L'Europe et ses représentations du passé

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Les conflits du XXe siècle en Europe se sont soldés par des transferts massifs de population, des changements d'assise territoriale, des pertes de souveraineté qui ont bouleversé les identités nationales, culturelles et ethniques. Longtemps confisquée ou occultée, la mémoire des événements traumatiques possède une forte charge d'émotion mémorielle. A la première occasion, des guerres mémorielles sont prêtes à se réactiver. Peut-on opposer une mémoire refoulée et durcie de l'Est européen et une mémoire apaisée, ouvrant sur la réconciliation, qui serait l'apanage de l'Ouest ?
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296193215
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L'Europe

et ses représentations
Les tourments de la mémoire

du passé

Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

F. DERVIN et A. LJALIKOV A (Sous la dir.), Regards sur les mondes hypermobiles,2008. Fabrice HAMELIN, Élodie PINSARD, Isabelle RAGOT et Bérangère VÉRON, Les radars et nous, 2008. Trinh VAN THAO, Vietnam, du confucianisme au communisme, 2008. Thierry GUILBERT, Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence,2007. Roland GUlLLON, Sociologie critique d'un socialisme de gouvernance,2008. Audrey ROBIN, Les filles de banlieue populaire. Footballeuses et « garçonnes» de «cité»: «mauvais genre» ou «nouveau genre», 2007. Marie-Thérèse RAPIAU, Stéphane RIMLINGER, Nelly STEPHAN, Quel marché du travail en agriculture, en agroalimentaire et en environnement pour les techniciens, les ingénieurs et les cadres?, 2007. Nathalie COULON et Geneviève CRESSON (coordonné par), La

petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre, 2007.
Stéphane MÉRY, Un filet et des sports. Approches sociologique, historique, prospective, comportementaliste, 2007. Frédérik MISPELBLOM BEYER, Travailler c'est lutter, 2007. Yann LE BIRAN, Construction sociale et stigmatisation de la «femme noire », 2007. Jérôme DUBOIS, La mise en scène du corps social. Contribution aux marges complémentaires des sociologies du théâtre et du corps,2007.

Sous la direction de

Marie-Claude MAUREL et Françoise MAYER

L'Europe et ses représentations
Les tourments de la mémoire

du passé

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05191-1 EAN : 9782296051911

Avant-propos. Les tourments de la mémoire
Marie-Claude Maurel

colloque organisé par le CEFRES le 1er décembre 2006, est un
nouveau jalon dans la série, déjà longue, des publications consacrées par le Centre au thème de la mémoire. Il offre ainsi l'opportunité d'évoquer le «lien d'intimité et de continuité essentielles» qui existe entre l'histoire, la mémoire et le CEFRES. Fondé à Prague, en 1991, dans l'objectif de renouer les relations entre les chercheurs et les universitaires des deux Europe, trop longtemps séparées par le rideau de fer, le CEFRES a souhaité d'emblée accorder une place privilégiée à l'histoire et à la mémoire. Dès 1993, un premier recueil de textes, intitulé Déjiny a paméf, sélectionnés et traduits en tchèque par le regretté Karel Bartosek, a pu être publié. Il mettait à la portée des lecteurs tchèques un choix des meilleurs travaux des historiens français spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, de la résistance et de la collaboration. Sa parution a coïncidé avec l'organisation d'une table ronde, les 29 et 30 mars 1993, permettant d'établir une comparaison entre la France et la Tchécoslovaquie, sur les rapports troubles que les Français, les Tchèques et les Slovaques entretiennent avec la résistance et la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Les actes de cette rencontre ont été rassemblés par les soins attentifs de Marie-Elizabeth Ducreux, dans les Cahiers du CEFRES1.

Ce recueil rassemblant les textes prononcés lors d'un

1 Cahiers du CEFRES. N° 6, Histoire et mémoire. Résistance et collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale, avril 1997, 104 p.

