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La chefferie "traditionnelle" dans les sociétés de la grande zone forestière du Sud-Cameroun

De
492 pages
Les auteurs apportent leur contribution à la connaissance de l'un des pans de l'histoire politique et sociale du Cameroun moderne : la chefferie dans les sociétés bantoues de la grande zone forestière du Sud-Cameroun et son évolution, de l'implantation de l'administration coloniale du 2e Reich à la fin du XIXe siècle à nos jours.
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La chefferie « traditionnelle »
dans les sociétés de la grande zone forestière
du Sud-Cameroun
(1850-2010)












































Illustration de couverture : Mbem Mayi, chef supérieur du canton
de Bot-Makak, assassiné le 6 avril 1958 par les insurgés à cause de sa loyauté
vis-à-vis de l’administration coloniale française.
Photo publiée avec l’aimable autorisation de Jeanne Fidèle Mbousnoum.









© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54452-9
EAN : 9782296544529
Sous la direction de KPWANG K. Robert







La chefferie « traditionnelle »
dans les sociétés de la grande zone forestière
du Sud-Cameroun
(1850-2010)







Préface du Professeur Valentin Nga Ndongo































À tous les Camerounais désireux de connaître l’organisation traditionnelle,
ainsi que l’évolution des institutions politiques des peuples de la grande zone
forestière du Sud-Cameroun, de la période pré coloniale à nos jours















Ouvrage publié avec le concours du Ministère
de l’Enseignement Supérieur
(MINESUP) Remerciements
Nous remercions tous ceux qui, de près ou de loin, ont œuvré pour
l’aboutissement de cet ouvrage. Nous pensons particulièrement aux personnes
suivantes :
- Pr Jacques Fame Ndongo, Ministre de l’Enseignement Supérieur ;
- Pr Mol Nang, Inspecteur Académique (IA) n°2 au Ministère de
l’Enseignement Supérieur (MINESUP) ;
- Pr René Joly Assako Assako, ancien chef de la Division de la Prospective,
de la Recherche et de la Coopération (DPRC) au MINESUP, actuellement
Vice-Recteur chargé du Contrôle Général Interne et de l’Évalution à
l’Université de Yaoundé II-Soa ;
- Pr Jean-Marie Essono, Directeur du Développement de l’Enseignement
Supérieur (DDES) au MINESUP ;
- Pr Daniel Abwa, ancien doyen de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences
Humaines (FALSH) de l’Univeristé de Yaoundé I, actuellement Directeur
des Affaires Académiques (DAAC) à l’Université de Yaoundé I (UYI) ;
- Pr Richard Laurent Ombga, Doyen de la FALSH à l’UYI ;
- Pr Philippe Blaise Essomba, Chef du Département d’Histoire à la FALSH de
l’UYI ;
- Pr Valentin Nga Ndongo, Chef du département de Sociologie à la FALSH de
l’UYI ;
- Pr Salvador Eyezo’o, Chef de la Division des Stages et Chef du Département
d’Histoire à l’École Normale Supérieure (ENS) de l’UYI ;
- Jean Paul Mbia, Chef de la Cellule de la Communication (CELCOM) au
MINESUP ;
- Dr Raymond Anselme Ebalé, enseignant au Département d’Histoire à la
FALSH de l’UYI ;
- Dr Achille Bella, Chargé d’Études Assistant à la Division du Dialogue, de la
Promotion de la Solidarité Universitaire au MINESUP ;
- Charles Edandé, Commissaire de police retraité et chef du village d’Adjap-
Yessok (département de l’Océan, arrondissement d’Adjap) ;
- Yvonne Eloundou, journaliste à la Cameroon Radio and Television
(CRTV) ;
- Jean Martial Ngoumekou, journaliste à la CRTV ;
- Mlle Linda Gertrude Aimée Megou Kouakam, étudiante en Master I au
Département d’Histoire à la FALSH de l’UYI.
- Mlle Thérèse Kanse Mama, étudiante en Master II au Département
d’Histoire à la FALSH de l’UYI. Ordre des thématiques et contributions
Première partie
Autorités traditionnelles, contact avec l'Occident et dénaturation de la
fonction de chef dans les sociétés de la grande zone forestière du
Sud-Cameroun

Kpwang K. Robert
Pouvoirs traditionnels et notion de "chefferies" au
Cameroun : de la période précoloniale à l'ère de la
mondialisation (1850-2010).
Kpwang K. Robert
Walters T. Samah
Invention of Tradition : Chieftaincy, Adaptation and
Change in the Forest Region of Cameroon
Biyon Jean
Jean Louis Njemba Medou et Joseph Owono : prosateurs
de la mort du chef traditionnel de la zone forestière du
Sud-Cameroun dans Nnanga-kon et Tante Bella (1932 et
1959).
Fomin E.S.Denis
Chiefs, trade and politics along the coast of Cameroon : a
historical perspective
Essomba Philippe Blaise
Les mouvements migratoires et la problématique de la
chefferie traditionnelle au Sud-Cameroun sous la
colonisation allemande (1884-1916)

Deuxième partie
Les chefs de la grande zone forestière du Sud-Cameroun dans le système
colonial français : rapports avec l'administration et rapports avec les
administrés
Kpwang K. Robert
Les Bulu de la subdivision de Kribi face aux méthodes
musclées des chefs des groupements Bulu-Centre (Ebemvok)
et Bulu-Sud (Zingui) (1920-1944)
Temgoua Albert Pascal
Les chefs traditionnels du Sud-Cameroun forestier dans le
circuit de l’économie du marché Ebale Raymond Anselme
Pouvoir colonial et autorité traditionnelle dans la région de
Sangmelima sous administration française : le cas des
chefferies supérieures bulu (1916-1945)
Dong Mougnol Gabriel Maxime
Autochtones-Allogènes et chefferies administratives dans la
localité de Makénéné : discrimination et conflits interethniques
(1926-1950)
Kpwang K. Robert
La résistance des Ekang du Sud-Cameroun face aux chefs
supérieurs imposés par l'administration coloniale française : de
l'avènement des "présidents claniques" à la création de
l'Efulameyoñ (1920-1948)
Onomo Etaba Roger Bernard
La chefferie indigène, la mission chrétienne et la question
foncière au Cameroun : de l’époque précoloniale à nos jours
(1884-2010)
Tanga Onana Joseph

La crise de commandement indigène dans la subdivision de
Nanga-Eboko (1921-1960)
Idrisou Alioum
La détention politique des chefs traditionnels du Cameroun
forestier sous la période française, 1916-1960


Troisième partie

Biographies de quelques chefs supérieurs de la grande zone forestière du Sud-
Cameroun
Eloundou Eugène Désiré

Le chef Nanga-Eboko et l’administration coloniale allemande
1904 ? – 1916
Koufan Menkéné Jean
Mbeng Dang Hanse Gilbert
Une légende vivante : Nkal Mentsouga, chef des Omvang de
l’Est-Cameroun (1868 ?- 1910)

Kpwang K. Robert
Eba Esso Margueritte
er"Sa Majesté" Mfoula Aleme I , roi (français) de Messok
(1900 ? – 1957)
10 Onomo Etaba Roger Bernard
Tsala Tsala Célestin Christian
Tomo Timothé

Mvilongo Nomo Onguéné : le chef traditionnel, l’insoumis et
le prisonnier politique (1888 ? - 1967)
Kpwang K. Robert
Assomo Viviane
Et Raymond Messougla (1913 ? - 2002) "régna" sur les
Omvang du clan ngomeya de l’Est-Cameroun

Quatrième Partie

Les chefs de la grande zone forestière du Sud-Cameroun dans le contexte
de la démocratisation de la vie politique et de la mondialisation

Nten Nlate Samuel
Les chefs traditionnels de la grande zone forestière du
Sud-Cameroun : des raisons d’une banalisation aux
fondements d’une revalorisation
Ebale Moneze Chandel
Itong à Goufan
Implantation politique et transformation de la
représentation sociale du chef chez les Pygmées
Bagyeli de Bipindi-Lolodorf
Ngima Mawoung Godefroy
La dynamique des chefferies pygmées au Cameroun :
du règne du primus inter pares à la nécessité de
création des chefferies de troisième degré
Ayissi Lucien
Les problèmes de topologie et de sens que pose la
chefferie traditionnelle dans la gouvernance
camerounaise actuelle


11 Glossaire de titulatures chez certains peuples de la grande zone
forestière du Sud-Cameroun
Akouma Mba : personnage tiré du Mvett, genre à la fois oral, épique et lyrique
mettant en exergue les exploits de la dynastie d’Ekang Nna, héros légendaire révélé
par Oyono Ada Ngono. Ce dernier est considéré par tous les joueurs du Mvett (Be
bômo mvett) comme le tout premier initié de ce genre dont l’origine remonte à la
haute antiquité egyptienne. Selon les épopées du Mvett, Akouma Mba était le tout
puissant et intrépide chef guerrier d'Engon, village peuplé de géants immortels. Ces
derniers étaient en guerre permanente contre les gens d'Oku, village peuplé de
nains mortels.
Dans le langage quotidien des Ekang (Fang-Beti-Bulu) anciens, c’est-à-dire
ceux de la période précoloniale, le titre Akouma Mba, sorti de sa dimension
légendaire, incarnait le chef guerrier fougueux, imbattable, puissant, propriétaire
d'immenses richesses (enfants, femmes, troupeaux, champs, etc.) et entretenant de
relations clientélistes avec les clans voisins.
Bimvam : c’est le pluriel d’Emvam, (grand-père maternel ou paternel). Il
exerçait une influence indéniable sur ses petit-fils (Be ndaé) ainsi que sur le reste
de sa descendance.
Ci : c’est le nom porté par deux grands leaders omvang de l’Est-Cameroun
pendant les périodes pré coloniale et coloniale allemande : Nkal-Seleck, le père, et
Nkal-Mentsouga, son fils.
Ces deux chefs ont incarné une dynastie guerrière omvang éphémère, qui a pris
fin avec l’arrivée dans cette partie, de la grande zone forestière du Sud-Cameroun
edes forces conquérantes du 2 Reich conduites par le major Hans Dominik. Ce
dernier était appuyé militairement par Mebenga m’Ebono (alias Martin Paul
Samba), sous-officier bulu formé à l’école des cadets de Berlin, et
diplomatiquement par Atangana Ntsama, ancien cusinier devenu négociateur et
futur Oberhauptling des Ewondo et des Benë.
Essingan : appellation en langue beti de l’arbre connu en français sous le nom
1de bubinga . Ce dernier présente trois principales particularités : d’abord, son
écorce est utilisée à des fins thérapeutiques par les grands maîtres de la
pharmacopée traditionnelle ; ensuite, l’intérieur de cet arbre est rempli d’un liquide
rougeâtre dont la teneur en alcool est très élevée. Ce liquide est très recherché par
les maîtres de la nuit, ceux qui manipulent les forces invisibles. De même, les
gourous de l’ésotérisme endogène (Ngui, Bwili, Eboka, etc.) s’intéressent aussi à
ce liquide ; enfin, c’est un arbre électrique, qui joue le même rôle que le
paratonnerre, en captant l’électricité produite par la foudre pour ensuite la renvoyer
à ses alentours. C’est la raison pour laquelle il est très rare, voire quasi impossible,

1 Chez les Fang et Bulu, le nom du même arbre est Oveng. de trouver dans la forêt dense équatoriale de l’Afrique centrale, deux Essingan
situés côte à côte ou un Essingan situé à côté d’un autre grand arbre.
Chez les Ekang pré coloniaux, on employait le terme Essingan pour désigner les
hommes influents de la société, ceux-là qui symbolisaient à la fois la grandeur et la
puissance.
Mbi Ntum : littéralement "celui qui tient la canne". Chez les Ekang en général
et les Bulu en particulier, Mbi Ntum était en fait le porte-parole de la famille. Muni
soit de la canne, soit du chasse-mouche, il s’exprimait au nom de la famille tout
entière et étalait son talent de maître de la parole pendant les assises telles que les
mariages, les deuils, les funérailles ou encore les négociations avec les autres clans
sur des questions fondamentales. Pour être élevé par la famille tout entière au rang
de Mbi Ntum, il fallait avoir été initié à l’art du verbe et de la parole. L’heureux élu
devait manier avec aisance toutes les subtilités de la langue. Lorsqu’il prenait la
parole, ses propos étaient dominés par les proverbes, paraboles, devinettes,
chantefables, contes, légendes et mythes, etc.
Le Mbi Ntum s’exprimait en général dans un langage codé dont les initiés
étaient les seuls à saisir le sens et à comprendre la signification.
Mba’ale Djãl : ce terme renvoyait au protecteur du village dans l’ancienne
société ekang. Il s’agissait en fait d’un stratège militaire, initié à l’art de la guerre et
appelé à organiser la défense du groupe lorsque celui-ci faisait l'objet d'une menace
extérieure. L’action de Mba’ale Djãl pouvait aussi sortir du cadre strictement
défensif pour prendre l’allure d’une expédition punitive contre les clans voisins
(Oba ň), soit pour se venger, soit pour les déstabiliser afin de se procurer des
femmes et des esclaves. Pendant la conquête allemande de l'hinterland, les
résistances dans la zone forestière du Sud-Cameroun ont été animées dans la
grande majorité des cas par ces stratèges.
Dans l’ancienne société ekang, le Mba’ale Djãl jouait presque le même rôle que
le consul romain sous la République pendant les périodes de menaces extérieures
où il était investi de pouvoirs spéciaux qui faisaient de lui le dictateur.
Mbombog : littéralement "détenteur du Mbog", le pouvoir suprême chez les
2Bassa anciens. Selon Théodore Mayi Matip ma Ndombol , lui-même élevé au rang
de Mbombog au soir de sa vie, ce mot signifie "univers et manière de régir
l’univers". Dans la société bassa pré coloniale, le Mbog était le pouvoir suprême
auquel on accédait après une longue initiation. Le Mbombog, ou le détenteur du
Mbog, était un homme choisi par son clan pour sa probité morale, sa connaissance
des coutumes, sa maîtrise et son respect des règles et des lois qui régissaient la
société. Il était considéré comme le représentant des ancêtres. Chef de clan des
descendants du même ancêtre que lui, le Mbombog légiférait et rendait justice au
sein du clan et même hors de celui-ci dans un collège des Ba Mbombog lorsque le
litige impliquait d’autres clans.

