Dans sa communication, Jennifer Kerner (p.133-147) explore les jardins
d’agrément et les jardins funéraires en Gaule romaine, car le goût du jardin,
qui découle d’un besoin de sa présence qui investit tant l’espace public que
les cours minuscules des insulae. L’auteur décline toutes les espèces de
jardins depuis ceux des jusqu’aux hortuli de banlieues. Mais elle
apporte beaucoup concernant les jardins funéraires, les cepotaphia dont elle
précise à la fois la fonction économique et la valeur symbolique, notamment
eà travers un document inestimable: le «testament du Lingon» (II siècle)
econnu par une copie du X siècle. Au final, l’auteur constate que les jardins
sont bien, comme le répétait Pierre Grimal, «une réserve de Nature et une
réserve de Culture», et qu’ils sont, quel que soit leur statut, —jardins
d’agrément ou jardins funéraires, — empruntant aux traditions orientale et
hellénistique, un reflet de la société romaine: hétéroclite, métissée et
créative.
Constituant un pont entre l’Antiquité et le Moyen Âge, voici la question
posée par Patrick Ettighoffer (p. 149-154): l’île d’Abalo ou Avallon et le
Jardin des Hespérides ne font-ils qu’un? C’est aux extraits de Pythéas qu’il
faut revenir pour découvrir que ce dernier, lorsqu’il revient de l’île de Thulé,
accoste à une île où l’on récolte l’ambre et que Pline nomme Abalus ou
Basilcia, laquelle ne serait autre qu’Helgoland, dont l’activité serait, en se
plaçant sur le terrain mythique, à l’origine de la légende du Jardin des
Hespérides où se rejoignent la pomme et l’ambre. Cette légende, d’après
l’hypothèse de travail de Patrick Ettighoffer, aurait été recueillie à l’époque
mycénienne ou géométrique auprès des populations de la mer du Nord à
proposd’unsitereligieuxprotégeantuntrésorcontenantdel’ambre.
14INTRODUCTION
La littérature médiévale est quant à elle une source inépuisable concernant
les jardins. Revenant sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal du
jardin d’Éden qui fait l’objet des premières contributions de ce volume,
Claude Moussy (p.155-164) évoque comment l’Éden est perçu dans le De
eLaudibus DeideDracontius, poète dela findu V siècle. Sila Genèse fournit
de multiples thèmes d’inspiration aux poètes chrétiens, le jardin d’Éden
représente un thème des plus prévilégiés. Mais Dracontius, dont le
vocabulaire réduit à hortus et locus (une étude lexicographique est fournie)
se démarque clairement de Eden ou Paradisus, en offre une description
originale. L’auteur présente le jardin d’Éden chez Dracontius, qui en
imagine sa naissance le troisième jour de la Création et étudie tout
particulièrement le vocabulaire employé par Dracontius pour le décrire ainsi
quesessources.
Effectuant une exploration de la poésie amoureuse des jardins, des
troubadours à Ronsard, Marie-Anne Evrard (p. 165-180) souligne de son
côté que «l’histoire du jardin semble avoir depuis toujours entretenu un
échange fructueux avec la littérature et plus particulièrement la poésie, au
point qu’on ne sait jamais véritablement qui inspire ou a inspiré l’autre». Le
trouvère ou trouveur est celui qui met le jardin en poèmes. Pour le trouvère,
le jardin est le lieu de la reverdie printanière car celle-ci évoque, par
analogie, la beauté de la dame, voire le corps même de la dame aimée, —un
jardin clos aux mille fleurs. Le jardin devient donc le lieu du poème
amoureux, celui de la jeunesse éternelle, de la sensualité et de l’érotisme en
sortedefaireéchecàSaturne,évocationdutempsquipasse.
eL’arbre et la fleur dans les textes religieux et poétique au XII siècle
offrent à Pascale Bourgain (p.181-194) l’occasion d’une réflexion sur le
symbolisme médiéval qui fait assaut de métaphores. On assiste à la méta-
morphose du jardin (hortus conclusus) considéré comme «le lieu de
el’intériorité personnelle: le jardin de l’âme» du XI siècle en jardin où se
econcentre la puissance dynamique de la nature du XII siècle, le viridarium,
différence alimentée par les noms du jardin liés à des étymologies fausses ou
vraies. Compte tenu de cette évolution, arbres et fleurs, dans le domaine de
la poésie, sont celles de la botanique biblique, notamment dans le Cantique
des Cantiques qui renvoie à des noms de plantes bien connues des hommes
duMoyenÂge.PascaleBourgainabordeainsilesarbresaumoyendel’arbre
du jardin d’Éden, l’arbre de la Croix, l’arbre de Jessé ainsi que les
différentes métaphores employant l’arbre comme support: arbor a fructibus
cognoscitur. La fleur, elle, n’a rien à envier à l’arbre. «Sa fragilité, écrit
15S.H.AUFRÈREETMICHELMAZOYER
Pascale Bourgain, l’attache à l’instant, au précaire, au périssable»: le lys de
la virginité, la rose de la sagesse divine ou simplement la fleur de la force
vitaleetlesymboledel’accomplissement.
