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L'échec en politique

De
347 pages
S'il est courant de parler de l'échec d'une entreprise - de quelque nature qu'elle soit - mais aussi de celui d'un homme, d'un règne ou d'un régime politique, le jugement qu'implique ce qualificatif mérite d'être interrogé. C'est ce à quoi se sont employés les historiens dont les travaux ici réunis couvrent une large palette de situations prises dans toutes les périodes (de l'Antiquité romaine au XXe siècle)...
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introduction
Fabienne bock

Quel sens y a-t-il à questionner l’histoire en termes d’échec ? De prime abord, il est aisé de constater que le qualificatif est couramment appliqué à certaines périodes de l’histoire au point d’en être quasiment indissociable : l’échec de la République de Weimar, l’échec de la Quatrième République, par exemple, sont aujourd’hui des lieux communs. Dans ces deux cas, il semble bien que ce soient les politiques et l’opinion publique qui aient imposé une notion que les historiens ont par la suite endossée. Elle implique évidemment un jugement de valeur dont les présupposés sont implicites et se fondent cependant sur des critères opposés : pour la République de Weimar, c’est en grande partie le caractère catastrophique du régime qui lui fait suite et dont elle aurait permis l’avènement qui jette l’opprobre sur elle ; à l’inverse la Quatrième République sert de repoussoir à la cinquième… Jugements implicites et révisables : le régime nazi condamnait Weimar au nom de ses propres principes et non parce qu’il en était né, quant à la Quatrième République, la recherche historiographique a déjà largement révisé dans un sens positif son bilan et son rôle dans la modernisation du pays et il n’est pas exclu que ceux qui prônent le passage à une Sixième République en viennent à revoir l’appréciation qu’ils en ont. Quoiqu’il en soit des révisions successives, c’est généralement la fin brutale qu’ils connaissent – assassinat d’un chef ou d’un roi, coup d’état, révolution – qui amène à ranger dans la catégorie « échec » un règne ou un régime : vision déterministe, voire téléologique qui embrasse toute une séquence historique dans sa fin, la réduit à une issue que tout aurait concouru à précipiter, sans essayer d’explorer les possibles non réalisés qui constituaient pour les acteurs de l’époque leur présent de décision et d’action. Il appartient aux historiens d’interroger ces jugements et de tenter d’en mettre à jour les ressorts. Un travail difficile quand il s’attache au très contemporain dont l’historien partage les cadres de pensée, qui rencontre d’autres problèmes quand il s’attèle à des périodes plus reculées de l’histoire, mais qui peut et doit mettre en évidence l’historicité des jugements en termes d’échec. Car il est bien là question de jugement, une catégorie de la réflexion qui pose question au travail des historiens. Il est d’ailleurs remarquable que le retour sur les historiographies de l’échec ne vise pas tant à réhabiliter les régimes, les périodes ainsi stigmatisés, qu’à éclairer les considérations qui ont présidé à l’énoncé du jugement et à en historiciser la teneur. Une telle entreprise, en débarrassant

l’objet de l’étude des considérations surajoutées à une époque donnée et laissées en héritage comme un donné inhérent à l’objet, ouvre alors le champ libre à un nouveau questionnement (cf., par exemple, la contribution de Joëlle Alezard sur l’historiographie du règne de Charles le Chauve). De plus, l’enrichissement de l’analyse historique qui ne se limite plus au domaine du politique – qui se prêtait aisément aux appréciations en termes de réussite ou d’échec car le plus souvent rapportée aux seules intentions des acteurs – mais aborde l’étude des structures économiques et sociales, leur évolution et leurs interactions avec le politique, a tendu à objectiver le déroulement des événements et à limiter la part prise par la décision des acteurs. Ainsi, si le titre français de l’ouvrage de Peter Gay Le suicide d’une République1 accrédite l’idée d’un échec sinon voulu du moins consenti, l’ouvrage plus récent de Detlev J. K. Peukert met, au contraire, l’accent sur les contraintes inhérentes à la période. Il insiste, dans un post-scriptum à son ouvrage sur la République de Weimar, sur « la vanité de l’action et de l’espérance face à des marges d’action rétrécies »2. Est-ce à dire que la notion d’échec est à proscrire de la réflexion et du vocabulaire des historiens et que le seul travail consisterait à débarrasser les interprétations en termes d’échec des scories qui obscurcissent l’accès aux époques et aux événements ainsi caractérisés ? si la démarche est indispensable et ouvre de nouveaux champs à la recherche et à la compréhension du passé, comme le montrent six des contributions présentées, elle n’exclut pas pour autant de recourir à la catégorie de l’échec pour appréhender des événements, des situations, des acteurs bien définis. À condition de changer d’échelle, la notion acquiert au contraire une valeur heuristique indéniable, ce que démontrent les autres interventions. Renonçant aux jugements globaux sur des périodes, des régimes, elles ont en commun d’interroger les actions d’un individu ou d’un groupe, dont les projets sont clairement identifiés et dont on peut mesurer les stratégies comme les résultats. Un des enjeux de cette démarche concerne donc bien la place à accorder à la « part réfléchie de l’action » comme le suggère Marcel Gauchet, l’échec ou la réussite se mesurant alors d’abord à l’aune des acteurs eux-mêmes. La sociologie a ouvert la voie à une analyse des causes de l’échec. Christian Morel3 s’est appuyé sur les analyses de Raymond boudon pour étudier les principaux processus décisionnels qui aboutissent à l’échec : erreurs de raisonnement, erreurs collectives produites par l’addition de contributions individuelles, chacune
1. P. Gay, Le suicide d’une République, Calmann-Lévy, 1993. Titre original : weimar culture. The Outsider as insider, Harper Collins Publisher Inc., 1968. 2. D. J. K. Peukert, La République de weimar..., Aubier, 1995 (édition allemande, suhrkamp verlag, Francfort/Main, 1987). 3. C. Morel, Les décisions absurdes, Folio, Essais, 2002.



participant peu ou prou au résultat final, perte du sens de l’action et de l’objectif visé. Il insiste sur la fragilité des décisions collectives : composites dans le cadre d’une division des tâches où personne ne maîtrise la totalité du processus, intersubjectives quand les acteurs se persuadent de la validité d’un raisonnement qu’un observateur extérieur jugerait absurde. Il insiste particulièrement sur la fragilité des décisions politiques qui, dans le cadre des processus démocratiques, recherchent davantage l’adhésion des électeurs ou de l’opinion publique que la bonne solution aux problèmes posés. S’attachant à l’espace du politique dans la société française contemporaine et à la « dramatisation de la compétition au sommet de l’état », l’anthropologue Marc Abelès1 voit dans l’échec « l’horizon indépassable de cette activité sociale ». Il relève « une négativité inhérente à la quête du pouvoir dont certaines sociétés ont su prendre toute la mesure dans des pratiques et des rituels, lesquels ont pour but explicite de maîtriser ce rapport à la vie et à la mort lequel est aujourd’hui relégué dans le non-dit, ou au mieux s’énonce sur le mode de la dénégation ». Il recense plusieurs types qui incarnent l’échec : ceux qui sont « programmés pour perdre » : ceux qui au contraire savent rebondir et se servir des échecs subis pour repartir à la conquête du pouvoir ; ceux qui, parmi les héritiers potentiels, sont victimes du « complexe de Laïos » ; ceux enfin qui ont peur de gagner. Il réfléchit enfin sur « la vie après l’échec » pour conclure que seuls ceux pour qui le pouvoir a quelque chose d’inessentiel se détournent de sa quête. Les historiens peuvent sans nul doute faire bon usage dans leurs recherches des catégories mises à jour par christian Morel dans les processus conduisant à l’échec comme des différentes configurations relevées par Marc Abelès dans les modalités d’attribution du pouvoir dans les systèmes démocratiques. Mais là ne se limite pas le champ du questionnement en termes d’échec. Les contributions que nous publions ne se soucient pas tant de classifier que de décrire l’échec et ce qu’il traduit des situations, des configurations politiques et sociales dans lesquelles il se produit, comme des réactions qu’il suscite aussi bien chez ses victimes que dans le camp adverse qui peut en tirer bénéfice. L’interrogation en termes d’échec sert alors de révélateur, éclairant des aspects ignorés ou sous-estimés d’une époque, d’un moment, d’une situation. C’est en fonction de ces approches que s’organise cette publication qui d’une part, regroupe par thème les analyses de cas et d’autre part, présente les retours critiques sur des historiographies traditionnelles en en montrant les présupposés et les limites.

