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L'héritage du silence

De
386 pages
Le point de départ de cet ouvrage a été la volonté de Dan Bar-On de comprendre comment, surmontant le mur de silence dressé par leurs parents, des enfants de criminels nazis ont pu vivre avec leur héritage et trouver eux-mêmes les forces pour tracer leur propre chemin. Au-delà des histoires qu'il a su, par son écoute attentive, recueillir de la part de ses interlocuteurs, ces entretiens, reproduits ici dans leur littéralité, prolongent un travail de même ordre effectué antérieurement avec des descendants de victimes de l'Holocauste.
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L 'héritage du silence rencontres avec des enfants du 3erneReich

Remerciements De nombreuses personnes ont contribué à la préparation de ce livre et au travail de recherche dont il est issu. Je tiens à remercier tout particulièrement un ami anonyme qui vit en Allemagne. C'est son application à creuser les graves questions abordées dans le présent ouvrage qui m'ont amené à concevoir ce projet. Le Pr Israël W. Chamy, directeur, à Jérusalem, du Institute of the International Conference on the Holocauste and Genocide, m'a aidé à définir le projet de recherche et à le mettre en route. Les trois premiers chapitres ont été écrits avec sa collaboration. C'est grâce à une subvention de l'Institut que j'ai pu consacrer six mois à cette étude, en 1988. Je rends hommage à la générosité du Sidney and Esther Rabb Centre for Holocauste and Redemption Studies de l'université Ben Gourion à Beersheba, et du joint Distribution Committee à Jérusalem. La perspicacité de mon amie hollandaise Gonda Scheffel-Baars m'a été d'un grand secours. Les Prs Manfred Brusten et Friedhelm Beiner, ainsi que leur étudiant Bernd Winkelman m'ont aidé à avancer dans mon travail et leur amitié a rendu mon séjour en Allemagne plus facile. En outre, j'ai bénéficié de l'hospitalité de l'université de Wuppertal pour la durée de plusieurs de mes interviews. Gitta Sereny et Don Honeyman ont amicalement soutenu mes recherches depuis le début. Leurs réactions critiques positives à mon attitude et leurs commentaires des premières versions du manuscrit m'ont été très utiles. Je remercie le Dr Bettina Birn, le Dr Dieter Hartmann de Tübingen et le Pr Don Schon du MIT de leur amitié et de l'aide immense qu'ils m'ont apportée. Pour le soutien et l'intérêt qu'ils ont porté à ce projet, je remercie le Pr Saul Friedlander de l'université de Tel-Aviv, le Pr Anna Lieblich et le Pr Zeev Klein de l'université hébraïque de Jérusalem, le Pr Shimon Redlich de l'université Ben Gourion, le Pr Benno Müller-Hill de l'Institut de génétique de l'université de Cologne, le Pr Gertrud Hardtmann de l'université technique de Berlin, le Dr Tamar Bermann et feu le Pr David Herbst de l'Institut pour la recherche d'Oslo. Je suis infiniment reconnaissant à Zeev-Bill Templer. Quand je suis revenu de mon premier séjour en Allemagne, j'ai cherché quelqu'un pour transcrire et traduire mes enregistrements. Je l'ai découvert en face de chez moi. Il étudiait l'hébreu. Il a transcrit toutes les interviews de ce livre et y a consacré un temps et une énergie considérables. Je n'y serais pas arrivé sans lui. Ensuite Miriam Lavi a rédigé avec sensibilité. Tzilla Barneis, Jehudit Brill, Antia Scheaffer, Kerstin Kessler et Hannah Bahat ont aussi consacré beaucoup d'heures à taper, transcrire et traduire le texte. Je remercie aussi Angela von der Lippe et Linda Howe de Harvard University Press pour leur contribution à la réalisation de ce livre. Enfin je remercie ma femme et mes enfants. Leur amour, pendant une période difficile, a été pour moi une lumière dans les ténèbres.

DAN BAR-ON

L 'héritage du silence
rencontres avec des enfants du
3erne

Reich

Traduit de l'anglais par François Simon-Duneau Préface d'André Lévy

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytec1mique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

KIN XI

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

de Kinshasa

- RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Shéma*

Vous qui vivez en toute quiétude Bien au chaud dans vos maisons, Vous qui trouvez le soir en rentrant La table mise et des visages amis, Considérez si c1est un homme Que celui qui peine dans la boue, Qui ne connaît pas de repos, Qui se bat pour un quignon de pain, Qui meurt pour un oui pour un non. Considérez si c1est une femme Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu'à la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid Comme une grenouille en hiver. N'oubliez pas que cela fut, Non, ne l'oubliez pas:

Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant; Répétez-les à vos enfants. Ou que votre maison s'écroule, Que la maladie vous accable, Que vos enfants se détournent de vous.
Primo Levi, 10 janvier 1946.

* Traduction de l'italien par Martine Schruoffeneger l'aimable autorisation des éditions Julliard.

reprise

de Si c'est un homme,

avec

Dédicace

En souvenir de ma mère, Lotte-Leah Bruno (Samson), née à Hambourg en janvier 1907, décédée à Haïfa en avril 1992 où elle a passé la plus grande partie de sa vie. Elle représentait pour moi un monde qui a disparu et qui est perdu à jamais.

Nouvelle édition élargie, publiée par KOERBER-STIFTUNG, L 'héritageinfernal,Hambourg 2003

sous le titre de

1 ère édition, (6) Harvard University Press, 1989 2ème édition, (6) Editions Eshel, 1991

http://www.1ibraJrieharmattan.com hanna ttan 1@wanadoo.fr

2005 ISBN: 2-7475-9221-9 EAN : 9782747592215

(6) L'Harmattan,

PRÉFACE

Je suis heureux de présenter cette nouvelle version élargie de l'ouvrage de Dan Bar-On, récemment éditée en Allemagne par I<ôrber-Stiftung que je tiens ici à remercier. Ces premières rencontres avec des fils et des filles de criminels nazis ont en effet été le point de départ d'autres expériences engagées par l'auteur, ouvrant des perspectives nouvelles quant aux moyens permettant de favoriser des processus de réconciliation entre groupes et communautés en conflit, souvent déchirées par des conflits ancestraux paraissant insurmontables, à partir de la prise en considération de leur passé et de sa transmission de génération en génération. Pour cette raison, nous pensons que cet ouvrage intéressera non seulement les personnes concernées par l'histoire du nazisme et de l'Holocauste et ses effets à long terme, mais aussi tous ceux qui interviennent, à un titre ou à un autte, dans de telles situations de crise ouverte Se plaçant du point de vue des bourreaux, et non plus des victimes, le travail de Dan Bar-on se démarque en effet radicalement de la plupart des ouvrages consacrés à la tragédie de l'Holocauste et à ses conséquences humaines, - je pense notamment aux témoignages terribles laissés par des membres des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau publié cette année sous le titre :"Des voix sous la cendre" (Calmann-Lévy,2005). En interviewant des descendants de criminels nazis, en établissant ainsi un pont entre deux univers apparemment irréconciliables, l'auteur apporte en effet un éclairage précieux sur l'un des problèmes majeurs de notre temps et sur ses fondements psychologiques inconscients. Certes, l'ouvrage de Pierre Sichrovsky, enquêtant sur les souvenirs et les jugements que les enfants de nazis portaient sur leurs parents ("Naître coupable, naître victime", 1987), avait déjà attiré l'attention, en Allemagne tout particulièrement, sur le destin douloureux de ces enfants. Il avait notamment découvert qu'ils étaient aussi d'une certaine façon, victimes de leurs parents criminels. Mais Dan Bar-on va plus loin: en engageant avec eux de longues interviews, entièrement et fidèlement retranscrites ici, il ne

II

se plaçait pas du point de vue de l'enquêteur, mais de celui du psychologue, tenu donc à une attitude de compréhension et d'écoute, excluant tout jugement. Pour conduire ces entretiens, en Allemagne, de la part d'un descendant de juifs allemands dont nombre des parents avaient disparu, il fallait, bien entendu, un très grand courage, et pas seulement physique. C'est par exemple la rencontre avec un homme qu'un ami lui déconseille de voir ("il déteste les juifs, il va te mettre à la porte"), et qui lui fait penser aux images terribles du camp de la mort où le père de cet homme était en fonction. Et avec qui il découvre avec stupeur des affinités inattendues. Est-il possible pour un enfant de victime d'écouter avec compréhension le fils de celui qui a été le tortionnaire de ses parents? De plonger dans son univers mental, et de lui servir de guide dans l'exploration de son passé et de celui de sa famille, de l'aider à percer le mur de silence faisant de ce passé un fardeau d'autant plus douloureux? Telle est pourtant l'entreprise engagée par l'auteur. Elle lui permet de produire des récits saisissants, qui jettent chacun un éclairage unique sur le travail de reconstruction identitaire auquel tout individu est confronté, notamment lorsqu'il lui faut affronter, comme c'est le cas ici, la réalité effrayante de secrets familiaux jalousement gardés et dont il est, qu'il le veuille ou non, le malheureux héritier. Bien que le travail de Dan Bar On ait été engagé à des fins essentiellement de recherche, de tels entretiens, s'étalant parfois sur plusieurs rencontres, ne sont pas sans produire des effets durables sur les deux partenaires. Pour Dan Bar-on, cela mena à une profonde mise en question de son identité israélienne sioniste, à laquelle il avait adhéré dans ses années de jeunesse, en Israël où il est né. Progressivement, cela le conduit à prendre conscience de la façon dont cette identité tend à être confondue avec celle de victime, découvrant ainsi des dimensions inconscientes du conflit opposant Juifs Israéliens et Palestiniens vivant sur la même terre. Ainsi, les traces leurs histoires respectives, qui impliquent des tiers (les Allemands pour les Juifs), jouent un rôle méconnu d'autant plus essentiel qu'elles n'ont jamais fait l'objet d'un travail d'élaboration. Pour les personnes s'étant prêtées aux interviews, cela induit le besoin d'approfondir le travail d'analyse amorcé. Ainsi, certains d'entre eux décidèrent spontanément de se réunir périodiquement pour échanger sur leurs expériences respectives et s'aider réciproquement à mieux comprendre les difficultés, personnelles et familiales, auxquelles ils étaient confrontés.

