L'application du Traité de fez dans la région de Souss

De
Publié par

Le Traité de Protectorat, signé à Fez le 30 mars 1912 par le Sultan Moulay Hafid, marqua le début de la présence française au Maroc jusqu'à son indépendance en 1956. Par une étude historique solide, ce livre a pour objectif de fournir des éléments nécessaires à la compréhension de l'évolution politique et sociale du pays berbère Chleuh, loin des stéréotypes ou des mythes.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
Lecture(s) : 290
Tags :
EAN13 : 9782296461994
Nombre de pages : 286
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat



L’application du Traité de Fez
dans la région du Souss
Histoire et Perspectives Méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les Éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le
monde méditerranéen des origines à nos jours.


Déjà parus



Arfaoui KHEMAIS, Les élections politiques en Tunisie de 1881 à 1956,
2011.
Hamid CHABANI, Le printemps noir de 2001 en Kabylie, 2011.
Makhtar DIOUF, L’islam, un frein au développement, 2011.
Hassane Zouiri, Le Partenariat euro-méditerranéen. Contribution au
développement du Maghreb, 2010.
Tarek HEGGY, Le Djinn Radical, 2010.
Mehenni AKBAL, Père Henri Sanson s.j. Itinéraire d'un chrétien d'Algérie, 2010.
Hadj MILIANI, Des louangeurs au home cinéma en Algérie, 2010.
Houria ALAMI M'CHICHI, Le féminisme d'Etat au Maroc
Jean-Marc VALENTIN, Les parlementaires des départements d'Algérie sous
la IIIe République, 2010,
Jean OTTER, Journal de voyages en Turquie et en Perse, Présentation d'Alain
Riottot, 2010.
Mohammed TELHINE, L'islam et les musulmans de France. Une histoire de
mosquées, 2010.
Maher ABDMOULEH, Partenariat euro-méditerranéen. Promotion ou
instrumentalisation des Droits de l'homme, 2010.
Saïd SADI, Amirouche, une vie, deux morts, un testament. Une histoire
algérienne, 2010.
Mahmoud-Hamdane LARFAOUI, L’occupation italienne de la Libye. 1882-
1911, 2010.
Pierre PINTA, Sebha, ville pionnière au cœur du Sahara libyen, 2010.
Roxanne D. MARCOTTE, Un Islam, des Islams ?, 2010.
Stéphane PAPI, L’influence juridique islamique au Maghreb, 2009.
E. AKÇALI, Chypre : un enjeu géopolitique actuel, 2009.
L. ABDELMALKI, K. BOUNEMRA BEN SOLTANE, M. SADNI-
JALLAB, Le Maghreb face aux défis de l’ouverture en Méditerranée, 2009.
H. BEN HAMOUDA, N. OULMANE , R. SANDRETTO (dir.), Emergence
en Méditerranée : attractivité, investissements internationaux et
délocalisations, 2009. Abraham Lahnite





L’application du Traité de Fez
dans la région du Souss





La politique berbère du Protectorat français au Maroc
(1912 – 1956)



Tome 3




Préface de Jean Martin
Professeur émérite des Universités
Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer









L’HARMATTAN





































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54982-1
EAN : 9782296549821INTRODUCTION

LA QUESTION BERBERE MAROCAINE DANS LE
SOUSS


Il est aujourd’hui connu de tous que l’ensemble des populations du
Souss est désigné par le terme générique de Chleuhs, de Soussis ou de
1Souãssa, noms qui n’éclairent en rien le processus d’acculturation à une
civilisation dite arabo-musulmane, ni les données historiques et
2
sociologiques d’une politique berbère pratiquée jadis au Maroc , ni le
souvenir des vieilles libertés et institutions « républicaines », liées désormais
au souvenir de l’indépendance. Faut-il voir dans ces termes quelque
survivance des coutumes ou des idiomes berbères très anciens ? Ou l’indice
d’une parenté avec les autres tribus berbères de la grande famille des
Masmoudas, entre autre, restées longtemps indépendantes et inaccessibles au
Makhzen ? Quelles étaient les raisons politiques et géographiques pour
opérer le classement des tribus de coutume berbère, les principes de leur
organisation future, malgré parfois la coexistence de plusieurs justices
(justice du Chrâa, justice makhzen, justice rabbinique et justice coutumière)
sur un même espace territoire, en l’occurrence ici dans le Souss, entraînant
fatalement des conflits de juridiction ? Ensuite, quels étaient les problèmes

1 - Notons que le processus d’acculturation, qui consiste à l’adaptation forcée ou non
à une nouvelle culture ou croyance, a été pour les Berbères marocains semblable
pour beaucoup à celui qu’on a pu observer chez d’autres peuples d’Afrique et d’Asie
au contact notamment avec la civilisation musulmane, soit par l’intermédiaire d’un
conventionnalisme, soit par conversion ou par domination pure et simple. Toutefois,
il faudrait se méfier de généralisations hâtives : les conditions socioculturelles et
politiques dans lesquelles les Chleuhs ont vécu en « minorité » dans un pays
d’Islam, fondé sur la communauté de foi et l’autorité puissante du Sultan, seraient à
l’origine de certains comportements et réactions spécifiques à ce pays. Aussi les
Chleuhs ont cherché, paradoxalement, tout au long de l’histoire du Maroc, une
solution juste et équitable pour concilier le désir d’autonomie et l’attachement à la
foi musulmane. On saisit dès lors l’importance qu’eurent la doctrine, la coutume et
la jurisprudence dans l’adaptation du droit musulman aux conditions sociales et
historiques du Maroc contemporain.
2 - A vrai dire, la politique berbère de la France au Maroc se réduisait, comme nous
allons le voir plus bas, à deux éléments essentiels : le respect des coutumes
juridiques et la politique dite « des grands Caïds ». Il y avait donc bien une question
berbère et la politique française au Maroc ne pouvait pas ne pas en tenir compte.
Reste à savoir si une telle politique était souhaitable ? A quelles conditions et dans
quelles limites ? C’est ce que nous voulons démontrer dans les chapitres suivants.
5 posés par la reconnaissance des droits traditionnels, en particulier des droits
non écrits ?

L’établissement du Protectorat français au Maroc, en 1912, était
postérieur à la conquête de l’Algérie et au Traité avec la Régence de Tunis.
L’évolution du reste de l’Afrique du Nord avait donc tout naturellement
précédé celle de l’Empire chérifien vers des institutions nouvelles de type
occidental. Il serait donc tout à fait intéressant de rechercher quels ont été les
enseignements de l’expérience algérienne en matière de politique berbère ou
kabyle afin de se prononcer sur le cas marocain et en particulier sur la région
du Souss. La question berbère était au Maroc l’un des problèmes politiques
les plus importants et les plus conformes à la réalité ethnique ou linguistique
qu’ait rencontré l’autorité française. C’était donc là une expérience toute
nouvelle pour les autorités locales de contrôle sur le sol marocain. Elle
consistait à appliquer aux Berbères un statut différent de celui qui régissait
les autres Marocains, de les soustraire à la justice musulmane, cas par
ailleurs des protégés indigènes ou européens, et à freiner, par la suite, le
phénomène d’arabisation ; facteur d’islamisation des tribus berbères de la
montagne. En pays berbère, la France n’avait pas attendu le Pouvoir Central
pour considérer son entreprise comme une œuvre de justice sociale et
morale. Le Protectorat ne pouvait donc faire autrement que de respecter le
particularisme des populations amazighes, restées profondément
conservatrices et rurales, notamment en matière linguistique, coutumière et
juridictionnelle. Elles demeuraient si diversifiées, si riches et si vivaces
d’une région à l’autre.

Il faut rappeler aussi que cette expérience, véritable tournant
historique, était aussi nouvelle pour le gouvernement chérifien puisqu’elle
prenait un cadre politique, administratif et judiciaire bien défini et bien
réglementé. Elle devenait par la force des choses une politique typiquement
berbère favorisant l’organisation et le fonctionnement de la justice
notamment sous ses divers aspects (Chrâa, Makhzen, berbère, etc.) et
repoussant, paradoxalement, certaines règles du droit musulman et
n’obéissant, en principe, qu’à des coutumes locales appelées « Orf » (Haut
Atlas, Souss, l’Anti-Atlas) ou « Izref » (Moyen-Atlas). Ajoutons également
que le pouvoir en place cachait bien ses intentions assimilatrices et
séparatistes en matière constitutionnelle notamment, soit par sa capacité
d’interprétation des coutumes locales, soit par son rattachement à l’infinie
variété des territoires du pays berbère notamment en milieu rural, où la
frontière entre le législatif et le judiciaire était confuse. C’était là tout le
problème d’une politique qui se voulait profondément respectueuse de la
tradition berbère et de son indépendance mais qui rejetait en définitive le
caractère religieux de la justice marocaine, à l’origine de l’unité de ses
6 principales institutions. Ainsi l’application des lois existantes, dans les
communautés du sud de l’Atlas où les traits de la société berbère
traditionnelle étaient le mieux conservés, allait se heurter à une fusion quasi
complète du législatif et du judiciaire justifiant les nouveaux modes de
l’influence française, influence plus sensible en milieu berbère surtout
urbain, dans le processus d’occidentalisation du pays que l’administration du
Protectorat entendait poursuivre.

