//img.uscri.be/pth/e368ea5eb358ec9b363644e61f1cea00ad439bed
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,49 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'AN PROCHAIN A CARPENTRAS

De
114 pages
Nous suivons à travers une famille l'évolution du judaïsme méridional vers une intégration qui n'est pas une assimilation. Sur fond d'accent, de patois, de lumière mais sans folklore artificiel, ces évocations nous ramènent à l'essentiel : ces petits récits participent de la grande histoire et évoquent en filigrane les grandes questions qui se sont toujours posées aux groupes humains :nos sources, la vie, la mort, la foi
Voir plus Voir moins

L'AN PROCHAIN
A CARPENTRAS
Souvenirs et récitsPhoto de couverture: intérieur de la synagogue d'Aix
en Provence
@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5824-6Robert MILHAUD
L'AN PROCHAIN
A CARPENTRAS
Souvenirs et récits
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7,rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc)75005 Paris - CANADA H2Y lK9Du même auteur :
- " Du Soleil au Menhir" . Édition "Alternance" . 1956A V ANT-PROPOS
Dès 1942, lorsqu'on prit connaissance des lois raciales du
Gouvernement de Vichy, une nouvelle aussi naïve
qu'apparemment rassurante se répandit chez les juifs français:
"Si nous pouvons démontrer que nous sommes français de
longue date, nous ne serons pas inquiétés".
"Inquiétés": doux euphémisme qui marque bien
l'ignorance de l'inimaginable qui s'ensuivit!
Quoi qu'it en fût, c'est à partir de cette période que bon nombre
de nos juifs provençaux, entre autres, reprirent conscience de
leur judaïsme et se transformèrent en généalogistes passionnés,
d'une passion d'autant plus intense qu'elle était motivée plus ou
moins consciemment par l'instinct de conservation.
C'est ainsi que je vis mon père constituer au fi] du
courrier qu'il recevait des mairies et des services d'archives de
volumineux dossiers sur lesquels je ne me penchais que bien
plus tard, après la Libération. Telle fut une des raisons pour
lesquelles je pris conscience de mes origines comtadines, et au
-delà, de mes racines lointaines...
Je mesurais aussi la chance que nous avions eue d'échapper au
massacre et l'obligation de mémoire qui en découlait.
De ce fait, ce livre n'est, à l'évidence, ni un roman, ni
même un recueil de "mémoires" au sens traditionnel du terme,
bien que l'âge actuel de son auteur incline à se laisser aller à ce
type d'activités.
5Dans sa fonne, est-il seulement "littéraire"? Répond-il à
certains canons de la littérature. Je n'ai pas la prétention de le
penser.
Que veut-il être. Un témoignage modeste sur une de ces familles
qui appartiennent depuis la nuit des temps à la "Provence" au
sens large et qui descendent des juifs du Comtat Venaissin, dits
"Juifs du Pape", Cette famille a traversé les époques et les
événements et a eu la chance de survivre non seulement
physiquement, mais dans sa spécificité, parfaitement intégrée,
mais non assimilée. De plus, elle est minoritaire dans la minorité
juive. Ainsi participe t-elle de la mémoire particulière autant que
collective.
Quelques récits évoquent inévitablement des souvenirs
personnels où le recul du temps, l'imagination et la charge
affective ont pu transformer et idéaliser la réalité.
Raconter la petite histoire dans ce qu'elle peut avoir de
peu connu est une façon de contribuer à la reconstitution de la
grande.
Je souhaite avoir atteint cet objectif.
Robert MILHAUD
6EN LANGUEDOC
Les maisons du centre de Nîmes, collées les unes contre
les autres, empêchent le soleil de brûler les ruelles qu'elles
dessinent et laissent pénétrer quelques rayons dans les cours
intérieures, ces jardins secrets d'où émergent les branches les plus
hautes des micocouliers et des figuiers.