III

Ce groupe se réunit pendant plusieurs années, tout d'abord seul, puis, à leur demande, avec Dan Bar-on. C'est alors que celui-ci eut l'idée de les faire se rencontrer avec des descendants juifs de survivants de l'Holocauste, puis de Palestiniens (Dan Bar-on raconte à ce sujet l'expérience mémorable et surprenante que fut pour lui de se trouver dans la même salle avec ces trois groupes réunis). De telles rencontres, improbables, entre descendants d'ennemis mortels, ce nouveau pont (telle célèbre pont de Mostar, reconstruit en Serbie en dépit des obstacles, entre les communautés musulmanes et croates chrétiennes de cette ville martyre) devint l'amorce d'une série de nouvelles expériences, se poursuivant à l'heure actuelle. Celles-ci visent à créer les conditions d'un dialogue entre communautés en conflit, contribuant à la paix, en Palestine-Israël, mais aussi en Irlande, en Afrique du Sud, ou dans d'autres parties du monde. Elles permirent de fonder, selon une approche psychosociologique, les bases d'une méthode, décrite dans le dernier chapitre de cet ouvrage. Intitulée TRT (To Reflect and to Trust), cette méthode consiste à proposer à des membres de communautés actuellement en conflit d'engager ensemble une réflexion sur leurs histoires familiales respectives, racontées et reprises encore et encore, dans un climat d'écoute et de confiance. Le premier groupe TRT se réunit plusieurs années sur la proposition de Dan Bar-on, dans le cadre de PRIME ("Institut pour la recherche de la paix au Moyen-Orient"), fondé et co-dirigé par lui-même et un collègue palestinien, Sami Adwan. Il servit de base et de modèle à d'autres expériences, élargies à d'autres communautés en conflit dans le monde. Celles-ci développèrent une technique fondée sur l'échange de récits de vie, impliquant plusieurs générations, y compris dans des situations opposant violemment leurs communautés respectives, tant sur le plan social que politique. Ainsi, l'an dernier, trois générations appartenant à des familles israéliennes et palestiniennes se rencontrèrent pendant plusieurs journées pour confronter les façons contradictoires dont ils avaient chacune vécu, les unes l'abandon des terres qu'ils occupaient depuis des générations, les autres leur installation dans ces terres à la suite de la guerre de 1948. Le fait de réunir les trois générations avait pour objet de permettre aux participants de saisir, et de travailler, non seulement les différences de vécu entre les communautés en conflit, mais aussi entre les générations,

IV

autrement dit de situer les événements à la fois dans le présent conflictuel, et dans leur épaisseur historique. Dans le même esprit, on peut citer l'ouvrage paru l'an dernier sous le titre "Histoire de l'autre", conçu comme un Manuel à l'intention des écoles palestiniennes et israéliennes. Celui-ci présente, en regard l'une de l'autre, les versions contrastées de moments clé de leur histoire commune, élaborées moyennant un travail de plusieurs mois par des enseignants des deux communautés, au cours de réunions organisées et animées, dans les conditions matérielles et psychologiques les plus difficiles, par Dan Bar-on et Sami Adwan et leurs collaborateurs. L'hypothèse centrale qui sous-tend la méthode est qu'un processus de paix ne peut avoir quelque chance de réussite que si, parallèlement aux efforts de négociation politiques sur un plan macro social prenant en compte les différentes dimensions sociales, économiques, culturelles..., s'effectue un travail d'ordre psychologique ou psychosociologique avec les personnes directement concernée. Un tel travail d'élaboration, conduisant à la déconstruction des représentations réciproques et des fondements ignorés des identités collectives, rend en effet possible le dépassement de jugements dichotomiques et de représentations en termes de noir et blanc, de victime et d'oppresseur, ... Si ces perspectives concernant la réalité présente ne sont pas l'objet principal de cet ouvrage -elles sont cependant esquissées dans le chapitre conclusif, rédigé plusieurs années après sa première parution-, elles ne prennent sens qu'à la lumière de ces premiers entretiens, qui concernent de conflits passés et leurs effets à long terme. Ces entretiens montrent comment un processus de réflexion et de remise en question peut être enclenché à partir d'un dialogue direct, sans concession, mais ouvert, entre descendants de victimes et de bourreaux, séparés à la fois par des souvenirs cruels et traumatisants, et aussi par le mur d'incompréhension et de silence au sein de leurs familles, interdisant l'accès à leurs histoires respectives. André Lévy

Nouvelle

introduction à la deuxième édition française!

Il n'est pas facile de reconstruire après presque dix-huit années ce qu'exactement j'ai pensé et ressenti lorsque je suis allé en Allemagne en août 1985 à la recherche de descendants de criminels nazis, afin de les interviewer et de comprendre comme ils vivaient avec cet héritage de leurs parents. Je me souviens seulement qu'à cette époque il n'y avait dans le discours des Allemands aucune expression pour désigner les "enfants de tortionnaires". Cela n'est devenu une question publique qu'en 1987, avec la publication de l'ouvrage de Peter Sichrovsky (1987, 1985), Naître coupable,naître victime, et de l'article de Doerte von Westerhagen ("Die Zeit'). En recherchant des partenaires-interwievés (cela en soi fut une expérience fascinante), j'ai voyagé à travers l'Allemagne d'un endroit à l'autre, en général par train. Pour un juif, c'était une expérience difficile, en raison des associations que cela évoquait avec le rôle des trains pendant le processus d'extermination par les nazis. Il me fallut cependant surmonter mes angoisses. Je me souviens également que certains noms portés par mes interviewés m'effrayaient de la même façon (sachant comment leurs pères avaient été impliqués pendant cette époque), et comment j'ai dû me rappeler que je ne devais rencontrer que leurs enfants, qui n'étaient coupables de rien. J'étais surtout perturbé par le sentiment d'être à la recherche de quelque chose qui n'intéressait personne. Après avoir réalisé une interview d'une grande intensité émotionnelle, je pouvais marcher dans les rues et observer les passants mener leur vie quotidienne, apparemment une très bonne vie, et il n'y avait rien pour me rappeler ce dont il avait été question dans l'interview. Durant les soirées en Allemagne, j'écoutais et réécoutais les bandes que j'avais enregistrées pendant la journée, comme pour me persuader que ce que j'avais entendu était réel et non un produit de mon imagination.
1 Cette nouvelle introduction ainsi que le chapitre conclusif: L'expérience des groupes IRT ont été

traduits de l'anglais par André Lévy, avec l'aide, pour les passages en allemand Friesacher.

de Christine

VI

Je crois que j'étais alors une sorte de paria. Les universitaires allemands me conseillaient de laisser tomber cette étude, qui poserait d'énormes problèmes méthodologiques. Même certains collègues universitaires israéliens ont essayé de me dissuader de la mener à bien, elle "pourrait nuire à ma carrière". Quelques personnes seulement, non universitaires, surtout en Allemagne, m'ont encouragé: "si voussentezpouvoir lefaire, allev.
Le moment est peut-être propice, et de toutefaçon aucun chercheur allemand ne serait

en mesurede conduirede tellesinterviews".J'avais le soutien de ma femme et de quelques collègues et amis. Mais ils étaient peu curieux des détails de l'étude, à moins que je ne le leur impose, peut-être avaient- le sentiment que le mal est contagieux. Tout cela a changé de façon drastique dans les dernières dix-huit années. Il y eut les changements politiques en Europe (la chute du Mur de Berlin et du communisme) qui ont ouvert la voie à un réexamen du passé. D'autre part, la génération des années soixante avait mûri sur le plan politique, donnant lieu à un besoin nouveau de reconsidérer les accusations qu'ils portaient sur la génération de leurs parents, et à un effort pour s'interroger, pour comprendre" comment cela a été possible". Regarder de près ces méfaits commis par des personnes ordinaires est difficile car cela a des implications pour soi-même: "si des personnes
ordinaires comme mon père en furent ?". capables, peut-être auraisj'e fait la même chose, si J" avais vécu en ce temps-là

Ces changements sociaux ont également eu un impact sur mes partenaires interviewés. Certains d'entre eux se manifestèrent publiquement et, très courageusement, essayèrent d'attirer l'attention du public sur leurs propres "histoires". Ils furent courageux car à ce moment l'Holocauste était déjà devenu un fait avéré en Allemagne; certains se sentaient coupables et pleins de remords, mais seulement au niveau collectif, comme s'ils demandaient: "s'il vousplait, laissez mafamzjle en dehors de cela". Dans les débats publics, il était difficile d'intéresser vraiment les gens aux histoires racontées dans mes interviews, car cela aurait pu signifier que les gens aient peut-être de semblables chapitres cachés dans les biographies de leurs propres familles. Par exemple, j'ai un jour donné une conférence dans le cadre d'une société allemande de psychanalyse, en invitant deux de mes interviewés à m'accompagner. Je pouvais sentir une forte tension dans la salle. Je

VII

devinais que les psychanalystes n'aimaient pas ma façon de présenter une vidéo et d'amener mes interviewés avec moi. Mais après que ceux-ci eurent parlé, l'un des psychanalystes dit très ouvertement: "Après vous avoir
écoutéJe peux reconnaître que, sur cette question, vous êtes allé beaucoup plus loin que moi. Je sais maintenant sur quoi Je dois travailler. Je ne le ferai pas ici, devant tout le monde, mais Je vous remercie d'avoir partagé votre expérience avec nous".

