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Jeunesse d'hier au Rwanda

De
290 pages
Au cours de son séjour au Rwanda comme professeur de philosophie et de sciences de l'éducation à l'Université Nationale de 1973 à 1976, l'auteur a rassemblé de nombreux textes de collégiens et d'étudiants où ceux-ci racontent leur jeunesse et décrivent un certain nombre d'aspects majeurs de leur culture. Ces textes rendent compte de la manière dont ils percevaient le milieu au sein duquel ils étaient appelés à vivre, avec ses valeurs et ses faiblesses, ses élans et ses pesanteurs, ses aspirations au changement et son attachement à la tradition.
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Jeunesse d'hier au Rwanda

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4707-8

Pierre ERNY

Jeunesse

d'~er

au Rwanda
Textes d'écoliers et d'étudiants recueillis entre 1974 et 1976 Matériaux pour une psychologie

L'Harmattan

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanHongrie
Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'HarmattanItalia
Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Leçon d'arithmétique. Le maître demande à l'écolier: "Je t'ai donné neuf bananes. Tu en as mangé quatre. Que reste-t-il ? - Les peaux."

Table des matières
Introd uction 9

Première partie Des étudiants racontent leur jeunesse
A. Le milieu familial 14
14 23 27 29 33 40 45 51 53

- A l'ombre des bananeraies
- Tâches enfantines, apprentissages et jeux - Forma ti0n du caractère - Richesses et duretés de la vie coutumière - Conflits de famille et de voisinage - Famille, école, église - Liens familiaux et solidarités - Sexualité - Stratification sociale

B. De l'école à l'Université
- L'entrée à l'école - Vie et pédagogie à l'école primaire - Le passage du primaire au secondaire - Vie et pédagogie au collège - L'accès à l'enseignement supérieur - Face à la religion - Garçons et filles - Différenciations sociales - Différenciations ethniques - Visions d'avenir ... - Retour critique sur l'éducation reçue - Annexe 1 : Quelques références littéraires - Annexe 2 : Le "baptême" d'entrée à l'Université

62
62 66 84 93 111 118 .146 ..154 ..156 .165 .167 .169 171

5

Seconde partie
Quelques coups de sonde...
I. Eléments de description de l'éducation
reçue en famille
Généralités Différences selon les ethnies La petite enfance Les relations père-enfant Les relations mère-enfant Les relations avec les grands-parents Les relations avec les oncles et les tantes Les relations frères-sœurs Les obligations parentales Le rôle pédagogique de la littérature orale Les règles à observer Attitudes à adopter vis-à-vis des étrangers Manières de table Tâches enfantines Apprentissages L'éveil de la sexualité Sancti0ns Une observation d'enfant Réactions à la vue de l'éducation donnée dans la famille
européenne... ....

181
181 182 183 189 191 192 195 195 196 197 198 198 199 200 202 203 205 207

. . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 212

II. Des collégiennes expliquent l'ubupfura et l' ubgenge 215
La notion d'ubupfura L'ubupfura comme noblesse de cœur L'impfura : l'aîné de la famille L'impfura : le membre de la classe noble La notion d'ubgenge 215 216 217 218 219

III. Aspirations professionnelles au cycle d ' 0ri enta ti 0n .. 225 IV. Images de l'homme blanc 6 233

V. Rêves
VI. Autoportrait ethnique. Le caractère rwandais analysé par les étudiants
1. Une société paysanne traditionnelle 2. Conscience nationale 3. La famille, institution centrale 4. L'empreinte laissée par la structure hiérarchique du Rwanda ancien 5. Valeurs maîtresses

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247
247 .253 256 .262 .269

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Introduction
La révolution qui précéda l'accession du Rwanda à l'indépendance a représenté une étape extraordinairement profonde de son acculturation. L'ancien système sociopolitique, auquel correspondait un système de pensée et de valeurs hautement intégré, avait pour clé de voûte et pour principe de cohérence la personne même d'un roi qui était imana, "divin" . Avec la chute de la monarchie et de la chefferie traditionnelles, c'est toute la culture qui a en quelque sorte été décapitée et a perdu son centre de gravité, son point de référence universel, l'axe, le pivot autour desquels tout s'organisait. Ce ne fut évidemment que peu à peu que l'on se rendit compte de la profondeur des altérations qui en découlèrent au niveau de la famille, de la colline, des mœurs, des relations interhumaines et interethniques, des attitudes, de l'exercice de l'autorité. Il ne faut donc pas seulement tenir compte, pour comprendre la situation de ce pays, des contacts avec la civilisation occidentale, mais aussi d'une évolution et d'une révolution internes qui ont exigé et entraîné une restructuration des mentalités et des habitudes sociales d'une ampleur considérable. Le présent ouvrage se veut le pendant pour le Rwanda d'une étude précédente consacrée aux deux Congo et intitulée Ecoliers d'hier en Afrique centrale. Matériaux pour une psychologie (1999). Je ne reviendrai pas sur le système d'enseignement de ce pays que je décris longuement dans L'école coloniale au Rwanda. 1900-1962 et dans L'enseignement au Rwanda après l'indépendance (1962-1980). Les matériaux très divers dont je ferai état ici ont été collectés durant mon séjour dans ce pays entre 1973 et 1976 en tant que professeur de philosophie et de sciences de l'éducation à l'Université Nationale du Rwanda (UNR) et en tant que chargé de cours d'anthropologie à l'Institut Pédagogique National (IPN). J'ai pleinement conscience de ce qu'un matériel recueilli il y a près d'une trentaine d'années ne correspond plus aux conditions actuelles. Il n'en est pas pour autant dépourvu d'intérêt aux yeux de qui est sensible à l'histoire et s'adonne à l'étude de mentalités qui n'évoluent que