De leurs portes souvent ouvertes, comme de celles des
remises, se dégage cette odeur caractéristique, mélange
d'humidité, de salpêtre, de mousse de pierres, de laurier-rose et,
par endroits, d'urine de chats; une odeur non point désagréable,
mais plutôt envoûtante, pour peu qu'on s'y abandonne, et qui
permettrait à un aveugle averti de se situer dans les villes et les
villages méditerranéens. Ce n'est pas l'odeur de Cavaillon, où
dominent les senteurs de melon trop mûr abandonné au soleil, ni
celle de Carpentras, où le parfum sucré de la fraise se mêle à
celui des primeurs prêtes à l'expédition, ni des pommes de terre
de Pertuis ou de Meyrargues, ni encore des pommes des Alpes
de Haute-Provence.
Ainsi pourrait se dessiner une géographie des odeurs
provençales ou languedociennes, de celles que le navigateur
emporte au plus profond de lui-même, jusqu'à son retour au
Pays et qui ne l'abandonneront qu'à son dernier soupir.
Le marché, sous les grands micocouliers, offre sa
luxuriance de couleurs et d'accent chantant, plus chantant qu'à
l'ouest du Rhône. On y parle, on s'attarde à la terrasse des
buvettes ou devant un animal qu'on oublie de marchander. Les
hommes, en chemise à carreaux largement ouverte, les mains sur
la "tayolle" rouge qui tient lieu de ceinture à leur pantalon de
velours côtelé commentent les événements de ce mois d'août
1830 où Louis-Philippe 1er devint Roi des Français après la
Révolution qui vint à bout de Charles X.
Les esprits ne sont pas encore apaisés après les divisions
locales, étroitement liées à cette situation, les plaies ne sont pas
cicatrisées, on s'échauffe souvent et les paroles dépassent les
sentiments, provoquant parfois des actes irréparables.
7Les positions politiques et religieuses, ou ce qui en tient
lieu, s'exacerbent jusqu'à prendre des airs de mélodrame.
David Milhaud ne participait que de très loin aux
discussions des agriculteurs venus des villages environnants; les
coupons de tissu qu'il dépliait le long de la planche posée sur des
tréteaux - son étal - ne souffraient pas le marchandage, sauf si
quelque riche propriétaire lui en commandait une grande
quantité; il faisait alors un petit effort financier, mais ces
occasions étaient si rares qu'il n'avait pas sur ce point à se poser
trop de cas de conscience. Il fallait bien qu'il nourrisse sa jeune
femme Rachel Crémieux, épousée trois ans plus tôt, le 14 janvier
1827. Et puis, comment se faire admettre comme citoyen à part
entière quand on est seulement "toléré" par la grâce de l'Edit que
concéda Louis XVI quarante ans auparavant, en 1787, aux non
catholiques du Royaume qui étaient essentiellement ici des
Protestants? Quand on est né en 1808 - l'année de l'Etat-Civil
napoléonien- et qu'il a fallu attendre qu'un Adolphe Crémieux,
né à Nîmes, lointain parent de Rachel et futur ministre de la
Seconde République et du gouvernement provisoire de la
Troisième, obtienne devant la cour de cette ville, où il était
avocat, l'abolition du serment du Hérem" dit "More Judaîco", on
hésite à s'intégrer aux querelles des "autres", les "goîm"...Le
"Hérem" était cette invention diabolique de la justice chrétienne
qui soumettait les Juifs cités devant un tribunal à un serment
prêté sur leur foi et assorti des pires cataclysmes en cas de
parjure. Tous les maux de la terre leur étaient promis; la fièvre,
la cécité, la misère physique et morale, la colère de l'Eternel, les
bêtes féroces, la peste, l'exil, la destruction des enfants, enfin tout
ce que l'on pouvait imaginer de plus effroyable. A chacune de
ces imprécations, le Juif devait répondre "Amen" et à la fin, par
trois fois, "Amen et fiat" (Ainsi soit-il). .
Par un hasard de l'Histoire, c'est l'année du mariage de
David qu'Adolphe Crémieux mit fin à cette atroce humiliation.
David, confusément se sentait "autre" parmi les Nîmois
autant que profondément Nîmois.