Les liens existant entre le jardin et la mélancolie dans les textes littéraires
e edes XII et XIII siècles sont examinés par Pierre Levron (p. 195-233), qui
écrit: «Le jardin est l’un des terrains où se joue la tension entre l’effort
civilisateur de l’humanité et une mélancolie ambivalente, parce qu’elle incite
à l’introspection tout en favorisant des régressions anthropologiques
menaçantes.» la question posée est: est-ce qu’il existe des jardins
mélancoliques qui se distingueraient du jardin «courtois»? La réponse est
possible en distinguant des jardins «objectifs» et des jardins «subjectifs».
Pour poser la problématique, trois formes du jardin sont abordées: celle du
jardin «littéraire», celle du jardin mélancolique, théâtre de crises
atrabilairesetcelledujardin«clinique»oùl’onsoignelamélancolie.
Il est difficile de résumer ce texte riche sinon en empruntant ici aux mots
mêmes de l’auteur… Perceptible au premier abord comme un moyen de
mettre en évidence une crise mélancolique ou comme un moyen de la
soigner, la nature ordonnée — qu’elle soit faite jardin ou lieu naturel —
entretient desrelations beaucouppluscomplexes qu’onnepourraitlepenser
avec la mélancolie. Elle peut en être un antagonisme, mais aussi un
complément. Très flexible, déterminée par des critères polyvalents et somme
toute simples —la fermeture par des végétaux, des bâtiments, des hommes
ou par le regard de l’homme, la beauté et l’agrément, — elle apparaît
souvent comme un lieu de crises dont elle n’est pas que le théâtre:
renforçant le pathétique ou la violence d’un état atrabilaire par le contraste
qu’elle forme avec celui-ci, elle sert souvent de commentaire moral implicite
à l’état décrit. Les situations où elle sert de cadre à la guérison d’une crise
atrabilaire supposent quant à elles que les personnages savent l’utiliser avec
pertinence. L’imprécision, le stéréotype ou le motif-cadre recèlent donc une
extrême disponibilité et un fonctionnement narratif très subtil: la nature
n’est pas figée dans son ordonnancement, mais construite, utilisée et
racontée. La mise en ordre est donc proche d’une mise en texte vouée à
mettre en forme, à relater et à contrôler cette mélancolie, fascinante et
effrayantepartdelanaturehumaine.
Dans ce concert de communications autour du jardin médiéval, le cas de
la mythologie scandinave que traite Patrick Guelpa (p. 235-246), fait l’objet
d’un cas à part puisque dans cette dernière le jardin joue un rôle dont
l’insignifiance est soulignée. Pourtant, en s’attardant sur le plan sémantique,
16INTRODUCTION
le «mot islandais gar " ur correspond, écrit l’auteur, au mot allemand
moderne Garten et à l’anglais moderne garden». Ainsi l’idée de jardin est
présente du seul point de vue étymologique. À défaut de jardin, comme lieu
de délices, il faut se tourner vers le frêne Yggdrasill, l’Arbre du Monde de la
religion scandinave, à savoir un arbre cosmique qui, d’après d’Edda
poétique, sert de soutien aux neuf mondes. Pourtant, dans la mythologie
scandinave, si l’on en croit la «Prédiction de la Voyante», il existe une
nostalgie du «Paradis perdu». On notera que la notion de jardin, soit réel,
soit imaginaire, qui est un héritage intellectuel des cultures orientale et
hellénistique, jardin qui est pourtant si prisé de Rome, en Gaule romaine et
auMoyenÂge,n’étendpassoninfluencedanslamythologiescandinave.
Deux autres communications nous informent sur des jardins qui, en dépit
ede leur réalisation remontant au XVII siècle, se sont perpétués jusqu’à nous.
eConsidérant le jardin anglais du XIX siècle, Christian Banakas (p. 247-254)
présente des formes spécifiques qui l’opposent au jardin à la française. Le
jardin à l’anglaise s’affirme à partir de William Kent (1685-1748), qui a
reçu une formation de peintre et subit l’influence de Palladio lors d’un
voyage en Italie, ce qui le pousse à agrémenter ses jardins de grottes, de
temples, de cascades et de ponts afin de mimer la nature. Quant à Lancelot
Brown (1716-1783) qui se fonde sur de solides connaissances d’horticulture,
il est à l’origine d’un autre jardin qui va jusqu’à éliminer la notion même de
ce dernier au moyen de lacs ainsi que par une judicieuse utilisation du
parcours de l’eau, une vision critiquée par son contemporain, William
Chambers (1723-1793), qui y voit une copie servile de la nature. Cela dit,
l’auteur accorde une attention plus particulière à Hyde Park, Regent’s Park
et Holland Park, tous conçus différemment d’un point de vue de la gestion
de l’espace. Si la peinture a manifestement influé sur la composition et
l’ordonnance des jardins anglais, la littérature n’a pas été en reste,
notamment Alexander Pope qui promeut le jardin plongeant ses racines dans
la nature telle qu’elle est. La littérature elle-même se fait l’écho des
préoccupations des propriétaires de parcs ou de jardins comme dans
Mansfield Park de Jane Austen. L’auteur accorde une part à l’histoire du
gazon anglais et de son rôle social qui finit par se confondre avec celui de la
Gentry, évoqué dans le roman The Garden Party de Catherine Mansfield.
Bref, le jardin à l’anglaise, qui est en accord avec l’évolution des courants
artistiques, diffère des jardins à la française, dont le but spécifique est de
servirl’architecture.