2 T. Mayi Matip, L’univers de la parole, Yaoundé, Editions CLE, 1983, p. 12.
14 Chez les Bassa anciens, le Mbombog gardait ses attributs à vie et s’entourait
d’un conseil de notables. Il représentait également son clan auprès des autres, bref
il était la plus haute autorité politique de la société bassa avant l’intrusion des
eforces de conquêtes du 2 Reich.
Mi Djãle : littéralement "maître du village". C’était le fondateur du hameau ou
du village. Il en était le chef et le régentait en toute souveraineté. Mais dans
l’ensemble, il gardait des liens très poussés avec le village de son géniteur, de
même que ceux créés par ses frères directs ainsi que les frères de son père.
L’autorité du Mi Djãle s’exerçait sur toutes les personnes qui habitaient son
village.
Le Mi Djãle était aussi désigné sous le vocable de Mot Djãle (Homme du
village).
Mintôl : c’est le pluriel de Ntôl, l’aîné de la famille ou précisément l’Homme le
plus âgé de la famille et considéré comme le patriarche. Les Mintôl étaient des
chefs de familles, véritables détenteurs du pouvoir politique chez les Ekang. Mais
ce pouvoir était cantonné uniquement dans la cellule familiale. Tous ceux qui
étaient issus de son sang lui devaient obéissance et respect absolu. Les Mintôl
étaient les vrais chefs chez les Ekang anciens, c’est-à-dire les détenteurs les plus
élevés du pouvoir politique.
Mvamba : c’est l’ancêtre lointain géniteur, soit du clan (Ayoñ) ou du sous-clan,
soit de la grande famille (Nda bot), mais ayant déjà rejoint le sanctuaire immortel
de l’autre côté de la vie (Nlam bekoñ). Son passage dans le monde des mortels
(Emô milañ) restait vivace dans l’esprit de tous ceux qui descendaient de lui. C’est
la raison pour laquelle son nom était toujours prononcé à travers les jurons, les
exclamations et les conversations quotidiennes et figurait en bonne place dans la
généalogie (Endan) de la famille.
Nkukuma : c’est un mot dérivé d’Akum (richesse). Le nom Nkukuma était
donné aux détenteurs de richesses dans l’ancienne société ekang. Grâce à ses
champs, troupeaux, femmes et enfants, le Nkukuma attirait dans son village des
personnes issues de ses multiples relations et exerçait une autorité à la fois
paternaliste et clientéliste.
Nlam-lam : c’est l’appellation du chef chez les Bafia. Ces derniers, à l’instar de
tous les autres peuples de la zone forestière du Sud-Cameroun, étaient régis par un
système politique décentralisé de type clanique. Héritier de l'ancêtre géniteur du
clan, le Nlamlam était désigné par un conseil des sages appelé Bessèmen be kilong.
Dépositaire d’un pouvoir mystique transmis par initiation par les membres de la
société secrète appelée Iroumé, le Nlam-lam était le guide du clan, aussi bien en
temps de paix qu’en temps de guerre, et le législateur en chef de sa communauté.
Ntôl mon : c’est un nom qui désignait chez les Ekang anciens le premier enfant
né dans un foyer. Sa naissance était toujours très bien accueillie, surtout lorsqu’il
s’agissait d’un garçon. Celui-ci faisait alors l’objet d’une certaine admiration au
sein de la grande famille et, une fois adulte, jouissait d’un grand respect de la part
de ses sœurs et frères cadets.
15 Ntomba : ce mot désignait l'homme aux bonnes manières, propre, distingué,
cultivé et brillant à tous points de vue. Le Ntomba était l’incarnation de la réussite
sociale dans l’ancienne société ekang. Il était presque l’équivalent des aristocrates
des sociétés médiévales européennes, à la seule différence que, par rapport aux
lords britanniques, aux ducs, comtes et autres vicomtes et marquis français, les
Mitomba (pluriel de Ntomba) n’avaient ni de vastes domaines, ni de châteaux en
pierres car, dans la société ekang pré coloniale, les clans étaient constamment en
mouvements migratoires. Ce n’est qu’avec l’intrusion de l’administration coloniale
allemande que ce groupe a commencé à se fixer définitivement dans des espaces
territoriaux bien précis.
Zomlô : c’est la plus haute autorité au sein de l’ordre initiatique Sô. Il incarnait
le pouvoir ésotérique et la connaissace des vérités parallèles (cachées et
inaccessibles aux non initiés). C’est la raison pour laquel il s’exprimait avec
autorité et faisait l’objet d’un grand respect au sein de la communauté clanique.
C’est le Zomlô qui montrait aux jeunes appelés à passer le rite, les différentes
étapes et les épreuves à surmonter. Le Zomlô, dans la société ekang ancestrale,
précisément au sein de l’ordre initiatique Sô, jouait le même rôle que l’Impérator
de l’AMORC ou encore le Maître du Grand-Orient dans la Franc-maçonnerie
française.
16 Préface
À en croire le célèbre écrivain Jean de La Bruyère, rien ne servirait aujourd’hui
de produire un ouvrage puisque, soutient-il, "tout est dit ; il y a sept mille ans que
les gens pensent, et nous venons trop tard".
De prime abord, ces propos du moraliste français semblent fort bien cadrer avec
la présente publication dont Robert K. Kpwang et son équipe pluridisciplinaire
viennent d’enrichir l’espace public camerounais, voire africain.
Jamais problématique n’a, en effet, été aussi féconde en sciences sociales que
celle du pouvoir en Afrique noire, la réflexion se nourrissant essentiellement de
deux approches paradigmatiques complémentaires, à savoir l’a-historicité des
sociétés africaines et la spécificité des pouvoirs africains.
Et d’abord l’a-historicité. Ce modèle explicatif émerge, d’emblée, aux toutes
premières et "obscures" heures (Ki-Zerbo : Histoire de l’Afrique noire) de la
rencontre du continent noir avec l’Europe. Inspirée, en particulier, des théories de
Hegel (Leçons sur la philosophie de l’histoire) et de Levy-Bruhl (La mentalité
primitive ; Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures), une certaine
pensée dominante s’est, il est vrai, empressée de disqualifier politiquement
l’Afrique noire, l’archétype des sociétés primitives, caractérisées par leurs
immobilisme et misonéisme et inaptes à développer ce que Balandier appelle le
"fait politique" (Anthropologie politique), c’est-à-dire l’existence de mécanismes
dynamiques présidant à l’organisation et au fonctionnement d’un champ politique,
entendu (Bourdieu) comme un espace structuré de compétition ou de lutte pour
l’exercice du pouvoir.
Les continuateurs de cette aperception radicale de l’Afrique noire comme
société a-historique ou an-historique, sans doute adeptes de l’idéologie du "fardeau
de l’homme blanc", tournent le dos à ce négativisme initial pour parler désormais
non plus des sociétés en marge de l’histoire et a-politiques, mais de la spécificité
des sociétés africaines et, par voie de conséquence, des particularités du
phénomène du pouvoir en Afrique noire. L’Afrique n’ignore, certes, pas le fait
politique, mais celui-ci y présente des modalités différentes de celles qu’on
rencontre ailleurs, en Europe, par exemple. Cette approche n’innove pas vraiment
mais elle a le mérite, si l’on ose dire, de mettre à jour des catégories nouvelles
d’appréhension, d’analyse et d’interprétation des systèmes politiques africains.
Influencée par les travaux d’ethnologie, cette conception conclut à la variété des
systèmes politiques traditionnels dont elle établit une hiérarchisation plus ou moins
rigoureuse. Trois types ou niveaux d’organisation politique apparaissent ici : les
sociétés à autorité centralisée, les sociétés à chefferie et les sociétés segmentaires.
C’est à cette dernière catégorie que se rattache l’aire géographie et culturelle
couverte par le présent ouvrage : le Sud forestier camerounais, à dominante
ethnologique bantoue et pahouine, zone d’élection du pouvoir segmentaire.
Particulièrement étudiées par l’ethnologue britannique Evans-Pritchard (The
Nuer), les sociétés segmentaires ou lignagères occupent, qualitativement, c’est-à-dire dans l’ordre de la hiérarchisation, le bas de l’échelle des systèmes politiques
traditionnels africains. Un temps considérées comme des "sociétés acéphales" (du
grec a-kephalè, sans tête, sans chef, sans pouvoir), ces sociétés ont longtemps été
dépeintes comme des systèmes à "pouvoir diffus", non situable et clairement
identifiable, et informellement détenu au niveau des différents et multiples
segments de la société que constituent les familles et les lignages, d’où
l’appellation générique de société segmentaire ou lignagère. Le politologue
Gonidec a parlé, à leur propos, de "démocraties anarchiques", fonctionnant, selon
la savoureuse formule de Balandier, dans une "anarchie ordonnée". Certains
observateurs sont même allés jusqu’à relever l’absence, dans les langues des
populations concernées, du mot pouvoir, pauvreté linguistique qui, selon eux, y
traduit l’inconsistance de la réalité du phénomène du pouvoir.
Sous un tel rapport, l’idée que de telles "formes élémentaires" de vie politique,
pour emprunter à Durkheim (Les formes élémentaires de la vie religieuse), aient pu
engendrer l’éclosion de centres de décision institués et organisés, paraît totalement
incongrue. Et ce sont bien cette vacuité et cette inorganisation structurelle qui
expliqueraient la fabrication, ex nihilo pour ainsi dire, de "chefferies" par l’autorité
coloniale. Tirant son existence et sa légitimité de celle-ci, la "chefferie
traditionnelle" de la zone lignagère ou segmentaire présenterait ainsi une sorte de
prédisposition naturelle à une soumission et à une docilité totales au pouvoir
colonial et postcolonial. Aussi les "chefs" issus de l’aire géoculturelle concernée
ont-ils souvent été perçus comme des collaborateurs, des opportunistes et adeptes
de la "politique du ventre", n’hésitant pas à tirer égoïstement profit du maximum
des gains politiques et matériels procurés par leur simple mais avantageuse position
d’auxiliaire de l’administration.
Voilà donc, revisitée, à très grands traits, la grille de lecture qui a longtemps
prévalu dans la réflexion occidentale sur le pouvoir en Afrique noire en général et,
singulièrement, dans les sociétés forestières du Sud-Cameroun. Nonobstant son
caractère somme toute simpliste et superficiel, cette approche a pourtant et
constamment servi de référentiel d’analyse des organisations sociopolitiques de
tradition pahouine, y compris dans certains travaux académiques récents qui
charrient encore des catégories obsolètes comme "sociétés acéphales", à "pouvoir
diffus" ou autres "sociétés sans Etats". Cela montre bien que le modèle des
ethnologues occidentaux résiste à l’usure du temps et qu’il est nécessaire et urgent
de le déconstruire par un vigoureux travail de refondation épistémologique.
C’est à cette entreprise véritablement herculéenne que s’est attelée, avec
bonheur, l’équipe de Robert K. Kpwang, en prenant scientifiquement d’assaut la
forteresse des croyances, des certitudes et des mythes sur lesquels reposent non
seulement la théorie des sociétés à pouvoir soi-disant diffus, mais aussi la
représentation, souvent relayée par des chercheurs nationaux, selon laquelle les
peuples du Sud-Cameroun forestier seraient le prototype même de ces sociétés
anarchiques, désorganisées et soumises.
Globalement considérés, les textes structurant l’ouvrage parviennent à
provoquer un nouveau regard sur la chefferie dans la zone forestière camerounaise.
18 Avec rigueur et méthode, les différentes contributions réussissent à produire, en
effet, des connaissances nouvelles ou, au minimum, à ébranler nos préjugés, à
divers niveaux. Au niveau de la soi-disant inexistence du phénomène du pouvoir,
l’ouvrage affirme que celui-ci est une réalité vivante dans les sociétés forestières
camerounaises où il est incarné à travers diverses modalités et par de nombreuses
figures, à l’instar du porte-parole ou du héraut (Mpodol : a-mpod, parler chez les
Bassa ; Ndjoe : adjo, parler chez les Beti).
Comme le souligne Laburthe-Tolra (Les seigneurs de la forêt), la parole, ou
plutôt sa maîtrise, est consubstantielle au pouvoir ; et celui qui le détient (chez les
Beti, Ntum-edjoe, bâton ou sceptre de la parole et donc du commandement), doit
être non seulement la "bouche de ceux qui n’ont pas de bouche", comme dit
Césaire mais avant tout un maître, un virtuose, un orfèvre, du verbe. Ne sommes-
nous pas là dans une espèce de communication politique non seulement
caractéristique des sociétés antiques athéniennes et romaines mais digne des plus
grandes sociétés contemporaines ? D’autres modalités du pouvoir existent qui sont
portées par une autre figure tel que le Nyia modo chez les Beti, littéralement
"l’homme mûr", c’est-à-dire l’adulte, le patriarche, le pouvoir étant ici une sorte de
gérontocratie, en tout cas, une affaire d’âge, de maturité et, partant, d’expérience et
de sagesse, bref, une chose trop sérieuse pour être abandonnée en des mains
inexpertes, même si "aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des
années". Mais on le voit bien, Rodrigue constitue une exception qui confirme la
règle du rapport de l’âge au pouvoir. Et de fait, dans certaines constitutions
modernes, l’accession au pouvoir suprême est conditionnée par un âge minimum,
ce qui permet d’affirmer que sur ce point, les sociétés africaines traditionnelles, à
l’exemple, naturellement, de bien d’autres, ont été proactives et clairvoyantes.
Dans le même registre de l’incarnation du pouvoir, on pourrait aussi évoquer la
figure du Mbombog chez les Bassa, détenteur d’un pouvoir mystique, véritable
"instituant métasocial", selon le mot de Gramsci, qui fonde ainsi son influence sur
les membres de son groupe d’appartenance. On pourrait enfin, sans prétention à
l’exhaustivité en la matière, mentionner le rôle politique du Ntebe osu chez les
Beti, terme qui signifie "celui qui est placé devant" son peuple pour le conduire et
l’encadrer, un peu comme Moïse dans la Bible.
Les sociolinguistes avisés ne manqueront sans doute pas de noter qu’une telle
position dans le groupe correspond exactement à celle d’un président, du latin
prae-sedere, s’asseoir, se tenir devant, et donc présider. On pourrait ainsi
considérer que les sociétés segmentaires n’ignoraient ni l’institution, ni la
fonctionnalité d’une présidence, absolument nécessaire pour assurer, en leur sein,
ordre, unité, sécurité, épanouissement individuel et collectif. Ce qui importe donc,
in fine, ce n’est pas tant le contenant, le signifiant que le contenu, le signifié, la
substance, la quintessence du pouvoir. La sémantique ici est trompeuse : ce qui
compte, c’est l’essence des mots et non leur formulation. Le terme chef n’existe
peut-être pas chez les Pahouins, comme l’observe l’ethnologue Jean-Pierre
Ombolo, mais cela ne veut nullement dire que ces peuples n’ont pas de dirigeants ;
ce serait une aberration sociologique et anthropologique puisque même les sociétés
animales (les fourmis et les abeilles, entre autres) sont gouvernées.
19 L’impression d’une absence de direction politique relève d’un contexte
historique particulier qui favorise et renforce une telle croyance : la situation
coloniale. Sous la colonisation, en effet, le pouvoir n’est pas entre les mains des
populations indigènes, fussent-elles dirigées par des chefs. Le texte d’Onomo Etaba
et de Tsala Tsala rappelle fort opportunément cette affirmation d’un administrateur
colonial : "Le pouvoir n’appartient qu’aux colonisateurs, le chef n’étant qu’un
instrument, un exécutant révocable au gré du maître".
Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, ceux des "auxiliaires de l’administration"
(autre appellation significative des chefs) qui ont perdu de vue cette cruelle vérité
l’ont appris à leurs dépens. On peut même trouver aux chefs de la forêt des
circonstances atténuantes : leur proximité d’avec le siège des institutions coloniales
et postcoloniales leur laissait bien moins de marge de manœuvre qu’à leurs
homologues de la périphérie ; leur soumission à l’autorité politique centrale ne
devait souffrir d’aucune défaillance.
Il n’empêche, cependant, et c’est là, à nos yeux, l’une des découvertes majeures
du présent ouvrage, que, nonobstant cette étroite surveillance politique dont elle a
constamment été l’objet de la part de l’Etat, la zone forestière a pu produire,
comme le montrent à suffisance, entre autres, les textes d’Onomo Etaba et de Tsala
Tsala, Idrissou Alioum, des chefs à forte personnalité, des chefs bâtisseurs, des
chefs résistants, voire rebelles et dissidents, épris de liberté et de justice, défenseurs
avant-gardistes des droits de l’homme et de la démocratie. Certains l’ont été,
parfois, jusqu’au péril, voire au sacrifice de leur vie, et leur bravoure n’aurait,
toutes proportions gardées, bien sûr, rien à envier à celle d’un Tchaka chez les
Zoulou.
Figure représentative de la chefferie dans cette zone du Cameroun, grand
collaborateur devant l’Éternel (Abwa), Charles Atangana n’apparaît plus
désormais, au terme du présent ouvrage, que l’arbre qui cache la forêt, pourtant
riche en essences aussi variées que précieuses, du commandement traditionnel dans
le groupe Fang-Beti-Bulu et leurs voisins.
Il s’agit donc, à n’en pas douter, d’une publication qui vient à point nommé
requestionner, tout en la renouvelant profondément, la problématique du pouvoir
en zone forestière camerounaise. En tout cas, pour les populations concernées,
toutes catégories sociales confondues, ce livre représente un moment important,
dans un monde qui, bien que dominé par le progrès scientifique et technologique,
continue d’être enveloppé par le doute, entraînant ainsi chaque peuple à
redécouvrir ses sources, son identité et ses racines, seules gages de sa sécurité et de
sa survie dans le "village global".
Il y a donc toujours à dire, et aucun penseur sérieux et méthodique ne vient
jamais trop tard.

