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JEAN LABORDE, UN GASCON A MADAGASCAR
1805-1878

<ÇJ 'Harmattan, 2004 L ISBN: 2-7475-6956-X EAN: 9782747569569

Roland BARRAUX Andriamampionona RAZAFINDRAMBOA

JEAN LABORDE, UN GASCON A MADAGASCAR
1805-1878

Préface de Jacques TIERSONNIER

s. j.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

SOMMAIKE.

~r~ace
Chal'itre I: L'al'l'el du large.. Chal'itre II : Le cal'itaine d'industrie Chapitre III: Le l'roche exil
Chal'itre IV : Le dplomate

1'.~
1'.11 .1'.43 1'.10~

.................1'.121
1'.181

Chal'itre V: Le teml's des él'reuves
Chal'itre VI : Sa dernière Reine

..............1'.201
1'.223

l?J1ilogue
Bibliogral'hie...

... . .. . .. ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. .1'.243

Documents divers

..1'.247

7

FRE.FACE
Après cinq années à l'ambassade de France à Madagascar, et de hautes responsabilités diplomatiques en d'autres pays, Roland Barraux membre de l'Académie Malgache et le docteur Andriamampionona Razafindramboa qui vit en France sans oublier sa patrie, ont uni leurs recherches et leurs travaux pour réaliser une présentation complète de la carrière d'un Jean Laborde qui fait honneur tant à Madagascar qu'à la France. Rude avait été l'enfance de ce Gascon né à Auch en 1805.Apprenti dès l'âge de 12 ans dans la forge paternelle, il avait dû à 18 ans s'engager dans un régiment de dragons à Toulouse.Trois ans plus tard c'est l'appel de la mer. Il quitte l'armée, gagne Bordeaux et s'embarque pour les mers du Sud. Dans l'Empire des Indes ce seront quatre années d'activités intenses, commerciales et artisanales, d'abord à Bombay puis dans l'arrière-pays, où il gagne la confiance et l'amitié d'un maharadjah. Fortune faite, il repart pour l'aventure mais son navire pris dans un cyclone, fait naufrage aux abords de la Côte Est de Madagascar.Rescapé avec le petit compagnon qu'il avait tiré de la misère en Inde, il ne lui reste plus qu'une belle santé et un optimisme invincible. Recueilli par un armateur français établi à Tamatave, il se familiarise rapidement avec la culture et la langue locales; il épouse une métisse franco-malgache. Son hôte déjà en rapport avec la Cour de Tananarive le recommande à la Reine Ranavalona Ière.A titre exceptionnel, l'autorisation de gagner la capitale est accordée à l'étranger. C'est en humaniste chrétien, respectueux de son prochain, et non en conquérant, que Laborde va se faire connaître et apprécier comme artisan de progrès pour tous. Les réalisations artisanales vont se succéder à vive allure, prenant bientôt des proportions industrielles, dans le site de Mantasoa. Toutefois, l'enthousiasme de l'entrepreneur ne lui laisse pas évaluer suffisamment le décalage qui va se développer entre les miracles techniques qui enchantent la reine et le poids des investissements humains engagés. Bien des années plus tard, lorsque vont arriver incognito deux compatriotes, missionnaires catholiques, il les accueille avec une joie qui gagne peu à peu le prince héritier, Rakoto, devenu son ami. La disgrâce de 1857 fut un véritable coup de théâtre. Après cinq années d'exil à La Réunion, durant lesquelles ont été détruites toutes les installations de Mantasoa, Jean Laborde rentrera sans manifester la moindre 9

amertume, donnant ainsi la preuve d'une exceptionnelle force d'âme et d'un amour fidèle de Madagascar. Lorsque le prince Rakoto succède à sa mère en 1862, tous les espoirs sont permis. Malheureusement, trop de décisions hâtives allaient suivre, prenant l'allure d'une transgression systématique des traditions; les anciens ne pouvaient s'en accommoder. Même les conseils de modération de Laborde, le «père spirituel », restèrent sans effet. Après quelques mois d'exercice du pouvoir, Radama II disparut dans des conditions mystérieuses. Son épouse lui succéda sous le nom de Rasoherina; elle voulut conserver auprès d'elle Jean Laborde pour ses conseils qu'elle savait désintéressés. Nommé consul de France en 1862,il reçut plus tard la confirmation de cette charge par les autorités de la République française. Très loyalement, il gardait le souci d'assurer de bonnes relations entre les deux pays qui lui étaient chers, la France et Madagascar, en liaison avec les représentations diplomatiques des autres nations. Mais, peu à peu, la tâche s'avéra difficile, avec le poids des ans et, surtout, parce qu'il voyait que les instances françaises comprenaient de moins en moins son souci des intérêts malgaches. Il reçut comme un soulagement la notification de sa mise à la retraite, datée du 9 novembre 1877.11ne lui restait qu'un an à vivre, dans un dénuement allégé par la sollicitude d'amis fidèles, en particulier les jésuites français de la première heure; il mourait le 29 décembre 1878, assisté par l'un d'eux, le Père Finaz. Le souvenir d'une si noble aventure ne doit-il pas rester vivant pour la fierté de tous, Malgaches aussi bien que Français? Cet ouvrage, fruit d'une patiente recherche, apporte des lumières indispensables pour corriger des approximations souvent peu conformes au réel.

Jacques Tiersonnier s.j.

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CHAFJTR.E.
L.1appel du large