1. M. Abelès, L’échec en politique, Belval, Circé, 2005.

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analyses de cas les analyses de cas, réparties dans toutes les périodes de l’histoire, permettent de mettre en lumière la valeur heuristique du questionnement en termes d’échec dans des configurations d’une grande diversité. 1) L’échec d’un projet individuel ou collectif clairement établi par la faillite de l’entreprise poursuivie peut apparaître comme le symptôme de l’incapacité d’un gouvernement et d’une politique et révéler les dysfonctionnements d’une institution. - Ainsi les revers et la défaite finale du baron de Terride lors de l’expédition de Béarn de 1569, étudiés par Pierre-Jean Souriac, révèlent, au-delà des limites du personnage les hésitations de Catherine de Médicis face à la montée de la puissance des protestants. - De même, la valse des contrôleurs généraux des Finances entre 1754 et 1759, relevée par benjamin Mercier, qui contraste avec la stabilité des décennies précédentes, traduit des changements dans les mécanismes de la prise de décision et l’entregent des contrôleurs mais surtout l’ampleur des difficultés financières de la monarchie. - L’étude de la faillite d’un projet individuel peut aussi éclairer d’un jour nouveau le fonctionnement d’une institution. Pascale Girard utilise les lettres (indipetae) des jésuites auxquels l’ordre a refusé une affectation dans les colonies missionnaires pour mesurer, au-delà du consensus affiché, la conflictualité au sein de l’ordre et mettre en lumière les rapports entre l’individu et l’institution. - c’est sur l’échec d’un groupe social que se penche christophe badel en cherchant les raisons de l’usure de la noblesse dans la Rome impériale. Combinant les facteurs démographiques, socio-économiques et culturels, il montre que l’abandon progressif de la pratique de l’adoption à partir du 1er siècle de notre ère a privé la noblesse d’une arme qui aurait pu assurer sa survie démographique et pérenniser son rôle social. 2) L’étude des réactions à l’échec, fort diverses, et de ses répercussions, ouvre une autre voie riche d’enseignements. - Antoine Franzini, en retraçant la tentative de créer une principauté en Corse dans la deuxième moitié du xve siècle, s’interroge sur les réactions des contemporains à cette époque charnière : juge-t-on encore de l’échec en terme de fortune ou bien la notion de vertu commence-t-elle à se dessiner ? - Marylin Nicoud étudie les précautions prises par les médecins à la fin du Moyen Âge pour différencier l’erreur de diagnostic et l’échec thérapeutique et se préserver des conséquences judiciaires de l’un et de l’autre.
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- La faillite d’une entreprise peut entraîner une réaction positive. Marion Godfroy-Tayard montre comment la perte du Canada à l’issue de la guerre de sept ans a suscité dans les sphères gouvernementales, relayées par les savants, le projet, en quelque sorte en compensation, d’établir une colonie modèle à Kourou en Guyane. - l’échec de la mission bresson qui se proposait d’aider bolivar à établir une monarchie constitutionnelle en Colombie peut se lire, comme le montre Georges Lomné, d’abord comme une suite de rendez-vous manqués. Et si l’échec personnel de Bresson est patent, il n’en est peut-être pas de même pour Bolivar qui poursuit alors la construction de son propre mythe. - Un échec peut aussi avoir des conséquences inattendues. Fabien Archambault se penche sur les raisons qui ont poussé la démocratie chrétienne à lier son sort en 1954 à l’issue d’un match de football, perdu par la squadra azzura contre la Hongrie. Si la défaite électorale qui a suivi ne peut être liée de façon indiscutable à celle de l’équipe italienne devant l’équipe d’un pays communiste, il n’en demeure pas moins que les dirigeants de la DC avaient fait du match un événement politique. - Enfin Irène Hermann analyse l’attitude des dirigeants russes envers l’échec de l’URSS et montre que le passé soviétique est réintégré dans la longue histoire du peuple russe sous le double aspect de son héroïsme et de son statut de perpétuelle victime. 3) Mais l’échec d’une entreprise peut aussi être analysé à l’inverse, du côté des structures, des institutions, des hommes qui lui ont résisté. - Agnès bérenger interprète la réitération des consignes données aux gouverneurs de province par les empereurs romains – ne pas accepter de cadeaux, ne pas faire d’affaires, ne pas épouser une femme issue de la province… – non comme l’aveu d’une impuissance mais comme la manifestation de la volonté de faire respecter son autorité. - Pour Benoît Grévin, l’échec de la constitution de nouveaux royaumes dans l’europe post-carolingienne des xiiie-xve siècle s’explique d’abord par la solidité des structures constitutionnelles et de l’ordre juridique existant. - De même Corinne Péneau considère que le roi de Suède Magnus Ericsson doit sa déposition en 133, non à un échec personnel, mais à la capacité qu’a eue l’aristocratie, appuyée par les interventions de sainte brigitte, d’interpréter la perte de la Scannie comme la violation d’un serment qu’il n’avait en fait jamais prêté. Victoire de l’aristocratie qui se révélera durable et empêchera pendant plusieurs siècles l’instauration d’une monarchie forte en Suède.

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- Renaud Villard enfin va plus loin en s’attachant à démontrer comment les souverains italiens du xve siècle utilisent les complots ratés pour raffermir leur propre pouvoir soit en en leur donnant valeur d’ordalie, soit plus fréquemment en jouant habilement de la répression et de la magnanimité à l’égard des comploteurs malheureux. révisions les contributions qui suivent ont en commun d’interroger les interprétations en termes d’échec, d’en mettre à jour les ressorts et de les nuancer, voire de les infirmer. - deux contributions portent sur les chroniques des règnes des empereurs byzantins. Eric Limousin analyse la chronographie de Michel Psellos qui ne voit qu’échecs dans la succession des règnes du ixe au xie siècle, un jugement auquel n’échappe que le dernier empereur, Michel VII Doukas, dont il fut le précepteur. Mais s’il dresse le catalogue de ses vertus, il ne rapporte aucun de ses actes : écarté par le souverain, c’est en fin de compte l’histoire de son propre échec qu’il relate. Sandrine Lerou, quant à elle, étudie la façon dont les chroniques des xie et xiie siècle rendent compte des défaites impériales en ayant soin, en inversant les signes de la victoire, d’absoudre le divin de toute responsabilité dans ces événements malheureux pour finalement travestir la défaite. - Joëlle Alezard s’intéresse au règne de Charles le Chauve qui, après avoir bénéficié d’une appréciation plutôt positive de la part des chroniqueurs du Moyen Âge, a été honni de la Renaissance jusqu’au début du xxe siècle. Elle montre comment les tenants de l’absolutisme royal puis du jacobinisme lui ont essentiellement reproché d’avoir permis la naissance de la féodalité et comment la recherche contemporaine procède à une certaine réhabilitation du règne du petit-fils de Charlemagne. - héloïse hermant reprend un épisode de l’histoire de la régence de la reine Mariana qui suit la mort du roi Philippe IV d’Espagne, que l’historiographie du xixe siècle et du début du xxe a qualifié de coup d’État manqué. Elle montre que c’est le modèle du golpe, inventé au xixe siècle, qui a servi de référence à la qualification d’une action qui n’était pas de même nature et a du coup entraîné sa présentation en termes d’échec, alors que don Juan de Austria n’entendait nullement s’emparer du pouvoir mais simplement faire pression sur lui. - servane Marzin se penche sur un des classiques de l’historiographie de l’échec : celui de la Monarchie de Juillet et plus précisément de celui qui en a incarné la politique, Guizot. Son travail ne vise pas à changer cette appréciation
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globale mais à faire apparaître un des ressorts, largement passé sous silence, de cet échec, sa vision de l’Europe et sa politique étrangère. Soucieux de l’équilibre européen, craignant l’effet déstabilisateur et des conservatismes obtus et des révolutions pour la France, il a ignoré la situation politique et sociale du pays et vu s’écrouler le régime qu’il servait et l’europe qu’il souhaitait, emportés – temporairement – par le « printemps des peuples ». - Philippe Olivera, en analysant la mise en récit de l’échec de Nivelle lors de la bataille de la Marne de 1917, montre que si celui-ci est patent, sa dénonciation immédiate obéit à des objectifs politiques qu’il appartient à l’historien de dévoiler. - Pedro Monaville enfin montre qu’un constat unanime peut receler des appréciations opposées sur la nature, les causes, les responsabilités d’un échec. La décolonisation du Congo, admise par tous comme l’exemple même de la faillite totale, n’en suscite pas moins des débats entre historiens, belges et congolais, et est aussi l’objet de lectures opposées de la part des anciens coloniaux, des militaires belges, des nationalistes congolais. Si la reconnaissance de l’échec ouvre la possibilité d’un dialogue, celui-ci est un espace conflictuel où chaque intervenant « manœuvre pour faire reconnaître son statut de perdant ».

