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La campagne en guerre

De
200 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 88
EAN13 : 9782296299177
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La campagne

en guerre

Illustration de couverture, René Ducourant, artiste peintre, 1ère médaille d'or au Salon des Artistes Français, grand prix international de portrait. Galerie des Chartreuses, 7, rue nationale à Gosnay et Galerie Ty Aven à Pont-Aven.

@ L'Harmattan,

1994 ISBN: 2-7384-3050-3

Christian Defebvre

La campagne enguerre

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

Des livres d'histoire locale: Au pays de Lalloeu, Les éditions de Lalloeu, (464, pavé de Laventie, 59 253 La Gorgue), 1990. Les galochiers du pays de Lalloeu, Les éditions de Lalloeu, La Gorgue, 1993. Des ouvrages généraux : Tiers Mondes, peuples en marche, éditions C.I.F., SainteMaxime, 1984. Les Tiers Mondes, éditions Le Centurion, Paris, 1984. Les modules en lycée, éd. Belin, Paris, 1993. Des manuels scolaires: Education civique 6è, 5è, 4è et 3è, éditions Hachette, Paris 1986, 87, 88, 89 (ouvrages réactualisés en 1991,1992,1993, 1994). Le cahier du citoyen 6è, 5è, 4è, 3è, éd. Hachette,Paris 1990,1991,1992,1993 (réactualisés chaque année). Histoire Seconde, coll. J.M. Lambin, éd. Hachette, Paris, 1993. Histoire Première, coll. J.M. Lambin, éd. Hachette, Paris, 1994.
Un recueil de poèmes: Croque la vie!, Les éditions de Lalloeu, La Gorgue, 1994.

Préface
A travers le quotidien de ce qui s'est vécu au Pays de Lalloeu (1),dans le Nord de la France, de 1939 à 1944, se révèle la diversité des comportements lors de la Seconde Guerre mondiale. Pour les uns, la guerre fut une période d'épreuves. D'autres n'en furent pas affectés. Certains s'y engagent totalement. D'autres subissent les événements. Beaucoup tentent de s'accommoder de la guerre. Quelques uns s'adaptent à la situation pour s'enrichir ou se ménager des perspectives professionnelles ou politiques. Des hommes et des femmes agissent aussi, au péril de leur vie, en faveur de l'affirmation et de la reconquête des libertés...
(1) Le pays de Lalloeu se compose de trois communes du Pas de Calais: Laventie, Sailly sur la Lys, Fleubaix et d'une partie d'une commune du Nord, le hameau du Nouveau-Monde à La Gorgue.

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Rares sont ceux qui réussissent cependant, dans un tel contexte, àposer des actes exemplaires. Les multiples anecdotes que renferme cet ouvrage prouvent que la guerre déshumanise les rapports entre les hommes. De nombreux petits faits prouvent aussi que, malgré ce contexte, des hommes et des femmes ont conservé le souci du respect de l'autre. Refusant toute atteinte aux personnes et oeuvrant avec sincérité en faveur du respect de la vie, ils ont réussi parfois à dépasser la guerre et ils méritent le respect. Les commémorations actuelles du cinquantenaire de la Libération valorisent souvent ceux
qui se sont engagés dans le conflit ou entretiennent

la mémoire de ceux qui en furent les victimes.
Elles ne soulignent pas toujours les actes de ceux qui se sont opposés à une dégradation de la situation de guerre. Robert Diers, par la sincérité de ses propos, sauve la vie de 400 personnes à Fleurbaix. Un soldat allemand s'oppose à la pratique de la torture à Lorgies. Il est fusillé avec les otages. Ce livre leur est dédié. Christian Defebvre

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Chapitre I

La guerre est déclarée!
Marthe et Maurice Dervaux vont, comme chaque dimanche, à la petite messe de 7 heures. Ils se lèvent vers 6 heures du matin. Marthe met une robe de chambre au-dessus de sa chemise de nuit. Elle sort pour remplir un broc d'eau à la pompe qui se trouve dans la cour. Elle verse ensuite le contenu du broc dans une cuvette en émail posée sur un trépied au milieu de la pièce qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger, de salle de séjour et de salle de bains. Maurice se lave toujours à mains nues abondamment savonnées. Pendant que Marthe se lave, il s'assied près de la table sur laquelle il pose un petit miroir. A l'aide d'un blaireau, il s'enduit le visage de savon à barbe. Il se rase au rasoir à main. Chacun s'habille en dimanche. Marthe porte une robe noire. Maurice met sa chemise blanche. Il enfile un pantalon à bretelles parfaitement repassé puis il met sa cravate,

