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L'IMPOSSIBLE AU REVOIR

De
188 pages
Dans ce récit résonne la voix d'une petite fille qui ne pourra jamais oublier la fuite loin de l'Allemagne nazie au lendemain de la Nuit de Cristal. Elle n'oubliera pas, non plus, le terrible accueil réservé, tant en France qu'en Belgique, à ceux qui croyaient y trouver un refuge contre la barbarie et qui se virent considérer comme la " lie de la terre ".
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L'IMPOSSIBLE

AU REVOIR

L'enfance de l'un des derniers " maillons de la chaîne " 1933-1945

Laure SCHINDLER-LEVINE

L'IMPOSSIBLE

AU REVOIR

L'enfance de l'un des derniers
" maillons de la chaine " 1933-1945

L'Harmattan

@

L'Harmattan, 1998
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-7545-0

A la mémoire de mes parents Grete et Harry Schindler.

Pour les cinq personnes qui m'ont aidée à survivre: Elisabeth Hirsch, Shatta et Édouard Simon, André Gribenski et Hélène Boschi-GribenskL

Et pour tous les" anges" qui ont risqué et souvent donné leur vie, permettant ainsi à une minorité d'entre nous de conserver la leur.

If I can stop one heart from breaking I shall not have lived in vain. If I can ease one life the aching or cool one pain or help one fainting robin unto his nest again I shall not live in vain.

Si je peux empêcher un seul coeur de se briser Je n'aurai pas vécu en vain. Si je peux alléger la douleur d'une seule vie ou apaiser une seule peine ou aider un seul rouge-gorge affaibli à regagner son nid Je ne vivrai pas en vain.

Emily Dickinson (1830-1886), poétesse américaineo

CHAPITRE 1

BERLIN, 1933-janvier1939

Première enfance Une petite fille qui avait apparemment tout pour mener une vie d'enfant gâtée. Sans les événements atroces qui survinrent, elle serait sans doute devenue une adulte" satisfaite ", peut-être même un peu arrogante. La souffrance peut nous incliner à l'amertume, à la colère, à la méfiance. A moins d'en retenir que rien ne doit jamais être considéré comme un dû. Dès lors, c'est la vie elle-même que l'on aime, le simple fait, qui n'a plus jamais cessé d'apparaître merveilleux, de se promener en liberté, sans barbelés, sans hurlements de gardes brutaux, d'écouter un morceau de musique, et surtout, surtout, de recevoir le sourire et l'amour des êtres. En bref, chérir la vie et sa splendeur pour avoir connu dans sa chair même combien elle est fragile et précieuse, et qu'elle peut être pourchassée avec une haine froide, méthodique, sans limites. Petite fille de cinq ans en 1933, je ne savais rien de tout cela. Enfant unique d'un couple de bourgeois, j'étais gâtée et ne manquais de rien. Ma mère était pédiatre. A l'époque, un tel métier était très rarement exercé par une femme. L'aisance matérielle de ses propres parents avait permis que ma mère fit de telles études. Quant à mon 9

père, de douze ans son aîné, c'était un dentiste, qui collectionnait passionnément les livres, était devenu père assez tardivement et avait fait de moi son idole. Ma mère était très occupée par ses nombreux patients. J'ai été élevée dans ma pe~ite enfance par Anna, une femme que j'aimais, et aussi par mon père, qui trouvait toujours le temps de me raconter les contes de Grimm et d'Oscar Wilde avant mon coucher, de me consoler quand ma mère s'était montrée impatiente avec moi. Il me parlait de ses livres favoris, auxquels je ne comprenais rien, et tâchait déjà de me transmettre ce qui, pour lui, comptait le plus: des idées, des poèmes, un monde que j'étais bien trop jeune pour apprécier ou comprendre mais dont, en grandissant, je sentais obscurément l'importance, la beauté. Alors que j'allais sur mes neuf ans, mon père m'avait donné à lire Marie Stuart de Schiller. Je me promenais en sanglotant à travers la maison parce qu'on allait lui couper la tête. De quoi énerver Anna et la cuisinière, que je gênais pendant qu'elles accomplissaient leur tâche. Bonne élève à l'école communale, une fois que j'eus appris à lire, je ne me suis jamais promenée sans un livre, lisant aussi le soir sous les couvertures, à la lumière d'une lampe de poche, ou même à la lumière de la lune. Je vois encore la bague énorme de Frau Markoschewitz, mon professeur de piano. J'entends encore sa voix d'émigrée russe qui répétait: Üben musst du, Lore (" Il faut travailler, Lore "). Je me souviens de mon canari Hansie et de mes trente poupées, dont ma favorite était Herta, une horreur en loques, sans laquelle je ne pouvais m'endormir. Je me souviens de mon ours en peluche, perdu un jour dans le Tiergarten, et du chagrin qui fondit alors sur moi. Si j'ai appris une chose à travers ces années, c'est à respecter jusqu'au chagrin d'un enfant à cause d'un jouet perdu. J'ai acquis très jeune la faculté non seulement de 10

