L'eau, la terre, les hommes

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La première rupture qu'ont connue les Oasis Occidentales est la désaffection de la hiérarchie nobiliaire, la seconde, consécutive à la première, tient au caractère dynamique des oasiens harratin au lendemain de l'indépendance. Elles connaîtront en revanche, à partir des années 80, des transformations qui modifieront drastiquement le paysage. Nous assistons en effet à la coexistence d'une culture d'oasis et d'une culture capitaliste donnant lieu à l'abandon à terme de la première, et à une professionnalisation progressive de paysans devenus "ouvriers agricoles".
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296434349
Nombre de pages : 289
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L’eau, la terre, les hommes
Passé etprésent des Oasis Occidentales© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-13111-8
EAN: 9782296131118Nadir MAROUF
L’eau, la terre, les hommes
Passé et présent des Oasis Occidentales
(Algérie)
Édition augmentée
L’HarmattanOUVRAGESPUBLIES PARL'AUTEUR OU SOUS SA DIRECTION
Terroirs et villages algériens- Opu (Alger)
La relation ville-campagnedans la théorieetla pratique- Opu ( Alger)
Lecturede l'espace oasien- Sindbad (Paris)
Pour une sociologieculturelle- Enal-Urasc (Alger)
Espaces maghrébins, pratiques et enjeux- Cnrs-Enal (S.D., Paris-Alger)
Espaces maghrébins: la force du local? (en collaboration avec Omar Carlier),éd. L'Harmattan
Lechant arabo-andalou *
Identité- Communauté*
Le travail enquestion*
Norme, sexualité, reproduction*
Langue, école, identités*
Minorités culturelles,école républicaineet configurations de l’Etat-Nation*
Identité nationaleet enseignement de l'histoire: contextes européens et africains*
Pour une sociologiede la réception* Les frontières invisibles*
De l'autrecôtédu social *
L'animalinventé: ethnographied'un bestiairefamilier*
Itinéraires de l'imaginaire*
Pour une sociologiede laforme*
Processus du sens *
Discours et figures de l'espace public*
Homoinformaticus *
La ville mouvementée*
Chroniqued'un citoyenordinaire*
Identités culturelles etidentité nationale*
De la crisede la sociologieau problèmede sonobjet(2vol) *
La miseen espace de lafolie*
Cultures et métissages. La racineetla trace *
Les fondements anthropologiques de la norme maghrebine– hommageà jacques Berque*
Lefait colonial au Maghreb – ruptures et continuités *
Lesidentitésrégionales et dialectique Sud-Sud enquestion,codesria.org
Le systèmede laçan‘aalgérienne, éd. Dar-el-Gharb, Oran
Anthologie du chant Hawzi et‘Arûbi,éd. Ar-ridouaniya
* Sd. Ed. L’Harmattan, coll. CEFRESSPréfaceà la seconde éditionIl est un lieu commun de dire que lessciences humaines, quandelles
collent trop à la réalité, sont aussitôtpérimées. Il va de soi cependant
que les disciplines visées ne se sont pas concernées de la même façon ,
quant à l’échéance de leur péremptionrespective. Quoi qu’il en soit ,
face àcette fatalité, l’utilité« objective» laisse placeà lafonction
d’archive. Il en est ainsi de l’histoire quand l’auteur campe la réalité qui
lui est contemporaine. C’est vrai aussipour lagéographiehumaine
quand elle a pour finalité de témoigner d’une situation mettant en
exergue l’action des hommessurleur milieu .
Les monographies qui ont pu restituer pournous les savoir-faireen
matière d’aménagement du territoireà une époque donnée sont souvent
d’un grand intérêt, tout au moins sur le plan comparatif. De même,
l’usagearchivistique n’est certes pas inutile pourtous ceux qui
s’attachent à la longuedurée et aux significations multiples d’une
dynamique qui ne peut être saisie quedans une temporalité longue. C’est
lecas de l’anthropologie historique qui,à monsens, se nourrit de la
longuedurée, y comprisladurée mythique, à partir du déchiffrement du
présent qui demeure la préoccupation majeure–comme point de départ
etpoint d’arrivée –de l’anthropologue, contrairement à l’historien
traditionnel .