Cette politique berbère consistait à laisser, en premier lieu, aux
tribus berbères une sorte d’autonomie de gestion des affaires tribales et
d’exercice en matière de justice et de démocratie locale via la Djemâa, en
3vue d’une approbation du pouvoir temporel du souverain . En second lieu,
elle rattachait à l’échelon local les villes et circonscriptions tribales aux
Pachas et Caïds. Ces derniers étaient, de plus, investis de pouvoirs
judiciaires ; ils jugeaient notamment au pénal quand, par exemple, il y avait
défaillance de la Djemâa (ou du Cadi, selon les zones) ou lorsqu’il fallait
mettre en mouvement le pouvoir de police pour instruire une affaire
criminelle. Certes cette autonomie était limitée et contrôlée par les autorités
françaises du Protectorat (Officiers des Affaires indigènes et Contrôleurs
civils), mais elle avait trouvé, malgré tout, un cadre légal et des conditions
favorables à son fonctionnement et cela conformément aux principes fixés
d’abord par le Dahir du 11 septembre 1914 et par la suite par le Dahir du 16
mai 1930. Des critiques ont été formulées par certains notables urbains à
l’encontre de ce dernier Dahir qui a été interprété comme l’expression d’une
volonté délibérée des autorités françaises du Maroc de séparer les Berbères
du reste de la population marocaine en plaçant notamment leurs enfants sous
la coupe des missionnaires (Pères blancs et Sœurs blanches), compte tenu du
milieu rural favorable et des circonstances sociopolitiques bien particulières
du Sud marocain, considéré comme pays de coutume et comme tel, du moins
le croyait-on, peu imprégné des valeurs islamiques.


3 - Rappelons que la théorie du droit musulman, le Chrâa, veut que le chef de tribu
soit le délégataire du pouvoir temporel du Calife, au Maroc, du Sultan. La séparation
des pouvoirs est une création relativement récente notamment de l’Europe
occidentale, à laquelle les États musulmans, sous le joug colonial, s’étaient peu à
peu conformés, selon le rythme d’évolution de leurs populations et de leurs moeurs.
Rappelons aussi que sur le plan purement religieux, le Sultan n’a aucun pouvoir de
réforme. « La souveraineté spirituelle ne réside qu’en Dieu et non en son délégué
sur la terre ». De même, sur le plan temporel, le Sultan, comme le Calife, n’a pas de
pouvoir législatif. « Il ne faut donc pas chercher la législation marocaine dans les
dahirs, œuvre du Sultan et de ses services, mais dans le Droit musulman qui régit la
communauté marocaine ». Voir J. ROBERT, La Monarchie marocaine, Librairie
générale de Droit et de Jurisprudence, Tome IX, Paris, 1963, p. 53.
7 Nous savons aussi que la région du Souss oriental et occidental (al-
Adna et al-Aqça), surtout en milieu rural, est demeurée le secteur le plus
fermé du Maroc, le plus austère, fort peu pénétrable aux étrangers jusqu’au
edébut du XX siècle, le dernier en somme à être atteint par toutes les
influences extérieures, en raison de sa géographie et de son histoire. Ceci en
fait n’excluait pas une identité forte et bien affirmée, sans aucune velléité
séparatiste ou indépendantiste, fondée sur une civilisation « arabo-amazigho-
4musulmane » plusieurs fois millénaire, développée et façonnée par des
brassages culturels intenses et prolongés au cours des siècles. Elle fut la base
de la structure historico-politique de l’Empire chérifien et le fondement
même de son identité nationale. Mais la présence militaire française sur le
sol marocain avait modifiée radicalement l’équilibre social et politique,
certes fragile, des tribus marocaines en dénigrant volontairement leur unité et
leur solidarité notamment vis-à-vis du pouvoir central afin de justifier sa
présence et de racheter sa conduite, favorisant ainsi le phénomène du choc
des civilisations. C’est à ce propos que l’observation de l’historien Henri
Terrasse apporta sur les dangers des « phénomènes de choc » de civilisations
anciennes avec les formes modernes de la civilisation occidentale, prenait ici
tout son relief. Il écrivait : « Notre venue a enfin posé pour le Maroc une
vaste problème de civilisation. Elle l’a arraché à l’isolement et à l’ankylose
5où il se complaisait depuis des siècles…» . Ce fut sur ce point que la France
coloniale a été la plus critiquée. On lui a reproché, tantôt de manière
insinuante, tantôt avec véhémence, d’avoir accompli au Maroc une œuvre
matérielle remarquable, mais de l’avoir fait égoïstement et à son seul profit.


4
- Nous adoptons cette appellation, qui est à nos yeux plus juste et plus correcte sur
le plan historique, linguistique et humain, que celle utilisée maladroitement ou
idéologiquement (selon une approche négationniste) par certains orientalistes ou
panarabistes qui adoptent arbitrairement la formulation suivante de civilisation
« arabo-musulmane », négligeant sciemment l’apport capital des Berbères dans le
façonnage de cette civilisation. Car tout simplement la population marocaine comme
celle des autres pays du Maghreb (même si, en Tunisie, où il ne subsiste que
quelques villages bérbérophones, le fait berbère est pratiquement invisible
aujourd’hui du fait d’une forte arabisation) est majoritairement berbère et de surcroît
profondément amazighe. Rappelons ici néanmoins l’apport civilisateur important et
décisif de la religion musulmane vis-à-vis de la population berbère marocaine dont
elle tirait souvent sa force et sa légitimité même à l’exercice du pouvoir suprême,
comme nous l’avons vu surtout avec la dynastie berbère des Almohades, champions
toutes catégories et ardents défenseurs de la foi musulmane au-delà des frontières
africaines. Car la religion musulmane, porteuse de valeurs universelles comme le
judaïsme et le christianisme, ne reconnaît pas en son sein de limite, de frontière, la
« terre étant à Dieu » donc elle est apte à recevoir les commandements de Dieu.
5 - « Histoire du Maroc, des origines à l’établissement du Protectorat français », 2
vol., Casablanca, 1949, p. 422.
8 La question berbère s’était posée pour la première fois lorsque la
France s’était engagée à apporter au Maroc les réformes nécessaires, à savoir
si à l’unité de souveraineté devait correspondre l’unité de droit et
d’organisation judiciaire. Il fallait faire un choix entre deux méthodes
opposées : celle de l’assimilation juridique des Chleuhs au droit musulman
(Justice Makhzen) ou celle consistant à sauvegarder leur autonomie en
matière civile et coutumière (Justice Berbère), legs d’un passé
d’indépendance et d’autonomie à l’égard du Makhzen. La première méthode
avait pour but de placer les Chleuhs sous le régime appliqué dans le reste de
l’empire, le droit coutumier (Orf) disparaissant devant le droit musulman
(Chrâa). La seconde, tout en les assujettissant politiquement au Makhzen
nouveau, assurait le maintien de leurs coutumes. Devant ce problème délicat,
nous le verrons plus bas dans cette étude, la thèse de l’assimilation fut assez
conforme à la tradition française, soutenue à cet effet par l’administration
locale du Protectorat et par le Makhzen néochérifien qui recherchaient la
simplicité dans l’administration et le « refoulement » du cas berbère. Mais
renoncer, le cas échéant, au maintien de l’Orf local dans le pays berbère
serait aller à l’encontre des sentiments des tribus nouvellement soumises et
ralliées davantage au Gouvernement français qu’au Makhzen proprement dit,
au risque de leur fournir des velléités de retourner en dissidence c’est-à-dire
en es-Siba, ce que redoutait fortement l’administration coloniale. D’autres
partisans panislamistes et panarabistes voyaient dans l’autonomie judiciaire
des Berbères une machine de guerre contre la religion musulmane et contre
le monde arabe. Dès lors, toute politique revendicative menée notamment
sur un mode identitaire ou linguistique est devenue impossible et ce depuis
1956. Quand la question se déplace sur ce terrain, nous en saisissons toute
l’importance politique, qui n’exclut pas pour autant et de manière
irréversible, l’hypothèse d’un sursaut voire d’un renouveau vue la fragilité
du système politique actuel qui dénigre toute revendication d’ordre
berbériste ou islamiste à l’exercice du pouvoir sous ses différents aspects
(politique, économique, social et culturel).