m'identifier à toutes les Marie Stuart dont on coupe la tête, mais aussi de savourer jusqu'à la dernière goutte le bonheur, qu'il s'agisse de toutes petites choses ou de grandes satisfactions. Berlin, même au début de l'ère hitlérienne, était pour moi une ville merveilleuse, où je menais, dans l'un des quartiers les plus beaux, la vie d'une petite fille choyée. Un peu solitaire, peut-être parce que j'étais enfant unique et rêvais d'un frère. Plutôt d'une sœur, en fait, et je m'en étais d'ailleurs inventé une. J'avais des amies à l'école. J'allais faire du patin à glace et des excursions avec ma classe au Wannsee près de Berlin, là même, et j'étais loin de m'en douter, où se dérouleraient les réunions des chefs nazis qui programmeraient la " solution finale". J'avais des jouets, des livres, un sentiment de sécurité que me donnait le fait d'être aimée et protégée par les miens. Les parents de mon père étant morts avant ma naissance, je n'avais plus que mes grands-parents maternels, Omi et Op a, qui habitaient Breslau. Mes parents n'hésitaient pas à m'envoyer par le train leur rendre visite toute seule, le temps des vacances. J'étais très fière de cette autonomie soudaine, manifestée par l'étiquette que je portais, avec mon nom et mon lieu de destination. A l'arrivée m'attendaient Omi et ma tante Irma, la plus jeune sœur de ma mère. Mes vacances s'écoulaient dans leur grande maison avec jardin, où je passais des heures en compagnie d'Irma, -dont la beauté me charmait Opa, mon grand-père, était déjà.très malade (il était atteint de tuberculose) ; à chacun de mes séjours, il me racontait des histoires qu'il avait inventées, mais sans jamais s'approcher: c'est seulement beaucoup plus tard que, comprenant la raison de cette attitude, j'ai pu imaginer combien elle devait lui peser. Mon petit univers m'apparaissait stable et rassurant, en dépit des conversations de plus en plus agitées des adultes lorsqu'ils parlaient de politique. Je n'y comprenais Il

rien et je m'ennuyais aussi terriblement quand je devais aller le dimanche après-midi voir les trois tantes de mon père. Mon père considérait qu'il était de son devoir que nous leur rendions visite presque tous les dimanches. Minka et Rosa n'étaient pas mariées et vivaient ensemble; Minka était professeur d'italien et Rosa, ma préférée, s'occupait de la maison. La troisième sœur, Malchen (Amalia) était mariée à un Justizrat (une sorte de juge), dont l'énorme moustache m'impressionnait beaucoup. Le couple nous recevait généralement ces dimanches après-midi. J'étais la seule enfant et devais écouter les conversations ennuyeuses des adultes, en m'efforçant de ne rien casser de toutes les babioles en porcelaine qui se trouvaient dans leur appartement. Tout cela me préoccupait bien davantage que les histoires sur les Nazis, auxquelles je ne comprenais rien, ou sur les Juifs, communauté à laquelle je savais très vaguement appartenir. Pourtant je crois à présent que mes visites chez Omi et Opa à Breslau, ou chez Malchen et Arthur, pour ennuyeuses qu'elles fussent, représentèrent le cadre familier de sécurité et d'appartenance à une famille qui me permit de grandir normalement. Je n'ai jamais su ce qui est arrivé à Minka, à Rosa, à Malchen, ni au Justizrat. Tous ces gens, qui étaient allemands depuis des générations et servaient leur pays, ont très probablement disparu dans les camps. J'ai beaucoup de mal aujourd'hui à comprendre qu'en 1935 ou 1936, ils se souciaient encore de leur" belle vaisselle", ou de leurs titres académiques, dans un monde sur le point de sombrer. Lancés dans des discussions politiques interminables, ils ne se doutaient absolument pas de ce qui les attendait. Comment auraient-ils pu imaginer l'horreur? Et puis, un jour de 1935, à l'école, mon univers habituel commença à s'effondrer. Alors que, comme d'habitude, j'étais en train de m'asseoir aux côtés de ma 12

