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Kwamé Nkrumah (Tome 1)

De
465 pages
L'idée du panafricanisme est de loin antérieure à celle de l'Union européenne ? Né de la diaspora noire, le panafricanisme remonte au XIXè siècle. La question noire se pose aux Etats-Unis depuis 1852 avec la publication de La case de l'oncle Tom, roman contre l'esclavage, et s'amplifie avec la guerre de Sécession. Puis arrivent William Edwart Burghardt Du Bois, Marcus Garvey, Malcolm X, et le premier panafricaniste africain, Kwamé Nkrumah.
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Le pionnier de l'Union africaine
Kwamé Nkrumah
Tome IFerdinand CHINDII - KOULEU
Le pionnier de l'Union africaine
Kwamé Nkrumah
Tome I
L'Harmattan@ L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-09553-3
EAN:9782296095533SOMMAIRE
Introduction générale: DU CONSCIENCISME AU NKRUMAHISME 15
Première partie: LIBERTE OU LIBERATION 59
Chapitre I :COUP D'ŒIL SUR LE NATIONALISME GHANEEN AVANT
NKRUMAH 63
Chapitre II: KWAME NKRUMAH ET L'EXPERIENCE DE LA
LIBERATI ON 74
Chapitre III: GENESE DE L'IDEE DE LIBERATION CHEZ NKRUMAH 135
Chapitre IV : LES LIBERTES CONCRETES l77
Chapitre V: LES DE LA PERSONNE 213
Chapitre VI: LIBERTE OU LIBERATION 251
Deuxième partie. LA LIBERATION CULTURELLE: FONDEMENT DE
TOUTE LIBERATION VERITABLE IBERTE OU LIBERATION 271
Chapitre VII : COLONISATION ET CUL TURE 275
Chapitre VIII : L'EVOLUTION DE LA PENSEE DE NKRUMAH 291
Chapitre IX : LE CONSCIENCISME : VOIE SALUTAIRE DE LA
LIBERATION CULTURELIE 313
Chapitre X : LE EST UNE PHILOSOPHIE
POLI T I QUE 375
Chapitre XI: L'INSTRUCTION: CLE DE LA LIBERATION
CUL TURELLE 393
Chapitre XII: LA LIBERATION PAR LA CULTURE 431(( Le bien leplus cherde l'homme est la vie et,puisqu'il ne lui est donnéqu'une
seule vie, il doit vivre de façon à ne pas porter la meurtrissure honteuse d'une
tâche, et d'un passé de peu de valeur,. il doit mener sa vie pour qu'avant de
mourir, il puisse dire : toute ma vie et toute ma force ont été consacréesà la cause
))du monde: la libération de l'humanité.
Kwamé Nkrumah: Ghana, 1960, p. 211.
((L'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, ày
regarder deplus près, il se trouve que leproblème lui-même ne sU1l,itque là où les
conditions matérielles pour le résoudre existent d{jà ou du moins sont en voie de le
devenir.
Karl Marx : Préface de la Contribution à la critique de l'économie, p. 73.REMERCIEMENTS
Un travail de recherche est nécessairement une œuvre collective. Innombrables sont ceux qui
nous ont apporté leur concours, matériellement ou intellectuellement, de près ou de loin. Aussi leur
témoignons-nous notre infinie gratitude.
Il nous manque de mots adéquats pour exprimer notre profonde reconnaissance à notre ancien
patron de thèse, le professeur Kotto Essome, qui a été pour nous, plus qu'un simple directeur de
thèse, un précepteur 4fectueux, patient, minutieux, rigoureux et dévoué. En dépit de ses multiples
occupations, il a dégagé une grande partie de son précieux temps pour la relecture de notre
manuscrit, ligne après ligne,. corrigeant avec une grande sollicitude, jusqu'à la ponctuation, nos
anglicismes. De plus, il a consacré de longs moments à de froctueuses discussions avec nous. Ses
nombreux conseils ont contribué à qffiner l'ossature et le contenu de notre réflexion sur un slffet
délicat, que ce/ui que nous avons retenu. Aussi ne trouvons-nous pas de mots pour le remercier.
Hélas, c'est dans l'au-delà qu'il appréciera ces remerciements, car il a étéfauché par le trépas
à 48 ans, avant la parution de cette recherche. Qu'il nous soit permis de rendre un dernier
hommage à cegrand savant camerounais, mort sur le champ de bataille de la culture. Malgré son
jeune âge, le professeur Kotto Essome a beaucoup œuvré pour libérer l'homme de l'ignorance,
source de tant d'erreurs que ce travail dénonceprécisément.
Qu'il nous soit permis d'adresser un vibrant merci à MM. Les professeurs Rnbert Jaulin,
Pierre Fougryrollas, ].B. Fotso pjemo, Michel Alliot, Nadine Toussaint-Desmoulins, Jean-
Toussaint Desanti, Yves Le Cerf. MM. Christian SottY, Henri Moline, Félicien Kengne. Dr
Ahmed Anisur Rehman, notre assistant de recherche à M.I. T. (USA) pour ses nombreuses
leçons sur I1slam.
Mme Françoise Chim!ji, née Nguekoum, notre chère épouse et les gosses bien-aimés, pour
tout.
M. Jean Pemite, notrefrère cadet,pour tous les sacrifices consentispour l'avancement de cette
recherche.
Le professeur Philippe LIbuthe-Tolra, pour de longs entretiens et ses conseils d'orientation.
Notre ami Christian SottY qui nous aidait lors de nos déplacements en France.
M. Jean Cloutier, pour avoir assuré à plusieurs reprises, la liaison entre notre alma mater et
nous, et pour ses témoignages vivants sur Kwamé Nkrumah.
Me P. K.iven Tuntengpour nous avoir qffert plusieurs documents sur
Le professeur Willard Riedman Johnson de M.I. T. (USA).
Le professeur Paul Mbangwana, de l'université de Yaoundé l
Nos amis, Peter Chateh et Alexander Ngwa, pour nous avoir donné des documents précieux
sur notre recherche.M. William Gilbert JR et Me Martin v: Waters, deux anciens camarades de classe de
Kwamé Nkmmah à l'université ~ncoln, avec qui nous avons eu de longs entretiens sur l'auteur
de "Vers la libération nationale".
Il va de soi que cette liste est tms loin d'être exhaustive.
A tous ceux que nous n'avons pas cités, nous adressons nos sincères remerciements. Nous ne
les avons pas oubliés. Pour ne pas trop fatiguer le lecteur, nous amtons ici la liste.
10Code des ouvrages de Kwamé Nkrumah
Afin d'éviter certaines répétitions susceptibles de lasser le lecteur, nous
convenons d'abréger les titres des ouvrages de Nkrumah, mais dans les notes
infrapaginales. Dans ce cas, nous ne respectons pas la manière classique de faire
une citation lorsqu'il s'agira de ces mêmes ouvrages. Par exemple, pour renvoyer en
note dans "l'Afrique doit s'unir', on écrira sobrement: "l'Afrique", page x.
Le code s'établira comme suit:
Tableau 1: Codes des ouvrages de Nkamé Nkrumah
Abbreviation Pour
1) T.e. Freedom 1) Towards Colonial Freedom
2) Ghana 2 Ghana Autobiographie de Nkrumah
3) 1. S. Freedom 3) l speak ofFreedom
4) L'Afrique 4) L'Afrique doit s'unir
5) Le Consciencisme. Philosophie et décolonisation et le développement5) Consciencisme
6) Néo-colonialisme, stade suprême de l'Impérialisme6) Néo-colonialisme
7) Challenge 7) Challenge the Congoof
8) Axioms 8) Axioms ofKwamé Nkrumah
9) Voice 9) Voice from Conakry
10) Dark days 10) Dark days in Ghana
Il) Handbook Il) Handbook Rtvolotional Waifareof
12) The Way out 12) Ghana: The W try out
13) The Spectre 13) The Spectre black powerof
14) The Struggle continues14) The Struggle
15) Two Myths 15) Two Myths
16) The Big Lie 16) The Big Lie
17) Class Struggle 17) Class Struggle in Africa
18) Path 18) Rtvolutionary Path
19) Rhodesia File 19) Rhodesia File
Acronymes, abréviations et signes conventionnels
Aff.W. Affair's World
African culture: Conférence internationale sur les politiques culturellesAfricacult :
en Afrique
A.N.C African National Congress
ARP Armée révolutionnaire panafricaine
Ass Association
Banque africaine de développementBAD internationale pour la reconstruction et le développementBIRD
Bull. Afri-Stud Bulletin of African StudiesCah. Int. Soc Cahiers internationaux de sociologie
CEA Commission économique pour l'Afrique
CEAN Centre d'études d'Afrique noire
CEDAF et de documentation africaine
CEE Communauté économique européenne
CEEAO des Etats d'Afrique de l'Ouest
Cf Confert, voir
CHEAAAM Centre des hautes études administratives sur l'Afrique et l'Asie moderne
CLE de littérature évangélique
CNRS Centre national de la recherche scientifique
CPP Convention People's Party
D.C District of Columbia
Econ. Bull. Ghana Bulletin économique du Ghana
Ed. Edition ou Editeur
ENS Ecole normale supérieure
EPHE Ecole pratique des hautes études
ESSTIC Ecole supérieure des sciences et techniques de l'information et de la
communication
(et alii) et d'autres auteurs; (en collaboration)Et al.
Etc. et cetera: et ainsi de suite
F.A.O Food and Agriculture Organization
FLN Front de libération, nationale
FLSH Faculté des lettres et sciences humaines
FMI Fonds monétaire international
Ghana Soc. Sc. Ghana Social Sciences Journal
Journ.
Govt Gouvernement
Ibid. Ibidem = là même, dans le même ouvrage, au même endroit
IFAN Institut fondamental d'Afrique noire
I.e Id est (c'est-à-dire)
IlAP Institut international de l'administration publique
I.l.F.S.O International Islamic Federation of Student Organization
In Dans
Infra en bas, ci-dessous
Inst. Interm. Philos Institut. international de philosophie
IRIC Institut de relations internationales du Cameroun
LGDJ Librairie générale de droit et de jurisprudence
Lib Liber: livre
M. Monsieur
M.A.P Muslin Association Party
M.I.T Massachussetts Institute ofTechnology
M.F.I Médias France Inter-Continents
Mme Madame
M.PLA Mouvement populaire pour la libération de l'Angola
NEA Nouvelles éditions africaines
N.L.M National Liberation Movement
N. Numéro
Nov. Novembre
N.P.P Northern People's Party
O.A.U Organization of African Unity
ONU Organisation des Nations unies
Op. cit. Opere citato: dans l'ouvrage cité
OUA Organisation de l'unité africaine
12O.U.P Oxford University Press
PageP.
PAC Panafrican Congress
Panaf Edition
PFA Parti fédéraliste africain
Ph.D Philosophy Doctor
PNB Produit national brut
p.o. Box Post Office Box (Boîte postale)
Pol. Quat Politics Quaterly
Pro Professeur
PRP Parti révolutionnaire panafricain
Paragraphe~
PUF Presses universitaires de France
RLENA Revue de littérature et d'esthétique négro-africaine
R..P. Révérend Père
Research ReviewRes. Rev.
S.d. Sans date
Sept. Septembre
Sied Sans indication d'éditeurs
Seq. Sequentes : et suivantes
SNE Service national d'édition
Sine qua non Indispensable, incontournable
Supra au-dessus, ci-dessus
TomeT
Togoland CongressTC
Th. Thèse
Trad. Traduction
TU.C Trade Union Congress
U.CL.A Campus de l'université de Los Angeles
UDEAC Union douanière des Etats d'Afrique centrale
United Gold Coast ConventionU.G.CCC
UGE Union générale des éditions
ULB Université libre de Bruxelles
U.N United Nations
UNAZA Université nationale du Zaïre
UNESCO United Nations Educational, Scientific and Cultural Organisation
UPC Union des populations du Cameroun
URSS Union des républiques socialistes soviétiques
Vol. Volume
W.T World Today
ZANU Zimbabwe African National Union
13Introduction générale:
DU CONSCIENCISME AU NKRUMAHISME
« Nkrumah est probablement le théoricien le plus puissant de la
libération continentale... »
Jean Ziegler: Main Bassesur L'Aftique, p.69.
A- Le choix du sujet et les problemes qu'il soulève
Ce travail se défmit comme une modeste contribution à l'analyse du concept de
libération à partir d'un exemple concret: la libération telle qu'elle a été perçue et
surtout pratiquée par Kwamé Nkrumah, ce leader politique ghanéen qui consacra
sa vie entière à la libération de l'homme. Quel est l'intérêt pratique d'un tel sujet?
On le sait, l'intérêt théorique d'une recherche ne se démontre pas. Pour parler
comme le philosophe français, Gaston Bachelard, disons que « l'erreurest l'enversde
la vérité». Par conséquent, la connaissance de nos erreurs nous permet de les éviter
ou de les corriger.
En ce sens, cette recherche peut aider les dirigeants africains à éviter, à l'avenir,
certaines erreurs commises par Nkrumah, dans le choix du modèle de société.
L'histoire est en train de nous prouver qu'aucun système politique ou social
étranger n'a jusqu'ici porté de fruits sur le sol africain. Voilà une leçon pour les
Africains qui doivent demeurer eux-mêmes et moderniser leur système social
traditionnel: le communautarisme, au lieu de s'embourber dans le socialisme ou le
capitalisme qui, de toute façon, ne leur apporteront rien.