J

La joyeuse troupe dévala en courant les larges marches de pierre sculptées au flanc de la colline dominée par l'austère cathédrale. La séance de catéchisme avait dû surtout concentrer l'énergie que dépensait maintenant la quinzaine de garnements attirés par le tranquille miroir du Gers. Les deux seules filles de la bande s'arrêtèrent sur la berge; leur audace à suivre les garçons n'irait pas jusqu'à leur faire ôter leurs vêtements; elles se contenteraient de garder sur la berge ceux de leurs compagnons. L'eau verte éclata bientôt en gerbes d'étincelles irisées. Les gamins dont aucun n'avait appris à nager se répartissaient dans le courant selon leur degré de courage. Les plus timides se cramponnaient aux herbes du bord. Les plus audacieux avaient déjà atteint l'autre rive. À douze ans, Jean Laborde avait déjà acquis parmi ses pairs une solide réputation d'énergie inventive pour leurs activités. Au collège, dont l'empire avait doté la ville capitale du département, il se distinguait plus par son esprit vif et ses turbulentes inventions que par son application aux études et ses résultats scolaires. Les parents Laborde avaient commencé leur union en perdant successivement leurs cinq premiers enfants. Jean était le troisième survivant. Avaient-ils voulu le placer sous un signe favorable en le prénommant Jean dans l'acte de déclaration à l'état civil de la commune d'Auch dressé le lendemain de sa naissance le vingt-quatre vendémiaire an 14 de la République - mercredi 14 octobre 1805- ? Le père lui-même se prénommait Jean, son épouse Jeanne Barron et leur dernier-né Jean-Louis, le maire de la ville étant lui-même Jean Gay. Pour justifier les dons qui accompagneraient le nouveau-né tout au long de sa vie, les deux témoins étaient un cordonnier et un maçon. Depuis plusieurs générations, les Laborde étaient établis en qualité de charrons et maréchaux-ferrants. Artisans habiles et entreprenants, ils étaient parvenus à une certaine aisance, propriétaires de plusieurs maisons dans la ville basse, à proximité du chemin de Halage et des voies de circulation qui leur procuraient leurs clients. Parmi ceux-ci, ils comptaient le maître de poste, Bertrand Duffau qui faisait souvent appel à leurs compétences et à la rapidité de leurs interventions. Et l'un des premiers 11

souvenirs du jeune Jean Laborde, il avait à peine quatre ans, avait été d'admirer un brillant officier des troupes impériales de passage à Auch. Lannes- encore un Jean- était passé par sa ville natale de Lectoure toute proche sur sa route vers l'Espagne et où il avait été lui-même apprenti teinturier. En ce mois de janvier 1809, il avait dû faire halte pour une réparation de son harnachement; pendant toute l'intervention de son père, les yeux du bambin n'avaient pas quitté la stature et le brillant équipement du futur vainqueur de Saragosse. -Ce n'est certainement pas au collège ou au catéchisme que tu as mouillé tes cheveux. Tu as encore traîné avec ta bande de vauriens. Et le charron ajouta d'une voix plus grave: -Jean, tu ne peux pas continuer comme ça. Dès les prochaines vacances d'été, tu travailleras avec moi à la forge. De 1817 à 1823, dans l'atelier paternel, le jeune homme apprit l'art du fer. À la rude pratique manuelle, il ajouta des connaissances techniques par la lecture des ouvrages récemment publiés par Nicolas Roret et qui d'années en années devaient constituer l'encyclopédie technologique très populaire dans tous les milieux de l'industrie et de l'artisanat. En les lui offTant, l'oncle revenu d'Amérique avec une petite fortune à la suite de tribulations dont il lui faisait le récit l'avait encouragé à toujours espérer des découvertes fabuleuses en précisant toutefois: -Rappelle-toi, Jean, les rêves ne suffisent pas à remplir une vie, il faut aussi l'action. Le rêve c'est seulement la lumière; si tu veux des fTuits, il te faudra animer deux courants essentiels que tu trouves d'abord en toi: la confiance dans l'œuvre naturelle et peut-être divine de la création et le courage de planter. Semées dans l'esprit de l'adolescent, ces idées mûrissaient lentement, commençant à former cette personnalité faite de réflexion spirituelle et de désir d'entreprendre. Jean Laborde retrouvait cependant les élans de l'enfance lorsque, avec ses jeunes camarades, il descendait en courant les marches entre la cathédrale et la rivière. Mais déjà, les contraintes de l'existence les séparaient peu à peu; au fil des années, les uns et les autres entraient dans la vie active. Il lui arriva souvent de se retrouver seul sur l'escalier de leurs jeux; alors, il avait le temps de perdre son regard dans l'horizon des collines où les champs cultivés dessinaient des figures géométriques à la lisière des bois.

À la maison, il s'entendait mal avec son frère aîné, Clément .Le
second, Jean-Louis, qui devait toujours porter le surnom de Cadet, était plus proche de lui. Mais l'affection était très grande avec sa sœur Jeanne -Marie, née la dernière deux années après lui ; elle épousa un de leurs camarades

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habitant le voisinage, Dominique Campan; et longtemps plus tard, quand elle deviendra veuve, elle rejoindra son frère à Madagascar. En 1822, le père décède brusquement. Pour assurer la subsistance de la famille, Clément reprend la direction de la forge et, ce faisant, il s'octroie la plus grande part de 1'héritage. À nouveau, l'oncle voyageur intervient pour aider le jeune Jean à choisir sa voie. -Notre brave maréchal Gouvion Saint-Cyr ,dit-il à son neveu ,n'est pas resté très longtemps ministre de la guerre, seulement moins de deux ans. Mais il a marqué son passage en faisant voter la loi du 10 mars 1818 sur le recrutement de l'armée. Nos soldats se recrutent soit par des engagements volontaires, soit par des appels. Comme tu vois, il a préféré ce dernier terme

à celui de conscription qui, avec les excès des exigences impériales a laissé
de trop mauvais souvenirs. Il n'empêche d'ailleurs que le système n'échappera pas, à mon avis, à d'autres abus; avec le tirage au sort et la possibilité de remplacement, tu verras qu'on arrivera à un véritable commerce des hommes d'armes avec une nouvelle variété de négociants recruteurs à la place des sergents de la Révolution et de Napoléon. Alors, prends les devants et engage-toi, tu pourras ainsi choisir ton arme de préférence. Mais Jean Laborde n'avait que dix-huit ans. Il obtient du maire d'Auch un certificat de bonne conduite. Et, en 1823, il est admis au deuxième régiment de dragons basé à Toulouse. L'armée avait depuis sa création presque trois siècles plus tôt, une solide réputation d'organisation et de courage. Le jeune artisan forgeron y retrouverait, avec la compagnie du cheval, ses aptitudes pour le travail du fer. La vie de caserne ne satisfait toutefois pas son désir d'activité. Il entend bien parler de l'artillerie que le gouvernement de Charles X souhaiterait moderniser, mais les techniques utilisées n'ont encore rien d'enthousiasmant pour le lecteur assidu de l'encyclopédie Roret qui rêve de nouveaux procédés industriels; ceux mis en place par le général De Gribeauval pour les armées royales du siècle précédent et qui avaient fait de l'artillerie française la première d'Europe étaient toujours en pratique; on était encore loin du rayage des canons et du chargement par la culasse. Pour occuper ses loisirs, Jean Laborde fréquenta à Toulouse les milieux les plus divers. Il trouvera beaucoup de satisfactions à rencontrer des prestidigitateurs qui l'initièrent à leurs pratiques de la magie et de l'illusionnisme. Il en retiendra quelques tours d'habileté manuelle: la réalité aura toujours pour lui un léger parfum de rêve et d'artifice. Soldat discipliné, il obtient en 1826 le grade de maréchal des logis. L'année suivante, le décès de sa mère le rappelle à Auch. Le paysage natal lui paraît désormais vide. Sans animosité, il négocie avec son frère aîné sa 13