Pr Valentin Nga Ndongo
20 Avant-propos
L'idée d'écrire un livre sur les peuples de la grande zone forestière du Sud-
Cameroun, en insistant sur leurs organisations politiques et les multiples mutations
que celles-ci ont subi, est venue après avoir constaté que, malgré l’existence de
nombreux travaux, dont certains datent d’ailleurs des premières années de la
colonisation allemande, ceux-ci restaient encore méconnus de nos jours. C’est pour
cette raison qu’ils sont le plus souvent l’objet de présentations fantaisistes. Cette
méconnaissance a conduit à des contrevérités historiques révoltantes, diffusées
aussi bien par des auteurs à la renommée pourtant bien établie que par les médias
camerounais. La chose est d’autant plus surprenante que cette présentation,
péjorative et dévalorisante, est parfois l’œuvre de grands auteurs issus eux-mêmes
de la grande zone forestière du Sud-Cameroun.
Que penser de l’Abbé Jean-Pierre Ombolo lorsqu’il affirme qu’"il convient de
ranger résolument la société pahouine, du point de vue de l'organisation politique,
parmi les sociétés dites acéphales ou anarchiques" (Ombolo, 1984 : 266) ? La
réponse est simple : cet universitaire camerounais perpétue une logique imposée
edès la fin du XIX siècle par les auteurs occidentaux, dès les premiers contacts avec
les différents groupes sociaux qui allaient constituer plus tard le peuple
camerounais. Ceux-ci constatèrent en effet qu’à l’organisation féodale, centralisée
et hiérarchisée des royaumes foulbé du Nord-Cameroun, structurés par un système
économique agrarien proto-marchand, et aux peuples des Grassfields, organisés en
véritables principautés indépendantes les unes des autres, les peuples de la grande
zone forestière du Sud-Cameroun opposaient une organisation libérale et
démocratique, caractérisée par un système politique clanique et une économie de
prédation basée sur l’autoconsommation et le troc. Venant de l’Allemagne et de la
Grande-Bretagne d’une part, pays marqués par des systèmes de royauté, et de la
France d’autre part, parfaite illustration de l’État centralisé de la tradition jacobine,
les auteurs européens avaient de l’admiration pour les sociétés structurées. C’est la
raison pour laquelle ils traitèrent avec mépris l’organisation patriarcale et libérale
des sociétés de la grande zone forestière du Sud-Cameroun. C’est ce qui explique
les termes complètement en déphasage avec la réalité des faits historiques qu’ils
employèrent pour désigner l’organisation des peuples de cette zone. Ceux-ci eurent
droit à des terminologies telles que "sociétés acéphales", "sociétés désordonnées"
ou encore "sociétés anarchiques".
Toujours dans la même catégorie des auteurs de la zone forestière à l’origine
des présentations erronées et en total déphasage avec la réalité, nous pouvons
également citer le Rév. P. Mveng. Dans la seconde édition de son livre culte
intitulé Histoire du Cameroun, publiée cette fois-ci en deux volumes au Centre
1d'Édition et de Production pour l'Enseignement et la Recherche (CEPER) , nous
retrouvons cet extrait :

1 La première édition, en un seul volume, fut publiée en 1963. Voir à cet effet, E. Mveng, Histoire du
Cameroun, Paris, Présence Africaine, 1963. Les Fang regroupent six ethnies et cent douze tribus totalisant une population de 1500000
âmes environ et couvrant une partie du Sud-Cameroun, du Gabon, de la Guinée Équatoriale et
du Moyen-Congo. On compte parmi les ethnies : les Ewondo, 22 tribus ; les Béné, 14 tribus ;
les Boulou, 11tribus ; les Ntumu, 26 tribus ; les Mvaé, 13 tribus et les Fang proprement dits,
26 tribus. Il faut ajouter à cette énumération les ethnies non moins importantes des Eton,
Manguissa, Ossananga souvent confondues avec les Ewondo (Mveng, 1984 : 254).

Cette présentation de la société ekang, peuple encore appelé Fang (au sens
large) et Pahouin (par les Occidentaux), n’est rien d’autre que de la pure littérature
qui, au-delà des contrevérités historiques qu’elle véhicule, a malheureusement
l’inconvénient de dérouter non seulement les étudiants, mais aussi tous les hommes
de science qui exploitent cet ouvrage. Ils se servent de ce genre d’informations
comme une vérité immuable, d’autant plus qu’elles émanent de l’une des sommités
trônant majestueusement au panthéon de l’intelligentsia camerounaise.
Disons le sans ambages : il n’y pas de différences fondamentales entre les
peuples ekang, c’est-à-dire entre les Fang, les Beti et les Bulu. Tous font partie
d’une même "Nation", avec la même origine, les mêmes étapes migratoires, les
mêmes us et coutumes, la même langue originelle, la même croyance ancestrale, la
même organisation politique et la même structure sociale. Les particularismes
actuels ne sont que superficiels car, nés avec l’augmentation numérique du groupe,
son arrivée et sa dispersion dans la vaste forêt dense équatoriale de l’Afrique
e ecentrale au XVIII et XIX siècles après un long processus migratoire commencé à
ela fin du 2 millénaire avec la disparition du Nouvel empire égyptien aux environs
de 1075 av. J.C.
Les tribus sont des entités secondaires, les éléments référentiels de base en
terme de la parenté étant les clans qui sont les mêmes. En d’autres termes, les Yevo,
les Yessok, les Ndong, les Essakotane, les Yeminsem se retrouvent aussi bien chez
les Fang, les Beti et les Bulu, qu’ils soient du Cameroun, du Gabon, de la Guinée
Équatoriale ou du Congo.
Sous un autre plan, nous avons remarqué que de nombreux étudiants en histoire,
y compris ceux des cycles dits de recherche (master et doctorat), ne parvenaient pas
à cerner, pour ce qui est de la zone forestière du Sud-Cameroun, la différence entre
les "chefs traditionnels" et les "chefs administratifs". Bref, les réalités politiques
des peuples de la zone forestière du Sud-Cameroun en général et celles des Ekang
en particulier présentent toujours un pan encore voilé de l’histoire moderne du
Cameroun malgré l’existence de nombreuses études dont les premières datent
pourtant des premières années de l’installation des missionnaires et des forces
econquérantes du 2 Reich.
C’est cette méconnaissance des réalités politiques des peuples de la zone
forestière du Sud-Cameroun, et des présentations fantaisistes qui en découlent, qui
furent à l’origine de ce projet de livre en insistant, pour ce qui est de ce premier
tome, sur la question de la chefferie car, celle-ci renvoie automatiquement au
pouvoir politique ancestral et à ses mutations pendant les périodes coloniale et
postcoloniale.
22 L’autre raison ayant conduit à ce projet est la manière dont la question de la
chefferie est abordée par l’opinion camerounaise en général et les médias du pays
en particulier. S’agissant en effet des chefs de cette partie du territoire, les analyses
faites aussi bien par les médias nationaux que par les personnes avec lesquelles
nous avions le plus souvent des discussions, particulièrement des collègues de
l’Université de Yaoundé I venant des autres régions du Cameroun, ne mettaient en
exergue que les frasques, les turpitudes et les "camerounaiseries" d’une minorité de
ces prétendus dépositaires de l’autorité traditionnelle. Certains chefs de la zone
er e eforestière, toutes catégories confondues (1 degré, 2 degré et 3 degré), s’affublent
en effet des titres de seigneurie totalement en déphasage avec les réalités
traditionnelles de leurs sociétés. Actuellement, ils ne se contentent plus de les
graver sur les cartes de visites, ils poussent le ridicule plus loin, en allant jusqu’à
les mettre sur les plaques d’immatriculation de leurs véhicules et, dans certains cas,
2sur les devantures de leurs domiciles .
Outre ces frasques, nos collègues ne cessaient de gloser sur la tenue que les
"Majestés, Rois, Reines, Princesses, etc", de la zone forestière du Sud-Cameroun
arborent avec fierté à la moindre occasion, mais qui en réalité n’a rien à voir avec
la tradition et qui ne contribue qu’à les rendre grotesques.
Bref, depuis l’intrusion de l’ordre colonial dans les sociétés de la zone forestière
du Sud-Cameroun, la notion de chef a été totalement dénaturée. Pire, la dernière
décennie a conduit à une réelle déchéance de la fonction au moment même où, plus
que jamais, la zone forestière, au même titre que les autres régions du pays, a
besoin de chefs capables de jouer le rôle qu’on attend d’eux aujourd’hui, c’est-à-
dire être les locomotives du développement dans leurs localités respectives.
En décidant d’écrire ce livre, notre objectif était de rétablir la vérité historique
sur la fonction de chef dans les sociétés de la zone forestière du Sud-Cameroun et
montrer son évolution pendant les périodes coloniale et postcoloniale. Celle-ci,
malheureusement, n’est pas allée dans le sens des intérêts des populations
concernées. Le vrai chef traditionnel d’avant, c’est-à-dire celui qui détenait et
eexerçait le pouvoir politique avant la conquête coloniale des forces du 2 Reich, est
4aujourd’hui occulté par le chef administratif, simple création de l’ordre colonial .
Contrairement à ce que certains ont souvent affirmé, l’autorité traditionnelle a bel
et bien existé dans cette partie du territoire. Malgré les multiples actions

2 Ainsi, voit-on maintenant sur les routes des campagnes et les rues des villes de la grande zone
forestière du Sud-Cameroun, des automobiles portant au niveau de la plaque d’immatriculation des
inscriptions telles que "Sa Majesté …, Roi de...", "Son Altesse Royale...", "La Princesse…". À
Yaoundé, il existe même une maison qui porte au niveau de la devanture l’inscription "Résidence du
Prince". De même, il ne se passe pas de jour sans qu’un communiqué radiodiffusé ou télévisé libellé
een ces termes "Sa Majesté.., chef de 3 degré de..., informe ses sujets que…, etc" vienne perturber la
tranquillité des auditeurs et des téléspectateurs.
3 Il est important de noter que cette tenue fut imposée par un arrêté signé le 04 février 1933 par le
Commissaire Auguste François Bonnecarrère. Pour d’amples informations, voir Journal Officiel du
Territoire du Cameroun, Année 1933, p. 92-94.
4 Dans les sociétés de la grande zone forestière du Sud-Cameroun, les administrateurs européens sont
à l’origine de cette situation qui se traduit par la présence d’une hiérarchie inconnue avant l’intrusion
des administrations coloniales et des autres forces occidentales.
23 destructrices menées par les administrations coloniales et les autorités
camerounaises d’après 1960, auxquelles il faut ajouter le rôle parfois néfaste des
élites politico-administratives, cette autorité n’a jamais disparu. Elle fut tout
simplement occultée par l’action folklorique de ceux qui occupent une position a-
traditionnelle et qui, aujourd’hui, alimentent le folklore républicain en se faisant
passer pour des chefs traditionnels.
Les vrais chefs traditionnels de la zone forestière du Sud-Cameroun, c'est-à-dire
ceux-là qui exercent un pouvoir coutumier de type clanique, et qui ont été investis
par leurs communautés villageoises comme cela se faisait avant l'installation de
l'ordre colonial, existent bel et bien. Ils ne prétendent pas être des "Rois" et ne se
font pas appeler "Majesté". Mieux, ils ne donnent pas à leurs enfants le titre de
"Princes" ou de "Princesses". Ils ne distribuent pas des cartes de visite sur
lesquelles "Sa Majesté" est gravée en lettres d’or, tout comme ils ne portent jamais
5ces uniformes ridicules que les chefs administratifs arborent avec fierté, mais qui
sont en fait de simples copies falsifiées des uniformes du commandement civil,
communément appelés "chefs de terre" (Sous-préfets, Préfets, Gouverneurs). Ces
habits, imposées par Auguste François Bonnecarrère, montrent tout simplement le
caractère a-traditionnel de la chefferie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui dans les
sociétés de la zone forestière du Sud-Cameroun. Les degrés supérieurs (cantons et
groupements) qui la constituent n’étaient au départ que le prolongement indigène
des unités de commandement de l’administration coloniale, c’est-à-dire les régions
et les subdivisons.
Malgré le musellement dont il était l’objet, le chef traditionnel de la grande
zone forestière du Sud-Cameroun a survécu à l’action pernicieuse de
l’administration coloniale et aux tentatives d’effacement total des autorités post
coloniales. Les vrais chefs traditionnels existent dans cette partie du territoire
contrairement à une fausse idée largement répandue. Ils brillent par des actions
multiples, aussi bien sur le plan social que sur le plan économique. Ils sont "ceux
dont la communauté attend le plus", comme l’étaient les Mintôl, les Ci et les
Mbombog de la période pré coloniale, à la seule différence que le rôle protecteur
des populations dont ils avaient la charge fait aujourd’hui partie des attributions
régaliennes de l'État.
Comme nous l’avons souligné plus-haut, la question de la chefferie dans les
sociétés de la zone forestière du Sud-Cameroun était au centre de nombreuses
discussions avec les collègues. L’idée du départ était d’écrire un livre sur
L’autorité traditionnelle et son évolution chez les Ekang du Sud-Cameroun : de la