Plus largement, à l'initiative de Marie-Elizabeth Ducreux et d'Antoine Marès, de nouvelles rencontres entre historiens ont permis de renouveler, dans une pers~ective comparative, le chantier de l'histoire, en Europe centrale. Le souci de poursuivre et d'approfondir les échanges entre les communautés de recherche française et tchèque s'est traduit par la parution d'une anthologie sur la politique de la mémoire, qui rassemblait, à l'initiative d'Alban Bensa, une sélection de travaux analysant les relations que les sociétés entretiennent avec leur passé3. Une étape décisive a été franchie dans le développement des recherches sur la mémoire en 1998 lorsqu'à été élaboré, sous la direction de Marie-Claire Lavabre, un programme d'ateliers dans le cadre d'une collaboration entre le Centre Marc Bloch de Berlin et le CEFRES. Élargi à une forte participation tchèque et slovaque, le séminaire qui a eu lieu à Prague, en octobre 1999, a réuni des chercheurs français, allemands, polonais et bulgares sur le thème: «Comprendre et juger: le traitement historique, politique et juridique du passé dans les sociétés en transition ». Réunis par Antoine Marès, sous le titre «Mémoires du communisme en Europe centrale », leurs contributions mettent en évidence les conflits d'interprétation du passé et le rôle qu'ils peuvent jouer dans les processus de recomposition des identités politiques4. En Europe centrale, l'effondrement du communisme a fait de la question des conflits d'interprétation à l'égard du passé et des comptes à régler avec ce passé un enjeu majeur des transitions à la démocratie. Les régimes post-communistes ont construit leur légitimité sur le rejet de l'expérience communiste et ont tenté de réorganiser leur dispositif identitaire à partir de mythes fondateurs. Françoise Mayer s'est engagée dans ce nouveau chantier pour devenir une figure centrale du champ d'étude de la mémoire et des identités politiques en République
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DUCREUX,Marie-Elizabeth; MARÈs, Antoine (dir.) : Enjeux de l'histoire

en Europe centrale, Paris, L'Harmattan, 2002, 264 p. 3 Cahiers du CEFRES. N° 13, Politika pameti, Antologie francouzsfo/ch spoleéenskYch véd (politique de la mémoire. Anthologie de sciences sociales], 1998, 198 p. 4 Cahiers du CEFRES. N° 26, Mémoires du communisme en Europe centrale, octobre 2001, 261 p.

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tchèque5. C'est encore à Françoise Mayer que l'on doit le recueil sur «La mémoire à l'Est », publié par la Revue d'études comparatives Est-Ouest, qui élargit le champ à l'ensemble de l'Europe centrale et orientale, ainsi qu'à la Russie6. Sous l'impulsion de Georges Mink, le CEFRES a voulu dépasser le clivage entre la mémoire à l'Est et à l'Ouest, pour donner à voir le mouvement de fond qui s'est emparé de l'Europe des passés douloureux. Le thème de la mémoire est devenu central pour les peuples européens déterminés à vivre ensemble en dépit de ce qui a pu les opposer par le passé.7 Audelà des affrontements concernant l'interprétation des conflits du passé, l'Europe cherche les voies de la réconciliation au travers de politiques de prise en charge des « brûlures du passé ». Pour être hétérogènes, les politiques de gestion du passé n'en comportent pas moins un risque de désunion mémorielle. Issu d'une conférence sur ce thème, en 2003, à Prague, et d'une série de rencontres internationales, l'ouvrage L'Europe et ses passés douloureux est le point d'aboutissement achevé de ce long travail de recherche dont le CEFRES a été indiscutablement l'un des foyers les plus actifs. C'est dans ce contexte, qu'il convient de replacer le présent ouvrage qui prolonge les échanges de la table-ronde dédiée à la thématique «Histoire et enjeux mémoriels ». Les chercheurs prennent pour objet d'étude non pas les évènements pour euxmêmes mais leur construction dans le temps, l'effacement et la résurgence de leur signification. Les enjeux mémoriels sont des enjeux de légitimité, les jeux de mémoire sont indissociables des stratégies de légitimation qui les sous-tendent. Les demandes et revendications mémorielles, l'obsession mémorielle, les politiques de réconciliation, les notions d'expiation et de repentance constituent à présent un vaste champ d'étude pour les
MAYER, Françoise: Les Tchèques et leur communisme, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 2004, 304 p. 6 Revue d'études comparatives Est-ouest. La mémoire à l'Est, volume 37, n° 3, septembre 2006. 7 MINK, Georges ; NEUMAYER, Laure (dir.): L'Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, 2007, 268 p. 9
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sciences sociales. Dans cette perspective, les coordonnatrices ont souhaité donner une place à de nouvelles problématiques de recherche, à de nouvelles approches sur les recompositions mémorielles. Le choix des intervenants met en lumière la chaîne des filiations. Le CEFRES a pour vocation de favoriser les échanges entre générations de chercheurs, celle des seniors qui ont joué un rôle pionnier: Marie-Claire Lavabre, Françoise Mayer, Georges Mink et celle des juniors, qui ont repris le flambeau en s'engageant dans des recherches novatrices. En un sens, la rencontre avait pour ambition d'assurer la transmission. Elle n'entend ni sacrifier à un rituel ni célébrer une commémoration. En organisant cette journée et en publiant les actes, dont la mise en texte a été effectuée au CEFRES par Claire Madl, que nous remercions ici, le CEFRES est simplement fidèle à sa mission. Les recherches sur les enjeux mémoriels constituent désormais l'un des axes stratégiques bien établis de son projet scientifique.