part d'héritage et en obtient un léger pécule qui constituera tout son bagage de départ pour une destination qu'il n'a pas encore déterminée. Sur les marches entre la cathédrale et la rivière, il se retrouve seul; la douceur du paysage gascon lui inspire plus de mélancolie que de réconfort. Il franchit la porte de l'édifice, remonte la nef haute, régulière, d'une solide harmonie entre la pierre et la lumière. Dans le chœur silencieux à cette heure de la matinée, il va s'asseoir sur un des sièges en bois sculpté réservés aux chanoines; il laisse son regard errer sur le merveilleux travail des ébénistes qui ont réalisé cet ensemble prestigieux, acte de foi dans la beauté comme dans l'éternité. Oh, il est très éloigné d'un sentiment de désespoir. Il ne vient pas non plus chercher là une inspiration gratuite, une grâce, une révélation pour lui indiquer le chemin à suivre. Non, mais lorsqu'on croit possible de trouver une place à occuper dans la création pour n'être pas tout à fait inutile, on sent le besoin à la fois modeste et fort de se tourner vers une puissance divine, ni pour supplier, ni pour remercier, simplement pour se situer dans un équilibre vital. Jean Laborde sait déjà que ce qu'il a appris là, sous ces voûtes et dont il se nourrit encore une fois avant de partir, il le retrouvera où qu'il soit dans le monde et quoi qu'il fasse. Il emporte sa religion, ses convictions comme le soldat emporte des provisions pour la route, des munitions pour le combat. En partie avec des mariniers, convoyeurs de bois et de marchandises, en partie à pied, il se rend à Bordeaux. La ville s'est enrichie du commerce facile d'au-delà des mers: on vend des articles de l'industrie et de l'artisanat pour rapporter les denrées coloniales de plus en plus appréciées et de plus en plus chères. Avec ses disponibilités, Laborde achète des caisses de verroterie, des pièces de tissus voyants et colorés, des objets de pacotille dont on lui dit que raffolent les populations des pays lointains. Les perspectives mercantiles ne suffisaient toutefois pas à meubler l'avenir confus vers lequel il lui semblait aller sans le vouloir tout à fait. Déjà au moment de quitter Auch, il avait pris conscience de ce qu'il devait à ses parents et avant eux à ses ancêtres tout entiers adonnés à la charronnerie. Appelé à l'atelier paternel par désœuvrement plus que par vocation, il s'était peu à peu attaché à ce travail du fer dont son père lui répétait que ce serait bientôt l'industrie essentielle des pays de l'Europe, ce monde que les échos de l'épopée napoléonienne avaient fait connaître jusque dans les campagnes gersoises. Aussi avait-il cherché à compléter sa documentation sur les techniques des métiers. Il souhaitait acquérir les plus récentes publications des éditions Roret. Le hasard vient toujours au secours de ceux qui l'invoquent. Dans une boutique de livres, le marchand, un homme au front dégarni, aux lèvres étroites mais perpétuellement souriantes, les yeux

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pétillants d'un enthousiasme intérieur derrière des bésicles ternies de poussière, lui fit tout une leçon d'histoire et de technologie. -Mon cher monsieur, l'idée d'une encyclopédie des métiers ne date pas d'aujourd'hui. Savez-vous que c'est Colbert qui en eut l'idée le premier? Lui qui a préparé le pays de son grand Roi à des entreprises lointaines, a d'abord voulu une marine puissante et un commerce organisé en grandes compagnies. Derrière cette avant-garde, il concevait une industrie puissante qu'il fallait d'abord penser avant de la réaliser. Mais il n'a trouvé personne pour mettre en œuvre ce projet. En 1700, la date n'est pas innocente, Monsieur, la première de ce siècle industriel rêvé par Colbert, naissait à Paris Henri-Louis Duhamel du Monceau; agronome et ingénieur, il s'est consacré aux métiers de sa spécialité; il a écrit des ouvrages très détaillés sur les semis et les arbres fruitiers, mais aussi sur les cordes de marine et sur l'architecture des vaisseaux de haute mer. Tenez, je les ai là, personne n'en veut plus, emportez-les, ça vaut bien le récit des tragédies de la révolution et de l'empire. Et il ajouta : -Vous cherchez les dernières publications Roret. Je les ai aussi. Avec tout ça, vous serez armé d'abord pour rêver, ensuite pour créer si vous en rencontrez les conditions favorables. Je vous souhaite bonne chance. Ainsi équipé de ses souvenirs, de lectures et de quelques moyens de subsistance, Jean Laborde s'embarque, en juillet 1827, sur un navire à destination des Indes Orientales. Le but du voyage était Pondichéry cette place que les Anglais avaient prise à la France plusieurs fois et qu'ils lui avaient rendue en 1816. Il négocie pour subsister, une partie des articles qu'il avait apportés mais surtout, il écoute les récits que, dans les ports, les marins se racontent entre eux. Comme eux, il se prend à rêver à des lieux plus ou moins mythiques, à des aventures où se disputent le danger et la fortune. Il a déjà suffisamment de force d'âme et de jugement pour faire la part de la vraisemblance et de la légende. Mais il ne peut s'empêcher de s'imaginer un établissement où s'épanouirait sa personnalité, ce mélange de songes, d'expériences et de volonté d'agir. Quand on recherche une voie spécifique avec l'obstination de la foi en son avènement, on finit par la trouver. Alors que Pondichéry ronronne dans la nostalgie de cette Inde ftançaise un moment conçue et réalisée par le marquis De Dupleix mort précisément en cette funeste année de la défaite de 1763 qui obligea la France à la céder à l'Angleterre, Bombay est la véritable place forte du commerce et de l'industrie. Avec ce qui lui reste de marchandises et d'argent, Laborde s'y rend. Effectivement, son génie des affaires se révèle 15