Il avait été, tout jeune, "taffetassier", faisant partie de cette
corporation qu'on appelait alors les "taffetatiers", qui depuis le
XVIIéme siècle comptait, en Avignon notamment, une
nombreuse population ouvrière. On estimait à 1200 dans cette
seule ville ces artisans ouvriers qui tissaient les étoffes de soie.
Parmi eux s'étaient infiltrés des nobles qui voyaient dans
ce milieu prompt à s'échauffer, voire à s'organiser en factions
8souvent opposées au pouvoir pontifical une occasion d'acquérir
quelque influence sur le peuple et de le dominer. Déjà les
corporations servaient les appétits de supériorité sociale de leurs
chefs. "leaders" avant la lettre. Quelques roturiers aussi sortaient
du rang et se trouvaient parfois ennoblis par les charges
administratives que leur confiait le pouvoir local.
Ces ascensions n'allaient pas sans heurts: le petit peuple,
qui ne s'en laissait pas toujours conter, ne cachait ni sa méfiance,
ni son hostilité à cette noblesse bâtarde qui. après l'avoir flatté,
cherchait à l'opprimer ou dans le meilleur des cas, à l'exploiter.
Parmi les artisans se trouvaient des juifs entraînés
quelquefois malgré eux dans les querelles qui se poursuivirent
lors des multiples occupations du Comtat par Louis XIV.
Aux luttes internes s'ajoutaient les rivalités entre villes:
les retombées des oppositions entre Avignon et Carpentras
parvenaient jusqu'en Languedoc. C'est ainsi que pendant
l'épidémie de peste de 1721 chacun cherchait le bouc émissaire
chez l'autre.
En Avignon, deux factions s'entre-déchiraient depuis le
XVI ème siècle: les Pévoulains et les Péssugaux.
Les Péssugaux étaient les nobles qui dominaient les affaires, les
Pévoulains constituaient l'opposition qui s'appuyait sur les classes
populaires. Ces luttes intestines n'étaient pas seulement
politiques, mais opposaient des familles entre elles; des émeutes
violentes se succédèrent de 1652 à 1660 Ces guerres
fratricides n'avaient rien à envier à celles qui agitèrent le seizième
siècle florentin entre les Guelfes et les Gibelins.
Dès 1652, nos taffetassiers, proches des pévoulains
minoritaires, avaient préféré fuir la ville agitée. Certains
trouvèrent refuge à Carpentras, d'autres vers le Languedoc.
David .descendait probablement de ceux-là.
Adolescent, il s'était engagé, avec la fougue de son âge
dans toutes ces querelles; il avait même essayé, obstinément, de
trouver une correspondance entre sa position de minoritaire de
"gauche" avant la lettre et la morale sociale issue de la Torah, que
sa mère lui avait enseignée. Mais, au cours des années, confronté
aux dures exigences de la vie, il ne revenait qu'épisodiquement à
ces idées aussi généreuses que naïves.
Il préférait occuper ses loisirs à quelques promenades
vers les arènes, qui le fascinaient étrangement.
Elle était bien simple, la morale de David: c'était un
mélange d'influences extérieures et de règles talmudiques, qui
9avait à ses yeux le mérite de l'infaillibilité; peut-être la tenait-il
aussi de ses parents, mais il avait fait en sorte, plus ou moins
consciemment, qu'elle coïncidât avec les conclusions qu'il tirait
de ses lectures bibliques; il appliquait à sa manière, dans le
moindre de ses gestes, cette vieille tradition judéo-provençale qui
remontait aux temps les plus reculés, certainement au Moyen-
Age, mêlée d'influences les plus diverses, portugaises et
espagnoles entre autres...
Cette certitude dans ses convictions le poussait comme un
désir lancinant à élucider l'énigme de ses origines: chaque fois
que son négoce lui en laissait le loisir, il prenait le vieux carnet
aux pages jaunies qu'il gardait dans le tiroir de son secrétaire et
se rendait dans la petite salle qui jouxtait le Temple de la rue
Roussy; là, il cherchait avidement dans les livres les traces de son
passé, sous le regard à peine intéressé d'un vieillard venu on ne
sait d'où, au visage noyé dans une barbe grise qui semblait sortir
de son calot noir enfoncé jusqu'aux oreilles...