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Introduction. Le passé en héritage
Marie-Claude Maurel

« L'histoire telle qu'elle est gardée dans la mémoire collective ressemble peu à ce que les gens ont vraiment vécu. À leur insu, ils fmissent toujours par conformer leur souvenir du passé à ce qu'on en dit dans le présent. » Milan Kundera Le Monde 26 janvier 2007

Des regards tournés vers le passé Au moment même où s'effondraient les régimes communistes en Europe de l'Est, était publié l'ouvrage À l'Est, la mémoire retrouvée. Dans sa préface, l'historien Jacques Le Goff évoquait la «révolution dans les expressions de la mémoire collective» qui accompagnait la libération des sociétés de l'Est européen. Il annonçait qu'un «rendez-vous de vérité avec l'histoire» les attendait. L'histoire ou la mémoire? Les représentations du passé témoignent de bien étranges relations entretenues par le couple mémoire/histoire. Loin de s'apaiser, le réveil de la mémoire s'est depuis lors amplifié comme si le dégel des nations n'en finissait plus de faire ressurgir d'un passé douloureux des évènements que l'on avait cru effacés, voire oubliés. Le recours au passé n'est pas sans effets sur le présent. La mémoire, rappel et présence de l'héritage, revient en force et les souvenirs des souffrances et des humiliations remontent du tréfonds pour entretenir le ressentiment. Porté par une vague d'émotion mémorielle, le

passé devient source de révélations qui s'incorporent à la pâte du présent. Dix-huit ans après le changement de régime politique, l'héritage communiste continue à tourmenter les individus et les sociétés. Les politiques de décommunisation et de lustration qui entendent faire la lumière sur le passé des citoyens ayant collaboré avec le régime totalitaire soulèvent des polémiques à rebondissement. Mais au-delà du proche passé communiste, d'autres épisodes d'une histoire conflictuelle affleurent. Qu'il s'agisse des témoignages et des archives, des lieux de massacre et des charniers, les traces du passé livrent leurs terribles secrets, longtemps refoulés dans les mémoires des survivants condamnés au silence sinon à l'oubli. Le regard se tourne vers le passé et un déferlement de souvenirs envahit les consciences. Le travail de mémoire qui s'est engagé à l'Est de l'Europe, à partir de 1989, fait remonter un passé douloureux. Pour avoir été moins longtemps et moins profondément occulté en Europe de l'Ouest, le passé n'en reste pas moins un fardeau. La mise en mémoire y emprunte d'autres cheminements. Commencé plus tôt, le travail de mémoire se fraie un long chemin semé d'écueils. Si le retour sur le passé répond à un légitime besoin d'identité, la démarche n'est pas sans risques tant les formes de l'invocation du passé peuvent se révéler hasardeuses. Les exemples ne manquent pas à une époque où le culte de la mémoire verse dans la pratique compulsive et obsessionnelle des commémorations. Dans un registre voisin bien que distinct, la repentance, notion libératrice et réparatrice, «expression contemporaine de la culture chrétienne de la culpabilité» 1, nourrit d'autres perceptions de I'histoire. Portée par un mouvement inverse de balancier, la tentation est forte de chercher à construire une nouvelle identité, débarrassée de toute forme de repentance, dénoncée comme une « mode exécrable »2. Excès de commémoration et de marques de repentir, sont-ils des
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MOREAU-DESF ARGES, Philippe:

« Le temps de la repentance », Les
», Le Monde, 12 mai 2007,

Cahiers français, n° 303, 2001, p. 40-47. 2 BARUCH, Marc Olivier: « Éloge de la repentance p. 19.

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«abus de mémoire»? Cette question renvoie à ce que l'on pourrait appeler le bon usage du passé3. Le recours au passé comme mode de légitimation ne devrait-il pas s'accompagner de la quête d'une politique de « la juste mémoire »4 ? C'est un des défis auquel les peuples européens se trouvent confrontés. Comment faire cohabiter des mémoires plurielles, héritages des antagonismes historiques et des conflits d'hier? Portée par une volonté d'intégration, l'avancée du processus de réconciliation bute sur des représentations mémorielles discordantes.

Mémoires désaccordées Peut-on esquisser un rapprochement entre les trajectoires mémorielles de l'Est et de l'Ouest du continent européen? Ou faut-il se résoudre à admettre que la bifurcation qui prend son origine dans la démarcation imposée par Yalta n'est pas réversible? Une telle vision opposant une mémoire refoulée et durcie qui serait la marque de l'Est européen et une mémoire apaisée, ouvrant sur la réconciliation, qui serait l'apanage de l'Ouest, semble pour le moins caricaturale. Une mise en perspective comparative s'impose pour souligner les convergences et les phénomènes d'écho mais aussi le risque de désunion mémorielle qui se fait jour. C'est précisément l'une des entrées thématiques que cet ouvrage a souhaité privilégier. L'Europe est confrontée aux multiples héritages de passés douloureux dont les traces refont surface. Les conflits du XXe siècle qui ont vu s'affronter les peuples, se sont soldés par des transferts massifs de population, des changements d'assise territoriale, des pertes de souveraineté qui ont bouleversé les identités nationales, culturelles et ethniques. Confisquée ou occultée pendant plusieurs décennies, la mémoire des persécutions et des massacres, des expulsions et des déportations possède une forte charge explosive. À la première occasion, des
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TODOROV, Tzvetan: Mémoire du mal, tentation du bien, Paris, Robert

Laffont, 2000. Voir chapitre 4, « Les usages de la mémoire », p. 173-191. 4 RICOEUR, Paul: La mémoire, I 'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000, 681 p. 13

guerres mémorielles sont prêtes à se réactiver. Tout peut être prétexte à rouvrir les plaies du passé et le seuil de tolérance mémorielle est vite franchi. L'exposition sur les peuples expulsés et déplacés, à Berlin5, le transfert d'un mémorial au libérateur soviétique, à Tallin, le projet de loi supprimant les symboles communistes et programmant le démontage de monuments à la gloire de l'Armée rouge, en Pologne, ont réveillé les rancœurs. Y a-t-il, aujourd'hui, dans l'Europe élargie, « un risque de désunion mémorielle »? Telle est la question provocatrice que pose Georges Mink, dans un texte qui fait écho à l'introduction de l'ouvrage collectif qu'il a dirigé6. Paradoxe d'une construction européenne, pensée à l'origine par les pères fondateurs comme un dessein de réconciliation, puis vécue sur le mode de la réparation pour légitimer les élargissements successifs. La réponse généreuse que l'Union européenne a voulu apporter pour purger la dette historique et morale de la « trahison de Yalta », se heurte à la confusion de mémoires désaccordées. La pluralité des expériences mémorielles trouve son prolongement dans la prolifération des formes de mobilisation et d'invocation du passé. Citons, à ce sujet, François Hartog et Jacques Revel: «qui ne voit que l'usure de grands récits, nationaux ou plus généralement idéologiques, encourage la multiplication d'histoires particulières qui n'éprouvent plus le besoin d'être compatibles entre elles? »7. Les récits de fondation ou de rupture, les récits de légitimation mais aussi les blancs du récit ont vocation à nourrir des interprétations, des argumentaires, des représentations. Tout discours historique est susceptible d'usage politique8. L'entreprise de reconstruction mémorielle mobilisant les symboles à des fms d'influence
5 Intitulée « Chemins forcés: fuite et expulsion dans l'Europe du XXe siècle» l'exposition s'est tenue du 10 août au 29 octobre 2007, à Berlin, à l'initiative du Centre contre les expulsions présidé par Erika Steinbach. 6 MINK, Georges ; NEUMAYER, Laure (dir.): L'Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, 2006, 268 p. 7 HARTOG, François; REVEL, Jacques: « Note de conjoncture historiographique », in Les usages politiques du passé, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 2001, p. 13-24.
8 Ibid