immédiatement dans la fébrile activité du port. Il installe une factorerie, entreprise multiple, à la fois commerce, artisanat, industrie, qui sert d'intermédiaire entre les navires marchands et les producteurs et en même temps acheteurs indigènes. Il entrepose les produits d'exportations, le sucre, les épices, les parfums, les pierres précieuses et les bijoux. Pour garantir la sécurité des approvisionnements de ses magasins, il entre en rapport avec les producteurs, plus exactement avec les riches propriétaires et commanditaires indiens. Ses connaissances techniques l'amènent à donner des conseils puis à intervenir directement pour des travaux mécaniques dans le traitement de la canne à sucre, les usines à sucre, les ateliers de ferronnerie ou de textiles. Sa réputation d'habileté parvient jusqu'à un maharadjah aussi fortuné que fantasque; pour le service de sa gloire, il voulait un orchestre de trompettes. Laborde en avait vu et peut-être utilisé lors de son service militaire dans les dragons de Toulouse. Avait-il trouvé des spécifications techniques dans ses précieux manuels? Il réussit à livrer 300 instruments au maharadjah qui le paya largement. La gestion de ses affaires et de sa fortune débutante n'avait toutefois pas détourné le jeune homme d'autres ambitions. Il continuait à les nourrir dans la fréquentation des marins. Et parmi ceux qui avaient échoué à Bombay, il rencontra un certain Henri Savoye qui se prétendait capitaine au long cours mais en fait n'avait ni commandement ni ressources. Séduisant et envoûtant par sa faconde, il vit aux crochets de Laborde, le payant des récits les plus extraordinaires. -J'ai toujours pensé que l'avenir maintenant que les Anglais sont établis en Inde et les Hollandais quelque part dans un archipel voisin, se situait pour les Français à Madagascar. De jour en jour, Laborde se familiarise avec l'île merveilleuse racontée par son ami. Il en compléta la connaissance par ce qu'il entendit ici et là auprès d'autres navigants, de passage ou échoués à Bombay. Il réussit même à découvrir dans les archives des sociétés de commerce et de navigation des renseignements sur ce petit continent qui commençait ainsi à prendre dans son esprit une consistance réelle. Au petit matin du 10 août 1500,le capitaine Diego Diaz, appartenant à l'escadre portugaise de l'amiral Cabral qui venait de franchir le cap des Tempêtes, plus tard rebaptisé «Bonne Espérance », aperçoit cette terre; il en longe la côte est, reconnaît qu'il s'agit d'une île et lui donne le nom, inscrit au calendrier catholique ce jour-là: Saint-Laurent. Elle conservera ce titre sur les premières cartes dressées à Lisbonne. -Mais tu vois, Laborde, il faut croire que l'homme qui sait développer ses connaissances et ses capacités garde au fond de lui la trace indélébile du mal. Même les Portugais qui avaient toujours des moines 16

missionnaires dans leurs expéditions ont confondu le commerce des denrées et celui des hommes. Les premiers Malgaches venus en Europe, 21 personnes, hommes, femmes, enfants étaient des captifs exhibés sur les foires-expositions de Lisbonne. Et le capitaine Diego Soarez emportera lui aussi des esclaves malgaches pour les vendre en Inde. Alors, tu comprends, les contacts n'ont pas été pacifiques. Tiens, d'après un marin qui m'assure avoir visité les lieux, un jour que son bateau faisait de l'eau et des vivres dans une baie du sud de Madagascar, en 1527, des naufragés portugais, ils étaient exactement 76,se sont installés là, ils ont construit une maison de pierres; ils auraient subsisté quelques années mais furent massacrés par les habitants du coin. Comme chaque fois plus tard, confronté à la brutalité, la barbarie de comportements humains, Jean Laborde revoit la volée de marches entre la cathédrale d'Auch et la rivière avec, à l'horizon, la douceur du paysage gascon. N'y- a-t-il vraiment pas d'autre voie pour les hommes de vivre ensemble, de créer un mélange harmonieux de races, de cultures, de croyances? À leur tour, les Hollandais s'intéressent à l'Île Saint-Laurent. Leur compagnie des Indes Orientales, une des premières institutions de ce genre, constituée en 1602, a fondé l'établissement de Jakarta dans les îles indonésiennes en 1619. Sur leur route, ils installent en 1638 un comptoir à l'He Maurice qu'ils avaient appelée ainsi en l'honneur de Maurice de Nassau fils de Guillaume le Taciturne, leur père fondateur; ils l'abandonneront en 1710 pour le Cap en Afrique du Sud. Leurs contacts avec Madagascar se limiteront là encore à l'échange de vivres contre pacotille mais surtout à l'enlèvement d'esclaves. Vers 1640, des livres imprimés aux Pays -Bas circulent en Europe; ils décrivent Madagascar comme un paradis fertile en or et diamants et peu peuplé d'indigènes faciles à convaincre ou à dominer. C'est le tour des Anglais d'être tentés. En 1644, cent quarante colons construisent un fort dans la baie de Saint-Augustin sur la côte Ouest. Un an plus tard, douze survivants réussissent à se faire récupérer par un vaisseau compatriote. Deux autres tentatives se soldèrent par un échec. -Nous autres Français nous avons toujours un temps de retard quand il s'agit du monde extra- européen. C'est le résultat de notre héritage gréco-romain dont nous avons du mal à nous défaire. Rappelle-toi Voltaire parlant du Canada où nous perdions les batailles contre les Anglais pendant la guerre de Sept Ans: « S' occupe-t-on des écuries quand il yale feu au château»? Mais il y a toujours quelque part des aventuriers, n'est-ce pas? Le premier s'appelait De Beaulieu, tu trouveras le mémoire qu'il a rédigé