lentement. Pour éviter tout malentendu, j'ai bien pris soin d'intituler ce volume Jeunesse d'hier... Mon propos n'est pas ici d'écrire "sur" le Rwanda, mais de laisser la parole aussi directement que possible à de jeunes Rwandais. Etat et Eglises scolarisaient en 1973 plus de 400 000 enfants et adolescents, ce qui représentait un taux de scolarisation d'environ 50 % ; celui-ci avait baissé au cours des années précédentes du fait de l'énorme poussée démographique. 1973 représente aussi la date d'un changement de régime politique, le président Habyalimana succédant au président Kayibanda. Au plan de l'enseignement, une organisation fort diversifiée était en place, avec établissements primaires, secondaires et supérieurs, à finalité générale et professionnelle, relevant du secteur public et privé, neutres et confessionnels, scolaires mais aussi parascolaires. Des expériences nombreuses ont été tentées qui ont fait du Rwanda un véritable champ d'essai pédagogique grâce à la très grande latitude qui a toujours été laissée aux initiatives de toute sorte. Mais ici, comme dans le reste de l'Afrique, comme dans le monde entier, l'enseignement s'est cherché, a traversé des crises, a ressenti le besoin de réajustements profonds, de réformes hardies qui fussent à la mesure des bouleversements qu'a connus et que connaîtra encore la société. Depuis lors ce petit pays de la région des Grands Lacs a vécu à partir de 1990 des événements dramatiques qui en ont à nouveau profondément bouleversé la physionomie et dont j'ai évoqué à chaud les premières phases dans Rwanda 1994. Clés pour comprendre le calvaire d'un peuple. Depuis lors beaucoup d'eau a encore coulé sous les ponts de la Nyabarongo... Il est une question qui n'a cessé de m'intéresser dans mon travail en Afrique: elle concerne les rapports qui ont existé, qui auraient pu exister et qui à l'avenir pourraient ou devraient exister entre l'éducation coutumière, celle qui imprègne encore l'action que le milieu natal exerce sur l'enfant et qui est l'expression par excellence de la culture ancestrale, et l'enseignement donné dans les institutions scolaires et parascolaires. Il s'agit là d'une problématique qui n'a jamais été explorée aussi systématiquement qu'elle l'aurait mérité. Ce n'est pourtant qu'à partir d'elle que l'on peut espérer établir une continuité raisonnable entre famille, milieu de vie et école, entre enseignement et éducation, entre les apports de la culture locale et les in10

fluences extérieures, et que l'on pourrait donc exploiter au mieux les potentialités éducatives que recèle la colline pour atténuer les discordances inhérentes à toute action pédagogique en contexte de changement socioculturel rapide. De l'éducation traditionnelle à l'enseignement moderne: c'est le chemin qu'historiquement a parcouru la pédagogie rwandaise et africaine en général; c'est le chemin que parcourt à nouveau, pour son propre compte, tout individu formé en contexte d'acculturation; c'est le chemin que parcourt enfin, et nécessairement, toute formation humaine aujourd'hui, et il est du devoir des éducateurs actuels de chercher, par delà une dualité, une bipolarité inévitables, à conférer à leur action une certaine unité, une certaine homogénéité, une certaine cohérence, une certaine harmonie. Quand je parle d"'ethnies" pour désigner les groupes tutsi, hutu et twa, c'est en étant conscient de l'inadéquation de ce vocabulaire. Malheureusement on ne dispose par d'un terme plus adapté et il est entré dans l'usage courant. Dans une première partie la parole sera longuement donnée à des étudiants pour qu'ils nous racontent leur jeunesse, d'abord leur milieu familial, puis l'école aux différents degrés. Ensuite, à la manière de coups de sonde, viendront plusieurs textes dans lesquels s'exprimeront étudiants, collégiens des classes terminales et jeunes instituteurs pour analyser l'éducation reçue en famille, expliquer ce qu'on entend par ubupfura et ubgenge, évoquer leurs aspirations professionnelles, dire quelle perception ils ont de l'homme blanc et décrire leurs rêves. Pour terminer, j'ai demandé à des étudiants de l'Université et de l'IPN de dire comment eux-mêmes percevaient le caractère ethnique ou national rwandais, quels en étaient à leurs yeux les traits dominants, et par quelles influences on pouvait expliquer la structure psychologique très particulière des hommes de ce pays, d'hier à aujourd'hui. Je me souviens de la réaction du recteur de l'Université Nationale quand il prit connaissance du résultat de ce dernier sondage: il trouvait la réaction des étudiants très "passéiste" . Je ne pouvais que l'approuver, mais avais le sentiment que ce passéisme était en fait une forme de réalisme: peu de peuples d'Afrique ont sans doute été marqués par leur passé dans leurs structures mentales et leur inconscient collectif aussi intimeIl

ment que ceux du Rwanda. Mais ce peut être difficile à admettre. .. Quand on cherche à dresser le portrait d'un peuple, il y a deux voies d'accès: d'une part l'étude des représentations normatives qu'il a de lui-même, de l'idéal d'homme que par sa culture religieuse, juridique et morale il cherche à promouvoir, d'autre part l'observation réaliste de ses comportements effectifs dans la vie quotidienne. Les deux images ne coïncident jamais: l'écart de l'une à l'autre constitue une variable culturelle particulièrement significative. Les textes rassemblés ici jouent sans cesse sur ces deux registres, l'idéal et le réel, et ils permettent de se rendre compte qu'au Rwanda cet écart est particulièrement grand. Son amplitude constitue sans doute une des caractéristiques majeures de la culture de ce pays. D'un bout à l'autre, je le répète, il ne s'agissait pas pour moi de parler à la place des jeunes Rwandais ou de traiter d'eux d'un point de vue extérieur, mais de leur donner la parole et de les laisser s'exprimer aussi librement et directement que possible. Seul le cadre dans lequel ce discours s'exprime est de moi.

Première partie
Des étudiants racontent leur jeunesse
La plupart des étudiants rwandais que j'ai fréquentés ont grandi sur leur colline et reçu là une éducation de type traditionnel. Dans leur jeunesse ils ont encore connu le régime monarchique, ils ont vécu les soubresauts de la révolution de 1959 et ils ont été scolarisés au niveau élémentaire avant la réforme de 1967, donc à une époque où l'enseignement était à 100 % une affaire d'Eglises. Par l'école, à sept, huit, neuf ans, ils ont petit à petit glissé vers un autre univers qui au départ leur était étranger. Nous suivrons leur cheminement pas à pas à l'aide de biogrammes recueillis à l'Université Nationale du Rwanda (UNR) et à l'Institut Pédagogique National (IPN) dans les années 1974 et 1975. A l'Université Nationale du Zaïre, campus de Kisangani, j'avais précédemment recueilli plus de 400 autobiographies fort substantielles dont j'ai rendu compte dans Sur les sentiers de l'Université (1977) et dans Ecoliers d'hier en Afrique centrale (1999). J'avais laissé aux étudiants le choix entre une dissertation philosophique classique et un récit de vie. Quasiment tous avaient opté pour ce dernier. Quand j'ai voulu refaire la même expérience au Rwanda, mes collègues français présents sur place depuis quelques années m'ont prédit l'échec, arguant du fait que la psychologie des Rwandais était à l'opposé de celle des Congolais, que les premiers étaient trop réservés, trop retenus et pudiques, trop méfiants aussi, surtout vis-àvis d'un étranger, pour révéler leur vécu et leurs sentiments. Cette opinion s'est avérée parfaitement inexacte: les autobiographies recueillies au Rwanda étaient quantitativement moins nombreuses vu le petit nombre d'étudiants, mais qualita-