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politique ouvre sur des stratégies de légitimation et d'historicisation. Dans sa contribution, Georges Mink s'efforce de donner une définition de ce concept. Mise en récit mémoriel noyée dans une vision émotionnelle, l'histoire peut être politiquement instrumentalisée. Tout personnage, tout emblème, tout événement historique font alors figure de ressources qu'une habile politique de mémoire incorpore au présent. Le passé en héritage constitue un réservoir de ressources symboliques et mémorielles, mobilisable en fonction des intérêts et des desseins des acteurs du temps présent. Dès lors, l'héritage peut être défmi comme les usages contemporains du passé.

Enjeux mémoriels

Principalement dédié aux représentations mémorielles à l'Est de l'Europe, l'ouvrage rassemble des contributions qui illustrent de nouvelles approches et de nouveaux objets d'étude définis par les chercheurs ces toutes dernières années. Afin de les mettre en perspective dans un contexte élargi, le CEFRES a souhaité donner la parole à une sociologue de la mémoire qui a contribué à ce vaste chantier, en France et plus largement en Europe occidentale. Marie-Claire Lavabre développe l'idée d'une «introuvable mémoire européenne» lorsqu'elle souligne les décalages historiques de contenus mémoriels ainsi que les décalages théoriques qui ont trait à la définition de l'objet mémoire. Pour tenter d'ordonner le désordre des conceptions mémorielles, elle a soin de distinguer trois grands paradigmes de la mémoire. Le premier a été introduit par Pierre Nora qui a lancé un vocable neuf pour des concepts inédits Les lieux de mémoire (1984-1992). En entreprenant de dresser l'inventaire des lieux qui composent la mémoire de la France, Pierre Nora a proposé une nouvelle forme de récit national à partir d'une réflexion d'ensemble sur ce qui compose une mémoire nationale. En nous invitant à analyser « non le passé tel qu'il s'est passé, mais ses réemplois permanents, ses usages, sa prégnance sur les présents

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successifs », il a fait surgir un «nouvel objet d'histoire »9. Le deuxième paradigme repose sur la notion, issue de la psychanalyse, du «travail de mémoire », introduite par Paul Ricoeur. La mémoire est un mode de sélection dans le passé, une construction intellectuelle. Enfm, les concepts de «mémoire collective» et de « cadres sociaux de la mémoire », défmis par Maurice Halbwachs sont au fondement même d'une sociologie de la mémoire. Ces problématiques ne sont pas exclusives les unes des autres mais parcourent le champ de recherche sur la mémoire. Aujourd'hui, il est possible de jeter un nouveau regard sur ce lent cheminement mémoriel intervenu en Europe du Centre-Est, au lendemain de 1989. Dans cet ouvrage, l'attention s'est portée sur quelques uns des thèmes qui ont surgi depuis lors, la mémoire des expulsés et des déplacés, les macabres découvertes de lieux de massacres de masse. Après une longue période d'ombre, imposée par le régime communiste, le souvenir des transferts de population qui ont accompagné la fin du deuxième conflit mondial, revient sur le devant de la scène. La reconstitution des déplacements de population dans leur temporalité et dans la complexité de leur géographie constitue un vaste chantier pour les historiens, ainsi que Catherine Gousseff l'expose dans sa contribution. L'imbrication et la stratification de ces mouvements migratoires, en partie imposés, en partie spontanés, éclairent la diversité mémorielle des populations déplacées. Du souvenir à la reconstruction par la transmission orale, le recueil des parcours migratoires des habitants permet à Agnieszka Niewiedzial d'appréhender la pluralité des mémoires au sein des communautés locales. Un nouveau champ d'étude s'ouvre qui s'intéresse aux cadres sociaux et spatiaux d'une recomposition mémorielle, à l'échelle des micro-réseaux et des familles, à