Nous revenons plus loin, à cet effet, sur l’importance politique que
prit la question berbère notamment lors de la promulgation en mai 1930 par
Sidi Mohammed Ben Youssef du « Dahir Berbère », sur le fonctionnement
de la justice berbère, reconnaissant officiellement le droit coutumier et
renvoyant devant les tribunaux français les affaires criminelles commises en
pays berbère. Les réactions suscitées chez certaines élites bourgeoises et
citadines notamment de Fez, de Rabat, de Salé, se transformèrent en
manifestations de rue et en affrontement avec les autorités locales de
contrôle. Nous verrons aussi sur l’exploitation idéologique et émotionnelle
de ce Dahir par certains leaders nationalistes issus de la bourgeoisie
marocaine afin de légitimer leurs revendications politiques et sociales ainsi
9 que leur mise à l’écart par les autorités françaises de l’exercice du pouvoir au
sommet de l’État néochérifien. Ce qui allait accentuer, par la suite, une
campagne violente et revendicative puis politique autour des mouvements
nationalistes. Dès lors, l’instrumentalisation de ce Dahir à des fins purement
politiques et idéologiques prenait une tournure nationale et devenait un
instrument de combat par la jeunesse bourgeoise, résolue à dénigrer le
régime du Protectorat et à rallier la population à son mouvement.

L’occupation étendue du Maroc et l’établissement du régime d’ordre
et de sécurité publique dans le Sud marocain notamment dans le Souss, sous
la poigne des grands Caïds, formaient un chapitre d’histoire douloureuse et
une phase très spéciale de la dénaturalisation de l’équilibre social et tribal au
Maroc. Pour la première fois, sous une autorité unique, en théorie celle du
Makhzen réformé, la pacification a eu pour conséquence de soumettre
rigoureusement toutes les tribus berbères du Sud marocain afin de maintenir
hors de portée du Maroc utile, c’est-à-dire la zone pacifiée et soumise au
Makhzen, les dernières dissidences. Ce résultat était dû, en grande partie, à
la collaboration des grands Caïds de l’Atlas et de leurs harkas qui ont montré
de meilleures dispositions à l’égard des autorités locales du Protectorat.
C’était à la France que revenait le mérite d’avoir réussi l’unification de
l’Empire chérifien. Ce fut d’ailleurs la grande révolte des tribus du Sud et
leurs marches sur Marrakech qui amena le Résidence, comme nous l’avons
vu auparavant, à faire appel aux troupes françaises stationnées dans la
Chaouïa pour mettre un terme à la dissidence et assurer une homogénéité du
pays berbère afin d’adapter les principes traditionnels de l’organisation
judiciaire notamment coutumière aux exigences du moment.

Aussi, dès les premières années du Protectorat, le Résident général
Lyautey faisait de l’élément musulman, clef de voûte du système politique
français au Maroc, le socle de la collaboration franco-marocaine qui menait
vers un régime régulier afin de maintenir la colonisation, de l’étendre
prudemment mais solidement dans l’observation des droits des indigènes que
la France s’était solennellement engagée à respecter. Pour ce faire, il faisait
placer les harkas du Sud sous l’autorité et commandement militaire du Pacha
de Marrakech, Hadj Thami Glaoui, afin de repousser les menaces des tribus
dissidentes et acculer par la suite à la soumission des groupements jusque-là
réfractaires. Dès lors, il parut nécessaire, en raison de l’urgence de la
situation, de définir l’organisation politique et administrative future de ces
Chleuhs, autant par respect des traditions, restées vivaces et légitimes, que
pour faciliter leurs ralliements et par la suite consolider la pacification. Il
fallait éviter de leur faire craindre la réapparition de l’ancienne politique du
Makhzen, dont l’objectif était traditionnellement la destruction de leurs
originalités.
10
Ainsi se trouvait affirmé, à l’aube du Protectorat français au Maroc,
un des principes fondamentaux et durables de l’action des autorités locales
du Protectorat : le respect de l’originalité berbère. Cette originalité berbère
s’articulait autour d’une politique dite berbère du Protectorat qui était
devenue par la force des choses un principe fondamental et permanent de
l’action française au Maroc. Mais, tant qu’elle se concevait comme une
affirmation, un postulat, cette politique était contestée et ses actes fortement
critiqués. Dans les lignes qui vont suivre, nous nous bornerons à retracer ses
aspects les plus significatifs et citer quelques noms et quelques dates qui
devraient « faire image dans l’esprit des hommes », selon l’expression de
6Charles Penz , lorsqu’il considère l’histoire du Maroc de 1912 à 1956.





























6 - Docteur ès Lettres et Maître de Conférences à l’Institut des Hautes Etudes
Marocaines en 1952.
11









































CHAPITRE 1 :

LA POLITIQUE DES GRANDS CAÏDS


La présente étude constitue un chapitre assez particulier de
l’expansion coloniale française au Sud marocain et en particulier dans le
Souss. Ce fut ce que les autorités coloniales du contrôle étaient convenu
d’appeler : la politique des grands Caïds. Qui sont donc ces grands chefs et
qu’est-ce que la politique des grands Caïds ? Ce n’est pas autre chose que
l’utilisation, dans le Sud marocain, de la puissance des grands chefs
indigènes que les autorités militaires de contrôle avaient trouvés au début de
1912, lors de l’occupation de la ville de Marrakech par le capitaine Mangin.
Hadj Thami Glaoui, Pacha de Marrakech depuis 1909 et brillant chef de
guerre, fit ses preuves à la tête de nombreuses mehallas chérifiennes et
devint un auxiliaire indispensable dans les opérations dans le Sud marocain.
Il a servi cette politique jusqu’à l’indépendance et, de nos jours, en reste
encore le symbole.

De tout temps, les Chleuhs ont été un peuple assez pauvre. Les
riches caravanes venant du Soudan qui transitaient par leurs territoires via les
cols (tizi) leur permettaient d’avoir un moyen de ravitaillement abondant et
d’accroître leurs richesses soit par le pillage, soit par l’escorte dûment
rétribuée, assurant ainsi à ces dernières une sécurité et un moyen de
ravitaillement. Les deux méthodes furent à vrai dire expérimentées et
utilisées mais très vite des brigands, devenus des personnages influents,
régnèrent de façon quasi arbitraire sur ce commerce. Ils construisirent sur
des crêtes des Casbahs pour commander les débouchés et des Agadirs pour
emmagasiner les parts de prises. Ils comprirent que des violences excessives
ou répétées pouvaient devenir des sources non négligeables de richesse et de
pouvoir. Ils se faisaient percepteurs, recueillant un droit de péage (dîme) en
échange de la sécurité qu’ils garantissaient sur leur territoire. Ainsi on vit
apparaître dans les hauteurs de l’Atlas de nombreux chefs berbères qui
évoluaient vers une aristocratie à tendance héréditaire et féodale occupant
d’immenses territoires et qui régnaient sans partage sur un domaine aussi
conséquent que celui assujetti au Makhzen.

De plus, ces personnages influents accumulaient richesses et
pouvoirs et voyaient leur autorité consacrée du fait d’une reconnaissance
légale. Devenant des représentants légitimes du pouvoir sultanien, ils se
firent octroyer par Dahir les titres de Caïd ou de Pacha dont ils usèrent et
abusèrent pour acquérir dans les plaines des terres riches et bien irriguées.
13 De plus, ils annexèrent dans leur commandement le maximum de tribus et
fractions de tribus avec une grande brutalité afin d’élargir l’assiette fiscale
d’où ils tiraient subsides et richesses. Le Haut Atlas occidental nous offre de
nombreux exemples de personnages évoluant vers ce genre de féodalité pour
des raisons en partie géographiques. La politique des grands Caïds qui
s’appuyait sur ces féodaux, était avant tout une politique makhzénienne,
pratiquée de longue date par les Sultans marocains pour soumettre les tribus
rebelles à leur autorité et asseoir les bases de la politique du Makhzen central
en matière d’organisation générale du pays soumis, autrement dit le bled
Makhzen. En pays insoumis, le bled es-Siba, le Makhzen, n’avait pas
d’autorité, ni de propriétés (terres collectives ou terres makhzen) ce qui le
privait de ressources considérables en matière des contributions directes ou
indirectes. Le recours à une association d’intérêts et à une habile politique
d’autonomie de gestion à l’égard des grands seigneurs de l’Atlas, qui
contrôlaient de vastes territoires indépendants du Makhzen, fut élaboré et
perfectionné par le pouvoir central au cours des périodes d’anarchie afin d’y
rétablir l’autorité et le prestige du Sultan.