Sij’ai évoqué l’histoire, lagéographiehumaineetl’anthropologie ,
c’estparce que ces trois disciplinestraversent constamment lecontenu
de cet ouvrage. On y trouve mêlées de réalités qui restent une
photographie de la situationquiprévalait dansles années70,et des
réalités qui perdurent. Les premières servent de repèreà l’appréciation
que l’on peut avoir desproblèmes d’hier et de leur traitement au cours
destrentedernières années. Les secondes constituent les tendances
lourdes- comme les modes d’établissement humain,d’accès aux
ressources notamment la ressource hydraulique - et les stratégies8 L’eau, la terre, les hommes
paysannes à lafois de résistance au changement et d’incorporation des
nouvellestechniquesà leurpropre rationalité .
Cettedeuxième sériede réalitésportant à la foissurle substrat
territorial, l’organisation de l’espaceetlespratiques culturelles sont une
constantechez les populations oasiennes depuisla nuit destemps. C’est
doncà l’aunedecette double perspective du changement et de la
permanence qu’il convient de capterl’évolution de la situationoasienne
depuis la première édition de cet ouvrage, paru chez Sindbad enjuin
1980 .
Les ruptures majeuresqu’ont connuesles Oasis Occidentales tiennent
àdeux faits successifs. Le premier concerne la désaffection de la
hiérarchie nobiliaire. Cette désaffectionporte surlesstatuts sociaux ,
voirecontractuels, puisque les anciens serfs,appelés harratin, ou du
moins une partied’entreeux, se libèrent du travail servile dans un
contexte de ruinedespropriétaires soumis désormais à l’exaction fiscale
coloniale (impôt per capita). Ces serfss’engagent dansl’armée
française ou immigrent vers les villesseptentrionales du Maghreb .
Beaucoupreviennent au pays avec un modeste pécule, maissuffisant
pourleur permettrede racheter desparts d’eau .
Le paradoxe colonial aura ainsi consistéà libérer la main-d’œuvre
servile de façon tout à fait involontaire. En effet, le projet colonial
consistait àappliquer une franchise monétaire s’appuyant sur la
quantité de palmiers possédés et à contraindre indirectementles
propriétaires àentrer dans une logique marchande pour obtenir des
liquidités. La seconde rupture, consécutive à la première, tient au
caractère dynamique desoasiens harratin,dont le statutservileest
rompu avec les anciens maîtres, en dépit d’un résidu de pratiques
«d’obligeance» secaractérisant,entre autres, par la prestation
d’entretien desmaisons de ces derniers .L’eau, la terre, les hommes 9
C’est en effet cette plèbe quis’adaptera le mieux aux changements
apportésparla puissance publique: la scolarisation aura nettement plus
d’impactsurles couchessubalternesque surlesm’rabtînou les chorfa
(deux stratesnobiliaires compétitives au cours du passé). Cette situation
n’est pas spécifique aux oasiens. Ilsemble que le même phénomène ait
été constaté en Inde avec l’arrivée des Britanniques. Maisla résistance
d’en haut et le relent de conservatismede la vieille notabilitéfoncière ne
manquentpas de freiner la dynamique d’ascension sociale. Une
anecdote illustrant ce fait donnera plus d’éclairage que de longs
discours: lors d’une mission effectuéeau milieu des années quatre-
vingt,dans une oasis du Touat, où on procédait à une réévaluation du
débit de la« Foggara» (canal d’arrivée d’eau souterraine), un collègue
etmoi fûmesinvités à assister à l’opération du partage successoral des
droits d’eau par un notable du Ksar. Nous étions accompagnés par un
de nos anciens étudiants en sociologie de l’universitéd’Oran, natif du
Touat etissu du lignage des Iklan (anciens esclaves). Ayant obtenuune
licence de sociologie, il revient à Adrar pour y travailler. Il occupe un
postehonorabledans l’administrationlocale. Il vient nous chercher en
véhicule toutterrain,habilléen costumeetportant une cravate, etpour
couronnerle tout, tenant un«attaché-case» .