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chez l'armateur français du quai de la Reine; il a même réussi à conclure en 1620 un accord avec un chef malgache! Le capitaine Savoye était intarissable sur l'île de tous ses fantasmes. Peu à peu, tout ce qu'il rapportait en termes enthousiastes commençait à remplir l'esprit de Jean Laborde. -Tu comprends, tout est parti de Dieppe, c'est mon pays natal alors j'ai eu le temps d'en apprendre sur le commerce au long cours avant de m'y mettre moi-même. C'est en 1630 qu'un premier vaisseau est revenu de Madagascar chargé de bois précieux et de cuir. La cargaison s'est si bien vendue qu'un riche armateur, Dumé D'Applemont a constitué en 1633 la première compagnie maritime sur le modèle des sociétés anglaises ou hollandaises. En 1638, elle affrète deux bateaux placés sous le commandement des capitaines Gaubert et Cauche. À l'approche des côtes malgaches, ils rencontrent un navire anglais qui leur propose d'aller de concert chasser les Hollandais installés dans un comptoir sur la côte est. Mais la guerre et les combats ne sont pas l'objectif de mes deux Dieppois. Ils trouvent une petite baie leur offrant un excellent mouillage. Ils l'appellent Sainte-Luce. L'un des deux bateaux est bientôt chargé de bois et de cuirs et repart. Cauche reste avec le second ,le Saint-Alexis, qui est démoli pour construire des habitations. Mais l'endroit se révèle malsain et les survivants aux maladies qui les frappent vont s'installer un peu plus au sud dans une autre baie qu'ils appellent Sainte Claire. Comme tu vois, tout le monde essayait déjà de christianiser Madagascar en multipliant les noms de saints comme autant d'invocations propitiatoires De récits en lectures, Jean Laborde reconstituait l'histoire des relations entre la France et l'île à laquelle le jeune homme commençait à s'attacher comme à un amour né d'une ftagile réalité mais fortifié par l'imagination. Quand la réputation de l'île et de ses richesses atteignit Paris, l'affaire devint une cause nationale. Le 29 janvier 1642, Richelieu luimême, qui ne passait pourtant pas pour un rêveur au long cours, octroie à la Société de l'Orient, fondée à Dieppe par un certain capitaine Rigault le privilège d'établissement et de commerce pour dix ans dans l'île de Madagascar et la charge d'en prendre possession au nom de Sa Majesté Louis XIII. Successivement deux navires, le Saint-Louis et le Saint-Laurent arrivent à Sainte- Luce le port signalé dans le document de la marine dieppoise. Ils sont commandés par Jacques Pronis et par Foucquembourg. Au bout d'un an, la petite colonie, décimée par les fièvres, émigre vers le sud où a été repérée une presqu'île au relief élevé non loin d'un village d'indigènes apparemment pacifiques. L'endroit est nommé Fort-Dauphin en 1'honneur du fils de Louis XIII. 18

Curieusement, les Français trouvent là quelques enfants quasi-blancs avec des cheveux blonds et des yeux clairs descendant probablement des Hollandais qui avaient tenté de s'établir là. Ils découvrent aussi la sépulture d'un marin portugais, avec une inscription que l'un d'eux peut déchiffrer «La mort suit les hommes partout. Personne ne sait quand elle les prendra. Seul, Dieu le sait. Celui qui Lui obéit meurt content en quelque lieu qu'il se trouve. » Pendant trois ans, la colonie française connaît une période de prospérité. Foucquembourg reconnaît toute la région sud de l'île d'où il rapporte des centaines de bœufs. Pronis envoie des missions vers l'intérieur pour des achats de riz. Il parvient à se lier d'amitié avec des chefs locaux; l'un d'eux lui donne sa fille qu'il épouse très régulièrement. Entre les deux Français, l'incompréhension s'installe. Pronis reproche à son collègue les brutalités souvent exercées à l'égard des villageois lors des discussions commerciales et même les vols de bœufs auxquels se livrent certains colons croyant devoir imiter les mœurs locales, cette pratique étant presque une institution traditionnelle: il faut avoir volé au moins un bœuf pour prouver sa virilité et mériter une bonne épouse. De plus, les querelles religieuses qui enflamment toute l'Europe et conduisent le Vatican à créer l'Inquisition et l'Index des ouvrages séditieux prolongent leurs tristes conséquences jusque dans l'Outre-mer lointain. Pronis est protestant, les catholiques ont du mal à lui obéir, ils vont jusqu'à lui reprocher de favoriser les membres de sa famille indigène qui, il est vrai, s'installent nombreux au milieu des Français. En 1646, le conflit entre les deux chefs s'envenime. Pronis, cassant et maladroit, se retrouve minoritaire; il est arrêté et mis en prison. Les colons se mettent d'accord pour désigner comme chef de la communauté un certain Leroy, Foucquembourg partant pour la France en vue de faire rapport à la compagnie dieppoise et aux autorités royales. Le malheureux n'accomplira que la moitié de sa mission :en septembre 1646 sur sa route vers Paris, il traverse la forêt de Dreux, est assailli par des bandits qui le tuent pour le dévaliser. Entre-temps, le « Saint-Laurent », toujours navire actif de la Société

de l'Orient ,revient avec le capitaine Le Bour, homme énergique, honnête et
adroit. Il s'arrange pour faire envoyer les éléments les plus turbulents à la recherche de marchandises et de ravitaillement dans l'intérieur du pays. Il remet Pronis en place qui s'empresse d'arrêter ses opposants et de les envoyer à l'Ile Bourbon. Mais Le Bour de retour à Dieppe fait à la Compagnie un rapport alarmant sur les désordres de Fort-Dauphin. Celle-ci pour redresser la situation, choisit un catholique convaincu et militant, Étienne De Flacourt. Il arrive à Fort-Dauphin avec le titre de gouverneur le 19

4 décembre 1648 avec quatre-vingts hommes et deux mIssIonnaires, Gondrée et Nacquart, Pères lazaristes spécialement envoyés par le fondateur de leur ordre, Saint Vincent de Paul. Pour mettre de l'ordre, il commence par renvoyer en France Pronis et 47 colons, plus ou moins volontaires pour laisser là une partie de leur vie et même des familles fondées avec des femmes malgaches. Plusieurs de celle-ci dont Mme Pronis sont chassées et doivent regagner leurs villages provoquant bien évidemment un sentiment de rancune à l'égard des Français. Le zèle religieux de Flacourt n'arrange rien; les deux malheureux prêtres qu'il harcèle avec ses projets de conversion meurent à la tâche ;Gondrée s'éteignit à peine six mois après son arrivée, Nacquart eut le temps de poser, le 2 février 1650,la première pierre d'une église qui ne sera jamais terminée et de procéder à un début d'apostolat avant de mourir le 29 mai 1651. La tension monte avec les indigènes; pendant plusieurs années des attaques suivies de répression se multiplient. Le vide se fait autour du comptoir de Fort-Dauphin. Et pour comble d'infortune, Flacourt ne reçoit plus de nouvelles de France et de la Compagnie. En 1653, pour établir la communication, il essaie de se placer sur des voies maritimes plus fréquentées. Il se rend au Mozambique sur la côte orientale de l'Afrique. Il ne rencontre personne ;de retour il réussit à remettre un message à un navire hollandais rencontré dans la baie de SaintAugustin: le capitaine lui apprend que la France est en proie à une véritable guerre civile, la Fronde des grands seigneurs contre l'autorité royale. De plus en plus séduit par le destin de cet établissement français