La création d’une administration générale, centralisant tous les
renseignements et tous les registres relatifs aux biens et terres désormais
sous contrôle du Makhzen était indispensable. Pour ce faire, le Sultan
octroyait par Dahir chérifien des titres de concession peu explicites aux
puissants amghars berbères, devenus par la force des choses des grands
Caïds ralliés à la cause du Makhzen, leur reconnaissant en tant que
représentants directs du Sultan dans les zones tribales, des droits plus
étendus sur les terres collectives qui relevaient désormais des terres guich ou
7naïba . Cette reconnaissance officielle chérifienne leur offrait des pouvoirs

7
- A côté de la propriété privée individuelle, il existait des différentes formes de la
propriété au Maroc qui relevait du régime foncier, clef de voûte de la propriété
foncière de l’Empire chérifien. Nous trouvons, en effet, à côté de la propriété privée
la propriété collective ; la propriété inaliénable (Habous) ; la propriété domaniale au
sens le plus large du mot, autrement dit, les terres makhzens l’équivalent en droit
français du domaine privé de l’État. Le régime des terres en zone tribale soumise au
Makhzen, variait selon que la tribu soit guich ou naïba. Les tribus militaires, dites
guich (armée en arabe ﺶﻴﺠ), devaient au Sultan un service effectif, et les tribus
naïba, dites de remplacement, n’étaient pas astreintes au service militaire,
moyennant le paiement d’une taxe de remplacement, la naïba, et n’étaient astreintes,
en définitive, qu’à fournir un faible contingent aux expéditions (harkas) du Sultan.
Dans le Souss, il existait des tribus militaires « guich » qui formaient le corps
d’armée d’Ahl Souss, qui tirait son nom de la région où il était stationné « avant
l’avènement des chorfas », et qui était divisé en deux fractions, l’une à Marrakech et
l’autre à Fez al-Djedid. D’autres tribus militaires non soussies s’ajoutaient à elles
comme celles des Oudãïas établies à Marrakech et à Rabat ; le guich des Chérãgas
établi entre le Sebou et les Fichtãlas ; le guich des Chérãrdas établi sur la rive
14 plus étendus que ceux dont ils avaient joui auparavant dans le milieu tribal et
leur permettait d’aliéner des terres collectives très vastes (terres de parcours
et de transhumance), restées affectées à l’usage des tribus que celles-ci ne
songeaient ni à se partager ni à vendre, précisément à cause de l’usage
auquel elles étaient affectées. Ces terres, autour des tribus et fractions des
tribus, étaient surtout réservées au dégagement, et quelques fois servaient de
pâturages pour les troupeaux de toute la tribu. Ces grands Caïds violaient
donc sans gêne aucune la juridiction allouée à l’assemblée de la tribu, la
Djemâa, qui demeurait l’organe représentatif de la tribu. Il était certain aussi
que, la Djemâa ne saurait aliéner, au détriment des générations futures, un
bien qui appartenait collectivement à la tribu, personne morale, à supposer
même que le bien soit sa propriété collective. Il en est encore de même de
nos jours. Nous ne devons pas confondre la propriété collective et
l’indivision.

Bien entendu, le pouvoir central, en organisant le régime foncier du
8Maroc dont celui du régime des terres des tribus berbères, voulait tenir
compte de l’affectation spéciale de ces terres et ne pas priver, par une
mesure imprudente, les tribus qui en jouissaient, d’un moyen d’existence
dont elles ne pouvaient pas se passer afin de consolider la présence du
Makhzen néochérifien par le biais des grands Caïds. Il devait renforcer ses
services de contrôle, assurer la perception régulière des impôts, réprimander
les rébellions des tribus hostiles en razziant les opposants et surseoir, enfin,
l’autorité et le prestige du Sultan. Au moment où s’est établi le régime de
Protectorat français sur le Maroc, en 1912, Lyautey alors premier
Commissaire Résident général, utilisa cette tradition makhzénienne et
s’appuya dans le Sud marocain notamment lors de l’occupation de
Marrakech, sur ces grands Caïds qui avaient pour nom, Si Abdelmalek
Mtougui, Si Tayeb Goundafi, Si Madani Glaoui, auquel a succédé son frère
Hadj Thami Glaoui, Si Haïda-ou-Moïss, Pacha de Taroudant, Caïd Derdouri,

gauche du Sebou, entre les Beni-Hassan et djebel Selfãt ; le guich des nègres dits
Bouãkher établi à Meknès et finalement le guich du Rif établi, quant à lui, autour de
Tanger. Voir pour plus de détails sur l’organisation des tribus militaires, A. Cousin
et D. Saurin, Annuaire du Maroc, p. 87 et 89.
8
- Dahir du 12 août 1913 relatif à l’immatriculation foncière. Durant la période 1907
et 1912 : 30 000 ha furent acquis par l’administration coloniale dans les régions
d’Oujda et de Casablanca. Le Dahir du 27 mai 1919 permettait de délimiter les
terres collectives en vue de les louer par la suite aux colons afin d’encourager la
colonisation agraire (exemptions fiscales, aides au défrichage, crédits agricoles,
etc.). Dès 1927, les terres dites melk furent expropriées et cédées, entre autre, aux
colons européens. Cette expropriation sauvage de la propriété privée était considérée
comme une nécessité politique pour les intérêts français au Maroc. Voir A. Laroui,
op.cit., p. 307.
15 Caïd Tiouti, etc. La présence de ces grands chefs féodaux avait, dans cette
région, modifié profondément toutes les sphères de la vie sociale (clans,
leffs, territoire, etc.), bouleversée le cadre politique tribal et influencée pour
une grande partie le particularisme le plus caractéristique des Berbères celui
de leurs droits coutumiers (Orfs) auxquels ils sont attachés. Briser l’unité, la
cohésion sociale et politique des berbères était le premier défi qu’attendait le
Makhzen central et cela depuis des générations en instituant localement
l’autorité caïdale, une institution makhzen qui ne relevait pas du cadre tribal
traditionnel berbère, dans des mains puissantes et voraces afin de stopper,
dit-on, l’anarchie berbère et briser enfin les digues culturelles ou
sociologiques qui cimentaient les tribus soussies.

Encore, faut-il remarquer que là aussi, l’association d’intérêts prenait
toute sa justification politique et militaire, d’autant qu’elle ne jouait que pour
des motifs purement socio-économiques et territoriales, et que les questions
de parti s’y extériorisaient la plupart du temps. Le vrai coupable était le
Makhzen, et nous le verrons plus loin, en parlant des réformes qu’il jugeait
désirables d’apporter dans le pays berbère, notamment en ce qui concernait
le régime foncier. Les autorités françaises du Protectorat et à leur tête
Lyautey, Commissaire Résident général au Maroc, avaient habilement rallié,
au nom du Sultan d’abord et de la France ensuite, tous les seigneurs de
l’Atlas occidental afin d’affirmer leur maîtrise sur le monde rural et tribal en
stoppant les entreprises djihadistes de certains guerriers berbères du Souss et
de l’Anti-Atlas qui reflétaient la situation précaire prévalant dans le reste du
Maroc en raison de l’anarchie galopante.

Faudrait-il châtier ces tribus rebelles, les soumettre au service du
Makhzen nouveau et assurer enfin l’administration militaire et politique
française de leur territoire ? Il apparaissait donc nécessaire d’écarter,
temporairement du moins, la dernière solution pour des raisons d’ordre
matériel et militaire. En effet, la répartition des terres fertiles de la plaine du
Haouz de Marrakech et de la plaine du Souss, enjeu majeur de rivalités entre
grands Caïds avides d’espace et de pouvoir, marqua une étape cruciale à
laquelle les tribus dites guich, ouvriers de la première heure du Makhzen
chérifien, contribuèrent d’une manière efficace à mener à bien l’œuvre
marocaine de la France. Chassées hors de ces plaines, ces nombreuses tribus
qui y vivaient étaient poussées au nomadisme et au pillage ce qui aggraverait
l’anarchie, semait dans les cœurs des haines inextinguibles et répandait, dès
le début de l’installation française, la légende de l’injustice des Roumis. De
même, le sentiment d’injustice et le manque de subtilité à l’égard des tribus
allaient s’amplifier chez les Berbères, ralliés pour beaucoup à la cause d’Al
Hiba. Malgré plusieurs tentatives d’émissaires français pour nouer le
dialogue avec Mâa Al Aïnin et conclure le cas échéant un marché qui
16 pourrait satisfaire tous les belligérants vers un statu quo de la question du
Sud, le mouvement violent de xénophobie gagnait, de tribu en tribu, le Sud
du Maroc, ce qui mettait en péril toute l’œuvre du Protectorat, encore à ses
débuts. Le Sud du Maroc fut dévoré par l’anarchie et les pillages en raison
9de la lutte fratricide entre Moulay Abdel Aziz et Moulay Hafid .

Pour limiter le sujet, nous n’étudierons que la région du Souss qui
englobe dans son ensemble, rappelons le, le Souss al Adna et Souss al Aqça
c’est-à-dire le Souss oriental et occidental tout en complétant les événements
déjà annoncés dans le chapitre : « La collaboration du Makhzen dans le
Souss », qui sont indispensables à l’intelligence du récit des premières
années du Protectorat français au Maroc et à la compréhension des
opérations militaires dites de pacification qui ont dénaturé le paysage
politique et social du Sud marocain.