5 Il semble que lors de l’avant-dernière rencontre des "chefs traditionnels" de la grande zone forestière
du Sud-Cameroun, tenue à Ambam dans l'extrême Sud-Cameroun, les participants ont décidé
d'abandonner cette horrible tenue d'origine coloniale. Selon les confidences de "Sa Majesté" Jean
erMarie Mama, chef de 1 degré de Lekié-Ouest/Lobo (Mvog-Nama I) dans le département de la Lékié,
les chefs de la grande zone forestière du Sud-Cameroun se seraient mis d'accord pour abandonner la
tenue qui est la leur aujourd’hui afin de revenir à une tenue véritablement traditionnelle,
confectionnée avec les matériaux de la forêt dense équatoriale. Si cette initiative venait à se
concrétiser, elle contribuera, à n’en point douter, à donner une certaine dignité traditionnelle à la
chefferie dans les sociétés de la grande zone forestière du Sud-Cameroun.
24 période pré coloniale à nos jours. Mais, suite à des entretiens avec le Dr Raymond
A. Ebalé et le Pr Philippe B. Essomba, nous nous sommes accordés sur un projet
plus vaste, en plusieurs tomes avec des contributions pluridisciplinaires. Les
collègues des autres départements de la FALSH (Psychologie, Sociologie,
Philosophie, Anthropologie) et du département d’histoire de l’École Normale
Supérieure (ENS) ont accueilli favorablement le projet. De même, trois aînés,
enseignants de rang magistral, le Pr Valentin Nga Ndongo, le Pr Jean-Marie
Essono et le Pr Mol Nnang, ont beaucoup œuvré pour que le projet arrive à terme.
Ainsi, après avoir développé l’argumentaire et choisi les normes
6méthodologiques, qui sont un mélange de celles que préconisent le Guide publié
par le Département d’Histoire de la FALSH de l’Université de Yaoundé I, et celles
employées dans les revues d’histoire et des sciences sociales des institutions
7continentales , nous avons arrêté, en collaboration avec le Dr Raymond A. Ebalé et
le Pr Philippe Blaise Essomba, les grandes thématiques de ce Tome I. Celles-ci, au
nombre de quatre, se présentent de la manière suivante :
* Autorités traditionnelles, contact avec l'Occident et dénaturation de la fonction
de chef dans les sociétés de la grande zone forestière du Sud-Cameroun.
* Les chefs indigènes de la grande zone forestière du Sud-Cameroun dans le
système colonial français : rapports avec l'administration et rapports avec les
administrés.
* Biographies de quelques chefs supérieurs de la grande zone forestière du Sud-
Cameroun.
* Les chefs de la grande zone forestière du Sud-Cameroun dans le contexte de
la démocratisation de la vie politique et de la mondialisation.
Par la suite, un appel à contribution, accompagné de l’argumentaire, a été lancé.
8De nombreux enseignants de trois universités d’État du Cameroun ont répondu en
nous faisant parvenir leurs contributions. Certains étudiants de doctorat ont
travaillé en association avec les enseignants. Seuls les textes qui respectaient les
normes méthodologiques arrêtées et satisfaisants aux niveaux des analyses ont été
retenus. Nos sincères regrets à tous ceux dont les propositions ont été retournées.
Nous espérons que dans les tomes à venir, ils feront plus d’effort pour respecter les
consignes et parfaire les analyses.


Kpwang K. Robert


6 Anonyme, Guide méthodologique pour la rédaction des thèses, mémoires, ouvrages et articles,
Yaoundé, CEPER, 2006 (publication du département d’histoire, FALSH, Université de Yaoundé I).
7 C’est le cas d’Afrique Développement et d’Afrika Zamani, revues publiées par le Council for the
Developpment of Social Sciences Research in Africa (CODESRIA).
8 Il s’agit des Universités de Dschang, de Douala et, bien sûr, de Yaoundé I.
25 Introduction
Depuis l'arrivée des Français au Cameroun en 1916, ce qu'on appelle
communément la "chefferie traditionnelle", plus particulièrement la "chefferie
1supérieure ", connaît d'énormes difficultés de fonctionnement chez les peuples de
2la zone forestière du Sud-Cameroun .
eBien avant que les forces conquérantes du 2 Reich n'imposent la pax germanica
e eet ne créent, de la fin du XIX au début du XX siècles, ce qu'elles appelèrent alors
3Deutsch Kamerun, ou le Kamerun allemand , cette vaste partie du territoire était
dominée par des formes d'organisations de type patriarcal. Qu'il s'agisse des Maka
4et apparentés de l'Est-Cameroun, des Bassa du Centre et du Littoral, des Bafia du
Centre ou encore des Ekang du Centre et du Sud-Cameroun, l'organisation
politique de tous ces groupes était la même : il n'y avait, ni roi intronisé, ni pouvoir
centralisé. Ces peuples étaient organisés en bandes claniques et familiales.
5S’agissant du cas particulier des "Beti" , F. Quin le notait déjà lorsque, sans
ambages, il affirmait :

Les éléments les plus visibles de la société beti traditionnelle étaient plusieurs milliers de
segments lignagers minimaux de base, chacun œuvrant d'une manière autonome et chacun
étant la duplication structurelle des autres. Ces éléments lignagers étaient composés d'un chef,
6de ses épouses et enfants, de frères célibataires .

L’abbé J.- P. Ombolo, lui-même issu du grand ensemble ekang, est plus précis
lorsqu’il écrit : "Il y a un fait frappant et qui démontre excellemment l’inexistence
d’une véritable organisation politique, c’est le manque même dans le langage d’un
mot signifiant chef" (Ombolo, 1984 : 266).

1 er e Il s'agit des cantons (chefferies de 1 degré) et des groupements (chefferies de 2 degré).
2 Le Sud-Cameroun dont il est question ici concerne toute la grande zone forestière du Cameroun
méridional, précisément les Régions administratives du Centre, Sud et de l'Est-Cameroun, ainsi
qu’une partie de la Région administrative du Littoral. C'est dans cette zone que les peuples ont
développé des modes d'organisations sociales patriarcales que le colonisateur européen est venu
dénaturer en imposant une hiérarchie indigène qui n'a jamais été acceptée par les populations
concernées.
3 Le Cameroun, en tant qu'entité étatique regroupant en son sein des groupes culturels différents, est
avant tout issu de l'entreprise coloniale. Ce sont les forces conquérantes allemandes qui l'ont créé
entre 1884 et 1914. Pour d'amples informations, voir A. Owona, La naissance du Cameroun (1884-
1914), Paris, L'Harmattan, 1996.
4 Les peuples proches des Maka sont les Kwasio-Kozimé (Djem, Badjoué, Kaka, Bikélé, etc). Lire à
propos, J.-F. Loung, Géographie du Cameroun, Paris, Hatier, 1973.
5 Il s'agit en fait du groupe formé par les Fang, les Beti et les Bulu, appelés les Pahouins par les
ethnologues et les sociologues occidentaux. Sur cet aspect, voir P. Alexandre, J. Binet, Le groupe dit
pahouin (fang-Bulu-Beti), Paris, PUF, 1958 ; G. Balandier, Sociologie actuelle de l’Afrique noire.
eDynamique sociale en Afrique centrale, Paris, PUF, 1984, 4 édition ; I. Dugast, Inventaire ethnique
du Sud-Cameroun, Dakar, IFAN, 1949.
6 F. Quin cité par P. Laburthe Tolra in Les seigneurs de la forêt. Essai sur le passé historique,
l'organisation sociale et les normes éthiques des anciens Beti du Cameroun, Paris, Publications de la
Sorbonne, 1981, p. 359. Ainsi, à l’organisation féodale, centralisée et hiérarchisée des systèmes de
royautés du Nord-Cameroun, ou encore des Grassfields, structurée par un système
économique agrarien proto-marchand, les Bantous du Cameroun méridional en
général, et ceux de la zone forestière en particulier, opposaient une organisation
sociale lignagère.
Cette forme d'organisation politique familiale était momentanément mise en
veilleuse lorsqu'une menace planait sur les groupes segmentaires de même souche.
Les différents chefs de familles se réunissaient pour choisir parmi eux, l'homme le
mieux qualifié pour organiser la défense du groupe. Sa mission était alors d'écarter
la menace et, à cet effet, toutes les autres familles mettaient à sa disposition les
éléments susceptibles de contribuer à une meilleure action défensive ou offensive.
Ce chef élu ne pouvait utiliser son pouvoir que dans le sens de la mission qui lui
avait été confiée. Une fois celle-ci accomplie, soit par une action militaire, soit par
une action diplomatique, il descendait de son piédestal et redevenait un simple chef
de famille comme tous les autres, et la société reprenait son cours normal, en
attendant une autre crise qui aboutirait à la désignation d’une autre personne pour
sauver le groupe.
Cette organisation libérale et démocratique des sociétés de la zone forestière du
Sud-Cameroun n'avait pas été appréciée à sa juste valeur par les colonisateurs, plus
soucieux d'exploiter économiquement le territoire que de l'organiser pour le bien-
être de tous, y compris l'épanouissement des populations indigènes. Conformément
à la mission de Mandat assignée par le pacte de la Société des Nations (SDN) de
1919 aux puissantes administrantes, en l’occurrence la France et la Grande-
Bretagne, qui avaient chassé l’Allemagne du territoire en 1916, la promotion
7sociale et le développement des indigènes devaient être la préoccupation majeure .
L'administration française, qui hérita de la partie englobant la grande zone
forestière du Sud-Cameroun, bouleversa les normes de désignation des autorités
locales.
* D'abord, elle inaugura la pratique des choix fantaisistes des chefs indigènes.
La désignation de ces derniers ne tenait plus compte des critères qui conféraient le
pouvoir dans l'ancienne société, c’est-à-dire celle d’avant la conquête des forces du
e2 Reich. La nouvelle administration introduisit ses propres critères de désignation.
C’est ainsi qu’elle privilégia les jeunes qui avaient déjà eu à côtoyer les Blancs.
Dans la plupart des cas, il s’agissait des anciens domestiques et des anciens
8porteurs . On vit ainsi des jeunes parfois de moins de 20 ans nommer chefs et
appelés à commander leurs propres géniteurs ainsi que les patriarches de leurs
groupes tribaux.

7 C’est la thèse que soutiennent de nombreux auteurs parmi lesquels A. Ndam Ndjoya, Le Cameroun
dans les relations internationales, Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence (LGDJ),
1976, p.274-275.
8 Lire à propos P. Geschiere, "Paysans, régime national et recherche hégémonique. L’implantation de
l’U(N)C, le "Grand Parti National", dans les villages maka", Politique Africaine, Le réveil du
Cameroun, Paris, Karthala, n° 22, 1986, p. 79.
28 9* Ensuite, après moult tentatives qui se soldèrent par de cuisants échecs , elle
introduisit en 1924 une hiérarchie totalement inadaptée. Celle-ci allait des chefs de
cantons aux chefs de villages, en passant par des chefs de groupements. Cette
hiérarchisation du "commandement indigène" engendra une rivalité à peine voilée
entre les "grands chefs" (chefs de cantons et chefs de groupements) et les "petits
chefs" (chefs de villages). Alors que les chefs supérieurs, privilégiés par les
nouveaux maîtres coloniaux, bénéficiaient des avantages de toutes sortes, mais
ressemblaient plutôt à de simples fonctionnaires de service, les chefs de villages,
marginalisés, étaient pourtant les véritables détenteurs d'un pouvoir proche de la
10coutume, c’est-à-dire un pouvoir de type clanique .
* Enfin, l'administration française créa de toutes pièces, comme elle en avait
déjà l'habitude, des dynasties coloniales à travers les désignations des chefs au
"sein des familles appelées à exercer héréditairement le commandement". Elle
transforma ipso facto les premières familles choisies lors de son arrivée dans la
zone forestière du Sud-Cameroun, en familles dynastiques (Abwa, 1994 : 588).
Ce système de commandement indigène, caractérisé par l’omniprésence de
chefferies hiérarchisées prétendument traditionnelles et imposées aux populations
de la zone forestière du Sud-Cameroun par le colonisateur français, ne pouvait ne
pas engendrer des problèmes. Les administrateurs venus de l’Hexagone
constatèrent eux-mêmes que les chefferies supérieures étaient artificielles et
appelées un jour à disparaître comme le relève si bien l’historien Daniel Abwa,
spécialiste des questions relatives aux "commandements indigènes" :

Les autorités coloniales avaient longtemps perçu le caractère peu viable des chefferies
supérieures et avaient préconisé leur suppression comme la solution la meilleure : en 1937
déjà, en réponse à des remarques du chef de la région du Mbam, le commissaire de la
république Pierre Boisson disait ceci : "les chefferies supérieures aussi hétérogènes que celle
du chef Machia sont destinées un jour ou l'autre à disparaître". C'est la même chose que
pensait le chef de la région du Nyong et Sanaga qui, en 1939, à propos de Charles Atangana,
eaffirmait que "sa disparition posera évidemment la question de la suppression de ce 3 échelon
dont sa personne seule justifie l'existence".
Ainsi, pour les autorités coloniales françaises, les chefferies supérieures devaient à terme être
supprimées et elles s'y attelèrent systématiquement : à chaque disparition d'un chef ou à
chaque destitution, la chefferie était supprimée (Abwa, 1994 : 588).