Bien au contraire, ces systèmes importés contribuent à les rendre de plus en
plus malheureux. C'est clair, les Africains peuvent s'ouvrir aux cultures des autres
peuples sans se perdre ni se renier. Pourquoi le socialisme? Pourquoi le
capitalisme, si l'on ne part pas d'une hypothèse implicite selon laquelle l'Afrique
n'aurait rien donné au monde?
Vue sous cet angle, cette recherche polysémique offre un intérêt évident. Elle
nous permet, en effet, de voir que ni les tenants de la négritude ni les adeptes de
l'African Personaliryn'ont été jusqu'au bout de leur raisonnement. Car, on ne peut
pas revendiquer l'indépendance totale des Africains, tout en prêchant en même
temps le socialisme ou le capitalisme. Où est la logique dans un tel raisonnement?
On ne peut pas se plaindre de l'asservissement culturel et économique de l'Afriqueau monde occidental et rechercher en même temps le socialisme. Les Africains
doivent rester eux-mêmes, s'ils ne veulent pas un nouvel esclavage.
Notre thèse est qu'il n'y a pas de liberté réelle sans libération. Autrement dit, la
libération précède la liberté. En effet, il y a belle lurette que Karl Marx a prononcé
l'oraison funèbre de notre liberté illusoire. La notion de liberté est devenue trop
floue et lointaine. Il nous faut parler plutôt de libération ou marche forcée vers la
liberté. Quelle est la dimension de la libération chez Nkrumah?
Notre thèse de doctorat concluait sur la nécessité et l'urgence d'étudier et même
d'enseigner les idées des penseurs africains. Dans cette logique et en conformité
avec nos recherches antérieures, nous avons donc décidé d'illustrer notre thèse par
l'étude du consciencisme, une philosophie nouvelle, née en Afrique
contemporaine.
(Consciencisme,écrit en bas de casse, signifie toute la philosophie politique de
Nkrumah. C'est l'équivalent de nkrumahisme). Lorsque nous l'écrivons en capitales,
nous renvoyons à l'ouvrage qui porte ce titre. Le titre de notre étude ne renvoie pas
uniquement à l'ouvrage intitulé Le Consciencisme, mais surtout à toute la philosophie
de Kwamé Nkrumah. La Libération dans le consciencismeest par conséquent
rigoureusement identique à la dans le nkrumahisme. Nous considérons le
consciencisme comme la philosophie spécifique de Nkrumah, développée plus
particulièrement dans Le Consciencisme, ouvrage publié en 1964.
Kwamé Nkrumah, le père de cette philosophie, a beaucoup œuvré pour la
libération de la culture du continent africain. Curieusement, il est méconnu ou
plutôt, il n'est pas connu à sa juste dimension. Même du vivant de Nkrumah, sa
pensée n'était pas bien connue. Aussi, Samuel lkoku écrit-il :
«... Une diffusionmassivedesidéesdeNkrumah dans tout le etjusqu'aux simplesgensP'!Ys
neput jamais e"treréalisée. L'idéologie resta la propriété d'un petit groupe d'intellectuels »1.
N'est-il pas temps de faire connaître cette pensée génératrice d'un monde
nouveau? Nous voulons, en quelque sorte, lui payer notre dette de reconnaissance.
Quel Africain digne de ce nom et connaissant l'histoire de ce continent peut rester
indifférent devant le nom de Kwamé Nkrumah? Ce nom, il est vrai, a soulevé
beaucoup de passions et provoqué des réactions contradictoires.
En réalité, seuls les Occidentaux détestaient l'immortel Kwamé Nkrumah, le
rédempteur de l'Afrique, parce qu'il était ennemi du capitalisme et qu'il exigeait la
libération immédiate de toute l'Afrique et surtout son unité. Qui ignore que
jusqu'ici l'unité réelle de toute ne cesse d'effrayer les Occidentaux qui ne
cessent de nous succer? Tous les dirigeants an ti-populaires, dont les collaborateurs
des colons, sont toujours très bien vus en Occident, alors que ceux qui recherchent
sincèrement le bonheur de leur peuple sont considérés, à tort, comme ennemis des
I Samuel lkoku : Le Ghana de Nkrumah, T rad. Yves Benot, Paris, Maspéro, 1971, p. 88.
16Européens et, par conséquent, honnis en Occident. On dirait que les intérêts des
Occidentaux sont toujours en contradiction avec ceux des Africains. Encore faut-il
le prouver.
L'actualité nous offre une raison de plus de choisir Kwamé Nkrumah. En ce
moment de crise, on reparle de plus en plus de lui, soit dans son Ghana natal, soit
dans les cercles culturels, soit enftn, à l'Organisation de l'unité africaine (OUA)
dont il est le principal fondateur et qui est devenue théoriquement l'Union
africaine.
Bien plus, la tendance actuelle de la philosophie n'est-elle pas de privilégier les
questions d'actualité au détriment des problèmes métaphysiques? La philosophie
contemporaine tend de plus en plus à accorder la primauté à la réflexion sur la
culture par rapport à la méditation sur les valeurs. Au demeurant, le mot libération
nous interpelle tous. Aucun être humain ne saurait s'en désintéresser. Que peut-on
faire de bon sans liberté?
Depuis Jean-Paul Sartre, la philosophie est descendue dans l'arène. Nous ne
devons pas percevoir ce mouvement comme une chute, une simple vulgarisation,
encore moins une banalisation. La philosophie n'a-t-elle pas le droit d'aller dans le
sens des aspirations populaires? Pour un philosophe consciencieux, il serait
paradoxal de feindre d'ignorer les problèmes économiques du monde moderne
sous prétexte qu'ils n'appartiennent pas à son champ de réflexion.
Ajoutons que l'argument décisif, pour le choix de Nkrumah, est tiré du
Consciencisme:«Li théoriesanspratique est vide»)2,écrit-il lui-même. Dès lors, l'intérêt
de notre étude devient évident. Au reste, un Africain devrait-il continuer, à l'aube,
du XXIe siècle, à ignorer magistralement William Anthony Amo, ce philosophe
africain du XVIIIe siècle ou son compatriote Emmanuel Abraham?
Sans nul doute, aucune période de l'histoire de la philosophie, aucune doctrine
philosophique n'est-elle à écarter apriori ou à rejeter totalement. Car, la philosophie
contemporaine ne s'est pas afftrmée par opposition aux grands systèmes
philosophiques du passé. En philosophie, les théories contradictoires ne s'excluent
pas comme en science. Elles constituent la totalité du savoir humain, toujours en
transformation et dialectiquement.
Au demeurant, cette recherche se justifte en ce moment où, en Afrique, on
proclame l'inutilité de la philosophie en tant que discipline classique, alors que les
jeunes intellectuels ne cessent de poser avec insistance la problématique de «la
philosophieqfricaine» . Par ailleurs, l'idée de la liberté (condition sine qua non de toute
réflexion philosophique) jusque-là étouffée par tous les moyens, refait surface avec
l'annonce d'une éventuelle arrivée du multipartisme qui s'installe peu à peu après
plus de trente années de tyrannie injustiftée.
)),2 p. 97.« Le Consciencisme
17Hegel aff1rmait que l'esclavage faisait du bien aux Africains, c'est-à-dire,
qu'ils étaient indifférents aux problèmes de liberté. La philosophie est-elle un luxe
encombrant pour les Africains à cette heure de l'option vitale pour les
transformations économique, politique, sociale et culturelle, et surtout à cette heure
de la mondialisation, prophétisée par MacLuhan dans les années 60 ?
Mais, situer le projet d'une recherche ne suffit guère à le justifier. Tout au plus,
peut-on aff1,rmer que nous choisissons un sujet dans la mesure où il s'impose à
nous. Il est tout naturel que le lecteur de notre travail se demande ce qu'est le
consciencisme? Son auteur le définit comme une philosophie. Mais que faut-il
entendre par philosophie tout court? Et par philosophie politique ensuite?
Depuis Marx, on considère que la philosophie, telle qu'elle était pratiquée, de
Platon jusqu'à Hegel en passant par Descartes, est morte. Cependant, cette
condamnation ne nous empêche pas de chercher le sens précis de cette discipline
pointue que d'aucuns considèrent encore comme le fondement de toute véritable
culture. Le sens traditionnel de la philosophie est l'effort vers une synthèse totale et
systématique. Son objet est tout le savoir humain accompagné d'un examen
critique de la connaissance, condition de la vérité recherchée par tous les penseurs.
Le philosophe se trouve en face d'un monde qu'il peut considérer comme réel ou
illusoire, rationnel ou incompréhensible.
Chez Nkrumah, la philosophie se place sur un terrain boueux, à la limite entre
la connaissance et l'idéologie. Elle s'occupe de théories sociales et d'histoire, car elle
se veut pratique. Par la suite, elle néglige les idées devenues des mythes
idéologiques et à la limite de la métaphysique.
Existe-il un savoir philosophique qui règle les rapports entre les hommes et le
monde? Le consciencisme ne répond pas directement à cette question. En fait, le
philosophe n'institue pas le monde.
Il s'intéresse à la manière dont l'homme lui donne un sens qui reste interrogatif.
Nkrumah trouvait que la philosophie ancienne s'occupait des questions futiles,
telles que l'immortalité de l'âme, l'existence ou l'inexistence de Dieu, l'eschatologie.
A quoi sert alors la connaissance? Pour lui, la philosophie doit accorder une
primauté à la réflexion sur la culture par rapport à la méditation sur les valeurs. Elle
doit s'occuper de la vie concrète et actuelle.
Dans la XIe thèse sur Feuerbach, Marx écrit:
« Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe,
c'est de le transformer »3.
3 Marx et Engels: L'idéologie allemande, Trad. H. Auger et alii, Paris, Editions sociales, 1989, p. 54.
18C'est justement l'aspect de la transformation du monde qui intéresse Nkrumah
et dans une moindre mesure son interprétation. C'est pour cette raison que le
consciencisme est une philosophie politique et non une philosophie purement
spéculative. Pour Nkrumah lui-même, la philosophie est
« une analYse desfaits et des événements, et un effortpour voir comment ils s'articulent avec la
vie humaine, constituant ainsi l'expérience de l'humanité. »4
Il lui donne une orientation très pratique.
«Ainsi, écrit-il, nous pouvons l'employer à perfectionner le développement culturel et à
renforcer la société humaine. )?
Plus complète est la définition proposée par Jean-Toussaint Desanti :
«Nous appellerons donc philosophie, l'usage rijléchi de la pensée par concepts en vue de
parvenir à une conceptiongénérale du monde dans laquelle les hommes, appartenant à tel ou tel
groupe social, s'efforcent, à l'intérieur d'une formation sociale donnée, à une phase déterminée de
son développement et, dans la société de classe, selon les exigencespropres à leur classe, depenser
universellement, et dans leur rapport réciproque les éléments différenciés, qui constituent leur
pratique sociale. »6
Cette définition, assez large et complète, il est vrai, pourrait cependant donner
lieu à des débats autour du mot "développement. ".Nous en retenons surtout
l'expression ''penser universellement"qui place d'emblée la philosophie au rang du
savoir universel, bien qu'elle soit réservée dans toutes les sociétés à quelques rates
spécialistes.
Selon le Petit Robert,
« Une définition est une courte formule destinée à recouvrir exactement et à suggérer ce qu'on
appelle le sens, c'est-à-dire l'ensemble des valeurs d'une suite de sons, de lettres, qu'il s'agisse d'un
"mot" ou d'une "expression».
Dans ce cas, comme le souligne le professeur Jean-Toussaint Desanti,
« Il est impossible defournir d'emblée, de la philosophie, une définition univoque. »7
Celui qui s'aventure dans la défmition de la philosophie, s'il n'y prend garde,
risque de s'enfoncer dans des généralités inopérantes.
Enftn, nous terminons par la déftnition proposée par Kotto Essome, qui
considère la philosophie comme
4 Consciencisme, p. 9.
5 Ibid., p. 71.
6 Jean-Toussaint Desanti: Introduction à !histoire de la philosophie, Paris, Les Editions de la nouvelle
critique, 1956, p p. 85-86.
7 Desanti: Introduction à !histoire de la philosophie, Paris, Les Editions de la nouvelle
critique, 1956, p. 43.
19« la méta-langue qui reprend, qui abstrait du vécu socio-culturel et selon un mode critique et
rystématique en mpture avec ce vécu, les réquisits de l'épistémè et les prescriptions de la praxis. »8
La philosophie est nécessairement un langage au second degré, puisqu'elle se
veut une réflexion sur la connaissance et l'action. Il s'ensuit qu'il n'existe et ne
saurait exister ni une philosophie occidentale, ni une philosophie africaine. On peut
tout au plus parler des écoles de philosophie. N'étant ni un savoir, ni un pouvoir,...
« On ne peut même pas dire qu'une philosophie soit la philosophie de son époque ou d'une
phase quelconque de l'histoire humaine. »9,
écrit le professeur Pierre Fougeyrollas.
Par conséquent, les expressions en usage; telle que" laphilosophiecifricaine"pour
signifier le courant de pensée développée par les Africains en terre africaine,
relèvent d'un abus de langage.