17S.H.AUFRÈREETMICHELMAZOYER
Janine Christiany (p. 255-266), elle, entraîne le lecteur vers les lieux de
epromenades publiques parisiennes au XIX siècle, car la création de
promenades, de boulevards, de mails, de jardins, lieux de loisirs citadins, se
développe avec l’extension des villes et l’accroissement de la population
suite à l’industrialisation du paysage urbain. Sous le Second Empire, aux
percées haussmaniennes, destinées à prévenir les insurrections, répondent
des promenades intérieures de la Ville de Paris, ainsi que les bois de
Vincennes et de Boulogne ainsi que le Parc des Buttes-Chaumont, le projet
dans son ensemble étant soutenu par plusieurs grands services, à partir de
1853: le service des eaux, le service des promenades et plantations, le
servicedestravauxd’architectureetladirectiondelavoirie.
Enfin, la place réservée au jardin dans la médecine contemporaine est
mise en lumière par Hubert Beaufrère (p. 267-277) à propos des Jardins de
Thélème. Après avoir rappelé que la maladie d’Alzheimer n’est pas une
maladie psychiatrique, mais une maladie organique dont le «tableau
clinique, dit-il, est dominé par des troubles de la mémoire et une
désorientation dans le temps et l’espace», il présente l’architecture du jardin
de l’unité Alzheimer de Hérisson. Cette dernière a été conçue à l’image des
jardins monastiques médiévaux. Il est composé d’une terrasse, un jardin
paysager, des jardinières, un jardin anglais. L’intérêt thérapeutique de ce
jardin est de prévenir les troubles cognitifs, à savoir l’agitation et la
désorientation spatiale ainsi que les troubles mnésiques et l’agnosie, et pour
finir la désorientation temporelle et l’apraxie. En d’autres termes, en étant
«un pont rassurant entre passé et avenir», il remplace avantageusement les
médicaments psychotropes. Belle conclusion que celle empruntée à
Théodore Monod: «L’être humain complet, c’est à la fois la cime et les
racines!» C’est bien le souvenir que le jardin, conçu comme un
microcosme, est encore à bien des égards le moyen de soigner les âmes
sinon la mélancolie, en d’autres temps, où il se fait lieu de thérapie. Par-delà
le temps, tous les jardins au cours de l’histoire sont associés par un fil
d’Ariane car ils sont d’abord un objet culturel, éternel reflet de notre propre
regard.
Le beau texte de René Varennes (p. 279-285) avec lequel se referme ce
volume, entre dans l’évocation des souvenirs du poète, tant dans les jardins
delarégiondel’Allierquedansceluidesonenfance.
SydneyH. AUFRÈREetMichel MAZOYER
18Jardins d’hier et d’aujourd’hui.DeKarnakàl’Éden.
Édité parSydney Hervé Aufrère etMichel Mazoyer
Cahiers Kubaba,Paris,201 2,p.19-31.
————————————————————————————————————————
LEPRÉTENDU“JARDINBOTANIQUE” DETHOUTMÔSISIIIÀ
KARNAK:UNTÉMOIGNAGEDEVANTAMON-RÊ
SydneyH.AUFRÈRE
CentrePaul-AlbertFévrier
(UMR6125duCNRS)
L’Égypte du Nouvel Empire s’est découvert un fort penchant pour la nature
et l’acclimatation de plantes. Sous la conduite des monarques guerriers
ethébains, l’Empire égyptien de la XVIII dynastie, au début de la seconde
moitié du deuxième millénaire, scelle un pacte avec l’âge d’or. Cet empire
s’étend vers la Nubie et la Syrie et avec lui s’agrandit l’univers des
ressourcesvégétales, phénomène intéressant à étudier. L’exotismevégétal de
ces lointaines contrées montre son visage à Thèbes, comme autant de
productions de la gracieuse Hathor, qui règne sur des contrées lointaines. La
société égyptienne tout entière s’inscrit sous le signe d’une ivresse de vivre
que confère la domination de mondes inconnus qui ouvrent leurs mines et
carrières et témoignent des ressources deleurs sols et de leur agriculture. Les
règnes des Amenhotep, des Thoutmôsis et a fortiori celui d’Akhenaton, se
placent sous le signe de l’exubérance végétale qui apparaît partout sur les
monuments. Fleurs, plantes et fruits (exotiques ou non) — perséa, lotus,
grenades, fruits de balanite—ne cessent de prêter leurs formes charnues aux
objetsdetoilettepourleplaisirdesélégantsetdesélégantesdeThèbes.
