L'humanisme américain

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Représenté par Bartolomé de Las Cas, l'humanisme du XVIe siècle trouva dans l'Homme de l'Amérique la preuve pour voir en la diversité et l'affinité, la quintessence de la condition humaine. C'est là la contribution de l'Amérique à l'humanisme moderne : partie en victime, l'Amérique triompha face à une radicale négation théologique et politique, et finit par forger un humanisme social et l'indépendance des nations comme philosophie politique.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296254497
Nombre de pages : 251
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« Apprendre la culture de l’autre, en restant à son écoute, c’est dissiper la haine et la méfiance, aider à bâtir la paix. Seule d’ailleurs cette ouverture d’esprit permet à chacun de percevoir les vrais ressorts de sa civilisation propre, à l’éclairage essentiel de la comparaison, du contact. Toutes les cultures vivantes sont mouvantes et s’influencent mutuellement. »

KOÏCHIRO MATSUURA

PRESENTATION AMERIQUE : MEMOIRE DU FUTUR ? Au cours de ses marches sédentaires à la recherche de nouvelles philosophies et coutumes, Voltaire visita le Paraguay et y rencontra « le triomphe de l‟humanité », alors déjà présent. Illusion ? Désir d‟exotisme ? Invention d‟utopies ? Le fait est que, même dans le cadre du colonialisme on avait pu concevoir un humanisme triomphant. Pourquoi alors mettre au ban en Amérique une idée qui fut déjà présente Europe ? Pourquoi assumer si facilement cette sorte de philosophie funèbre qui voit seulement en Amérique des théories de dépendance et des cultures de mort ? Afin de voyager sur les fleuves et rivières d‟Amérique, devons-nous embarquer dans la barque de Caronte ? Edgar Montiel mise une nouvelle fois sur cet humanisme américain comme clef pour comprendre et sentir notre Amérique. Plusieurs temps et cultures forment la trame de ce labyrinthe dans lequel nous vivons, nous bougeons et nous sommes ; dans lequel pour ne pas nous perdre nous rencontrons des compagnons certainement critiques de notre réalité, mais non pessimistes ni vaincus d‟avance. Si jamais il réfléchit sur la dépendance coloniale, c'est seulement comme éperon pour trouver, même dans des circonstances défavorables, la capacité de réinvention qu‟ont eu des peuples, des communautés et des personnes qui ne se sont pas laissés écraser par les assauts militaires, idéologiques, politiques, culturels et religieux. Mais tel un voyage, même intérieur, qui est fait de paysages successifs et d‟horizons, de figures qu‟il faut connaitre et nommer, l‟ami Edgar n‟a pas la tête dans les nuages mais bien les pieds sur terre, la terre étincelante, la terre brûlée, la terre résonante, la terre parfumée, la terre brillamment parfumée – pour utiliser des images du monde guarani – pour se faire ouvrir les portes, les portes brillantes, les portes brûlées, les portes résonantes, les portes parfumées d‟un paradis d‟humanisme, qu‟est l‟Amérique pour qui sait y entrer sans préjugés ni peurs induits par les prophètes de la disgrâce. De tant prophétiser la calamité, nous la provoquons, disait Kant. Pour cela, l‟auteur du livre a parcouru divers lieux et clichés, non comme il se visite un musée d‟images muettes en touriste, mais comme on se rend chez des amis avec qui on dialogue. Montaigne l‟a déjà dit : « Un honnête homme, c‟est un homme mêlé » (Essais, III, ix). Le mélange et les contacts caractérisent le moderne ; et c‟est