En résumé, nous reprenons la définition proposée par Nkrumah lui-même:
«Le consciencismeest l'ensemble, en te17JJes intellectuels,de l'organisation desJôrces qui
pe17JJettrontà la société cifricained'assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens
présents en Afrique et de les transfo17JJer de façon qu'ils s'insèrent dans la personnalité
»10cifricaine.
Ainsi, le consciencisme se présente-t-il d'emblée comme une philosophie de la
libération culturelle. Elle veut libérer la conscience africaine du conflit qui l'agite,
afin de lui permettre de maîtriser son environnement. Cette reconversion se fera
par l'assimilation des éléments des cultures occidentales judéo-chrétienne et
moyen-orientale musulmane, présents en Afrique. Nkrumah propose donc que
l'Afrique assimile elle-même les deux principales cultures étrangères influentes sur
notre continent, au lieu d'en être assimilée elle-même.
II ne prêche donc pas l'isolement de la culture africaine à la recherche d'une
prétendue pureté, mais plutôt son épanouissement sur le plan international, car, il
sait que nous ne retrouverons plus notre âme d'antan. Nkrumah milite en faveur de
la solution finale du problème de la libération, par la reconstruction patiente et
lente d'une société idéale où tout le monde se sentira à l'abri des besoins
élémen taires.
On peut objecter que les préoccupations immédiates lui enlèvent son vrai
caractère philosophique. Dans ce cas, nous sommes en droit de nous demander si
le philosophe authentique doit être un méditatif solitaire, un professionnel de la
pensée spéculative ou un homme qui cherche des résultats immédiats. A propos,
8 Kotto Essome: Prolégomènes formels à {anafytique de la représentation, Livre II, Anafytique de la pensée
tifricaine, Paris, bibliothèque de l'université de Paris VII, p. 283.
9 Pierre Fougeyrollas : La philosophie en question, Paris, Denoël, 1960, p. 8.
10 Consciencisme, p. 98.
20l'esclave de Menon se moquait de son maître qui tombait dans un trou parce qu'il
regardait au ciel.
Ecoutons le point de vue d'un philosophe contemporain Emile Brehier :
« Peu importe ce que la société veut faire de la philosophie,. ce qu'il y a d'important, c'est que
celle-ci reste, au milieu des intentions diffirentes de ceux qui l'utilisent,. quelles que soient leurs
divergences, il ny a de philosophie que là où il y a une pensée rationnelle, c'est-à-dire une pensée
capable de se critiquer et defaire dfort pour sejustijier par des raisons. »11
La philosophie n'est donc pas une réflexion indéterminée. Philosopher, c'est
convertir sa pensée en l'astreignant à une continuité rigoureuse. Cette rigueur, cette
ascèse se trouve dans le Consciencisme. II suffit de le lire sans arrière-pensée, c'est-à-
dire sans penser à la couleur de la peau de son auteur.
En pratique, le philosophe est appelé à proposer à l'humanité une conception
de la vie, c'est-à-dire un système intégré de directives pour notre vie pratique. C'est
l'œuvre d'un grand théoricien qui veut résoudre certains problèmes urgents de la
société africaine, mais qui, en même temps, recherche une certaine permanence
pour éviter d'être un simple accident historique. Nkrumah ne cherche pas la
libération des seuls Africains. Voilà pourquoi il termine son livre en ces termes:
« Cette philosophie est une philosophie générale applicable à n'importe quel pqys. »12
Le lecteur est en droit de se demander si le consciencisme est une philosophie
au sens déftni plus haut, c'est-à-dire au sens classique du terme, en un mot, une
systématisation conceptuelle. Ne va-t-on pas faire une élaboration ultérieure,
imputée à Nkrumah et fondée sur des interprétations ou des contestations de
certains textes? En somme, Nkrumah a-t-il produit des œuvres proprement
philosophiques à côté des œuvres politiques? Ne s'agit-il pas d'une philosophie
incomplètement formulée qui viendrait soutenir les ouvrages politiques et
économiques?
Première observation: Le Consciencisme s'ouvre sur une critique fondamentale et
radicale de toute philosophie prise comme telle. S'agit-il d'une négation pure et
simple de la philosophie, de son importance dans la société, de son rôle dans la
transformation de la société? Bref, Nkrumah bannit-il déftnitivement la
philosophie du domaine de la culture? Tout d'abord, Nkrumah est-il philosophe?
Si oui, est-il effectivement l'auteur du Consciencisme ?
Avant de tenter d'y répondre, il convient de préciser que ces questions ne sont
pas gratuites. Elles découlent en partie des accusations de la junte militaire au
pouvoir au Ghana, après le coup d'Etat du 24 février 1966 qui renversa le
président Kwamé Nkrumah, lesquels tendaient, bien sÛt, à ternir son image de
Il 100,Emile Brehier : « Les postulats de l'histoire de la philosophie », in : Revue philosophique, Paris, n°
1915, p. 55.
12 Consciencisme, p. 141.
21marque et à justifier le putsch ourdi contre lui. Des profanes ont donc prétendu
que le Consciencismeétait trop bien écrit pour être l'œuvre de Kwamé Nkrumah.
Cette accusation signifie, en clair, que Nkrumah était incapable de fournir par lui-
même un tel effort, de produire une oeuvre d'une telle qualité et d'une telle
profondeur. Que font-ils de son cursus universitaire aux Etats-Unis?
Deuxième observation: si les adversaires politiques de Nkrumah s'attaquent
avant tout au Consciencisme,c'est parce qu'ils y voient l'œuvre maîtresse du leader
déchu. Et la détruire équivaudrait à anéantir cet homme aux yeux de la postérité.
Troisième observation: les membres du "Conseil national de la libération"issus du
putsch du 24 février 1966, en déniant à Nkrumah la paternité de son oeuvre,
veulent par cette propagande montrer qu'ils étaient fondés de "renverser un intellectuel
malhonnête."Cette expression est d'eux-mêmes.
Le cas de Nkrumah n'est pas isolé. Il se pose souvent un problème de paternité
des textes à propos des ouvrages rédigés par certains chefs d'Etat qui, à
l'avènement de l'indépendance de leur pays, dans les années 1960, n'avaient aucun
background académique. Sont-ils les auteurs authentiques des publications portant
leur signature? Ce doute n'est pas fantaisiste, dans la mesure où, avant de devenir
dirigeants, la plupart n'avaient écrit aucune ligne.
Ce n'est un secret pour personne, les gouvernants africains sont entourés d'une
foule de collaborateurs, de conseillers techniques et de thuriféraires prêts à tout
pour satisfaire leurs patrons. Bien plus, ces responsables politiques disposent
d'assez de moyens pour s'offrir des assistants de recherche. Tout bien pesé,
s'agissant d'un chef d'Etat, en principe très pris par l'étude de dossiers sérieux et
importants, l'on peut honnêtement se poser la question de savoir si toutes ses
oeuvres intellectuelles produites sous son règne, sont bien de lui.13
Les chefs d'Etat, c'est évident, ne sont pas omniscients; la plupart de leurs
discours sont composés par des conseillers techniques et des mentors ou par des
directeurs de service public, ou en tout cas, par de proches collaborateurs.
Cependant, l'histoire connaît de nombreux exemples de chefs d'Etat africains
qui ont été d'authentiques écrivains. Ce sont, pour la plupart, d'anciens
universitaires. Evidemment, nous ne parlons pas de recueils de discours édités par
la suite sous forme de livre. Dans ce cas, il s'agit manifestement d'œuvres
collectives. Qui oserait nier, par exemple, que le poète L. S. Senghor soit l'auteur
authentique des œuvres qu'il a publiées alors qu'il présidait aux destinées du
Sénégal?
13 Le jeudi, 27 septembre 1990, à 22 h 30, la Se chaîne de télévision française présenta un document
de reportage, dans lequel on révélait que Joachim Balaguer, 84 ans, aveugle, président de Saint-
Dominique, comptait à son actif quarante livres publiés, alors qu'il prétend s'occuper
personnellement de tous les problèmes de son pays. Est-il réellement l'auteur de ses ouvrages?
22Quelle est la position des intellectuels africains sur cette polémique? On ne
connaît pas d'intellectuel ayant souscrit entièrement aux thèses des militaires
ghanéens. Dans l'analyse qu'il a faite du Consciencisme/4, Marcien Towa ne fait même
pas allusion à cette querelle; non pas qu'il l'ignore, mais parce qu'il estime n'avoir
pas de temps et d'espace à consacrer à ces discussions oiseuses, surtout dans un
article.
Pour Paulin Hountondji, le doute n'est pas permis. Nkrumah est bel et bienJ.
l'auteur de ses oeuvres.
« On a pu prétendre, il est vrai, que cette oeuvre n'était pas réellement de lui. Mais le fait est
qu'elle existe, qu'elle présente une certaine unité et une indiscutable cohérence, et qu'on ne peut par
conséquent passer simplement à côté. N kmmah a sans doute pu dicter tel ou tel de ses livres à sa
secrétaire particulière, ou fournir à tel ou tel de ses collaborateurs les idées que ce dernier devrait
mettre en forme,. il n'en reste pas moins lui-même, dans tous les cas, l'auteur direct ou indirect des
livres qui lui sont attribués (ou dont on lui conteste la paternité, dans des buts politiques à peine
dissimulés). »15
Paulin J. Hountondji insiste particulièrement sur l'unité, la cohérence interne,
voire la logique et le contenu des œuvres de Kwamé Nkrumah. Nous avons vérifié
patiemment cette cohérence des de jeunesse de Nkrumah. L'unité de ton,
de style et même d'objet saute aux yeux.
A moins d'affirmer que Nkrumah n'a jamais écrit par lui-même, dans sa vie, on
ne saurait nier sérieusement qu'il soit l'auteur du Consciencisme et donc de ses autres
œuvres. Depuis son premier livre écrit entre 1942 et 1945, Towards ColonialFreedom
jusqu'au dernier titre, RevolutionaryPath, terminé sur son lit d'hôpital, en octobre
1971, à Bucarest, soit une quinzaine de titres, sans compter des centaines d'articles
et de discours officiels, le lecteur en suivant son cheminement, sent le même
mouvement, la même passion, ainsi que le même ton et voit à peu près les mêmes
mots et les mêmes structures de phrases. II est donc difficile de soutenir que ces
ouvrages appartiennent à des auteurs différents.
Le Ghanéen Peter Omari, auteur de trois ouvrages très critiques à l'égard de
Nkrumah, qualifié par lui de dictateur impénitent, soutient au contraire, que
l'ancien leader ghanéen porte l'entière responsabilité des ouvrages publiés sous sa
signature.
« II (Nkmmah) a pu sefaire aiderpour la rédactionde ses livres,mais ilparcouraitchaque
manuscrit lignepar ligne avec ceux qui l'avaient aidé,. et les vues exprimées dans ses livres étaient
les siennes. »16
14 Marcien Towa: "Consciencisme", in: Présence qfricaine, 85, Paris, 1er trimestre 1973, p p. 148-177.n°
15 Paulin Hountondji: Sur« la philosophie qfricaine,» Paris, F. Maspéro, 1977, p p. 172-173. les troisJ.
mots sont soulignés par lui-même.
16 Peter Omari : Kwamé Nkrumah, the anatomy of an African dictatorship, Accra, Moxon Paperback, 1970,
p. 142. Note de traduction.
23Saluons au passage l'honnêteté intellectuelle de Peter Omari qui, par ailleurs,
prétend que Nkrumah a eu la ferme détermination d'écrire des ouvrages
d'économie, de politique et de philosophie, davantage pour montrer qu'il était pur
intellectuel plutôt que pour exposer son point de vue sur ces thèmes. Cette
hypothèse détruit du coup l'idée selon laquelle Nkrumah se serait servi d'un
"collaborateur'. En effet, il ne pouvait pas en même temps vouloir brandir ses
capacités intellectuelles aux yeux de ses concitoyens et demander le secours des
plus compétents que lui pour rédiger ses livres. Toujours selon Peter Omari, c'est
également dans un esprit de compétition que Nkrumah a écrit le Consciencisme.
Le Sénégalais Habib Niang, son conseiller pour les affaires de l'Afrique
occidentale francophone, aurait insisté auprès de lui, pour la publication d'un
ouvrage qui surclasserait la philosophie politique du président L.S. Senghor.
A propos de l'authenticité de l'œuvre de Nkrumah, voici la conclusion du
Rapport de la Commissiond'enque"te sur MSbiensdeKwamé Nkrumah; après le coup d'Etat
du 24 février 1966 :
« La seule source légitime de revenus qu'avait Nkrumah était apparemment les droits
d'auteur qu'il touchait sur les livres supposés écrits par lui. Nous utilisons délibérément le mot
"suppose'"parce que, leprofesseur Abraham, qui aurait joué un rôle capital dans la parution de
son dernier livre, Le Consciencisme, nous apporta son témoignage le 19juin 1966 en exprimant
de graves réserves sur le fait que Nkrumah soit effectivement l'auteur de ce livre. Qu'il soit le
véritable auteur de ce livre ou des autres écritspar lui, ne nous concernepas outre mesure et Ià-
dessus, nous suspendons, notre jugement,. tout ce qui nous intéresse est le fait que l'éditeur
Heineman Books Ltd lui pqyait des redevancessur ce livre. »17
Le lecteur peut relever l'expression, "les livressupposésécritspar lui." Le doute est
évident.