Dans un autre exemple, Martin Bormann, le fils de l'homme de confiance de Hitler, a publié, après avoir pris sa retraite d'enseignant, un livre avec sa biographie personnelle. Il continue à faire des conférences chaque année dans les écoles, des églises, et même dans des prisons à des néo-nazis. Il a le sentiment que c'est sa mission que de partager son expérience et ce qu'il a appris avec de jeunes allemands et autrichiens, "ils
peuvent apprendre par le passl'.

Le soutien le plus manifeste que j'ai reçu pour mon enquête est venu de mes partenaires interviewés qui sont restés en contact avec moi par lettre ou au travers de rencontres mutuelles dont ils avaient pris l'initiative à la suite des interviews, et plus tard dans le groupe TRT2. Ils m'ont vraiment donné le sentiment que je ne les avais pas "utilisés" pour la poursuite de mes intérêts scientifiques (ce qui pourrait être légitime en d'autres circonstances), mais qu'ils s'étaient enrichis dans ce processus, et étaient intéressés à trouver les moyens de poursuivre ce que nous avions commencé dans notre première rencontre. Ils m'ont beaucoup appris sur leur propre processus d'élaboration (Bar-On, 1990). Après la publication de "Legary of silence",en anglais puis en allemand, j'ai commencé à recevoir chaque année quantité de lettres de personnes qui me sollicitaient: pouvais-je les aider comme thérapeute? Pouvais-je les aider à trouver des informations sur les activités de leurs parents pendant la période nazie? Pouvaient-ils entrer en contact avec l'un des membres de nos groupes TRT, ou pourraient-ils se joindre au groupe? Il me semble tout à fait remarquable que tant de personnes recherchent cette aide auprès de moi, un étranger, soit que le dispositif de soutien n'existait pas en Allemagne, soit parce qu'ils se sentaient menacés à l'idée

2

TRT, "To Reflect and to Trust". Ces groupes, de "Réflexion et Confiance",

ont été initiés par

Dan Bar-Onen Israël en 1992, pour mettre en relation des enfants de criminels nazis avec des survivants de l'Holocauste. Le dernier chapitre est consacré essentiellement à l'histoire et à l'analyse de ces expériences de groupe;

VIII

d'essayer d'obtenir de l'aide en Allemagne pour analyser ce chapitre de leur biographie familiale. Certaines de ces correspondances rapportaient des histoires dramatiques. Par exemple, une personne m'a écrit que ce ne fut qu'à la mort de son père qu'il apprit que son grand-père était juif. Son père fut celui qui avait dénoncé son père à la Gestapo. Le grand-père, cependant, ayant survécu dans les camps, vécut à une distance de 70 kilomètres seulement de chez eux, jusqu'à sa mort dans le milieu des années soixantedix. Mon correspondant m'écrivit que son père ne lui avait jamais parlé de son grand-père qu'il n'a donc jamais rencontré. Maintenant qu'il sait, pourrais-je l'aider à trouver son chemin de retour vers le judaïsme? Une femme m'a appelé au téléphone un soir: elle avait appris que son père avait ordonné à sa mère de tuer leurs deux enfants, par crainte de la vengeance des alliés. Elle-même, née après la guerre, avait été nommée d'après eux. Après la mort de sa mère, son père s'était remarié et avait effacé la mémoire de sa famille précédente. Pourrais-je l'aider à retrouver quel avait été le rôle de son père dans l'Allemagne nazie? Une Israélienne, d'origine polonaise, survivante de l'Holocauste m'appela après avoir lu mon livre en hébreu, et me demanda de "transmettre un message en Allemagne", indiquant que lorsqu'elle était dans le camp elle avait rencontré trois "gentils" allemands, qui l'avaient aidée de différentes façons, et pas seulement des allemands cruels. Elle n'a aucune occasion de parler de ces expériences en Israël, mais lorsque j'irai en Allemagne je devrai le faire savoir. Au cours des années, il y eut de nombreuses intéressantes références à l'ouvrage: l'un des rares noms que j'avais maintenu sans changement était celui de "Para Via Nova", dans le chapitre sur l'histoire de Rudolf Hess. N'ayant pu trouver aucun survivant du massacre y ayant eu lieu, j'avais pensé que peut-être le nom de l'endroit amènerait un survivant à prendre contact avec moi. En 1992, alors que j'étais aux EU en année sabbatique, je reçus un appel téléphonique de quelqu'un qui avait lu le livre, et me dit que son voisin, un fermier juif âgé de 80 ans, lui avait dit être originaire de ce lieu en Russie. Il se trouve que lorsqu'ils réunirent tous les juifs dans ce village pour les exécuter (ainsi que le père de Rudolf Hess l'avait raconté à son fils), ce voisin avait sauté sur un tas de bois, et qu'une femme de ce village qui travaillait là l'avait vu et avait achevé de le recouvrir de bois, et c'est ainsi qu'il avait survécu, seul de ce village. Lorsque j'appelai Rudolf

IX pour lui raconter l'histoire il fut complètement accablé, surtout quand il apprit que le survivant se souvenait de son père comme un "bon" allemand qui les avait aidés dans le Ghetto. Ces contacts ont renforcé ma conviction concernant la manière de procéder dans cette étude: étant donné nos connaissances insuffisantes sur les responsables de l'Holocauste, les histoires personnelles relatives à ce contexte tragique de guerre, de meurtre et de survie devaient être rapportées en respectant le discours original des personnes interviewées. Les histoires de vie ont habituellement une fonction thérapeutique pour les personnes qui les racontent, en particulier lorsqu'elles sont écoutées par une personne "de l'autre bord". Elles permettent aussi de susciter d'autres histoires qui avaient été tenues secrètes dans l'esprit et le cœur des gens pour diverses raisons, attendant le moment et le contexte appropriés. La méthode des histoires de vie, au service de la construction de la paix et de la coexistence, est devenue l'un de mes principaux champs d'intérêt après avoir réalisé mes interviews en Allemagne. J'ai commencé dans le milieu des années quatre-vingt en demandant à mes étudiants de l'Université Ben Gurion en Israël d'interviewer chacun un survivant de l'Holocauste et l'un de leurs enfants, de retranscrire ces interviews et de les amener en cours. Pendant deux semestres entiers, nous avons écouté les histoires en essayant de comprendre ce que les interviewés disaient et comment cela nous affectait en les écoutant. Cela a été relancé par le processus des groupes TRT. Plus tard, cela été transposé dans le contexte israélo-palestinien (Bar-On et I<assem, 2004). Lorsque l'Institut de recherche pour la paix au Moyen Orient (PRIME) fut fondé, et ayant commencé ma collaboration avec le Professeur Sami Adwan, nous avons transposé le processus d'histoires de vie pour élaborer un livre d'histoire commun israélo-palestinien comprenant deux narrations parallèles de chaque événement majeur dans l'histoire du conflit (Adwan et Bar-On, 2004). Le fait de faire entendre les récits dans leur langage original n'entre pas nécessairement en contradiction avec le développement d'une analyse formelle et d'une conceptualisation théorique. Passer des interviews à l'analyse requiert une méthode. J'ai eu la chance, pendant mes interviews en Allemagne, de rencontrer les Professeurs Gabriele Rosenthal et Wolfram Fisher Rosenthal qui m'ont enseigné, et plus tard mes étudiants

x
en Israël, comment adapter leur méthode d'entretien et d'analyse biographique. J'ai ainsi appris comment des hypothèses intéressantes peuvent être inférées à partir d'un seul entretien, à condition de fouiller profondément dans le texte. Le plus important de mon travail théorique n'est pas rapporté dans "L'héritage du silence", mais dans des articles publiés ultérieurement, en référence aux quatre-vingt dix interviews réalisés en Allemagne: l'argumentation morale soutenue par mes interviewés (Bar-On et Charny, 1992) ; le phénomène de "double mur" ; la stratégie de morale paradoxale que certains de leurs parents avaient développé après la guerre (Ban-On, 1989) ; les cinq phases de leur processus d'analyse et de perlaboration ; "qui a souffert le plus ?" (Bar-On et Gaon, 1991) ; l'ambiguïté des concepts de réconciliation et de pardon (Bar-On, --- ) ; l'indescriptible et l'indiscutable, obstacles fondamentaux entre eux et leur contexte social (Bar-On, 1999a). En travaillant plus tard sur des conflits actuels, j'ai dû apprendre à relativiser les termes de victime et de victimaire, clairement différenciés dans le cas de l'Holocauste, mais de façon moins claire dans les conflits actuels. D'autre part, à la différence des conflits en cours, l'Holocauste ne se traduit plus par des luttes effectives, mais se poursuit en continuant à travailler l'esprit et la mentalités des gens. En outre, les conflits actuels sont surtout asymétriques en termes de relation de pouvoir, tandis que la plupart des survivants de l'Holocauste se sont entre-temps rétablis financièrement et politiquement. J'ai également appris à quel point le sentiment d'être victime peut être puissant, et à quel point il est difficile de s'en dégager, notamment lorsque celui qui était la victime dans le passé est devenu depuis le persécuteur d'un autre groupe (Bar-On, 2001). Avec ces apprentissages, j'ai dû apprendre à accepter également le rythme lent du changement social. Parfois j'ai le sentiment que, bien que nous en sachions beaucoup plus qu'il y a dix-huit ans sur les questions discutées ici, nous sommes encore au début du chemin et, pendant ce temps-là, tant de problèmes surgissent que nous pouvons aisément nous sentir dépassés. Certains nous disent: pourquoi s'occuper de questions non résolues dans le passé, alors que de nouvelles questions nous assaillent dans le présent? Je leur réponds que nous devons apprendre à faire les deux, car se centrer sur l'un sans l'autre ne nous permettra pas de