Comme nous le constatons, ceux-là qui créèrent les chefferies supérieures
étaient parfaitement conscients de leur caractère superficiel et pensaient à leur
suppression à moyen ou à long terme. Ces entités institutionnelles indigènes n'ont

9 La France avait, avant la réforme de 1924, essayé plusieurs types d'organisation des chefferies
indigènes dans la grande zone forestière du Sud-Cameroun. Chefs de Villages, chefs de Régions…etc,
et enfin chefs de Cantons, de Groupements et de Villages.
10 Il s'agissait en fait d'un pouvoir de type patriarcal, presque identique à celui détenu autrefois par les
Mintôl, les Mbombog et les Ci. Le chef du village en général appartenait au même clan que ses
administrés et les liens de sang qui les unissaient faisaient en sorte qu'il soit écouté par les villageois.
Par contre, la chefferie supérieure rassemblait en son sein, tantôt plusieurs clans comme chez les Bulu
de l'extrême Sud-Cameroun, tantôt plusieurs tribus comme chez les peuples du Mbam. Cette
hétérogénéité était l'une des principales causes de la contestation et du rejet de l'autorité de ces chefs
de cantons et de groupements.
29 jamais eu pour objectif de servir les peuples pour lesquels elles ont été créées, mais
de permettre aux loyaux serviteurs de la France coloniale de bien remplir leurs
tâches, et cela, au détriment des populations camerounaises qui, en fin de compte,
étaient les principales victimes des abus et des forfaitures de ces "roitelets nègres".
Le souci premier des chefs supérieurs était de satisfaire leurs maîtres coloniaux
et de s'enrichir personnellement à travers l'exploitation des populations des unités
de commandements indignes créées sur la base des critères flous et sans aucun
11rapport avec les traditions des peuples de la zone forestière du Sud-Cameroun .
Créée pour des raisons d'exploitation du territoire, la chefferie supérieure
ressemblait à une maison dont la fondation repose sur des sols sablonneux. Les
pratiques despotiques et moyenâgeuses des titulaires n'ont fait que fissurer
davantage l'édifice pendant toute la période de la présence française de sorte que,
bien avant le départ des forces d’exploitation et d’asservissement venues de
l'Hexagone, la question de la survie de la chefferie supérieure dans la zone
forestière du Sud-Cameroun se posait déjà avec acuité. Avec la disparition des
grands chefs administratifs coloniaux, à l’instar d’Atangana Ntsama (Ewondo et
Benë), Machia (Bafia) ou encore Mfoula Aleme (Yetyang et Yezum), il était devenu
très difficile, voire quasi impossible, aux autorités coloniales de leur trouver des
remplaçants pouvant jouer le même rôle. La situation continua à se dégrader au fur
et à mesure que le territoire évoluait vers l'indépendance, les autorités coloniales
étant désormais penchées sur les évolués du Bloc Démocratique Camerounais
(BDC), communément appelés les Bédécistes, qui apparaissaient à leurs yeux
comme les seuls interlocuteurs susceptibles de garantir les intérêts hexagonaux
après cette indépendance qu’elles savaient désormais inévitable.
erAu moment où le Cameroun français accède à l'indépendance le 1 janvier
1960, la chefferie supérieure dans les sociétés de la zone forestière du Sud-
Cameroun se trouvait déjà dans une phase de déliquescence. Comme si cela ne
suffisait pas, la disparition progressive dans les années 60, 70 et dans la première
moitié de la décennie 80 des derniers chefs supérieurs investis par l'administration
12coloniale ne fit qu'accentuer les problèmes de cette institution .
Les textes juridiques concernant les "chefferies traditionnelles" adoptés au
lendemain de l'indépendance par les nouvelles autorités de Yaoundé ne firent
qu’enfoncer cette institution dans les sociétés de la zone forestière du Sud-
Cameroun. Le décret de 1977 a totalement débarrassé les chefs supérieurs des faux

11 Les populations étaient en effet l'objet de l'exploitation abusive des chefs supérieurs. Pour
construire leurs résidences, de même que pour mettre sur pied leurs plantations cacaoyères et
caféières, les chefs supérieurs soumettaient les populations de leurs unités de commandement à un
régime de travaux identiques à ceux du monde carcéral. Pour constituer leurs harems, ils n'hésitaient
pas à arracher les femmes des voyageurs qui avaient la malchance de passer devant leurs résidences
accompagnés de leurs adorables épouses. Pour ce qui est par exemple des abus du chef de Messok,
André Mfoula Aleme, lire à cet effet M. Eba Esso, "Un chef supérieur yetyang, André Mfoula Aleme,
1900-1957", Mémoire de maîtrise en histoire, Université de Yaoundé I, 2004.
12 On peut citer les cas de Gustav Oto'o Mebale de Zingui (Kribi), décédé en 1965 ; Moïse Sa'ase
Oba'a d’Ebemvok (Kribi), mort en 1962 ; Martin Abéga Belibi (Nyong et Sanaga), décédé en 1966 ;
Etienne Efoudou Zong d’Atok (Haut-Nyong), mort en 1984.
30 artifices traditionnels et les a confinés davantage au simple rôle d'auxiliaires
d'administration. Dans ce texte, il est clairement mentionné qu'en tant qu'auxiliaires
de l'administration, les chefs traditionnels sont notamment chargés d’un triple rôle :
* transmettre à la population les directives des autorités administratives, et d'en
mesurer l'exécution ;
* concourir, sous la direction des autorités compétentes, au maintien de l'ordre
public et au développement économique, social et culturel de son unité de
commandement ;
* recouvrer les impôts et taxes de l'État et des autres collectivités publiques dans
les conditions fixées par la réglementation.
En dehors de ces tâches, les chefs étaient tenus d'accomplir toutes autres
missions confiées par les autorités républicaines.
Comme on peut le constater, les autorités camerounaises de l’après
indépendance, au même titre que leurs prédécesseurs de l'ère coloniale dont elles
furent d'ailleurs de parfaits disciples, avaient assigné aux chefs supérieurs des
missions qui ne tenaient compte que des intérêts de l'administration et nullement de
la tradition dont ils étaient sensés être les dépositaires. Charles N. Mback remarque
à cet effet que :

L'État postcolonial n'a pas cru bon de codifier les attributions traditionnelles des chefs, celles
qui ont trait par exemple à la conservation et au développement des richesses culturelles
authentiques dont par ailleurs on se plait à dire qu'ils sont les gardiens. Les chefs sont
également dépouillés de leurs pouvoirs religieux…
Tout comme le colonisateur, le législateur camerounais actuel ne semble pas appréhender la
place du chef traditionnel en termes d’apport des cultures africaines d’édification du nouvel
État. Il n’est bon que pour les aspects corvéables (Mback, 2000 : 227).

Créée sur des bases fragiles à l’époque coloniale et consignée à des tâches
subalternes au lendemain de l’indépendance, la chefferie supérieure dans les
sociétés de la zone forestière du Sud-Cameroun était condamnée à un triste avenir.
eDéjà, lors du III congrès de l’Union Camerounaise (UC) tenu à Maroua au mois de
septembre 1960, le président Ahidjo soulignait avec force que les "chefferies
traditionnelles intégrées à l’appareil administratif, ne peuvent prétendre jouer un
13rôle autonome" .
erLa transformation, le 1 septembre 1966, de l’Union Camerounaise (UC), le
parti politique créé en 1958 par Ahmadou Ahidjo après sa nomination au poste de
premier ministre de l’État autonome du Cameroun français par le Haut-
commissaire Ramadier, en Union Nationale Camerounaise (UNC) fut l’avant
dernière étape de la déchéance du chef supérieur dans la zone forestière du Sud-
Cameroun. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que l’UNC, parti monolithique
foncièrement hostile à toute idée de compétition politique, s’autoproclama "creuset
de l’Unité nationale" et, à ce titre, ne laissa aucune place à une quelconque
évolution des citoyens, fussent-ils des "chefs traditionnels", en marge de ses rangs.

13 e Discours prononcé par le président Ahmadou Ahidjo lors du III congrès de l’UC tenu du 22 au 25
septembre 1960 à Maroua.
31 Ainsi, à l’instar de tous les autres Camerounais, les chefs furent enrôlés (de gré
ou de force) dans les rangs du "Grand parti national". Leurs principales tâches
consistaient, d’une part, à vendre les cartes d’adhésion (presque forcées) aux
populations de leurs unités de commandement et, d’autre part, à collecter des dons
devant servir à la réception des caciques locaux de l’UNC pendant leurs multiples
villégiatures pour expliquer aux "militants de base du Grand parti national", la
politique de développement menée par le gouvernement et collecter par la même
occasion des motions de soutien destinées au "Grand camarade, Père de la Nation
14et bâtisseur infatigable de l’Afrique moderne" .
Les énormes sacrifices imposés par les dignitaires de l’UNC étaient mal perçus
15par les populations rurales de la zone forestière du Sud-Cameroun . En tant
qu’acteurs malgré eux de ce racket "institutionnalisé" qui ne disait pas son nom, les
chefs supérieurs, assimilés aux hérauts de cette citadelle monolithique et grégaire
qu’était l’UNC, érodèrent le rare crédit auquel certains pouvaient encore prétendre
auprès des populations de leurs unités de commandement. Seul l’impôt de
capitation, payé de force depuis l’époque coloniale et calculé sur la base des
revenus (réels ou imaginaires) de l’individu, empêchait encore les populations de la
zone forestière de franchir le Rubicon en les snobant tout simplement. Le
classement des ruraux par catégories d’impôts était l’une des missions assignées
aux chefs supérieurs. Ainsi, sous peine de se voir classés au grade A, c’est-à-dire
au taux le plus élevé, les paysans furent obligés de se faire violence en simulant de
16les ménager .
Mais avec la suppression de l’impôt de capitation par le président Paul Biya,
l'actuel chef de l'État, on assistait en même temps à la disparition du dernier verrou
qui permettait aux chefs supérieurs de la zone forestière du Sud-Cameroun, du
moins là où il en existait encore, d’exercer une quelconque pression sur les
populations rurales. Il faut noter que dans cette partie du territoire, les évolués de
l’époque coloniale et les élites politico-administratives de l’après indépendance, de
même que les simples fonctionnaires et les autres salariés, n’ont jamais tenu en
considération les chefs de cantons et les chefs de groupements.

14 Le "Grand camarade" est l’une des multiples appellations apologétiques données au président
Ahidjo par les dignitaires de son parti et les thuriféraires de son régime. Parmi les autres
dénominations, il y avait "Père de la nation", "Premier sportif camerounais" ; "Gand bâtisseur
infatigable de l’Afrique moderne", etc.
15 er Le 09 septembre 1962, Charles Assale Mbiam, alors 1 ministre de l’État fédéré du Cameroun
oriental, mit brutalement fin aux activités de l’Efulameyo ň, le regroupement identitaire des Fang-Beti-
Bulu du Sud-Cameroun créé en 1948 sous la houlette de Daniel Awong Ango, le leader clanique
yeminsem. Les activités de l’Efulameyoň portaient ombrage à l’UC et la condition pour conserver le
erposte de 1 ministre était de faire disparaître ce mouvement au profit du parti du président Ahidjo.
Bref, pour que l’UC s’implante dans l’extrême Sud-Cameroun (actuelle Région administrative du
Sud), il a fallu d’abord faire disparaître l’Efulameyo ň. Cet acte, évidemment fut très mal perçu par les
populations de cette partie du territoire. Pour d’amples informations, voir R. K. Kpwang, "Les
associations régionales à caractère traditionnel et l’évolution sociopolitique du Cameroun : le cas de
el’Union Tribale N’tem-Kribi (UTNK) ou Efulameyo ň ; des origines à 1966", Thèse de doctorat 3
cycle en histoire, Université de Yaoundé I, 1997.
16 Entretiens avec Félix Meye m’Esebe, 82 ans, Patriarche yemeyema, Bidou III, 07 mars 2004, et Ela
Bignaba, 79 ans, Notable essakotane, Afanoveng, 09 mars 2004.
32 Comme nous le constatons, la marche du Cameroun français vers
l’indépendance et la prise en main des destinés du pays par les nationaux sonnèrent
le glas à l’influence de la chefferie supérieure dans les sociétés de la zone forestière
du Sud-Cameroun.
Marginalisée par l’ordre colonial, la vraie chefferie traditionnelle, c’est-à-dire
ecelle qui était d’essence clanique et incarnée par le chef de village, ou de III degré
selon la classification coloniale, entama un retour en force pendant que la chefferie
supérieure amorçait une descente vers l’abîme. Malgré le soutien de l’ancienne
administration coloniale et les énormes avantages matériels (et financiers) dont ils
bénéficiaient, le pouvoir des chefs de cantons et de groupements était toujours resté
superficiel au contraire du pouvoir du chef de village. Celui détenu par ce dernier
était d'essence coutumière et légitimé par les liens de sang qui unissaient le titulaire
aux autres membres de son unité restreinte de commandement. Ce pouvoir n’était
en aucun cas héréditaire, mais s’acquérait à travers la valeur intrinsèque de
l'individu et s’obtenait après un mécanisme électoral très sélectif. Il le gérait de
façon paternaliste pour le bien-être de ses administrés dont il était le protecteur.
L'on comprend pourquoi, pendant toute la période de l'administration française au
Cameroun, les chefs de villages n'ont cessé de s'opposer aux chefs de cantons et de
groupements.
Les chefs de villages, détenteurs du vrai pouvoir traditionnel, sont aujourd’hui
au sommet de leur puissance dans les sociétés de la zone forestière du Sud-
Cameroun. Les populations reconnaissent qu’ils sont les dépositaires du pouvoir
ancestral et coutumier, identique à celui géré autrefois par les Mintôl, les Mbombog
et les Ci. Certains sont impliqués dans de multiples actions sociales et économiques
et participent positivement au développement de leurs unités villageoises.
Cette présentation n’est qu’un bref aperçu de la longue et passionnante histoire
de la chefferie dite "traditionnelle" dans les sociétés de la zone forestière du Sud-
Cameroun et dont la méconnaissance a abouti à des analyses fantaisistes et à des
grossières erreurs d’appréciation. C'est ainsi que certains ont parlé de "sociétés
acéphales", d’autres de "sociétés anarchiques", ou encore de "sociétés
désordonnées", bref, des qualificatifs très loin de la réalité des faits historiques. En
cette période marquée par la libération de la vie politique et la décentralisation de
l’État, le chef devient un élément central de la gestion locale du territoire au
Cameroun et un acteur clé de l’amélioration des conditions de vie des populations
villageoises, bref ce que les représentants administratifs désignent aujourd’hui sous
le vocable de "lutte contre la pauvreté".
La question de la chefferie fait donc partie intégrante de la problématique des
pouvoirs traditionnels et du développement. Dans les sociétés de la zone forestière
du Sud-Cameroun, elle est au cœur de toutes les préoccupations. De par sa position
géographique et de ses multiples ressources, cette zone constitue la colonne
vertébrale du Cameroun méridional en général. Elle ne peut que préoccuper tous
ceux qui s’intéressent à l’avenir et au devenir du triangle camerounais.
Ce premier tome vise à répondre à un certain nombre de préoccupations.
eD’abord, comment le contact avec l’Occident, dans la seconde moitié du XIX
33 siècle, a-t-il conduit à la dénaturation du pouvoir traditionnel dans les sociétés de la
zone forestière du Sud-Cameroun ? Ensuite, quelle a été dans cette partie du
territoire la place des nouveaux chefs, c’est-à-dire ceux imposés par les
administrateurs européens, dans la nouvelle société coloniale ? Puis, quels sont les
chefs supérieurs qui ont marqué l’histoire de cette vaste zone pendant les périodes
coloniale et post coloniale ? Enfin, quel est aujourd’hui le rôle des chefs
"traditionnels" de cette zone forestière du Sud-Cameroun dans l’actuel contexte de
mondialisation, où le concept "lutte contre la pauvreté" constitue le leitmotiv du
discours politique des autorités administratives ?
Dans une approche pluridisciplinaire, de nombreux auteurs apportent des
réponses à ces questions importantes. Certes, il s’agit d’une première approche car,
le sujet est tellement vaste qu'on ne peut prétendre l'épuiser en un seul tome. C'est
d'ailleurs la raison pour laquelle, dès le départ, nous avons pensé à une entreprise
s’étalant sur plusieurs tomes.
Notre souhait est que les Camerounais, particulièrement les hommes politiques
et de sciences, fassent de ce livre un outil de travail et de réflexion positive afin
d’améliorer les conditions de vie des communautés villageoises, celles-là qui sont
les premières à être concernées par la question et les actions menées par les "chefs
traditionnels". Il serait regrettable que cette étude soit interprétée comme une
entreprise visant à "déshabiller les rois", c'est-à-dire faire descendre de leur
piédestal ces "Majestés", "Princesses" et "Princes" qui prolifèrent aujourd’hui dans
les sociétés autrefois libérales, démocratiques et égalitaires de la zone forestière du
Sud-Cameroun. Telle n’est pas notre intention. Notre démarche est avant tout celle
d’un historien dont la tâche consiste, à l’aide de sources multiples et à travers le
respect des normes méthodologiques de la discipline, à reconstituer les faits tels
qu’ils se sont réellement passés et permettre aux contemporains de bien cerner leur
époque et d’être mieux lotis pour préparer un avenir prometteur aux générations
futures.