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cette modernité que l‟on retrouve en Amérique depuis plusieurs siècles, bien avant le grand contact hispanique. Car même conquises par un empire, les communautés et populations américaines démontrèrent qu‟elles étaient capables de converser et construire une identité propre, pas seulement une identité fixe et momifiée, mais transformationnelle et générative, dans laquelle le pouvoir du mot est toujours plus grand que la règle grammaticale. On fait de la grammaire en parlant. Là est la source de la vie et de la vie nouvelle. On peut ainsi s‟échapper de la tradition nostalgique, de la religion dogmatique, du désir de l‟identité pure. Et certainement pas des races pures qui, nous le savons déjà, n‟existent pas. Aucune figure stable ne peut dire une fois pour toutes la vérité sur l‟identité, qui est identique à elle-même seulement lorsqu‟elle est en mouvement. L‟oiseau est oiseau seulement lorsqu‟il vole, comme la flèche est flèche seulement lorsqu‟elle est déjà tirée. L‟identité est, quand elle sait qu‟elle ne se suffit pas à elle-même, quand elle n‟est pas égale à elle-même parce qu‟elle est déjà en mouvement vers l‟autre, et reçoit de l‟autre quelque chose de nouveau. La carte de l‟Amérique comme celle de chacun de ses peuples n‟a pas toujours été dessinée dans l‟absolu. Elle doit toujours être parcourue. La récompense sera de voir et sentir ce que personne auparavant n‟a vu ni senti. Je dois reconnaitre que par élection affective et parce que je m‟y retrouvai, j‟ai lu avec un plaisir particulier et sans grande efficacité les premiers chapitres, ceux regroupés sous l‟épigraphe « Amérique – Europe : Le miroir de l‟Altérité ». « L‟Amérique dans le surgissement de la modernité » nous montre qu‟en plus de géographie, elle s‟est convertie en référent des idées et des projets de société. C‟est ce que l‟on a parfois nommé mémoire du futur. C‟est la vocation animée que nous devons recouvrer, en évitant de nous laisser dominer par les causes de la tristesse et du découragement, même si elles sont très réelles. Je me rappelle ce que me disait un indigène mexicain : « Nous ne sortirons de 1992 –année de l‟encubrimiento de l‟Amérique – en versant des larmes de plainte ou de rage, mais avec de nouveaux projets ». Quoi que l‟on pense du Chiapas, il y a là une nouvelle utopie. Pourquoi l‟Amérique a-t-elle arrêté d‟estomper son image de joie de vivre ? Pourquoi devrait-elle cacher ses préceptes de vie déjà réalisée ? Les « Images gravées dans la mémoire américaine » sont à la fois une relecture et une projection d‟un nouvel imaginaire, dans lequel rien n‟est comme avant, et rien ne sera comme maintenant. Rien ne s‟imite au pied de la lettre ; tout se réinterprète. C‟est la force de l‟imaginaire qui a la vertu de déranger toutes les images antérieures et de leur donner le mouvement du singulier et de l‟extraordinaire. L‟art latino-américain a montré dans toutes les

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régions et les pays sa grande capacité, non de copie, mais d‟invention. Beaucoup de ceux qui vinrent en Europe pour se former, revinrent plus américains que jamais. A un quelconque art baroque, il faut par exemple lui ajouter une épithète, qu‟elle soit locale ou ethnique, afin de le distinguer de l‟européen : baroque péruvien, baroque guarani, baroque mexicain… Nous voyons ensuite « L‟inca Garcilaso au Siècle des Lumières », dans lequel il brille avec sa propre intelligence. C‟est un modèle de dialogue au sein d‟une série d‟autres maestros du dialogue : Mártir de Anglería, Bartolomé de Las Casas (à travers l‟auteur anonyme des Nouvelles certaines des isles du Pérou). L’Inca Garcilaso, en racontant sa terre et ses gens, raconte l‟humanité. « Il existe d‟autre manières de concevoir la relation de l‟homme avec la politique, de l‟homme avec la nature, de l‟homme avec le pouvoir. C'est-à-dire que Garcilaso incarne tout à coup l‟altérité, le différent. Et c‟est ce plaidoyer qui apaisera l‟influence de son œuvre chez les penseurs européens ». La section que je suis en train de commenter très rapidement se termine par un chapitre dans lequel se confrontent « Hegel, Bolívar et Marx », et qui montre à l‟aide d‟abondantes citations « les difficultés pour comprendre Macondo ». Si l‟Europe reçut à un certain moment la bonne nouvelle du Nouveau Monde, ce fut à d‟autres moments sa grande humiliation, comme cela s‟était déjà produit d‟autres fois avec des conquistadors intéressés et des missionnaires myopes ; seulement cette fois ci on le fit à travers des personnes tels Hegel ou Marx, dont l‟influence « révolutionnaire » se faisait sentir de plusieurs manières, qui nous considéraient comme des « peuples sans histoire ». L‟humanisme américain est le grand argument pour commencer à douter de certaines idéologies qui nous parlent si peu. Quand Pablo de Olavide, illustre péruvien libéral expulsé à plusieurs reprises, était interrogé sur le Pérou, il disait : « Lisez l‟Inca Garcilaso, lisez le ! » J‟ose le plagier et dire, lorsqu‟on me questionne sur l‟humanisme en Amérique : « Lisez l‟Inca Edgar Montiel, lisez le ! » Bartomeu Meliá, S.J. (Anthropologue) Asunción, Septembre 2009

