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L'aumônier militaire d'Ancien Régime

De
246 pages
Depuis l'époque carolingienne les gens de guerre emmènent, lorsqu'ils partent au combat, des clercs appelés chapelains. Les aumôniers, eux, apparaissent véritablement au XVIe siècle. L'aumônerie militaire se structure sous Louis XIV. C'est auprès de soldats d'origine populaire, marginaux et aventuriers, souvent recrutés de force, que les aumôniers sont envoyés; et la piètre réputation des soldats leur attire le mépris du reste du clergé. Pourtant un attachement réciproque se crée.
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Chemins de la Mémoire
e e Chemins de la Mémoire/Série XVI XVIII siècle
Robert Poinard
Depuis l’époque carolingienne les gens de guerre emmènent à leur suite,
lorsqu’ils partent au combat, des clercs appelés chapelains. Mais les aumôniers,
eau sens où nous l’entendons actuellement apparaissent véritablement au XVI
siècle. L’aumônerie militaire s’organise pendant les guerres de religion et se L’aumônier militaire
structure sous Louis XIV. De grandes ordonnances royales permettent à des
prêtres, pour la plupart religieux, de suivre les armées sur terre et en mer. Les d’Ancien Régime
aumôniers accompagnent les grandes expéditions coloniales aux Amériques, en
Afrique et jusqu’en Asie.
Les franciscains constituent l’épine dorsale de cette aumônerie d’Ancien La vie du prêtre aux armées des guerres de religion
Régime présente dans les régiments, sur les vaisseaux du roi, dans les à la Première République (1568-1795)
hôpitaux militaires, les forteresses.
Hormis le monde des offi ciers nobles, les gens de guerre, comme on dit alors,
sont alors souvent recrutés de force. C’est cette armée d’origine populaire, avec
son imposante proportion d’aventuriers et de marginaux, dans laquelle l’aumônier
est envoyé pour tenter de l’humaniser. L’apostolat auprès des soudards est alors
un ministère très décrié et peu envié : la piètre réputation des soldats rejaillit
souvent sur l’aumônier méprisé du reste du clergé français. L’organisation même
de l’aumônerie, prise entre une Grande Aumônerie de France sans pouvoirs et les
évêques diocésains, rend l’apostolat encore plus diffi cile. Pourtant les soldats sont
attachés à leurs aumôniers et cet attachement est réciproque : les vieux prêtres,
arrivés à un âge avancé, ont du mal à quitter le service.
Jusqu’à la suppression de l’aumônerie militaire en 1795 des centaines de
prêtres auront payé de leur vie l’attachement à leurs hommes dans un contexte
ardu mais enthousiasmant. C’est cette histoire de trois siècles que nous décrit cet
ouvrage.
Vicaire général aux armées et aumônier national de la Marine,
Mgr Robert Poinard est un ancien journaliste spécialiste de l’histoire
des institutions religieuses et du droit français des cultes. On lui doit
de nombreuses études et chroniques dans des revues religieuses, des
périodiques consacrés à l’histoire religieuse. Il a participé à un ouvrage
collectif traitant du droit des religions dans l’empire colonial français. Il
est également l’auteur d’une étude historique et juridique sur l’évolution
du droit des cultes dans les territoires et départements d’outre-mer.
Photo de couverture : monument allégorique à la gloire de saint Jean de Capistran, patron des aumôniers
militaires (chevet de la cathédrale de Vienne).
ISBN : 978-2-336-00333-7
9 782336 00333725 €
e e/Série XVI XVIII siècle
L’aumônier militaire d’Ancien Régime
Robert Poinard
La vie du prêtre aux armées des guerres de religion à la Première République (1568-1795)



L’aumônier militaire
d’Ancien Régime
La vie du prêtre aux armées des guerres
de religion à la Première République
(1568-1795) Chemins de la mémoire
Nouvelle série

Cette nouvelle série d’une collection qui fut créée par Alain
Forest est consacrée aux travaux concernant le domaine
historique des origines à nos jours.

Ouvrages parus

LAGARDERE (Vincent), Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du
e eXVII au XVIII siècle, 2012.
ZEITOUN (Sabine), Histoire de l’O.S.E., De la Russie tsariste à
l’Occupation en France (1912-1944), L’Œuvre de Secours aux
Enfants du légalisme à la résistance, 2012.
HARAI (Dénes), Journal d’un officier de Louis XIII sur le siège de
Montauban (1621), 2012.
PRIJAC (Lukian), Lagarde l’Éthiopien, Le fondateur de Djibouti
(1860 – 1936), 2012.
TARIN (Jean-Pierre), Joseph Lakanal, apôtre de la République (1762-
1845), 2012.
ROSIER (Michel), Vie politique et sociale de la Sarthe sous la
eIV République (1944-1958), 2012.
BERTRAND-CADI (Jean-Yves), Le Colonel Ibrahim Depui, Le pèlerin
de la mer Rouge, 1878-1947, 2012.
BLANQUIE (Christophe), Une enquête de Colbert en 1665, 2012.
LASSERE (Madeleine), La Princesse de Ligne, 2012.
BEZBAKH (Pierre), Crises et changements de sociétés, 2011.
SUISSE (Bernard), La Mandarinade, 2011.
CAIN Julien, Un Humaniste en guerre, tome 1 : « Lettres 1914-1917 ».
Introduction, notes et postface par Pierre-André Meyer, 2011.