Pourquoi la Commission suspend-elle son jugement? Sinon parce qu'elle est
incapable de prouver le contraire, à savoir que Nkrumah n'est pas le véritable
auteur du Consciencisme?Le professeur Ghanéen, William Abraham, dont il est
question dans le rapport, était jusqu'à la chute de Nkrumah, chef du département
de philosophie à l'université du Ghana, à Legon. Il faisait partie du brain-trust du
président Nkrumah:
« Une petite équipe avec laquelle il discutait de prob/;mes philosophiques. Cette équipe était
notamment composée de feue Mme Dorotl[y Padmore, Mme Julia Hervé (fille de Richard
Wright), le Sénégalais Habib Niang, le Camerounais Woung[y Massaga, le Dahoméen Norou
Damz (rédacteur de l'Etincelle), les Nigérians Bankolé Akpata et Samuel Ikoku (éditorialiste
du Spark, qui signait ses articles du pseudof!Jme de Julius Sago), le Français Henri Hervé, les
Ghanéens KoJi Baisa (Directeur du Spark), Kodwo Addisor w.E. Abraham... »18
17Report of the Commission appointed under the Commission of Enquiry Act, 1967 Act, 250 to
inquire into the properties of Kwamé Nkrumah, Accra, Govt Printer, &19, p. 4.
18 lwiyé KIa-Lobe: « Nkrumah et le rôle du journalisme dans la libération de l'Afrique» in Présence
24William E. Abraham en question, termine la préface de son livre «The Mind tif
Africa» publié en 1962, c'est-à-dire deux ans avant la parution du Consciencisme,en
remerciant tous ceux qui l'ont aidé dans ses recherches.
« Par dessustout, écrit-il,je suis reconnaissantà OsagyefoDr Kwamé Nkrumah qui m/a
faitt l'insigne honneur de relire le manuscrit de ce livre. »19
Par conséquent, estime-t-il, Nkrumah a plus d'expérience que lui dans ce
domaine. Et dans ce cas, il n'aurait même pas accepté de rédiger, pour Nkrumah,
un autre livre sur le même thème. De ce rapport, il ressort que personne ne
soutient fermement que Nkrumah a usurpé le titre d'auteur du Consciencisme.Les
enquêteurs afftrment que le professeur W.E. Abraham joua un rôle capital dans la
conception de ce livre, pourtant il émet lui-même des doutes sur la paternité réelle
de l'ouvrage. Pourquoi douter que ce soit lui, l'auteur réel du Consciencisme ?
A quel niveau serait-il donc intervenu? Plan? Conseils? Relecture?
Correction? Et pourquoi ne pas le révéler à la Commission d'enquête? De quoi
aurait-il eu peur puisque Nkrumah n'était plus au pouvoir? Quoi qu'il en soit,
jusqu'à cette date Ganvier 2001), personne n'a encore revendiqué la paternité de ce
livre. N'eût été le coup d'Etat de février 1966, aurait-on soulevé cette question,
même après sa sortie de la scène politique par une autre voie que par un coup de
force? Pourquoi avoir attendu la chute de Nkrumah avant de soulever ce
problème?
L'honnêteté intellectuelle de Kwamé Nkrumah était irréprochable. Témoin,
cette dédicace de la première édition du Consciencisme en 1964 :
« Dédié aux membres du "philosophie Club" sans l'encouragement et l'aide desquels ce livre
n'aurait pas été écrit». (sic).
On ne retrouve plus, il est vrai, cette dédicace dans la dernière édition de 1969,
revue par l'auteur. Précisément, parce qu'à cette époque, ce Club de philosophie
n'existait plus. Aurait-il voulu tricher, il n'aurait même pas fait allusion à ce cercle
de collaborateurs en matière de culture. II n'avait pourtant de compte à rendre à
personne. En sa qualité de chef d'Etat africain, rien, sinon sa conscience seule, ne
l'obligeait, à cette époque, à faire une telle dédicace.
Nkrumah n'a jamais failli à sa dette de reconnaissance envers ceux qui l'aident.
Voici ce qu'il écrit, en octobre 1956, sur la première page de son livre: Ghana,
autobiographiedeKwamé Nkrumah:
«Je remercieEric PowelPo, ma secrétairepersonnelle, à qui j'ai dicté la plus grande partie de
cet ouvrage,pour de nombreusesheures de loisirs qu/elle a consacrées à la consultationde mes
qfricaine, Paris, Hommage à Kwamé Nkrumah, n° 85, 1er trimestre 1973, p. 134
19Wùliam E. Abraham: The Mind Africa, London, Pall and Unwin, 1962.of
20 Malgré nos efforts inlassables, nous n'avons pu trouver Mme Eric Powell qui vivrait en ce moment
dans la banlieue sud-ouest de Londres. Son témoignage, à coup sûr, aurait vite tranché le débat. En
25notes: Sans son constant effort de me persuader de réseroer quelques instants à cette tâche, il
m'aurait été impossible d'écrire ce livre et sans sa patience et sa diligence, il n'aurait pu êtrepublié
si tôt».
Bien plus, la comparaison faite par nous, entre le Consciencismede Kwamé
Nkrumah et The Mind oj Africa de William Emmanuel Abraham, n'est pas
concluante, puisqu'elle ne laisse apparaître aucune ressemblance ni dans le fond, ni
dans la forme. Quiconque a lu ces deux ouvrages, ne peut hésiter à soutenir qu'ils
sont écrits par des auteurs différents.
Décisif est le témoignage de Thomas Hodgkin, ancien chercheur à l'Institut
d'études africaines de l'université du Ghana, à Legon, de 1962 à 1965. Conseiller
technique du président Kwamé Nkrumah depuis 1960, il contribua à la rédaction
d'un grand nombre de discours présidentiels. Dans un article intitulé "Nkrumah's
Radicalism", il témoigne en ces termes:
« Un autre point préliminaire sur lequelje doispeut-être dire un mot, puisque ceslfiet intrigue
paifois les gens, c'est la question de savoir dans quelle mesure Nkrumah était effectivement
l'auteur de multiples ouvrages et écrits publiés sous son nom. LÀ-dessus, mon point de vue est
simple. Naturellement, nous tous dépendons à des degrés divers et aux différents moments, de
collaborateurs, d'aides et d'assistants de recherche.Autant que je sache, le Consciencisme était
conçu etprésenté comme une œuvre collective...
Mais qui a fait quoi? eu moi-même une expérience très limitée de ce genre deJ'ai
collaboration au début des années 1960, pour avoir aidé à la préparation de deux ou trois
discours de Nkrumah etpour avoir lu le manuscrit de ces articles, il utilisait sespropres mots ou
des phrases exprimant bien ses propres idées... Si bien qu'on peut tenir pour certain, j'en suis
convaincu, que chaque ouvrageportant la signature de Kwamé Nkrumah représente effectivement
ses vues sur la question au moment où il écrivait. )~1
On ne saurait être plus clair. En conclusion, Le Consciencismeest effectivement
l'œuvre de Nkrumah. Mais ce dernier peut-il être considéré comme un philosophe
pour autant?
Dans une conférence publique prononcée au grand amphithéâtre de l'université
de Yaoundé, devant une nombreuse assistance, nous avons entendu un professeur
de l'Ecole normale supérieure soutenir avec brillance que l'auteur du Consciencisme
n'était pas philosophe, du moins au sens classique du mot. Manifestement, l'orateur
était influencé par les accusations des adversaires politiques de Nkrumah, surtout
après le coup d'Etat du 24 février 1966. Pour cet enseignant camerounais,
Nkrumah n'est rien moins qu'un idéologue. II n'est pas philosophe au sens
classique du terme.
vain nous avons lancé un avis de recherche dans" West Africa".
21 Thomas Hodgkin: « Nkrumah's Radicalism", in :Présencc qfricaine, Paris, Hommage à Kwamé
Nkrumah, n° 85, trimestre 1973, p p. 63-64.
26Pourquoi donc ne peut-il pas être considéré comme philosophe? II n'a pas
écrit de traité de philosophie. Ses œuvres ne seraient pas assez profondes. N'a-t-il
pas méprisé lui-même les bâtisseurs de la preuve? Il ne saurait par conséquent en
faire partie. Peut-on concevoir une véritable philosophie amputée de la
métaphysique ? Voilà les arguments développés savamment par cet érudit aux idées
bien arrêtées. Que se cache-t-il derrière le doute du conférencier? Aurait-il émis a
priori le même doute s'il s'était agi de l'œuvre d'un non Africain? Ne s'agit-il pas
plutôt d'une question mal formulée, certes, mais qui traduit un certain état
d'esprit? En d'autres termes, la question de savoir si les Africains peuvent accéder
à la raison dont le principal champ d'application se trouve être, par excellence, la
philosophie, n'est pas philosophique.
Au fait, que faut-il entendre par "Nkrumah n'estpas philosophe?» Quelle idée se
fait le conférencier de la philosophie? Apparemment, pour cet orateur, est
philosophe tout homme qui manie des phrases creuses et ampoulées et qui, à la
limite, sait faire du sophisme. La philosophie, selon lui, traite uniquement des
thèmes nobles, tels que l'au-delà, l'esprit, la matière, la substance, l'essence, l'être et
le non-être, le fmi et l'infini, l'un et le multiple, le tout et la partie, l'immortalité de
l'âme, bref tous les problèmes métaphysiques.
En fait, cette critique recouvre une vaste logomachie. Si la philosophie est un
discours sur la connaissance et l'action, comment peut-on en écarter l'auteur du
Consciencisme?Qu'est ce qui n'est pas philosophique dans le nkrumahisme? Son
thème? Sa méthode?
Peut-être est-on obnubilé par le fait que Nkrumah n'était pas un professionnel
de la philosophie à l'instar de Kant ou de Jean-Paul Sartre. Pour être philosophe,
est-il indispensable de consacrer toute sa vie à la réflexion philosophique? Si oui,
tous les enseignants de philosophie seraient philosophes! Au reste, n'a-t-il pas
enseigné la philosophie à l'université Lincoln aux Etats-Unis d'Amérique?22 Deux
années d'assistanat ne sont pas négligeables. Dans le Consciencisme, il soulève surtout
des problèmes de la vie quotidienne, des choses concrètes. II nous parle de la
libération du continent africain.
Voilà sans nul doute l'origine de l'erreur de ceux qui estiment que Nkrumah
n'est pas un grand penseur. Pourtant, si nous interrogeons l'histoire de la
philosophie, elle nous répondra que les grands philosophes n'ont rien fait de plus.
De quoi ont parlé Platon, Aristote, Descartes, et plus près de nous, Jean-Paul
Sartre? Tous ont essayé de résoudre les problèmes pressants de leur époque. Tous
se sont préoccupés de la vie des hommes de leur époque.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, Nkrumah lui-même concevait la
philosophie comme une analyse des faits et des événements et un effort pour voir
comment ils s'articulent avec la vie humaine constituant ainsi l'expérience de
22 Ille dit dans "Ghana". p. 45.
27l'humanité23. Par conséquent, la philosophie est un effort critique sur l'action
humaine qu'elle peut contribuer à défInir et à enrichir.
Telle est, en bref, la conception nkrumahiste de la philosophie. Elle est, nous
semble-t-il, très classique. Comme Auguste Comte ou plutôt Karl Marx, Nkrumah
avait l'esprit positiviste. Il éludait résolument les questions métaphysiques et se
bornait à l'étude des faits sociaux d'ordre matériel. Suivant les traces de Karl Marx,
Nkrumah admettait le principe qu'il existe dans l'histoire des oppositions et des
correspondances que seule l'analyse de la réalité peut nous révéler. Par conséquent,
c'est l'histoire qui détermine l'homme et les idées.
S'il est donc admis qu'à tout prendre, Nkrumah peut être considéré comme
philosophe, il nous reste à montrer qu'il était à même d'écrire de lui-même un
ouvrage de la trempe du Consciencisme.Un bref aperçu de son cursus studiorum
nous permettra de démêler cette situation. A cet effet, Ghana. Autobiographie de
Kwamé Nkrumah servira de document le plus fIable.
Nous y apprenons qu'en 1939, Nkrumah obtint le Bacheloroj Arts (licence ès
lettres) avec l'économie et la sociologie en options. La même année, on le nomma
maître adjoint de conférences en philosophie à l'université Lincoln, son alma mater.
« Je passai mes loisirs à lire tous les livres sur la philosophie moderne, qui me tombaient sous
la main. Aptis avoir fait la connaissance des oeuvres de Kant, de Hegel, de Descartes, de
Schopenhauer, de Nietzsche, de Freud et d'autres, je goûtai la jouissance du dicton qui veut que si
le droit, la médecine et /es lettres sont l'ossature de la science, la philosophie en soit l'esprit»
écrit-il dans son autobiographie.24
La même année, il fut admis à l'université de Pennsylvanie, distante de 80 km
environ de l'université Lincoln, pour continuer ses études de philosophie et de
pédagogie. En 1942, il est promu licencié en théologie et major de sa classe,
toujours à Lincoln. La même année, il obtint le titre de maître ès sciences
(enseignement) à l'université de Pennsylvanie.