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sa veste et son chapeau de feutre. Ils partent à jeun à la messe et ils ont soin d'arriver un peu avant l'heure car le curé donne la communion à ceux qui le souhaitent, discrètement, juste avant la célébration. Monique, la fille aînée, âgée de Il ans, se lève pendant que ses parents sont à la messe. Elle se lave aussi dans la bassine en émail puis elle s'habille, met un tablier et fait la vaisselle de la veille au soir. Elle passe un coup de wassingue dans toute la maison, tandis que sonnent les cloches des églises de Laventie et d'Estaires. Au retour de la petite messe, Maurice et Marthe reviennent à leur maison accompagnés de Pharailde Van Parys. Pharailde reste debout tout en ne cessant de parler flamand. Marthe prend toujours autant de plaisir à discuter dans sa langue maternelle. Elle invite Pharailde à s'asseoir et à prendre une tasse de café. Maurice, pendant ce temps, se rend dans la petite pièce d'à côté. Il enlève le costume du dimanche et passe un bleu de travail propre et repassé. Aprés le départ de Pharaïlde, Marthe et Maurice prennent pour petit déjeuner une tartine au beurre avec une tasse de café au lait. Il faut commencer un nouveau pain. Marthe a soin de

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tracer une croix sur le pain à l'aide du couteau avant de l'entamer. Pendant ce temps, Monique prépare les habits des enfants qui descendent un par un : Jean, 9 ans et demi, Marcel, 8 ans, Michel, 5 ans et Dédette (Bernadette), 3 ans. Monique monte ensuite chercher la plus jeune, Cécile, qui a un an à peine. Marthe est enceinte, la prochaine naissance est prévue pour décembre. Après le petit déjeuner, Maurice va s'occuper des lapins. Pendant ce temps, Marthe et Monique lavent les bébés et aident les plus grands à s'habiller en dimanche après s'être lavés. Tout le monde se lave dans la même bassine. On a soin de récupérer l'eau qui servira à wassinguer la maison. Chaque enfant a deux paires de chaussures, une pour la semaine, une pour le dimanche. Toutes les paires sont cirées et astiquées chaque lundi avant d'être rangées. Il y a pour chaque garçon la chemise, les chaussettes et le manteau du dimanche; pour les filles les chaussettes, la robe, le manteau et le ruban du dimanche. Les enfants vont à la grand-messe de 10 heures. Ils n'ont que la rue à traverser car l'église du Sacré-Coeur au hameau du Nouveau-Monde à La Gorgue se trouve presqu'en face de leur maison. Arrivés dans l'église, les enfants se regroupent en

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avant sur la gauche de la nef sous la surveillance de Mademoiselle Turquet. Mademoiselle Turquet est une religieuse sécularisée. Elle est institutrice
à l'école du N ouveau- Monde, une école paroissiale

créée par le curé, le Chanoine Verstraete. Pour l'encadrement de cette école de campagne, le curé a fait appel à des religieuses de la Sainte-Famille d'Amiens. En 1903, cette congrégation enseignante n'a plus l'autorisation d'exercer. Trois possibilités sont alors offertes aux soeurs qui enseignent: soit cesser leur activité et rentrer chez elles, soit passer à l'étranger rejoindre une congrégation belge où elles peuvent continuer d'exercer, soit se séculariser, c'est à dire continuer d'enseigner mais en quittant l'habit et l'appartenance officielle à une congrégation. La plupart des soeurs optèrent pour la troisième solution. Soeur Angélina devint ainsi Mademoiselle Turquet. A l'école privée où elle exerce, elle commence chaque lundi matin par demander à ses élèves l'objet du sermon que le curé a prononcé la veille. Les bons élèves sont en conséquence très attentifs à la messe. C'est le cas de Monique et de chacun des enfants Dervaux. Jean et Marcel sont enfants de choeur, ils sont partis un peu plus tôt pour aller sonner les cloches. Une grande corde pend au portail. Il faut