dans l'île malgache, Jean Laborde découvre avec stupéfaction que les
affaires intérieures de la France, heureuses ou malheureuses, ont leur répercussion jusque dans cette place où pourtant tout semblait préparé pour une coexistence, une compréhension exemplaire entre deux communautés différentes. De ses connaissances et de ses réflexions intérieures, il continue à nourrir son rêve. À Paris, une personnalité de la noblesse intrigante, aussi intelligente et active que peu embarrassée par des scrupules de conscience, a entendu parler de Madagascar; certes Charles De La Porte, Duc De La Meilleraye, maréchal de France, Grand Maître de l'artillerie, surintendant des finances depuis 1648, n'a aucunement l'intention de tenter lui-même l'aventure. Mais il rêve lui aussi aux curiosités et richesses de l'île lointaine. Le monopole de dix années accordé par Richelieu à la Société de l'Orient est expiré; son directeur Rigault disparaît en 1654. Cette même année, deux navires arrivent à Fort-Dauphin avec Pronis qui, sans rancune, remet à Flacourt une lettre de La Meilleraye le confirmant dans son titre de gouverneur de l'établissement. Flacourt refuse, se réembarque pour la France le 12 février 1655 . À Dieppe, blâmé par la Société de l'Orient pour 20

ses échecs et son retour non autorisé, il lui remet deux mémoires justificatifs. Il profite de son temps de disponibilité pour rédiger plusieurs ouvrages qui resteront essentiels pour la connaissance de l'île à cette époque; son « Histoire de la grande Isle Madagascar» publiée à Paris en 1658 contient des détails fort intéressants sur les habitants, sur la faune et la flore. Il réussit même à établir un plan de colonisation logique et réaliste. Le Duc De La Meilleraye en a-t-il eu connaissance? Toujours est-il qu'il finance l'armement de plusieurs navires en 1656, 1658. L'ancienne Compagnie dieppoise le poursuit en justice pour concurrence déloyale; il n'en a cure et en 1659, il fait établir par l'administration maritime des lettres patentes à Étienne De Flacourt pour reprendre la direction de la colonie. En mai 1660, Flacourt s'embarque; peu après le passage du Cap des Tempêtes, des pirates barbaresques attaquent son navire qui sombre corps et biens. Entre-temps, Fort-Dauphin a connu bien des vicissitudes et des malheurs. Des incendies ont ravagé l'établissement. Pronis est mort le 23 mai 1655 ; son premier successeur, Des Perriers, brutal avec les indigènes ,est tué en décembre de la même année. Sous l'administration de son remplaçant Gueston arrivent les vaisseaux de La Meilleraye mais les marchandises qu'ils apportent ne sont plus achetées par les indigènes. Des colons qui tentent de prendre contact avec d'autres clients dans l'intérieur sont massacrés. Les représailles ne font qu'envenimer la situation. Désespéré, Gueston s'embarque pour Batavia où il espère obtenir l'aide des Hollandais. Des deux intendants de la Compagnie qui le remplacent, Rivau repart pour la France et Champmargou attend passivement son rapatriement. Et puis, dans les récits dont il enflamme peu à peu son imagination, l'esprit de Laborde s'attarde sur le personnage de La Case. Simple vacher de la colonie française de Fort-Dauphin, par sa simplicité et son habileté à

discuter avec les vendeurs de bœufs malgaches dont il apprend la langue, il
gagne la confiance de ses interlocuteurs; un influent prince malgache lui accorde sa fille en mariage. La Case s'implique dans les conflits locaux jouant souvent le rôle d'arbitre à la fois craint et écouté. C'est lui qui permet à la colonie française de Fort-Dauphin de subsister grâce aux vivres qu'il lui fait parvenir. À Bombay, Laborde fréquente toutes les boutiques susceptibles de compléter sa connaissance de Madagascar. La communauté marchande du port anglo-indien comporte des gens de toutes origines, des vieux chrétiens, des juifs, des musulmans. À l'un d'eux, il achète la statuette d'un Bouddha finement ciselée; ill' expédie à ce vieux libraire de Bordeaux qui lui avait

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parlé des encyclopédies techniques et lui demande de lui envoyer tout ce qu'il pourra rassembler des publications concernant Madagascar. Le 6 mars 1665, six vaisseaux quittent la France. Ils emportent 400 hommes mais surtout un conseil particulier de six membres qui représenteront sur place la nouvelle Compagnie des Indes Orientales. Celui qui en a conçu et signé les statuts le 28 mai 1664, Jean-Baptiste Colbert a une connaissance approfondie du système financier de l'époque. Ses conceptions n'ont pas le caractère spéculatif et irréaliste qui conduira à la ruine les promoteurs financiers du règne suivant; il les doit d'abord à son milieu familial. Son grand-père, bourgeois de Reims anobli en 1595 sous le nom de Colbert Du Terron, était contrôleur des gabelles, la plus grosse ressource du fisc royal depuis sa création en 1340 par Philippe VI. Il a 32 ans en 1651 quand Mazarin le prend à son service pour gérer sa fortune privée, considérée comme la plus importante de l'époque. Il apprendra que dans l'administration des affaires, le moindre détail peut être déterminant. Il continuera à appliquer les principes dont il a vérifié la valeur et l'efficacité lorsque Louis XIV, sur la recommandation de Mazarin mourant, le nommera contrôleur général des finances, le titre qui remplace celui d'intendant disgracié en même temps que son dernier titulaire Fouquet. À ceux partant pour l'île Dauphine, le nouveau nom de Madagascar, Colbert a donné des instructions précises. Il veut installer une véritable colonie de peuplement; il recommande en particulier de donner une prime aux colons mariés et au contraire de taxer les célibataires. Malheureusement Colbert connaît mieux le maniement des intérêts financiers qu'il ne sait juger et choisir les hommes. Le directeur qui reçoit la responsabilité de l'établissement, De Bausse, n'est autre que le demi-frère de Flacourt. Quand il débarque en juillet 1665, il a déjà soixante-sept ans; il meurt en décembre. Il est remplacé par M. De Montaubond, un ancien magistrat d'Angers; il a soixante-trois ans et disparaîtra en septembre 1666. La colonie retrouve à sa tête M Champmargou, toujours aussi timoré et indécis. Les instructions matrimoniales de Colbert portent au moins leurs fruits: les épouses malgaches des colons jouent un rôle essentiel dans les tractations avec les villages et les tribus environnantes pour les échanges et le ravitaillement. À l'adroit La Case s'ajoute un colon habile en matière commerciale, François Martin mais celui-ci se laissera tenter par une autre aventure: il sera le fondateur du comptoir de Pondichéry. A Paris, bien que les résultats financiers de la compagnie ne soient pas à la hauteur des espérances, Colbert continue à croire à l'établissement de Fort-Dauphin. Soutenu par Louis XIV, politiquement et sans doute financièrement, il lance une souscription pour un nouvel et important armement. Le 14 mars 1666, 14 navires appareillent; ils emportent 1700 22

