Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La civilisation du Bossale

De
71 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 89
EAN13 : 9782296219816
Signaler un abus

MARYSE CONDÉ

LA CIVILISATION DU BOSSALE
Réflexions sur la littérature orale de la Guadeloupe et de la Martinique

Librairie - Editions L'Harmattan
5-7,rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

DU MÊME AUTEUR Dieu nous l'a donné, Oswald, 1972. Mort d'Oluwemi d'Ajumako, Oswald, 1973. Heremakhonon, roman, 10/18, 1976. Le roman antillais (2 volumes) Nathan, 1977. La poésie antillaise, Nathan, 1978. Césaire, Profil d'une œuvre, Hatier (à paraître en 1978). Tim, Tim, Anthologie de la littérature antillaise en néerlandais, Ed. Flamboyant, Rotterdam, 1978.

Le dessin de la page 10 est du peintre Marc LA TAMIE.

ISBN:

2-85802-078-7

A van t -propos

Toute l'histoire des Antilles se situe sous le signe de la dépendance. Le peuple antillais est peut-être le seul qui n'ai t pas choisi le lieu de sa résidence, mais à qui il a été imposé. Car, il ne s'est pas rendu dans les diverses îles des Caraïbes, sous la conduite de chefs, à la recherche de conditions de vie meilleures, de terres plus fertiles, de gibier plus abondant. Il y a été emmené de force à bord des Négriers. Parvenu à destination, il n'a pas eu la liberté d'organiser son univers. Il a été soumis à la canne à sucre, elle-même assez ironiquement, objet d'importation, qui a délimité l'espace laissé aux cultures vivrières au sein d'un système de production bien défini. Les chansons de l'époque nous le rappellent.

Il est une belle plante qui pousse Dans le climat oppressant des Indes Occidentales Qui fait hélas le malheur de l 'homme noir Et qui fait également le crime de l 'homme blanc (1),
Sa personnalité a été infléchie dans des directions précises. L'esclave baptisé ne recevait aucune instruction, n'apprenait ni à lire ni à écrire, mais était autorisé à chanter et à danser le samedi ou le dimanche, loin du Maître dont il ne fallait pas troubler le repos. Jean Fouchard le dit bien: « A l'esclave sorti du rang, le maître confiera une scie, un violon, un pinceau, une mandoline.., Mais il demeurait interdit d'avoir un syllabaire» (2).» Il n'est pas jusqu'à ses goûts alimentaires qui ne soient le résultat d'habitude imposée. Ce plat de porc avec ou sans bananes vertes, qui demeure favori et trône sur les tables au repas
(1) Amélie OPIE, '1ÏJe lilack 'Man 's lamen/, (2) ln FOUCHARD, Les marrons du Syllabaire, p. 23.

5

de Noël, c'est le Code Noir qui fait obligation

d'en

donner

aux esclaves {( deux livres par semaine, ou trois livres de poisson avec la farine de manioc ou trois cassaves }).
Cette dépendance constitue une lourde hérédité surtout si l'on sai t que le système de production et le rapport des forces en présence aux Antilles, n'ont guère changé en dépit de l'évolution de statut politique Depuis des générations, ce ~uple dépendant est à la recherche de son identité, et cette fois encore, les termes de cette identité lui sont dictés. Des chercheurs, Européens en majorité, se sont efforcés d'évaluer dans quelle mesure, le peuple antillais est {( demeuré}) africain, ou {( devenu}) européen. Ils ont ainsi posé un postulat de base qu'on ne songe pas à remettre en question. Le titre de l'ouvrage de Michel Leiris, Contacts de Civilisation en Guadeloupe et en Martinique est révélateur. Le monde antillais serait celui où les civilisations se côtoient, en une mosaïque d'éléments assez disparates, même si en fin de compte, elle séduit. Car on parle beaucoup de la séduction des Antilles. Reprenant à son compte ce postulat de base, Afrique contre Europe, l'Antillais se dit donc qu'il .£aut choisir. Et que choisir? Car ce postulat s'est alourdi d'une signification politique. Celui qui donne la prédominance aux éléments venus d'Afrique se voit tout aussitôt qualifié de progressiste. Revendiquant, selon l'expression consacrée, son héritage africain, il s'oppose à l' assimilationniste, défenseur des valeurs européennes et par là, méprisable. Permettonsnous de dire que tout n'est pas si simple. Ce postulat de base, Afrique contre Europe, est en réalité un postulat raciste hérité des premiers temps coloniaux, et qui recouvre le suivant, Sauvagerie contre Civilisation. Les esprits des XVIIe et XVIIIe siècles n'envisageaient pas que le sauvage d'Afrique, transplanté aux Caraïbes, puisse produire une forme de culture originale et ne lui laissaient d'autre choix que d'oublier son moi précédent pour naître au sein du Nouveau Monde. Le malaise que ressent l'Antillais vient précisément du dogmatisme de cette proposition reprise sans discussion et qui l'enferme dans un piège. Si la connaissance que l'on a aujourd'hui des civilisations africaines réduit à néant bien 6

des erreurs anciennes, on ne pense pas que, placé dans des conditions nouvelles et radicalement différentes, l'Homme noir ne s'est pas borné à répéter ce gu' il savait déjà comme l'abeille qui se répète depuis l'Antiquité, mais qu'il a créé une nouvelle forme de civilisation. Ce qui importe donc, c'est de tenter de définir les étapes de cette civilisation, et nous en venons à ce que nous avons posé en préalable, la dépendance, car le facteur-clé de l'identité antillaise est celui-là.

La civilisation

du bossa le

La description du bossale a été faite (3). Sa silhouette est connue. Son Maître est tenu de lui fournir « par chacun an. deux habits de toile, ou quatre aunes de toile». Il travaille au champ du lever au coucher du soleil avec une interruption de midi à une heure et demie ou deux heures. S'il est chanceux, il est admis dans la maison du Maître. Il peut devenir plus tard esclave à talents. Encore plus chanceux, il peut devenir affranchi. Cet affranchissement cependant même s'il réduit les terribles châtiments corporels, est dans une large mesure, un leurre. Car la terre continuant d'appartenir au Maître, l'affranchi devra continu(or de lui louer sa force. Le bossale, nous l'avons dit, est autorisé à se grouper avec ses compagnons et c'est alors que se crée une littérature orale, qui circule de plantation à plantation, voire d'île en île. ' Il faut d'abord souligner qu'on ne trouve dans les Antilles aucun souvenir de la littérature dite sérieuse des Africains. Aucun mythe d'origine, aucune généalogie de héros ou de rois semi-légendaires. Et ceci pour des raisons très évidentes. D'abord cette littérature était uniquement connue des initiés, des hauts dignitaires de la Cour, des prêtres qui, certes, pouvaient tomber aux mains des trafi(3) On ne nous en voudra pas de donner aux mots bossale, créole et marron une acception plus large que celle généralement admise. Le bossa le est pOlir nous non pas simplement l'esclave fraîchement débarqué d'Afrique mais""lui qui l'value dans un univers esclavagiste. Le créole, le noir de la période post-esclavagiste, coloniale, Dans la même logique le marron est celui qui refuse les règles de la société coloniale comme ses ancêtres avaient refusé l'esclavage. 7