tivement d'une grande richesse et d'un grand intérêt. Il me semble qu'une certaine tendance à l'introversion qu'on trouve en cette culture fait qu'on prend du plaisir à se regarder et à s'analyser soi-même, et s'il y a des réticences à s'exprimer oralement, il y en a nettement moins quand on est seul devant une feuille blanche. Dans une première partie il sera question du versant coutumier, familial et informel de la socialisation. Dans une seconde centrée sur l'école et l'Université, nous verrons ce que celles-ci représentent aux yeux des intéressés eux-mêmes, des élèves qui la fréquentent et des populations qui l'entourent, quelle image ils s'en font et comment la réalité scolaire a été subjectivement vécue par eux. Nous passerons en revue les différents niveaux d'enseignement et examinerons comment sont franchis les seuils les plus marquants. Pour en assurer une bonne lisibilité, les textes ont parfois été légèrement remaniés du point de vue du style, combinés ou élagués, sans pour autant toucher en quoi que ce soit au fond.

A. Le milieu familial
A l'ombre des bananeraies
Les autobiographies d'étudiants contiennent de larges descriptions du milieu paysan à forte dominante traditionnelle dans lequel, enfants, ils ont grandi dans leur immense majorité. On y souligne les nombreux apports éducatifs qui ont surtout pour effet de former l'affectivité et le caractère, mais assurent aussi la transmission des connaissances nécessaires à la vie en milieu rural. Le côté attachant de l'existence coutumière est bien mis en valeur pour faire comprendre au lecteur que la personnalité en a été marquée d'une empreinte indélébile:

- "Ce fut le 12 avril que j'arrivai au monde. Le savais-je? Pourquoi étais-je né ce jour-là et non un autre? Pourquoi étaisje né sur telle colline, au Rwanda, en Afrique? Pourquoi être né en milieu pauvre? Est-ce le hasard ou la destinée? Une chose est sûre: dans tout cela je n'y étais pour rien, je n'avais point choisi, j'étais un innocent, un être pur déposé sur cette terre avec indifférence, mais qui allait bientôt évoluer et connaître les bonheurs et les revers de la vie. Né d'un père
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gagnant quelques sous grâce à son métier de moniteur et d'une mère paysanne, le bébé que je fus, à ce qu'on m'a dit, était d'un calme inquiétant. Pleurant rarement, au contraire des autres, on pouvait me laisser tout seul pendant plusieurs heures, et on se demandait si plus tard j'arriverais à délier ma langue et à par1er." - "Les hommes de chez moi travaillent dans les mines à ciel ouvert. Les femmes cultivent la terre. Ces mines exercent une attraction nocive sur les jeunes. En effet, l'appât de l'argent mène beaucoup d'élèves à l'échec. J'ai échappé à ce fléau. Pourquoi? Je ne saurais le dire. Tout ce que je sais, c'est que mon père m'interdisait beaucoup de choses de ce genre: aller travailler dans les mines, aller me promener sur la route pour courir derrière les voitures, cueillir des champignons - je le faisais en cachette! - et surtout jouer à l'arc musical sagihobe car, me disait-il, celui qui joue de cet instrument devient un "chien", c'est-à-dire un bon à rien. Nous avions des vaches. Mon père aimait, à la tombée de la nuit, s'asseoir dans l'enclos, le rugo, près du matelas en paille des vaches, pour les regarder dormir après avoir trait celles d'entre elles qui avaient des veaux. A ce moment-là, ma mère et mes sœurs s'occupaient à la cuisine. Souvent je les y rejoignais, non pour les aider, mais pour goûter les mets, singulièrement la pâte de manioc, et me chauffer, car à l'extérieur il faisait déjà froid. Un soir, mon père m'appela rudement: "Muburangobyi, tu seras un chien; ne va plus à la cuisine." Le terme ainsi employé signifie en kinyarwanda : "celui qui n'a pas la peau de mouton grâce à laquelle les mamans portent les enfants sur le dos", ce qui revient à dire: "que tu sois sans enfants, sans progéniture". Il s'agit donc d'une insulte on ne peut plus grave. Je revins sans rien dire. Mon père ne parlait pas beaucoup, mais quand il parlait, c'était sec et sérieux. Il était réputé pour bastonner sauvagement ses enfants. A partir de ce soir-là, je ne suis plus retourné à la cuisine pour des raisons futiles. J'avais peut-être cinq ans. Je réalisais que le garçon doit s'occuper du bétail, des travaux de l'extérieur plutôt que de l'intérieur de la case. Un peu plus tard, je compris qu'il était déshonorant pour un homme de s'occuper des travaux culinaires. Nous avions deux cases rondes. L'une servait de cuisine et d'entrepôt à la hauteur de la condition du cultivateur. Lesjarres 15