Robert POINARD









L’AUMÔNIER MILITAIRE
D’ANCIEN RÉGIME
La vie du prêtre aux armées des guerres
de religion à la Première République
(1568-1795)













L’Harmattan


































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00333-7
EAN : 9782336003337 PREAMBULE
Tout a commencé il y a une dizaine d’années avec l’opportunité
suscitée par ma charge d’aumônier national de la Marine puis de
vicaire général du diocèse aux armées : des étudiants m’invitaient
régulièrement à relire pour avis leurs travaux universitaires, de droit
ou d’histoire, consacrés à l’aumônerie militaire. C’est ainsi que j’ai été
amené à la conclusion que, depuis l’apparition des premiers aumôniers
dans les armées françaises, il y a cinq siècles, les problématiques ont
peu évolué : les hommes et les institutions demeurent semblables, par-
delà les régimes politiques. Il est d’ailleurs aisé de découvrir une sorte
de fil rouge dans la permanence de la pensée et de l’action de la
puissance publique, depuis la monarchie jusqu’à la république : les
préoccupations du secrétaire d’Etat à la Guerre de Louis XIV à l’égard
de l’aumônerie ne sont pas si éloignées de celles du ministre de la
Défense d’aujourd’hui. De la même façon, les difficultés rencontrées
et les questions soulevées autrefois par les aumôniers apparaissent ô
combien comparables à celles que l’on peut observer en ce début de
XXIe siècle.
Ce survol historique de l’aumônerie d’Ancien Régime - que l’on
me pardonnera de rester sommaire - révèle la profonde parenté qui
unit le passé et le présent. On parvient à cette conclusion tant par la
continuité des textes législatifs et règlementaires que par la pratique
courante constituant la vie quotidienne et le ministère des aumôniers
militaires. A travers l’étude systématique des documents d’époque,
nous touchons au plus près du vécu de nos prédécesseurs. Nous
pouvons dégager ainsi une physionomie précise de ce que furent les
premières générations d’aumôniers militaires, depuis les guerres de
religion jusqu’à leur éviction des armées à l’été 1795.
Ce modeste ouvrage est souvent redevable des travaux
universitaires de Philippe Guyard et de Catherine Epaulard qui, grâce
à leurs études, ont largement contribué à ma détermination
d’approfondir un sujet que leurs investigations personnelles
m’avaient convaincu de mieux cerner. Ma curiosité s’est ainsi accrue
de connaître ces aumôniers d’Ancien Régime dont la vie et l’apostolat
7 m’intriguaient toujours plus, au fur et à mesure que je découvrais leurs
écrits.
Tout ce qui est cité dans ce livre émane d’archives, publiques ou
privées, ainsi que d’ouvrages publiés entre les XVIe et XVIIIe siècles.
Quelques livres plus récents ont également été mis à contribution. On
en trouvera la liste à la rubrique « Sources et Bibliographie ».
Octobre 2012
8 Chapitre 1
L’Ancien Régime : une mosaïque de particularismes
où chacun tente de tirer son épingle du jeu
Il est difficile de saisir la complexité de l’organisation de la France
d’autrefois sans cerner le contexte politique et social de l’Ancien
Régime car nous en sommes souvent demeurés aux quelques traces
laissées au fond de nos mémoires par les cours d’Histoire du lycée.
Comme, par exemple, ce fameux classicisme du Grand Siècle, qui
nous laisse supposer un pays ordonné comme un jardin à la française.
Vision totalement erronée : au terme de ce qu’on a appelé la
Renaissance, le royaume de France forme au contraire une mosaïque
disparate où le désordre est permanent. Au point que Louis XIV écrira
1un jour à son héritier : « La nation ne fait pas corps en France. Elle
réside tout entière dans la personne du roi. »
La légende d’un pays parvenu à l’ordre après les guerres de
religion et les troubles de la Fronde est une pure fable : jusqu’en 1789
où seule la petite bourgeoisie, pour défendre ses intérêts, se révèlera
enfin capable de mettre de l’unité dans la société française, notre pays
est une véritable auberge espagnole de particularismes où règnent, à
l’état quasi endémique, les troubles politiques et sociaux, la misère
économique et les guerres. Quand ce ne sont pas les « jacqueries »,
soulèvements paysans dus à une famine récurrente, ou les « émotions
2populaires » de certains corps de métiers dans les villes , ce sont les
nobles qui suscitent des rébellions ponctuelles contre le pouvoir
central. Encore faut-il compter sur la turbulence des corps de justice et
3des fonctionnaires royaux qui, périodiquement, contestent ou