De l’ancienne organisation du pays berbère, tout était bouleversé par
la violence des combats et le poids des amendes infligés aux vaincus. La
révolte avait tout emporté sur son passage. Une seule force semblait émerger
encore dans le milieu tribal : le prestige toujours vivant des grands Caïds.
Quoique par leur essence même ennemis d’Al Hiba, nouvellement proclamé
Sultan à Tiznit par les Oulemas et les foqãhas du Souss, ils avaient dû suivre
10l’entraînement des masses pour ne pas être submergés par celles-ci . Le

9 - Moulay Abdel Aziz n’était plus en mesure d’assurer les charges suprêmes de
l’État marocain, tandis que Moulay Hafid, s’était décidé à accepter la charge de
l’imamat. Les autorités françaises du corps d’occupation, accablées par d’autres
soucis, auraient volontiers différé leurs poussées vers le Sud si la menace d’un
troisième prétendant, Al Hiba Mâa Al Aïnin, n’était pas venu changer la donne en
prenant la ville rouge et en faisant prisonniers neuf français dont le consul. La suite,
nous la connaissons. Et nous devons cependant insister sur le rôle joué par les frères
Glaouis. Si Madani et Hadj Thami venaient de jouer pour la première fois la carte
qui était l’atout maître de jeu : la France. Pour ce faire, Si Madani Glaoui dans sa
célèbre réponse au général Lyautey au sujet de la garantie du maintien de la sécurité
des territoires du Sud, disait : « avec deux mille hommes, je ne te promets rien. Avec
cinq cents je te promets tout. Tu es mon ami. Ma parole te suffit ». La fortune des
Glaouas était assurée. Ce furent désormais eux qui gardaient le Sud marocain pour la
France, soumettaient les tribus rebelles, pourchassaient les partisans d’Al Hiba ainsi
que les agents allemands présents dans le Sud. Le maintien des tribus guich et de
leurs chefs, devenait un outil efficace et indissociable aux opérations de pacification
du Sud du Maroc. La collaboration des grands Caïds à cette entreprise se révéla
efficace là où le Glaoui régnait seul, sur les hautes vallées de l’Atlas, sur une partie
du Souss, sur un demi million de Berbères : il avait, de proche en proche, étendu son
empire jusqu’aux confins du Sahara. Il n’y avait plus que le Glaoui.
10 - Les Chleuhs, au dire de Mohammed Al Mokhtar as-Soussi dans son ouvrage :
« Illigh. Passé et présent » (Illigh kãdiman oua hadithan), p. 306, étaient divisés en
17 recours aux appuis des grands Caïds, confirmés dans leurs commandements
par la Résidence, et dont les habitants avaient depuis tant d’années appris à
craindre, permettait de maintenir dans l’obéissance les tribus hostiles que
l’armée coloniale française seule n’avait pas les moyens de réduire par ses
propres forces. En même temps, les colonnes françaises de police
parcouraient le Haouz, de Mogador aux Entifas, avec un relatif succès chez
les Hahas où les Allemands soutenaient sans réserve les Caïds hahis, Si
M’Barek et son frère Si Abdel Rahman. Les tribus de la plaine jusqu’à la
mer, nous l’avons vu, encerclées par la colonne française demandaient
l’Aman (le pardon) et leurs chefs, tour à tour, faisaient leur soumission et
appelaient à l’aide contre les partisans hibistes toujours installés dans la
capitale du Souss, Taroudant. La plupart de ces chefs étaient groupés autour
du plus énergique d’entre eux, Haïda-ou-Mouïss, Caïd des Ménabhas.

Pour les soutenir, trois harkas furent organisées : la harka des
Glaouas, qui s’appela, par la suite la harka du Ras al-Oued, avait pris, dès
septembre 1912, le chemin de Taroudant par le pays du Goundafa. Cette
première harka aida le Pacha Haïda-ou-Mouïss, et les quelques Caïds des
environs restés fidèles, à maintenir leur situation contre Al Hiba. La seconde
harka fut celle des Mtouguas. Son action fut, au dire des autorités de
contrôle, insignifiante. La troisième harka fut celle de Mogador, qui devait
comprendre les contingents des tribus de la côte (Abda, Chiadma, Haha)
renforcés par les cavaliers des tribus guich de Marrakech où elles aboutirent
à l’affaire de Dar al-Cadi et aux évènements militaires qui se déroulèrent au
sud de Mogador en décembre 1912 et janvier 1913. De ce côté, les premières
harkas makhzéniennes aboutirent à un échec. Ailleurs, elles n’avaient pas
réussi à dominer les forces hibistes, qui grandissaient, menaçaient de les
submerger et qui risquaient de faire une nouvelle apparition victorieuse dans
le Haouz. La situation était donc incertaine. Vers Mogador, les tribus des
Hahas, en dissidence, suivaient la fortune du Caïd Anflous, réfugié dans les

deux clans ; l’un soutenait avec une ferveur quasi-religieuse les entreprises d’Al
Hiba, soutenu dans cette entreprise par les fuqãhas du Souss afin de sauver le pays et
mettre un terme à l’occupation étrangère, et ce fut la majorité. L’autre partie hésitait
et restait à vrai dire neutre vis-à-vis de l’appel au djihãd du prétendant Mâa Al
Aïnin. Seuls les chefs des Semlalas d’Illigh avec à leur tête Sidi Mohammed Ben
Houssain restés dans leurs commandements n’avaient pas rejoints les autres tribus
ralliées récemment à Al Hiba, ce qui avait laissé à Tiznit un écho invraisemblable
chez les populations du Sud. Notons à ce sujet que ce fut toujours du Sud que furent
issus les prétendants heureux (les Almoravides, les Almohades, les Sâadiens et les
Filãliens (Alaouites)) à tel point que feu Hassan II évoquait, lors d’une de ses
interviews à propos du Sahara Occidental que : « le bien et le mal, au cours de
l’histoire du Maroc, venaient toujours du Sud ». Ce fut à vrai dire la règle voire
même une tradition de bouleversement de la vie politique marocaine malgré le
caractère rural et fondamentaliste dominant chez les sudistes.
18 montagnes des Aït Aïssi (Haha du sud). A Marrakech et dans le Haouz,
l’ordre régnait, mais la mainmise française était encore bien superficielle où
le Glaoui et le Mtougui, personnages influents, se disputaient la
prépondérance dans le Haouz. Dans la partie montagneuse, seule l’autorité et
l’influence des grands Caïds indigènes avait recouvré leur force et leur
vitalité.

Dans le Souss, Haïda-ou-Mouïss, toujours appuyé par les harkas
Glaouas, Goundafas et Mtouguas, comme nous l’avons relaté auparavant,
continuait à résister aux assauts d’Al Hiba jusqu’à sa mort. La défaite puis la
mort du Pacha de Taroudant, obligèrent les Français à changer de tactique et
d’intervenir directement, pour la première fois, dans la marche du Sud. Le
général de Lamothe, commandant la région de Marrakech, mobilisa les
troupes disponibles et les harkas des grands Caïds. Un noyau Makhzen
s’était en outre crée à Tiznit, constitué par la ville elle-même, et un certain
nombre de fractions des tribus environnantes sous les ordres du Caïd Si
Tayeb Goundafi, désormais Naïb (représentant) du Makhzen dans le Sud. Il
maintint la sécurité dans la région avec l’aide des tribus fidèles jusqu’à son
remplacement. Les unité régulières et les contingents des grands Caïds,
dirigés par les officiers des Affaires indigènes, prirent la route et se
dirigèrent sur Ouijjane, un point très fort qui commandait les voies d’accès
dans l’Anti-Atlas, afin de dégager le bloc dissident.