meilleure amie, Lieselotte, celle-ci se leva et me dit sans préambule qu'elle ne pourrait plus désormais s'asseoir à côté de moi, parce que j'étais juive: sa mère le lui avait défendu. Certes, je savais que ma famille était juive. Mais ce terme n'avait alors, pour moi, qu'un sens très vague: jamais mon père ni ma mère n'avaient tenté de m'expliquer ce qu'être Juif pouvait au juste signifier, en quoi nous pouvions être différents des autres. Mes parents ne se rendaient à la synagogue que deux fois par an, pour Rosch Hashanah et pour Yom Kippour,. nous célébrions le Seder sous la conduite du seul membre vraiment religieux de la famille, oncle Heini, mari de la sœur de mon père; enfin, nous allumions les bougies de Han 0ukah. Notre judaïsme se bornait à ces rites. Brusquement après cet événement, tout cela prit une autre signification. Je me souviens d'avoir demandé en vain à Lieselotte de me fournir une explication, puis d'être rentrée en pleurant à la maison, où ma mère me consola, me disant que tous les gens qui nous rejetaient maintenant regretteraient un jour leur attitude. Quant à mon père, il ne dit rien du tout. Je suppose que, si peiné de me voir blessée, il ne voulait pas risquer de me consoler par des banalités. Je n'en suis pas certaine, mais ce dont je suis sûre en revanche, c'est que ce que j'appelle" l'incident Lieselotte " fut mon premier vrai contact avec le monde du rejet, de la haine, de la persécution, qui, devait conduire, de manière progressive, à l'extermination de millions de personnes: c'est bien le poison du préjugé qui, porté à son paroxysme, a finalement mené à Auschwitz. Peu de temps après, les enfants juifs n'eurent plus le droit d'assister aux cours consacrés au Troisième Reich, à la naissance de la " Nouvelle Allemagne ", à l'éloge du Chancelier Adolf Hitler, nouveau messie du peuple alle13

mande Pendant ces cours, qui devenaient de plus en plus fréquents, Fraülein Geisel, cette institutrice dont je me rappelle encore le nom, ordonnait aux élèves juives de sortir dans le couloir. Je nous vois encore debout toutes les trois dans ce couloir, accablées par un terrible sentiment de honte. Je me souviens que je désirais tant appartenir au groupe, que je ne voulais pas être exclue. Je me souviens surtout que, sans y rien comprendre, non seulement j'avais honte d'être juive, mais ne voulais pas l'être. Trois petites filles envoyées dans le couloir parce qu'elle sont juives. Trois petites filles comme -les autres, avec la grâce, les élans de l'enfance, trois petites filles qui ont été si humiliées qu'elles commencent à se détester elles-mêmes: sans aucun doute, elles devaient être méchantes ou indignes pour être punies ainsi! Très vite, plus aucun enfant juif n'eut le droit de fréquenter une école" aryenne ". Des écoles juives furent créées pour nous. La mienne, en 1936 ou 1937, se trouvait dans Fasanenstrasse, derrière l'une des plus grandes synagogues de Berlin. Tout d'abord, ce' nouvel environnement me parut étrange; mais, pour la première fois, j'y fus heureuse parmi d'autres enfants. Personne n'était envoyé dans le couloir, chacun d'entre nous (fille ou garçon) pouvait s'asseoir à côté de qui il voulait. Les professeurs s'efforçaient de créer une ambiance normale, où ce qui comptait était d'apprendre. Je me souviens d'avoir eu beaucoup de mal avec les mathématiques. En revanche, j'adorais la littérature allemande mis'e à la portée des enfants: je devenais capable de commencer à discuter de certaines choses avec mon père, comme la Lorelei de Heine, ou de tel poème de Schiller. En outre, et c'est sans aucun doute le plus important, je découvris mon identité juive: nous apprenions des chants et des danses, nous rêvions d'un pays lointain bâti par les Juifs qui s'appelait" Palestine ", où l'on parlait une langue bizarre et compliquée, l'hébreu, et où l'on cueillait des