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PRÉFACE HUMANISME, PHILOSOPHIE DE L’AMERIQUE

I Que se serait-il passé si Frère Bartolomé de las Casas avait perdu, en 1551, la polémique cruciale sur la condition humaine de l’homme originaire de l’Amérique, qu’il entretenait avec le docteur Ginés de Sepúlveda? Le cours de l’histoire aurait pris une autre voie et, certainement, l’évolution des idées humanitaires aurait été ralentie. Pour combien de temps encore les habitants de l’Amérique auraient été considérés comme des homuncules, condamnés à la servitude, comme le prétendait le docteur Sepúlveda? Cette possibilité n’était pas lointaine, puisque ce qu’on cherchait précisément c’était de légitimer les guerres de conquête pour obtenir la soumission des « indiens idolâtres » et les transformer en esclaves, les déclarer dépourvus de raison et incapables d’administrer leurs biens. Ce n’était pas simple pour Las Casas, que de vaincre dans cette difficile controverse. Querelle juridique, mais aussi théologique, avec un fonds économique de la plus grande importance, car il s’agissait ni plus ni moins de reconnaître la condition humaine des êtres qui peuplaient l’immense territoire du Nouveau Monde. On sait qu’à la thèse aristotélique de Sepúlveda sur la « servitude naturelle », Las Casas avait opposé celle de Saint Augustin sur le « libre arbitre » des hommes, même vivant dans un état primitif. Quelle a été la stratégie du religieux pour imposer son critère? En plus des solides arguments exposés, il a réussi à intéresser la conscience de l’Espagne – grâce à la sensibilité créée par l’école juridique de Francisco de Vitoria – en mettant à l’épreuve la véracité des principes chrétiens arborés par la Couronne. Déjà en 1542, Las Casas avait présenté à Charles V la Brevísima relación de la destrucción de las Indias, qui n’était pas un ouvrage historique, mais un rapport résumé sur les calamités humaines et écologiques provoquées par la Conquête, ayant obtenu du Roi la suppression momentanée du cruel système des encomiendas. Opuscule largement diffusé, qui avait sonné l’alarme en Espagne et ailleurs sur ce qui se passait en Amérique. Les esprits éclairés de la Renaissance suivaient avec intérêt ce débat qui était fondamental pour pouvoir avancer vers une nouvelle définition de l’Homme. Faisant preuve de génie et de perspicacité, Las Casas a pu démontrer que ces êtres étaient des Hommes accomplis, « dotés de raison et de capacité pour administrer leurs biens », et qu’ils devaient en conséquence être

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considérés comme des sujets de la Couronne, protégés et instruits dans le christianisme « avec douceur ». Avec Las Casas, la position qui misait sur l’avenir, sur une destinée meilleure pour la condition humaine avance. Ce progrès qualitatif s’avérait extrêmement important pour rendre possible la cohabitation fraternelle et digne de tous les hommes, sans tenir compte de leurs origines : égaux mais différents par leurs origines et leurs cultures. Voilà l’humanisme qui surgit au XVIe siècle, la réussite la plus importante de la modernité, dont l’homme américain fournit la preuve décisive pour que l’altérité et la diversité soient considérées inhérentes à la communauté humaine. C’est également le début de la lutte contre l’esclavage des noirs. Ainsi donc, l’Amérique se trouve dans les origines de l’humanisme moderne, d’abord victime et objet d’interrogation et ensuite vocation, tradition et destinée. Nous sommes nés comme une (bonne) réponse à une question philosophique, politique et juridique qui prétendait nous asservir. L’Amérique est-elle venue au monde avec une mission philosophique et sa destinée dépend-elle des réponses justes qu’elle peut donner? Il ne faut jamais oublier cet antécédent. La controverse de Valladolid portait en elle l’avenir, mère légitime d’un droit conçu dans un processus long et douloureux qui est passé par un XVIIIe siècle signé par les conquêtes de la Révolution Française, qui a donné en 1948 la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, consacrée urbi et orbi par les Nations Unies il y a seulement cinquante-deux ans, laquelle proclame dans son article premier : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits et, dotés comme ils sont de raison et de conscience, ils doivent se comporter fraternellement les uns avec les autres » En tant qu’héritiers de cette histoire, le fait d’avoir participé à la gestation des Droits de l’Homme, des lois destinées à défendre la liberté de l’Homme et le libre arbitre, constitue pour l’Amérique ibérique un engagement avec les temps nouveaux. Cette prédestination venue du passé comporte de nos jours une responsabilité et un devoir : poursuivre l’œuvre inachevée de l’émancipation humaine, car en matière de libertés et de droits, la lutte n’est jamais définitivement gagnée, plus encore concernant les nouvelles libertés et les nouveaux droits à conquérir dans les domaines économique, social, culturel et politique, comme le Droit à la Paix, réclamé par l’UNESCO.