Parmi les membres de la cour thébaine, un haut personnage incarne ce
goût nouveau et dispendieux, c’est l’architecte en chef Ineni, qui, pendant
ersoixante ans, est un pilier des règnes successifs d’Amenhotep I, de
erThoutmôsis I, de Thoutmôsis II pour finir sa vie sous le règne de
Thoutmôsis III (1526-1458). C’est un fait rare sur les rives de la Bassevallée
1du Nil qu’une longue vie et encore plus d’avoir été un témoin de tels
souverains par qui s’est faite une conquête sans précédent sur les glacis de
l’Égypte. Qu’Ineni eût fait rapporter des essences rares du Pays de Kouch
1 AUFRÈRE et BOSSON, «La vieillesse et la hiérarchie des Anciens», et en particulier p. 31-
32.S.H. AUFRÈRE
er
lors de l’expédition militaire conduite sous le règne d’Amenhotep I , et les
ait acclimatées dans un jardin privé planté à son attention, est un fait
significatif. D’ailleurs, pour
maintenir le souvenir de cette
réalisation destinée à l’accompa-
gner dans l’au-delà, Ineni prend
soin de reproduire, à côté des
silhouettes des différentes essen-
ces acclimatées, les noms de
celles-ci, permettant ainsi de
constituer la première encyclo-
pédie naturaliste des jardins à
laquelle Nathalie Baum a consa-
cré un travail fondateur. On ne
saurait cependant imaginer qu’un
simple privé eût fait planter un
jardin d’agrément dans la
demeure qu’il possédait non loin
du Palais royal sans que ce
dernier n’eût pas été doté d’un
espace semblable tant un «jardin
de délices» est important dans
une vie de cour où il n’est d’ordinaire question que de romances et de
2séduction. L’existence de jardins dans le domaine du palais royal d’Amarna
e
plaide pour le fait qu’il en eût été ainsi des palais de la XVIII dynastie que
l’on connaît moins bien. Mais ne cédons pas à cette impression, et, à défaut
de connaître en détail le palais royal, examinons lavilla d’Ineni, qui pourrait
fournir un modèle plus discret des arrangements d’un plus vaste ensemble
quiauraitétédestinéauroietàsonHarem.
Le domaine d’Ineni (ci-dessus) est quadrangulaire et cerné d’un mur à
merlons. Côté rue, il est précédé d’une rangée d’arbres au centre de laquelle
se dresse un grand portail surmonté d’une corniche à gorge, sur le linteau
duquel ont été reproduits ses noms et titres. Sitôt à l’intérieur, la demeure,
que le visiteur devine en perspective, se situe dans l’axe de la propriété qui
est scindée en deux parties symétriques. Une fois franchie l’entrée, le
visiteur aperçoit de part et d’autre deux grands bassins entourés d’arbres, et
alimentés par la nappe aquifère, qui permettent d’irriguer les plantations. Un
espace ombragé par une rangée de cinq palmiers dattiers permet d’accéder à
un enclos dans lequel se dressent douze arbres. Ensuite on accède par une
2MATHIEU,Chantsd’amourdel’Égypteancienne.
20LE PRÉTENDU“JARDIN BOTANIQUE” DE THOUTMÔSIS III
porte plus petite, à un espace central agrémenté de quatre treilles, qui
prodiguaient une ombre salutaire et on parvenait à une maison à un étage
pourvu de deux portes et de fenêtres. La maison elle-même, sur les côtés
exposés, recevait la fraîcheur bienfaitrice dispensée par des arbres, notam-
ment des palmiers dattiers et des palmiers doum, ainsi que par des parterres
de fleurs. De là, on accédait à deux parties symétriques de par et d’autre de
la maison, qui rejoignent les deux ensembles précédemment décrits, le tout
formant une sorte de U. Dans chacune de ces parties, devant des bassins à
poissons pouvant servir à l’irrigation, se dresse un kiosque en bois surmonté
d’un toit cintré où le propriétaire et sa famille pouvaient se rendre en fonc-
tion des heures de la journée pour profiter de la fraîcheur. Dans les parties
3haute et basse du dessin, on voit une rangée d’arbres alternés . Ce nouveau
goût n’est pas sans expliquer que la bibliothèque d’Amenhotep III conser-
vera plus tard la trace de monographies portant sur des arbres. Si n’ont
4subsisté que les titres de deux ouvrages sur le grenadier ou le moringa , —
deux arbres importés de Syrie Palestine, on est porté à penser que la
bibliothèque d’Amenhotep III devait probablement accueillir des monogra-
5phiessurlesarbresimportés àl’instar deceuxqu’Inéni .
3Champollion-Figeac considère tous les jardins comme s’ils eussent ressemblé au jardin
d’Ineni: «Unvaste jardin était une dépendance ordinaire d’une habitation égyptienne complète
(pl. 55). Il était carré; une palissade en bois formait sa clôture ; un côté longeait le Nil, ou un de
ses canaux, et une rangée d'arbres taillés en cônes s'élevait entre le Nil et la palissade. L'entrée
était de ce côté, et une double rangée de palmiers et d’arbres de forme pyramidale ombrageait
une large allée qui régnait sur les quatre faces. Le milieu était occupé par une vaste tonne en
treilles, et le reste du sol par des carrés garnis d’arbres et de fleurs, par quatre pièces d'eau
régulièrement disposées, qu'habitaient aussi des oiseaux aquatiques; par un petit pavillon à jour,
espèce de siège ombragé; enfin, au fond du jardin, entre le berceau devignes et la grande allée,
étaitunkiosqueaplusieurschambres,lapremièreferméeetéclairéepardesbalconsàbalustres;
les trois autres, qui étaient à jour, renfermaient des fruits, de l'eau et des offrandes. Quelquefois
ces kiosques étaient construits en rotonde à palustres surmontés d'une voûte surbaissée.»
(CHAMPOLLION-FIGEAC,Égypte,p.177.)