Lorsque nous arrivons au Ksar convenu, le maîtredecéans nous
refuse l’hospitalité le plus courtoisement du monde. Pourqui connaît
l’hospitalité légendairedes gens du Sud,cette fin de non recevoir
constitue unincident majeur. Aussi, sommes-nousrevenus bredouilleà
l’hôtel, quanddeux heures plustard le notable désobligeant vintnous
voirpour nous expliquer l’outrage que pouvait constituerpour lui etsa
famille, la présence d’un fils d’esclavedans une assemblée d’hommes
libres. J’ai compris donccombien je pouvais être naïfetqu’il y avait
beaucoup de choses à connaîtredont j’avais sans doute sous-estimé
l’importance. Les deux ruptures qui précédent sont en réalité
consubstantielles du même paradoxede la «dissolution-conservation »
cherà Charles Bettelheim .10 L’eau, la terre, les hommes
Ce paradoxe va prendred’autres formes avec les réformes agraires
successives que connaîtra la régionoasienne. Nousn’évoquerons pas
celles,déjà relatées à la fin de ce livre,de la revivification des foggara
tariessur fondsmunicipal(1967) ni de la« Révolution agraire» (1971)
qui aconsistéà transposerles catégoriesnormatives(« la terreà celui
qui la travaille») du norddans le sud, où l’investissement humain se
fait principalement en direction de la miseen valeur hydraulique (ce qui
revient àcorriger:« l’eau à celuiquila travaille ») et, par voiede
conséquence,de la gestion privative de cette ressource et de sa
reconnaissancecomme « patrimoine»,contrairement à la terreès
qualités qui est,a priori perçuecomme « resnullius ». Labureaucratie
ambiante (s’ajoutant à la vision élitistede la transformation desterres
oasiennes) donne l’esquissede l’inadéquation destextes à la réalité du
terrain,et des avatars qui en découlent. Il fautnotertoutefois,à
l’exception de quelques coopératives d’exploitation(CAEC) dont
bénéficiaient despaysans sans terredans l’oasis de Timimoun,et du
village-pilotede M’guidensurla route d’El-Goléa, que la Révolution
Agrairea été sans effetsensible sur la région. Le présent livre rend
comptedecette réalité, qui coïncideavec la période d’investigationqui
précède sa parution.
Les Oasis Occidentales connaîtront enrevanche, à partir des années
80, destransformations, voiredesmalaxagesqui, pour le meilleurou
pourle pire, modifieront drastiquement le paysage. Le président Chadli
succèdeà Boumediene,aprèsla mort de ce dernier, survenueen
décembre 1978. N’ayant nourri aucune sympathie particulière pour
l’idéologie collectivistede son prédécesseur,et ayant partagé ces
réserves avec d’autres compagnons du Bureau Politique, on pouvait
s’attendre àce qu’ilmît fin à la poursuitede la « Révolution Agraire» ,
voireà son annulationrétroactive. Il n’en futrien, et ce pour deux
raisons: la première est que l’enlisement bureaucratique de cette
réformeétait trop complexe ettrop engagé pourqu’onrevienne en
arrière, carpersonne ne maîtrisait plusrien.L’eau, la terre, les hommes 11
La seconde est que lebienfait le plus sensible de cette réforme portait
moinssurla redistribution desterresque surladotation d’équipements
diligentée par les coopératives polyvalentes de service. Ainsi, les
tracteursont plusservi de taxispour ladessertedes villages voisins que
d’outil agricole, sans parler des autres formes de« redistribution »
souterraine. Un tel contexte profitait,de toute évidence,aux
attributaires, et d’une manière générale, à la plèbe rurale qui voyait
dans cette justice redistributive une sortede réhabilitationofferte par
l’ancienprésident,dont la rhétorique populisteconfinait à un relent de
revanche, voirede« reconquête» qui nousramène par ailleurs aux
archétypeskhaldûniens…
Ils’avèreen effetque l’objectif d’obtenir un plébiscite massifet
puissant du côtéde la paysannerie l’emportait, nettement, surl’objectif
de rationalisation de la production et donc de la modernisation de
l’agriculture. Toujours est-il que l’impact de cette formidabledémagogie
a occulté l’échec retentissant de l’entrepriseet de sonimpréparation à
l’avenant. Voila pourquoi le projet libéral (au sens strictement
marchand) du président Chadli va sedéployer partoutsauf dansle
secteur agrairedesrégions septentrionales, quireste unsecteurtabou .