Fabienne bock
Université de Paris Est, EA 3350 – Analyse Comparée des Pouvoirs Cité Descartes – Champs-sur-Marne 77454 Marne-la-vallée Cedex

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1re partie Figures de l’échec

chapitre 1 l’échec comme symptôme

puissance puBlique et guerre civile : les échecs du Baron de terride en pays toulousain au temps des guerres de religion
Pierre-Jean Souriac

Au début du mois d’octobre 1569, à Eauze, au cœur de la Guyenne, mourait Antoine de Lomagne, baron de Terride. Il était alors doté du titre de commandant l’armée pour la réduction du pays de Béarn en l’obéissance et protection du roi1. Il avait donc la responsabilité d’un lieutenant du roi, fonction qui aurait dû couronner une carrière de service militaire de la monarchie mais qui s’acheva par une mort sans gloire dans les geôles du chef de guerre protestant Gabriel de Montgomery. Cet adversaire en revanche avait pour sa part acquis une renommée remarquable grâce à sa chevauchée victorieuse dans les terres patrimoniales de la famille de Navarre… qui s’était conclue sur une victoire finale contre Terride. Qui se souvient de ce baron gascon au profil pourtant si comparable à celui de Monluc ? Qui pleura la mort de ce vieux capitaine des guerres d’italie rentré en France pour se plonger dans le tumulte des guerres de Religion ? si l’on cherche son évocation sous la plume des poètes de son temps, on ne la trouve que sous un angle dépréciatif, à l’image du dramaturge François de Chantelouve qui ne l’évoque que pour mieux valoriser son adversaire en des vers acides et peu flatteurs. en parlant de Montgomery, il écrivait : il me souvient, ô grand Montgomery Que tu tuas non seulement Henri [Henri ii tué lors d’un tournoi] Mais que tu as aussi par ta prudence Fait aux Papaux vaillante resistance. il me souvient que dessous ton harnois As regaigné le pays Béarnois Et surprenant par prompte diligence Du Terridin la superbe arrogance Tu le rendis d’assiégeant assiégé Et dégageas Navarrin engagé2.
1. Arch. dép. Haute-Garonne, C 3509/159 : commission signée de Terride du 6 avril 1569. Titre exact : Antoine de Lomagne, seigneur et baron de Terride, vicomte de Gimoès, chevalier de l’ordre du roi, capitaine de cinquante homme d’armes de ses ordonnances, commandant l’armée pour la réduction du pays de Béarn en l’obéissance et protection du roi. 2. F. de Chantelouve, La tragédie de feu Gaspard de Coligny, Keith Cameron (ed.), Université d’Exeter, 1971.

Pourtant, Chantelouve fait partie de ces auteurs qui justifièrent les massacres de la Saint-Barthélemy en dénonçant les exactions des chefs de guerre protestants : même sous sa plume pourtant procatholique, la mémoire laissée par Terride n’est que celle d’un échec cuisant intervenu durant l’été 1569. Terride apparaît ainsi à l’historien comme une sorte d’anti-Monluc, appartenant à une même génération, ayant mené une même carrière italienne et française, avec des origines sociales et géographiques identiques, mais ayant laissé une imprégnation de la mémoire historique radicalement différente. Blaise de Monluc a pu écrire et justifier son action dans un contexte de guerre civile peu flatteur pour toute action guerrière. Terride servit sans sourciller les choix politiques des rois et de catherine de Médicis, liant son sort aux désastres de la politique royale de coexistence religieuse qui caractérise cette première décennie de conflit. Il ne chercha pas à justifier ses choix, en capitaine anonyme d’une cause perdue, et il sombra par conséquent dans un oubli lié à l’échec même de cette politique. Ainsi, la réflexion sur l’échec autour de la personne du baron de Terride implique plusieurs niveaux d’analyse qui s’interpénètrent. Il s’agit d’abord d’un échec individuel, ce noble provincial ne put réussir à perpétuer le souvenir de son nom, à marquer les générations futures de ses faits d’armes. Ensuite il s’agit de l’échec d’une option politique de l’état, celle de l’apaisement des tensions religieuses entre catholiques et protestants apparues à la fin de la décennie 1550. Le contexte général de l’action de Terride met en scène les efforts désespérés de la puissance publique pour venir à bout d’antagonismes religieux trop prompts à se transformer en guerre civile. Son action s’inscrit donc dans un temps d’invention d’une coexistence religieuse à l’intérieur du royaume de France, situation nouvelle liée à l’émergence d’une minorité réformée capable de défendre sa différence1. Une solution plus ou moins pérenne fut trouvée grâce à l’Édit de Nantes en 1598, mais c’est un enjeu qui intéressa les gouvernants bien avant dans de longs balbutiements sanglants et ponctués d’échecs. Nous sommes donc dans une situation où une trajectoire individuelle rejoint une trajectoire d’état, les deux logiques scellant le destin tragique d’un noble gascon qui ne fit que son devoir sans en tirer aucune gloire et sans s’apercevoir que la cause royale le conduisait à sa perte. la vie de terride se déroula dans un territoire où l’émergence des églises réformées avait eu lieu comme ailleurs en France entre 1555 et 1560, et leur affirmation publique au tournant des années 15602. S’étaient alors formées dans ce Midi français de véritables frontières confessionnelles qui furent quasiment
1. O. Christin, La paix de religion, l’autonomisation de la raison politique au Liber, 1997. 2. J. Garrisson, Protestants du Midi, 1559-1598, Toulouse, Privat, 1980.
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siècle, Paris, Seuil, coll.

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inchangées d’un terme à l’autre des guerres de Religion. Les points forts catholiques dessinaient une diagonale allant du Piémont pyrénéen à l’Albigeois en passant par la haute vallée de la Garonne. S’y trouvait le comté de Comminges, petit pays d’États où les réformés ne vinrent jamais s’installer. Au cœur de cette diagonale, dominait la ville de Toulouse. De 1562 à 1596, d’une émeute urbaine à l’engagement ligueur, la ville, soutenue en cela par son Parlement, fut le fer de lance d’un catholicisme régional particulièrement intransigeant. Enfin, au nord du Midi toulousain, Albi et son plat pays faisaient également figure de bastion catholique. Le protestantisme s’enracina plus fortement autour de quatre régions : Montauban et son plat pays, le Castrais, le comté de Foix avec deux places fortes majeures Le Carla et Le Mas-d’Azil, et enfin le Béarn, terre souveraine appartenant à la famille d’Albret-Navarre. Cette partition territoriale s’établit dès 1562, et ces pôles antagonistes ne furent jamais remis en cause malgré les conflits. La guerre se déroula essentiellement dans les zones de marges, dans un lauragais instable à l’est de toulouse, entre Albigeois et castrais, dans la zone orientale de la Gascogne autour de L’Isle-Jourdain et en Béarn. Dans ce Midi français déchiré par les guerres civiles, nous allons donc suivre les traces d’un des chefs militaires royaux de 1561 à 1569. Plus qu’une trajectoire individuelle, il s’agit de dégager l’histoire de l’échec d’une pacification intérieure du royaume au cours de la décennie 150 alors que protestants et catholiques avaient décidé de se déchirer. Cet échec du maintien de la paix civile procède de l’incapacité de la puissance publique à maintenir l’ordre malgré trois politiques différentes. Elle tenta d’abord d’encadrer une régulation de la coexistence entre les confessions ; ensuite elle encouragea des opérations ponctuelles de maintien de l’ordre confiées aux cadres régionaux, c’est-à-dire aux principaux nobles ; enfin, elle se résolut à la solution brutale avec l’envoi d’armées opérationnelles. terride participa à ces trois phases et incarne ces tentatives avortées d’une solution à la guerre. Pacifier par l’homme de guerre Après la mort d’Henri II et de son premier fils François II, la régente Catherine de Médicis s’engagea sur les sentiers d’une politique de tolérance civile inspirée par son chancelier, Michel de l’hospital1. L’ambition était simple : en attendant que les questions religieuses fussent tranchées par des autorités compétentes, l’urgence pour le dirigeant civil était de recomposer l’unité du corps politique
1. A. Jouanna, Histoire et dictionnaire des guerres de religion, Paris, R. Laffont, coll.Bouquins, 1998, p. 101.