4 AUFRÈRE,«Noteàproposdesex-libris».
21S.H. AUFRÈRE
L’esprit des jardins plane à Thèbes en dehors de la villa d’Ineni, dans le
domaine des temples où la nature se doit d’être ordonnée annonçant un
univers aux colonnes florales pétrifiées, qu’il s’agisse des lotus et des
e
papyrus du marais primordial. Vers la fin de la XVIII dynastie, la tombe de
6Neferhotep montre les abords du pylône du temple d’Amon-Rê à Karnak
dont le débarcadère, au fond d’un canal en T, est agrémenté par un jardin
planté de vingt-et-un sycomores, de deux plans de vigne arborescents et de
deux mares où poussent de vigoureux papyrus tandis que sur les eaux du
canal s’étalent des feuilles et pointent des fleurs de lotus dont la forme laisse
supposer qu’il s’agit de la variété Nymphaea caerulaea DELILE. Les
jardiniers affectés au temple n’ont pas cherché la complexité. Ils se sont
contentés de plantes indigènes, au point qu’on devine derrière ces arbres
fruitiers et ces plantes d’eau un univers accueillant et favorable à la vie, ce
qui convient bien à l’idée d’un dieu créateur de l’univers. Rien à voir avec
l’idée d’un jardin aux plantes acclimatées, mais bien de plantes égyptiennes,
celles d’un hortus conclusus avant la lettre, celui que forme la vallée du Nil
enserrée dans un corset de montagnes et de déserts. Il semble même, si l’on
y prête un peu plus attention, que ce jardin annonce un jardin qui n’est pas
de même nature puisqu’il minéralise le microcosme de la vallée du Nil.
Naturellement, le décor du jardin paysager ne s’arrête pas au jardin d’Ineni
ou aux approches du temple de Karnak, mais cela peut constituer une entrée
en matière dès lors que l’on cherche à comprendre le rapport qu’entre-
7tiennent lesÉgyptiensavecl’idée denaturedomestiquée ousauvage .
Il se trouve que le temple d’Amon-Rê abrite un décor surprenant qui se
déploie sur les parois d’une salle relevant du sanctuaire de l’Akhmenou cons-
truit sous le règne de Thoutmôsis III (1458-1425) au chevet du temple, c’est-
à-dire à l’est et auquel on accède par le temple principal. La salle en question
précède le sanctuaire de cet Akhmenou, qui occupe un emplacement étrange
que l’on va aborder sous peu. Si l’on s’en tient à ses caractéristiques archi-
tecturales, elle est soutenue par quatre colonnes papyriformes fasciculées à
8
chapiteau fermé , signifiant, en langage symbolique, que la salle est théori-
quement plongée dans l’obscurité, ce que confirme le fait que les parties
sculptées sont en relief et non en relief dans le creux, caractéristique des
décorations extérieures. Et la partie basse du mur est décorée par une frise
quimêle quelques animaux àdesplantes, le tout exotiques. Pourcette raison,
une tradition persistante a voulu en faire un «jardin botanique », d’où ce
nom-ci qu’on lui donne le plus souvent: «jardin botanique de Thoutmôsis
5Ibid.,p.223.
6 CABROL,«Remarquesausujetd’unescènedelatombedeNeferhotep».
7 THIERS,«Lesjardinsdetemples».
8 BEAUX,LecabinetdecuriositésdeThoutmôsisIII,p.20.
22LE PRÉTENDU“JARDIN BOTANIQUE” DE THOUTMÔSIS III
III». Cependant, il serait imprudent d’entériner a priori cette nomination en
l’employant sans se poser de question même s’il s’agit du nom qu’a imposé
leregardégyptologique.
Pour s’en tenir à une appellation objective, on la qualifiera pour l’instant
de «salle à décor naturaliste », mais étant donné qu’il est difficile d’étudier
cet espace sans le resituer dans son environnement architectural et cultuel,
on le nommera «salle à colonnes» car il est le seul du complexe latéral de
l’Akhmenou dont onva à présent parler, lequel occupe une place toute parti-
culière dans l’accès au sanctuaire principal, qui se trouve décalé à l’est de
l’Akhmenou. Ce complexe latéral, il convient de le préciser, se présente du
côté solaire (au nord) tandis que la partie méridionale correspond à des salles
chthoniennes (elles sont dédiées à Sokaris). Ce caractère solaire et ouranien
est confirmé par le contexte architectural et les épithètes du dieu. Le chemi-
nement dans le sanctuaire, que l’on appelle le Grand-Temple (Hw.t-aA.t), a été
retracé par Jean-Claude Golvin et Jean-Claude Goyon dans Les bâtisseurs de
9Karnak . Le souverain pénétrait par une enfilade de trois salles ouest-est
10dont la dernière abritait un autel placé sur une estrade . Il lui fallait ensuite
se faufiler par un passage situé au nord-est pour accéder à la «salle aux
colonnes», qui fait office devestibule. Celui-ci livre en effet accès, au Nord,
à deux espaces. 1°) Au milieu, une entrée flanquée de fines colonnes
engagées ouvre sur un sanctuaire axial (sud-nord) dans les parois latérales
duquel étaient ménagées quatre niches-tabernacles à gauche et quatre autres
à droite (en tout huit), restaurées à l’époque post-amarnienne, tandis que le
fond était occupé par un socle de quartzite où se dressait un naos abritant la
11statue du dieu Amon et fixé à l’aide que quatre tenons . Penser que ces huit
niches-tabernacles correspondraient aux huit divinités qui composent l’Og-
doade a naturellement la logique pour soi. Nathalie Beaux, qui a consacré un
beau travail à ce monument, souligne un fait intéressant: «Au sud, à côté de
l’entrée, les parois présentaient d’abord un décor botanique et zoologique
dans leur soubassement, et une scène figurant Thoutmosis III avec un dieu
12dans le registre supérieur .» Et ce décor se poursuit en direction du nord
13sous les niches, sur les parois est et ouest . Au centre de la salle était posée
14une table d’offrandes . 2°) Au nord-est dudit vestibule, s’ouvrait une
9 GOLVIN,GOYON, Les batisseurs de Karnak, p.45. Mais voir aussi BEAUX, Le cabinet de
curiositésdeThoutmôsisIII,p. X,plans Iet II;p.6,plan III.