XI

comprendre le monde dans lequel nous vivons, d'où nous venons et vers quoi nous nous dirigeons. Cinquante ans après la guerre, les problèmes évoqués dans cet ouvrage ont toujours du sens pour notre avenir. Presque chaque jour, des actes violents et la polarisation font surgir de nouveaux dangers. Je ne suis pas sûr qu'ils ne soient pas reliés au fait que les atrocités passées n'aient pas été suffisamment perlaborées. Dan Bar-on, 2005

l'héritage infernal
5

introduction

Automne 1938. André a douze ans et vit, avec ses parents, dans une petite ville du nord de l'Allemagne. Au retour d'une réunion de jeunes, un soir, il s'adresse à son père: «Papa, on nous a dit qu'il fallait jeter des pierres contre les magasins juifs demain. Est-ce que je dois y aller ?» Le père le regarde et lui répond: «Qu'en penses-tu, toi? - Je ne sais pas. Je n'ai rien contre les Juifs, moi. Je les connais à peine, mais tout le monde y va. Alors, qu'est-ce que je fais ?» Dans toute la conversation qui s'en suit, le père retourne à son fils ses propres questions. «J'ai compris, dit André, ce que tu veux c'est que je me fasse une idée tout seul. Je vais aller faire un tour. En rentrant, je te dirai ce que j'aurai décidé.» Quand André revient peu de temps après, il trouve ses parents assis à la table familiale: «ça y est: j'ai pris une décision mais elle vous engage aussi. - On t'écoute. - J'ai décidé que je n'irai pas jeter des pierres contre les magasins juifs. Mais demain tout le monde dira que André, le fils d'X., n'a pas participé. Il a refusé de jeter des pierres! On te demandera des comptes, à toi. Que

feras-tu?

»

Le père pousse un soupir de soulagement mêlé de fierté: «Pendant ton absence, on a parlé avec ta mère. On a conclu que si tu décidais de jeter des pierres, on devrait accepter d'en porter le poids toute notre vie, puisque nous t'avions laissé le choix; dans le cas contraire, il faudrait quitter l'Allemagne immédiatement». Le lendemain, tous ont plié bagage. Cette histoire, je la tiens d'une de mes collègues. C'est André lui-même qui la lui a racontée en 1942, à Lisbonne où s'était installée sa famille. Elle-même fuyait la France occupée, attendait son visa pour les Etats-

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Unis et les parents d'André l'avaient hébergée. «On peut prétendre que cette histoire est trop belle pour être tout à fait vraie», a-t-elle remarqué. «Les parents avaient sans doute ce projet en tête depuis longtemps. Ils devaient être prêts, en tout cas financièrement... Il n'en reste pas moins qu'ils se sont décidés à cette occasion. Ce qu'on se demande, c'est pour quelle raison si peu de gens en ont fait autant.» En tant que psychologue, j'aurais dû être capable de lui répondre, mais je ne pouvais qu'interroger à mon tour: pour quelles raisons si peu d'Allemands ont-ils eu le courage de porter témoignage sur ce qui se passait en Allemagne? Comment se fait-il que les parents d'André n'aient pas agi comme la majorité qui, sur ordre, a jeté des pierres et, par la suite, commis d'autres atrocités? L'histoire d'André offre une image quelque peu angélique des êtres humains, qui se rencontre rarement pour qui étudie l'holocauste. Certes, il y eut des actes d'humanité, mais ils furent l'exception. Notre génération a grandi avec la connaissance de l'holocauste et nous fûmes dépossédés de la bienheureuse innocence d'André. De savoir qu'une telle abomination ait pu se produire au sein d'une société hautement civilisée sans que personne n'ait tenté de s'y opposer a totalement oblitéré notre avenir. Certains ont renoncé à chercher des raisons d'espérer. D'aucuns ont gardé espoir au prix d'upe cécité partielle, réfoulant l'insoutenable. La vérité de l'histoire, ils l'ont ensevelie au plus profond de leur esprit. Seul un petit nombre a pu continuer à espérer, et cela en dépit des révélations accumulées ces dernières quarante années sur l'organisation et la mise en œuvre systématique du génocide. Ma famille a quitté l'Allemagne en 1933, assez tôt pour conserver une vision positive de l'humanité, mais elle a eu le temps d'apprendre que, du jour au lendemain, des voisins peuvent se transformer en ennemis. Comme celui d'André, c'est à la faveur d'une crise que mon père a pris la décision de partir. Comment? Encore aujourd'hui, j'ai du mal à me l'imaginer. Tant d'autres ont réagi différemment. Mes parents se considéraient comme des Juifs allemands bien intégrés. Tous deux étaient issus de familles de banquiers, de médecins et d'avocats, nombreuses et prospères, installées en Allemagne depuis plus de deux siècles. Dans ses mémoires écrits en 1979, un an avant sa mort, mon père décrit mon grand-père comme un patriote allemand: Il avait servi comme médecin dans l'armée. Il aimait tant son uniforme qu'il le porta même à son mariage.

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Sa famille n'eut pas à souffrir gravement de l'antisémitisme enfant, quoiqu'elle s'y trouvât parfois confrontée...

quand

il était

Mon père étudia la médecine à Heidelberg et devint docteur en 1897. Il comptait entamer une carrière universitaire mais son professeur lui dit que son nom, Lévy, lui interdisait de devenir jamais maître de conférences ou professeur. Alors il prit comme nom de famille le prénom de son père, Bruno. Au début de 1933, mon père et ma mère parcouraient circuits favoris dans les Alpes: à ski un de leurs

Un matin, on annonce à la radio l'incendie du Reichstag... Mais nous sommes tout au plaisir de skier et l'importance de cet événement nous échappe... Le lendemain nous arrivons à Munich et trouvons la ville entière couverte de drapeaux nazis et de croix gammées. De retour à Hambourg, nous arborons lors d'un concert notre hâle et notre euphorie. Le pessimisme de nos proches et de nos amis juifs ne tarde pas à nous dégriser. Ils sont très inquiets des événements récents.

En avril 1933, mon père fut très choqué, contrairement à beaucoup d'autres, par le boycott des médecins juifs décidé par Goebbels. Ce fut pour lui l'occasion d'une prise de conscience. Il note encore:
De nombreux patients viennent me dire: «Docteur, je ne suis pas censé vous consulter aujourd'hui, mais me voilà quand même». A Hambourg, dans le quartier où je travaille, il y a surtout des socialistes qui détestent Hitler... Ma mère veut me «rassurer». J'ai encore un souvenir très vif de notre conversation. Moi: «Tu devrais le savoir, Maman, ça commence par un boycott et ça se termine par un pogrom. Je quitte l'Allemagne. Un point c'est tout)). Elle: «Tu ne sais pas ce que tu dis. Dans quelques mois on n'en parlera plus)). Dans les mois qui ?uivent, je ne cesse de penser à notre départ. Où aller? Je me rends aux Pays-Bas où un cousin de ma mère est médecin. Il est disposé à me prendre comme assistant jusqu'à ce que j'aie un permis de travail. J'hésite. Finalement, je repars en lui promettant de revenir dans quelques semaines, après en avoir parlé avec ma femme. Quand je reviens à Scheveningen, où mon cousin habite, toute la ville, de la gare à son domicile, est couverte de drapeaux nazis hollandais. Plus question de venir vivre aux Pays-Bas... Par la suite, mon cousin et presque toute sa famille seront déportés à Bergen-Belsen, et y trouveront la mort.

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Sans plus de résultats, mon père songea au Danemark. On lui suggéra aussi de s'installer dans l'une des colonies françaises, en Algérie ou au Maroc. Quelques-uns de ses meilleurs amis se décidèrent à partir pour la Chine, d'autres pour le Brésil. Lui opta finalement pour la Palestine. Nous n'avons jamais été sionistes et jusqu'à présent nous ne nous sommes guère intéressés à la Palestine. Notre voisin, le docteur Wiess, lui, est sioniste depuis toujours. Voilà plusieurs mois qu'il nous apporte régulièrement l'hebdomadaire des sionistes allemands Die Jüdische Rundschau, sans un mot. L'avenir a montré que son silence valait bien toutes les propagandes... Nous quittons Hambourg le 30 octobre 1933. Quand nous arrivons à la frontière autrichienne, le douanier examine notre visa d'immigration pour la Palestine, et regarde notre petit garçon qui dort sur un banc. Alors, il nous souhaite d'être heureux dans notre nouvelle vie. Un «bon» Allemand, sans aucun doute. Ainsi prend fin la première partie de notre vie. En tant qu'Israélien, je vis dans ce que l'on peut définir comme une culture de victime. Le génocide est une plaie béante pour beaucoup de ceux qui m'entourent. Plus d'un quart de la population a été touché, directement ou indirectement. Je rencontre certaines de ces personnes quotidiennement à l'université où j'enseigne, ou dans mon cabinet de psychologue: Alana porte le nom de la première femme de son père. Celle-ci sortit vivante d'Auschwitz, comme le père d'Alana, mais peu de temps après leur libération, elle mourut de «chagrin». Zelda porte le nom de sa grand-mère, morte à Auschwitz. Quant à Schlomo, sa mère fut assassinée sous ses yeux par un officier SS* : il continue toutes les nuits de hurler dans ses cauchemars. Même les gens, qui comme mes parents, ont réussi à partir à temps, mais ont perdu de nombreux proches et amis, sont des «rescapés» en somme. Comme ceux qui ont survécu aux camps, ils ont souffert d'un profond sentiment de culpabilité. Jugeant qu'ils n'avaient rien à se reprocher, ils ont mis des années à le reconnaître pour tel.