Pendant ce temps, les divers éléments de troupe mobile parcoururent
les régions voisines où de nouvelles fractions sollicitèrent l’aman. Mais la
pénétration ne devint vraiment effective qu’à partir de 1927. Ce fut la fin des
opérations actives. Le 18 mars 1928, le Résident général, M. Ponsot, vint
alors passer une revue à Bou-Izakaren ; la cérémonie affirma le retour au
Makhzen des populations de l’Anti-Atlas. Par la suite, le pays évolua dans le
calme sous la tutelle française et le général Catroux, au cours d’une
campagne, a recueilli la soumission de 22 000 familles ; le groupe mobile de
l’Ouest fut dissous. On signala dès lors qu’un seul incident grave en 1936,
chez les Aït Souab, qui tourna court. Après l’installation d’un bureau de
Renseignements à Taroudant, à Tiznit, et à Bou-Izakaren des relations se
nouèrent peu à peu avec les tribus de l’Anti-Atlas central et dès que les
progrès politiques furent suffisants, les officiers des A.I. commencèrent à
faire des tournées dans la montagne, en étroite collaboration avec les chefs
indigènes locaux, jusqu’aux oasis d’Akka et de Tazouline, où ils reçurent la
soumission des Aït-ou-Mribet (ou Mrabet) au poste de Taroudant, le 11
juillet 1929. Au mois d’avril 1930, quand l’annexe fut transformée en cercle,
le commandant de cette circonscription visita Akka et le Tata, en compagnie
du Caïd des Aït-ou-Mribet. Il renonça en revanche à atteindre les ksours de
Tizgui-Sellam à cause des intrigues des chefs insoumis.
19
La politique des grands Caïds commençait à porter ses fruits et sa
justification fut plus que jamais nécessaire, voire même obligatoire. Elle
suivait la bannière française dans le droit fil d’une domination coloniale que
Lyautey voulait à visage humain mais qui ne se souciait guère de morale et à
qui le concours des chefs féodaux était précieux pour mener à bien une
pacification à moindre frais, afin que l’honneur militaire français soit sauf.
Le concours et la collaboration des grands Caïds ont été maintenus et
renforcés. C’était un mal inévitable pour atteindre, à bon compte, une fin qui
justifiait les moyens. Elle évoquait les phases douloureuses et successives de
la pénétration française dans la région et elle portait la guerre dans le Sud
afin de dégager complètement le Souss et d’en faire une sorte de base arrière
de l’Atlas. Aux événements survenus dans l’Anti-Atlas central, à partir de
1927, nous pouvons ajouter les opérations de 1933, au sud de la chaîne, où la
majeure partie de l’Anti-Atlas occidental fut pacifiée surtout après la
soumission du Caïd des Akhsass, Si Madani Lakhsassi. Il ne restait plus qu’à
réduire les dissidents de l’Anti-Atlas oriental et du Sud saharien où les
influences extérieures anti-françaises venaient des puissantes confréries
musulmanes du Maroc méridional et de la région de l’oued Drâa, prêchées
par les adeptes du cheikh Mâa Al Aïnin et du cheikh Abidin. Chez les Aït
Oussa du Drâa, par exemple, des rapports tendaient à s’établir avec la zone
occupée par le biais des liens de commerce et d’amitié des différentes
fractions notamment d’Ida-ou-Nguit, d’Ida-ou-Mellil d’Assa, qui venaient à
Akka, chez les Ida-ou-Blal, et à Tissinnt, chez les Ahl Tissinnt, pour
commercer. Quant aux Aït Khebbache du Drâa, ils se tenaient tranquilles en
pays d’Aït-ou-Mribet de Foum al-Hassan. Seuls les Aït Hammou qui
campaient entre Goulimine d’Aït Moussa-ou-Ali, d’Id-Brahim et le territoire
des Aït Herbil, gardaient, dans l’ensemble, une attitude plus hostile.
L’administration locale a usé de tous les moyens pour assurer la sécurité et
elle a même réussi à rallier avec succès l’influence de chefs puissants,
comme le propre frère du Mâa Al Aïnin, cheikh Saad Bouh, dans l’oasis de
l’Adrar et cheikh Sidia, dans le Trarza.

Les opérations finales débutèrent en février 1934. Le général Giraud
commandait le groupe mobile de l’Est et devait agir dans la partie centrale
de l’Anti-Atlas et au sud de la chaîne. Il forma deux colonnes, aux ordres des
colonels Maratuech et Trinquet. La mission du premier consistait à s’engager
en pleine montagne par le nord en partant d’Agadir-Tasguent, au sud-ouest
d’Ighrem, de manière à prendre à revers les tribus hésitantes ; il rejoignait le
second à Tamanart. Le colonel Trinquet, dont la base de départ était Akka,
divisa ses forces en quatre groupes : le plus gros, constitué par des éléments
motorisés, sous le ordres du colonel Burnol et une flanc-garde de gauche
(deux compagnies sahariennes) assuraient la couverture au Sud, en direction
20 du Drâa ; une flanc-garde de droite (quatre escadrons sus les ordres du
colonel de Bailliencourt) était chargée de la protection du Nord, en zone
montagneuse ; le sous groupement du lieutenant-Colonel Gastey (unités
motorisés et fantassins) de la garde de l’arrière. Des unités supplétives
occupaient Tizgui-al-Harratine où ils s’emparèrent facilement sans incidents
d’Aït Hammou et Aït Oua-Belli ; les avions bombardèrent Icht.

Le mouvement continuait ; Tadakoust et Agadir-n-Igouramen
tombèrent l’une après l’autre et les populations n’opposèrent aucune
résistance ; quelques fractions se soumirent au Hakem (l’officier) et les
ksours notamment de Foum al-Hassane et de Taghjicht firent tour à tour leur
soumission. Du fait que le résultat cherché fut obtenu, le maintien de gros
effectifs en zone désertique devenait inutile. Avec des formations
uniquement motorisées, le colonel Trinquet déboucha ensuite sur Merkala ;
il arriva devant l’oasis du Tindouf où il organisa un poste au bordj dominant
Tindouf. Par ailleurs, le colonel Chardon, à la tête d’un noyau d’éléments
motorisés et du Makhzen méhariste du Mhamid, partit du coude du Drâa et
marcha sur Tindouf par Igma et Zguilma ; il parvint à réaliser la liaison en
plein Sahara, à al-Guerdane, avec un groupe venu de Mauritanie. Cette
rencontre consacra, au cours des années suivantes, la fin de la pacification du
Sud marocain. Il ne resta plus qu’un petit nombre de réfractaires, surtout des
tribus du Noun ; la plupart d’entre eux se mirent à l’abri en se réfugiant dans
le territoire espagnol notamment à Sidi Ifni.

Quant au peuple berbère des campagnes, il était toujours victime de
tous les excès et vols car depuis le Caïd jusqu’au dernier cheikh du village,
tout le Makhzen nouveau le dépouillait pour justifier les opérations militaires
de pacification. Or, rien n’évoque les dérives de ces campagnes, sur
lesquelles tombaient peu à peu le voile de l’oubli. Les Français, certes, ont
apporté d’abord la sécurité pour les personnes et les biens. Les déprédations
des Caïds ont été sinon éradiquées, du moins considérablement réduites.
Mais c’était là l’œuvre des étrangers et des collaborateurs « infidèles » à la
cause nationale, du point de vue nationaliste, et les Marocains n’ont pas
voulu d’abord en reconnaître le bienfait, l’attribuant à la seule volonté de
Dieu. D’autant plus qu’en même temps les autorités locales du Protectorat
soumettaient la population berbère à l’application de règlements stricts,
surtout en matière d’impôts, dissimulant mal l’exercice d’une administration
directe.

Cependant, peu à peu, les Chleuhs s’habituaient malgré eux à cette
administration coloniale, confiée entièrement à l’armée et appuyée
énergiquement par les officiers supérieurs assistés par les officiers des
Affaires indigènes, les grands Caïds et l’intelligentsia rurale. Cette phase
21 spéciale de la pénétration militaire à la française dans le Sud marocain, forte
de quatre-vingt ans d’expérience en Algérie, doit être rappelée et mise en
lumière dans les manuels scolaires notamment d’histoire. Il serait
dommageable, sur le plan local, que se perdent le souvenir et surtout
l’histoire des principaux auxiliaires de l’œuvre coloniale française au Sud du
Maroc, les grands Caïds du Makhzen chérifien avec à leur tête Si Madani
Glaoui (grand Vizir de Moulay Hafid), chef suprême des Imezouarens
jusqu’en août 1918, Hadj Thami Glaoui, Pacha de Marrakech et nouveau
chef de la « maison » des Glaouas, Si Abdelmalek Mtougui, Si Tayeb
Goundafi, Haïda-ou-Mouïss, Pacha de Taroudant (mort au champ de
bataille), Hadj Houmad, fils du Pacha de Taroudant, Hadj Abdesselam,
Pacha de Tiznit, etc.) Tous, sans distinction, ont pris part aux opérations
« glorieuses » - du moins du point de vue colonial - des pacificateurs du Sud
marocain en froissant l’âme religieuse des musulmans berbères,
déséquilibrant les rapports hiérarchiques entre les tribus et leurs
représentants, et préparant ainsi le terrain à la France et à ses agents
coloniaux pour en recueillir tout le profit.


1.1. La justification de cette politique par Lyautey

La politique des grands Caïds, élaborée par le général Lyautey,
commandant politique et militaire des troupes françaises au Maroc, fut un
moyen habile et efficace pour maintenir ou ramener à l’ordre le Sud
marocain tout en justifiant la nécessité d’un intermédiaire indigène. Ce fut
un objectif clair répondant à un intérêt stratégique, politique et militaire pour
consolider le pouvoir central dans cette région et donner aux populations du
Sud le sentiment de la force et de la puissance française. Il s’agissait de
s’appuyer sur les chefs indigènes locaux pour combler le vide politique
laissé au sommet de l’Etat chérifien et surtout à Marrakech où les grands
Caïds se disputaient le pachalik afin de les mettre en confiance et de leur
faire sentir l’appui français conformément à l’esprit du Traité de Protectorat
sans toutefois s’engager dans des opérations coûteuses en hommes et en
matériels, ce que ne permettaient pas les effectifs de Lyautey au début.