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et donc d’intégrer légalement les protestants au royaume. Il s’agissait donc de dépasser les récentes tensions issues de l’affirmation publique d’une nouvelle minorité dans les villes françaises et les affrontements qu’elle avait suscités, notamment à la suite des mouvements iconoclastes huguenots, des diverses formes d’émeutes, et même des conjurations comme celle d’Amboise au cours de laquelle les principaux chefs protestants avaient cherché à s’emparer de la famille royale. le mécanisme s’enclencha dès l’été 151, lorsque le gouvernement publia l’édit de juillet qui interdisait toute assemblée en public et tout port d’armes, mais recommandait aux officiers du roi prudence et modération dans les poursuites pour hérésie. S’amorçait ainsi un effort législatif pour limiter les mesures répressives à l’égard des réformés. Ce fut une première étape dont l’issue fut l’Édit de janvier 152 organisant la coexistence religieuse en reconnaissant un droit de culte limité aux réformés1. Ainsi, entre l’été 1561 et l’hiver 1562, l’objectif de la cour fut d’éviter un embrasement général du royaume par une dégradation des situations locales, avant que ne fût publiée la grande loi en théorie fondatrice d’un nouvel ordre politicoreligieux. Or les contextes régionaux étaient déjà passablement dégradés, ce qui limitait l’action législative du gouvernement de Catherine de Médicis. Les lois encore timorées du gouvernement étaient appropriées par ceux qui devaient les appliquer, les officiers de justice provinciaux notamment, avec comme finalité un usage polémique dans les querelles religieuses locales. À Toulouse, le Parlement de la ville s’était déjà taillé une solide réputation de pourfendeur d’hérétiques alors que dans d’autres villes, comme Montauban ou Lectoure, le milieu même des juges royaux était probablement le plus touché par les idées calvinistes2. Les relais de la politique royale n’étaient donc pas toujours en accord avec les objectifs de la reine mère, du moins dans la mise en place d’une politique de coexistence et la cour dut faire le choix de passer outre ces tensions locales pour arriver à imposer ses choix. Elle le fit en envoyant des individus en province dotés de tous les pouvoirs pour maintenir la paix et le repos public. Il s’agissait ainsi de commissaires dotés d’une autorité de lieutenant du roi avec une compétence supérieure à celle des tribunaux locaux à l’exception du Parlement. Sur leur commission, il était explicitement écrit qu’ils étaient chargé d’une mission de maintien de l’ordre dans un contexte reconnu d’affrontements confessionnels. Ainsi, Catherine de Médicis envoya le cardinal de Strozzi à Albi avec la double charge d’évêque et de lieutenant du roi : c’était un lointain cousin, apparenté à l’un des principaux chefs de guerre
1. A. Stegmann, Les édits des guerres de Religion, Paris, Vrin, 1979, p. 8 : édit de Saint-Germain - 17 janvier 1562. 2. J. Davies, « Persecution and Protestantism: Toulouse, 1562-1575 », The Historical Journal, 1979, n° 22, p. 33.

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du temps, lui-même aguerri au métier des armes et homme à poigne placé à la tête d’un diocèse où il fut contraint de résider1. Elle envoya François d’Ambres à Castres, dont il était natif, lui-même étant un chef de guerre expérimenté et à l’assise locale reconnue2. Elle envoya également Terride dans la sénéchaussée de toulouse pour sa première mission d’importance dans les guerres de Religion3. Ainsi, le choix d’utiliser Terride pour pacifier un petit pays ne fut pas isolé, mais au contraire, il procède d’une politique générale visant à implanter localement des hommes à l’autorité reconnue et capables de s’imposer aux institutions locales. Terride reçut sa commission le 6 août 1561. Dans son contenu, il n’était pas question d’affaires religieuses, mais simplement de concorde civile et de surveillance de tout risque d’émotion. Le choix de Terride était dicté par un double intérêt. Le premier était son expérience des armes et son éventuelle renommée à l’époque. Entré dans les armes comme lieutenant de Galiot de Genouillac, il était depuis 1549 gouverneur de Pignerol en Italie, charge qu’il occupait encore en 1560 juste avant de rentrer en France4. Capitaine de compagnie d’ordonnance, il s’était ainsi illustré sur les champs de bataille italiens, et c’était probablement un homme mûr et expérimenté d’une cinquantaine d’années qui se présentait à Toulouse pour empêcher que la discorde religieuse ne dérivât en discorde civile. Le deuxième intérêt pour Catherine de Médicis dans la nomination de Terride résidait dans son enracinement méridional. Il était natif d’un petit pays au nord-ouest de Toulouse, la Lomagne, dont il portait le nom. Le sachant issu d’une famille gasconne connue au moins depuis le xiiie siècle, la régente pouvait espérer qu’il bénéficiait d’un crédit auprès de l’aristocratie locale et ainsi des élites toulousaines. Le problème est que Terride ne sut pas s’imposer aux puissantes familles toulousaines et qu’il fut instrumentalisé par les acteurs des conflits locaux5. Il se présenta à Toulouse le 31 août, soit trois semaines après sa nomination. Les capitouls lui
1. Arch. dép. Haute-Garonne, B 1906, f° 57r-v : renouvellement de la commission de Laurent de Strozzi comme lieutenant général du roi en l’absence d’Anne de Montmorency et de Guillaume de Joyeuse - 1 er juin 1562. 2. BnF, Fr. 15875, f° 166r : lettre de François de Voisins, baron d’Ambres, à Catherine de Médicis sur la situation dans le Castrais - 6 août 1561. 3. BnF, Fr. 15875, f° 225r : lettre d’Antoine de Lomagne baron de Terride à Catherine de Médicis sur la situation dans la sénéchaussée de Toulouse - 6 août 1561. 4. BnF, PO. 1735 : papiers de la famille de Lomagne. 5. Ensemble des pièces concernant la nomination de Terride : arch. dép. Haute-Garonne, B 54, f° 798-802 : remontrance des capitouls au Parlement contre la venue de Terride et récit de l’entrée de Terride au Parlement avec remise des lettres closes du roi le commettant à Toulouse pour faire exécuter le nouvel édit touchant la religion - 1er septembre 1561 ; BnF., Fr. 15875, f°172r-v : lettre du clergé de Toulouse à Catherine de Médicis demandant le maintien de Terride - 8 septembre 1561 ; BnF 15875, f° 225r : lettre de Terride à Catherine de Médicis - 8 septembre 1561 ; BnF 15875, f° 227r : lettre de Terride à Catherine de Médicis - 8 septembre 1561 ; BnF Fr. 15875, f° 336r : lettre de Terride à Catherine de Médicis - 9 octobre 1561 ; arch. mun. Toulouse, AA 18/76, p. 114 : arrêt du Parlement et remontrance aux capitouls sur l’installation de Terride à Toulouse - 7 octobre 1561.