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II L’Amérique contemporaine est née au XVe siècle et je serais tenté de dire – à contre courant de l’idée canonique – qu’elle est née avec une idée moderne, car les valeurs spirituelles et matérielles qui caractérisent la modernité se sont consacrées avec l’intervention de l’Amérique. Premièrement, par sa contribution à l’économie de l’Europe, qui a servi de base à la rénovation globale de la production et des idées : l’introduction massive de l’or et de l’argent a donné lieu à une « révolution des prix » - une inflation élevée – ayant obligé à organiser l’économie autrement et donnant lieu à la création de nouveaux centres de pouvoir financier contrôlés par la bourgeoisie émergente. On oublie souvent que l’apparition de l’Amérique a constitué le levier qui a mené le monde vers la modernité : le surgissement de nouveaux groupes de pouvoir économique et politique a permis la gestation de la révolution industrielle ; la nécessité (devenue idéologie) de transformer la nature au bénéfice de l’Homme (idée moderne par excellence) ; la mise en valeur de l’Homme comme catégorie individuelle, capable de créer et de surmonter ses limitations (un autre idéal moderne) et, finalement, la révolution politique inspirée par une vague d’utopistes qui rêvaient de l’Amérique comme terre promise et siège de l’expérimentation sociale, parmi eux beaucoup de lecteurs de l’Inca Garcilaso (voir le chapitre sur l‟Inca Garcilaso au Siècle des Lumières). Ainsi l’Amérique a-t-elle apporté ses lumières et ses ressources naturelles pour le surgissement de l’Illustration. Dans cette tradition sont inscrites les Révolutions d’Indépendance, qui ont été avant tout des expressions d’un idéal politique moderne si novateur, que les encyclopédistes ne l’avaient pas inclus dans l’Encyclopédie! Mais au-delà de ce que l’Amérique a apporté matériellement pour créer des phénomènes nouveaux, comme l’économie-monde (la première globalisation de l’histoire), il y a une dimension humaine qui nous concerne tous et qui représente une expression catégorique de modernité : le puissant processus de métissage produit à une échelle très vaste, constituant une nouveauté dans le monde, le surgissement d’une nouvelle réalité humaine. C’est l’or des corps qui se mêlent. C’est ce qu’il y a de plus audacieux aux XVI et XVIIe siècles : s’introduire dans l’Autre, se fusionner avec son semblable ; c’est-à-dire fonder une nouvelle humanité. Voilà l’origine de l’humanisme américain, une philosophie de vie qui sort des entrailles de l’histoire américaine. Son plus haut point se trouve dans la fusion d’européens, africains et américains. Il s’agit d’un humanisme qui a été conçu au milieu de la violence, car aucune rencontre humaine n’est entièrement dépourvue de conflit, de mort et