Il était intrigué par cet homme qui ne lui lançait que de
brefs regards sombres avant de se replonger dans un immense
livre relié de cuir. D'où venait-il? D'europe centrale certainement,
un "Ashkénaze"...
Cet homme si étrange était donc pour lui un "frère" en
religion? Il se sentait encore "autre". Tel était son destin: autre
parmi les Nîmois, ses concitoyens de toujours, y compris ceux
qui portaient des noms espagnols; autre parmi ces juifs si
orthodoxes qu'il avait honte de son ignorance... Il se sentait
pleinement membre de la Communauté seulement pendant les
o[fices.
Là, ashkénazes ou sépharades, comtadins ou
languedociens, riches ou pauvres, jeunes et vieux, tous étaient
égaux: égaux en la Torah.....
Dès la fin de l'office, dans les conversations, les
différences réapparaissaient. Mais ce qui torturait David, c'était
cette quête passionnée, avide, de ses racines. Il mesurait la
difficulté de l'entreprise, ne disposant d'aucune méthode de
recherche. Il collectait, dans le désordre, tous les indices qui lui
parvenaient et les consignait avec son petit crayon toujours bien
taillé, dans son inséparable carnet.
Cela se passait souvent sur l'une des grosses tables en bois
massif, à l'enivrante odeur de térébenthine, de la Rue Roussy. Il
trouva ainsi un Juda de Milhaud, un Salomon de Lunel et
quelques noms bibliques qui attestaient au moins que les
10descendants des plus anciennes tribus d'Israël s'étaient installés
ici. Mais à quelle époque exactement? Les vieux livres ne lui
apportaient que des réponses partielles Il rentrait alors
hargneux à la maison.
Rachel, qui était restée de garde à l'échoppe, ne se
risquait même pas à lui rendre compte de la recette du jour. La
vie était pourtant dure: il fallait nourrir les enfants, Moïse et
Anna, payer leurs études à l'école chrétienne, "où on ne leur
parlait que de Jésus-Christ", tempêtait David, payer les impôts et
la redevance à la communauté.
Ah! Si au moins le Rabbin pouvait ouvrir une école juive,
une "Yechiva", où on leur apprendrait outre l'hébreu et le
Talmud, à devenir de bons citoyens juifs et français à la fois! Ils
ne seraient pas regardés comme des êtres curieux, non par les
enfants, qui ne voient les différences que si leurs parents les leur
enseignent, mais par les adultes et leurs maîtres en soutane: et
David se lançait alors dans ses habituelles diatribes contre les
curés et les pouvoirs en place.
Les propos aussi nostalgiques que résignés de Rachel sur
ce temple où ils s'étaient mariés sous les yeux embués de sa
mère, Douce Crémieux, déjà veuve de Moïse Crémieux, décédé à
Carpentras et de ses parents à lui, Joseph Milhaud et Sara née
Alphandéry, n'arrivaient qu'à plisser sa lèvre d'un bref sourire
que sa moustache noire effaçait aussitôt.
Et la vie reprenait son cours... Les seuls loisirs de David
se passaient en compagnie des vieux livres du temple, sauf les
dimanches où il allait se promener avec Rachel et les enfants vers
les arènes, vers la Tour Magne, ou encore au jardin de la
Fontaine, où les enfants jetaient des miettes de pain aux cygnes.
Quand il eut tiré tout ce qu'il pouvait de la petite
bibliothèque, il n'eut plus qu'une idée: se rendre- au village de
Milhaud. Milhaud n'était qu'à une heure et demie de Nîmes, mais
David n'avait pas de véhicule. La Providence se présenta sous la
forme d'un paysan qui, un jour de marché, vint lui acheter
quelques mètres de tissu:
- Voulez-vous me rendre un service ?
- "Se podi" - "Si je peux" - lui répondit l'autre dans ce dialecte
languedocien que tous parlaient à peu près bien dans la région,
et que David comprenait sans le parler couramment. préférait truffer son français de ces mots
"chouadit" qui mêlaient le provençal à l'hébreu, tels qu'il les avait
entendus chez ses parents et grands-parents...
11