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refusèrent l’entrée de la ville, arguant des privilèges toulousains selon lesquels la ville était exempte de gouverneur et de garnison. Argument classique d’une cité qui refusait de voir le passage de soldats dans ses murs, il était cette fois détourné par les capitouls afin de s’opposer à l’entrée d’un lieutenant du roi qui n’avait pas expressément pour ordre de mettre la ville en défense. Si les élites toulousaines étaient en général unanimes pour dénoncer de telles ingérences militaires, à cette occasion, elles se divisèrent : le clergé écrivit plusieurs lettres au roi à l’automne 151 pour dénoncer le comportement des capitouls et réclamer le maintien de Terride dans son poste. Ce dernier reçut également le soutien du Parlement de la ville qui rendit deux arrêts imposant aux capitouls de le recevoir. Ainsi, autour de l’acceptation ou non de Terride, les tensions au sein de la cité furent ravivées, transposant le problème religieux en problème politique plus classique entre institutions rivales1. Les capitouls, qui incarnaient la branche modérée de la ville, voire réformée, s’affirmèrent comme les défenseurs des libertés urbaines et les seuls habilités à maintenir l’ordre dans leur cité ; le Parlement et le clergé, qui eux incarnaient à toulouse une sensibilité radicale de l’intransigeance catholique, cherchèrent à montrer terride comme l’homme de la situation, celui qui rétablirait l’unité confessionnelle. Dans un cas comme dans l’autre, les intentions initiales de Catherine de Médicis furent complètement détournées et vidées de leur sens, Terride n’étant plus le pacificateur espéré, mais un pion supplémentaire dans l’affrontement local. Ainsi, il reçut de la cour plusieurs ordres contradictoires : arrivé le 31 août, il dut rentrer chez lui le 9 septembre faute de l’accord des capitouls et dans l’attente d’un arbitrage royal ; le 23 septembre, il recevait une lettre du roi annulant sa mission suite à une requête des magistrats municipaux toulousains qui minimisaient les tensions toulousaines ; le surlendemain, le roi lui écrivait à nouveau pour qu’il retournât à Toulouse, suite cette fois-ci à une délégation du clergé le suppliant de maintenir Terride en fonction ; le 7 octobre, le Parlement ordonnait aux Toulousains de le recevoir. terride échoua complètement dans sa mission et ne laissa aucune empreinte sur les destinées de la ville. La mémoire de la ville ne conserva ni règlement militaire, ni commission ou sentence qui auraient pu montrer une éventuelle activité sur la cité. À la lecture des archives municipales, il semble avoir été véritablement transparent durant la période de sa commission, alors qu’ailleurs, à Albi notamment sous Strozzi, il est possible de mesurer le poids administratif que put exercer un lieutenant du roi à cette époque. La suite des événements consacra cet échec, car il ne sut pas prévenir la détérioration du climat urbain caractéristique de l’automne1. R. A. Schneider, Public life in Toulouse, 1463-1789. From municipal republic to cosmopolitan city, new York, C.U.P., 1989.

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hiver 1561-1562, temps théorique de son action : augmentation des affrontements urbains, véritable armement des protagonistes politiques et enfin coup de main protestant sur la ville en mai 1562. Ce dernier événement fut suivi d’une semaine de combats de rue qui se conclut certes par le triomphe des catholiques intransigeants, mais plongea la cité dans près de quarante ans de guerres civiles1. Cet échec s’explique essentiellement par un fait : Terride n’était pas l’homme à envoyer à Toulouse à ce moment-là. Il manqua cruellement de réseaux de soutien au sein de la ville, réseaux qui auraient pu faire accepter sa présence. Manifestement, terride ne disposait pas d’alliés importants au sein de l’élite marchande toulousaine, et il braqua immédiatement contre lui le corps de ville. Or, en observant la suite des événements toulousains, les motifs évoqués par les capitouls pour s’opposer à Terride se révèlent fallacieux, car ce même corps de ville accepta peu après l’entrée d’un gouverneur dans la ville, mais cette fois-ci un homme de l’entourage de Monluc bien plus intégré au milieu toulousain2. Ainsi, Terride n’était probablement pas le bon individu à placer dans toulouse à cette époque, et son action fut alors complètement nulle parce qu’il ne sut pas introduire un minimum de consensus. Le projet politique de coexistence vola donc en éclats à Toulouse et ailleurs, son esprit étant refusé par des hommes qui rejetaient autant tout effort de conciliation que toute résolution extérieure décidée depuis Paris. Ce fut un échec pour Terride et Catherine de Médicis, mais pas pour les milieux intransigeants toulousains qui virent dans l’irruption de la guerre civile le moyen d’imposer par la force leur opinion. un noble de province au service du roi Le premier visage qu’offre la trajectoire de Terride est donc l’échec d’une politique de coexistence qui serait passée par l’empêchement de tout trouble civil grâce à une délégation d’autorité du roi. En dehors de cette mission précise, terride incarne un deuxième moyen d’action de l’autorité sur ses provinces : le pouvoir d’encadrement d’un noble sur les terres dans lesquelles il réside et exerce un pouvoir de domination lié à son rang. Nous l’avons déjà vu, Terride est un homme du Midi toulousain, un gascon au passé nobiliaire et militaire reconnu, situation qui lui confère une autorité naturelle qu’il se devait d’assumer en parti1. M. Greengrass, « The anatomy of religious riot in Toulouse in may 1562 », Journal d’histoire ecclésiastique, 1983, n° 34, p. 367-391. 2. Il s’agit de Pierre de Bellegarde, qui fut réputé gouverneur de Toulouse tout au long de la décennie 150 : cf. Pierre-Jean Souriac, « Les “urgeans” affaires de la ville. Défendre Toulouse durant la première guerre de religion, 152-153 », Revue d’histoire urbaine, n° 3, juin 2001, p. 39-65.

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cipant à l’encadrement de la société civile1. En plus de cela, Terride était capitaine de compagnie d’ordonnance, c’est-à-dire d’une petite troupe de soixante-dix individus composant l’élite de la chevalerie française, cavalerie lourde recrutée en théorie exclusivement dans les milieux nobiliaires. Cette double identité de noble et de chef de guerre lui donnait un rôle essentiel de pivot dans l’encadrement et la surveillance de la région, incarnant par sa naissance et les charges qu’elle lui permettait d’exercer une autorité informelle, sans commission ni lettre patente, mais reconnue et admise. C’était un pouvoir de domination tacite qui eut son rôle à jouer dans les tentatives de préservation de guerre civile. Le principal levier dont pouvait jouer Terride pour faire admettre son autorité de noble méridional était l’installation autour de toulouse de sa compagnie d’ordonnance. En temps de paix comme en temps de guerre, cette petite troupe n’était pas licenciée et stationnait en permanence dans un quadrilatère très réduit autour de Toulouse : Castres – Lavaur – Montech – Grenade-sur-Garonne – Beaumont-delomagne2. L’espace privilégié de garnison s’étendait donc sur les terres d’origine du capitaine, ce qui permettait à ce dernier d’être toujours avec ses hommes lors des revues, assumant pleinement sur le terrain son rôle de capitaine du roi. Ainsi, sans posséder de charge particulière de commandement sur un territoire, il disposait cependant d’une force d’intervention armée et était donc appelé à jouer les premiers rôles dans toute entreprise de maintien de l’ordre. De plus, Terride recrutait ses hommes au sein d’une noblesse méridionale qu’il connaissait bien, dont les membres se connaissaient bien et qui composait déjà un groupe social homogène souvent uni par des liens familiaux3. Ainsi, cette compagnie lui permettait de constituer un véritable réseau nobiliaire régional lui assurant cohérence et rayonnement. Les hommes de la compagnie – hommes d’armes et archers – étaient redevables de leur place au capitaine, ce qui entraînait un lien de fidélité entre eux, mais eux-mêmes ils étaient susceptibles de mobiliser leur famille et d’autres
1. J.-M. Constant, La vie quotidienne de la noblesse française aux xvie et xviie siècles, Paris, Hachette, 1985 ; ellery schalk, L’épée et le sang. Une histoire du concept de noblesse (vers 1500 - vers 1650), seyssel, champ Vallon, coll. « Époques », 1996. 2. Il existe treize montres de la compagnie d’ordonnance d’Antoine de Terride : le 13 mars, le 14 août 1559 et le 5 février 1560 à Pignerol [BnF Fr 21525/1716, BnF NAF 8624/13] ; le 18 décembre 1560 à Castres [BnF Fr 21525/1732] ; le 16 novembre 1561 à Lavaur [BnF Fr 21525/1746] ; le 18 mai 1563 à Montech [BnF Fr 21525/1752] ; le 12 septembre 1564 et le 15 février 1565 à Grenade-sur-Garonne [BnF Fr. 21526/1781 ; Fr. 25801] ; le 7 juin 1566, le 7 juin 1567 à Beaumont-de-Lomagne [BnF Clair. 262/1815, Fr. 21527/1837] ; le 23 avril 1568 à La Ferté-Frenay dans le Perche (camp du duc d’Anjou) [BnF Fr 21528] ; le 24 janvier 1571 (posthume, pour payer ses hommes) à Beaumont-de-Lomagne [BnF Fr 21531/2025]. 3. Sur le rôle sociologique des compagnies d’ordonnance dans le milieu nobiliaire, voir L. Bourquin, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne au xvie et xviie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994 ; N. Le Roux, La faveur du roi. Mignons et courtisans au temps des derniers valois (vers 1547-vers 1589), Paris, Champ Vallon, coll. « Époques », 2001.