*SS (Schutzstaffel) : créés par Hitler en 1925, les SS font partie des SA à l'origine. Peu nombreux, leurs membres servent de gardes du corps à Hitler et aux autres chefs nazis de haut rang. Après l'affaire Rahm, en juillet 1934, les SS se séparent des SA. Sous le commandement de Himmler et Heydrich, deux chefs ambitieux, ils finissent par devenir un Etat dans l'Etat, totalement dévoué au Führer. Avec leurs uniformes noirs, leurs bottes, les insignes macabres des «unités de la mort)), ils sont synonymes d'intimidation et de terreur. Ils deviennent les principaux exécutants de la politique nazie et les contremaîtres de la solution finale.

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Dans cette culture, les auteurs du génocide sont l'incarnation du Mal. Nombreux sont ceux qui pensent que nul ne devrait avoir avec eux de relations d'homme à homme, à cause de «ce qu'ils nous ont fait». Comme beaucoup d'enfants de ma génération, j'ai hérité de cette vision tranchée du monde, qui oppose saps nuance humain et inhumain, victime et bourreau. La dite culture nous a exhortés sans relâche à «tirer la leçon de l'holocauste» et nous a inculqué qu'il fallait «être forts pour que personne ne puisse nous infliger cela à nouveau, demander justice et punir les coupables». «Nous devons rappeler au monde ce qu'on nous a fait et éduquer notre peuple de sorte qu'il n'oublie pas». «Nous devons être vigilants, contrairement à ceux qui sont entrés dans les chambres à gaz, comme des moutons à l'abattoir». «Nous devons archiver ce qui s'est passé et demander réparation pour ce que nous avons perdu». Venant de «rescapés», ces revendications sont compréhensibles; mais, plus que de la sagesse, j'y vois de la douleur et de la peur, voire un désir de vengeance; et combien disproportionnées ces revendications apparaissent face au Mal (Hanna Arendt a traité dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem de la «banalisation» du Mal. Rien n'endort, comme la banalité, notre vigilance). Pour combattre le Mal, il ne faut pas être naïf. J'ai appris à ne pas sous-estimer l'intelligence de ceux qui ont organisé et mis en œuvre l'extermination d'une partie de mon peuple. Et ce fut grâce peut-être à mon expérience personnelle, puisque en moimême j'ai dû reconnaître la capacité de faire le Mal. Un jour j'en ai parlé avec Naomi, une rescapée du ghetto de Lodz qui vit en Israël depuis trente-cinq ans; elle m'a dit: «Hitler est mort. Mais si nous nous laissons envahir par la haine, la méfiance et la souffrance, par toute cette inhumanité que nous avons subie pendant tant d'années, il peut encore nous détruire.» Elle s'est tue un instant, puis a ajouté: «Je ne pardonne pas à ceux qui nous ont fait cela. Mais je pense à nous. Ce dont j'ai peur, c'est que nous ayons perdu nos qualités humaines: l'espoir, la confiance et l'amour. Avons-nous acquis assez de sagesse pour éviter de payer à terme un si lourd tribut ?» Les paroles de Naomi m'ont beaucoup frappé. Unique survivante d'une nombreuse famille, elle formulait ainsi le combat qu'elle livrait en elle-même pour conserver amour et espoir. Peut-être parlait-elle là, aussi, pour d'autres. La conscience des problèmes complexes que Naomi délimite si nettement n'a émergé que peu à peu. Après-guerre, un grand nombre de gens ont cru possible de dédramatiser la réalité de l'holocauste en l'analysant

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rationnellement, comme un problème dont il faut simplement trouver la solution, par la dénazification; en faisant passer en jugement les coupables, qu'ils aient été décideurs ou exécutants; en promouvant la démocratie et la protection sociale en Allemagne; en réparant les torts subis par les victimes, à la fois sur le plan juridique et économique. Mais à mesure que ce programme était mis en oeuvre, l'ombre de l'holocauste ne cessait de s'étendre. Comme s'il s'agissait de prendre ses distances avec lui, comme si quelque contagion maléfique menaçait celui qui oserait examiner de trop près une telle horreur. Mais on n'empêche pas l'éruption d'un volcan en cimentant le cratère. Les questions fondamentales - Comment cela a-t-il pu arriver? Comment des êtres humains civilisés ont-ils pu en traiter d'autres de la sorte? Pourquoi personne n'est-il intervenu? restaient sans réponse. Plus récemment, deux événements n'ont fait que renforcer le sentiment que beaucoup souhaitent clore le débat, tirer un trait sur le passé en somme: la visite de Ronald Reagan au cimetière militaire de Bitburg et la historikerstreit ou «querelle des historiens» allemands sur le caractère unique de l'événement. Pourtant, j'ai aujourd'hui le sentiment qu'un nouveau courant se dessine, la compréhension du génocide comme un risque inhérent à la nature humaine. Quand mon amie m'a raconté l'histoire d'André et m'a demandé pourquoi, selon moi, si peu de familles avaient réagi comme la sienne, j'ai ressenti une certaine honte. Nous, les psychologues, n'avons pas abouti dans nos efforts pour répondre à ce genre de questions. Malgré de nombreuses observations cliniques, des expériences conduites dans les laboratoires ou sur le terrain, nous savons peu de choses sur la psychologie de ceux qui ont perpétré l'holocauste. Comment des êtres civilisés ont-ils pu commettre pareilles atrocités? Comment ont-ils vécu avec le poids de ce qu'ils ont fait? En quoi sont-ils différents de nous? Le sont-ils, d'ailleurs? Après l'holocauste, un classement des gens s'est imposé en deux grandes catégories: victimes et rescapés, coupables et sauveteurs, spectateurs et non-impliqués. On pourrait affiner. Parmi les rescapés, on peut distinguer ceux qui ont survécu aux camps, ceux qui ont pu se cacher chez des non-Juifs, ceux qui sont passés nuitamment dans un pays neutre, et ceux qui ont combattu dans la forêt, aux côtés des partisans. De la même façon, on pourrait classer les non-impliqués en fonction de

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leur proximité du lieu d'extermination, les coupables selon le degré d'atrocité de leurs crimes, etc. Doit-on y voir le fruit du hasard? Pas pour certains en tout cas: Les Juifs, les Gitans et les retardés mentaux ont fait l'objet d'une sélection délibérée. Cependant, les survivants, eux, ressentent la contingence de leu~ destin: Le sentiment d'avoir échappé à la mort par pur accident aggrave leur traumatisme. Comment devenait-on coupable, sauveteur ou spectateur? Par hasard donc? Comment savoir ce qui destine tel ou tel individu à jouer l'un de ces rôles? Dans les années d'après-guerre, des psychologues ont essayé de déterminer un profil psychologique ou socioculturel pour chaque catégorie: on a d'abord dit que les coupables étaient des sadiques (1) dont la pathologie était imputée à leur héritage germanique (2), que les spectateurs et les exécutants avaient une «mentalité autoritaire» (3), et les sauveteurs une «personnalité altruiste» (4). Ces étiquettes se sont avérées trop simplistes. On s'est aussi demandé si la psychologie des coupables avait une dynamique différente de celle des sauveteurs, des spectateurs ou des victimes, ou encore s'il existait un type de personnes très malléables, plus susceptibles que d'autres d'être manipulées. Des hypothèses plus récentes se réfèrent à la psychologie des gens «ordinaires». Les travaux de Stanley Milgram (5) ont en effet démontré que parfois des gens «ordinaires» préféraient participer à des expériences mettant une vie humaine en danger plutôt que de désobéir à une figure d'autorité. Nechama Tec (6), pour sa part, a constaté que les sauveteurs n'avaient en commun ni la classe sociale, ni la religion, ni le niveau d'éducation, ni aucun trait psychologique particulier. Quant aux auteurs du génocide, Israël Charny (7) a souligné qu'il était pratiquement impossible d'en tracer un portrait psychologique particulier puisque, dans
(1) Henry V. Dicks: Licensed Mass Murder: A Socio-Psychological Study of Some SS Killers, Heinemann, London: 1972. (2) Elie Cohen: Human Behavior in the Concentration Camp, Norton, New York :1953 ; Greenwood, Westport, Conn. : 1984. (3) T.W. Adorno et al. : The Authoritarian Perosnality, Harper and Row, New York: 1950. (4) Samuel Oliner, Pearl Oliner : The Altruistic Personality, Free Press, New York, :1988. (5) Stanley Milgram: «Behavioral Study of Obedience)), journal of Abnonnal and Social Psychology, 67 (1963) :371-78. (6) Nechama Tec : When Light Pierced the darkness: Christian Rescue of jews in NaziOccupied Poland, Oxford University Press, New York: 1986.
(c

(7) Israel W. Charny : Genocide and Mass Destruction: Doing Harm to Others as a Mis-

sing Dimension in Psychopathology)), Psychiatry 49 (1986) : 144-57.