de lait et la baratte étaient gardées dans la case principale où dormaient mes parents. Nous partagions la maison avec le petit bétail. , Le soir, pour éclairer la case, nous allumions un feu. Mes sœurs et ma mère l'attisaient de temps en temps. Mon père n'aimait pas que je m'en approche. C'est ainsi que nous prenions nos repas. Parfois nous étendions des nattes dans le rugo pour souper dehors lorsque la lune et le temps le permettaient. Mon père nous empêchait de parler pendant le repas. Parfois nous nous querellions à propos de la grosseur des patates: "Toi tu prends la plus grosse, moi la plus petite." Mon père intervenait : "Silence!" et personne ne parlait plus, même s'il avait le sentiment d'avoir été lésé. Après le repas du soir, maman nous racontait de petites histoires très amusantes. C'étaient parfois des contes où tel malhonnête mourait. Parfois des orphelins y étaient malmenés, surtout par les marâtres, et cela faisait couler des larmes. Et le lendemain nous disions: "Maman, répète ce conte-là !" Elle le faisait avec plaisir. Je m'endormais souvent avant la fin de l'histoire. Parfois c'étaient les devinettes qui occupaient la veillée. Ou mes grandes sœurs dansaient avec les amies de leur âge; mais papa n'aimait pas cela et elles le faisaient quand il était absent. Je n'ai connu que ma grand-mère du côté paternel. Elle était avare et m'empêchait de manger les bananes mûres. Je n'aimais pas aller chez elle à cause de ses rebuffades. Je préférais aller chez ma tante maternelle: son accueil était très chaleureux, et ses fils savaient jouer de l'inanga, sorte de lyre, ce qui m'amusait beaucoup. Mes parents étaient très généreux et rendaient rarement le mal pour le mal. Ils n'étaient pourtant pas chrétiens. Je me souviens de cette petite scène: un jour, tôt le matin, ma mère venait de mettre l'urwagwa, la bière de banane, dans les cruches, lorsqu'un voisin s'amena sous prétexte qu'il voulait du feu pour allumer sa pipe, en réalité pour demander de la bière. Et moi de dire: "Maman, ne lui donne pas de notre bière; il nous en refuse quand il y en a chez lui!" Maman me remit à la place du regard, et je me tus. L'homme parti, elle me dit à peu près ceci: "Je lui donne pour lui apprendre à donner."

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Parfois je me tenais près de mon père lorsqu'il offrait des sacrifices aux mânes des ancêtres pour les apaiser, leur demander paix et prospérité, et d'éloigner des siens les mauvais esprits. Je ne comprenais pas très bien son langage. Cela se passait dans une case réservée à ce culte en langage particulier (indaro). Parfois je l'accompagnais lorsqu'il allait chez Ndabutema, le devin de la région. Il le faisait quand quelqu'un de la famille tombait malade ou quand il allait entreprendre un voyage, souvent pour un procès. Une fois, même, j'ai participé au culte des lmandwa. J'étais très jeune et ne me souviens plus que très vaguement des gestes qu'on me faisait faire. De temps en temps j'accompagnais les gardiens de vaches. J'aimais le faire malgré le soleil et la pluie. D'ailleurs, lorsqu'il pleuvait, nous utilisions comme parapluies des amasinde, genre de huttes traditionnelles en miniature, fabriquées avec des branches d'arbustes et couvertes de feuilles de bananier. Ce n'est pas le bétail qui m'attirait. C'est que nous volions des cannes à sucre, des épis de maïs, des patates, etc., selon la saison. Nous profitions du brouillard du matin pour marauder. Pour moi c'était dur de rester à la maison pour empêcher les oiseaux de manger le sorgho que l'on mettait à sécher. Je me distrayais en sculptant une auto dans la partie intérieure du bananier, lorsqu'on avait déjà coupé le régime de bananes, ou en fabriquant des lunettes avec des tiges sèches de sorgho. C'est dans ce milieu que j'ai vécu jusqu'à l'âge de six ans." - "J'ai grandi à Kigali, la capitale, dans une famille très chrétienne. C'est quand nous allions chez les grands-parents ou les oncles sur la colline que nous voyions comment ils honoraient les ancêtres par des prières et des offrandes devant les petites huttes édifiées à cet effet. J'ai même participé, vers l'âge de cinq ans, à une cérémonie des lmandwa dans notre voisinage. C'était une grande fête qui durait toute la nuit, où on mangeait, buvait, dansait. Bien entendu, ces pratiques païennes se faisaient en cachette: ils ne fallait surtout pas que les missionnaires en prennent connaissance." - "Je me souviens qu'à quatre ans je suis allé vivre en pension chez ma tante pendant une année. Au cours de cette période j'étais bien gâté. La grande affection dont elle me couvrait me procurait tout sans pour autant m'enlever les maladresses de 17

mon jeune âge. Mon père se rendit alors compte de la situation déplorable dans laquelle j'étais placé; il prit conscience que cet état d'anarchie et de libertinage pouvait contribuer à déformer ma personnalité. Il me fit revenir pour me surveiller de près. Que de punitions m'étaient alors infligées quand je m'absentais de la maison toute la journée pour courir la campagne ou lorsque les travaux exigés n'étaient pas accomplis! En effet dès six ans, j'allais avec les enfants de même âge que moi de prairie en prairie. Nous chassions les oiseaux, de préférence les perdrix, et tirions à l'arc. Nous jouions à cachecache dans les lieux obscurs. Lorsqu'il avait plu, nous nous rendions dans la plaine située à deux kilomètres de chez nous pour jouer avec la boue. Je me rendais compte qu'avec elle on pouvait faire quelque chose, mais en réalité je ne savais pas quoi. Zuba, une de mes compagnes de jeu, me donna une idée. Il s'agissait de construire des huttes, quelque fragiles qu'elles fussent, pour abriter nos biens illusoires: morceaux de tiges considérés comme des vaches et cruches fabriquées avec de la boue. Cette obsession d'une prospérité lointaine nous laissait entrevoir un monde tranquille et pacifique où tout allait à merveille. Dans notre imagination, ces huttes une fois élargies étaient destinées à devenir une grande agglomération dans laquelle vivrait notre descendance! Il arrivait, hélas, qu'au milieu de ces merveilleuses inventions de notre fantaisie ma mère m'appelât pour aller puiser de l'eau, et les chimères s'évanouissaient. Parfois, dans une famille voisine, on fêtait l'anniversaire des ancêtres. Le festin était animé de chants traditionnels et surtout de cérémonies rituelles. A cette occasion on préparait de la bière de banane et de sorgho, et l'on abattait une vache ou une chèvre selon que les ancêtres désiraient de l'une ou l'autre viande. Il arrive que les vieux voient leurs aspirations se réaliser ou aboutissent aux fins voulues après de telles pratiques rituelles. D'autres fois, nous assistions aux récits que débitaient les vieux de la colline. Rassemblés autour d'une cruche de bière, ils racontaient les exploits les plus remarquables des héros rwandais. Ils retraçaient par exemple la victoire de Ruganzu lors de son expédition dans le Bunyabungo. Ils exposaient l'idée qu'ils se faisaient du service militaire et incitaient les 18