La subordination de la rationalitééconomique à la pratique politique
du régime précédent étaitrégulée par la renteénergétique. Or lecours
du pétrole s’effondreau début des années 80 en chutantjusqu’à 16
dollars lebaril. Les produits stratégiques notamment alimentaires
étaient importés entotalité ou enpartie, et vendus au consommateur
national à unprix subventionné. Ce fut lecas du lait enpoudre, des
médicaments,etsurtout du blé (importé pour plus de la moitié des
besoins). Lafacture devenait non seulement insupportable, mais
impossible. L’équation était doncde trouver unsubstitut à l’importation
céréalière. Comme le retour au libéralisme agricole s’avérait quasiment
impossible àcourt termeetpérilleux politiquement pourlesraisons qui
précèdent, la solutionmiracle soufflée parles experts allait être trouvée12 L’eau, la terre, les hommes
danslegrand Sud,à l’instar de ce qui se pratiquait déjàdepuis
longtemps dans les pays du Golfe, voiredans unpays voisin comme la
Libye .
C’est dans ce contexte que nous assistons à la promulgation d’une
sériede monuments juridiques qui en appellent à la libéralisation de
l’économie: privatisation du parc immobilier, restructuration des
entreprises, miseen valeur desterressahariennes. Alors que les textes
consacrant la primauté de l’appropriation collective (autogestion) et
coopérative (révolution agraire) étaient toujours en vigueur, le
processus de libéralisation dans le Sud pouvait laisser entendre qu’au
sein du même Etat souverain,deux logiques républicaines allaient se
côtoyer .
L’accès aux terressahariennes concernait surtout, tout au moins au
début, desspéculateurs de tous bords, venantpour la majoritéd’entre
eux du norddu pays:commerçants, pharmaciens,avocats, officiers ,
etc...,ettentant leur chance dans ce nouvel Eldorado céréalier...
Le pari sur l’avenir consisteà trouverl’eau. Jusque-là, cette manne
venait desnappesphréatiques drainées par les foggara séculaires. A
l’échelle desnouveaux investisseurs, c’est-à-direde l’exploitationquise
compteenmilliers d’hectares, la solution hydraulique réside dansle
forage de la nappealbienne, accessible à 600 m de profondeur en
moyenne. Silesnouveaux acteurs – colons de l’intérieur – ne sont pas
familiers de l’écosystème oasien, ils ont,enrevanche, le sens de
l’initiative, savent monter un dossierpour financer unprojet, ne lésinent
pas sur les moyens technologiques, qu’ils’agisse de forage ou
d’utilisation despivots d’irrigation – jusque-làconnus dans lespaysages
d’openfield desplaines d’Europe, d’Amérique ou d’Australie .L’eau, la terre, les hommes 13
Maislecoût écologiquedu projetsera rédhibitoire: il s’agit de la
remontée dessels par capillaritéet, par voiedeconséquence, des
abandons successifs des exploitations faute de maîtriserlestechniques
de lessivageà une telle échelle. Il fautrappeler en effetque la remontée
dessels est connuedepuisl’existence de l’irrigationminière (à savoir le
système foggarien) depuis dessiècles. Mais à l’échelle de la tenure des
ksour et compte tenu de la légère déclivitédesparcelles, les paysans
oasiens savaient parfaitement drainer cessels vers la sebkha (lagunes)
et ensoustraire le salpêtre servant à fabriquer lebarûd (poudreà
canon). L’autrecoût, pluslourd de conséquence,est d’ordre social .