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proches en cas de nécessité, créant une dynamique de mobilisation militaire dans un milieu nobiliaire en fin de compte assez étendu. Ce type de compagnie était alors bien plus qu’une simple unité de combat, elle était une voie d’engagement de la noblesse locale, conférant ainsi à son capitaine un poids politique et militaire remarquable. Étant mobilisée en permanence, cette nébuleuse militaire était quasiment le seul recours pour toute opération ponctuelle de maintien de l’ordre et la seule force d’intervention rapide en cas de trouble. Terride chercha à assumer ce rôle en se mettant militairement, lui et ses hommes, au service de la cause royale à l’irruption de chaque conflit, et ce, sans avoir été appelé par le roi. D’un autre côté, c’est ce que le roi attendait de lui et il aurait dérogé à son rang et son titre s’il était resté chez lui alors que ses contrées étaient à feu et à sang. Son premier devoir était de se mettre en relation avec les lieutenants généraux de Guyenne, qui incarnaient l’autorité compétente pour toute opération violente. Entre 1560 et 1561, Burie et Monluc indiquaient dans leur correspondance avec catherine de Médicis que terride se trouvait systématiquement aux conseils qu’ils tenaient en Agenais pour aviser sur les décisions à prendre face aux tensions religieuses1. Venu seul ou avec ses gens, c’est-à-dire sa famille, ses amis ou sa compagnie, Terride se montrait prêt à servir le roi dans ce contexte difficile et le faisait savoir à ses représentants qui eux-mêmes en informaient la régente. Il alla même jusqu’à écrire à Catherine de Médicis pour signifier son bon service et indiquer qu’il était prêt à assumer d’autres commandements2. C’est cette diligence qui lui valut probablement sa délégation sur Toulouse l’été suivant. Lors de la première guerre civile, il se mit naturellement aux ordres de Monluc et guerroya autour de toulouse avec sa compagnie3. De même au début de la seconde guerre de Religion, à l’automne 1567, il arriva à Toulouse avec Jean de Nogaret de La Valette, où il fut cette

1. BnF Fr 3186, f° 17r : lettre de Burie à Catherine de Médicis – Burie, 11 janvier 1561 : et aussi Monsieur de Terride qui est aussi un autre bon chevalier avecq sa compaignie qui est sur les lieux et je m’asseure qu’ilz viendroient voluntiers et s’emploieront de bon cueur en cecy. Monluc fait état de sa présence au conseil de guerre qu’il tient avec la noblesse de Gascogne avant le début des guerres en mai 1562 : B. de Monluc, Commentaire, Paris, Gallimard, col. La Pléiade, 1964, p. 499-501. 2. BnF Fr. 3186, f° 58r : lettre de Terride à Catherine de Médicis - Fumel, le 12 mars 1561 : Madame, suyvant le commandement qu’il pleust au roy et vous me donner par vous dernieres lettres du mois de janvier, je me suis rendu avec messieurs de Burye et de Montluc pour le service de sa magesté et votre ainsin que lesdits seigneurs comme je croy vous en escripvent ensemble du succes des afferes de ce pays qui me gardera vous en fere plus long discours fors pour vous supplier tres humblement me commander vous bons plaisirs ausquelz j’obeyray de toute ma puyssance et n’y espernheray personne ny bien d’aussi bon cueur que je prie le createur, Madame, donner a votre magesté en tres bonne santé, tres longue et tres heureuse vie. De Fumel ce xiie de mars 1561. votre tres humble, tres obeyssant et tres obligé subjet et serviteur. TERRiDE. 3. B. de Monluc, Commentaire, op. cit, p. 503 et 516.

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fois-ci bien reçu par les capitouls et participa à la mise en défense de la ville durant les deux ou trois mois de reprise des conflits 1. Terride fit tout cela sans commandement royal explicite mais au nom du service au souverain : la mise aux ordres de Monluc, il l’accepta de son propre mouvement et en raison de l’aura qu’avait déjà son homologue gascon. Pour la venue à toulouse en 157, il répondit à l’appel des toulousains qui le savaient fidèle à leur cause. Se mesure ici combien les guerres civiles laissèrent une autonomie d’intervention considérable à cette noblesse provinciale, y compris celle qui bénéficiait d’une compagnie de soldats. Il était alors normal que ce fût elle qui cherchât le meilleur endroit où intervenir, qui cherchât également à constituer une sorte de conseil de guerre avec d’autres nobles régionaux sous l’égide du lieutenant général, et ainsi à accomplir ce qu’elle jugeait être son devoir. Dans le contexte de guerre civile, cette modalité traditionnelle de maintien de l’ordre en province se révéla insuffisante faute de moyens à la hauteur des enjeux, entraînant un deuxième visage à cet échec politique de la monarchie, celui de sa capacité à maintenir l’ordre par les structures traditionnelles d’encadrement. En déléguant le choix des opérations aux seuls chefs de guerre présents sur le terrain et en ne les dotant pas de ressources suffisantes, les rois de France ne permirent pas de venir à bout de ceux qu’ils jugeaient être leurs adversaires. Aucune armée extérieure à la province n’intervint en Midi toulousain, et aucun secours financier ou matériel ne fut envoyé aux combattants méridionaux. Ils firent donc la guerre par leurs seuls moyens, qui étaient nécessairement limités. Terride fut envoyé par les lieutenants généraux de Guyenne en octobre 1562 devant la ville protestante de Montauban pour y faire le siège 2. S’il arriva avec un régiment de 600 hommes, ce furent les seules troupes qu’il put rassembler, soutenues par quelques canons prêtés par la ville de Toulouse, mais très insuffisantes face à l’ampleur de l’opération3. Derrière les remparts de la cité quercynoise, étaient retranchés plus de deux mille Montalbanais décidés à se défendre pas à pas. En fin de compte, les soldats catholiques abandonnèrent leur chef un mois après leur arrivée sur place, devant la disproportion des forces. terride, que Monluc jugea pour lors incompétent, dut rentrer chez lui sans avoir
1. Arch. mun. Toulouse, EE 12/122 : doléances des capitouls au roi sur les frais de guerre - octobre 1567. 2. B. de Monluc, Commentaires, op. cit, p. 573-574 ; arch. mun. Toulouse, GG 824, f° 89v : envoi de soldats par la ville de Toulouse au camp de Terride devant Montauban - 20 août 1562 ; CC 2442, p. 603-604 : levée de pionniers et chevaux par la ville de toulouse pour conduire son artillerie au camp de terride devant Montauban - 17 et 18 octobre 1562. 3. Arch. mun. Toulouse, CC 1939 : solde d’un régiment placé sous Bertrand de Comminges devant Montauban octobre 1562.