1
Louis XIV, Mémoire pour servir d’instruction à Monseigneur le duc de Bourgogne
(1697) à l’intention de son petit fils, Louis de France (1682-1712).
2
Dans l’ancien français c’est un soulèvement, une manifestation de rues. L’émotion
populaire s’accompagne souvent du pillage des magasins et du saccage des bureaux
du fisc. Déjà...
3Le terme de « fonctionnaire » est ici volontairement anachronique : à l’époque on
parle des « officiers royaux » mais je veux éviter la confusion possible avec les
cadres militaires lorsque j’évoquerai les « officiers » des armées.
9 récusent les décisions du souverain. Aux dires de Richelieu, lorsqu’il
prit le pouvoir, « le désordre régnait partout ». On ne peut pas dire que
le roi lui-même donne le bon exemple, spécialement dans le domaine
des finances : c’est une malédiction nationale que d’avoir toujours des
caisses vides puisque, depuis des temps immémoriaux, le Trésor
public est, dans notre pays, chroniquement déficitaire. L’Etat
monarchique doit périodiquement trouver de nouveaux expédients
pour apurer sa dette. Ainsi, les contrôleurs aux finances qui se
succèdent jusqu’à la Révolution usent de méthodes douteuses pour
éviter une banqueroute menaçant à intervalles aussi réguliers qu’un
coucou suisse.
Depuis la Renaissance, les rois de France ont trouvé un moyen
imparable pour mettre un semblant d’ordre dans un pays composé
d’une multitude de particularismes : superposer une administration
centrale aux institutions locales existantes, survivances archaïques de
la féodalité. En effet, à la fin du XVe siècle, lorsque le pays sort du
Moyen Age, la France hérite d’un système constitué d’un
amoncellement de franchises et de privilèges qui sont autant de
régimes d’autonomie locale. Les notables, des plus petits aux plus
puissants, se limitent à admettre « une monarchie paternelle, tempérée
par les lois et ordonnances comme par les droits et coutumes des
sujets, une royauté plus d’arbitrage que despotique, réduite à de hautes
4fonctions de justice, de guerre et de monnaie ». Dans les
« remontrances » que les corps de justice font au monarque on peut
lire : « Sire, nous sommes vos humbles et respectueux sujets, mais
avec nos privilèges. »
Les rois de France peuvent bien proclamer leur volonté, voire
5même leur « bon plaisir », il serait faux de croire que ce qu’ils
veulent ils le peuvent ! Voilà pourquoi, au terme des guerres de
religion puis de la Fronde, le pouvoir central doit batailler ferme pour
imposer son autorité. Les principaux artisans de ce système de
gouvernement, que l’on nommera plus tard « absolutisme royal », sont
les rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les ministres Richelieu,
Mazarin, Duprat, Colbert et Louvois. Les premiers actes de
l’absolutisme se traduisent dès la fin du XVIe siècle par une véritable
révolution culturelle : une exigence quasi mystique d’obéissance totale

4Hubert Méthivier Le siècle de Louis XIV.
5
Les ordonnances royales se terminent depuis 1472 par cette formule de chancellerie
« car tel est notre plaisir » mais le roi est loin d’être obéi partout et en tout…
10 à la personne sacrée du roi. Progressivement les anciennes
6« remontrances » des corps constitués ne seront plus admises.
Parallèlement, l’administration royale impose ses officiers et ses
agents jusqu’au fond des plus lointaines provinces. De partout le roi
peut compter sur ses hommes qui le renseignent fidèlement et lui
permettent d’agir dans le moindre village.
Ainsi s’impose une tutelle royale bridant les autonomies et
réduisant les particularismes à des simulacres. Toutes les institutions,
états provinciaux, noblesse, assemblées du clergé, corps judiciaires et
municipaux tombent sous le contrôle des hommes du roi. Pendant
deux siècles, les seules instances de régulation du pouvoir royal -
l’Assemblée des Notables et les Etats Généraux - ne seront plus
convoquées. Il faudra attendre 1788 et le spectre de la faillite de l’Etat,
à la veille de la révolution, pour que le roi se décide à les réunir.
Désormais toute la noblesse est à la botte, soit par l’appartenance à
une cour servile, soit par un système de pensions : « de féodale et
chevaleresque la royauté française devient administrative et
7bureaucratique ». La noblesse n’a plus que deux portes de sortie pour
se couvrir de gloire et d’honneur : faire carrière dans le métier des
armes ou dans le haut clergé !
Le contexte politico-religieux français, très particulier, oblige à
évoquer le gallicanisme qui sous-tend alors la pensée et l’action tant
de l’Etat que de l’Eglise dans notre pays. La première manifestation
du gallicanisme s’origine au XIIIe siècle dans un conflit entre le roi
Philippe le Bel et le pape Boniface VIII. La tentative de théocratie
pontificale échoue tandis que l’influence du roi de France sur la
papauté se renforce au XIVe siècle grâce au séjour du Souverain
pontife en Avignon. Au XVe siècle, le grand schisme d’occident
favorise la résistance à la revendication de centralisation, entre les
mains du pape, du pouvoir spirituel. Soutenu par l’université de Paris,
le clergé français déclare en 1398 que seul le roi peut lever l’impôt sur
l’Eglise de France, bénéficier des revenus des évêchés vacants et
nommer les titulaires des charges ecclésiastiques.