Nous assistons en effet à lacoexistence d’unecultured’oasis et d’une
culture capitalistedonnant lieu à l’abandon à termede la première, et
d’une professionnalisationprogressivede paysans devenus « ouvriers
agricoles »,ce quirappelle curieusementle processus de colonisation en
èmeAlgérieau milieu du 19 siècle .
En 1986, j’avais organisé un colloque international à Adrar,en
partenariat avec le wali du Touat. Le climat général était celui d’un
face-à-face radical entreceux qui voyaient dansla situation d’alors une
hypothèque qui pesait sur les chances de voirse maintenir
l’établissement humain,enraison des aléas d’une prédationnon
maîtrisée de l’Albienne et desrisques hydriques, phytogéographiques et
démographiques qui en découlent; et ceux qui promettaient desjours
meilleurs,au nom du progrès.
Lecolloque s’est terminédonc sur unmalentendu. Dix ans plustard,
une deuxième rencontre nous ade nouveau réunispour faire le bilan. Il
faut dire que les effets pervers se sont amplement manifestés à la
conscience des auteurs, non seulement les chercheurs, mais aussiles
gestionnaires et un certain nombre d’exploitants eux-mêmes. Des
ajustementsont pu alors sefairedans un contexte de sagacité obligée .14 L’eau, la terre, les hommes
Il fallait conforterlagrandeexploitationpour nourrir le pays, tout en
veillant à trouver desremèdes adéquats à la dégradation dessols. D’un
autrecôté, il n’étaitpas question de faire tabula rasa du système
traditionnel fondé surlafoggara. Celle-ci est reconnue parles commis
de l’Etat (comme étant d’intérêt public, etpouvant remplir une fonction
complémentaireavec le nouveau dispositif). Beaucoup d’effortsont été
consentis pourrenforcer l’infrastructurehydrauliquefoggarienne etla
culture d’oasis. Mais beaucoup d’inconnues demeurent: les
conséquencessociales, voire sociologiques de certainesmesures de
complémentation hydrauliques apportées par l’Etat ne sont pas
maîtrisées.
De même, les conséquences écologiques et environnementales de
l’exploitation de l’Albienne sont envisagées « le visage masqué ». Les
statistiques quant aux réserves secontredisent, sans oublier que cette
ressourceest partagée parl’Algérieavec la Tunisieetsurtoutla Libye .
Enfin, n’est-il pas légitimede se poser, parmiles nombreuses
questions qui se posent, les troisinterrogations qui nousparaissentles
plus essentielles :
Le pays despalmiers doit-il devenirlegrenier céréalier du nord ?
Quand lesplaines du Tell dontla vocation céréalière était attestée
par les Romainsprendront-ellesla relève ?
Les solutions sont-elles agronomiques ou politiques ?L’eau, la terre, les hommes 15
La postface de ce livre est un DVD. Il constitue la synthèsede la
problématique posée ici du destin des Oasis et de leurs habitants. Ce
document audio-visuel, non seulement permettrad’actualiser les
données contenues dans cet ouvrage, mais donnera l’occasion au
lecteur,du moinsje l’espère, de sentir la réalité de plusprès.
Un motsurla transcription desmots étrangers à la languefrançaise .
Ils répondent à la norme retenue parle CNRS et conjointement par
l’Ecoledes Langues Orientales .
Par ailleurs, ces mots sont enitaliquedans un corps de texte droit (ou
à l’inverseen graphiedroite dans un corps de texte enitalique), à
l’exception desmots étrangers devenus familiers tout au moins au sein
de lacommunauté des chercheurs. A titred’exemple, «foggara»est
intégrédans le même styledecaractère. Par ailleurs les toponymes ,
anthroponymes et autresnoms génériques restent intégrés danslecorps
du texte .