jeunes qui étaient là à s'entraîner au tir à l'arc afin qu'ils puissent plus tard embrasser la carrière militaire. Celui qui était blessé au champ de bataille était couvert de louanges. Une telle carrière était destinée non seulement à la noblesse, mais aussi à la plèbe, qui y voyait un moyen d'échapper à l'oppression de la première et d'entrer en possession d'un certain nombre de vaches. Comme je descends d'une famille d'agriculteurs, j'accompagnais souvent mes parents à la culture des champs. Le matin, de bonne heure, tout le monde se dirigeait vers une plaine située à trois kilomètres de là. Nous y avions une grande propriété où nous cultivions des haricots, des petits pois, du sorgho, du maïs, etc. A midi, je retournais à la maison pour chercher de la nourriture et de l'eau pour ceux qui cultivaient. Pendant le dîner on se groupait selon l'âge. Puis les lourds travaux recommençaient. Pendant la saison sèche, mon père, un vieillard de cinquante-cinq ans, ne supportait pas la chaleur. Il avait l'habitude d'enlever sa chemise au moment où la sueur, mélangée de poussière, perlait sur son visage, puis il allait se coucher à l'ombre des buissons. Vers trois heures, nous regagnions le foyer familial, et le temps m'était ainsi offert pour contacter encore les autres jeunes de la colline, et nos jeux allaient bon train. Lorsque j'entrai à l'école primaire, cette nouvelle carrière déplut aussi bien à ma parenté qu'à ma Zuba qui restait solitaire sur la colline. Il y avait là, bien sûr, d'autres enfants, mais en mon absence elle ne supportait pas le groupe. Elle craignait surtout que je sois baptisé, car elle avait peur de tous ceux qui étaient en relation directe avec les Blancs. Elle était agacée par la prononciation des prénoms à l'occidentale et surtout par les cérémonies ecclésiastiques du dimanche." - "Les souvenirs de mon enfance ne sont-ils pas les mêmes que ceux de n'importe quel jeune homme rwandais? Les jeux dans la boue, l'eau et la poussière, la quête de bananes mûres, d'épis de maïs, de cannes à sucre et de patates douces, souvent dans le champ du voisin, et enfin la désobéissance audacieuse qui consistait à aller toucher aux marmites et à s'emparer de la douce nourriture destinée aux plus petits: tout cela habite encore aujourd'hui ma mémoire." 19

- "Un homme accompli se reconnaît au nombre de dictons qu'il met dans son discours. Comme l'enfant veut toujours devenir homme, il les apprendra bien vite. Cela ne lui est pas difficile, puisque quand on lui adresse un reproche, on le fait habituellement par l'intermédiaire d'un dicton. On lui dira par exemple qu'un veau peut être bien gras, mais que sa chair ne peut être aussi bonne que celle d'une vache adulte. Alors il doit comprendre à demi-mot qu'il n'est encore qu'un enfant qui ne sait pas bien travailler... Un proverbe comme: "L'intelligence, tel le feu, s'obtient d'autrui", souligne l'importance de l'imitation dans l'acquisition de cette faculté."
- "Mon grand-père, un riche vieillard, avait trois femmes et de très nombreux petits-fils et petites-filles. Nous passions des journées entières auprès de lui. Il nous appelait ses "petits rivaux qu'il devrait émasculer", ou ses "petites épouses", selon le cas. Il nous avait distribué des surnoms un peu bizarres, et quand on n'en avait pas dix, on n'était pas contents. Evidemment on l'insultait, lui disant qu'on lui prendrait ses femmes ou qu'on l'éconduirait, selon qu'on était garçon ou fille. On en était à ce stade quand il mourut, et on attendait vainement son retour. " Les relations avec les figures parentales sont décrites avec minutie:

- "Dernière de la famille, je fus très gâtée, et mon père était le premier à favoriser cela. Il m'appelait tout le temps à ses côtés, me prenait sur ses genoux, etc. J'avais tellement pris l'habitude de gambader avec mon père et même de manger dans son assiette que je ne me couchais jamais avant son arrivée. Je ne pouvais me sentir rassasiée tant que je n'avais pas mangé avec lui. Quand il lui arrivait de tarder dans la soirée, je l'attendais toujours, assise auprès du feu. Parfois il tardait tellement qu'en l'attendant je finissais par m'endormir. Ma mère alors me soulevait tout doucement pour me mettre au lit sans interrompre mon sommeil. S'il lui arrivait de me réveiller, c'était la bagarre, car je ne voulais plus dormir. Un jour, ma mère, qui craignait pour ma santé, éteignit le feu et alla se coucher, croyant que, restée seule dans l'obscurité, j'aurais peut-être peur et finirais par aller au lit. Mais j'étais
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tellement têtue que je restai là, assise toute seule dans le noir, à attendre mon père. Quand il arrivait, il ne manquait jamais de me féliciter. Je me sentais tellement fière de moi-même que je ne pouvais pas ne pas recommencer le même manège la nuit suivante. Sitôt que mon père s'asseyait, je me mettais à lui raconter tous les menus faits de la journée, sans omettre aucun détail. Je n'oubliais surtout pas d'accuser ma mère si elle m'avait grondée durant la journée. Ma mère y était tellement habituée qu'elle n'essayait même plus de protester. Je ne me sentais réconfortée qu'après que mon père ait dit: "Qu'on ne te touche plus, mon enfant." Ainsi, petit à petit, j'étais devenue la fille à papa. Les premières fois, comme mon père croyait à mes accusations, il grondait ma mère, mais petit à petit il remarqua que ce n'était qu'une manie de ma part, et il me consolait sans attacher beaucoup d'importance à ce que je disais." - "Quand je commençais à discerner le monde, je vivais chez ma grand-mère, la "vieille" de ma mère, comme on dit chez nous. J'étais le seul enfant dans la maison, en majorité constituée de femmes. J'étais jalousement entouré de tendresse et soigné comme un prince. J'obtenais facilement la permission d'aller jouer avec les enfants du voisinage pourvu que je n'échappe pas à ma sieste obligatoire. Une chose avait préoccupé ma jeune imagination. Je m'étonnais d'être le seul enfant dans la maison alors qu'il y en avait un bon nombre dans chacune des familles voisines. Un soir, j'interrompis les contes de grand-mère et l'assommai de cette question. Elle me dit que papa et maman vivaient à K. avec mon frère. Elle m'expliqua que papa y soignait les malades à l'hôpital. Elle me révéla que maman, en accord avec mon père, m'avait envoyé auprès d'elle alors que je n'avais que quatre dents. Ils voulaient, me dit-elle, que je m'habitue à elle et "lui apporte la braise pour allumer sa pipe" aussitôt que j'aurais grandi. J'écoutais cette histoire avec intérêt, mais elle n'en causa pas moins en moi une douce tristesse. Je regrettais de ne pas vivre avec papa et maman. J'enviais même mon petit frère dont grand-mère venait de me parler. Au moins lui les connaissait, alors que moi je ne les connaissais pas. Pour effacer mon air de désolation, grand-mère redoubla d'affection. 21