6
Depuis le Haut Moyen Age les parlements de province et les cours souveraines de
justices exercent un droit « de remontrance » lorsqu'un texte de loi ne leur paraît pas
conforme à l'intérêt de l'État ou au bien public, lorsqu'il viole la coutume ou encore
lorsqu'il leur paraît contredire une loi antérieure ou être contraire aux lois
fondamentales du royaume que le roi n’a pas le pouvoir de modifier.
7
Gabriel Hanotaux (1886) Etudes sur les XVIe et XVIIe siècles en France.
11 Une nouvelle étape est franchie en 1438 avec la Pragmatique
Sanction de Bourges : l’assemblée du clergé adopte le décret
Sacrosancta du concile de Constance qui oppose l’autorité des
évêques à celle du pape. Ce décret établit que le roi de France n’est
soumis à aucune autorité extérieure sur le plan politique ; il supprime
les taxes pontificales et limite les procédures d'appel à Rome. Cette
réglementation nationale fait du roi le chef de l’Eglise de France
puisqu’il reçoit le pouvoir de nomination à tous les bénéfices
ecclésiastiques. Près d’un siècle plus tard, ce texte n’ayant jamais été
er accepté à Rome, François I entame avec la papauté des négociations
qui aboutissent, en 1516, au concordat de Bologne dont les articles
régiront l'Église de France jusqu'en 1791. Le droit du roi à la
nomination des grandes charges ecclésiastiques est confirmé : pendant
près de trois siècles la hiérarchique catholique demeure en France
dans la main du prince...
Le conflit se ranime à l’occasion de la réception en France des
décrets du concile de Trente (1545-1563) : les textes conciliaires vont
à l’encontre de la doctrine gallicane. Mais l’opinion française se
divise : l’administration et la justice royales s’opposent aux nouvelles
dispositions tandis que les évêques s’y montrent favorables. Les
positions se durcissent à l’époque des guerres de religion. Le principal
théologien à exposer et enrichir la mystique royale est le père Edmond
Auger (1530-1591) confesseur du roi Henri III et premier jésuite
admis à la cour. La figure emblématique du roi, personnage sacré oint
quasi sacramentellement à Reims, lui permet de fonder et de justifier
les « droits du royaume » afin de placer l’Eglise de France sous la
tutelle du souverain.
L’autre grand théoricien du gallicanisme est un juriste converti du
calvinisme, Pierre Pithou, dont le Recueil des libertés de l'Église
gallicane (1594) constituera la charte des gallicans jusqu'à la
révolution de 1789. Dans la même ligne, un théologien et universitaire
de renom, Edmond Richer, récuse dans son Libellus de 1611 que
l'Église puisse exercer une quelconque autorité dans le domaine
temporel. Sa doctrine reçoit aussitôt l’adhésion massive de
l’administration et de la justice royales qui, aux Etats Généraux
1614, souhaitent promulguer les thèses de Richer comme lois
fondamentales du royaume. La noblesse et le clergé font alors
pression sur Louis XIII pour interdire toute reconnaissance officielle
des théories de Richer. Peu après, les décrets du concile de Trente sont
12 enfin reçus en France, diocèse par diocèse, sans avoir à passer par
l’aval du pouvoir central.
En 1673, Louis XIV déclare tous les sièges épiscopaux redevables
de l’impôt royal. Seuls deux évêques jansénistes s'y opposent et
reçoivent l'appui du pape : on aboutit à une situation paradoxale car
les évêques français se retrouvent majoritairement contre celui qui, de
Rome, œuvre à la sauvegarde de leurs droits face au roi ! Ce dernier,
encouragé par ce succès, provoque en 1682 la rédaction par
l’assemblée générale du clergé de la « Déclaration des quatre
articles » : l’autorité du Souverain pontife y est décrite comme
purement spirituelle ; encore est-elle limitée par le concile plénier et
les droits particuliers de chaque pays. On y déclare que nul pouvoir
politique ne peut être soumis à l’autorité du pape. Innocent XI
condamne les décisions prises à propos de l’impôt d’Eglise et annonce
solennellement la nullité de la Déclaration. Au même moment, Louis
XIV se retrouve en guerre contre plusieurs pays d’Europe, ce qui lui
impose de ménager l’Eglise. Les relations s’améliorent sensiblement
sous le pontificat d’Innocent XII (1691-1700).
Sous la Régence, puis durant le règne de Louis XV, le pouvoir
royal requiert le soutien du pape dans sa lutte contre le jansénisme : le
gallicanisme est conduit à se mettre en sourdine. En 1790,
la Constitution civile du clergé puis la fondation éphémère d’une
Eglise nationale, formée d’un clergé de fonctionnaires, sont les points
culminants des thèses gallicanes. Le gallicanisme connaîtra ses
8ultimes soubresauts avec les articles organiques unilatéralement
annexés par le Premier Consul au concordat de 1801.
Pour asseoir le pouvoir absolu du roi de France le gallicanisme use
essentiellement d’une justification spirituelle : le roi « très chrétien » a
reçu le sacre qui a fait de lui le premier personnage religieux du
9royaume. Pour l’Eglise le rite du sacre est un sacramental qui place le
monarque au-dessus du reste des laïcs : devenu personnage sacré, le
souverain n'est plus un simple fidèle de l’Eglise mais « il approche
l'ordre sacerdotal » puisqu’il possède des privilèges concédés