Nadir MaroufAvant-propos
« Le sens de la notion de
praxis est de nousinstaller dans
unordre qui n’est pas celui de la
connaissance, mais celui de la
communication,de l’échange, de
lafréquentation. »
Maurice Merleau-Ponty ,
Les aventures de ladialectiqueLe triangle Touat-Gourara-Tidikelt constitue la partie occidentale du
Sahara algérien. Lecentredegravitédece triangle, qui est le plateau du
Tadhmaït, se situeà vol d'oiseau à 1 500 km environ du point côtier le
plusprocheen Méditerranée (àhauteur de Tlemcen). Adrar (Touat) est
équidistanted'Alger et de Tanger. Timimoun (Gourara)se trouve située
à l'intersection du méridien de Greenwich et du28° de latitude nord .
Adrar, légèrement plus au sud, est sensiblement à la même latitude que
Tindouf, située plusà l'ouest.
Plus précisément, le plateau du Tadhmaït, qui est très familier aux
hydrogéologues du territoire saharien,est circonscrit enson côté nord
par le Gourara, depuis Timimoun jusqu'au Talweg de M’guiden en
suivant l'Oued quiporte sonnom ; au nord-ouest par l'Erg occidental; à
l'ouestparle Touat,depuis Bûda, qui est à l'intersection de l'Oued
Messaoûd (bras de l'Oued Saoura) et de Oued ar-Rmal, jusqu'au
Regganeà l'extrémité-sudde la« ruedespalmiers » quise situe, sur une
distancede 200 km,dans une dépression formée par la sebkhadu Timmi
que prolonge une sortedecouloir alimenté (selon unedes hypothèses
hydrogéologiques) par les gouttières du Tadhmaït. Du nordau sud, nous
1avons ainsi tout un chapelet de ksour et de palmeraies dont les plus
importantessont al-Mansour, Ben Draô, Adrar(autre quecelui du chef-
lieu), Gharmûli, Zawiet-Kûnta, Sidi-Haïda, Fenûghil, Tamest (Zawiet-
Sidi-Abdelkader), Sali, Sidi Ali (où fut enterré le cheikhal-Maghîli al-
Māzûnî), Reggane, et Entahat(littéralement« làellea pris fin »). Enfin ,
lecoté suddu Tadhmaït est bordé par une succession de petites oasis
qui, à partir de Reggane jusqu'à In-Salah plus à l’est,forme le Tidikelt :
à mi-chemin, ontrouve les deux Aûlef, Aûlefal-Arabet Aûlef al-Chorfa .
1 Pluriel deKsar (termedésignant un village traditionnel saharien) .22 L’eau, la terre, les hommes
Quand onparcourt ce triangle pour la première fois, on est frappé
par le site: ksour se suivant dans unecontinuité monotone, soudain
coupéspar des bans de sable, dontla succession linéairedes dunes
rappelle une mer agitée. On a alors comme l’impression que ces collines
artificielles sont venuessecouerles habitants de quelques ksour —
aujourd'hui ensevelis —de leurquiétude « oasienne». Là, on découvre,
à peineémergés destaorirt (sorted'acropoles dont les flancssont
envahis par les dunes),des ruines plusieurs foisséculaires, sinon
millénaires, d'habitations dontl'implantation en zone surélevéedéfie
toute logiqued'implantationtraditionnellecontemporaine... A cesmotifs
d'étonnement, s'ajoutenttant d'autresquestionssuggéréesparle site, qui
montrent que, de toute évidence, ici l'écologie domine .
Et pourtant, la même lecturede l'espace oasien, s'agissant des
groupes enprésence, de leur mode d'organisation,de leurs techniques
aratoires ou juridiques, de leur hiérarchisation,de leursegmentation ,
laisseentrevoir qu'en définitive, le véritableeffet d'érosion sur les
populations sédentaires agricolesprovenait davantage de lacoalition
despouvoirs nomades et de l'écologie .