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de transformation. Il y a une collision de races, de religions, de langues et de savoirs. Avec tout cela s’est formé dans le temps un genre humain, un logos, un ethos, une filiation, une manière d’être, une raison d’être, avec lesquels nous traversons les siècles et nous sommes arrivés à constituer aujourd’hui une communauté humaine identifiable dans le monde. C’est le patrimoine culturel que nous devons défendre de fait et de droit, c’est pour cela que de nos jours, devant l’offensive qui veut tout rendre uniforme, il faut promouvoir le droit à la propre identité, le droit à la diversité. Et quels sont ces signes d’identité à préserver? On distingue un homo culturel, avec le sens de l’adaptation, créatif, habitué à la réciprocité, avec un certain fonds panthéiste (une sorte de matérialisme naturaliste) et une disposition à la convivialité et à la fraternité, doté d’expression corporelle, essentiel, plus que conventionnel. C’est ce que Sergio Buarque appelait L‟homme cordial. Je ne parle pas de l’homme cosmopolite de Buenos Aires ou de Montevideo (expression exceptionnelle de notre diversité), mais de l’homme du peuple, de cette foule majoritaire dépositaire de la mémoire collective et réceptive des humeurs les plus intimes de la terre et de l’histoire. Le nôtre est un humanisme concret, une pratique du peuple (pas nécessairement institutionnelle), né de la vie, de la géographie et de l’histoire, comme une pratique sans discours la plupart du temps. Ce n’est pas une prédication née d’un courant philosophique, de quelques auteurs, mais une manière de voir et de sentir le monde en traversant l’histoire. Le passage hasardeux et violent du XXe siècle remet en valeur cette manière d’être, cette philosophie de la vie américaine. Par contre, nous voyons ce qui se passe dans d’autres régions, où l’humanisme philosophique, théorique n’arrive pas à éviter les guerres (« mondiales »), les camps de concentration, la xénophobie et la marginalité. Il s’agit d’un discours prestigieux plutôt que d’une pratique. Le grand décalage que nous avons en Amérique c’est que cet humanisme du peuple ne s’est pas institutionnalisé ; il ne s’est pas élevé aux sphères de l’État pour se transformer en philosophie politique permanente de l’action du Gouvernement. C’est comme si on tournait le dos à l’histoire. Et la preuve en est le surgissement périodique de dictatures et de doctrines économiques et politiques de marché qui ne contribuent pas à l’équité et à la justice, à vaincre la pauvreté et encore moins à favoriser une vie démocratique avec une large participation sociale. III Dans le processus actuel de globalisation, de mondialisation de l’économie et des finances, de standardisation de la culture et de mouvements migratoires importants – qui, en encourageant une nouvelle vague de

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métissage, donnent lieu à des réactions xénophobiques – que pourrait-il se faire à partir d’une perspective ibéro-américaine ? C’est la question que posait Carlos Fuentes dans son message aux Chefs d’État réunis au Sommet de Guadalajara en 1991 : « Le monde à venir sera comme le nôtre, un monde de métissages, un monde de migrations, mais instantanées cette fois-ci, plus en caravelles, mais en jet. L‟Espagne, le Portugal et l‟Amérique ont affronté avant personne, il y a cinq cents ans, le problème de l‟Autre ; la rencontre avec les hommes et les femmes différents, d‟une autre race, d‟une autre culture. Ce phénomène se répète aujourd‟hui à l‟échelle mondiale, de New York à Los Angeles, de Londres à Berlin et de Paris à Naples. Espérons que l‟immigrant moderne puisse compter avec son Bartolomé de las Casas et son Francisco de Vitoria ». La Politique, la Diplomatie, l’Intelligence, le Droit, la Culture et les nouveaux indiens de la globalisation – les majorités appauvries – sont appelés aujourd’hui à émuler Las Casas et Vitoria pour continuer la lutte pour une condition humaine digne, pour donner une projection contemporaine à une tradition humaniste, à contre courant des forces d’uniformisation du village planétaire. La tâche est plus complexe que jamais. Le pouvoir financier, politique et militaire s’est concentré dans quelques pays. Les nouvelles technologies – la robotique, l’informatique, les satellites, la biotechnologie – traversent des murs, des frontières et des nations afin de trouver de nouveaux marchés pour une production à grande échelle qui exige de nouveaux consommateurs, de nouveaux spectateurs, mettant en marche un processus implacable de globalisation, de standardisation, auquel n’échappe aucun territoire, aucun « sanctuaire » (les satellites surveillent). Ainsi donc, Notre Amérique, la communauté ibéro-américaine se trouve-t-elle confrontée à de nouveaux défis en termes politiques, économiques, technologiques et humains, aggravés par les niveaux de pauvreté, de violence sociale et de rupture de l’équilibre écologique de la région. Nous devons penser ce processus à partir de notre histoire, de notre culture et de nos réalités contemporaines. Pouvoir formuler les vraies questions serait déjà un progrès important, car cela reviendrait à identifier les vrais problèmes. Nous pourrions ainsi nous approcher de la compréhension d’une Amérique complexe, encore non révélée, qui n’est pas linéaire dans sa structure. Nous devons sortir d’urgence du sous-entendement de l’Amérique pour pouvoir formuler un projet stratégique pour le nouveau siècle qui commence.