« En février 1948, j'obtins le titre de Maître ès lettres en philosophie de l'université de
Penn!}lvanie, oùj'avais étudié sous /e professeurEdgar Singe (Junior), etje commençaià me
préparer en vue des examens du doctorat enphilosophie. )~5
Dans une lettre adressée au Dr Morrow de l'université de Pennsylvanie, en date
du 5 mars 1943, il écrivit:
« honneur de vous itiformer que, compte tenu de mon expérience et de mon intérêt, j'aiJ'ai l'
choisi comme s,!jet de thèse le thème suivant: "La philosophie de l'impérialisme avec référence
)~6spéciale à l'Afrique.
23 Consciencisme, p. 9.
24 Ghana, p. 45.
25 Ibid, p. 46.
28Tel fut le thème retenu finalement par l'Université. Après deux années de
préparation, il subit avec succès tous les examens qui devaient le conduire à la
rédaction et à la soutenance de sa thèse de Ph.D.27 En mai 1945, il s'embarqua
pour Londres, afin de compléter ses recherches. Les matériaux, le plan, les grandes
lignes de cette recherche étaient déjà élaborés, à son arrivée dans la capitale
britannique. Il lui fallait un peu de temps pour les coordonner, les fignoler et les
soumettre au jugement ultime de son directeur de thèse.
Mais du temps, il n'en avait guère, pris qu'il était dans le tourbillon de la vie
politique britannique en pleine période coloniale. A Londres, il se sentait plus
proche de sa Gold Coast natale et pouvait s'organiser plus facilement à partir de la
"métropole"pour la libération de la terre de ses ancêtres, mais aussi de son continent.
Il nous résume lui-même l'objet de son séjour londonien.
«J'étais parti pour ùndres dans le but defaire mon droit et, en même temps, d'achever ma
thèse de docteur enphilosophie. Donc, dès mon arrivée à ùndres,je me fis inscrire à GrC!y'sInn
et pris des dispositions pour assister à des cotiférences à l'Ecole des sciences économiques de
ùndres. C'est là que je rencontrai le professeur lAski, maître de conférences en sciences
politiques, matière à laquelle je m'intéressais vivement. Plus tard, je m'inscrivis également à
1'''UniversitY College" cifin de poursuivre des études en philosophie. J'abandonnai mes recherches
en ethno-philosophie, slfjet de ma thèse originale, etje décidai par contre de préparer une autre
thèse sur ce qui était à l'époque une nouvelle théorie de connaissance, le "Positivisme logique".
J'entamai cette étude sous la direction du professeur Ayer. >~8
Il ne soutiendra jamais cette thèse non plus, et se contentera plus tard du titre
de docteur "Honoris causa", décerné en juin 1951 par son ancienne université
Lincoln, lors d'un voyage officiel aux Etats-Unis d'Amérique, en sa qualité de
Premier ministre de la Gold Coast, devenue autonome depuis février 1951, grâce à
sa lutte.
D'après tout le récit que nous venons de lire, la culture philosophique de
Nkrumah ne souffre d'aucun doute. II n'est donc pas étrange qu'il ait écrit Le
Consciencisme. Son goût pour la philosophie est très prononcé et son cursusstudiomm
le prouve suffisamment.
Enfin, il reste à savoir si l'ouvrage incriminé relève effectivement d'un discours
philosophique. Les intellectuels africains et occidentaux qui l'ont lu sont unanimes
à le considérer comme un authentique ouvrage de réflexion philosophique. Sans
26PanafGreat Leaves, Kwame Nkrumah. London, PANAF ,1959.
27Il n'est pas exact de traduire, comme le font souvent les francophones, le Master Degreepar Maitrise
des Universités françaises. Bien que les diplômes ne soient pas nationaux aux Etats-Unis, le Master
Degreeest à mi-chemin entre la Maitrise des Universités françaises et le doctorat de 3' cycle. Délivré
par certaines universités américaines, le Master Degree,obtenu avec thèse, est l'équivalent du doctorat
de 3e cycle. Voilà pourquoi nous préférons garder le titre original dans le texte français pour éviter
toute confusion.
28 Op. cit. p. 64.
29nul doute, Nkrumah y fait-il un effort d'élucidation de notre actuel rapport au
monde. Le Consciencisme ne ressemble en rien à ce que Hegel appelait la ''philosophie
populaire", c'est-à-dire celle qui s'appuie non pas sur la pensée critique d'elle-même,
mais sur l'intuition ou le sentiment intérieur. Naturellement Hegel excluait la
''philosophiepopulaire" du domaine de la philosophie proprement dite, ou tout au
moins la tenait pour son plus bas niveau.
Pour Yves Benot, le Consciencisme est bel et bien un discours philosophique:
«II faut reconnaîtreà Nkrumah, écrit-il, ce mérite d'avoir eu le premier, ou tun des
premiers, consciencede la nécessitéet de turg,enced'une philosophie qui anime et itiforme le
mouvement de libération, et d'abord ses dirigeants. »29
Le Consciencisme se pose donc comme un support important à la totale libération
de l'Afrique. Louis-Vincent Thomas relève aussi le fait que le Consciencisme est un
ouvrage remarquable.
« ...Cet ouvrage, écrit-il, recèle des remarques, fines et pertinentes sa démarche originale
semble pleinement justijiée et il est bien difficile de ne pas partager certaines idées-clés sur la
conception du socialisme. »30
La position de Thomas est donc claire.
Voici le témoignage de Marcien T owa :
« Exception faite du consciencisme du Dr Nkrumah, le débat sur la philosophie cifricaine a
jusqu'ici tourné autour de sa propre existence et taptitude des cultures africaines et des Africains
au mode depensée philosophique. »31
Sans hésitation, Marcien Towa accorde le statut de discours philosophique à
l'ouvrage de Kwamé Nkrumah. Mais pourquoi le Consciencismerévèle-t-il de la
''philosophiecifricaine"? Est-ce parce qu'il est l'œuvre d'un Africain ou parce qu'il
traite de thèmes africains?
Marcien Towa répond sans ambages à ces questions:
«Le Consciencismedu Dr Kwamé Nkrumah marque tâge philosophique de l'Afrique
moderne. Le est un ouvrage philosophique, parce qu'il institue le débat au niveau
du pur concept, et donc de tuniverselle plus authentique. »32
Nkrumah lui-même afftrme que le consciencisme philosophique
« s'accorde également avec la pensée traditionnelle africaine sur beaucoup depoints, et en ceci,
il répond à l'une des conditions qu'il s'est imposées. En particulier, il s'accorde avec tidée cifricaine
29 Yves Benot : Les indépendances tifricaines. II ldiologie et réalités, Paris, Maspéro, 1970, p. 69.
30 Afrique, Tome II, Paris, le Livre africaine, 1966, p. 276.Louis- Vinvent Thomas: Le socialisme et l'
31 Marcien Towa : Essai sur la problématique philosophique dans lAfrique actuelle, Yaoundé, CLE, 1970, p.S.
32 Towa: «Consciencisme», in: Hommage à Kwame Nkrumah, in: Présence tifricaine, Paris.
n08S, 1er trimestre 1973, p. 148.
30traditionnelle de texistence indépendante et absolue de la matière avec l'idée qu'elle a le pouvoir de
se mouvoir d'elle-même au sens que nous avons expliqué, avec tidée de la convertibilité catégorielle
et avec celle que les grands principes de la morale sont fondés sur la nature de l'homme. »33
Ainsi donc, la pensée africaine sert-elle de fondement au consciencisme
philosophique. Le seul fait que Nkrumah se réclame du socialisme scientifique
suffit à motiver cette double question.
«Tolffours proche deMarx, écrit Louis-Vincent Thomas, Nkrumah ne manquepas de
s'en séparer chaque fois que les valeurs négro-cifricaines sont en jeu. >~4
Nkrumah réaffirme, en s'appuyant sur la pensée africaine - on le savait déjà
depuis Einstein - que
))« la matière est un faisceau de forces opposées et qu'elle a le «(pouvoir de se mouvoir d'elle-
même ».35
Dans La philosophie bantoue, le R.P. Placide Tempels a longuement démontré
l'importance de la notion de force dans la pensée bantoue. Louis-Vincent Thomas
souligne bien la correspondance entre le matérialisme et la pensée africaine.
« Cette position philosophique, (celle de Nkrumah), écrit-il, reste d'ailleurs conforme à la
pensée cifricainetraditionnelle pour qui le monde est un tissu deforces en interaction et en équilibre
sans cesseremise en question. »36
Louis-Vincent Thomas consacre l'annexe de son livre: Le Socialismeet l'Afrique,
tome II, à l'analyse du socialisme et de la philosophie chez Nkrumah où il montre
que le consciencisme est à la fois une politique et une méta-philosophieY Tout
comme Franz Crahay, Louis-Vincent Thomas considère que le dernier chapitre n'a
rien de philosophique. La constante référence au peuple africain dans le
Consciencismemarque la volonté délibérée de l'auteur de faire de sa pensée une
''philosophie africaine".
« Le peuple est tépine dorsale de l'Action positive, la réalité de la grandeur nationale. »38
Quant à lui, Jacques Boyon insiste sur le caractère africain du Consciencisme:
«La doctrine Nkrumai"ste est donc résolument cifricaine par son contenu,. elle est aussi
marxiste dans saforme. Elle repose en eifet sur une analYse marxiste de la société comme d'autres
conceptions cifricaines du socialisme et s'exprime souvent dans un vocabulaire emprunté au
marxisme. »39
33 Consciencisme, p. 119-120.
34
Louis-Vincent Thomas: Le Socialisme qfricain, tome II, Paris, le Livre africain, 1962, p. 272.
35 Consciencisme, p. 120.
36 Louis-Vincent Thomas: Le Socialisme africain, tome II, 1962, p.272, Voir L.V. Thomas: "Les
constantes de la culture nègre" in Bulletin de l'IF AN, J.T. XXVI, Dakar, 1-2, 1964, p. 258-271.
37 Louis-Vincent Thomas: Le Socialisme qfricain, tome II, Paris, le Livre africain, 1962, p. 272-276.
38 Consciencisme, p. 155.
39Jacques Boyon : « Une idéologie africaine: le nkrumahisme » in Revue française de sciencepolitique, Vol
31Nkrumah lui-même insiste à plusieurs reprises sur le fait que sa philosophie
restera africaine, parce qu'elle s'enracine dans les réalités africaines.
« Notre philosophie doit trouverses armes dans le milieu et les conditionsde vie du peuple
»40africain.
C'est d'ailleurs pour se démarquer des marxistes et pour mieux affIrmer son
africanité que Nkrumah s'est accroché à l'idée de Dieu dans le consciencisme.
«Profondément enraciné dans le matérialisme, le consciencismen'est pas nécessairement
athée.»41
Or, comme l'a montré le professeur Kotto Essome, dans L'AnalYtique de la
pensée qfricaine, contrairement aux idées de plus en plus répandues, d'un
an thropocen trisme africain,
« La classe des humains ne figure pas au centre de la hiérarchie des êtres. »42
Dieu se trouve à la fois au centre et à la périphérie des êtres. C'est donc dire que
la notion de Dieu envahit toute la pensée africaine. Et dans ces conditions,
comment un Africain authentique peut-il se dire athée? On peut ne pas croire aux
religions que les Albinos nous ont apportées, mais afftrmer que Dieu n'existe pas
ne peut relever que de la paresse intellectuelle ou de l'entêtement à accepter la, ., . ,. ,
vente qUI s unpose a nous.
C'est la croyance en Dieu qui marque la limite entre le chien ou le singe et
l'homme. Le singe croit en sa propre existence, le reste ne l'intéresse pas, mais
l'homme va au-delà de son existence, au-delà de ce qui lui tombe sous le sens. Pour
peu qu'on réfléchisse, on comprend que l'idée de Dieu ne s'enseigne pas, elle est
naturelle. Si Dieu n'existe pas, rien n'existe.
On a parfois attaqué Nkrumah, en utilisant la formule percutante: "Communiste
ou croyant,il faut choisir'ou comme dit l'Eglise catholique, on ne peut être à la fois
bon chrétien et socialiste. L'un exclue l'autre. En fait, est-il si sûr que le marxisme
exclue à jamais l'idée de Dieu et que les deux soient antinomiques? On oublie
souvent que le marxisme comporte des aspects scientifIques donc neutres et
durables.
Par exemple, l'analyse de l'économie et celle de l'état des sociétés modernes.
Mais il comporte également des aspects idéologiques, dus au dogmatisme des
réformistes marxistes-léninistes. Qui peut donc soutenir sérieusement que pour
adopter la méthode scientifIque marxiste, il faille être athée?
VIII, Paris, nOl, mars 1963, p. 68.
40 Ibid., p. 119-120 ;
41 Consciencisme, p. 128.
42 Kotto Essome: Prolégomènes formels à ! analYtique de la représentation, Livre II, AnalYtique de la pensée
qfricaine, Paris, bibliothèque de l'université de Paris VII, p. 417.
32C'est donc sous ce rapport que Nkrumah prouve qu'il n'est pas nécessaire d'être
athée pour adhérer au marxisme. Le professeur Pierre Fougeyrollas souligne bien
cette idée dans Sciencessocialeset marxisme.