A ce titre, le Touat- Gourara- Tidikelt aétéde touttempsmêlé à la
tragédie hilalienne, mais déjàavant celle-ci,aux remuementssécrétés
par les empires d'Occident (Rome) et d'Orient (Byzance, Baghdad) ,
comme plustard, aux intrigues de courquiont ravagé — jusqu'à l'ère
coloniale — le Maghreb. Cesoasis ont été mêlées, certes à toutes ces
épopées, maistoujours à leurinsu ou à leur corps défendant :ceci est
tout au moins vrai pourlesplus actifs de la populationlocale. Les
paysans, par exemple, qui en sont lacheville ouvrièreet dont ni
l’historiographieantique, ni lachronique musulmane locale nefait
mention. L’histoire n'y est contée qu'à traverssespersonnageslesplus
parasitaires. Elle aétécontée par eux etpour eux : on y décèle, Chorfa ,
murâbitîn, mais aussi,descendants de familles royales de Baghdad (les
Boramik) et de Séville,dessultans y onttrouvéasile; Ibn BattûtaestL’eau, la terre, les hommes 23
passé, en venant du Soudan,à Tamentit,fief d'unecommunauté juive
2ancienne. Tout cela se lit,encore unefois, surle terroir qui, plusici
qu'ailleurs, laisseentrevoir cette troublanteconfluence entre l’action du
milieu et les événementspolitiques, et singulièrement de cette
interférencede la structuration foncière et de son homothétie
sociologique .
Maisla lecturedu réel qu’offrentle terroir etsa qualification
humaine n'en reste pasmoins au niveau desindices, des éléments-
témoins,dessignes, sémiologie nécessaire mais non suffisante pour
briserl'opacité du présent. Et pourrendre intelligibles à lafoisla
configuration de l'espace ksourien etles conditions historiques de son
élaboration,à savoir la naturedesrapportssociaux de production et
leur évolution, telle que pourraitles fixer une étudeconcrète de la
formation de la société oasienne .
Aussi,et en toutpremier lieu,est-ce vers une large rétrospective
socio-historique que nous conduirons l'analyse de l'espace ksourien. La
seconde partiedecetouvrage sera consacrée au bilan structurelquise
dégagede l'analyse précédente, pris à un momentprivilégiédu
changement dansla sociétéétudiée : La phase de la« rupture »
coloniale (1900-1908). Nous dégagerons,dans une troisième partie, les
élémentslesplus déterminants, lesplus significatifs, de révolution de
cette société, en vuededéfinir avec le maximum d'objectivité sonstatut
réel etles conditions actuelles de soninsertion dansl'espace social ,
économiqueetpolitiquede l'Algéried'aujourd'hui .
2 Ibn Battûta,bienqu'éminent personnage de la notabilité maghrébine, n'est pas visé ici au
même titre que ceux que nous avons qualifiés de« parasitaires ». Il a néanmoins décrit la
région étudiéà travers sesrelations, plusou moinsintimes,avec de richesmarchands du
Sijilmassa .Histoire socialedes oasis occidentales
« Pour ces Messieurs du
commerce de Nantes, toute
cette viande noire n’exhale
plus à travers les siècles
qu’un léger parfum de
verveine et de tabac
d’Espagne… »
Bernanos1. Mouvance nomade ou primat de l'écologie
La subordination desksour au milieu nomade s'inscrit d'aborddans
les mécanismesmêmes de leur implantation et de leur évolution:
déplacementssuccessifs, mouvants et aléatoires, précaritédesterroirs et
des habitations, tels sont les caractéristiques écologiques du
« phénomène nomade» .