personnes, marins, soldats, marchands et 32 femmes. L'expédition traîne aux Canaries, le long des côtes du Brésil où il fallait chercher les vents favorables vers le sud de l'Atlantique; elle affronta les tempêtes de mousson en entrant dans l'Océan Indien; elle perd 400 hommes en route et les vivres à bord sont insuffisants pour nourrir convenablement tous les passagers. Néanmoins, à l'arrivée, le marquis De Montdevergue nanti du titre de gouverneur, se met courageusement au travail. Il utilise adroitement

les capacités de La Case pour traiter avec les chefs locaux. Il prend les
dispositions utiles à la sécurité du fort et des ports installés aux environs. Il commence à attribuer officiellement des terres aux colons. Mais il n'a pourtant pas confiance en l'avenir de la présence française sous la forme qui lui a été prescrite. En 1668, il envoie un rapport long et détaillé condamnant le projet d'établissement. Les actionnaires de la Compagnie ont par ailleurs reçu des rapports défavorables des colons établis à l'lIe Bourbon craignant d'être concurrencés par de grands comptoirs à Madagascar. Ils accusent Montdevergue d'autoritarisme maladroit. La Compagnie décide alors de supprimer son escale de Fort-Dauphin et, très adroitement, revend ses droits de navigation à Louis XIV. Colbert obstiné donne l'ordre à l'amiral Blanquet De La Haye, commandant de l'escadre chargée de la protection de la navigation française dans l'Océan Indien, de remettre en place l'éternel Champmargou et de renvoyer Montdevergue. Précédé de nombreuses lettres d'accusation, celui-ci est emprisonné à son arrivée en France et mourra en détention sans être jugé. Sur place, c'est l'abandon progressif avec la multiplication des affrontements entre colons et habitants des environs. Même La Case est tué en juin 1671 dans une escarmouche ainsi que La Breteche, le successeur de Champmargou, lequel a préféré s'en aller en 1672. Le 27 août 1674, l'établissement est submergé par les Malgaches; des 200 hommes qui survivaient là tant bien que mal, 63 réussissent à s'embarquer pour l'Ile Bourbon. C'est, pour un siècle, la fin de la présence française à Madagascar, officiellement tout au moins car clandestinement... Quand Jean Laborde reçoit les documents qu'il a demandés à son libraire de Bordeaux, les récits auxquels il n'avait jusqu'alors prêté qu'une attention lointaine, relancent son inexplicable attrait pour la Grande lIe. Comme s'il découvrait un autre versant de la montagne qui absorbe son regard et sort peu à peu de l'irréalité où semble toujours baigner l'histoire, il lit et relit des titres qui parlent d'eux-mêmes, en français ou en anglais puisqu'il lui a bien fallu se mettre au moyen de communication de tous les milieux marchands de Bombay. -General History of the Pirates, de Charles Johnson, paru à Londres en 1704

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-The King
1720

of Pirates, par un authentique flibustier, Avery, Londres

-The adventures of Robert Drury during 15 years of captivity in the
Island of Madagascar, Londres, 1729 -Histoire des Flibustiers, par Archenho1z, Paris, 1804 -Les Flibustiers des mers du sud, par Raveneau De Lussan, Paris, 1775 -Voyage à Madagascar et aux Indes Orientales d'un certain Abbé Rochon, qui effectua dans la région des missions d'évangélisation et qui, semble-t-il, eut plus de succès en littérature qu'en religion(Paris 1791). Et d'abord, Laborde doit réviser son jugement sur la piraterie. Il rapprocha ce qu'il a découvert de ce que lui en avait dit l'oncle d'Amérique au temps de son enfance. Quand ils se retrouvaient entre gens de multiples origines et nationalités exerçant une activité satisfaisante pour tous les appétits, du lucre à la violence, les pirates savaient établir entre eux des règles de coexistence. Ainsi, du côté des Amériques, les Frères de la Tortue vivaient en harmonie, les boucaniers sédentaires préparaient la viande séchée pour les flibustiers écumeurs des mers. Mais les Etats européens, Angleterre, Danemark, Pays Bas, France, Espagne avaient réalisé l'intérêt des Caraïbes; leurs colons et leurs navigateurs avaient besoin de sécurité. Les marines nationales firent la chasse aux pirates. Les plus avertis de ceuxci avaient entendu parler de la navigation dans l'Océan Indien. Aux vaisseaux marchands européens s'ajoutaient là-bas les mystérieuses embarcations des Arabes et des Indiens transportant des richesses plus ou moins mythiques, bijoux, or, pierres précieuses, étoffes rares. Et le soir, Jean Laborde pourtant fatigué par ses multiples activités commerciales et artisanales, voyait défiler à la lumière troublante de ses chandelles, les noms et les exploits de ces hommes de la mer, libérés de toute attache nationale mais dont l'indépendance n'était pas toujours que brutalité aveugle. Et beaucoup d'entre eux avaient un lien avec Madagascar. Dans son sommeil même, sloops, bricks et goélettes tendaient aux vents leurs voiles, des hommes souples et courageux grimpaient pour ajouter les bonnettes au bout des vergues accroissant ainsi la course du navire; et puis il entendait le choc des membrures contre les flancs rebondis des galions et des caravelles, les cris lors de l'abordage. Au réveil, il savait que tout cela était réalité puisqu'il y avait les noms, les faits... et surtout cette étrange union entre les hommes d'ailleurs et la terre malgache. D'abord des Anglais. . . Le capitaine John Avery, sorti de la légalité à la suite d'une . . mutinerie; découvre sur une de ses pnses, une pnncesse que ses