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l'ensemble, leur pathologie resterait probablement dans les limites du normal quels que soit les critères retenus. Qu'ils soient criminels ou qu'ils soient sauveteurs, la psychologie ne permet que très exceptionnellement de déceler les acteurs de ces drames, et elle est impuissante à prévenir et à éviter de telles catastrophes. A cela s'ajoute le problème de l'incrédulité. A l'évidence, les Alliés (y compris les dirigeants de la communauté juive en Palestine et aux Etats-Unis) n'ont pas cru l'information qui leur parvenait concernant la nature et l'ampleur du système d'extermination organisé par Hitler alors qu'il était encore possible d'intervenir. Les victimes elles-mêmes ont souvent refusé de croire au sort tragique qui les attendait et cela leur a coûté la vie. Ces considérations devraient nous inciter à redéfinir la notion de «normalité». Si nous sommes incapables d'identifier à l'avance ceux qui sont susceptibles de perpétrer un génocide (ou ceux qui s'y opposeraient), si nous nous refusons à reconnaître des situations extrêmes, qui sortent de l'ordinaire, à leur point de départ, comment saurions-nous nous prémunir contre un désastre analogue? Quel est cet aveuglement qui nous empêche de voir que le Mal est une virtualité de la nature humaine, qu'il est en chacun de nous? On a prétendu que l'holocauste était la preuve de la faiblesse intrinsèque de la nature humaine, que les hommes subissaient naturellement l'ascendant de personnalités fortes et malfaisantes comme Hitler ou Himmler. Certains psychologues y voient une tendance innée, la bête sous un vernis de civilisation, en somme. Cette explication est un peu courte: elle vient s'ajouter à la liste de classifications rétrospectives rudimentaires. Cette «faiblesse», si elle existe, peut-elle être considérée, paradoxalement, comme un trait positif de la nature humaine, une confiance en ses semblables qui peut être exploitée par des tiers moins bien intentionnés? Ce fut une disposition d'esprit très courante, on a pu l'observer, chez les victimes du génocide. Elle peut expliquer que les récits de l'holocauste aient suscité un tel scepticisme alors même qu'ils rendaient compte de la réalité... En revanche, il est difficile de croire que les promoteurs du génocide en aient été dotés! Ils savaient qu'ils tuaient des êtres humains. Comment ont-ils pu préserver leur propre sentiment d'être des hommes, doués de sens moral? Etaient-ils certains que les gens ordinaires suivraient leurs directives, et participeraient docilement au massacre

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d'hommes, de femmes et d'enfants? Savaient-ils que ces mêmes «braves gens» ne s'effondreraient pas, même après avoir transgressé leur morale intime et franchi ce qui était, jusque-là, les limites de leur possibilités psychiques? Connaissaient-ils la nature humaine mieux que quiconque? Nous avons connaissance de quelques rares cas de dépression nerveuse parmi les membres et les chefs des Einsatzgruppen* qui ont participé aux massacres de 1941-1942. Dans le célèbre discours qu'il prononça à Posen, en 1943, Heinrich Himmler soulignait «les difficultés de mener à bien la plus importante des missions.» Il faillit lui-même s'évanouir en assistant à une exécution massive. Il est possible qu'il ait préconisé les chambres à gaz comme «un moyen efficace de surmonter ce genre d'humaine défaillance». Pourtant, parmi les hommes chargés de ces exécutions, très rares furent ceux qui demandèrent à être mutés, et presque tous accomplirent leur «devoir» sans malaise apparent (8). Comment pouvaient-ils massacrer des femmes et des enfants puis aller retrouver tranquillement les leurs? Beaucoup ont vécu au quotidien cette dualité pendant des années. Quel message d'espoir avaient-ils pu transmettre à leurs enfants? Les historiens nous expliquent que la bureaucratie nazie et son système d'endoctrinement, qui définit les victimes comme des Untermenschen, des sous-hommes, ont rendu possible ce meurtre collectif (9) ; les sociologues mettent l'accent sur la force du lien entre le groupe et son chef (10) ; pour les psychologues, la notion de clivage psychique permet d'expliquer que les exécuteurs aient pu continuer à tuer des Juifs, tout en préservant leur «humanité» au sein de leur noyau familial (11). Mais si ces diverses explications nous aident à comprendre comment des gens, normaux, ont pu commettre des atrocités sans sombrer dans le désespoir sous le régime nazi, elles ne sont guère pertinentes pour la période qui
*Einsatzgruppen : Unités combattant~s spéciales mobiles d'exécution, appartenant au Service de Sécurité des S5, mises en place pour éliminer les Juifs, les gitans, l'intelligentsia ou autres groupes désignés dans les territoires occupés par les nazis en Pologne et URSS. (8) R. Hilberg: La destruction des juifs européens, Fayard, 1988. (9) ibid. (10) Joel E. Dimsdale ed. : Suroivors, Victims, and Perpetrators: Essays on the Nazi Holocaust, Hemisphere, Washngton, D.C. :1980. (11) Robert J. Lifton: Les médecins nazis: le meurtre médical et la psychologie du génocide, R. Laffont, 1989.

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suivit l'effondrement du Ille Reich, en 1945. Il n'était plus question, alors, de propagande, et l'ampleur des atrocités commises était connue de tous. Alors qu'est-ce qui empêcha ces gens de reconnaître ce qu'ils avaient fait? Certes, ils avaient peur du châtiment (et la peur perpétuait le clivage psychique). Mais le rempart dont ils protégeaient leur être moral ne se fissurerait-il donc jamais (12) ? On peut penser que le besoin de demeurer à leurs propres yeux des êtres cohérents et rationnels les incitait sans doute à se justifier inlassablement: «Je n'ai fait qu'obéir aux ordres». Le non-dit peut émerger en des lieux divers (13), mais beaucoup d'Allemands s'étaient exclus des plus propices: ils avaient quitté l'Eglise en entrant au parti nazi et ne savaient comment la réintégrer. Peu étaient candidats à la psychothérapie. C'eût été admettre qu'ils portaient en eux une certaine fragilité. Et aujourd'hui? Leur arrive-t-il d'éprouver le moindre regret? Dorment-ils du sommeil du juste? Après tant d'années n'éprouvent-ils ni peine, ni remords, à l'approche même de leur propre fin? A l'été 1984, je me suis mis en quête de réponses. A ma grande surprise, je n'ai trouvé que peu d'informations. Sur les enfants et les petitsenfants des survivants, ouvrages psychologiques et recherches universitaires sont légion. Mais je n'ai trouvé presque rien sur les auteurs du génocide. Etait-ce parce que les enfants n'ont cure du passé de leurs parents, ou parce que personne ne s'était penché sur cette question? A ce moment-là, je n'ai pas eu le courage d'entreprendre un travail de recherche. Je n'avais jamais vraiment voyagé en Allemagne. A l'occasion d'un voyage en train de Zurich à Stockholm, où j'allais faire une conférence, j'avais envisagé de passer une nuit à Hambourg; ma mère m'exhortait souvent à aller voir sa merveilleuse ville (elle-même n'y était retournée que deux fois). Je pris même la peine de descendre du train à Hambourg, et de demander à un employé des chemins de fer combien me coûterait de changer mon billet, pour pouvoir passer la nuit en ville. Le ton désagréable et impérieux du guichetier suffit à me décourager. J'étais remonté dans le train et j'avais continué jusqu'à Stockholm.
(12) Gitta Sereny : Into Tbat Darkness: From Mercy-killing to Mass Murder, McGraw Hill, New York: 1974. (13) Donald P. Spence: «The Paradox of Denial", in Tbe Denial of Stress, ed. SWomo Breznitz, International University Press, New Yorkk : 1982 ; pp.103-23

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Un autre problème se posait, celui de la langue. J'avais parlé allemand dans ma petite enfance, à l'occasion de longs séjours chez mes grandsparents qui ne connaissaient pas l'hébreu. Mais depuis, je l'avais peu pratiqué, et n'étais pas sûr d'en avoir une maîtrise suffisante pour pouvoir interviewer les enfants des bourreaux, tâche délicate s'il en est. Puis un jour, un professeur de l'université de Wuppertal, un Allemand, accompagné de sa femme, est venu visiter mon département. La ville de Beersheba est jumelée avec celle de Wuppertal, dont l'université souhaitait intensifier ses échanges avec sa consœur israélienne. Nous étions assis dans mon bureau et j'évoquais mon travail. Sa femme, qui ne parlait pas anglais, écoutait sans prendre part à la conversation. J'ai fini par poser la question qui me hantait: «A votre avis, comment vivent les enfants de ceux qui ont commis le génocide ?» Un grand silence emplit la pièce... Puis la femme du professeur s'est adressée à moi directement en allemand: «Je suis bien placée pour vous répondre». Nous avons continué à discuter pendant deux heures. Quand je suis rentré chez moi, j'étais bouleversé et complètement déterminé à la fois. J'ai senti que je pouvais le faire, je pouvais aller en Allemagne maintenant. Avant de partir, pour mon premier voyage de recherche, j'ai parlé de mon projet à Tova, une de mes étudiantes dont la mère avait été «là-bas». Elle m'a dit: «Demande-leur donc s'ils ont encore envie de tuer dans leurs rêves comme j'ai envie de mourir dans les miens». En août 1985, j'arrivai en Allemagne. Ne sachant pas très bien comment trouver des témoins à interviewer j'avais demandé conseil à deux professeurs de l'université de Wuppertal. Nous avions décidé de mettré des annonces dans les journaux locaux: «Un psychologue israélien, invité par notre université, conduit un programme de recherches concernant les souvenirs familiaux du Ille Reich. Les personnes nées entre 1925 et 1940, dont le père a fait la guerre, sont priées de contacter le Pr B». Quand je l'ai rencontré, le Pr B. était très excité, nous avions reçu vingtcinq réponses et nous avons immédiatement décidé de passer une autre annonce, formulée de manière différente, qui disait: «Les personnes dont les parents ont été dans les SS ou pris une part active à la persécution et à l'extermination des Juifs, des Gitans et autres minorités...» Nous avons reçu douze nouvelles réponses. Quelques individus ont appelé pour envoyer au diable le Pr B. et l'université qui «continuent à ressasser ces vieilles histoires , avec ce sale Juif! »
J'ai interviewé ceux qui avaient répondu mais, comme je m'y atten-