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oranges en dansant une danse appelée Hora. Tout cela semblait incroyablement romantique et inaccessible, mais nous aidait à supporter les angoisses croissantes que nous éprouvions: il arrivait à des garçons appartenant à la Hitlerjugend de nous attendre à la sortie de l'école pour nous frapper, pas très brutalement, mais nous frapper néanmoins. Je crois que la peur et l'humiliation étaient pires que les coups eux-mêmes. De plus, l'atmosphère à la maison devenait de plus en plus sombre et tendue. Jusqu'en 1937, mon père avait été violemment opposé au départ d'Allemagne et à l'idée de chercher refuge ailleurs; en revanche, dès 1933 ou 1934 soit au lendemain de l'accession de Hitler au pouvoir -, ma mère voulait quitter le pays. Bien plus jeune que mon père, elle était surtout beaucoup plus réaliste et tournée vers l'action. Tous deux, certes, savaient qu'ils devraient ailleurs recommencer à zéro, que leurs diplômes médicaux ne seraient pas forcément reconnus. Mais mon père tenait plus que tout à son pays et surtout à ses livres. Il avait toute une collection de livres rares. C'était sa vie, son monde. Goethe, Schiller, Schopenhauer, Kant et d'autres lui semblaient infiniment plus réels que les fous furieux comme Hitler, Goering ou Himmler. " Cela passera ", disait-il, "mais l'Allemagne durera et nous aussi". Il croyait au triomphe de la raison sur la haine. Jusqu'en novembre 1938, il ne crut pas au mal... Ma mère, quant à elle, y croyait. Si elle ne pouvait savoir tout ce qui nous attendait, elle se doutait de bien des choses. D'où les disputes souvent. graves qui les opposaient et qui me rendaient malheureuse comme l'est tout enfant dont les parents deviennent adversaires l'un de l'autre. Vers 1937, mon père se résigna à chercher un refuge à l'étranger. Hélas, il était trop tard: tous les pays avaient fermé leurs portes aux Juifs. Suivirent d'interminables allées et venues entre des consulats représentant une multitude de nations. Certains

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représentaient des pays dont je n'avais jamais entendu parler. En 1937, nous étions prêts à aller n'importe où, pourvu que l'on pût obtenir un visa. Jour après jour, mes parents revenaient découragés de ces consulats. Peut-être pouvait-on espérer obtenir un visa pour pouvoir immigrer au Paraguay, mais seulement à condition d'obtenir un visa de transit pour l'Uruguay, ce qui se révélait absolument impossible. Et tous les jours, des centaines de Juifs allemands essuyaient refus et humiliations de la part d'employés arrogants et indifférents: personne ne voyait en eux des êtres humains qui se battaient pour sauver leurs vies. Il manquait toujours un papier, un tampon, une autorisation. Personne ne pouvait avoir accès au Consul d'aucun de ces pays. A l'âge de neuf ans, je savais ce qu'était un visa et un visa de transit, la différence entre ces documents, le rêve inaccessible qu'ils représentaient. Je me rappelle que, malgré tout, je voyais cela comme une aventure: je souhaitais partir pour l'un de ces pays lointains et exotiques. Je crois qu'en dépit de l'angoisse qui régnait à la maison, ce désir d'aventure dominait en moi comme chez tous les enfants. Enfin, au début de 1938, l'affidavit parvint des États-Unis: c'était le document nécessaire pour l'immigration dans ce pays. La grande enveloppe le contenant nous venait d'une lointaine cousine, Rhoda Sustrin. Je n'ai jamais su qui elle était ni comment elle nous avait retrouvés. Je me souviens seulement de la joie immense de mes parents ce jour-là. Sans vraiment saisir l'importance de ce document, je comprenais que désormais nous pourrions peut-être trouver un vrai refuge quelque part. Obscurément, je ressentais l'affidavit comme représentant une garantie pour rester en vie. Désormais, nous pouvions prétendre à bénéficier du système de quota mis en place au Consulat américain, tout en sachant que, dans l'immédiat, c'était sans aucun 16