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NORA, Pierre: Commentécrire l'histoire de France, cité par René Rémond,

dans le discours de réception de Pierre Nora à l'Académie française, Le Monde, 7 juin 2002. 16

travers la reconstruction de la «petite mémoire» de l'espace familial et privé, et des trajectoires singulièreslo. L'étude des lieux de mémoire reste un objet fondamental de recherche. Les représentations controversées données par certaines muséifications ont retenu l'attention. Les exemples ne manquent pas: le musée de la Terreur à Budapest, l'exposition qui s'est tenue à Berlin « Chemins forcés: fuite et expulsion dans l'Europe du XXe siècle ». D'autres lieux de mémoire, tels le polygone de Butovo près de Moscou, sont l'enjeu de la remémoration d'une violence niée dont le régime soviétique a voulu effacer les traces. Le lieu de mise à mort des victimes de la grande Terreur est devenu un lieu de pèlerinage où les proches des victimes peuvent venir se recueillir et engager un travail de deuil. Dans son originale contribution sur «le retour des Hongrois à l'Europe », Mâté Zombory aborde le rapport de la nation à son territoire sous l'angle d'un lieu de mémoire, la cartographie nationale, dotée d'une forte charge symbolique. Dans la dernière partie de cet ouvrage, Milos Havelka développe ses réflexions à propos du processus de construction de la mémoire qui font plus particulièrement référence au contexte historique et culturel propre à l'Europe centrale. Françoise Mayer et Zdenek VasIcek reviennent sur les rapports entre le passé et le présent, l'histoire et la mémoire. Les représentations du passé témoignent des biens étranges relations entretenues par le couple mémoirelhistoire. La mémoire est devenue objet pour l'histoire. Cela signifie que le chercheur prend pour objet d'étude non pas les évènements pour euxmêmes mais leur construction dans le temps, l'effacement et la résurgence de leur signification. Les enjeux mémoriels sont des enjeux de légitimité, les jeux de mémoire sont indissociables des stratégies de légitimation qui les sous-tendent. Les demandes et revendications mémorielles, les lois mémorielles, les dispositifs de lustration, mais aussi les politiques de réconciliation constituent à présent un nouveau
10Sur cette thématique, le Centre interdisciplinaire d'études centre-européennes de l'Université Paris Sorbonne a organisé une journée d'études consacrée aux
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Mémoiresde Silésie: du souvenirà la reconstruction», le 24 novembre2006.
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champ d'étude pour les sciences socialesll. C'est à l'histoire d'établir les faits, à « dire le vrai en matière historique» et non au législateur, il est sans doute utile de le rappeler lorsque de nouvelles initiatives du législateur viennent, ici et là, semer le trouble. «Quand l'État se mêle de I'histoire» 12, les chercheurs doivent rester vigilants, et rappeler la nécessaire distinction entre histoire et mémoire. Oui, le passé est douloureux et sa mémoire le reste pour ceux qui ont vécu les épreuves de la guerre, de l'occupation, des transferts, des emprisonnements, qui ont subi des violences et des injustices de toutes sortes. Mais en démocratie, la mémoire doit pouvoir s'exprimer autrement que par l'imposition de normes qui rappellent des méthodes et une époque avec lesquelles les citoyens européens ont choisi de rompre.

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MINK, Georges;

NEUMAYER, Laure (dir.): L'Europe

et ses passés
Stock,

douloureux, op. cit. 12 RÉMOND, René: 2006, 107 p.