Les options du régime de Protectorat français, dictées sans doute par le
projet politique au Maroc, allaient offrir aux grands Caïds du sud des
possibilités nouvelles pour affermir leur pouvoir. L’utilisation méthodique
par Lyautey des structures traditionnelles du pays berbère allait modifier
considérablement la nature des rapports entre, d’une part, les Caïds et le
Makhzen central et, d’autre part, les Caïds et les autorités de contrôle. Les
Pachas et Caïds, représentants locaux des pouvoirs makhzéniens, se voyaient
désormais relégués et assignés aux tâches de pacification et de police au
22 service de la France. Les tribus berbères insoumises du Sud marocain se
soulevèrent contre la pénétration française. Cela prit une tournure politique
gravissime brisant ainsi cette vue d’ensemble sur les efforts millénaires du
Makhzen central dans cette région pour unifier les Berbères. Le pays berbère
soumis ou insoumis au pouvoir central fut livré à la discorde des prétendants.
C’est alors que s’ouvrit au Sud une ère nouvelle de complète anarchie
surtout après l’abdication du souverain filalien, Moulay Hafid.

Pour progresser dans le Sud, le recours à la collaboration des grands
Caïds fut décisif. Elle favorisait la position française qui, au départ, se
voulait neutre dans cette région en matière de gestion des affaires tribales.
Mais cette neutralité allait se transformer très vite de l’échelle locale à
l’échelle nationale en une sorte d’ingérence dans les affaires publiques et
tribales sous le couvert d’une étroite collaboration militaire et politique avec
les chefs indigènes. Cette collaboration allait se greffer par ailleurs dans un
cadre sociopolitique traditionnel fondé sur une logique d’autonomie et
d’indépendance en matière de gestion et d’administration. Ainsi les autorités
de Protectorat se voulaient, en observant le parcours individuel des Caïds
dans leurs commandements respectifs, une sorte d’une force d’interposition
entre le Makhzen central et ses représentants et la société civile. Quelque soit
la carence et la faiblesse de la représentation de ces Caïds dans la montagne
berbère, leur connaissance et leur proximité de l’administration tribale leur
permettaient d’avoir des attributions nouvelles et des moyens administratifs
et économiques directs pour soumettre les tribus restées jusque là réfractaires
à leur domination. Ce pouvoir politique fut alors utilisé par les autorités
françaises de Protectorat pour contrôler les populations et asseoir son
emprise sur un terrain en apparence hostile et donner enfin une légitimité à
son action militaire notamment en s’abritant derrière le pouvoir caïdal
(Institution Makhzen). Ce fut la conquête par le rayonnement des grands
chefs.

L’établissement du régime d’ordre et du maintien de la paix dans le Sud
marocain forme un curieux chapitre d’histoire contemporaine et une phase
très spéciale de la pénétration française dans le pays berbère où l’usage de la
force contre les tribus indociles fut aussi destructrice qu’indispensable
reprenant pour ainsi dire la tradition makhzénienne à l’égard du bled
insoumis. Du seul fait de la nature du terrain, une action militaire eût été,
sans aucun doute, difficile et surtout coûteuse ; or sauf dans la région
relativement basse de la plaine du Haouz et celle du Souss, le recours à la
force a pu être évité dans la majorité des cas. Ce résultat était dû, en grande
partie, à la collaboration des grands Caïds qui portait dans cette région ses
premiers fruits. D’une façon générale, les tribus berbères de la plaine,
ramenées dans le mode de fonctionnement de l’appareil politique
23 makhzénien, ont d’ailleurs montré de meilleures dispositions à l’égard des
autorités de contrôle. D’autres tribus de la montagne, restées à l’écart, se
tenaient dans l’expectative sans toutefois manifester la moindre hostilité
alors que d’autres tribus berbères autonomes y voyant là une occasion
d’échapper au contrôle direct du Makhzen, se rapprochaient des autorités
françaises demandant l’Aman (le pardon) après un « baroud d’honneur »
symbolique évitant ainsi une intervention directe.

Il faut rappeler à cet égard que la guerre de pacification n’était autre
qu’une banale guerre coloniale, la lutte n’était pas égale. Dans cette affaire,
le politique et le militaire devaient se soutenir mutuellement, lier l’action
politique et l’action militaire, formule classique de Lyautey qui trouvait toute
sa justification dans le Sud marocain. Et tous ceux qui osaient braver ou
s’opposer à la pénétration de l’armée française se voyaient sévèrement
châtier et étaient astreints à payer des dédommagements de guerre. En effet,
cette période fut surtout marquée par l’accaparement d’énormes superficies
de la part de l’État protecteur et par l’importance des installations à caractère
militaire. L’édification de ces installations consacra le rôle stratégique de
Marrakech. L’établissement d’une jonction ferroviaire directe entre
Casablanca et Marrakech permettait à la colonisation de concrétiser le vieux
rêve d’une liaison avec le Sud. Marrakech fut aussi dotée d’un terrain
d’atterrissage à proximité de la ville. C’est dire l’importance que revêtait la
ville de Marrakech devenant à nouveau une pièce maîtresse de l’échiquier
français au niveau local comme régional tant par l’intense activité
économique que par l’importance du matériel militaire acheminé
(mitrailleuses, mortiers, chars, etc.).

Les hautes autorités militaires du Protectorat et à leur tête Lyautey,
devant la résistance que les tribus berbères du sud de l’Atlas opposaient à
l’avance des troupes françaises, durent reconsidérer leur politique
d’aménagement du territoire de départ jusqu’à la pacification partielle ou
totale du pays berbère. Les stratèges du Protectorat misaient sur la
« marocanisation » de la guerre en opposant entre elles les tribus rivales
d’une part, et en mobilisant le maximum des chefs indigènes pour parvenir à
maintenir en ordre le bled Makhzen, pays soumis, et à rétablir le prestige
chérifien, d’autre part, dans le bleb es-Siba, pays insoumis. Pour ce faire, des
expéditions guerrières et successives furent menées contre les tribus restées
fidèles à leurs traditions et irréductiblement hostiles à toute influence
étrangère jusqu’à 1934. Ces groupes notamment les Aït Yafelmann, les Aït
Atta aux confins du Sahara, les Akhsass, les Aït Abdelallah du Noun et
d’autres tribus maures, qui échappaient à l’action française par delà les
frontières du Sahara espagnol et de l’enclave d’Ifni, opposèrent, comme
24 nous le verrons plus bas, la plus vigoureuse résistance au cours des années
1933-1934.

Toute une série d’arguments et de raisonnements discutables et
contestables sur le plan politique et militaire, qui ne cessent d’intriguer les
observateurs, prouvent que les autorités du Protectorat, avec ou sans
Lyautey, pratiquaient une politique coloniale au sens propre du terme, qui
résultait des contradictions et ambiguïtés qu’elles héritaient notamment de
l’expérience algérienne, tout en essayant de justifier les opérations de la
pacification, d’appliquer avec vigueur les méthodes de la politique des
grands Caïds et de montrer son efficacité et son utilité en présentant en outre
l’avantage d’être en tous points conforme au concept du Protectorat et en
n’imposant pas de méthode d’administration directe. Par contre, elle facilitait
les abus. Dans tous les cas, il faut reconnaître à cette époque la grande
fidélité de tous ces grands Caïds du Sud à l’égard de la France notamment
durant la guerre de 1914-1918, ce qui amena le général Lyautey à en
prolonger l’application ; leur alliance fut décisive pour la réussite du
Protectorat français au Maroc.

Rappelons que lors de la déclaration de guerre de 1914, le général de
Lamothe convoqua à Marrakech tous les Pachas et Caïds de la région pour
leur annoncer la nouvelle de l’entrée en guerre de la France contre les
Allemands. Le Caïd de Telouet, Si Madani Glaoui Al Mezouari, dit le
11« fqih » , se leva et prit la parole pour se porter garant de la loyauté de
toutes les tribus du Sud marocain. Le général Lyautey répondit à ce geste de
fidélité en accordant sa totale confiance aux grands Caïds du Sud, le Glaoui,
le Mtougui, Al Ayadi, le Goundafi, Haïda-ou-Mouïss, etc., et en les faisant
participer au pouvoir ; c’était la politique du mandarin appliquée à l’Atlas.

Entre Lyautey et les grands Caïds, le courant passait à tel point qu’il
servait d’eux sans leur laisser les rênes libres ; il les connaissait
suffisamment pour les apprécier, mais encore très peu pour se livrer à eux : «
Avec eux, nous essayons de constituer notre appui et la barrière contre Al
Hiba dans l’Atlas (…) Puissants, ils le sont, mais si flottants, si peu sûrs,
tellement dominés par leurs rivalités personnelles, qu’on peut toujours
12craindre qu’ils ne vous craquent dans la main ». Ils resteront toujours
fidèles à la France et plus particulièrement à Lyautey, auquel ils étaient
attachés personnellement, comme des vassaux à leur suzerain.