10 BEAUX,LecabinetdecuriositésdeThoutmôsisIII,p.9,A-B.
11 BARGUET, Temple d’Amon-Rê, p.199-201; BEAUX, op. cit., p.22-28. Sur le naos: ibid.,
p.24-27.
12 Ibid.,p.22.
13 Ibid.,p.24.
14 Ibid.,p.27-28.
23S.H. AUFRÈRE
15
enfilade énigmatique de deux salles, qui menait à une mezzanine , la
seconde salle présentant une niche au nord-est visible sur les trois qui
existaient. Pour Nathalie Beaux, la seconde salle pouvait être un sanctuaire
16
ou parallèle ou faire office de magasin, idée à laquelle je souscris.
Cependant, il est difficile de dire s’il existe une communication entre la mez-
17zanine delasecondesalle etlecouloirnorddel’Akhmenou .
Paul Barguet rend compte de l’existence, dans «la salle à colonnes», de
deux sphinx de Thoutmôsis III «allongés entre les colonnes». Ceux-ci font
allusion à «Amon maître du ciel qui réside dans l’Akhmenou » (Hrj-jb "x-
18
mnw) et à « dans l’Akhmenou », deux inscriptions confirmant les
noms de l’hôte divin du lieu. À ce stade de la description, on note que, sur le
plan architectural, cette salle occupe un statut notable puisqu’elle est soute-
19
nue par quatre colonnes encore surmontées de trois architraves , qui per-
mettent d’attester la hauteur de son plafond. Cela dit, les représentations en
relief de la «salle à colonnes» fait l’objet de l’essentiel de la thèse due à
20
Nathalie Beaux,quilesaidentifiées.
À l’extrémité nord de la paroi est de la «salle à colonnes», une colonne
dehiéroglypheslivrele texte suivant:
An 25 auprès du roi de Haute et de Basse-Égypte, Menkheperrê, vivant
éternellement. Plantes que Sa Majesté a trouvées au (littéralement«surle»)
21
PaysdeReteno u.
15 BARGUET, Temple d’Amon-Rê, p.201; BEAUX, op. cit., p.28-33. Pour ne pas manquer
d’être explicite sans entraver la démonstration, le complexe comprend une seconde partie à
laquelle on accède au Nord-Est de l’Akhmenou. Celui quiy pénètre débouche sur une première
salle soutenue par deux colonnes polygonales (il y est respectivement question d’«Amon-Rê,
maître des Trônes du Double-Pays» et d’«Amon-Rê qui préside à ses harems»), laquelle livre
accès, à son tour, à deux autres salles au nord (contenaient-elles, comme le dit Barguet, deux
images d’Amonet et de Mout ?) et à une salle au sud. Voir BARGUET, op. cit., p.202-203 (La
salle aux deux colonnes polygonales). Sans vouloir pousser très loin l’analogie, il semble bien
que cette partie, séparée de la première —le Grand-Temple (Îw.t-#".t), —correspondait au
haremdudieu.
16 BEAUX,op.cit.,p.32.
17 Ibid., p.33-35. Toutefois, si l’on en croit l’axonométrie dressée par Jean-Claude Golvin et
Nathalie Beaux (ibid., p. 37, fig. 15; et GOLVINet GOYON, Les bâtisseurs de Karnak, p.46), il
n’yapasdepassageetdèslorsladiscussions’éteintd’elle-même.
18 BARGUET,Templed’Amon-Rê,p.199; BEAUX,LecabinetdecuriositésdeThoutmôsisIII,
p.20.
19 BEAUX, Le cabinet de curiositésde Thoutmôsis III, p.6, pl. 1. Voir les inscriptions sur les
architraves (ibid., p.21, fig. 6c: titulatures de Thoutmôsis III) et la face Sud des colonnes (ibid.,
p.21,fig.6b:dito).
20Ibid.
21 UrkundenIV, 777, 2-3; BEAUX, Le cabinet de curiosités de Thoutmôsis III, p.38, pl. 1,
p.39-40.
24LE PRÉTENDU“JARDIN BOTANIQUE” DE THOUTMÔSIS III
Cette colonne hiéroglyphique occupe la hauteur formée par deux registres
ou un seul de plantes et d’individus appartenant au règne animal (mammi-
fères, oiseaux, insectes). La date de l’an 25 correspond à la troisième cam-
pagne de Thoutmôsis III en Syrie-Palestine, mais on peut souscrire à l’idée
de l’auteur, selon laquelle les silhouettes des plantes et des animaux observés
auraient été collectées entre l’an 22 et l’an 25, c’est-à-dire au cours des deux
premières campagnes du souverain. Un autre texte, sur la paroi nord précise
lecontextedecettedécouverte:
[…] toutes sortes devégétaux curieux et de belles fleurs qui sont dans le Pays-
du-Dieu (qu’a rapportés) Sa Majesté lorsqu’elle progressait vers le Pays du
Retenou pour renverser les Pays étrangers septentrionaux, selon ce qu’avait
ordonné Son père Amon, qui a placé tous les pays sous ses sandales depuis
aujourd’huipourdesmillions d’années.AlorsSaMajesté dit:
«Aussivrai que Rêvit pour moi et que mon père Amon me loue, cela s’est
en vérité produit et il n’y a aucune fausseté. C’est à cause de la puissance
de Ma Majesté que la terre arabe a façonné ses produits. Si Ma Majesté a
fait cela, c’est pour faire en sorte qu’ils soient devant mon père Amon dans
22sonGrandChâteau del’Akhmenouéternellementetàjamais .»