Quand l'État se mêle de I 'histoire, Paris, Éditions

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LA MÉMOIRE À L'OUEST ET À L'EST

L'Europe élargie: du risque de désunion mémorielleI
Georges Mink

« La Pologne veut que la Déclaration de Berlin (commémorant le 50e anniversaire de la construction européenne) évoque également les pages sombres de l'histoire de l'Europe (. ..). Cet anniversaire ne devrait pas se limiter aux affaires des anciens États membres. Il devrait également prendre en compte les événements qui ont eu lieu après la 2e Guerre mondiale dans notre partie du continent». Marek Cichocki, conseiller du président Lech Kaczynski pour le traité constitutionnel européen. 22 février 2007

La fin du communisme à l'Est de l'Europe a renouvelé les débats sur l'histoire, notamment européenne, et ravivé les enjeux mémoriels. La corrélation avec l'intégration européenne a eu un effet dynamisant. Les usages de l'Europe ne se sont pas limités à l'apprentissage de l'acquis communautaire ni à l'interaction des acteurs institutionnels. Une intense activité symbolique impliquant plusieurs catégories d'acteurs, à l'intérieur et à l'extérieur, s'est engouffrée dans la fenêtre d'opportunité qu'a constitué la période transitoire avant l'élargissement. Après l'adhésion, des problématiques mémorielles inédites ont fait irruption dans l'espace élargi de l'Union européenne. Les nouveaux pays membres nous mettent au défi d'affronter leurs héritages mémoriels. « Oui à l'Europe - dira une historienne du
1 Ce texte est une nouvelle version, mise à jour et augmentée, de l'introduction à l'ouvrage collectif L'Europe et ses passés douloureux paru aux Éditions de La Découverte en 2007.

romantisme polonais, Maria Janion - mais nous y rentrerons avec nos morts »2.

La prolifération des phénomènes mémoriels en Europe L'espace européen s'est enrichi de nouvelles tendances: il n'abrite pas uniquement l'axe de rotation mémoriel autour de l'Allemagne, même si ce dernier reste dominant. L'Europe est le théâtre de la récurrence des mouvements «mémoriels» tous azimuts, du Nord au Sud et d'Est en Ouest. Malgré (ou à cause de) sa politique routinière d'encouragement des dispositifs et des actions de la réconciliation. Sans doute les politiques d'encadrement juridico-normatif de l'Union européenne agissent-elles comme une soupape qui évacue périodiquement le trop plein de pression, mais elles donnent aussi de la visibilité aux acteurs qui prennent en charge les dissensions et les conflits de requalification des dossiers qui semblaient être défmitivement classés. L'exemple le plus parlant est celui des Associations des expulsés allemands de Pologne et de République tchèque, qui relèvent la tête, en cherchant à faire reconnaître que les expulsions de 1945 s'apparentent bien à la défmition de purification ethnique appliquée à l'ex-Yougoslavie et de réclamer, par là même, la révision des verdicts produits dans un autre contexte, celui de la victoire sur l'occupant nazi3. Un tel processus de repositionnement d'un passé «douloureux» à l'aune des normes produites à l'occasion d'autres situations et événements s'appuie sur une stratégie de la décontextualisation historique. Il est intéressant de noter aussi la tendance inverse qu'expriment les personnes emblématiques de l'humanisme européen, comme l'écrivain allemand Günter Grass et le
2

JANION, M. : Do Europy, tak, ale razem z naszymi umarlymi [Allons en

Europe, mais avec nos morts], Varsovie, Sic !, 2000. 3 BLAIVE, M.; MINK, G. (dir.): Benesovy dekrety. Budoucnost Evropy a vyrovnavani se s minulosti [Les décrets Benes. L'avenir de l'Europe et la gestion du passé], Prague, Dokofân/CEFRES, 2003. 22