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s'y accrocher et entretenir le mouvement. Marcel et Jean ont plaisir à sonner car leur poids fait que la corde les emporte dans les airs à chaque mouvement de la cloche. Il ne faut pas rire cependant car ceci attirerait les foudres de l'abbé Verstraete, le curé de la paroisse. Ordonné prêtre en 1900, il est ici depuis la création de la paroisse et la construction de la première église en 1914. C'est Monsieur Woussen qui est à l'origine de cette église. Industriel, Monsieur Woussen a créé la distillerie où Maurice Dervaux est concierge. En même temps, il a construit un coron de maisons pour les ouvriers de sa nouvelle entreprise et une église, l'église du Nouveau- Monde. Complètement détruite en 1917, l'église a été reconstruite après la guerre, grâce à la volonté du chanoine Verstraete. Après la messe, le hameau s'anime. Juste au moment de la sortie des paroissiens, Monsieur Minet passe avec une brouette remplie de fumier faisant remarquer à sa manière qu'il n'y va pas, lui; à la messe. Devant l'église, il y a des voitures, des chevaux attelés à des charrettes et surtout des vélos. Devant le portail, on échange les dernières nouvelles. Les plus jeunes s'amusent entre eux en se faufilant au milieu des groupes d'adultes. Puis
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les hommes prennent la direction du café. Les femmes rentrent chez elles avec les enfants. Dans les cafés, l'heure est aux parties de cartes. On joue à la manille au café du Nouveau-monde, au café de la Distillerie ou à« Ma campagne ». L'équipe qui perd, paye l'addition. Maurice, lui, ne va pas au café. Après la grand- messe, Fernande, la belle-soeur de Maurice, qui habite juste à côté de chez eux, vient faire un brin de causette pendant que Marthe prépare le repas. Le repas du dimanche chez les Dervaux se compose traditionnellement d'un bouillon puis d'un pot au feu cuisiné avec les légumes du jardin. Ensuite, l'événement du dimanche, c'est le dessert, une crème à la vanille ou au chocolat. Pour déguster le dessert, chacun retourne son assiette préalablement bien essuyée avec du pain. Après le repas, les enfants vont jouer dans la cour. Maurice se repose un peu dans le fauteuil, tandis que Monique et sa mère font la vaisselle. Ce dimanche 3 septembre 1939 commence la neuvaine de Notre-Dame de Lourdes à la chapelle Legrand. Aussi, à la place des vêpres, toute la famille se rend à travers champs jusqu'à cette chapelle située rue des Monts. Pour l'occasion, Maurice a remis son costume du

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dimanche. Devant la chapelle très fleurie, il y a des bancs. On chante et on prie la Vierge. Après la cérémonie, chacun repart chez lui à pied ou à vélo. C'est alors que les cloches se mettent à sonner. On entend sonner de partout, du Nouveau-monde, de Laventie, d'Estaires, de Sailly sur la Lys... «Vite, dépêchons-nous, s'écrie Marthe inquiète. On rentre à la maison. Je crois bien que c'est la guerre » Maurice, en arrivant, demande aux voisins ce qui se passe. On lui annonce que la guerre est déclarée. Une fois chez lui, il sort le petit poste à galène qu'il a fabriqué. Il apprend ainsi que la France vient de déclarer la guerre à l'Allemagne à 17 heures et que quelques heures plus tôt, à Il heures, le gouvernement britannique a pris la même décision. Hitler envahit la Pologne depuis le 1er septembre. Le 2 septembre, Daladier, chef du gouvernement français, a décrété la mobilisation générale en même temps que l'Angleterre. Hitler poursuivant son attaque, les ambassadeurs français et anglais ont une nouvelle fois demandé la suspension des hostilités et le retrait des troupes du territoire polonais. Von Ribbentrop leur a répondu négativement au nom du Führer. Dès