8
Oui et non car le gallicanisme de l’Etat français a perduré dans la République :
quand l’Etat décide d’imposer la création d’un conseil national du culte musulman
par exemple ou en maintenant une tutelle juridique hors du droit commun sur les
congrégations religieuses.
9 Signe sacré de nature très diverse, dont le rite est défini par l’Eglise. Les
principaux sacramentaux sont la bénédiction d’objets ou de personnes, les
exorcismes, les processions, etc.
13 normalement aux seuls prêtres. A la messe il peut communier sous les
deux espèces comme les clercs. Aussitôt après son sacre, il devient
thaumaturge : par la simple imposition de ses mains il guérit les
10écrouelles lors des grandes fêtes liturgiques, en prononçant la
formule : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Ce statut sacré rend le
roi inviolable : toute atteinte à sa personne est sanctionnée de la peine
11de mort . Le régicide est assimilé à un parricide avec circonstances
aggravantes : le roi est vraiment le père de la nation et comme tel,
l’objet d’une crainte révérencielle et d’un respect absolument uniques
de la part de tout Français.
A l’origine, tant que le roi n’était pas sacré il n’était pas encore
vraiment roi. Mais les circonstances politiques ont fait que le dauphin
ne peut pas toujours être sacré rapidement. C’est pourquoi les
théologiens imaginent, à l’époque des guerres de religion, période où
le caractère sacré du roi est fortement contesté par les huguenots, une
spiritualité de la continuité du sang royal : sitôt le monarque décédé,
son légitime successeur devient roi ipso facto. C'est l'application du
12principe de droit « le mort saisit le vif par son hoir le plus proche »,
qui aboutira à la célèbre formule : « le roi est mort, vive le roi ! »
Cette doctrine gallicane est prêchée en chaire par les curés, définie
en quelques formules auxquelles tout sujet est tenu d’adhérer
fermement : le roi est l’oint de Dieu, l’unique guide spirituel du
royaume. C’est lui qui, animé directement par le Saint Esprit reçu lors
du sacre, conduit la nation française sur le chemin du salut. Le roi est
l’âme politique du royaume de France « qui donne loi à toutes les
actions de ses inférieurs et qui est, telle la tête qui est en notre corps,
13ce qui préside et donne le mouvement à tout le reste ». Mais encore
faut-il que le corps social dans son ensemble imite et développe en lui
les vertus royales. Pour le père Auger, les guerres de religion, qui
opposent sujets catholiques et sujets protestants, viennent de ce que

10Maladie d'origine tuberculeuse causée par une affection des ganglions
lymphatiques du cou (ou scrofule).
11Le régicide est d’abord torturé aux fers rouges puis écartelé avant que son cadavre
soit totalement démembré et brûlé. Il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de
lever la main sur le roi ! Le dernier régicide, Robert François Damiens, fut exécuté
de cette façon en 1757.
12Cet adage signifie que l’héritier légitime appréhende la succession par le seul fait
du décès de son auteur sans qu’il ait besoin d’obtenir une quelconque autorisation
légale.
13
Toutes les citations concernant le personnage sacré du roi dans ce chapitre
émanent des ouvrages du père Edmond Auger.
14 les catholiques n’ont pas été à la hauteur de leur foi et, contribuant
ainsi à l’effondrement du pouvoir royal, ont favorisé la division de la
nation. Refusant radicalement l’idée de guerre sainte à l’encontre des
protestants, qu’il cherche à convertir plutôt qu’à combattre, Edmond
Auger est un novateur qui esquisse une vision vraiment nationale de la
France.
Pour que le pays se redresse et s’unisse autour de son roi il faut un
sursaut général, spirituel et moral. Le jésuite expose et développe son
système politique dans divers ouvrages dont l’un d’entre eux, plus
spécialement à l’intention des gens de guerre, contribuera à forger
l’image du soldat moderne, pétri de morale chevaleresque et
humaniste : c’est Le pédagogue d’armes qui paraît en 1568, l’année
où est fondée l’aumônerie militaire. Le roi est le lieutenant de Dieu
sur la terre et il en exécute les justes décisions. Ainsi le soldat, bras
armé du roi, à qui il est tenu de vouer une vénération filiale, lui doit la
même fidélité que le souverain doit à Dieu. Toute la mystique
militaire française se construira par la suite sur cette doctrine dont
Napoléon Bonaparte aura grand soin de faire son profit.
15 Chapitre 2
La lente montée vers la monarchie absolue nécessite
la constitution d’une armée royale
L'organisation de nos armées avant le Grand Siècle n'a rien de
commun avec celle que nous connaissons actuellement : aucune
centralisation administrative ne vient coordonner le dispositif
militaire. Jusqu’au XVIe siècle, les troupes royales françaises
constituent un effectif relativement faible par rapport aux autres pays
d’Europe. Si notre cavalerie et notre artillerie sont de bonne qualité il
n’en va pas de même pour l’infanterie, dotée de trois composantes :
14les mercenaires suisses et allemands dont le nombre atteint, selon les
campagnes, entre 10.000 et 25.000 hommes et quelques bandes aux
contours moins définis formées de combattants français. Mais le roi
peut également lever des milices locales si le besoin s’en fait sentir.
S’inspirant du modèle espagnol, François Ier crée en 1534 sept
légions de gens à pied qu’il rattache chacune à une province du
royaume. Ces corps de troupe comportent entre douze et quinze
« enseignes » de quatre à cinq cents hommes dont environ deux cent
cinquante piquiers et cent cinquante arquebusiers, selon les
formations. Leur qualité demeure médiocre par l’absence totale
d’entraînement durant le temps de paix. En revanche, la cavalerie se
compose de groupes de six hommes formant une « lance ». Chacune
de ces petites unités comprend un homme d’arme, deux archers, un
15« coustillier » , assistés d’un valet et d’un page. Le recours aux
mercenaires existe également, comme dans l’infanterie : ce sont les
reîtres allemands, albanais et polonais armés de pistolets mais aussi de
lances et de sabres. Au moment des guerres d’Italie l’armée française
part en campagne avec une force qui s’est péniblement constituée
mais qui tient bien son rang : le roi peut alors aligner près de 2.000
lances, soit 8.000 cavaliers, 10.000 archers et un peu plus de 26.000