11 - Le Fqih (plur. Fouqha), en arabe al Fãqih, veut dire dans le dialecte marocain, le
maître d’école coranique. Le terme désigne en général un lettré qui maîtrise
parfaitement les sciences religieuses.
12
- André le Révérend, Lyautey, p. 359.
25 Les autorités du Protectorat songeaient, après avoir assigné les
grands Caïds aux tâches de sale besogne de pacification et de police, à les
remplacer ou au moins à les soustraire du système de contrôle direct de leurs
commandements en les doublant par des fonctionnaires français militaires et
civils et en leur imposant une double allégeance à l’égard du Sultan et à
l’égard des autorités française de contrôle. Les grands Caïds se voyaient
systématiquement relégués à des fonctions de parade sans réels pouvoirs ce
qui allait diminuer considérablement leur prestige vis-à-vis des populations
et démanteler successivement leurs commandements respectifs en une
multitude de territoires (fraction) favorisant ainsi la multiplication du
nombre des Caïds sans envergure réelle ni autorité naturelle sur les tribus.
Seul le commandement du Pacha Glaoui, pour des raisons purement
économiques, politiques et d’intérêts divers, échappa aux multiples
tentatives de division dont les autres grands Caïds du sud étaient victimes et
au démantèlement de leurs commandements respectifs. Le Glaoui avait su
jouer de son entourage familier au Palais comme à la Résidence et de ses
amitiés bien placées dans la haute sphère politique de la Métropole
notamment à Paris. Il ne manquait pas d’utiliser ces circonstances à son
avantage pour se soustraire à cette politique manichéenne qui se résumait à
la maxime « divide ut imperes », revue et corrigée par les autorités nouvelles
de la Résidence. Enfin, il sut préserver savamment l’intégralité de sa
puissance jusqu’à l’indépendance.

L’intérêt porté au pays berbère par les autorités françaises surtout
dans un dessein purement politique, allait se révéler dangereux sur le plan
administratif proprement dit notamment en opposant le bled Makhzen et le
bled es-Siba afin d’affaiblir le pouvoir chérifien et le soustraire davantage de
l’exercice de la réalité du pouvoir. Cela allait marquer une régression notable
par rapport à l’esprit du Traité de Fez et précipiter irrémédiablement la crise
entre le Palais et la Résidence. D’après Charles-André Julien, cette prise de
position, qui prit force de dogme, entraîna la méconnaissance de l’existence
des rapports permanents entre tribus et cités et donna naissance à des
stéréotypes dont l’influence politique fut considérable. Lourde responsabilité
devant l’histoire que de faire croire que les tribus berbères, qui peuplaient le
bled es-Siba, vivaient à l’écart du Makhzen. La réalité fut sans doute plus
complexe, comme en témoigne l’État marocain avant 1912. Les exigences
13pratiques de l’administration chérifienne, ainsi que l’explique M. Tyan , ont
amené le Sultan à déléguer ses pouvoirs à ses lieutenants. Mais cette
délégation était précaire : le souverain conservait le pouvoir de révoquer ou
de suspendre son « vicaire », de réformer ses décisions. Dans cette
délégation, on a traditionnellement distingué l’administration et la justice. La

13
- « Histoire de l’organisation judiciaire musulmane ».
26 mission de maintenir l’ordre et d’assurer l’action du gouvernement a été
confiée aux Pachas (dans les villes) et Caïds (dans les zones tribales), seuls
délégataires du pouvoir matériel du souverain. Grâce à leurs pouvoirs, ils
assuraient la sanction de la justice des cadis qui revêtait une importance
religieuse mais qui manquait de moyens d’exécution par voie de contrainte.
Puis peu à peu, la justice des Pachas et des Caïds prit ainsi de réels pouvoirs
juridictionnels sans jamais avoir la mission d’appliquer le Chrâa. Elle prit
par la force des choses le nom de justice makhzen, comme nous le verrons
plus loin, ce qui ne trahissait pas son caractère administratif puisque le
gouvernement du Sultan avait reçu lui aussi le nom de Makhzen qui évoquait
sans ambiguïté l’impôt. La justice du Makhzen était donc une « justice
administrative dans son essence et dans ses agents, tout comme l’était la
14justice royale française » d’où le rapprochement que certains juristes
français faisaient avec le droit de l’ancien régime. Toute la différence est que
la justice coranique s’était posée à l’origine, dans tous les pays d’Islam,
comme unique, alors que les juridictions canoniques avaient admis la
compétence d’autres juges.

Le Traité de Protectorat, charte de l’organisation des pouvoirs
publics marocains, laissait subsister un État marocain dont le symbole était
le Sultan. La justice makhzen restait, comme nous l’avons vu, un service
chérifien. L’intervention des autorités françaises ne saurait être directe, elle
devait trouver sa principale expression dans le contrôle. L’autre limite
reconnue aux pouvoirs des réformes était le respect des institutions
traditionnelles de la religion musulmane, et en particulier, dans le domaine
qui nous interpelle ici, le respect de tout ce qui touchait à la justice
notamment coranique. Mais la justice makhzen était en dehors de cette
exception. D’où la prédominance des initiatives des autorités françaises, à
cet égard, pour les réformes judiciaires au Maroc. Toute la politique
marocaine était conçue comme une œuvre commue : les mesures prises par
le Sultan lui étaient proposées par les autorités françaises ou étaient soumises
à leur accord : « le Sultan nomme et révoque les fonctionnaires importants
de l’Empire, tels que Vizirs, Pachas, Caïds, etc. Pour ne pas entraver la
bonne administration du pays, ces mesures sont proposées au Sultan après
15entente avec le représentant de la France » . En créant, à la charge de la
France, une obligation générale de réforme des institutions locales, le Traité
de Protectorat a radicalement changé l’orientation de la politique française
au Maroc. D’où les multiples abus et graves défauts dont souffrait ce

14
- La France d’ancien régime a connu, à côté des tribunaux ecclésiastiques dits
Officialités, les prévôts et les baillis ou sénéchaux, officiers de justice royale ou
seigneuriale.
15 - Lettre de De Selves au grand Vizir, en date du 18-10-1911 ; rapport de Long,
p.96.
27 nouveau régime, tant du point de vue marocain que français, en suscitant
toujours, aujourd’hui, d’âpres débats sur ce l’on pourrait appeler la doctrine
lyautéenne sur la colonisation : faire du contrôle et non de l’administration
directe.


1.2. L’impôt « Tertib » ; le nerf de la guerre

16Le tertib , sujet de controverse, fut un impôt très particulier au
Maroc puisqu’il gardait son caractère religieux d’aumône légale, en théorie
exclusivement exigée des seuls musulmans. Ce fut pour cette unique raison
qu’il devint un enjeu majeur notamment en matière fiscale dès l’instauration
du régime du Protectorat en 1912. En effet, les étrangers, notamment les
Européens, étaient soumis au tertib au même titre que les Marocains et cela
conformément à l’article 12 de la Conférence internationale de Madrid de
1880 tout en demandant, en échange, au gouvernement marocain la
17reconnaissance du droit de propriété aux Européens. Mais à partir de 1901 ,
tous les privilèges fiscaux furent abolis sous Moulay Abdel Aziz,
l’acquittement du tertib était dû désormais par tous et son recouvrement
retiré aux Caïds pour être confié à un corps d’Oumana (comptables du trésor
public).

Le tertib relevait désormais de la politique financière de
l’administration néochérifienne, qui voulait être à la fois libérale pour
seconder l’effort de tous ceux qui mettaient en valeur le régime du
Protectorat, et prévoyante pour répondre à la prudence particulière qui
s’imposait au Maroc, considéré par les Français comme un pays neuf
dépourvu d’un volant de richesses acquises. Le tertib et les douanes
formaient au Maroc, suivant une coutume déjà ancienne, l’armature du

16 - Tertib : signifie « l’organisation », de la racine arabe « ratãba ﺏ ﺘ ﺭ » qui veut dire
ranger, mettre en place. La suppression en 1961 du tertib, impôt agricole au
demeurant satisfaisant malgré ses imperfections, ne s’expliquait guère. L’abolition
d’un impôt ayant un bon rendement comme le tertib était grave, selon Gilbert Tixier.
Car, comme cet impôt n’avait pas été remplacé par un impôt suffisamment
productif, il en résultait un déséquilibre entre la surimposition des milieux urbains et
la sous imposition des agriculteurs.
17
- La Conférence d’Algésiras de 1906, s’est bornée à confirmer le tertib de 1901,
en spécifiant (Art. 59 de l’acte général) qu’il ne saurait appliqué aux étrangers que
dans les conditions fixées par le règlement diplomatique de Tanger, en date du 23
novembre 1903. Cf. A. Zemrani, La fiscalité face au développement économique et
social au Maroc, Editions Laporte, 1982, p. 9. Voir aussi la thèse de Cattenoz, La
fiscalité marocaine, 1927, p. 73 et Leroux, les impôts marocains, Archives
marocaines, tome 1.
28

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.