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lors, l'entrée en guerre est inéluctable. «LaFrance se trouve dans une situation tragique et terrible », commente Daladier à la radio. Maurice éteint son poste. « Cette fois, c'est la guerre! Allez les enfants, vous mangez un morceau et vous allez vous coucher. » Marthe est devenue livide. La guerre, elle en sait quelque chose. Elle se souvient de la première guerre qui a tant frappé sa famille. Elle est d'origine belge, sa mère est morte en décembre 1914 et son père en février 1915. Elle avait alors 8 ans et demi. Elle a été élevée ensuite avec ses quatre frères par sa soeur aînée, Anna. Henri, l'un de ses frères, est mort le jour de ses vingt ans. Il était infirmier et, en portant secours à un blessé, tandis qu'il se relevait pour aller chercher des pansements, il a été tué sur le coup. Un autre de ses frères, Joseph, a été grièvement blessé. La guerre n'évoque pour elle que des mauvais souvenirs. Mariée le 22 septembre 1927, elle a suivi Maurice en France. Depuis ils vivent pauvrement mais ils sont heureux. Maurice a du travail et la famille s'agrandit... Elle craint la guerre en pensant que de nouveau elle aura à affronter des épreuves.

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Elle fait chauffer la soupe, en distribue un bol à chacun, coupe du pain et met le beurre sur la table. Ce repas frugal une fois dégusté, tout le monde se lève pour la prière du soir. Marthe donne les intentions, la prière est un peu plus longue que d'habitude, puis chacun monte se coucher.

Pendant ce temps au café Charlet, rue des Amoureux, à Laventie, les commentaires vont bon train:
«

Cette fois, on y est! Vu la fermeté des Anglais,

Daladier ne pouvait plus reculer, dit l'un. - C'est en 38 qu'on aurait dû intervenir aussi fermement, réplique un autre. Il ajoute: Hitler, c'est une tête brûlée, c'est lorsqu'il a annexé l'Autriche que l'on aurait dû intervenir. On n'aurait jamais dû signer ces accords de Munich. Si on avait déclaré la guerre l'année dernière, l'Allemagne aurait eu un an de moins pour faire des bombes et se préparer. - N'empêche que maintenant on y est. On a 84 divisions d'infanterie, 5 divisions de cavalerie, 1818 avions de combat, Il 000 canons et les Anglais avec nous! J'ai lu ça dans le journal. La guerre ne va pas durer longtemps, Hitler va recevoir sa raclée, ajoute un autre.
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- Ce n'est pas si sûr, dit encore un autre, Les Allemands cachent leur jeu, faut s'en méfier. - Toujours est-il que c'est la guerre, reprend le premier. Quand on voit tous ces jeunes partir à la guerre, ça fait mal au ventre. Re 14-18, non merci! On a déjà donné. - Au fait, que devient ton fils, Marcel?, lance un autre à Paul Charlet, le patron, qui écoute la conversation derrière son comptoir. - Marcel ?II vient d'avoir son brevet élémentaire, son B .E. - Il est encore trop jeune pour partir, mais il ne faudrait pas que la guerre se mette à durer.
-

Elle ne durera pas, tu verras, réplique celui qui

a recensé tout à l'heure les forces dont dispose l'armée française.
-

Tiens, Joseph Delebarre, le fils aîné du café « A

la Croix-Jérôme» de Mauquissart a été mobilisé. Il s'est marié en 1923, il a eu un enfant en 1925. Il avait fait la guerre 14. Il en avait bavé déjà à ce moment-là. Il a été convoqué à Béthune au 512è régiment d'infanterie. Tout son tabac est encore sur le séchoir! - Au Nouveau-Monde, Gérard Tiersen, qui habite la petite maison en face de chez Louf, vient de finir son service militaire. Il n'a pas eu le temps de

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revenir. Avec la mobilisation, il doit rempiler. Ses deux frères Albert et Michel sont partis à Hazebrouck pour être mobilisés. - Monsieur Pruvost, l'instituteur, est parti aussi, ajoute Paul Charlet. - Heureusement que la moisson est finie, va bientôt plus y avoir beaucoup d'hommes dans le

secteur, si ça continue... »
Chez Leroy, rue Nationale à Sailly sur la Lys, le fils aîné, Jean, né en 1917, est mobilisé à Rouen au 39è régiment d'infanterie. Ses trois frères André, né en 1927, René, né en 1920, et Cyr, né en 1922, restent à la maison, mais Marthe et Victor sont inquiets. Inquiets pour Jean qui est parti et pour Cyr qui entre en classe de philosophie à Baudimont à Arras. Victor est comptable au moulin Ployart.

Il lit chaque jour

«

La Croix du Nord» dont il est

un fidèle abonné. Depuis Munich en 1938, il est inquiet. Comme tous les gens d'ici, il a vécu la première guerre. La guerre, il sait ce que c'est...

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