14Ce sont les célèbres lansquenets, armés de piques ou de hallebardes.
15
Combattant muni d’une large et courte épée que l’on peut adapter sur une hampe
(comme plus tard la baïonnette au canon du fusil).
17 hommes à pied. Malheureusement les guerres civiles dites de religion
vont ruiner le pays et réduire à néant tous les efforts péniblement
réalisés jusque là pour organiser une armée royale unique, bien
structurée et vraiment opérationnelle.
A l’époque des guerres de religion l'unité militaire de base devient
la compagnie, groupe de combattants dont l’effectif demeure variable.
A sa tête se trouve un « capitaine », chef de guerre, employeur de sa
troupe. Habituellement ce capitaine se place sous l’autorité d’un noble
qui rétribue ses services. La plupart des gens de guerre se paient sur
l’habitant qui les nourrit, les loge et règle habituellement un tribut
contre l’engagement formel que sa contrée ne sera ni brûlée ni pillée :
c’est le rançonnage. Lorsqu’on combat hors de France, en terrain
ennemi, le pillage avec partage du butin assure le paiement des
troupes.
Jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans le roi n’a disposé d’aucune
force organisée. Charles VII a bien tenté de fonder une modeste armée
permanente en créant de petites formations militaire royales
dénommées compagnies d’Ordonnance puis des compagnies de
Francs archers ; mais ces tentatives restent limitées et éphémères.
Quand il entre en guerre, le roi doit convoquer ban et arrière ban,
institution féodale hérité des Francs : il appelle l’ensemble des nobles,
du plus modeste écuyer au plus grand prince, à respecter le serment de
fidélité que les vassaux doivent à leur suzerain. La noblesse arme
alors, à ses frais, ses propres troupes et se place sous l’autorité du roi
partant en campagne. Les petits hobereaux se rangent sous la bannière
de leur suzerain local et des troupes régionales se constituent ainsi. De
telles « armées » sont très diverses en nombre, en qualité, en
armement, mais aussi en persévérance et en fidélité ! Car le roi est
sensé rembourser ceux qui se battent pour lui mais le paiement se fait
toujours attendre, ce qui être la cause de revirements d’allégeance.
Ce n’est donc jamais une armée unifiée qui part en campagne mais
plusieurs corps de bataille très disparates qu’on appelle sans doute un
peu pompeusement « les armées royales » mais dont les chefs ont une
constance mouvante et une combativité fluctuante. Les officiers
généraux suivent d’ailleurs rarement les instructions transmises par le
roi ou ses représentants. De nos jours un état-major définit la stratégie
et, sur le terrain, une autorité de proximité est chargée de coordonner
la mise en œuvre de la tactique. A l’époque la stratégie est bien définie
selon un ordre de bataille hérité de l’Antiquité ; mais, sur le théâtre
des opérations, l’utilisation des troupes se réalise généralement selon
18 des inspirations plus ou moins heureuses. Ainsi les grandes batailles
perdues pendant la guerre de Cent Ans contre la redoutable armée
anglaise découlent directement de l’extrême fantaisie avec laquelle
chacun se comporte durant le combat. Jusqu’au milieu du règne de
Louis XIV le manque de discipline demeure le problème majeur. Une
coordination déficiente entre les forces et de nombreux mouvements
contradictoires engendrent souvent une confusion forcément nuisible
au déroulement du combat, occasionnant de cuisantes défaites.
Le désordre est encore accentué par le fait que les moyens de
communication entre les unités engagées sont limités : sur le champ
de bataille la méthode la plus utilisée pour transmettre les ordres,
outre les mouvements d’étendards, demeure la voix, au moins jusqu’à
l’apparition de l’artillerie. Avec le bruit de la canonnade il faut mettre
en œuvre des moyens plus audibles. On privilégie alors la trompette
pour la cavalerie et le tambour pour l’infanterie. Ces moyens sonores
permettent une transmission plus rapide des mouvements de
progression ou de retraite au sein des combats. Lors de sièges, l'armée
use aussi de fusées et de canons pour faire parvenir les ordres. A la fin
du XVIe siècle on commence à recourir à des aides de camp, jeunes
16officiers auxquels sont confiés des ordres oraux ou écrits . Sous
l’Ancien Régime il arrive fréquemment que les aumôniers soient
réquisitionnés pour transmettre des messages mais également comme
interprètes ou en qualité de plénipotentiaires pour négocier la
17reddition de l’adversaire .
Les rois de France ont voulu, dès la fin de la guerre de Cent Ans,
mettre un minimum d’ordre dans la confusion qui règne dans
l’organisation de leurs armées en imposant leur monopole : lever des
troupes dans le royaume constituerait un privilège régalien. Mais les
grands seigneurs, pour conserver une certaine indépendance et une
marge de manœuvre vis-à-vis du pouvoir royal, ont fait échouer la
tentative. Aussi, tout noble qui en possède les moyens financiers et les
capacités militaires, peut organiser sa propre armée. Des villes lèvent
aussi des troupes, soit pour leur défense, soit pour faire la guerre. Le
pays demeure divisé en factions rivales sans que le pouvoir royal