Kpwang K. Robert

34















Première partie

Autorités traditionnelles, contact avec l'Occident
et dénaturation de la fonction de chef dans les sociétés de la grande zone
forestière du Sud-Cameroun
Pouvoirs traditionnels et notion de "chefferies" au Cameroun :
de la période pré coloniale à l'ère de la mondialisation
(1850-2010)

Kpwang K. Robert
Université de Yaoundé I
Introduction
Les termes "pouvoirs traditionnels" et "chefferies", employés aujourd'hui au
Cameroun, ont été imposés à dessein par les colonisateurs européens. Ils révèlent
des réalités sociales, politiques et culturelles complexes, différentes et évolutives
(Ngongo, 1985 : 127). Le premier renvoie à l'autorité exercée au sein de chaque
groupe social par la personne portée à sa tête avant la colonisation européenne,
alors que le second désigne à la fois le siège et l’espace territorial dans lesquels
s'exerçait cette autorité. En recourant à ces terminologies, les colonisateurs
européens n'ont pas voulu employer les termes "royaumes", "États monarchiques",
ou encore "démocraties", plus appropriés pour qualifier les formes d'organisations
politiques trouvées sur place.
Qu'ils s'agissent des Lamibé du Nord-Cameroun, du sultan des Bamoun, des Fô
et Fon des Grassfields, des Mintôl, des Mbombog ou encore des Ci de la zone
forestière, les détenteurs de l'autorité ancienne étaient des protecteurs ; mieux, des
hommes soucieux avant tout de l'intérêt général des groupes ethniques, claniques
ou familiaux dont ils avaient la charge (Lombard, 1967 : 37). Mais avec l'intrusion
edes administrations coloniales à la fin du XIX siècle, le noble rôle qu'ils jouaient
dans le passé a été dénaturé. Les protecteurs d'hier devinrent de simples
instruments au service du colonisateur, consignés aux rôles subalternes de
collecteurs d'impôts et de pourvoyeurs de main-d'œuvre (gratuite) pour le portage
et les travaux forcés. Pour bien montrer que l'ère des chefs indépendants était
révolue, les administrateurs coloniaux n’hésitaient pas à destituer ceux qui
n’appliquaient pas à la lettre les ordres reçus et à investir de nouveau totalement à
leur solde.
Cette politique d'instrumentalisation des chefs marqua la société camerounaise
d’avant 1960. Mais après l'accession du pays à l'indépendance, les autorités du
jeune État souverain, tout en reconnaissant la place des "chefs traditionnels"
(Ahidjo, 1964 : 12), ne se pressèrent cependant pas de leur attribuer des rôles plus
consistants. Les chefs restèrent ainsi de simples auxiliaires de l'administration.
À l'aide de sources multiples, cet article analyse le rôle du chef dans le passé
précolonial et colonial, et sa place dans la société camerounaise d'aujourd'hui. Dans
un premier temps, nous présentons les deux types de sociétés (centralisée et
diffuse) dans lesquelles évoluaient les autorités endogènes avant la colonisation
européenne et, dans un second temps, nous nous intéressons à l'évolution de la
fonction de chef traditionnel au Cameroun dans les sociétés coloniale et post
coloniale. A. Les formes de pouvoirs traditionnels au Cameroun précolonial
Avant la conquête allemande, l'espace territorial connu aujourd'hui sous le nom
de Cameroun était dominé par deux formes d'organisations politiques : les sociétés
au pouvoir centralisé et les sociétés au pouvoir diffus.
1. Les sociétés au pouvoir traditionnel centralisé
Les sociétés au pouvoir centralisé se rencontraient chez les Foulbé du Nord-
Cameroun et chez les peuples des Grassfields.
Le Nord-Cameroun a connu un passé glorieux marqué par la succession de
brillants États autour du lac Tchad. L'empire du Kanen et celui du Bornou,
immenses fédérations de provinces plus ou moins autonomes, en étaient de
eparfaites illustrations. Après la conquête foulbé du début du XVIII siècle, les
Lamidat créés au Nord-Cameroun par les djihadistes furent rattachés à l'émirat de
Yola, capitale choisie par Modibo Adama. À son tour, Yola dépendait de Sokoto,
la capitale de l'empire d’Othman Dan Fodio (Taguem, 2003 : 269). On rencontrait
1au total 21 Lamidat d'inégale importance sur le plan territorial . Dans les Lamidat,
les chefs, appelés Lamibé, exerçaient à la fois les pouvoirs temporel et religieux.
Le décès du fondateur de l'empire de Sokoto, survenu en 1817, avait permis aux
Lamidat du Nord-Cameroun de se détacher de l'autorité de Yola et de devenir
totalement indépendants aux environs de 1850. L'on se rappelle en effet qu'après la
mort de Dan Fodio, son empire fut partagé entre son frère Abdallah, qui reçut
l'Ouest avec pour capitale Gondo, et son fils Amadou Bello, à qui revint l'Est avec
Sokoto pour capitale.
e À la veille de la conquête allemande à la fin du XIX siècle, le Nord-Cameroun,
qui s’étend sur la vaste zone allant du lac Tchad au plateau de l'Adamaoua et qu'on
appelle encore Septentrion, était en grande partie sous la domination de ces États
foulbé.
Au niveau du pouvoir politique, le Lamido était choisi à vie par le Fada, le
conseil composé par les membres de la famille régnante et d’autres notables
intégrés à la cour à travers les alliances clientélistes. Il était entouré d'un
gouvernement comprenant, entre autres, le Gaddina (premier ministre), le Sarki
Sanou (ministre des troupeaux, l'Imam (ministre du culte chargé de la mosquée), le
Wajiri (ministre de la justice), sans oublier le Sarki Zaki (ministre des armées), etc.
Le Lamido était le garant du domaine foncier sans pour autant en être le
propriétaire. Il en assurait juste la gestion et avait la mission de le transmettre à ses
successeurs. Mais sur le plan strictement politique, le Lamido était le souverain
absolu. Son pouvoir, très étendu, allait jusqu'au droit de vie et de mort sur ses
sujets (Mveng, 1984 : 212). Ces derniers lui devaient une obéissance totale et lui
payaient un certain nombre d'impôts. On peut mentionner la Zakkat, aumône
prescrite par le Coran ; l'Ouchouna ou impôt sur la succession ; et le Soffal, la taxe

1 Il s'agit des Lamidat de Ngaoundéré, Tignère, Banyo, Tibati, Kouncha, Garoua, Guider, Bibemi,
Demsa, Bé, Cheboa, Chamba, Mayo Lué, Laro, Mayo Pentaje et Rey, Maroua, Bogo, Mindif, Kalfu
et Déodeo.
38 de pâturage payée par les bergers étrangers pour faire paître leurs bêtes dans les
pâturages situés dans le territoire du Lamido.
Chez les Bamiléké de l'Ouest-Cameroun, l'organisation était presque identique.
La région des Grassfields était divisée en une multitude d'États monarchiques, ou
"chefferies" selon la terminologie choisie par le colonisateur européen.
À la tête de chaque État, trônait le Fô (ou Fon), détenteur du pouvoir temporel
et entouré d'un prestige presque divin. Il était choisi de son vivant par le Fô décédé
parmi ses fils biologiques, mais le nom du futur successeur restait secret. Seuls
trois ou quatre grands notables, fidèles du Fô, connaissaient l'héritier désigné.
Ainsi, dès la mort du souverain, ceux-ci révélaient au peuple le nom du successeur
qui, immédiatement, était conduit au La'akam, le lieu d'initiation où il devait passer
9 semaines. Pendant cette période, les maîtres des sociétés secrètes, certains grands
notables, les initiés et 8 jeunes filles étaient les seuls à être en contact avec le futur
Fô. Officiellement, les filles étaient au La'akam pour assurer les tâches
domestiques. Mais leur véritable raison dans ce haut-lieu, à la fois mystique et
ésotérique, était de tester la virilité et la fécondité du futur Fô car, être capable de
procréer était l'une des conditions pour accéder au trône dans cette société.
Ainsi, si au terme des 9 semaines, aucune des filles n'était enceinte,
l'intronisation n'avait pas lieu pour la simple raison qu'un individu qui a montré son
incapacité à procréer ne pouvait en aucun cas accéder au trône. Ce successeur
désigné par le Fô défunt était tout simplement éliminé, le plus souvent par
empoisonnement, et tous les grands notables se réunissaient pour choisir un autre
parmi les fils biologiques du disparu. Si celui-là remplissait toutes les conditions, il
était intronisé au terme de 9 nouvelles semaines d'initiation passées au La'akam.
Dans la hiérarchie des royaumes bamiléké, la reine mère appelée Mafo venait
après le Fô. Femme d'une grande influence à la cour, elle veillait jalousement sur
son fils, surtout pendant les premières années de l'accession au trône. Les
dignitaires venaient en troisième position. Grands notables à la cour, ils pouvaient
être assimilés aux conseillers personnels du Fô. Leur nombre variait d'une localité
à une autre, mais dans l'ensemble, les grands conseillers ne dépassaient jamais 9.
Dans la hiérarchie, ils étaient suivis par des serviteurs, divisés eux-mêmes en deux
catégories : les Tchinda, éléments serviles, et les Wada ou la caste sacerdotale.
Hors du palais, le Fô avait des représentants dans les villages et dans les zones
périphériques appelés Fonté. Ces derniers répercutaient ses décisions dans les
villages plus ou moins éloignés de la cour.
Le Fô bamiléké était tout puissant certes, mais ses conseillers et la Mafo étaient
toujours à ses côtés pour éviter les dérapages Ils faisaient en sorte que ses décisions
aillent dans le sens de l'intérêt général de la communauté. De même, il existait dans
chaque royaume bamiléké des sociétés secrètes appelées Kamvé dont le rôle n'était
cerné que par des initiés et jamais par le bas peuple. Mais le Fô faisait tout ce qui
était en son pouvoir pour ne pas avoir contre lui ces sociétés secrètes dont
l'apparition en public se faisait pendant les grandes cérémonies, à l'instar des
funérailles ou l'intronisation du Fô.
39 À côté des États bamiléké se trouvait le royaume bamoun. Celui-ci avait à sa
etête une dynastie datant du XVI siècle et qui fut fondée par Ncharé. Ce dernier
était un prince Tikar parti des plaines de Yoko et qui s'installa dans la plaine du
Noun avec ses guerriers (Ndam, 1977 : 6). Une fois les peuples autochtones
soumis, Ncharé installa sa capitale à Mfom-Ben, le village qui allait plus tard
devenir Foumban, la cité royale. À la veille de la conquête allemande, le royaume
ebamoun était dirigé par Njoya, XVI roi de la dynastie et, sans aucun doute, le plus
grand réformateur de cet État. Il fut à l'origine de l'islamisation des nombreux
bamoun et de la transformation du royaume en sultanat.
Chez les Bamoun, le pouvoir était beaucoup plus centralisé. Le roi, devenu le
sultan, avait le titre de Mfon et son autorité était quasi absolue. À côté du roi
évoluait la reine mère, connue sous le nom de Mafué. Tout comme chez les voisins
bamiléké, la Mafué était très puissante. Il est arrivé qu’elle assure la régence en
attendant la maturité du prince héritier, c’est-à-dire le successeur désigné par le roi
défunt de son vivant. Ce prince n’était autre que Njoya, l’un des plus grands rois de
la dynastie. À la mort de son père, le roi Nsangou, Ndjapndunke, la mère de Njoya,
occupa le trône à la place de son fils. En véritable "Dame de fer", elle se battit
contre tous les prétendants pour préserver le trône destiné au petit prince qui, dit-
on, n’avait alors que 3 ans. Le royaume bamoun fut entraîné dans une guerre civile
fratricide, mais c’est à ce prix que le jeune Njoya, lorsqu’il eut 15 ans, put accéder
au trône, après presque 12 années de régence assurée par son énergique mère
(Ndam, 1977 : 52).
Le roi bamoun était entouré dans l'exercice de ses fonctions par un conseil de 7
grands notables, les Titamfon, et des officiers de la cour appelés Nji. Certains
faisaient partie de la famille royale alors que d'autres étaient apparentés par des
liens de mariage (Mveng, 1984 : 246). Outre le pouvoir central de la cour, le roi
bamoun avait, lui aussi, des représentants dans tous les villages de son territoire.
Ceux-ci avaient le titre de Mfontwé. Il existait aussi des vassaux ou Kom,
descendants des aristocrates soumis par Ncharé et ayant fait acte d'allégeance dès le
début de la dynastie.
Malgré l'islamisation du royaume qui le transforma en sultanat, le pouvoir
traditionnel n'a pas subi de réelles mutations chez les Bamoun.
2. Les sociétés au pouvoir traditionnel diffus
Les Soudano-sahéliens du Nord-Cameroun et la quasi-totalité des peuples des
régions forestière et côtière du Sud-Cameroun ont développé des pouvoirs
traditionnels diffus ; certains d'ordre clanique, d'autres de type familial.
Dans le Septentrion, le pouvoir diffus se rencontrait chez les Soudano-sahéliens,
communément appelés Kirdi. Ces derniers se subdivisent en une vingtaine de
2groupes sociaux répartis entre les plaines et les montagnes. Avant l'arrivée des

2 Les Kirdi, appelés encore les Macchubé, représentent la famille paléo-soudanaise. Ils se composent
d’une multitude de groupes tribaux parmi lesquels les Moundang, Toupouri, Mousgoum, Massa,
Giziga, Kapsiki, Matakam, Mada, Podokwo, Mouktate, ou encore les Pado, Zoulgo, Gemsek,
Mboum, etc. Pour d’amples informations, lire D. Abwa, "Peut-on parler de la revanche des Kirdi du
40 conquérants foulbé, ils étaient les maîtres de cette vaste région. Dans l'ensemble,
l'organisation politique des Kirdi était des plus sommaires : il n'y avait pas d'État,
mais seulement des chefs de clans et des chefs de familles.
Les premiers étaient en fait les maîtres des cérémonies rituelles, dont l'action
consistait à implorer la clémence de l'Être créateur, soit pour une bonne récolte,
soit pour éloigner les calamités, à l'instar de la sécheresse, des inondations ou
encore des épidémies. Ils officiaient également pendant les grandes fêtes, à l'instar
de Kaefogo, la fête du coq très populaire et célébrée par les Kirdi précoloniaux.
L'appellation de ces maîtres rituels, dépositaires d'un pouvoir mystique
indéniable, variait d'un groupe à un autre. Chez les Toupouri, ils avaient pour nom
Wang-Siri alors que chez les Massa, on les désignait Boum-Nagada ; ce qui, dans
les deux cas, pouvait se traduire par "maîtres de terre". Bien que ne jouant aucun
rôle politique, ils étaient très respectés et recevaient d'innombrables cadeaux. Ils
avaient la particularité d'habiter les coins isolés en marge de la communauté, dans
des terres considérées comme sacrées. Les "maîtres de la terre" vivaient de
l'aumône et en toute piété.
Sur le plan strictement politique, le pouvoir était détenu par le chef de famille.
Celui-ci avait une autorité quasi illimitée sur sa progéniture et abritait dans ses
domaines de nombreuses personnes, y compris celles issues de liens matrimoniaux.
Bref, son autorité ne s'étendait que sur un groupe restreint dont les éléments se
reconnaissaient un même ancêtre (Mveng, 1984 : 232). Il s'agissait d'un pouvoir de
type patriarcal dans une société ou les groupes étaient indépendants les uns des
autres. Chez les Kirdi, l'individu évoluait sous le signe des valeurs telles que la
liberté à l'égard de tout ce qui était extérieur et la solidarité à l'intérieur du groupe
familial. Le respect des aînés était la règle, inculquée depuis le bas âge à l'enfant.
Le type de pouvoir développé par les Kirdi était identique à celui des groupes
sociaux de la zone forestière du Sud-Cameroun méridional. Dans cette région, on
trouvait une mosaïque de peuples qui, à l'exception des Pygmées, faisaient tous
partie de l'univers bantou. Malgré les différents traits culturels qui les distinguent
les uns des autres, ces peuples ont cependant une organisation politique
traditionnelle fortement marquée par l'absence totale d'une structure centralisée.
Les uns se caractérisent par la prédominance de la famille et les autres par celle du
clan. Mentionnons particulièrement le cas des Ekang, le groupe majoritaire de la
zone forestière, aujourd’hui connu sous la terminologie de "Pahouin", ethnonyme
péjoratif imposé par les chercheurs occidentaux.
Les Ekang se composent des Fang, Beti et Bulu et constituent une nation au
sens européen du terme (Alexandre, Binet, 1958 : 15). Ils n'avaient ni roi investi, ni
chef extra familial désigné. Leur société se distinguait de celles des autres groupes
bantous de la grande zone forestière du Sud-Cameroun par la prédominance de la
parenté et l’existence des prééminences.