«Certes, les régimes qui se réclamaient du (marxisme léninisme), n'étaient pas pour des
applications du marxisme,. ils en constituaient, au contraire, de grossières déformations. II n'en
est pas moins vrai que ceux qui continuent de se réclamer du marxisme ont à char;gede prouver
que, dans leur perspective, on peut aboutir à autre chose qu'aux peroersions que nous venons
d'évoquer, ainsi qu'aux oppressions, aux répressions et aux désastreux échecséconomiques qui /es
ont accompagnées. »43
Les aspects idéologiques évacués, le marxisme restera encore et gardera pour
longtemps une pertinence scientifique. Les faits donnent raison à Nkrumah. La
science est par déftnition religieuse. A partir de cette énonciation, il aurait dÎl
prendre logiquement ses distances vis-à-vis du marxisme-léninisme, en optant
ouvertement pour le communautarisme, mais il est aussi victime de l'illusion
colonialiste qui pense que l'Afrique est une terre vierge sur laquelle on peut tout
planter.
Or, cette terre vomit tout ce qui est athée. Dieu se sent, il ne se démontre pas.
En optant pour le socialisme scientifique, Nkrumah est tombé dans son piège.
Logiquement, il aurait dÎl choisir au moins le socialisme non communiste. Ce sont
ses conseillers, pense-t-on, qui l'ont dérouté.
Pour Gilbert Tixier,
« Le consciencisme représente un effort de conciliation du marxisme athée avec un retour aux
sources de la religion des ancêtres qui demeure profondément spiritualiste. »44
Bien entendu, la vision spiritualiste du monde est opposée à la vision marxiste,
puisqu'elle consiste à dire que l'univers est l'œuvre de Dieu et qu'une fmalité
profonde anime le cours de l'évolution universelle. Cette vision assure la
transcendance de l'esprit sur la matière et sur la vie.
La culture africaine est tellement présente dans le consciencisme qu'on ne
saurait douter sérieusement qu'il s'agisse de la pensée d'un Africain. C'est
également en s'appuyant sur les données de la pensée africaine que Nkrumah
résout certaines difficultés rencontrées dans la philosophie occidentale. Par
exemple, le problème de la transcendance et de l'immanence ou celui de l'extérieur
et de l'intérieur.
«Elles (sociétés africaines) réduisaient la contradiction dialectique entre intérieur et
extérieur, en admettant une continuité entre le monde visible et le monde invisible. Pour elles, le
ciel n'était pas hors du monde, mais à l'intérieur. Ces sociétés afri"lines n'acceptaient pas le
43 Pierre Fougeyrollas: Op. cit., Paris, L'Harmattan, 1990. p. 10.
44 Gilbert Tixier: Le Ghana, Pans, LGDJ, 1965, p. 130.
33transcendantalisme, et on peut estimer qu'elles ont tenté de faire la !)nthèse entre /es notions,
dialectiquement opposées d'extérieur et d'intérieur en les rendant continues, autrement dit, en les
abolissant. »45
Le consciencisme est une philosophie conçue par un Africain pour résoudre les
problèmes africains d'abord, ensuite ceux de tous les exploités du monde.
Pour sa part, Franz Crahay juge le Consciencisme en ces termes:
« Toute appréciation de qualité, d'originalité et de solidité mise à part, on admettra que /es
quatre premiers chapitres du Consciencisme de Kwamé Nkrumah mènent une discussion et
constituent une entreprise philosophique: ils mettent sur pied, en eifet, une sorte dephilosophie à
forte composante idéologique, résolument matérialiste (manière Engels), résolument égalitariste et
tenue pour adéquate à la situation post-coloniale et aux tâches du développement qui s'imposent
aux pqys tiffranchis. Suroient un dernier chapitre réseroé, nous dit le titre, à la formulation
mathématique du !)stème, la consternante mascarade que voilà. »46
Le Consciencisme comprend juste cinq chapitres. Franz Crahay émet des réserves
uniquement sur le dernier chapitre où Nkrumah a voulu traduire sa pensée par des
formules mathématiques qu'il juge inadéquates. Ce faisant, l'auteur tombe dans le
genre de pièges que Marx appelait:
« ...Ia forme non scientifique du dogmatisme mathématique dans laquelle l'esprit tourne de la
chose, sans que jamais celle-ci s'épanouisse dans son contenu. »47
C'est en ces termes que Marx dénonçait l'emploi des formules mathématiques
creuses et propres à obscurcir la pensée.
Nous terminerons cette revue des critiques sur le consciencisme par Marcien
Towa qui répond sans aucune ambiguïté:
« Le consciencisme est unephilosophieqfricaine,parce que sa question, à la fois théorique et
pratique, posée par l'un de ceux-là mêmes à qui il incombe le plus de modeler notre destin est la
suivante: Comment organiser, conceptuellement, "Iesforces qui permettront à la société qfricaine
d'assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens présents en Afrique et de les
))traniformer defaçon qu'ils s'insèrent dans la personnalité qfricaine ? Ou bien encorepar quelle
voie "partant de l'état actuel de la conscience qfricaine...Ie progtis sera tiré du conflit qui agite
actuellement cette conscience? »48
Le consciencisme est fmalement la conscience que l'Afrique devra prendre
d'elle-même pour s'auto-créer. Marcien Towa s'appuie sur le texte de Kwamé
45 Consciencisme, p. 25.
46 Franz Crahay: « Le décollage» conceptuel: conditions d'une philosophie bantu, in Diogène, 52,n°
Paris, octobre-novembre 1965, p. 81.
47 Cité par Jean-Toussaint Desanti, dans Introduction à thistoire de ta philosophie, Paris, Ed. de la nouvelle
critique, 1956, p. 19.
48 Marcien Towa: « Consciencisme », in: Hommage à Kwamé Nkrumah, in: Présence qfricaine, Paris, n085,
er1 trimestre 1973, p. 148.
34Nkrumah lui-même pour renforcer son argumentation. C'est une manière de
garantir sa réponse contre tout risque de se tromper. Il n'est plus besoin de
prouver que nous avons affaire à un discours de nature philosophique.
Enftn, une dernière question nous préoccupe et son importance saute aux yeux,
puisqu'elle fonde notre recherche. En quoi le consciencisme est-il une philosophie
de libération? La libération apparaît globalement comme l'effort des hommes
visant à surmonter tout ce qui les limites, les restreint ou les opprime. En ce sens,
le sous-titre de l'ouvrage est assez éloquent en lui-même: Philosophieet idéologie pour
la décolonisationet le développement avecune référence particulièreà la révolutionafticaine. Ce
sous-titre constitue tout un programme au centre duquel se trouve le thème de la
libération.
Il est question de savoir pourquoi ce sous-titre a été supprimé dans la deuxième
édition. Est-ce parce qu'il ne répond plus à son objectif initial ou simplement pour
des raisons esthétiques de présentation sur la une? En effet, le titre d'un ouvrage
sur trois lignes désoriente le lecteur au lieu de capter son attention. Dans la
nouvelle édition, quelques changements sont intervenus, notamment au chapitre
III.
Mais ils n'étaient pas de nature à modifter l'orientation générale du livre, à le
détourner de son vrai but, à savoir la libération. Par conséquent, nous croyons que
c'est pour des raisons de mise en page que l'éditeur ou l'auteur a choisi de laisser le
long sous-titre de la première édition et de conserver pour unique titre le
Consciencisme.Cependant, ce sous-titre de la première édition résumait clairement
l'idée essentielle du livre, bien que Paulin J. Hountondji le trouve" unpeu bizam".
« Or, à regarder deprès, ce sous-titre est encoreplus obscur que le titre. Qu'est-ce, en dJet,Y
que la révolution nationale, c'est-à-dire d'une libération politique à l'égard des anciennes
puissances colonisatrices, ou s'agit-il d'une révolution sociale, tendant à renverser au profit du
prolétariat les rapports de production dominants? D'autre part, que signifie "développement" ?
On se développe t0l!jours à partir d'un stade antérieur qu'on voudrait dépasser, en direction d'un
stade ultime qu'on voudrait atteindre. Quel est ici le stade initial, et quel est le stade,final? »49
Voilà autant de questions précises et pertinentes, mais bien complexes
auxquelles Nkrumah seul aurait pu répondre de façon satisfaisante. Bien entendu,
le mot consciencisme est un "étrange néologisme"qu'on ne trouvera ni dans un
dictionnaire anglais ni dans un dictionnaire français. On voit aisément qu'il est
formé à partir du mot conscience.
Ce dernier dérive du latin cum-scientia, c'est-à-dire une connaissance
effectivement appropriée. La conscience est psychologique ou éthique. En français
on utilise un même mot pour désigner les deux termes, là où d'autres langues en
49 Paulin Hountondji: Sur 10 "phimsophie" qfricaine. Critique de l'ethnographie. Paris, Maspéro, 1977,J.
p. 201.
35utilisent deux. L'anglais utilise conscience et l'allemand Bewusstzein pour signifier la
conscience psychologique; puis Consciousness et Gewissen pour désigner la morale.
Mais, dans les deux cas, la conscience est auto réflexive. La conscience
psychologique représente l'intuition que l'esprit a de lui-même et du monde, alors
que la conscience normative ou conscience morale, désigne le discernement du
bien et du mal. L'homme seul a ce privilège de pouvoir réfléchir son action et sur
son action. Il existe un lien évident entre la conscience psychologique et la
conscience morale, car cette dernière plonge ses racines dans la vie psychologique.
De plus on retrouve toutes les grandes fonctions mentales dans la vie morale.
La conscience figure au commencement de toute réflexion philosophique.
Aussi, le seul fait d'avoir choisi le mot conscience plonge la de Nkrumah
au coeur de l'histoire de la philosophie. En effet, tous les philosophes ont traité de
la conscience. Seuls les philosophes grecs ont ignoré ce concept. Non seulement
les philosophes, mais aussi les psychologues se sont toujours occupés de la
conscience. Qu'on prenne Saint-Augustin, Leibniz, Maine de Biran, Hume, Marx,
Bergson, Merleau-Ponty, Husserl ou Sartre, tous ont mené des réflexions sur la
conSCience.
Par le consciencisme, Nkrumah invite les Africains à prendre conscience de leur
situation dans le monde et de réagir en se libérant de toutes les entraves qui les
limitent et les empêchent d'être heureux et de vivre comme tous les autres êtres
humains. Bref, de jouir de leur droit au bonheur et à la vie libre.
Dès l'introduction, Nkrumah invite les étudiants à l'étranger à ne pas se laisser
embrigader par la culture des autres. Il faut chercher constamment à voir comment
ils pourront appliquer ce qu'ils apprennent à leur propre situation. L'Afrique qui se
propose d'étudier les systèmes philosophiques occidentaux doit se mettre bien en
tête que « ces.rystèmesn'ont pas été conçuspour proposer une situation du monde tel qu'il se
présente à son époque à IUt: Car les .rystèmesphilosophiques eux-mêmes sont desfaits datés. »50
L'oubli de ce principe conduit les jeunes Africains à accepter n'importe quelle
théorie universaliste. Cette attitude les détourne de la lutte de libération de leur
peuple auquel ils ne s'apparentent plus.
« Armés de leur universalisme, ils ramenaient de l'Université une attitude entièrement étrangère à
)~1la réalité concrète de leur peuple et de sa lutte.
Ceux qui se préoccupent de leur libération doivent éviter la culture bourgeoise. Il
faut étudier pour pouvoir se mettre au service de son peuple et non pour le simple
plaisir d'étudier.
50 Consciencisme, p. 11, "Lui" est mis ici pour l'étudiant africain des colonies.
51 Ibid, p. 18.
36«Au lieu de considérer la culture comme un privilège et un agrément, les intellectuels sortis de
ce milieu vqyaient en elle un mqyen de se distinguer. »52
En somme, Nkrumah demande aux intellectuels africains d'apprécier les
cultures étrangères en hommes libres. La tâche la plus urgente à l'heure actuelle en
Afrique est la libération culturelle ou la décolonisation mentale. Pour lui, les
Africains doivent absolument considérer la culture comme un élément
indispensable de leur libération.
Plus tard, Amilcar Cabral, dans L'Arme de la théorie (paris, F. Maspéro),
soutiendra exactement la même thèse et la mettra en pratique dans la guerre de la
libération nationale de la Guinée Bissau.
Le consciencisme a pour objectif de libérer les Africains de la crise culturelle
qui sévit partout sur le continent. Et si la crise secoue la conscience africaine, c'est
parce que les Africains n'ont pas su aborder les cultures étrangères, et que par suite,
ils n'ont pas été décolonisés mentalement. La plupart des intellectuels pris au piège
de la culture occidentale, forment la droite, c'est-à-dire en fait la bourgeoisie locale.
Hountondji la définit en ces termes:Paulin J.
« La droite, dans l'Afiique contemporaine, se caractérisepar une ignorance délibérée, allant
paifois jusqu'à la pure et simple dénégation du fait impérialiste, ce qui l'amène à esquiver
rystématiquement la discussion politique et à recourir à des a~uments prychologiques et moraux
pour dénigrer,faute depouvoir les réfuter, toute personne ou tout groupement qui placent au centre
de leur analYse lephénomène de l'impérialisme. »53
Et pourtant, l'impérialisme se pratique au grand jour partout en Afrique et dans
tous les Etats en développement. Quand les Etats-Unis prennent le président
panaméen comme un enfant pour aller le juger et le condamner ou quand ils
chassent du pouvoir les dirigeants communistes d'Amérique latine, comment
appelle-t-on ce phénomène interventionniste?