16
En 1790 sera créé le corps des aides de camp et Napoléon fondera plus tard au sein
de ce corps la catégorie des estafettes à qui sont confiées les missions les plus
délicates et les plus périlleuses.
17 On voit souvent des aumôniers plaider pour les vaincus, implorer la clémence du
vainqueur, participer à des échanges de prisonniers et d’otages.
19 puisse, jusqu’au XVIIe siècle, remédier au désordre. On le constate en
particulier au moment de la Fronde où l’extrême faiblesse de l’armée
royale livre le jeune Louis XIV, sa famille et sa Cour, sans moyens de
défense, à la vindicte de ses nobles entrés en révolte.
Le principal élément de faiblesse des armées royales réside dans la
médiocrité du recrutement effectué à la hâte et sans discernement
quand se déclenche un conflit. Car « l’art de la guerre » n’est pas
18encore théorisé. Les gens d’armes forment un personnel instable
qu’on licencie sitôt les combats terminés. En outre, l'irrégularité du
paiement des troupes, plaie endémique de l'organisation royale en
matière militaire, aggrave l’indiscipline. Louis XI a fini par former
une double composante : d'une part, une petite troupe d'élite d’environ
trois mille hommes, disponible et permanente, formée des compagnies
d'Ordonnance, des compagnies de Francs archers, des compagnies de
Gendarmes, des corps composant la Maison du roi et, d’autre part, une
masse de manœuvre temporaire, convoquée quand s’ouvre une
nouvelle campagne, gangrenée par l'indiscipline et le manque total de
motivation, prompte à se vendre au plus offrant.
Les premiers efforts pour regrouper et unifier toutes ces formations
datent de la seconde moitié du XVIe siècle, au moment des guerres de
religion. On doit au roi Charles IX la constitution de quelques corps
appelés « régiments » qui rassemblent plusieurs compagnies, plaçant
19leurs capitaines sous le contrôle d’un officier royal nommé d’abord
« maître de camp » puis colonel. Le premier régiment français est
fondé en 1558 : c’est le Royal Picardie formé par l’intégration
d’anciennes bandes de mercenaires. La fidélité des Picards à l’égard
de la Couronne a incité le monarque à s’appuyer en premier lieu sur
ceux qui semblaient les plus sûrs...
Durant les guerres de religion les leaders protestants ont appris à
organiser leurs bandes armées grâce aux conseils de leurs alliés
Anglais et Hollandais. Devenu roi de France, Henri IV lancera une
première réforme de ses armées en s’inspirant de ces leçons, reçues
quand il était chef de guerre huguenot : l’infanterie est divisée en deux

18
De nombreux vagabonds suivent les troupes dans l’espoir d’être embauchés. Les
ordonnances royales tentent de les en écarter car ce sont en général non des soldats
mais des pillards qui profitent de la guerre pour rapiner.
19
Le grade vient sans doute de l’italien colonello du nom de l’officier qui dirige à
une colonne composée de plusieurs compagnies. Au XVIe siècle le terme passe
d’abord en français sous l’appellation de « capitaine colonel ». Mais celui qui
commande un régiment est tantôt appelé maître de camp tantôt colonel.
20 forces ; la poignée de régiments permanents ainsi que les régiments
20levés pour le temps de guerre comprennent chacun vingt compagnies
formées en majorité d’arquebusiers, le reste demeurant dévolu aux
piquiers. Henri IV puis, plus tard, le cardinal de Richelieu, contribuent
à améliorer le système en établissant la solde, moyen d’attacher la
troupe à l’obéissance hiérarchique, puis par l’obligation pour tout
soldat de se soumettre à un règlement de discipline militaire.
Richelieu préfère aller chercher son modèle dans l’armée suédoise.
En 1635 il lance une restructuration des troupes royales : d’une part la
Maison militaire du roi est formée de trois compagnies d’infanterie, de
sept compagnies de cavalerie et d’un régiment de Gardes suisses ;
d’autre part la grande masse de manœuvre se compose de la vingtaine
de régiments permanents et d’une centaine de régiments levés en
temps de guerre. Mais surtout, le mousquet, plus précis et plus
maniable, vient remplacer l’arquebuse : les mousquetaires sont
désormais majoritaires dans les régiments qui comprennent encore un
tiers de piquiers et de hallebardiers. Le cardinal réforme aussi la
cavalerie en établissant des régiments de deux escadrons à deux
compagnies et en la divisant en cavalerie lourde et cavalerie légère.
Au XVIème siècle, après les guerres d’Italie, le système des grades
a vu le jour en France. On utilise d’abord les termes existant dans la
langue française : sergent (de sergant, homme de confiance),
lieutenant, maréchal, etc. Puis on traduit les grades découverts dans
les troupes italo-germaniques : soldat vient de soldato (celui qui est
soldé), caporal et capitaine (de capo, homme de tête), adjudant
(aiutanto, aide ou adjoint). En 1675 le ministre Louvois fixera la
hiérarchie des grades puis l’avancement par l’établissement d’un
21tableau qui permet d’ouvrir certains commandements aux roturiers
et, à échelon égal, donne l’autorité au plus ancien. En insérant de
nouveaux grades entre ceux de capitaine et de colonel (major et
lieutenant colonel) il autorise des sous-officiers ou officiers de petite
naissance à devenir adjoints des capitaines et des maîtres de camp.
Louis XIV contribue largement à la création de l’armée moderne : le
roi aime la guerre et l’amélioration de la qualité opérationnelle de ses
troupes le passionne. En cela il est tout spécialement épaulé par le