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Aider à formuler des interrogations et tenter d’y répondre constitue le propos de ce volume ; mettre en relief quelques manifestations d’un passé en vigueur qui forme notre identité actuelle ( partie I) ; mettre en valeur, à titre de référence, quelques expressions de la créativité et de l’intelligence américaine dans la poésie, le roman, l’essai et la pensée politique (partie II) ; formuler les thèses qui, soutenues par la culture et la créativité de l’Homme américain, recueillent la philosophie de la culture qui surgit du processus historique (partie III), et dans la dernière partie, en partant de l’histoire, penser les temps à venir, le besoin de donner une éducation humaniste aux nouvelles générations, d’étudier l’impact de la globalisation dans la culture et, finalement, de comprendre pourquoi l’Espoir a été et continue à être le moteur de l’histoire américaine. Quelques avances de ces travaux ont déjà été publiées dans des revues à Paris, à Washington, à Madrid, à Mexico et à Lima. Ils trouvent ici leur version définitive et leur pleine signification, après presque vingt ans de recherche et d’écriture patientes et joyeuses. Que faire pour entrer dans le nouveau siècle ? L’humanisme ne peut pas se contenter d’être une théorie, qui considère l’Homme comme un « concept », rejetant l’homme réel, celui en « chair et en os » dont parle Unamuno. Il ne peut encore moins agir comme une philosophie partielle : être humaniste dans la culture mais anti-humaniste dans l’économie ou dans la science ; ou respecter l’intégrité corporelle, physique, mais pas la liberté de conscience et la libre expression, ou vice versa ; ou reconnaître des droits politiques mais pas de droits sociaux. L’humanisme est intégral, durable et pour tous. Son objectif majeur a été et continue d’être en Amérique la justice sociale, la lutte contre la pauvreté et la marginalisation avec les armes de la participation populaire et de la démocratie. Cela signifierait d’élever cette philosophie de vie au niveau d’une philosophie politique des nations, qui puisse s’incarner tant dans les institutions de la société civile que dans l’État et le Gouvernement. Il faut se doter de cette philosophie politique née d’une expérience historique collective. Mais il y a des signes de progrès encourageants. Le problème pénètre déjà la conscience des hommes d’État de la région. Au Sommet Ibéroaméricain de Porto (1998), les Présidents se sont mis d’accord pour dire que l’humanisme « est le fruit le plus précieux de cette culture commune qui nous relie », et que pour cette raison il faut affirmer « une perspective humaniste, ouverte à l’avenir ». L’humanisme doit mettre l’Homme concret au centre de toutes les préoccupations, que ce soit dans le domaine de l’économie, de la politique ou de la science. Dans le cas de l’Amérique, nous n’avons pas fait, heureusement,