Plus près de nous, lorsque la France et la Belgique interviennent conjointement
pour maintenir le maréchal Mobutu au pouvoir jusqu'à trois décennies, sans avoir
pitié des populations congolaises, peut-on encore parler sérieusement de
l'indépendance de nos pays?
Quand la même France intervient au Gabon, pour rétablir au pouvoir Léon
Mba ou encore au Sénégal pour secourir Léopold Sédar Senghor, vomi par son
peuple, ou lorsque la Grande-Bretagne intervient en Tanzanie pour rétablir l'ordre
après un coup d'Etat, qui osera encore jouer de l'hypocrisie en parlant de la
souveraineté de nos Etats? Il suffit donc d'ouvrir les yeux pour voir l'impérialisme
en chair et en os. Dans l'intérêt de qui interviennent ces différents pays d'Europe
en Afrique?
52 Ibid., p. 12.
53 Paulin). Hountondji: Sur 10 "philosophie" qfricaine, Paris, Maspéro, 1977, p. 194.
37Aujourd'hui, le Fonds monétaire international oblige les Etats africains à saigner
davantage les populations déjà minées par la crise économique, parce qu'il veut
récupérer l'argent qu'ils ont prêté à nos Etats, mais qui se trouve justement déjà
dans les banques d'Europe, par le truchement des détourneurs des deniers publics
qui ne sont autres que nos fonctionnaires restés impunis. Non seulement, c'est de
l'impérialisme, mais c'est un dou,ble vol. Il est donc inconcevable que certains
Africains (les mêmes) nient l'existence de l'impérialisme sous nos cieux. C'est dire
que les Africains sont eux-mêmes impérialistes dans leur propre pays. Cette
myopie ne saurait s'expliquer autrement.
C'est d'eux que Nkrumah parle, lorsqu'il écrit:
«Armés de leur universitaire, ils ramenaient de l'université une attitude entièrement étrangère
à la réalité conmte de leur peuple et de sa lutte. Quand ils rencontraient des doctrines de !J'Pe
militant, comme celles du marxisme, ils les réduisaient à d'arides abstractions, à des subtilités
oratoires, ces étudiants, désormais habiles à se faire, des problèmes sociaux et politiques, une idée
non pas fondée sur la réalité du milieu, mais abstraite et libérale, commençaient à remplir les
espérances de leurs seigneurs et maîtres. »54
Dans le premier chapitre, Nkrumah fait une rétrospective de l'histoire de la
philosophie pour montrer que les étudiants africains soucieux de l'avenir de leurs
peuples doivent étudier avec un esprit critique.
« Cette histoire est agrémentée d'un goût d'universalisme qui flatte tellement de palais de
certains intellectuels qfricains qu'ils en deviennent étrangers à leur propre société. »55
Nkrumah s'adresse ici, en particulier, aux intellectuels africains embourgeoisés,
tellement imbus de la culture occidentale qu'ils sont incapables de remarquer les
ravages du colonialisme dans leur propre société. Il faut donc éviter de se laisser
phagocyter par la culture des autres.
Au chapitre II, il établit les rapports entre la philosophie et la société. Avec
l'orientation bourgeoise prise par les philosophes du XXe siècle, la philosophie
moderne a dévié du chemin tracé par les premiers philosophes qui s'occupaient de
la vie quotidienne et du bonheur de leur peuple...
« Les grands philosophes, les géants, se SOlft totgours passionnément intéressés à la réalisation
»56sociale et au bonheur de l'homme.
Les intellectuels africains doivent chercher dans l'étude de la philosophie les
armes de leur libération et non chercher à s'y complaire.
«Mais, toutes desséchéesque soient les nouvellespassions de certainsphilosophes occidentaux,
ils sont en droit de se dire les continuateurs de la civilisation européenne. Un étudiant en
54 Consciencisme ; p. 11.
55 Ibid., p. 13.
56 Ibid., p. 71.
38philosophie autre qu'occidental n'a pas d'excuse (autre que celle de l'enseignement qu'il a reçuJ57
s'il étudie la philosophie occidentale dans le même esprit. Il n'a même pas l'excuse minime
d'appartenir à une civilisation dans laquelle figurent cesphilosophes. Je mJis que, quand nous
étudions une philosophie qui n'est pas la nôtre, nous devr ions la replacer dans le contenu de
histoire universelle à laquelle elle appartient et au milieu où elle est née. Aussi, nous pouvonsl'
l'emplqyer à peifectionner le développement culturel et à renforcerla société humaine. »58
Par conséquent, pour préparer le chemin de la libération, les intellectuels
africains doivent pouvoir adapter l'histoire de la philosophie occidentale à leur
propre milieu.
Nkrumah analyse, au chapitre III, les rapports entre la société et l'idéologie et
aboutit à la conclusion que seul le socialisme libérera réellement l'Afrique.
« C'est le matérialisme, avec son explication moniste et naturaliste de la nature qui mettra fin
à l'arbitraire, à l'inégalité et à l'Ù!Justice...Bref le socialisme est nécessairepour rendre à l'Afrique
ses principes sociaux humanistes et égalitaires. C'est le matérialisme qui assure la seule
transformation ifftcace de la nature, et le socialisme qui tire de cette transformation le
développement maximum. »59
Voilà justifiée l'option socialiste pour l'Afrique. Nous reparlerons
abondamment de cette option, car, ce terme ambigu de développement est la cause
des malheurs des Africains. Au nom du développement, les colonisateurs ont
soumis les Africains. Au nom de ce même les remplaçants des
Albinos ont opprimé et éliminé leurs propres frères noirs. Ce que les nazis n'ont
pas osé faire sur leur propre sol, les dirigeants africains, collaborateurs des
exploiteurs des peuples opprimés, l'ont fait chez eux; au nom du développement.
Ainsi a-t-on porté ce mot à l'absolu, au sommet de la hiérarchie des valeurs et on
a sombré dans l'idolâtrie et le fétichisme. Aux yeux des Africains, le développementisme
excuse tout excès. Au nom du développement, les droits de l'homme ont été foulés
au pied. Nkrumah peut donc se permettre de passer outre la tradition éternelle de
l'Afrique pour embrasser le socialisme qui, selon lui, permet d'atteindre très
rapidement le développement. L'Afrique n'a-t-elle donc rien à offrir au monde? Ce
faisant, Nkrumah ne donne-t-il pas raison aux colonisateurs? Pour ces derniers, nous
n'avons ni passé ni culture.
(( ))60
La pratique sans théorie est aveugle,. la théorie sans pratique est vide.
En application de cette règle, le chapitre IV est consacré à l'élaboration de cette
philosophie, appelée consciencisme, laquelle va guider les Africains dans la voie de
leur libération.
57 Traduction (sic) de Starr et Mathieu Howlett.
58 Ibid., p. 71.
59 Ibid, p. 96.
60 Ibid, p. 97.
39« La libération d'un peuple entraine des principes exigeant qu'elle soit politique, économique,
sociale ou culturelle. );6'
C'est à partir de ces principes que nous avons élaboré le plan général de cette
recherche, lequel est exposé à partir de la page 85.
La première démarche à suivre consiste à analyser, sans complaisance, la situation
concrète à transformer, puis on y appliquera fAction positive.62
« Sans Action positive un territoire colonisé ne peut être vraiment libéré. II est voué à se
traîner pas à pas vers une indipendance dirisoire qui s'écoule entre ses doigtsparce qu'elle est toute
pétrie des intérêts d'une puissance étrangère. Pour aboutir à une libération véritable, il faut que
)p3l'Action positive commencepar une analYse oijective de la situation qu'elle espère transformer.
En clair, Nkrumah ne prêche jamais le repliement sur soi, il conseille simplement
aux intellectuels africains de prendre du recul devant les cultures étrangères, afin d'en
retirer le profit qui convient à leur propre situation comme l'a écrit Ola Balugun :
«Le Négro-cifricain assimilera le savoir moderne, qui n'est ni blanc ni noir, sans être tiffecté,
et sans devenir une copie de fEuropéen. )jS+
Tel est l'idéal à atteindre à condition d'éliminer toutes les séquelles de la
colonisation. Pour ce faire, il faut commencer par décomplexer l'homme noir, ravalé
au rang des bêtes. Il faut avant tout qu'il accepte de changer de condition. Nkrumah
lui-même en est un parfait exemple. Après avoir passé dix années studieuses aux
Etats-Unis d'Amérique, il n'a pas hésité à choisir le système qu'il jugeait bon pour son
pays, à savoir le socialisme scientifique au lieu du capitalisme américain.
Un tel choix signifie qu'il a apprécié la culture occidentale en homme libre; et
))65qu'il a trouvé « dans la connaissance un instmment d'émancipationet d'intégriténationales.
Nkrumah n'a jamais caché son admiration pour la démocratie anglaise. Le
paradoxe, c'est qu'il lui tournera [malement le dos.
B- Délimitation du champ de recherche
Que faut-il entendre par le concept de philosophicpolitique? Nous avons deux
manières d'interpréter ce sujet:
1. L'analyse de l'idée de libération, telle qu'elle est véhiculée par l'ouvrage écrit
par Nkrumah et intitulé Le Consciencisme. Dans ce cas, le sujet est très restreint. Pour
61 Ibid., p. 126.
62 Par cette expression, Nkrumah désigne les moyens de lutte non-violents.
63 Consciencisme, p. 127.
64 Ola Balugun: Introduction à /a m/ture qfricaine,. Paris, UGE; 10/18, 1972, p. 245.
65 p. 12.
40le traiter, on ne débordera pas du cadre du Consciencisme. Mais pourquoi se limiter à
une seule oeuvre? D'où cette autre acception possible:
2. L'idée de libération dans le Consciencisme,c'est-à-dire dans la philosophie de
Kwamé Nkrumah, puisque le consciencisme philosophique, à la limite, est
synonyme de nkrumahisme. La problématique serait alors la suivante: quelle est la
conception nkrumahiste de la libération? Cette seconde approche fait appel à
toute l'oeuvre du grand libérateur du Ghana. Mais là ne réside pas notre intention.
On se limitera strictement à sa philosophie politique.
Bien que la pensée philosophique de Kwamé Nkrumah, notamment en ce qui
concerne la libération, soit disséminée dans tous ses écrits: articles de presse,
discours officiels, conférences, correspondances, livres, préfaces, nous avons
soigneusement circonscrit le domaine de notre recherche en nous en tenant
principalement au Consciencisme,ouvrage publié en 1964, puis revu, corrigé et
réédité en 1969.
A notre avis, ce livre contient l'essentiel de la pensée de Nkrumah sur le
problème de la libération et par conséquent sur sa philosophie politique. On le
voit, il n'est pas question d'étudier tout le nkrumahisme, mais de montrer, à partir
de l'exemple du Consciencisme la conception nkrumahiste de la notion de libération.
C'est donc le premier sens que nous avons retenu. Naturellement, cette oeuvre
n'étant pas isolée, sa compréhension nécessitera le recours, de temps en temps, à
d'autres textes.
c- Démarche suivie
Notre problématique est simple. Quelle idée Nkrumah se fait-il de la
libération? De cette problématique découle la démarche à suivre. Notre analyse
part de deux postulats:
- Nous concevons l'analyse du concept de libération comme une totalité dont
les éléments sont liés, et donc interdépendants.
- Par conséquent, notre approche est globale. Nous postulons donc que la
totalité du phénomène de libération ne saurait être appréhendée séparément, c'est-
à-dire à partir de ses éléments isolés. Au contraire, il faudrait commencer par
l'ensemble pour expliquer ses éléments.
On le voit, nous nous conformons strictement au précepte d'Auguste Comte:
le primat du tout sur les parties. Selon le fondateur de la sociologie moderne, il
n'est pas possible d'examiner un organe et ses fonctions sans les considérer par
rapport à l'organisme tout entier. Ce principe constitue le fondement de la
méthode dialectique. En effet la méthode dialectique considère la nature
41(( comme un tout uni, cohérent, où les oijets, lesphénomènes sont liés organiquement entre eux, où
les oijets, les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendant les uns des autres et se
conditionnant réciproquement.66
Si l'on isole un phénomène, par exemple, la libération, on peut facilement
conclure que c'est un non-sens. Mais en le rattachant à des conditions
environnantes, on doit pouvoir l'analyser et l'expliquer. Le concept de libération a
un mouvement propre. Son changement perpétuel se révèle à travers son
renouvellement et son développement incessants, jusqu'au stade où il va se muer
en liberté.
Par conséquent, le phénomène de libération ne sera compris que lorsqu'il aura
été replacé à l'intérieur d'un système social donné, c'est-à-dire, en l'occurrence, dans
une société colonisée, avec son mode de production capitaliste.
S'agissant de Nkrumah, il est logique de recourir à l'analyse marxiste pour
expliquer le consciencisme. L'auteur du Néo-colonialisme, stade suprême de l'impérialisme
ne se proclame-t-il pas lui-même marxien ?67Au demeurant, le marxisme est une
approche globale de la réalité sociale, et en même temps, une philosophie de
libération. Babacar Sine s'est posé la question sans ambages:
« Le marxisme ne peut-il servir de guide de l'action de libération des peuples d'Aftique tout
en respectant leurpersonnalité {\S8
Vu sous l'angle de la méthode, le marxisme est universel et ne saurait épargner a
priori l'Afrique. D'où la réponse de Babacar Sine:
« Compris comme un discours torgours ouvert sur le réel qui s'enrichit constamment de l'étude
concrète de situations concr#es, le marxisme peut être un instrument privtlégié d'analYse des
»69réalités cifricaines.