20Une compagnie peut avoir entre cent et deux cents hommes. L’effectif d’un
régiment varie donc entre 2.400 à 4.000 combattants. Mais ceci reste théorique car la
désertion et les maladies réduisent considérablement les chiffres des hommes
réellement présents dans leur unité.
21
Le célèbre « tableau d’avancement » qui est toujours en vigueur aujourd’hui.
21 Grand Condé (1621-1686) et surtout le maréchal de Turenne (1611-
1675), sorte de chef d’état-major général, qui conseille le souverain
dans la mise en œuvre de réformes importantes. Celles-ci seront
réalisées par deux ministres : Michel Le Tellier (1603-1685) et son fils
François, dit Louvois (1641-1691).
En 1661, alors que débute le règne personnel de Louis XIV, Michel
Le Tellier a déjà largement contribué à l'amélioration de l’armée
royale. Il lui a fallu en tout premier lieu lutter contre la corruption qui
pousse les officiers, titulaires de leur charge, à tirer profit de leurs
22 23soldats . Le ministre crée le corps des « commissaires » qu’il envoie
partout surveiller avec soin les comptes des trésoriers. Le roi, satisfait
de la compétence de Le Tellier, signe en l’espace de quelques années
une importante série d'ordonnances qui achèvent de « nationaliser »
l'armée et d'améliorer grandement la discipline. Mais les résistances
sont nombreuses car les officiers généraux de noble naissance ne
supportent ni les ordres des ministres roturiers de Louis XIV ni les
contraintes d’une administration centrale de plus en plus tatillonne.
Pourtant, de réels et immenses progrès sont accomplis au plan de
l’organisation militaire. Le département d’Etat à la Guerre voit le jour,
divisé en cinq bureaux : réglementation, contrôle du personnel,
dépêches de guerre et instructions confidentielles, acheminement des
troupes, vivres et pensions. Les commissaires, fermement tenus en
main, multiplient les contrôles et les sanctions pleuvent. Louis XIV et
Le Tellier connaissent l'importance de la logistique et du soutien :
c’est pour leur amélioration que des règles de paiement strictes sont
établies par l’administration royale.
Louvois poursuit l’œuvre de son père en tentant d’améliorer encore
la discipline. Son désir est vif d’abolir la vénalité des grades de
colonel et de capitaine pour les conférer au mérite. Mais le poids de la
noblesse dans l’organisation sociale de l’Ancien Régime ne le permet
pas. Régiments et compagnies resteront la propriété de leurs officiers
jusqu’à la République. Alors le ministre sévit davantage contre
l'absentéisme des officiers. Car, le système des « permissions »
n’existant pas encore, les officiers ont la mauvaise habitude de
s’absenter de leur unité selon leur bon plaisir. En pleine guerre il n’est
pas rare que plus de la moitié des officiers d’un même régiment soient

22 Il en sera question plus loin avec le système du « passe-volant » qui permet de
toucher abusivement une solde.
23
On dit alors « commissaire des guerres »
22 absents sans autorisation. C’est ce qui entraîne la mise en place de
« congés » règlementés. Louvois réprime aussi le pillage, souvent
justifié par l’exaspération d’une troupe mal ravitaillée, ce qui
nécessitera bientôt la création du « train des équipages. »
C’est à Louvois que revient le mérite d'avoir forgé la première
armée digne de ce nom qu'ait jamais possédé la France d’Ancien
Régime et qui, par le nombre et la qualité de ses officiers et de son
règlement, ainsi que par sa professionnalisation poussée, peut être
considérée, à la fin du XVIIe siècle, comme la première force militaire
en Europe. Il faudra attendre le Premier Empire pour que notre pays
retrouve une telle suprématie. Louvois est également l’auteur de la
plupart de nos traditions militaires. Il intervient et règlemente tout ce
qui est susceptible de contribuer à structurer notre armée : entouré de
24techniciens et d’administrateurs tels que Jules de Chamlay , les
25inspecteurs généraux Martinet , Fourilles, Surirey de Saint Rémy,
Clerville et surtout le marquis de Vauban, il rend l’armée vraiment
« royale » en ce qu’il encadre sa hiérarchie par une administration très
centralisée qui, depuis les bureaux de Versailles, bride les velléités
d’indépendance des officiers nobles. Mais faire plier les aristocrates à
la discipline militaire reste ardu : il arrive que des officiers généraux
refusent d’obéir aux ordres pour des motifs surprenants voire même
26cocasses . Rituels archaïques et devenus inefficaces, la levée du ban
puis de l’arrière-ban sont définitivement supprimées en 1674. En 1688
27Louvois, conseillé par Chamlay, impose la création de la milice ,
sorte de réserve opérationnelle qui permet de fournir en temps de
guerre plus de trente régiments supplémentaires. La France se dote à
compter de cette époque de plus grosse armée d’Europe avec près de
300.000 hommes en 1690 et 400.000 en 1703. On mesure l’effort
fourni dans un pays qui ne compte alors qu’un peu plus de vingt
millions d’habitants.

24 Jules-Louis Baulé (1650-1719), marquis de Chamlay, maréchal général des logis,
reconnu pour le meilleur stratège de son temps.
25
Inventeur de la marche au pas cadencé ou ordre serré.
26
On cite des exemples de préséances familiales, tel maréchal refusant d’obéir à son
beau frère ou à son cousin pour des motifs de querelles privées qui débordent jusque
sur le champ de bataille !
27Cette armée de réserve existe déjà dans nos colonies depuis près de vingt ans
quand elle est créée en métropole (dès 1669 en Nouvelle France). En 1789 elle se
transformera en Garde Nationale.
23