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de cette pratique sociale une idéologie, un anthropocentrisme laudatif de l’homme et de sa capacité transformatrice, et qui pourrait servir à justifier la destruction de la nature, comme s’il s’agissait d’une ressource éternelle. L’attitude de départ de la plupart des américains, de l’ethos collectif, est similaire à celle des orientaux de l’antiquité : nous pratiquons un naturalisme qui ne fait pas oublier que l’homme fait partie de la nature et que, pour cette raison, il faut toujours essayer de vivre en harmonie avec elle. Nous respectons – et parfois nous craignons – les manifestations de la nature (un tremblement de terre, un ouragan, la sécheresse). Regardons les effets catastrophiques de l’ouragan Mitch en Amérique Centrale. La relation Homme/Nature ne s’est pas fracturée entièrement chez la plupart des hommes américains. C’est une relation qu’il faut défendre devant le gaspillage des ressources naturelles, la déforestation, la contamination des eaux, l’extinction d’espèces animales et végétales et l’appauvrissement du régime alimentaire. Il faut rappeler à l’homme son appartenance à la nature, sa condition naturelle, souvent plus destructive que le reste des espèces. Dans cette époque de sévères transformations de l’ordre naturel et de l’organisme humain réussies par la biotechnologie, il est important d’intensifier la réflexion sur l’unicité de l’Homme, d’analyser les progrès scientifiques et techniques qui modifient son intégrité comme personne humaine. De ce point de vue, la Déclaration Universelle sur le Génome Humain et les Droits de l‟Homme, approuvée par la Conférence Générale de l’UNESCO en 1997, constitue la nouvelle carte juridique des droits de l’Homme pour entrer dans le nouveau siècle. La vocation humaniste, œcuménique et universaliste de l’Amérique peut être définie avec une phrase lumineuse de José Martí, dont il faudrait tenir compte dans le troisième millénaire : « La patrie, c’est l’humanité ». Edgar Montiel Lima, Paris, Mexico, Asunción 1992- 2001
En remettant ces pages au lecteur, je voudrais évoquer avec gratitude tous les maitres péruviens qui, dans mon jeune âge, m‟initièrent au goût de la philosophie et des idées : Augusto Salazar Bondy, Francisco Miró Quesada, Gustavo Gutiérrez, Juan José Vega, Carlos Castillo Ríos. Et à mes mentors et amis avec qui à Paris, Mexico, La Havane ou Asunción, je maintins une conversation éclairée, étant les premiers récepteurs de ces idées : Louis Sala-Molins, Leopoldo Zea, Juan Acha, Huynh Cao Tri, Fernando Ainsa, Horacio Cerutti, Dasso Saldivar, Pablo Guadarrama, Jérôme Bindé, Patrice Vermeren, Eduardo Torres Cuevas, María del Pilar Díaz, Ernesto Sierra, Osvaldo González Cardozo, Hugo Biagini et Rosa de Montiel.

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I AMERIQUE – EUROPE LE MIROIR DE L’ALTERITE L‟évêque Vasco De Quiroga, à son arrivée à Mexico en 1531 considérait qu‟on avait découvert un Nouveau Monde car il correspondait « en ses gens et quasi en tout » à l‟édénique « âge premier, âge d‟or ». Comment formuler ainsi une représentation authentique du cosmos et de l‟homme ? Les humanistes se sentent autorisés à parler d‟universalité, d‟humanité – le monde comme foyer du genre humain –, introduisant ainsi une catégorie définitive pour exprimer un monde habité par des hommes semblables et distincts.

1. L’AMERIQUE DANS LA NAISSANCE DE LA MODERNITE
Car ce n’est pas en vain, mais avec grande cause et raison, que ce monde d’ici s’appelle Nouveau Monde. Et Nouveau Monde, il est, non pour avoir été nouvellement trouvé, mais parce qu’il est en ses gens et quasi en tout tel que fut l’âge premier, l’âge d’or. Vasco de QUIROGA C‟est précisément au moment où l‟imprimerie se répand en Europe et permet de sauvegarder et de diffuser pour la première fois dans l‟histoire les vieux manuscrits grecs, arabes et latins – fait marquant de la Renaissance - que paraissent les Lettres d‟Amerigo Vespucci. Elles parlent, telle une révélation, d‟un novus mundus, de terres et d‟hommes inconnus, qui remettent en question l‟éminente Cosmographie de Ptolémée, publiée en 1478 à Rome, l’Histoire des Plantes de Théophraste (1498, Venise), et même les vénérables traités d‟Aristote, alors très en vogue. La grande nouveauté de l‟époque est que les anciens traités de Géographie, de Géométrie, d‟Algèbre, de Physique, de Cosmographie et d‟Histoire Naturelle, tout autant que les nouveaux, sont désormais accessibles et lus avec avidité. Or, toute cette connaissance laborieusement accumulée durant des millénaires doit être soumise à une révision totale. Beaucoup d‟idées et de concepts perdent soudain leur pertinence, et si d‟autres voient leur validité confirmée, la majorité doit nécessairement être mise à jour. Il en va ainsi du monumental traité de botanique d‟Otto Brunfels, publié en 1530 au terme de longues années de recherche : l‟immense quantité de nouvelles plantes trouvées en Amérique oblige à le remanier de fond en comble. Le même effort de mise à jour doit être réalisé dans les autres domaines de la connaissance : la géographie, la cartographie (il faut refaire toutes les cartes) ; l‟économie (l‟incorporation de soixante millions de kilomètres carrés crée l‟économie-monde) ; la théologie et la philosophie – il faut désormais penser

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