Si l’on en croit certaines identifications, il conviendrait de postuler qu’il
existait, à côté du registre des plantes tirées des expéditions en Syrie, un
registre des plantes provenant de Nubie, ce qui laisserait penser qu’il y avait
untexteparallèlefaisant allusionàces dernières,quiadisparu.
Cela dit, plusieurs remarques peuvent être faites. Les deux textes restants
en question, dont on peut raisonnablement établir la corrélation, parlent de
végétaux étranges (zmw xpp.w) et de belles fleurs (Hrr.wt nfr.wt). Le rédac-
teur établit ainsi une nomenclature bipartite intéressante en attirant notre
attention sur des végétaux (étranges, remarquables, extraordinaires par leurs
formes et par leur port), et des fleurs (aux pétales colorés) dont les Égyptiens
apprécient la beauté. En revanche, il n’est pas question des animaux dans ce
passage, ce qui ne leur confère pas pour autant un caractère anecdotique.
L’Égyptien représente surtout les oiseaux qui empruntent les couloirs de
migrations avant d’arriver en Égypte, oiseaux dont les silhouettes lui sont
familières. Le Pays du Rétenou désigne ici un ensemble géographique, qui
correspond à l’aire actuelle du Liban et de la partie non désertique de la
Syrie. Ce pays, bien arrosé, est connu pour sa richesse floristique, et c’est
22 Urk. IV, 775, 14-776, 16. Même si, par principe, j’ai adopté une traduction différente, je
suisd’accordpourl’essentielaveclecommentairefournipar BEAUX,Lecabinetdecuriositésde
Thoutmôsis III, p.42-45. Pour zmw nb xpp, je préfère la traduction«toutes plantes curieuses»
plutôtque«toutesplantesextraordinaires».
25S.H. AUFRÈRE
sans doute cela qui attire l’attention du souverain. Par ailleurs, le registre des
plantes ne s’arrête pas à la seule «salle à colonnes» mais ce même décor se
23prolonge sur les plinthes du sanctuaire axial sous les niches . Dès lors, cela
modifie une partie de la problématique dans la mesure où la diversité
floristique dont il est question dans le second texte se trouve«devant » (m-
b "H-#) le dieu, ce qui correspond très exactement à la disposition des lieux.
En d’autres termes, ce sanctuaire et son décor commémoreraient une
disposition très particulière prise par Thoutmôsis III. Même s’il n’est pas
possible d’établir une analogie entre la volonté de ce souverain et
l’Expédition d’Égypte, pour souscrire à un double objectif militaire et
scientifique, les Égyptiens qui se sont rendus en Syrie ont manifestement été
sensibles à l’originalité de chaque contrée, à laquelle sont liées une flore et
une faune particulières. J’hésite à croire que Thoutmôsis III, à moins
d’imaginer en lui un Bonaparte conscient des découvertes qu’il allait faire,
eût emmené à dessein à sa suite des artistes en vue de copier les curiosités
des régions traversées. Bien que ce souverain eût commis des hécatombes
d’éléphants sur le cours de l’Euphrate, il n’en était pas moins, pour le reste,
un esprit fin et cultivé. Il a mené, de l’an 22 à l’an 42, quatorze campagnes
dans cette région, lesquelles sont consignées danslesAnnales de Karnak, qui
comptabilisent les produits rapportés au cours de chacune d’entre elles au
24profit d’Amon. L’idée à retenir est que la re-découverte de cette contrée,
déjà connue de Sinouhé, a exalté l’imagination du souverain et de ceux qui
étaient avec lui.
Nathalie Beaux, dans son analyse des représentations, a scindé les plantes
endeuxgrandes catégories :
1)Lesplantes étrangères ;
2)Les plantes extraordinaires, en subdivisant celles-ci en plantes térato-
logiques et en plantes remarquables (à fructification optimale ou à capacité
deproductionvégétative).
Les oiseaux ainsi que les mammifères font l’objet de deux autres parties à
partquel’onnetraitera pasici.
Au vu de l’examen critique des silhouettes de plantes reproduites sur les
parois de la «salle à colonnes » et à l’intérieur du sanctuaire axial effectué
23 C’est ce qui explique que Barguet (Le temple d’Amon-Rê, p.198), dans le titre d), évoque
Les salles particulières d’Amon, à décor naturaliste, alors qu’il n’évoque pas, contrairement à
NathalieBeaux,lesreliefsnaturalistesquisetrouventdanslesanctuairemême.