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dais, deux ou trois seulement étaient vraiment concernés. A Francfort, j'ai fait la rencontre d'une psychologue qui s'intéressait de près à la question en raison de ses propres origines. Elle a offert de m'aider à constituer mon fichier. Nous avons discuté pendant des heures. Elle m'a parlé du rôle joué par ses propres parents sous le Ille Reich et de l'impact que cela avait eu sur sa propre existence. Elle était très ouverte, très désireuse de coopérer; malgré sa bonne volonté, elle ne se rappelait personne dont les parents eussent pris part au génocide. Mais au moment où j'allais prendre congé, elle dit: Au fait, ça me revient à l'instant. Ma sœur est mariée au fils de... Il s'agissait de l'un des principaux responsables du programme d'euthanasie*. C'était la première fois que je voyais le refoulement à l'œuvre en Allemagne. Ce n'était pas la dernière. .. Quelques-unes des pistes les plus fructueuses m'ont été fournies par mes premiers témoins. Une fois mis en confiance, ils furent très coopératifs. Ils m'ont cité des noms, transmis des adresses. Ils connaissaient des gens dans le même cas, bien qu'ils n'eussent jamais évoqué la question entre eux. Cela me rappelait ce que j'avais vécu dans mon pays. Les enfants des survivants sont prompts à se reconnaître entre eux, mais parlent rarement de cet aspect de leur vie. Un jour, un étudiant m'a dit: <Je ne veux pas qu'on me colle une étiquette. Je ne veux pas qu'on entre en relation avec moi par ce canal-là», comme si l'étiquette, en soi, possédait un pouvoir contaminant et maléfique. Dans quelques cas, l'interview elle-même fut une expérience très angoissante. L'une d'elles m'a laissé un souvenir très vif. La route avait été longue. J'avais rendez-vous avec un avocat qui habitait une petite ville, en Allemagne du Sud. Pour avoir dirigé un Einsatzgruppe, son père fut comdamné à mort à Nuremberg; plus tard, sa peine avait été commuée en emprisonnement à vie et, pour finir, on l'avait relâché au bout de huit ans. Au téléphone, le fils me parut méfiant mais, quelques jours plus tard, il m'invita chez lui. A mon arrivée, je l'ai vu qui me guettait de sa fenêtre. Quand je lui ai demandé s'il acceptait d'être enregistré il me répondit qu'il devait en référer à quelqu'un et partit téléphoner dans la
Programme d'euthanasie: programme conçu par les nazis pour éliminer de manière systématique les «individus à charge)), au début les enfants handicapés et retardés et, par la suite, également les malades mentaux et handicapés adultes, le plus souvent par gazage.
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pièce à côté. La peur m'a alors saisi. Et s'il appartenait à une organisation quelconque ?.. Après son coup de fil, il déclara qu'il était hors de question d'enregistrer la conversation, qu'il admirait toujours son père et qu'il contestait les accusations portées contre lui. En repartant, j'aperçus une voiture derrière moi. J'ai eu l'impression qu'elle me suivait. J'avais le plus grand mal à me raisonner. Il m'a fallu plusieurs heures pour me calmer, pour me rappeler que l'Allemagne nazie appartenait au passé, que je ne pourchassais personne et que personne ne me pourchassait. J'ai délibérément évité les enfants des plus célèbres criminels de guerre comme les fils de Rudolf Hesse ou de Josef Mengele. Les media les avaient déjà amplement sollicités. Je me disais qu'ils avaient dû se fabriquer un faux moi, un «moi de façade», à force de parler de leurs pères et du Ille Reich. Je cherchais des témoins qui avaient eu le loisir de faire un retour plus personnel et authentique sur leur passé. Sur les cinquante-huit enfants de criminels avec qui je pris contact à l'occasion de mes quatre séjours en Allemagne, neuf seulement refusèrent de me rencontrer. Comme nul n'avait encore réussi à interviewer la fille de Himmler, j'ai rassemblé tout mon courage et lui ai téléphoné. Je lui ai présenté mon projet et demandé si elle accepterait une entrevue. Pendant quelques secondes interminables je n'ai entendu que le martèlement de mon cœur, puis: «Non, je regrette, je ne reçois personne à ce sujet». Nous avons parlé quelques minutes encore mais elle ne revint pas sur sa décision.. Et je ne saurais dire lequel de nous deux en fut le plus soulagé. Par la suite, j'appris qu'elle prenait part à des activités néonazies. Vers 1987, l'atmosphère en Allemagne changea. L'occultation de la période nazie qui avait sévi dans l'après-guerre s'allégea quelque peu. Des articles de journaux, des lettres de lecteurs furent publiées; deux livres et une émission de télévision abordèrent ouvertement la question des enfants de nazis. Toutefois, les interviews présentées dans le présent ouvrage ont eu lieu à un moment où le tabou pesait encore de tout son poids en Allemagne. Les interviewés s'avançaient en terrain inexploré. Pratiquement personne n'avaient discuté de ce problème avec eux et nul ne savait ce qu'il représentait pour eux. J'ai présenté explicitement l'objet de mes recherches à tous ceux qui ont accepté de dialoguer avec moi. A une exception près (se reporter au chapitre 6), j'ai employé des pseudonymes tout au long de l'ouvrage

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pour ne pas divulguer l'identité des témoins. Les enregistrements originaux ont été transcrits et traduits en anglais textuellement. Mais les interviews reproduites dans ce livre ne le sont pas intégralement. J'ai dû les raccourcir, éliminer certains détails afin de mieux préserver l'anonymat des personnes concernées. Dans la première interview, je suis très en colère. Je ne me suis pas encore débarrassé de mon propre besoin de vengeance. Mais petit à petit ma colère s'apaise. Je m'exerce à être compréhensif, tolérant, même quand je dois affronter l'hostilité, ouverte ou voilée, la dénégation, l'insensibilité. Car le bon déroulement des interviews exige de la maîtrise et de l'empathie, une certaine disposition d'esprit qui combine curiosité intellectuelle et neutralité morale. Je n'y suis pas toujours parvenu en dépit de tous mes efforts. Mais je sais que mes interlocuteurs portent le poids de ce passé depuis fort longtemps et qu'ils le porteront encore. Je m'aperçois vite que j'arrive facilement à dissocier mes émotions personnelles des histoires qui me sont racontées quotidiennement. Pour ne citer qu'eux, j'essaie de conserver assez d'impartialité pour comprendre à la fois Naomi et Thomas. Parfois, j'éprouve une telle empathie pour mes interlocuteurs que je suis obligé de faire un effort de mémoire et de me rémémorer ce qui est arrivé à mon peuple, pour me convaincre à nouveau de la légitimité de mes recherches. J'ai dû me déplacer beaucoup en train - bien qu'en Allemagne, ce moyen de transport soit porteur de pénibles associations d'idées, dont je mis longtemps à me défaire. J'effectuais, presque tous les jours, des trajets de plusieurs heures parce que je rencontrais généralement les témoins à domicile, et ils habitaient diverses régions. Assis dans mon compartiment, je regardais les autres passagers. J'essayais de deviner où ils s'étaient trouvés pendant le nazisme. Et leurs parents? Je me surprenais à tenir des conversations imaginaires avec des gens que je connaissais en Israël; j'éprouvais encore un sentiment de culpabilité à rencontrer les enfants de leurs bourreaux. Quand, de passage en Israël, je racontai mes expériences à des amis et des collègues, beaucoup d'entre eux ne purent m'écouter. «On a assez de problèmes comme ça. Et tu veux nous raconter leur version par-dessus le marché? On ne veut pas en entendre parler /» Une vieille dame qui connaissait l'allemand et gagnait sa vie comme secrétaire de conférences,

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fut disposée à transcrire mes enregistrements mais elle me rappela au bout d'une semaine: «Je ne peux pas faire ce travail. Il m'est trop pénible.» Lors de mon premier voyage en Allemagne, ma femme m'a accompagné. Sans ses encouragements, je n'aurais peut-être pas mené à bien ce projet. Mais au bout de quelques jours, elle retourna en Israël pour s'occuper des enfants. Je comptais rester deux mois entiers en Allemagne, ce premier été, mais j'abrégeai mon séjour parce que Yariv, le fils de ma femme, âgé de quinze ans, était malade. Il avait un lymphome. Cet événement assombrit nos existences, et je décidai de remettre mes recherches à plus tard. A mon deuxième voyage, j'étais seul et la maladie de Yariv était ma principale préoccupation. Quand je suis reparti pour la troisième fois, Yariv nous avait quittés. Peu avant sa mort, Yariv voulut que je lui parle des gens que j'avais rencontrés en Allemagne. Il m'a interrompu pour me poser une question : «Pourquoi est-ce si important pour toi ?»CYarivposait toujours des questions auxquelles on ne pouvait répondre qu'avec sincérité.) Tandis que je me creusais la tête pour trouver une réponse adéquate, son visage s'éclaira d'un sourire: «Je sais. Ce que tu recherches, c'est l'espoir. Pour eux et pour toi-même. - Qu'entends-tu par là ? lui ai-je demandé, un peu surpris. - Une fois, tu m'as dit que la recherche de l'espoir et celle de la vérité allaient de pair».

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le médecin d'auschwitz et son fils

C'est un petit village de Bavière,. un panneau indique la maison du médecin. Ma femme reste sur la place du village, assise sur un banc, tandis que je vais à mon rendez-vous. C'est une belle matinée. Nous avons passé une bonne nuit dans un petit hôtel, à l'écart de la grand-rue. Au réveil, nous découvrons une campagne charmante et paisible. J'ai peine à croire que je suis là pour une interview pénible. Le site se prête plutôt à un pique-nique en famille. Je sonne à la porte et un homme aux cheveux blancs, l'air intelligent, m'accueille avec un sourire chaleureux. Il est le premier nazi de sa génération que je rencontre en Allemagne. Je pense immédiatement à mon père, qui était médecin lui aussi. Je remarque une certaine similitude dans l'expression, et je me rends compte que, si mon père était encore en vie, il aurait le même âge. J'ai décidé de prendre contact tout d'abord avec le docteur, parce qu'on ne m'a pas donné d'autre moyen de joindre ses enfants: «Allez voir le bon vieux docteur. Il
vous plaira}}.