Quand ma mère vint nous voir, elle m'apporta plusieurs cadeaux et me dorlota. Je ne pouvais résister au plaisir d'aller exhiber devant mes copains mes culottes et mes chemises neuves, et de leur faire goûter les gâteaux que ma mère m'avait apportés. Je leur racontais aussi tout ce que j'avais appris de ma grand-mère concernant ma famille fortunée. Maman avait amené mon petit frère que je faisais admirer à mes amis. Mais je ne manquais pas de l'envier puisqu'il profitait du confort de la maison paternelle. Les quelques jours que maman venait passer chez grand-mère étaient chaque fois des occasions de délices pour mol. Les visites de mon père étaient différentes. J'éprouvais à son égard une crainte bizarre. Pourtant il n'avait rien de terrible et tout le monde jurait de ma très grande ressemblance avec lui. Or moi je ne fais peur à personne... Cependant, c'était un martyre de lever mon regard sur lui. Je n'en ai compris la raison que trop tard lorsque je ne pouvais plus la lui confesser pour nous en moquer tous les deux et nous réconcilier. Il va sans dire que le milieu féminin dans lequel je grandissais avait eu sur moi une forte emprise, de sorte que je supportais difficilement une présence masculine. En plus, il était un étranger pour moi du fait que je ne le voyais que rarement. Une chose fatale m'empêchait même de voir sa face: il avait une très grande cicatrice sur la nuque, un peu en arrière de l'oreille droite, et cela m'inspirait de la peur. Quand plus tard je rejoindrai ma famille, je mettrai du temps pour me familiariser avec mon père. Je n'arrivais pas à bannir de mon esprit la crainte qu'il m'inspirait. Manifestement il faisait des efforts pour me rapprocher de lui, mais je le fuyais. Au contraire, mon petit frère l'abordait avec amitié et fierté. Il pouvait se pendre à son cou et lui demander un tas de plaisirs sans se gêner. Souvent il les obtenait. Quand mon père rentrait le soir, j'avais envie de me coucher, et ainsi de me soustraire à sa vue au plus profond des couvertures. Cela l'a finalement choqué, puisqu'il m'a traité un jour d"'enfant de grand-mère". La seule personne à laquelle j'avais accès dans mon nouveau milieu, c'était ma mère. Je me sentais en sécurité avec elle. Je m'étonne d'avoir été autant à l'aise avec mes camarades d'école et avec mes maîtres. Avec mon frère non plus il n'y 22

avait pas de problèmes: je l'enviais seulement dans mon for intérieur parce qu'il avait gagné la sympathie de mon père. Quant à moi, quand il revenait du service, j'étais glacé; j'aurais aimé le voir sans que lui ne me voie et l'entendre sans que lui ne m'entende. A vrai dire, je regrette cette attitude, mais je la comprends aujourd'hui. Je ne suis nullement responsable de ma bêtise. On m'a ravi mon père sans qu'on m'en ait parlé à cœur ouvert. Quand il m'a confié à grand-mère, il cherchait son bonheur à elle et voulait lui témoigner sa confiance. Son geste était gratuit et altruiste, et je lui pardonne aisément. Il aurait d'ailleurs pu redresser la situation s'il n'avait pas été victime d'une société en mutation. Ce n'est pas non plus la faute à grand-mère, puisqu'elle m'aimait. Elle ne pouvait pas être masculine et féminine à la fois. La faute n'est à personne. Elle est à l'ignorance de toute une société, privée d'instruction familiale. En effet, uburere buruta ubuwuke, "l'éducation dépasse de loin l'origine et la naIssance". Un caractère équilibré doit avoir été guidé dès le bas-âge, et pour le communiquer il faut être éclairé soi-même."

Tâches enfantines, apprentissages et jeux
Le savoir que l'enfant acquiert tourne principalement autour des techniques agricoles et artisanales, ainsi que des différentes manifestations du monde végétal et animal:

signe de l'utilité de l'enfant. Le premier jour qu'il se verra confier avec honneur la mission d'aller puiser de l'eau avec un récipient léger, il ira avec joie. Au retour, il déposera triomphalement la calebasse que la mère accueillera avec mille compliments. L'enfant devient ainsi conscient des services qu'il peut rendre à la famille. Le premier jour où je suis allé à la source, j'ai porté une petite calebasse, alors qu'un compagnon ayant deux ans de plus que moi portait déjà une casserole de dimensions moyennes. Porter une casserole était un signe de supériorité et de haute capacité." - "Pendant les vacances, je participais pleinement à la vie des petits gardiens de vaches. On s'amusait très gentiment à tous les jeux: le football, le saut, les cerceaux, la lutte, etc. On parcourait les collines à la recherche d'un champ de manioc ou de 23

- "Aller à la source était le premier

patates douces pour en fouiller les mottes avec nos bâtons à fouir. Nous n'épargnions pas non plus les champs de sorgho ou de maïs. Bref, nous avions droit aux prémices de tous les champs. Mais qui nous avait donné ce droit? Et qui pouvait nous le refuser? Il était communément reconnu que les gardiens de troupeaux étaient entretenus aux frais de tous les cultivateurs. N'était-il pas fier et amusant de faire partie d'une bande de petits insolents prêts à défier et à braver n'importe quel passant? Nous avions l'habitude de barrer le chemin à l'aide de nos bâtons que nous déposions au milieu du sentier. Qui osait passer la barrière sans notre accord ouvrait automatiquement les vannes à nos insultes et donnait ordre à nos catapultes de vibrer derrière son dos. Nous prenions un plaisir particulier à rouler de grosses pierres qui faisaient trembler toute la montagne avant d'aller se perdre dans le fond des ravins obscurs. " - "Lorsque nous étions petits, nos parents nous laissaient organiser nos divertissements en toute liberté... Nous étions une troupe de cinq garçons, et nous passions la journée à jouer à cache-cache ou au cerceau. Nous ne nous séparions que vers midi pour manger et le soir après avoir rentré les génisses. Cette troupe que je dirigeais m'obéissait au doigt et à l'œil. Ce que je proposais était exécuté sur le champ... Nous profitions entre autres de notre liberté pour chercher querelle à trois garçons qui, chaque midi, passaient tout près de chez nous en revenant de l'école. Nous les attendions pour les frapper ou, faute de mieux, leur lancer des pierres. Etant le chef de bande, je me mettais en travers de la piste quand je les voyais de loin et j'avertissais les autres à l'aide d'un petit sifflet fait d'une jeune branche de ricin. Ce n'est que quand ils étaient à deux ou trois mètres de moi que mes complices s'élançaient hors de leur cachette et leur fonçaient dessus. Pourquoi en voulions-nous à ces garçons? Je ne saurais le dire. Question de méchanceté peut-être. Heureusement pour eux, nous les laissions tranquilles la plupart du temps quand ils imploraient notre pardon. Le fait de devoir à mon tour fréquenter l'école m'enlevait mes privilèges et il était normal que cela m'embête: il me fallait renoncer à mes jeux, me plier à une autorité qui s'exerçait à coups de baguette, voir mon statut de meneur m'échapper et 24