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réussi dans son entreprise. Ce fut donc un nouvel échec personnel, mais aussi un nouvel échec d’une politique répressive royale qui ne donnait pas les moyens à ses chefs de guerre de lever des armées suffisantes. Autre facteur limitatif à cette solution de maintien de l’ordre, cette trop grande latitude laissée par le roi aux chefs de guerre locaux ne fit en fait qu’attiser les feux de la guerre civile. Terride, tout comme Monluc d’ailleurs, s’il servit le roi, le servit essentiellement comme catholique intransigeant engagé dans une cause partisane. Ainsi, on le retrouve signataire des diverses ligues qui virent le jour en Gascogne lors de la première guerre de Religion. En mars 1563, il était à Toulouse avec les principaux chefs catholiques du lieu, signant une association d’autodéfense contre les protestants, alors que parallèlement Catherine de Médicis était en voie de conclure la paix d’Amboise, qui réaffirmait la coexistence entre les deux confessions1. Ce fidèle serviteur du roi se démarquait ainsi des attentes du gouvernement non pas au nom d’une désobéissance mûrie et justifiée, mais au nom d’un engagement militaire local où il s’était vu livré à lui-même et donc appelé à faire un choix partisan. Enfin, cette noblesse provinciale ne parvint pas non plus à faire respecter l’ordre décidé par le roi parce qu’elle fut elle-même déstabilisée par la scission confessionnelle qui mit à mal les réseaux amicaux et familiaux. Terride eut son propre frère, Géraud de Lomagne, qui fit le choix confessionnel du calvinisme, reprit son titre de seigneur de terride à sa mort, et s’illustra derrière henri de Navarre comme gouverneur de Montauban dans les années 15802. Il ne combattit donc jamais aux côtés de son frère. Cette situation est anecdotique, mais indique cependant les limites que rencontra la noblesse provinciale pour mobiliser ses soutiens traditionnels et les mettre au service de sa cause. Ainsi Terride incarne une deuxième forme d’échec dans la gestion par la monarchie française des tensions religieuses des années 1560, l’échec de l’usage traditionnel des formes d’encadrement de la société, dans ce cas, la noblesse et les chefs de guerre implantés en province. solution militaire Enfin, Terride incarne un troisième volet de l’échec politique de la monarchie face à l’enjeu des troubles civils : après l’échec d’une pacification par l’homme de guerre doté de pleins pouvoirs, après l’échec d’une régulation locale des vio1. Arch. mun. Toulouse, AA 18/110, p. 145-146 : Traité d’association - 2 mars 1563. 2. Arch. dép. Tarn-et-Garonne, 1BB25, f° 61 : délibérations de la municipalité de Montauban - 1585.

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lences, sa vie s’acheva sur un troisième échec, celui de la solution militaire, avec dans son cas, l’expédition de Béarn en 1569. Les années 1568-1570 sont marquées par une série d’entreprises militaires de grande ampleur menées par les armées royales dans l’espoir de régler la question protestante par la voie des armes1. Pour le nord et l’ouest du royaume, l’armée du duc d’Anjou, le frère du roi, remporta des séries de victoires importantes sur l’armée des princes protestants sans pour autant parvenir à faire la décision et imposer une paix victorieuse. Dans le sud et plus précisément dans la région toulousaine, le roi avait alors envoyé le gouverneur de languedoc, henri de Montmorencydamville, avec un pouvoir de commandement extraordinaire s’étendant de la Guyenne au Dauphiné2. L’objectif était simple : composer une puissante armée méridionale en fédérant l’ensemble des moyens militaires des provinces du sud et venir à bout des bastions réformés. Si cette armée vit le jour, elle ne put remplir sa mission et n’eut jamais l’efficacité espérée par manque d’hommes et d’argent. Cependant, en termes d’effort de guerre, il est important de souligner que cette fin de décennie 1560 fut le temps d’une tentative de résolution des oppositions religieuses par les armes, en donnant aux armées royales des moyens plus importants dans leur combat. Et comme à son habitude, Terride prit part à cette aventure en recevant un commandement militaire pour diriger l’armée que le roi décida d’envoyer en Béarn. Il s’agissait d’une petite principauté pyrénéenne passée à la Réforme au nom des choix politiques de sa souveraine, Jeanne d’Albret3. Pour Terride, ce commandement apparaît comme le sommet de sa carrière, une reconnaissance de son expérience et d’un service de l’état malchanceux mais toujours fidèle. Il reçut sa commission le 4 mars 1569 : elle stipulait clairement que terride était envoyé en béarn pour s’opposer aux actions et déportements de Jeanne d’Albret, déclarée rebelle et réfugiée à La Rochelle. Il se devait dès lors de mettre sous la protection du roi l’ensemble de ses biens et de ses sujets afin de leur rendre leurs libertés et leurs droits. Il était en droit d’user de la force, grâce à une armée que le roi autorisait de lever en cas de résistance venant de fidèles

1. J. B. Wood, The king’s army: warfare, soldiers and society during the wars of religion in France, 1562-1576, Cambridge, C.U.P., 1996. 2. Arch. dép. Haute-Garonne, B 1907, f° 219-220 : commission de nomination Henry de Montmorency chevalier de l’ordre du Roy mareschal de France et son lieutenant commandant généralement es pays de Guyenne Languedoc Provence et Dauphiné - 29 juillet 1569. 3. Pour tout ce qui touche aux événements béarnais liés à l’opération de Terride, voir N. de Bordenave, Histoire de Béarn et Navarre, Paris, Renouard, 1873 [première édition tirée du manuscrit original rédigé par ordre des souverains de Béarn à partir de 1572] ; Le journal du siège de Navarrenx de 1569, Victor Dubarat (ed.), Pau, Atlantica, 1998 [manuscrit anonyme faisant le compte-rendu au jour le jour du siège, du 24 mai au 10 août 1569, du côté des assiégés].

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de la reine de navarre alors assimilés à des séditieux1. C’était une invasion pure et simple justifiée par une mise sous protection au nom de la préservation de la religion catholique. Terride crut que son heure de gloire était enfin arrivée : en exploitant les tensions internes au Béarn entre élite catholique et élite réformée, il mena une campagne tambour battant d’avril à août 1569. En quatre mois, il parvint à conquérir l’ensemble de la principauté sans quasiment tirer un coup de canon, les villes se rendant les unes après les autres à la seule annonce de son arrivée et grâce au travail de sape réalisé par ses alliés implantés chez l’adversaire. En s’engageant à respecter les privilèges du pays, il reçut le soutien des États et plaça des hommes de confiance aux postes clefs. Il buta seulement sur la citadelle de Navarrenx, place forte du Piémont pyrénéen récemment fortifiée par le père de Jeanne d’Albret et considérée comme inexpugnable. Il y mit le siège, préférant affamer la place plutôt qu’y donner l’assaut, mais l’opiniâtreté des assiégés leur permit de résister plus de trois mois. Ce fut le temps qu’il fallut à Jeanne d’Albret pour lever une armée de secours confiée au comte de Montgomery : cette troupe partit de La Rochelle, traversa le Midi tout en s’étoffant et s’engouffra en Béarn aussi facilement que l’avait fait Terride trois mois plus tôt. Les protestants forcèrent alors le lieutenant du roi à lever le siège de Navarrenx, à aller s’enfermer dans la ville la plus proche, Orthez, qui fut elle aussi assiégée, mais par les armées de Montgomery cette fois-ci. Orthez ne résista même pas au premier assaut des réformés, et la ville fut prise le jour même, les chefs catholiques défaits et faits prisonniers. C’est ainsi que Terride mourut d’épuisement quelques semaines après, toujours en détention dans l’armée de Montgomery. L’expédition royale en Béarn tout comme les espoirs de gloire du capitaine gascon s’effondrèrent en moins de trois jours, après quatre mois de campagne jusque-là victorieuse. À l’image des campagnes de l’armée royale dirigée par le duc d’Anjou, qui n’arriva pas à emporter la décision face aux armées réformées, l’effort militaire d’envergure engagé par ce chef de guerre fut un véritable échec et participa à la réouverture des négociations entre les partis antagonistes. La paix de Saint-Germain définit une nouvelle fois des modalités de coexistence entre les deux confessions en accordant plus de libertés aux réformés, notamment l’octroi de places de sûreté. cette paix sanctionna l’échec d’une résolution militaire des troubles civils, échec une nouvelle fois relatif selon le camp dans lequel on se trouvait. L’exemple de Terride nous permet d’en comprendre en partie les raisons.

1. Commission de Terride pour le Béarn, transcrite dans : P. Olhagaray, Histoire des comtes de Foix, Béarn et Navarre, diligemment recueillie, tant des précédens historiens que des archives desdites maisons, Paris, 1629, p. 585-588.