Ce qui intéresse Marx, c'est l'homme total, c'est la société totale. Comme le
souligne si bien Georges Gurvitch,
« L'oijet d'étude,. Marx, c'est la réalité sociale prise dans l'ensemble de ses paliers en
))70profondeurs.
Cette référence au marxisme nous maintient fort heureusement à l'intérieur de
notre système d'analyse choisi. L'analyse marxiste montre que chaque société porte
en son sein des oppositions et des forces antagonistes, à l'exemple de la lutte des
classes.
66 Staline: Le matérialisme dialedique et le matérialisme historique, Tirana, Ecrivain. Nairn Frascheri, p. 6.J.
67 « Je suis chrétien sans étiquette et socialiste marxiste... » David Roodney : Nkrumah, Trad. Paris, Jalivres,
1990. p. 8 - Voir également Ghana, p. 158.
68 Babacar Sine: Le marxisme devant les sociétés qfricaines contemporaines, Paris, Anthropos, 1983, p. 14.
69 Ibid., p. 14.
70 Georges Gurvitch: "La sociologie de Marx" in La Vocation aduelle de la sociologie, V o\. 2, Paris, Puf.,
1966, p. 225.
42Nous nous rapprochons ainsi des postulats de l'analyse systémique, entendue
comme une analyse qui part du
((postulat que la réalité sodale présente des caractères d'un .rystème, pour interpréter et
expliquer les phénomènes sodaux par /es liens d'inter-dépendance qui les relient et qui les
))71constituent en une totalité.
Comme le note le professeur Pierre Fougeyrollas :
« L'analYse .rystémique prendrait a"!jourd'hui le relais de l'analYse stmcturale, comme cette
))72dernière a naguère succédéà l'analYsefonctionnelle.
L'analyse systémique doit donc être considérée avant tout comme une méthode
visant à remplacer la méthode structurale.
((En bref, l'analyse systémique est essentiellement un ensembleconstantde rapports
))73humains selon la définition du professeur Robert Dahl. De nos jours, elle a des
applications surtout en sociologie politique.
Evidemment, l'adjectif ".rystémique"dérive du système. Or, le concept de système
((n'est pas très clair. Le professeur Roger-Gérard Schwartzenberg définit un .rystème
)).comme un ensemble d'éléments interdépendants En somme, un système est un ensemble
d'éléments entre lesquels existent des relations telles que toute modification d'un
élément ou d'une relation entraîne la modification des autres éléments et relations,
et par conséquent, du tout. Palcott Parsons a élaboré un modèle purement formel
du système social, capable d'interpréter et d'expliquer tous les éléments statiques et
dynamiques de la réalité sociale et le caractérise comme suit:
- il est constitué d'éléments interdépendants
- la totalité formée par l'exemple des éléments n'est pas réductible à leur
somme
- les rapports d'interdépendance entre les éléments, et la totalité qui en résulte,
obéissant à des règles qui peuvent s'exprimer en termes logiques,?4
Dans notre analyse, le système doit être entendu comme un ensemble de relations
entre individus. Par exemple, le rapport entre les colons et les colonisés ne pourra
pas être bien appréhendé en dehors de l'ensemble du système colonial.
Le sociologue Américain Talcott Parsons, professeur à l'université Harvard
depuis 1939, est certainement le père de l'analyse systémique en sociologie. L'idée
fondamentale de ce concept, c'est que, dans un grand nombre de domaines, il existe
des systèmes présentant des propriétés communes. A certains égards, il renvoie à la
notion mathématique d'isomorphisme, c'est-à-dire la propriété que possèdent
71 Roger-Gérard Schartzenberg: Sociologie politique, 4e éd., Paris, Montchrestien, 1988, p. 79.
72 Pierre Fougeyrollas: Sciences sociales et mar.x:isme, 2e éd., Paris,. L'Harmattan, 1990; p. 149.
73 Robert Dahl: L'Ana!Jse politique contemporaine, Trad Fr, Paris, Robert Laffont, 1973, p. 28.
74 Roger-Gérard Schwartzenberg: Sociologie politique, 4e éd. Paris; Montchrestien, 1988, p. 79.
43plusieurs systèmes de présenter des formes identiques ou V01S1t1eS, soit
structurellement, soit fonctionnellement. Selon Guy Rocher,
((
L'analYse systémique ou " systématisation" consisteà transposerle donné empirique en
propositions générales ou théoriques qui aient la propriété d'erre logiquement reliées et
»75indépendantes.
Dans ces conditions, il s'agira pour nous de montrer que la libération est une
action, c'est-à-dire toute conduite humaine collective et consciente, qui se situe dans
un contexte social, savoir des interactions entre les acteurs ou les groupes sociaux,
mais aussi dans un contexte psychique (personnalité) et culturel (normes, modèles,
valeurs, idéologies et connaissances). Tout ce conflit se déroule dans une société
coloniale, c'est-à-dire en principe, une société de type traditionnel où l'organisation
sociale obéit à un certain globalisme, autrement dit un caractère unitaire.
« La destinée globale ici-bas et dans l'autre monde des membres de la société
traditionnelle. »76
Un système social ne saurait exister sans un système culturel. Les deux sont
inséparables. il est impossible de séparer la culture de la société. Parsons a posé un
postulat fondamental: l'action humaine présente toujours les caractères d'un
système. Par conséquent, elle prête bien à l'analyse systémique, dans la mesure où elle
n'est ni simple, ni isolée. A partir de ce postulat, nous sommes fondés d'utiliser
l'analyse systémique pour appréhender l'analyse du concept de libération qui relève
bel et bien de l'action humaine.
L'objet central des Manuscrits de 1844 est l'aliénation. Marx y analyse l'aliénation
de l'ouvrier dans la société capitaliste et annonce la suppression de cette aliénation
dans la société communiste. Marx écrit notamment:
«L'abolition de la propriété privée est l'émancipation totale de tous /es sens et de toutes les
qualités humaines..., précisément parce que ces sens et ces qualités sont devenues humaines, tant
sul?jectivement qu'oijectivement. L'œil est devenu l'œil humain de la même façon qu'un oijet est
)Pdevenu un oijet social, humain, venant de l'homme et destiné à l'homme.
Dans cette société, l'homme totalement libéré sera une en sol', selon''Jin
l'expression de Kant. C'est pourquoi Pierre Masset note:
((L'homme des Manuscrits de 1844, aliéné dans sort travail et par son travail, séparé de la
nature, des autres et de lui-même, est un homme à libérer. Le marxisme se veut une doctrine de
libération. La libération de l'homme et de la nature dans la connaissance de l'aliénation est en
même temps réconciliation. »78
75 Guy Rocher; Introduction à la sociologie générale. T.2, L'o1J!,anisation sociale, Montréal, HMH, 1968,
p.194.
76 Ibid., p. 196.
77 K. Mars: Manuscrit de 1844, Paris, Ed. sociales, 1968, p. 92.
78 Pierre Masset : Les 50 mots clés du marxisme, Paris, Privat, 1970, p. 94.
44Alors il n'y aura plus d'aliénation.
Puisque le marxisme est une doctrine de libération, nous sommes en droit de
faire appel aux théories marxistes pour analyser le concept de libération chez
Nkrumah. Nous pouvons donc puiser des preuves dans le marxisme pour étayer
nos idées. La preuve constitue l'ossature de toute recherche.
« Un s~jet de thèse est une f?ypothèse de travail qui demande à être étqyée par un faisceau de
))79preuves pluri-disciplinaires
reconnaissait l'éminent chercheur Cheikh Anta Diop. Notre effort consistera à
fournir le plus de preuves possible pour étayer nos arguments. La nature de notre
sujet nous oblige à suivre essentiellement la méthode historique, comparative et
critique. Cette méthode s'impose ici, car la pensée de Nkrumah est évolutive,
dynamique et dialectique. Elle est le contraire d'une pensée statique et dogmatique.
Nous faisons oeuvre d'historien de philosophie. A ce titre, nous laissons parler
les textes. Cette méthode a été employée systématiquement par Joseph Moreau et
Pierre-Maxime Schuhl dans l'analyse de la philosophie de Platon. Au reste,
n'importe qui peut s'asseoir à sa table et se mettre à rédiger une thèse dogmatique
en ignorant complètement ce qu'ont pensé ses prédécesseurs sur le même thème.
Le procédé, toutefois, n'a jamais été recommandé.
Le caractère aporétique8° de notre sujet nous a obligé à recourir souvent à des
analyses de contenu. Il s'agissait surtout de procéder par raisonnement
reconstructif, consistant à aller à une conclusion par l'interprétation de certaines
données dont nous ne voyions pas d'emblée le lien logique. Le but final de cette
analyse était, bien sûr, l'interprétation de l'intention latente de Nkrumah à travers
les messages diffusés dans le Consciencisme. Nous sommes partis de l'hypothèse que
tout discours philosophique, voire politique, est une herméneutique, au sens où
l'entend le professeur Paul Ricoeur, à savoir :
« La théorie des règles qui président à une exégèse, c'est-à-dire l'interprétation d'un texte
))81singulier ou d'un ensemble de signes susceptibles d'être considéré comme un texte.
En clair, il s'agit de faire une relecture de l'œuvre choisie, en l'occurrence, du
Consciencisme de Nkrumah. Il faudra concrètement révéler au grand jour les intentions
cachées d'un leader politique. Ce dévoilement est d'autant nécessaire que les hommes
politiques parlent souvent a demi-mot. Déchiffrer le sens caché du discours est
l'objectif de tout travail d'analyse. Ici il convient de démasquer l'idéologie de la langue
de bois. Pour bien pénétrer le Consciencisme qui est un texte d'une grande densité,
79 Cheikh Anta Diop: "La méthode historique", in: Revue Présence tifricaine, nOBS, Paris, novo 1981,
p.42.
80 C'est-à-dire qui soulève davantage de problèmes qu'il n'en résout.
8\ Paul Ricoeur: De !interprétation -Essai sur Freud, Paris, Seuil, 1965, p. 18.
45nous avons dû procéder par la technique d'analyse de contenu. II a fallu alors établir
des catégories d'analyse propres.
Car, comme le souligne M. Gabriel Ringlet,
«II n'est pas de catégorie passe-partout. Chaque chercheur doit jôrger les siennes en jônction du
matériel à traiter et des buts poursuivis );82
En sciences humaines, comme en philosophie, la méthode d'analyse exige une
grande souplesse et le chercheur doit toujours réinventer sa méthode de recherche.
Jacques Kayser est bien fondé d'écrire:
« Il ny a pas de .rystème miracle qui puisse être indifféremment appliqué dans tous les cas,
chaque rype d'étude exigeant rétablissement d'une classification particulière dont les différents
éléments doivent être adaptés au s1!Jcttraité. »83
Comme le souligne Jean-Paul Resweber:
« On ne saurait définir l'herméneutique en empmntant un seul jeu de langage. Méthode de
lecture des textes jôndée sur une théorie des sens mis dans l'écriture, méthode du déchijJragee'!ieu
du sens caché dans un discours ou des pratiques, méthode de décryptage d'un sens produit par la
lecture elle-même, l'herméneutique ainsi dijinie, contribue dès le 1ge siècle, à relativiser et à
détmire la conception d'une raison universelle. Interpréter, c'est lire le sens dans l'histoire et écrire
le sens dégagéde cette histoirepar cette lecture interprétative elle-même. )P+
L'interprétation fait nécessairement appel à la maîtrise de la langue et aux
méthodes d'analyse de discours.
Le second Traité de l'Organond'Aristote s'appelle précisément: Peri Hermeneias: de
l'Interprétation. Et dans le livre II de la Rhétorique, le même écrivain soulève le
problème du style. L'herméneutique est essentiellement une exégèse interprétative.
Nous faisons appel à ces deux textes d'Aristote, car il n'est pas suffisant de dire ce
que l'on a à dire ; encore faut-il savoir comment le dire. Par conséquent, l'essentiel est
de savoir comment le dire et non de le dire. Ici, l'on met en exergue le style. La
connaissance du style est en relation étroite avec la connaissance linguistique.
Pour Aristote, les mots sont les symboles (sumbolon)des états d'âme. Les mots
écrits sont les symboles des mots émis par la voix. Telle est en substance la théorie
du rapport des états de l'âme avec les choses. On peut tracer le schéma suivant pour
illustrer l'idée d'Aristote:
Choses = états d'âme = mots = proposition
82 Gabriel Ringlet: Le milieu au milieu du villoge, Bruxelles, 1981, p. 149 et. Paul Ricoeur: De
finterprétation- Essai sur Freud, Paris, Seuil, 1965 p. 18.
83Jacques Kayser: Le Quotidien français, Paris, A. Colin, 1963, p. 205.
84 Jean-Paul Resweber: Qu'est-ce qu'interpréter? Essai sur le fondement de fherméneutique. Paris, Cert,
1988, p. 159.
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