retrouver tout seul sur le chemin de l'école les garçons que nous avions l'habitude de maltraiter. Je craignais leur revanche. Il a fallu qu'on me batte pour que je me rende à l'école, dont je ne voyais pas du tout l'utilité. Ce fut la première et la dernière fois que ma mère m'a battu." - "Très souvent, à partir de onze ans, les fillettes s'entraînent à fabriquer des nattes. Elles s'organisent par groupes et vont chercher le matériel nécessaire dans les marais. Elles partent le matin avec une provision, travaillent en commun la journée et reviennent le soir avec la natte terminée. Dans les régions où les toits sont couverts d'herbes sèches, les adolescentes éprouvent un plaisir énorme à aller couper ces herbes sur les collines. C'est d'ailleurs dans ces groupes que les plus âgées entraînent celles qui sont encore jeunes aux pratiques coutumières du gukuna, l'allongement des petits lèvres de leur sexe."

- "Les montagnes m'attiraient beaucoup, et avec nos amis nous parlions longuement des animaux. J'ai appris dès le jeune âge qu'un lapin peut dormir sans fermer les yeux, qu'un serpent venimeux ne peut mordre sans attacher sa queue à l'herbe, qu'une antilope ou une gazelle boit l'eau entre ses sabots. Je savais que l'on n'avait pas le droit de tuer une bergeronnette par crainte de conséquences néfastes."
- "A l'âge de cinq ans je gardais déjà les veaux. Comme ceux-ci rentraient tôt le matin, le reste de la journée je m'amusais avec les enfants de l'entourage. Il m'arrivait aussi de me dérober de la maison pour suivre les bergers de gros bétail. J'aimais leurs jeux subtils ainsi que leurs chansons pastorales lorsque le soir ils reconduisaient le troupeau à la maison. Au pâturage, ils s'adonnaient à la chasse aux petits animaux, surtout à la chasse aux perdrix. Les bergers leur tendaient des pièges au filet, et malheur à la pauvre étourdie qui osait mettre la patte dans notre zone d'action." - "J'avais la chance de descendre d'une famille de pionniers défricheurs de la forêt. Mon enfance a été marquée par cette vie sauvage. Les fauves nous assaillaient. Les buffles nous tenaient parfois enfermés dans la case toute la journée. Les serpents nous guettaient dans la brousse. De graves maladies 25

nous menaçaient. En réponse à ces dangers est né un système de techniques, un comportement, une manière de penser, voire une médecine propres à cette région, que j'assimilai rapidement. Cette vie sauvage me rendait résistant. Il m'arriva même de me faire adopter par une famille de chasseurs twa, mais mon père se montra très sévère quand il l'apprit, et je lâchai petit à petit, malgré moi." âge, j'ai eu un goût particulier pour les animaux, surtout les vaches. J'effectuais maintes escapades pour rejoindre mes frères sur la prairie où ils les faisaient paître. Mes parents, surtout ma mère, en avaient peur et faisaient tout pour me retenir à la maison. Tout le monde criait quand on me voyait aborder une vache agressive et remuer ses poils; pourtant à moi elle ne faisait aucun mal. Mais c'est surtout le mode de vie des gardiens de vaches que j'aimais. On était de petits débrouillards, sachant tout endurer, tout supporter, que ce soit la pluie ou le soleil." Parmi les nombreux jeux qui viennent égayer la vie des enfants sur les collines, certains s'inspirent de contes:

- "Dès mon plus jeune

- "On raconte que jadis un enfant gardait les moutons de son père dans la forêt proche. Un lion venait se régaler chaque jour d'un mouton. Le père grondait le petit berger, mais celui-ci gardait le silence, car le lion lui avait dit qu'il le changerait en lion s'il disait à son père ce qui se passait. Un jour l'enfant parla malgré tout, mais ne retourna pas dans la forêt. Le lion chercha à l'attirer par la ruse. Cette historiette donna naissance à un jeu: un enfant figure le lion, les autres le berger et les moutons. Le lion appelle: "Berger, bon berger, viens de ce côté!" Le groupe répond: "Non, nous avons peur." Et le lion: "Vous vous moquez? Peur de quoi, de qui ?" Le groupe: "Du lion." Celui-ci travestit sa voix et dit : "Venez, mes doux agneaux, il y a longtemps que le monstre est mort." Les enfants joyeux courent pour aller de l'autre côté du bois, mais le lion, perdant sa voix doucereuse, se jette sur eux. Chaque enfant touché devient lion à son tour et s'acharne sur ses adversaires. Finalement, l'enfant qui a réussi la traversée sans jamais être touché devient le lion pour une nouvelle étape du jeu.
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Voici une autre histoire que nous mimions. Deux orphelins abandonnés, un frère et une sœur, erraient dans la forêt. Le frère eut soif et voulut boire dans une flaque d'eau. Mais la sœur l'exhorta au courage, car on lui a dit que s'ils buvaient l'eau de la forêt, ils se transformeraient en animaux. Le frère but l'eau malgré tout et devint un gros lion. Sa sœur le fit jeter au feu avec des potions magiques. La peau a brûlé, et le frère réapparut, sauvé. Les fillettes participent aux jeux communs, mais ont aussi des occupations spécifiques. Ainsi, lorsque les garçons se retrouvent pour un jeu brutal, les filles s'écartent et leurs jeux sont le symbole de la différence de rôle que les uns et les autres sont appelés à jouer dans la vie. Jouer à la poupée est une des occupations favorites de la fillette. Elle fabrique celle-ci dans le bourrelet qui termine un régime de bananes, l'enroule dans de vieux habits et le ficelle sur son dos. Si son "enfant" pleure, elle tapote sur son derrière tout en lui chantant des berceuses pour l'endormir. Quand l"'enfant'" se tortille, c'est signe qu'il est mal à son aise: on l'enlève alors du dos, on l'assoit sur les genoux, on le fait sautiller quelque temps, puis on lui donne le sein; après quoi, on le remet sur le dos et la "mère" peut préparer le repas. Les fillettes aiment également se retrouver en groupe pour patauger dans l'eau. Là elles recueillent de petites bestioles qui nagent à la surface: elles les appliquent à leurs seins dans l'espoir que les morsures répétées de ces insectes en favoriseront le développement. Elles veulent ainsi à tout prix échapper au cauchemar de la poitrine plate et elles feraient tout pour l'avoir pleine. Au delà de dix ans, des activités telles qu'aller chercher des branchages pour balayer l'enclos ou couper des herbes pour fabriquer des nattes sont une occasion pour s'initier mutuellement à certaines pratiques exclusivement féminines appelées gukuna. "