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Une de ces raisons se trouve d’abord dans les limites intrinsèques à la mobilisation militaire du temps1. Terride mena une campagne de quatre mois, mais au terme d’une telle durée, l’armée qu’il commandait n’était plus que le fantôme de ce qu’elle aurait dû être. Le capitaine fut pourtant sérieux : on le voit traiter avec toulouse et bayonne pour obtenir des pièces d’artillerie ; on le voit lever des hommes dans le Piémont pyrénéen ; on le voit créer une administration de son camp avec des commissaires des vivres et des payeurs de troupes2. Mais quatre mois d’opérations était l’ultime limite qu’il était matériellement possible d’atteindre quant à la mobilisation des hommes au temps des guerres de Religion. Terride vit progressivement ses hommes l’abandonner, d’abord parce qu’il s’agissait pour l’essentiel de civils levés dans les campagnes environnantes et que les moissons exigeaient une main-d’œuvre plus importante qui désertait les champs de combat. Ensuite, parce que l’argent finit par manquer, même s’il chercha à imposer les sommes nécessaires aux soldes sur le béarn et la bigorre3. Des soldats peu aguerris, mal payés, et soucieux des cycles culturaux plus que de discipline militaire, tout cela explique l’incapacité matérielle de ce chef de guerre qui ne cessa de se plaindre de voir son potentiel opérationnel fondre comme neige au soleil dès le deuxième mois de campagne4. Dans ce phénomène, il n’y avait rien d’original : des armées en opération en Midi toulousain tout au long des guerres de Religion, rares furent celles qui furent capables de dépasser les trois mois d’activité. Il y a ici un blocage structurel lié tant aux moyens matériels mis à la disposition des conflits qu’à une culture de la guerre réelle, mais limitée au sein des populations alors enrôlées sous les bannières de l’armée du roi. Furent également décisifs les blocages liés à la situation méridionale en termes de commandement militaire. Le Midi français eut le malheur, pour la cause royale, d’être placé sous la coupe de plusieurs personnalités d’envergure : Montmorencydamville, gouverneur de languedoc et commandant sur l’ensemble du Midi, Monluc, lieutenant général de Guyenne, ou Terride en Béarn. Terride chercha à tirer son épingle du jeu et refusa d’être inféodé à l’un ou à l’autre. Si bien que

1. P.-J. Souriac, Une société dans la guerre civile. Le Midi toulousain au temps des troubles de religion (15621596), thèse de doctorat, Université de Paris IV-Sorbonne, 2003, 3 vol. 2. Arch. mun. Toulouse, EE 47 : ventes de poudre par la ville de Toulouse - 27 mars 1569. 3. BnF, Fr. 15550 : mémoire du duc d’Anjou au seigneur de Lignerolles pour le transmettre au roi - 2 juillet 159 : Audit sieur de Terrides, mondit seigneur luy a escript comme ayant entendu qu’il avoyt levé le siege de Navarrins pour avoir esté habandonné de la plus grande partye des soldatz apres avoir faict fere la monstre et payez, que incontinant apres avoir donné ordre a la seuretté du pays dont il a la charge qu’il s’en vienne joindre et trouver ledit sieur maréchal Dampville avec le reste des forces qu’il aura aupres de luy et qu’il pourra mener qui ne peulvent estre que petites comme se pourra juger par la lettre de M. de Monluc. 4. B. de Monluc, Commentaire, op. cit., p. 687.

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lorsque le vent commença à tourner avec l’arrivée de Montgomery, il ne reçut aucune aide de Montmorency-damville et se disputa avec Monluc au sujet des solutions à adopter1. Après l’arrivée de Montgomery, Monluc aurait souhaité qu’il vînt le rejoindre en Guyenne, où il se serait alors placé sous ses ordres ; Terride de son côté exigeait que Monluc vînt en Béarn le secourir et se mît sous ses ordres. Les enjeux de préséance firent qu’ils ne parvinrent même pas à se rencontrer, si bien que Terride fut laissé complètement seul face à l’armée de Montgomery, avec l’échec que l’on connaît. Il n’y eut donc pas de grande armée du Midi, et les troupes protestantes ne furent quasiment jamais mises en difficulté. Enfin, comptèrent dans cet échec l’action individuelle de Terride et les conséquences de ses choix. Cette mission en Béarn, il l’accepta après que Monluc et le comte d’Escars l’eurent refusée. C’était un véritable cadeau empoisonné, et s’il crut y trouver le moyen d’assurer sa renommée, d’autres avant lui avaient anticipé le danger. Il fit ici une erreur d’appréciation qui lui coûta vie et réputation. De même, d’un point de vue militaire, il ne semble pas avoir prêté attention à l’arrivée de Montgomery sur ses arrières et ne prépara pas véritablement sa retraite, si bien que ses canons furent saisis par l’adversaire et son repli défensif à Orthez indéfendable. Pour un chef de guerre du temps, il s’agissait d’une faute jugée impardonnable2. Il y eut donc des séries d’erreurs liées à son action individuelle qui sont indissociables de cet échec plus global. À sa décharge, précisons qu’il n’eut cependant pas les moyens d’expliquer ses choix, car ni la vie, ni les conditions matérielles de sa détention ne lui laissèrent le temps et les moyens de les dire ou de les écrire. les lectures de ces échecs cette trajectoire de terride nous montre bien l’impasse dans laquelle se trouvaient le roi et son gouvernement tout au long de la première décennie des guerres. L’effort de régulation d’une coexistence confessionnelle ne put porter ses fruits malgré l’envoi d’hommes à poigne, fragilisant ainsi toute solution négociée de la crise. L’encadrement régional traditionnel laissé aux chefs de guerre résidant dans leur province fut lui aussi mis en échec par une partition territoriale qui dépassa leurs seuls moyens d’intervention. Enfin, la solution brutale par l’envoi d’une armée royale d’importance dans les fiefs huguenots fut elle aussi mise en échec, soulignant les limites militaires de l’action du roi de France. Ni coexistence négociée, ni maintien de l’ordre, ni opérations militaires : la gamme des solutions
1. ibid., p. 690-694. 2. B. de Monluc, Commentaires, op. cit., p. 687.

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possibles était ainsi réduite à néant, dépassée par la spirale des guerres civiles. Ce fut un échec global des gouvernants du royaume et de leurs relais locaux, au premier rang desquels était Terride. Ce constat d’échec invita de fait au silence. Le corps de Terride fut récupéré par sa famille et enterré dans le tombeau de son père au monastère de Grand Selve, au cœur de ses terres patrimoniales. Sa disparition fit l’objet de quelques allusions dans la correspondance de catherine de Médicis ou du duc d’Anjou, mais rien d’important et surtout pas de valorisation de l’action du personnage : ni tombeau, ni lamentation. À Toulouse, il n’y eut pas de cérémonies solennelles en la cathédrale comme c’était en général le cas pour les chefs de guerre méridionaux victimes de la guerre. En quelque sorte, Terride est mort comme un anonyme sans que l’on cherchât à justifier son malheur par une réflexion sur la situation militaire de l’époque. Pour Monluc, les échecs de Terride furent assimilés à d’indéniables échecs militaires liés à une relative incompétence et à un orgueil surdimensionné de l’individu. L’échec de Montauban, il l’explique comme l’échec d’un homme habitué à combattre en plein champ mais pas à mener un siège ; l’échec en béarn, il l’explique par le manque de cohésion des forces royales et le refus de Terride de se soumettre à ses ordres1. Ainsi, dans les écrits du capitaine gascon, ne figure aucune réflexion sur l’échec au-delà du seul fait militaire ; il est persuadé qu’il aurait été en mesure d’asséner un coup décisif aux armées huguenotes si Terride l’avait écouté. Le silence se fit donc sur le destin tragique de Terride, comme il se fit sur les choix politiques qu’il incarna durant dix ans. Il n’y eut pas d’analyse rétrospective des limites des politiques engagées jusqu’alors, peut-être justement parce qu’on pensait que ces politiques avaient déjà exploré toutes les voies possibles de résolution des troubles. Ainsi, quand Antoine de lomagne mourut, les options politiques et militaires face aux troubles religieux semblaient avoir été vidées de toute efficacité. À partir de 1570, et surtout de 1572, s’ouvre la période la plus tragique et la plus noire des guerres de Religion, période sans véritable projet politique de résolution des troubles, caractérisée par une fragmentation du royaume en petits territoires de guerre où s’illustraient des chefs locaux sans perspective générale. Il faut attendre la Ligue et l’option Henri de Navarre au milieu des années 1580 pour voir naître de nouvelles perspectives d’issues, mais elles arrivèrent quinze ans après la mort de Terride et les échecs de Catherine de Médicis. C’est bien sur le constat d’une impasse qu’il faut conclure cette trajectoire individuelle dans les guerres
1. ibid., p. 575 et 693.

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de Religion, impasse d’une politique remarquablement incarnée par les échecs d’un homme, impasse d’une carrière mise au service de la cause royale mais mal récompensée de sa fidélité.

Pierre-Jean Souriac
Université de Lyon-iii-Jean-Moulin

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