espoir, car nos noms figuraient tout au bas de la liste, qui était très longue... Bien que citoyenne américaine depuis plus de trente ans, je ne pourrai jamais pardonner à ce pays merveilleux son système honteux de quota pour les Juifs allemands alors en danger de mort, ni son refus d'accueillir mille Juifs désespérés sur le "Saint-Louis ", bateau qui demeura des semaines au large des côtes américaines, après qu'on lui eut refusé l'entrée à Cuba. Sans le courage de son capitaine allemand, ces Juifs auraient été renvoyés en Allemagne et à la mort. Alors oui, l'affidavit représentait une lueur d'espoir, et ce seul mot était peut-être synonyme de survie. Trop tard! En novembre 1938, toute l'horreur, jusqu'alors encore partiellement cachée, nous fut brutalement jetée au visage.

Le début des ténèbres, la Nuit de Cristal Le 9 novembre 1938, un jeune Juif polonais assassina un fonctionnaire de l'ambassade d'Allemagne à Paris. Cet incident servit de prétexte au gouvernement national-socialiste pour déclencher, contre les Juifs allemands, une vague de terreur sans précédent: il s'agissait d'afficher au grand jour, dans toute sa violence, l'antisémitisme nazi. La " Nuit de Cristal ", qui doit son nom aux vitrines des magasins juifs brisées par des foules déchaînées, fut le prélude de l'extermination des; Juifs d'Europe. A ce cauchemar se trouva confrontée une petite fille de onze ans, qui prit ainsi brutalement conscience de la folie d'une foule en délire. L'" incident Lieselotte ", mon exclusion de certains cours, puis de l'école: tout cela faisait encore partie d'un monde presque civilisé. Brusquement se trouva franchie cette barrière essentielle

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qui sépare l'humain de l'inhumain, le pensable de l'impensable. Un ou deux jours avant le début de la violence, ma mère semblait particulièrement préoccupée, anxieuse. Des rumeurs circulaient selon lesquelles des choses terribles (arrestations, camps de concentration) se préparaient contre la population juive. C'est dans ce contexte que mes parents reçurent un appel téléphonique d'un ami de mon père: par ce coup de téléphone, aussi dangereux pour lui que pour nous, il proposait de cacher mon père chez lui pour quelques jours. Ayant accepté cette offre, mon père passa donc la nuit chez cet ami. Par conséquent nous étions seules, ma mère et moi, quand, le 10 novembre au matin, nous fûmes réveillées par des hurlements sous nos fenêtres. Je voulais me préparer pour aller à l'école, mais naturellement ma mère me l'interdit. Subitement, le ciel prit une teinte rose, puis de plus en plus rouge. Nous finîmes par comprendre qu'il s'agissait d'incendies: toutes les synagogues de Berlin étaient la proie des flammes, tandis que les rouleaux sacrés étaient profanés, détruits. C'était la fin de la communauté juive d'Allemagne. Cependant, comme il est normal chez une enfant, je ne pensais guère qu'à mon cas personnel: ma synagogue, mon école; d'ailleurs, n'étant pas pratiquante, je n'étais pas gravement affectée par la destruction de ces lieux de culte. Je crois cependant avoir eu le sentiment d'être atteinte au plus profond de moi-même. Je me souviens aussi d'avoir pensé que Lieselotte et sa mère, qui détestaient tant les Juifs, devaient se réjouir. Peu à peu, les foules dans la rue devinrent de plus en plus hystériques, tout en hurlant le Horstwessel Lied, l'hymne des nazis qui parle du " sang juif dégoulinant de nos couteaux". Ma mère et moi nous tenions debout près de la fenêtre, terrifiées à l'idée que ces fous furieux allaient défoncer la porte et monter chez nous. Je me souviens parfaitement d'avoir demandé: Warum, Mutti,
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