Nord-Cameroun aujourd’hui ?" in Annales de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines,
erVolume I, n° 6, Nouvelle Série, 1 semestre 2007.
41 La structure sociale des Ekang présentait une organisation à trois segments : la
tribu (Ayo ň), le clan (Mvog) et la famille (Nda bot). Chacun de ces segments
reposait sur une identification à l'ancêtre fondateur appelé Mvamba.
Le pouvoir politique traditionnel chez les Ekang était détenu par des aînés
connus sous le nom de Mintôl. Il s'agissait en fait d’une société gérontocratique
fondée sur le droit d'aînesse et où chaque patriarche ne commandait qu'au niveau
de sa famille élargie (Ombolo, 1984 : 266). En cas de menace sur le clan, les
Mintôl conféraient des pouvoirs spéciaux à un stratège initié à l'art de la guerre.
Ces pouvoirs étaient limités dans le temps, et le bénéficiaire ne pouvait les utiliser
que pendant la période de menace. Une fois celle-ci écartée, soit par la guerre, soit
par la négociation, chaque Ntôl reprenait son indépendance et la vie, son cours
normal, jusqu’à ce qu’une nouvelle crise éclate ; on procédait alors, à nouveau, à la
désignation d’un stratège qui, certes avait la même mission, mais n’était pas
forcément la même personne que celle de la crise précédente.
Parmi les stratèges ayant marqué l’histoire des différents groupes ekang avant et
pendant les premières années de la colonisation, il y avait, entre autres, Ombga
Bissogo chez les Ewondo de la grande famille Mvog Atemengue de Yaoundé ; Elé
Mendomo chez les Bulu du sous-clan yevam de Ngoulemekon, village situé près de
Sangmelima ; Mvondo Ntiba ňe chez les Bulu du clan yevo de Kama, village
autrefois situé dans l’actuel site de la ville d’Ebolowa ; Evina Minko chez les Bulu
du clan essakoé d’Asem, village situé à 5 kilomètres dans l’actuelle banlieue Sud
de la ville d’Ebolowa ; Efayon Nkili du clan yemeyema’a d’Akom II ; Ngômbayô
Nsim du clan yemeyema’a de Nkongmekak ; Ngem Zo’o Nyabe du clan yessok de
Nyabitande ou encore Anjembe Engbwan du clan yemeyema’a d’Eduduma, etc.
Les Ekang vivaient dans une démocratie totale, en petits groupes disséminés
dans la vaste forêt équatoriale. Ils se distinguaient des autres groupes par un esprit
égalitariste très poussé, ce qui était à l’origine de l’absence totale de soumission
vis-à-vis d’une autorité extra familiale. Le seul élément déterminant, du point de
vue du pouvoir politique chez les Ekang, était l'existence des prééminences. À titre
d’illustrations, mentionnons l'affiliation, l’initiation, la supériorité intellectuelle et,
bien sûr, les aptitudes morales (Bot Ba Ndjock, 1961 : 151-171). Bref, le chef chez
les Fang-Beti-Bulu était "celui dont le groupe avait la plus grande estime".
Cette organisation politique très libérale étonna les premiers missionnaires et les
administrateurs coloniaux. Il en fut de même des ethnologues et, naturellement, des
anthropologues occidentaux. Fidèles à une logique de préjugés qui consistait à
désigner les sociétés africaines avec des qualificatifs dévalorisants, les Occidentaux
taxèrent l'univers fang-beti-bulu d'"acéphale", terme péjoratif qui ne correspondait
pas du tout à la réalité politique de leur société.
Outre les Ekang, on retrouvait une constellation d’autres peuples bantous. C’est
le cas des Bassa dont l'organisation politique reposait sur deux structures : les
conseils et les sociétés secrètes. Parmi les conseils, le plus important était le Mbog,
mot qui signifie à la fois "univers et manière de régir l’univers" (Ndebi Biya,
1976 : 24).
42 Le Mbog constituait un pouvoir de commandement suprême auquel on accédait
à la suite d’une longue initiation. Le Mbombog ou le détenteur du Mbog, était un
homme choisi par son peuple pour sa probité morale, sa connaissance des
coutumes, sa maîtrise des règles et des lois régissant la répartition des terres. Il était
considéré comme le représentant des ancêtres. Chef de clan des descendants du
même ancêtre que lui, il légiférait et rendait justice au sein du clan et même hors de
celui-ci, dans le collège des Ba Mbombog (assemblée des Mbombog), dès lors que
le litige concernait des personnes issues de divers clans.
En général, le Mbog était une organisation gérontocratique et aristocratique
dans la société traditionnelle bassa. Une fois désigné, le Mbombog gardait ses
attributs à vie et s’entourait d’un conseil de notables. Il représentait son clan auprès
d’autres clans.
Pour devenir Mbombog, le prétendant devait être suivi depuis son enfance. Il
fallait que sa filiation ait été normale, c’est-à-dire qu’il soit lui-même descendant
d’un Mbombog. De même, il fallait également qu’il connaisse très bien sa propre
généalogie. En outre, il devait connaître l’histoire de son clan ainsi que celle des
clans voisins et avoir des connaissances dans le domaine médicinal. L’aisance
matérielle était aussi indispensable. En outre, le candidat devait être le père d’une
famille nombreuse et faire preuve de qualités reconnues à un sage, à l’instar de
l’honnêteté, la maîtrise de soi, la tempérance ou encore l’impartialité.
Les sociétés secrètes quant à elles constituaient des organisations ésotériques.
Elles avaient pour rôle de former les Mbombog et de maintenir l’ordre au sein de la
communauté. Elles pratiquaient des rites pour assurer la protection de la
population. C’est le cas du Mback que l’on pratiquait lorsqu’un membre du clan
avait versé du sang ou causé la mort d’un être humain ; ou le Njeck pratiqué
lorsqu’il y avait une succession de décès inexplicables dans un village.
Au niveau de la côte, cette région qui fut la première à entrer en contact avec les
3Européens, les peuples dominants étaient les Sawa . Ici, l'organisation du pouvoir
traditionnel était de type clanique dans l'ensemble comme l'atteste celle de la
société duala, la plus connue et la plus étudiée depuis les premiers contacts établis
en 1842 avec les missionnaires baptistes afro jamaïcains (Kange, 1985 : 26-27).
Le pouvoir traditionnel chez les Duala était de type clanique, exercé par des
princes issus des clans Bell et Akwa. L'espace territorial duala était divisé en quatre
principautés, à savoir Bonandjo (Bell), Bonaku (Akwa), Bonabela (Deido) et
Bonabéri (Ndam, 1976 : 30). Ces principautés allaient se transformer plus tard en
quartiers, mais avant l'intrusion coloniale, chaque "King" exerçait son pouvoir sans
partage dans son fief, aucun ne parvenait cependant à imposer son autorité sur toute
la ville (Kum'a, 1986 : 44-45).