sociologue d'origine polonaise, Zygmunt Bauman. Leurs aveux tardifs d'avoir été du mauvais côté au début de leur vie d'adulte, l'un dans la Wehrmacht, l'autre dans les services politiques de l'armée communiste d'après guerre, plaident les erreurs de jeunesse. Mais surtout demandent d'être replacés dans le contexte historique de leurs actes au nom de la complexité du choix du moment. Un autre phénomène se manifeste au début des années 2000, celui du retour au devant de la scène des catégories de la population sacrifiées par les «pactes» de sortie des régimes autoritaires, que ce soit en Espagne les victimes du franquisme ou, dans les pays post-communistes, les victimes de la police politique communiste. Il s'agit des générations d'après-conflit qui se considèrent comme dépositaires d'une mission de justice réparatrice. Elles cherchent à réhabiliter les exclus des pactes mémoriels, qui ont dû «taire» (mais non oublier!) leurs ressentiments, pour ouvrir la voie aux compromis de sortie des régimes autoritaires. Un phénomène comparable, celui des héritages coloniaux, fait apparaître une puissante revendication mémorielle des sacrifiés d'une décolonisation politique, ayant fait fi du bilan réparateur en son temps. La forme extrême des « manipulations» de l'histoire et de la mémoire tient à la volonté de certains auteurs des crimes de masse, souvent détenteurs du pouvoir, d'« en effacer les traces ». Elles sont comme le prolongement du crime lorsque la vie est redevenue «normale ». Le conflit ex-yougoslave abonde en exemple de ce type. Ces manipulations se manifestent sous d'innombrables formes comme la production de récits falsifiés des événements, l'effacement des preuves, l'interdiction ou la destruction des archives, la répression ou l'élimination des témoins, l'instauration de la censure et la criminalisation de producteurs des récits dissidents. Côté institutionnel, dans de nombreux pays européens, à l'Ouest comme à l'Est ou au Sud, des « dispositifs» ont été créés afin de produire de la réconciliation et du rapprochement, et plus généralement une « grammaire» des normes et des règles pour gérer les situations post-conflits. Ils sont indissociables des

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enjeux mémoriels. Un rapide tour d'horizon laisse entrevoir le nombre et la diversité des situations et des solutions - qu'il s'agisse de sorties de conflits armés (ex-Yougoslavie, Irlande du nord), de sorties de régimes autoritaires (Europe du sud, Europe centrale et orientale) ou encore d'héritages bilatéraux conflictuels (Angleterre/Irlande, Allemagne/République tchèque, Allemagne/ Pologne, Pologne/Ukraine, Italie/Slovénie, Grèce/Turquie par exemple). De même, on observe une grande hétérogénéité de dispositifs de prise en charge de ces «passés douloureux », depuis les commissions bilatérales d'historiens jusqu'aux activités professionnalisées d'assistance au maintien de la paix, en passant par les dispositifs muséographiques spécifiques, ou l'intervention dans des arènes internationales (Conseil de l'Europe, OSCE, Union européenne). Cette densité institutionnelle est-elle la preuve de l'abandon de l'histoire et de ses médiations mémorielles en Europe au profit des régulations juridiques ou administratives? Nous pensons qu'il s'agit plutôt de l'intensification des jeux mémoriels partisans dans le contexte de la judiciarisation et de la criminalisation des responsables des violences. Depuis peu, on note le recours explicite à l'instrument historique dans la gouvernance de certains États, non pas comme ce fut le cas par exemple lorsque l'usage du passé conflictuel servait au couple Mitterrand et Kohl -, pour améliorer les relations bilatérales4 et la construction européenne, mais pour mobiliser l'électorat d'un parti ou d'une coalition autour d'objectifs de revendication identitaire, symbolique mais belliqueuse, dans l'arène interne et face au monde extérieur. En Pologne, la droite va jusqu'à parler de «politique historique », partie constitutive des politiques publiques, qui aurait été jusqu'ici négligée par les «successeurs» de l'Ancien régime (sous-entendu: complices des crimes du passé). La gauche ne voulant pas être en reste opte pour une parade dans le même registre: « nous devons avoir notre propre politique historique », écrit le leader de l'Alliance de la Gauche démocratique,
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ROSOUX:, V. : Les usages de la mémoire dans les relations internationales,
Bruylant, 2001.

Bruxelles,

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