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compagnons de voyage présentent comme la fille du Grand Mogol en route vers la Mecque. Séduit, il l'épouse et s'installe dans la baie d'Antongil. Trahi à son tour par ceux qui ne s'accommodaient par d'une vie calme et sédentaire, il réussit à regagner l'Angleterre; il finit son existence dans une soupente d'une petite ville anglaise du Devon. Après le même parcours, de la navigation commerciale à la flibuste, William Kidd eut moins de chance. On lui prête le sacrilège d'avoir enterré sa bible sur l'Ile Sainte-Marie pour symboliser sa rupture avec l'ordre établi; à son retour en Angleterre, il fut jugé et pendu. Nathaniel North fut le pirate au grand cœur. Il ne prenait jamais à l'abordage un vaisseau chrétien, n'attaquait que des navires arabes. Et l'épopée de Libertalia!! Olivier Misson, fils d'une famille provençale aisée, fit des études solides de droit mais il préféra le métier des armes. Embarqué sur une frégate, à l'occasion d'une escale à Naples, il rencontra Angelo Caraccioli, un moine dominicain, aussi brillant qu'original. Il persuada son capitaine d'accepter dans l'équipage son nouvel ami. Dans un affrontement avec un navire anglais dans les Antilles, c'est le miracle: alors que le combat tourne mal pour les Français, l'ennemi explose soudain et disparaît corps et biens. Devant le spectacle des épaves, le moine persuade le marin de choisir un nouveau destin avec la devise « Pour Dieu et la Liberté.» Leur errance accompagnée de quelques prises, il faut bien vivre, les amène aux Comores; ils interviennent dans les affaires locales; Misson y trouve celle qui sera son épouse jusqu'à la fin de sa vie. Rêvant de paix universelle et de fraternité, il découvre un site curieusement ignoré jusqu'alors, la baie de Diego Suarez. Misson et Caraccioli y fondent la République de Libertalia avec des institutions audacieuses: un langage commun pour tous les marins qui échouent là avec eux, le respect des cultes, l'abolition du servage. C'était trop beau pour durer. L'attaque d'une escadre portugaise puis l'investissement et les destructions par les Malgaches, comme à Fort-Dauphin quelques décennies plutôt, détruisent Libertalia. Un de leurs associés, Tom Tew, avait survécu au désastre. Il épousa Rahena , une princesse Betsimisaraka. Laborde découvrait l'onomastique malgache; ils eurent un fils, Ratsimilaho. Il l'emmena en Angleterre, espérant lui aussi, marier les cultures et bâtir quelque chose de plus réaliste et plus solide que Libertalia. Le père disparu, le fils rentra dans son île, devint le roi de tous les Betsimisaraka. À sa mort, il partagea son royaume, installant son fils sur la grande terre et sa fille, Bety sur l'Ile Sainte-Marie. Il y eut aussi Robert Drury, marin anglais naufragé sur la côte sudouest, prisonnier pendant seize ans des Antandroy ; il réussit à s'échapper et 25

à rejoindre Nosy Be .Le rapport qu'il a publié à son retour à Londres reviendra souvent à la mémoire de Laborde quand il se débattra au milieu de la complexité de ses rapports tant avec les dirigeants qu'avec les simples hommes et femmes de Madagascar. Celui qui a observé ces mœurs sans être engagé lui-même a donné une image simple et réaliste de ce mélange de brutalité et d'humanité où le christianisme de Laborde retrouvera des raisons de croire à sa mission sans faire de lui un évangéliste exigeant. Un certain Hugon serait parvenu jusqu'au grand roi Merina Andrianampoinimerina; il aurait épousé la fille d'un chef de la région de Fort-Dauphin. Les choses commencèrent à rentrer dans l'ordre quand le roi d'Angleterre envoya en 1728 une escadre qui chassa tous les pirates de leurs repaires sur les côtes malgaches. Comme dans les Caraïbes, les pirates durent changer de zone d'activité. Et après des siècles de distance, l'histoire se répéta avec deux nouvelles tentatives de colonisation française. Elles ont été précédées de l'installation permanente de commerçants et d'agriculteurs dans les deux îles principales des Mascareignes fécondées l'une et l'autre par des cultures importées. À l'Ile Bourbon, un Malouin apporte en 1695 six plants de caféiers qu'il avait réussi à entretenir pendant la traversée en leur attribuant une partie de sa ration d'eau. Des marchands de Saint-Malo eurent communication d'un rapport précis sur cette expérience: les six plants avaient donné 3376 graines, 896 furent replantées avec succès. Désireux d'entreprendre la culture sur une plus vaste échelle, ils achetèrent en 1712 à la Compagnie des Indes Orientales ce qui lui restait de ses droits d'établissement à Madagascar. Pour l'Ile de France, occupée puis abandonnée par les Hollandais, cette même Compagnie avait chargé Garnier Du Fougeray d'en prendre possession effectivement. En peu d'années, les Français s'étaient multipliés et installés à titre définitif. En 1730 naissait d'ailleurs à Port-Louis un garçon qui fera à Paris des études de botanique: Joseph François Charpentier de Cossigny-Palma introduira dans son île natale la canne à sucre qui pour tous les siècles à venir en fera la fortune. Un autre aristocrate né et enrichi à l'Ile Bourbon, le Comte De Maudave, engagé dans la marine ,avait eu l'occasion de connaître la côte est de Madagascar. Il fit quelques années dans l'armée des Indes et rentra en France après le désastreux traité du 10 février 1763 qui ne laissait à Louis XV que cinq comptoirs aux Indes. Il a l'occasion d'exposer au Duc De Choiseul-Praslin un plan de conquête pacifique de Madagascar. Reprenant les idées de Flacourt, il recommande de s'entendre avec les indigènes de façon à obtenir des terres pour les cultures vivrières et l'élevage qui assureront le ravitaillement des deux îles Mascareignes, des établissements 26