3 Le mot Sawa désigne les peuples de la côte camerounaise du même univers culturel que les Duala. Il
s'agit précisément des Batanga, Banoho, Yassa, Bakweri, Bapuku, Abo, Pongo, Bodiman, Bakossi,
Isubu, etc. Dans leurs traditions orales, ces peuples disent être partis du bassin du Congo et sont entrés
au Cameroun par le Sud en longeant l'océan atlantique. De nombreux auteurs confirment cette thèse.
Pour d’amples informations, lire E. Mveng, Histoire du Cameroun, Yaoundé, CEPER, 1984, Tome I ;
I. Dugast, Inventaire ethnique du Sud Cameroun, Paris, IFAN, 1949.
43 Aux environs de 1830, les Duala se dotent d'une institution commune, reconnue
supérieure à tous ces King. Cette institution, véritable assemblée du peuple, prit le
nom de Ngondo et se transforma par la suite en un tribunal souverain, chargé
d'assurer la paix et la cohésion sociale entre les quatre principautés. Assemblée aux
décisions irrévocables, le Ngondo s'affirma comme l'élément central de la gestion
de la communauté duala (Doumbé, 1971 : 8). C'est d'ailleurs avec son aval que
Ndumb'a Lobé et Ngando Mpondo, plus connus sous les pseudonymes de "King
Bell" et "King Akwa", signeront le 12 juillet 1884 le traité qui permit à l'Allemagne
impériale de s’implanter dans leurs sites et, par la suite, d'entreprendre la conquête
de l'hinterland, œuvre qui allait aboutir quelques années plus tard à la création du
Kamerun.
Comme nous pouvons le constater, les peuples du Cameroun, avant d'être
erassemblés dans une seule entité territoriale par les forces conquérantes du 2
Reich, avaient eu auparavant à développer différents systèmes de gouvernement.
Ceux-ci permettaient d'assurer la cohésion au sein de chaque groupe et n'avaient
rien à envier à ceux de l'Occident. Mais, pour éviter des comparaisons qui
risquaient de porter ombrage aux (pseudo) raisons humanitaires brandies pour
justifier la colonisation, les administrateurs européens évitèrent à dessein
d’employer les termes tels que "monarchies", "États", ou encore "démocraties"
pour désigner les pouvoirs centralisés et diffus qu'ils trouvèrent sur place au
moment de leur intrusion.
B. L'évolution du pouvoir traditionnel de la colonisation européenne à l'ère
de la mondialisation
L'indépendance dont jouissaient les détenteurs du pouvoir traditionnel
commença à être menacée en 1884, année où l'Allemagne impériale, jusque là
réticente à l'aventure coloniale, jeta son dévolu sur la côte située au fond du golfe
de Guinée.
Les représentants à Douala des firmes commerciales allemandes, Woermann,
Thormählen & Jantzen, basées à Hambourg, reçurent l'ordre de signer des traités
avec les princes de cette région qui s’étendait du Sud de la baie du Biafra au Nord
de l’embouchure du N’tem (Nyounae, 1975 : 20-22). Le Nord de la baie du Biafra
était en effet déjà occupé par la Grande-Bretagne alors que le Sud de l’embouchure
du Ntem appartenait à la France. Les différents traités, signés en 1884 avec les
chefs bakweri, duala, bakoko, banoho et batanga furent le point de départ d'une
evaste entreprise de conquête de l'hinterland. Celle-ci allait aboutir au début du XX
siècle à la naissance du Kamerun allemand, un vaste territoire d'environ 750. 000
e ekm² et situé au fond du golfe de Guinée, entre le 2 et le 13 parallèle latitude Nord
(Owona, 1996 : 63).
L’intrusion des armées du Kaiser dans cette partie de l’Afrique centrale allait
être le point de départ d’un long processus de dénaturation du pouvoir traditionnel
et d’instrumentalisation de ses détenteurs.
1. L'instrumentalisation des chefs traditionnels sous la colonisation
Avec l'installation de l'administration coloniale allemande, les détenteurs du
pouvoir traditionnel virent leur fonction dénaturée. Ceux-ci, ramenés désormais à
44 la simple terminologie d'Oberhautplingen (chefs), connurent cependant des
fortunes diverses, tant à l'époque allemande que sous la double occupation
française et britannique, selon qu'ils appartenaient à des sociétés centralisées ou à
des sociétés au pouvoir diffus.
En effet, le premier colonisateur allemand avait compris, entre 1884 et 1916,
qu'il ne pouvait mener à bien son œuvre d'administration et d'exploitation des
richesses du vaste territoire conquis sans le soutien les détenteurs de l'autorité
traditionnelle. C'est la raison pour laquelle les serviteurs du Reich décidèrent de les
intégrer dans leur nouvelle administration (Ghomsi, 1986 : 128-132). Les anciens
maîtres du pays furent donc transformés en interlocuteurs privilégiés de l’ordre
colonial. Ils étaient à la base du système et restaient toujours en contact direct avec
les populations. Ils avaient désormais de nouveaux rôles qui, malheureusement,
étaient en déphasage total avec celui de protecteur qu'ils jouaient dans l'ancienne
société précoloniale. Désormais, les chefs étaient appelés à collecter l'impôt au
profit de l'administration, à ravitailler les colons allemands en denrées agricoles, à
fournir les porteurs et à réquisitionner la main-d'œuvre (gratuite) pour les
constructions de toutes sortes et les chantiers publics.
Mais il est à noter que la politique du colonisateur allemand concernant
l'association des chefs à l'administration variait en fonction du type de société.
Dans les sociétés au pouvoir traditionnel centralisé, les Lamibé du Nord-
Cameroun, le sultan des Bamoun, les Fô et les Fon des Grassfields virent leur
autorité reconnue et continuèrent à rester à la tête de leurs sujets respectifs.
Soucieux de garantir l'ordre social, les Allemands renforcèrent même leur emprise
sur les populations en les comblant de cadeaux, en général matériels, et d’autres
signes d’intérêt. Les chefs reçurent ainsi des mains des représentants locaux du
Kaiser des meubles, des assiettes, de la lingerie venus directement de la métropole,
ainsi que des fusils.
Dans un autre plan, les administrateurs allemands encouragèrent les chefs à
créer des plantations de cultures de rente (cacao, hévéa, coton) pour s'enrichir
davantage et marquer leur différence avec les masses indigènes, leurs sujets. Pour
bien montrer l'importance que les hautes autorités locales du Reich accordaient à la
collaboration avec les chefs indigènes, le gouverneur Seitz signa en 1909 une
circulaire qui invitait les administrateurs et les fonctionnaires allemands à respecter
et à faire respecter les chefs indigènes dans leurs districts (Mbarga, 2002 : 86).
Dans les sociétés au pouvoir traditionnel diffus, les autorités allemandes furent
presque désorientées au début de la colonisation. Elles ne comprirent pas en effet
que les Mintôl et les Mbombog, détenteurs de l’autorité ancestrale (de type familial
et clanique) étaient aussi capables de garantir l'ordre au sein de leurs sociétés
respectives, au même titre que les Lamibé ou les Fô du Septentrion et des
Grassfields. Bref, l'administration coloniale allemande n’a pas fait confiance aux
détenteurs de l’autorité endogène de type libéral, c’est la raison pour laquelle elle
préféra instituer des chefs extra claniques dont le pouvoir était calqué sur le modèle
hiérarchisé trouvé dans les régions des Grassfields et du Nord-Cameroun.
45 C'est la même politique qui fut appliquée à l’endroit des "maîtres de la terre" et
des patriarches de la société Kirdi. En effet, selon la même logique centralisatrice,
les Allemands imposèrent la hiérarchie foulbé aux Kirdi dans le Nord-Cameroun et
créèrent plusieurs autorités indigènes au sein des différents groupes claniques de la
zone forestière.
Il est important de noter qu’entre 1897 et 1912, les Allemands ont fait face à des
résistances armées, animées à travers le territoire par des stratèges locaux initiés à
l’art de la guerre en zone de forêt. On peut multiplier des exemples, mais
contentons-nous de citer ici quelques uns, à l’instar de Nkal-Mentsouga chez les
Omvang de l’Est-Cameroun ; Ntounga Nzou chez les Ngoumba ; Omgbwa Bissogo
chez les Ewondo ; Nguila chez les Vuté ; ou encore Simenko chez les Yesum et
Nanga Eboko chez les Yebekolo.
Dans la zone forestière du Sud-Cameroun, précisément chez les Bulu, on
retrouvait la même dynamique d’organisateurs et de meneurs de résistances, ces
leaders de clans qui se sont illustrés par leur capacité à harceler les forces
econquérantes du 2 Reich. On peut mentionner, entre autres, les cas d'Oba'a Mbeti
chez les Yemeyema'a d'Ebemvok (Kribi), Elé Mendomo chez les Yevam (sous clan
yekombo) de Ngoulemekong (Sangmelima), Evina Mink les Essakoé d'Azem
(Ebolowa) ou encore Azan Nkolo chez les Essakotane d'Afanoveng (Kribi).
Ces multiples actions ont renforcé chez les Allemands la volonté de créer des
hiérarchies locales extra claniques. L’absence d'un pouvoir centralisé dans ces
parties du territoire retardait une réelle emprise sur les populations, d’autant plus
que ces dernières étaient disséminées dans la vaste forêt dense équatoriale, un
environnement hostile pour les Blancs, mais où les clans indigènes vivaient en
petites bandes familiales sans grande difficulté.
Dans cette démarche visant à régenter l’organisation politique des populations
de la zone forestière du Sud-Cameroun, la première étape consista à les obliger à
sortir de la forêt pour s'installer le long des principales routes en construction. C'est
ainsi qu'on assista à la naissance de ce qu’on allait appeler plus tard les "villages-
rues". Ceux-ci se sont constitués sur la base des affinités familiales et des affinités
claniques. La seconde étape fut la désignation des autorités locales extra familiales
connues sous la dénomination d'Oberhautplingen (Laburthe, 1981 : 201).
En imposant les Oberhautplingen dans la zone forestière, le pouvoir colonial
allemand voulait avant tout disposer des hommes capables de l'aider à maintenir
l'ordre au sein des clans et des tribus bantoues du Sud-Cameroun. Mais, il faut
cependant reconnaître que les administrateurs allemands s'efforcèrent, autant que
cela leur fut possible, de choisir des hommes jouissant d'une certaine crédibilité
familiale et d'une influence clanique indéniable. Dans la grande majorité des cas,
les choix se portèrent sur les anciens animateurs des résistances mentionnés plus
haut. Ainsi, à l’exception de Nkal-Mentsouga, le puissant chef omvang intrépide
pendu en 1910 à Doumé, tous les autres résistants furent contraints à la reddition et,
après une courte période de détention, qui était en fait une forme de recyclage, les
autorités allemandes les libérèrent et, ensuite, les reconnurent finalement comme
Oberhautplingen de leurs localités claniques d’origine.
46 Ainsi, Oba'a Mbeti, l'insurgé du clan yemeyema'a, fut l’auteur d’une guerre
contre les Allemands de Kribi, ville alors placée sous le commandement du
ecapitaine Mallsen. Cette guerre opposa de 1899 à 1891 les forces du 2 Reich à
l’armée confédérée d’Oba’a Mbeti composée de soldats bulu du clan yemeyema’a
du village d’Ebemvok et ntumu du village Evouma. Commencée à Kribi après
l’attaque violente d’Oba’a Mbeti et de ses hommes, la guerre se déploya par la
suite à l’intérieur du territoire pour finalement se transformer en une guerre
d’usure. C’est à ce moment qu’entra en scène le missionnaire américain Johnston,
surnommé Nnom Ngui (grand maître du rite Ngui) par les Bulu, pour mener une
médiation entre l’officier du Reich et le leader insurgé yemeyema’a. En fin de
compte, les Allemands finirent par reconnaître la grandeur d’Oba’a Mbeti et,
surtout, ses capacités de meneur d’hommes. C’est la raison pour laquelle ils le
confirmèrent au poste d’Oberhautpling d’Ebemvok en 1904.
Des dizaines de kilomètres d’Ebemvok et à la même époque, Evina Minko
connut un parcours presque similaire. Ce grand maître de l'Oba ň (guerre de razzia)
appartenait au clan esakoé d’Azem, village actuellement situé dans la banlieue de
la ville d’Ebolowa. En 1899, Evina Minko leva une armée composée de soldats
issus des clans esse et essakoé venant de la région d’Ebolowa et des clans
essaela’ane vivant près d’Aloum. C’est avec cette armée confédérée qu’il attaqua
les Allemands stationnés à Ebolowa et commandés par le lieutenant Günther Von
Hagen. Après avoir causé la mort de plusieurs soldats du Reich, Evina Minko finit
par accepter la médiation proposée par Mc Clary et les autres missionnaires
presbytériens de la station d’Elat en 1903. En fin de compte, il déposa lui aussi les
armes et fut reconnu par la suite comme Oberhautpling d'Azem (Mengue
m’Engamba : 2006, 40-43).
Outre les grands résistants, d’autres Oberhautplingen furent aussi choisis parmi
les Mintôl qui étaient autrefois influents. Certains ont joué un rôle important dans
le processus de la création de leurs villages pendant les derniers grands
mouvements migratoires qui eurent lieu juste avant la rencontre avec les
colonisateurs allemands. Ce sont en effets ces derniers qui imposèrent la
sédentarisation définitive aux populations de la zone forestière du Sud-Cameroun à
e ela fin du XIX et au début du XX siècles.
Edandé Mbita, le chef du lignage Mvog-Nkili du clan yessok de Nyabitande
figure dans cette catégorie. C’est lui qui, en 1903, quitta définitivement
Nyabitandé, village situé à 5 kilomètres de l’actuelle ville d’Akom II, pour aller
s’installer avec ses femmes et certains de ses frères du lignage Mvog-Nkili à une
quarantaine de kilomètres de Kribi, dans une zone inhabitée et comprise entre
Nkoayap, un village du clan Yemedjick, et Ndjanton, le village occupé par les
Yemeyema’a. Après son départ, Edandé Mbita fut suivi par des chefs de familles
d’un autre lignage, les Mvog-Ekom. C’est de cette manière que naquit le village
connu aujourd’hui sous le nom d’Adjap-Yessok. Après la fondation d’Adjap, le
ecapitaine Malsen, dans sa politique de désignation des interlocuteurs locaux du 2
Reich, éleva Edandé Mbita au rang d’Oberhauptling d’Adjap (Biang Nko’o, 2003 :
48).
47 Mais étant dans un système où le colonisateur, pour bien mener son œuvre
d’exploitation, avait également besoin des hommes-liges, les administrateurs
allemands décidèrent également de récompenser les indigènes qui leur rendaient de
précieux services et qui affichaient envers le Reich, ainsi que son Kaiser, une
loyauté à toutes épreuves.
Ainsi, outre les cadeaux matériels et les voyages en métropole, les Allemands
ne manquèrent pas d’élever certains de ces loyaux serviteurs du Reich au rang
d'Oberhautplingen. L'exemple le plus illustratif dans cette catégorie est sans aucun
doute celui d’Atangana Ntsama, placé à la tête des tribus ewondo et benë en mars
1914 (Laburthe, 1977 : 131).
Fils plus ou moins controversé, voire hypothétique, d’Atangana Essomba, le
maître de Nsimeyong de l’époque, le jeune Atangana Ntsama serait né en 1882.
Très tôt, il fut envoyé à Kribi par le major Hans Dominik pour étudier à l’école de
la mission catholique de cette ville dirigée alors par les missionnaires pallotins
(Atangana, 1976 : 9-10). Mais la destruction de la mission par les Yemayema’a
d’Oba’a Mbeti lors de la guerre qui les opposa aux Allemands de 1899 à 1902
obligea Atangana Ntsama à retourner à Jaunde pour se mettre au service de son
bienfaiteur. Pendant son bref séjour dans la station balnéaire, celui qui se fit passer
par la suite pour le fils d’Atangana Essomba eut le temps de se faire baptiser par les
pères pallotins sous le nom de Karl Othon Frédéric Mathias Atangana.
À son retour de Kribi, Atangana Ntsama se mit au service du major Dominik
qui avait alors besoin d’un cuisinier. Mais, prudent, l’officier du Reich l’envoya
d’abord chez son frère Martin Paul Samba (de son vrai nom Mebenga m’Ebono)
pour qu’il apprenne comment on sert bien un Blanc. C’est donc Samba, qui avait
déjà une longue expérience pour ce qui était de servir les sujets de Kaiser envoyés
au Kamerun, qui apprit à son frère comment on sert le Blanc.
erAprès ce stage chez Samba, Atangana Ntsama devint le 1 cuisinier du major
Dominik. Il servit si bien son maître que celui-ci comprit que la colonisation
allemande pouvait tirer davantage profit de lui, en exploitant à fond ce jeune nègre
ambitieux et prêt à tout pour s’élever au-dessus de ses frères. Il décida de
l’employer désormais comme guide-interprète, car il avait besoin d’un homme du
terroir capable de faciliter la tâche aux forces conquérantes dans toutes les zones
forestières où les résistants indigènes s’opposaient aux Allemands.
erC’est ainsi qu’Atangana Ntsama passa du statut de 1 cuisinier à celui
d’interprète-médiateur. Dans l’exercice de cette nouvelle fonction, il "réussit à
éviter d'inutiles effusions de sang" (Mveng, 1984 : 261).
Il semble en effet que c’est grâce à lui que certains résistants eurent la vie sauve
après leur reddition ; alors qu’au départ, le major Dominik voulait tout simplement
les faire pendre. Les exemples les plus illustratifs sont ceux de Simenko, le chef
des Yezum ; de Nanga Eboko, celui des Yebekolo, et même de Nkal-Mentsouga,
l’intrépide chef des Omvang de l’Est-Cameroun. Celui-ci, avant d’être finalement
pendu en 1910 à Doumé par les Allemands pour roublardise, avait eut la vie sauve
après avoir déposé les armes et exilé momentanément à Yaoundé où Atangana
Ntsama mit à sa disposition une résidence.
48 C’est donc Atangana Ntsama qui a réussi à faire comprendre à l’officier
impérial les retombées pour la colonisation allemande au Kamerun de laisser en vie
ces insurgés charismatiques. En fin de compte, Dominik suivit les conseils du futur
chef supérieur des Ewondo et des Bëne. Simenko et Nanga Eboko ne furent pas
pendus et, une fois autorisés à rentrer chez eux et intégrés dans le système colonial,
en qualité d’Oberhautplingen respectivement des Yezum et des Yebekolo, ils
devinrent les plus parfaits et les plus loyaux serviteurs du Reich. Lors de la guerre
qui opposa les Allemands aux Alliés, Nanga Eboko demeura fidèle aux sujets du
Kaiser. Ainsi, au moment de leur retraite vers le Rio Muni, il fut parmi les chefs
indigènes qui suivirent les Allemands. Mais, contrairement à son ami Atangana
Ntsama, Nanga Eboko n’est plus jamais revenu au Cameroun, il semble qu’il serait
décédé avant la fin des hostilités et aurait été enterré dans ce territoire qui lui a
servi de terre d’exil.
Mais, s’il est vrai que la collaboration avec l’ordre colonial a ouvert à Atangana
Ntsama les portes de l’opulence et de la fortune personnelle, il n’en demeure pas
moins que celle-ci, en même temps, fut néfaste aux Ewondo en particulier et aux
Beti en général, tant sur le plan culturel que social.
Sur le plan culturel, il fut à l’origine de la destruction du sanctuaire où les
jeunes ewondo passaient l’initiation au rite So. Lors de la célébration de la fête de
la pentecôte de 1904, c’est lui en effet qui demanda à son ami Tsoungui Akoa,
converti au catholicisme juste après l’installation des Pallotins à Mvolyé, de
conduire le père Hoegen dans le lieu où les jeunes ewondo suivaient l’initiation
(Kanse, 2008 : 53-54). La connaissance de ce lieu sacré et sa profanation par les
Pallotins furent très mal appréciées par les grands initiés ewondo et eut des
conséquences fâcheuses sur l’avenir du rite car, les missionnaires allemands
entreprirent auprès des autorités allemandes des actions pour interdire
définitivement le So qu’ils taxèrent de pratique satanique.
Atangana Ntsama appuya cette initiative en envoyant aux notables ewondo des
messages où il était question de mettre immédiatement fin à l’initiation des jeunes
de la tribu. Suite à cet appui, les autorités coloniales allemandes, interdirent
finalement le rite So en 1907 (Messina, 1988 : 205).
Sur le plan social, Atangana Ntsama fut aussi à l’origine de la tuerie que les
Allemands perpétuèrent en 1907. Tout partit des relations adultérines que les
Allemands stationnés à Jaunde entretenaient avec les épouses des notables
ewondo. Pour en finir avec ces actes considérés comme un affront impardonnable,
les notables Mvog-Ada se réunirent en secret et décidèrent de s’attaquer à eux. Mis
au courant de ce qui se tramait, Atangana Ntsama se précipita chez le major
Dominik alors que ce dernier venait juste de rentrer de Buéa et l’informa que les
Ewondo du clan Mvog Ada fomentaient une conjuration. Il indiqua à l’officier
impérial l’endroit exact où ils devaient se réunir pour passer à l’action. Sans perdre
un seul instant, le major Dominik et les soldats de sa garnison se rendirent à
l’endroit que leur avait indiqué Atangana Ntsama et surprirent les Mvog-Ada qui
furent massacrés jusqu’au dernier.
49

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