« Oasis»est un mot grec empruntéaux Égyptiens. S'il a pris une
connotation de« terroir saharien »,enclavefertile, etc., sonsynonyme
dans la toponymie« autochtone» ne le recouvre que partiellement. Par
contre, la terminologie arabe le définit par opposition à sa négation, le
désert : khla, Qifār,fiafi... Pourtant, A.G.P. Martin assigne au mot
« touât» le sens d'oasis dontiltireraitson étymologie(t-oâ-t). Une
chronique soudanaise relate qu'au début du 9e siècle de l'hégire, le roi de
Melli, Kankan Moussa, prenantla route de Songhaï enrevenant de La
Mecque, afait une halteen ce lieu en compagniede ses fantassins et de
ses esclaves. Ceux-ci y furent alors atteints d'une maladiedu pied les
empêchant de continuer leur chemin. Le roi les y abandonna,etle lieu
fut baptisédepuislors du nom de cette maladie, appelée « touât »...
En fait,à part l'intérêtsociologiquedeces extrapolations, le mot touat
n'est qu'unpluriel déformé (voirearabisé) du mot zénètetît ,qui veut dire
« source» (exemple: tîtwân/Tétouan). Beaucoup de localités, y compris
dans le norddu territoire maghrébin sont désignées par ce terme. La
poésie populairedérivée de l'andalou a arabisé le motlit pour désigner
l'œil(de l'adonisou de labien-aimée :kahl at-tît ,«celle ou celui aux
yeux noirs »).
Ainsi, le Touat neconstitue que la référencehydrauliquedu complexe
oasien; il n'est qu'un élément —certes fondamental — de la souche. Les
deux autressous-ensemblesseraient alors, la terre (nourricière) appelée
janna, etl'homme (quila peupleetla« colonise»)qu'onpeut désigner28 L’eau, la terre, les hommes
3par le terme khaldûnien de ‘umrān. Ce dernier élément de la
combinaison des facteurs vivifiants joue unrôledominant,carilinclutle
jinanoujanna, qui a un sens de localisation foncière, voirecadastrale
(teljardin et non tel autre) dans un ensemble plus abstrait qui réfèreà la
vivification,à lafécondation, pourrait-on dire, plusqu'à l'objet fécondé
ouvivifié: il s'agit de la‘imāra(nom d'action du verbe« remplir »), qui
suggère à la foisle substratmis en culture, l'espace habité,etl'action
édifiantede l'homme .
Cependant , ‘imārapris dans sonsens extensif, recouvre plusqu'une
entité locale, plusqu'une« oasis »: elle est aussi « marquede l'action de
l'homme »;son statut grammatical de masdardynamise lestrois facteurs
de lacombinaison. A ce titre, si ‘imāraa pour antinomieqifār ,ellea plus
que jamais le sens l'Œkoumène .
Maisl'Œkoumène est un équilibre instable. Les autochtones donnent
de l'hydrographie locale une lecture quiparaît à première vueallégorique
: on désigne par Oued de vagues dépressions,à peine visibles. On trouve
des «‘aïn» outît là où l'eau ne jaillit pas. Les « sebkha» (nappes
aquifères) sont désignées et délimitées. Mais en même temps, la
terminologie précise que toute cettehydrographie —dont la sémantique
fait penser à ces « royaumesinter-lacustres» du Burundi et du Bouganda
dontparle Lucde Heusche suggère une réalité souterraine, «ensevelie »
(exemple:« Ouedal-Hajar »,« Ouedar-Rmal », etc.). Quant à
l'emplacement topographique suggéré par les lieux-dits, il présuppose
des bassins versants dans le sens nord-sud (Oued Saoura, pourle
Gourara)ou est-ouest(gouttières du plateau de Tadhmaït). Nous aurons
l'occasion plusloin d'indiquer dans quelles limites de tels présupposés
sont corroborésparlagéologie moderne. Mais ce qu'ils ont déjàde
significatif, c'est qu'ils confirment — sous saforme désaffectée— une
structurehydrographique superficielle dontlestémoignagesremontent à
deux millénaires.
Cettedésaffection estsiprésentedans les esprits, que la toponymie y
réfèreconstamment :elle fixe,comme une commémorationouun
3 Référence àla Muqaddima d'Ibn Khaldûn où telconcept est central. VoirIbn Khaldûn :
Discourssur l’Histoire Universelle, traduction de Vincent Monteil,3 tomes,Paris,1978,Sindbad
éd.

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