Formation du caractère
La culture rwandaise typique, ce sont aussi et surtout des attitudes et des valeurs, tels que la maîtrise de soi et de ses sentiments, qui souvent subsistent même quand tout le reste s'est effacé:

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année de la section pédagogique, mon petit frère tomba malade et fut hospitalisé. Tandis que je lui apportais une provision, j'appris sa mort en chemin. Des larmes de chagrin se dessinèrent dans mes yeux. Je m'assis à côté d'un buisson et essayai de me dominer. Les larmes, au lieu de couler, disparurent. Je continuai ma route, la provision sur la tête, et j'arrivai au lieu de l'enterrement. Tous ceux qui y étaient furent surpris, car ils ne voyaient aucune trace de larmes sur ma figure. On me qualifia d'insensible, d'enfant sans sentiment. Certains dirent même que cela supposait que je n'aimais pas mon petit frère; mais ils se trompaient, car c'était mon préféré. Un an après, alors que je passais les examens du premier semestre, des gens de chez moi vinrent me rendre visite. Ils avaient pour mission de m'apprendre la mort de ma petite sœur. Ma réaction fut de surprise et je répliquai: "Est-ce que ce que vous dites est vrai ?" Ils me répondirent affirmativement. Je fus touché et tout le monde autour de moi se tut. Tout d'un coup je levai la tête, décidé à me dominer. Pour rompre le silence, j'engageai la conversation sur un autre sujet. Nous conversâmes longtemps, mais après les avoir raccompagnés, je ne pouvais m'empêcher de penser à cette perte tragique. J'étais désespéré, et je croyais que j'allais rater les examens à cause de cette mauvaise nouvelle. Le soir, dans mon lit, j'y ai de nouveau réfléchi et j'ai conclu qu'il fallait, pour témoigner de ma capacité à dominer la souffrance, étudier et réussir coûte que coûte. Je me classai troisième parmi dix-huit élèves." - "La solidarité rwandaise s'acquiert par des actes accomplis en commun. Les enfants doivent manger ensemble, c'est-à-dire dans un même plat. Un enfant qui veut manger seul est traité de gourmand. De même les enfants sont invités à dormir ensemble, sur un même lit. Cette solidarité dans le manger et le dormir facilite la socialisation: on ne peut faire du mal à quelqu'un avec qui on dort et mange. Cette étroite vie en commun n'est pas due à un manque d'assiettes ou de lits, mais est bel et bien considérée comme un moyen de socialisation. Quand un paysan désire couvrir sa maison, il cherche de la bière, avertit ses voisins, et ceux-ci viennent l'aider. L'idée d'un travail en commun est inculquée dès le plus jeune âge à travers toutes les activités. " 28

- "A la fin de la première

Richesses et duretés de la vie coutumière
Mais si les étudiants se plaisent à relever les aspects plaisants et épanouissants pour eux de la vie en milieu coutumier, ils n'omettent cependant pas d'insister longuement sur ce que l'atmosphère peut y avoir d'étouffant et d'écrasant, surtout par la tendance à tout interpréter et à vouloir donner une signification à tout geste et à tout événement:

- "J'ai maintes fois constaté que je n'étais pas libre quand je me trouvais dans ma famille qui est esclave des mythes, des coutumes et des mœurs ambiantes. En effet, quand je sifflais pendant la nuit mon père me battait; si je m'asseyais sur la pierre ayant soutenu la marmite, ma mère me reprochait mon imprudence ; si je m'asseyais sur un banc, si je fumais ou si je riais pendant l'orage, mes parents m'appelaient un Rwandais "blanchi" qui ne connaît pas les dangers que peuvent attirer de telles négligences. Si je mangeais du miel après avoir sucé des tiges de sorgho, je me voyais refuser tout le repas et j'étais considéré comme un criminel contre les abeilles. Si je buvais du lait étant debout, on me disait que je faisais du mal à la vache! Quand j'étais encore gosse, pour m'empêcher de vagabonder, mes parents me disaient qu'il y avait de petits animaux aux environs qui mangeaient les enfants indisciplinés, et ainsi j'étais toujours hanté par un esprit craintif du fait que je ne pouvais distinguer le vrai du faux."
- "Dans notre région forestière, la religion est tout à fait pure et primitive. La corruption occidentale ne l'a pas encore atteinte. Le culte ancestral est rigoureusement observé. Je me permets un petit jugement à son égard: il est scandaleux et manque de pudeur. Mais il reste en vigueur même aujourd'hui, puisque ses célébrants sont pudiques. Le jour ils vont à la messe, la nuit ils implorent les ancêtres. Les Rwandais savent que le Dieu des missionnaires est bon, alors que les missionnaires peuvent être en colère pour ceci ou cela: il fallait donc bien que toutes leurs énergies soient concentrées là d'où provenait le danger. Car finalement, pourquoi s'inquiéter de quelqu'un qui ne vous fait aucun tort? Les Rwandais pratiquent leur culte non par amour, mais par peur. En cas de maladie on consulte le devin et on offre quelque chose aux ancêtres. Je fus souvent témoin, quel29