La salle de séjour donne sur les Alpes tyroliennes. La vue est splendide. Ernst s'assied dans un fauteuil confortable et allume sa pipe (mon père aussi fumait la pipe). Il a l'air détendu. Il a exercé à Auschwitz pendant la guerre. Il est passé en jugement et a été acquitté parce que des prisonniers ont témoigné en sa faveur de sa conduite humaine et secourable. Je viens de commencer l'interview quand le téléphone sonne. Une femme demande le docteur pour son fils de neuf ans. Il écoute, pose quelques questions, et dit qu'il passera dans une heure environ. Voir l'homme dans l'exercice de ses fonctions m'intéresse, mais cela signifie que nous n'avons qu'une heure devant nous. B : D'où sont vos parents? E : Du Palatinat, à l'ouest, près de la frontière française. Ma mère a

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grandi à Genève, en Suisse. Son père était médecin légiste là-bas. Mon père, quant à lui, était d'une famille de pasteurs. Il était garde forestier, mais la partie concrète de ce métier ne l'intéressait pas; alors, il s'est construit un laboratoire et il a étudié tout seul. Assez vite, il s'est retrouvé à l'université, comme physiologiste des plantes. Il venait d'un milieu où les nazis n'étaient pas bien vus. Quant à ma mère, elle vouait une haine farouche à Hitler. Politiquement, mon père ne m'a pas du tout influencé. Il était fils de pasteur; il était devenu très anti-religieux par réaction, mais en dehors de cela, c'était un homme très ouvert. B : Quand Hitler est arrivé au pouvoir, vous aviez vingt-deux ans. De quoi vous souvenez-vous? E : Eh bien, je me souviens que je ne partageais pas les sentiments de ma mère. Le national-socialisme, Hitler... ça me laissait froid. Ma mère, elle, était extrêmement nationaliste, mais dans un sens patriotique. Ça n'avait rien à voir avec le national-socialisme. Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire. Et elle s'est efforcée de m'inculquer ses idées. Mais beaucoup de gens de ma génération étaient pronazis. C'était à la mode. C'était incontournable. J'y ai vu des côtés positifs jusqu'en 1932 ; cette année-là, je suis devenu étudiant à Tübingen, et j'ai été confronté à la réalité du nazisme. C'était bien différent de ce que j'avais imaginé et je m'en suis détourné complètement. D'ailleurs, ça m'a posé des problèmes. Il y avait déjà des quotas d'inscription à l'université pour certaines disciplines, pas des quotas détaillés, mais c'était quand même difficile de s'inscrire comme étudiant. Il valait mieux éviter de se singulariser. Il était bien vu d'être actif, de participer à des manifestations. D'autant plus qu'il n'y avait pas d'opposition dans le corps étudiant, malgré la forte proportion d'étudiants en théologie à l'université de Tübingen. Et il fallait être membre de ceci ou cela, c'était obligatoire dans les années 1933 à 1936, soit dans les associations étudiantes des SA*, soit dans le corps des pilotes des SS, ou dans les clubs d'équitation, enfin quelque part... Chaque étudiant essayait de se joindre à un groupe pas trop activiste, vous comprenez?
*SA(Sturmabteilungen) : membres des sections d'assaut, chemises brunes. L'un des nombreux groupes paramilitaires formés par d'anciens soldats nationalistes, après la défaite allemande de 1918. Utilisés par le mouvement nazi comme arme paramilitaire, ils contribuent par l'intimidation et la violence à la prise de pouvoir de Hitler. Les chefs du groupe, notamment son fondateur, Ernst Rôhm, sont éliminés lors de la «Nuit des Longs Couteaux», le 30 Juin 1934.

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Moi, j'ai réussi à éviter tout cela jusqu'à ce que j'aille à Munich en 1935-1936. Là, les règles étaient très strictes, et l'organisation la plus facile à intégrer, c'était le corps automobile national-socialiste, qui dépendait de l'association des étudiants à l'université. Mais il existait aussi un autre courant: certains nazis trouvaient absurde de faire défiler les étudiants et avaient créé des groupes d'études nationaux-socialistes, dont l'objectif était de mobiliser les étudiants et de les intéresser aux théories biologico-raciales*, entre autres. Son récit s'enchaîne de façon convaincante. Il me paraît sincère. B : Est-ce que vous aviez un instructeur attitré? E : Non, pas du tout. J'étais seulement obligé d'y aller. Ils s'efforçaient d'assurer un certain suivi entre la propagande national-socialiste de base et l'université. C'était le but des groupes d'études. Quant à moi, je n'aimais ni les défilés, ni le reste. Je travaillais à l'Institut pour l'hygiène à l'époque. J'y étais entré avec l'idée de former un groupe d'étude pour enquêter sur une région pauvre, afin de la mettre en valeur sur le plan économique. Mon projet a été accepté et j'ai formé un groupe d'étude pOlIr l'hygiène en forêt bavaroise, dans le cadre de l'association des étudiants. Mon engagement politique, c'était ça. Et puis j'ai passé mes derniers examens - c'était en 1938 - et quand on avait un diplôme, on était obligé de s'inscrire au parti. C'était inévitable. Alors j'ai adhéré, pour la forme. B : Est-ce que vous en avez discuté avec vos parents à ce moment-là? E : Très peu. Ma mère n'acceptait pas que j'aie franchi ce pas. Elle ne savait pas très bien ce qui se passait. Elle n'avait pratiquement plus de contact avec le monde extérieur, elle était déjà très vieille. Mon père, lui, avait conscience de l'évolution de l'Université. Il était au courant. Mais nous n'en avons jamais parlé. B : Aucune autre possibilité ne s'offrait à vous, alors? E : Eh bien, soit on allait défiler, une ou deux fois par semaine, et suivre un entraînement paramilitaire; soit on s'engageait dans l'autre voie. Tout cela, c'était manifestement de la propagande, de l'idéologie. Les professeurs titulaires de chaires, ceux dont la carrière était faite, criti*Hygiène raciale: théorie selon laquelle on pourrait améliorer l'espèce humaine et empêcher la dégénérescence raciale en pratiquant l'eugénisme de manière rigoureuse. A partir de la fin du XIXesiècle, elle fait son chemin dans les milieux biomédicaux. Alfred Ploetz en est l'ardent promoteur ainsi que d'autres membres de la Société pour l'hygiène raciale.

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quaient cet état de choses. Les plus jeunes, les assistants, ceux qui essayaient de se faire une place, étaient plus liés avec les institutions politiques. Quand j'ai quitté l'université, j'étais déjà à l'Institut pour l'hygiène, et je n'ai pas fait de service militaire. C'était très inhabituel, parce que normalement, tous les diplômés en médecine s'efforçaient de finir leur service militaire le plus vite possible, pour pouvoir aller travailler à l'extérieur et gagner de l'argent. A l'université, on était très mal payé. A ce moment-là, j'ai été affecté comme médecin adjoint à la caisse générale de santé. Je remplaçais des médecins qui avaient été appelés sous les drapeaux. Puis je me suis marié. J'avais rencontré ma femme à l'université. Nous étions tous les deux étudiants en médecine. Elle venait d'une famille de militaires. J'exerçais dans trois cabinets à la fois. C'était un travail harassant, mais je n'en souffrais pas. Au contraire, je me sentais vraiment utile. C'était gratifiant. J'habitais chez un des médecins. Sa femme trouvait très injuste qu'il ait été enrôlé et moi pas, alors que j'étais plus jeune. Cela créait une situation très inconfortable... Puis, je me suis mis à réfléchir. Et j'ai évolué. Auparavant, sans être pacifiste, je n'avais jamais envisagé d'entrer dans l'armée. Et puis j'ai acquis la certitude profonde que je n'étais pas à ma place, il fallait que je change, bien que je sois marié, et que j'aie un enfant. Il faut dire qu'on a assisté, au cours de ces deux premières années de guerre, à une sorte de psychose, d'hystérie collective. Alors j'ai essayé, au bout d'un an, de me faire envoyer au front. J'ai vraiment tout essayé. J'ai même été très appuyé par tous ceux qui souhaitaient mon départ. Mais ça été tout bonnement impossible, parce que j'étais coincé, impliqué dans tant d'institutions bureaucratiques, que j'étais devenu indispensable. Il me fallait l'aval de trois services différents, ainsi que celui de la Chambre des Médecins. Il s'en trouvait toujours lIn pour faire des difficultés. C'était la quadrature du cercle. Un jour, j'étais à Munich, pour un rendez-vous, et j'ai rencontré dans la rue un ancien collègue, avec qui j'avais travaillé à l'Institut pour l'hygiène. Il était de Strasbourg. Je ne le connaissais pas très bien, mais j'avais toujours pensé qu'il était juif. Je lui ai demandé: «Vous n'avez pas de problèmes ?» Et il m'a répondu: «Non, aucun, je me débrouille. J'ai des relations très utiles, je suis dans les Waffen SS.» Il n'était pas juif après tout, sans doute. Je n'en sais toujours rien. Il n'avait pas l'air juif. En tous cas, quand j'avais fait sa connaissance, il ne s'occupait absolument pas de politique. Son engagement m'a donc étonné. Je ne l'ai pas