24 D’ailleurs les Annales de Thoutmôsis III, lorsqu’il s’attaque au Pays de Djahy, traduisent
la surprise du roi par rapport à un pays d’une grande richesse agricole: «Alors, Sa Majesté
découvrit le Pays de Djahy en son entier, ses arbres remplis de leurs fruits. On découvrit leurs
vins abondants dans leurs pressoirs coulant à flots, leurs récoltes de céréales en tas sur les aires
plusabondantesquelesablesurlesrives.» (Urkunden IV,687,9-16.)
26LE PRÉTENDU“JARDIN BOTANIQUE” DE THOUTMÔSIS III
par Nathalie Beaux, il n’est pas possible de valider systématiquement toutes
les identifications qui ont été proposées, quoique ces identifications permet-
tent globalement de comprendre l’état d’esprit de ces observateurs de la
nature.Elle adivisécesidentificationsdela façonsuivante:sûres,possibles,
probables, incertaines. Il me semble que, pour que la démonstration soit
probante, il convient que les identifications proposées emportent la convic-
tion, ce qui serait en soi très significatif. J’en ai donc effectué une sélection.
Ainsi, parmi les plantes qui ne semblent pas poser de problème, on reconnaît
parfaitement, dans les reproductions données, les plantes suivantes, où l’on
25distingueradesplantesasiatiques(méditerranéennes)ouafricaines :
1. Plantes étrangères
26***Iris atropurpurea BAKE ,attesté enSyrieetenPalestine.
27***Iris albicans LANGE ,originaire d’Arabie.
28**Euphorbia abyssinica GMEL. , attestée couramment en Érythrée et au
Soudan.
29***Arum dioscoridis SM ,ditoMéditerranée orientale.
30**Melissa officinalisL. ,ditoaireméditerranéenne.
31***Eminiumspiculatum SCHOTT ,ditoSyrie,Liban,Israël,etPalestine.
32***CentaureadepressaM. BIEB ,ditoAsieaustro-occidentaleetcentrale.
33**Scilla hyacinthoides L. , dito Méditerranée septentrionale et Syrie,
Liban, Palestine.
34***Zygophyllum dumosum BOISS. ,ditodéserts dePalestine.
35***Kalanchoe lanceolata (FORSK.) PERS. , dito Yémen, Arabie, Afrique
occidentale etorientale.
36***Dracunculus vulgaris SCHOTT , dito la région méditerranéenne,
surtoutenTurquie.
37Convolvulacées .
25 Ces plantes sont affectées de plusieurs astérisques en fonction du nombre de critères de
reconnaissance.
26 BEAUX,LecabinetdecuriositésdeThoutmôsisIII,p.69-70
27 Ibid.,p.72-73.
28 Ibid.,p.75-76.
29 Ibid.,p.78-80.
30Ibid.,p.81-82.
31 Ibid.,p.88-89.
32 Ibid.,p.91-92.
33 Ibid.,p.95-96.
34 Ibid.,p.97-98.
35 Ibid.,p.98-100.
36 Ibid.,p.103-104.
37 Ibid.,p.106-107.
27S.H. AUFRÈRE
2 a. Plantes extraordinaires (tératologiques)
38Nymphaea Lotus L. , attestée en Égypte, Soudan, Afrique orientale et en
AfriqueduSud.
39
Salix subserrata, WILLD ,dito Égypte, Libye, Soudan.
40Hordeum vulgareL. ,ditoÉgypte etProche-Orient.
41Lactuca sativ a,L.,var. longifoli aLam. ,ditoÉgypte.
2 b. Plantes extraordinaires (remarquables)
FRUCTIFICATIONOPTIMALE
42
Vitis vinifera, L. ,attestée danslebassinméditerranéen.
43Punica granatumL. ,ditoProche-Orient.
Balanites aegyptiac aDELILE, dito Sahara central, Sahel, Égypte, Soudan,
Afriqueorientale, Arabie,Palestine.
CAPACITÉDEPROPAGATIONVÉGÉTATIVE
44
Hyphaene thebaica (L.) MART. ,ditoaire soudanienne.
On aura noté que ces plantes sont parfaitement reconnaissables, sur la
base de critères morphologiques, par un œil non expert en la matière, et
qu’elles regroupent bien des spécimens originaires de Syrie ou de Palestine
ou du Soudan, ce qui contribue à confirmer l’idée présentée ci-dessus, à
savoir que ce catalogue intègre des plantes provenant de deux aires
différentes, qui correspondent à des campagnes diverses. En conclusion, sur
la base de l’examen qui vient d’être proposé, les Égyptiens ont dressé un
catalogue iconographique des plantes étrangères qu’ils ont rencontrées au
cours des campagnes menées par Thoutmôsis III, non seulement en Syrie-
Palestine mais au Soudan et ce souci s’est également étendu aux oiseaux et
aux mammifères. Mais l’on est loin d’une flore systématique. Il est
manifeste que les accompagnateurs du roi ont catalogué des plantes étranges,
sensibilisés à ce problème par un souverain probablement curieux.
Thoutmôsis III ne serait pas le premier à avoir entretenu un intérêt pour la
curiosité dans la mesure où l’on a la preuve que les Égyptiens ramassaient
des objets bizarres découverts dans le désert, — un test d’oursin fossile
«trouvé, dit le texte gravé sur ses flancs, au sud de la carrière de Sopdou par
38 Ibid.,p.143-157.
39 Ibid.,p.161-162.
40Ibid.,p.174-177.
41 Ibid.,p.182-183.
42 Ibid.,p.192-195.
43 Ibid.,p.196-201.
44 Ibid.,p.206-209.
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