LA CONDITION DE LA FEMME MAROCAINE

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Le Code du Statut Personnel, la Moudawana, qui maintient des discriminations majeures à l'encontre des femmes, nécessite une adaptation aux nouvelles réalités d'un Maroc qui balance encore entre ses traditions et des apports occidentaux parfois mal intégrés. Cet ouvrage se propose de faire un point sur la situation de ces femmes aujourd'hui, et offre une vision juridique, sociologique et économique du Maroc actuel.
Publié le : dimanche 1 juillet 2001
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EAN13 : 9782296230170
Nombre de pages : 222
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LA CONDITION DE LA FEMME MAROCAINE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes dwigéeparJean-PaulChagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions

Garip TURUNÇ, La Turquie aux marches de l'Union européenne, 2001. Bouazza BENACHIR, Négritudes du Maroc et du Maghreb, 2001. Peggy DERDER, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de la Seine (1954-1962), 2001. Abderrahim LAMCHICHI, Géopolitique de ['islamisme, 2001.

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0918-4

Julie COMBE

LA CONDITION DE LA FEMME MAROCAINE

Préface de Jean-Robert HENRY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A nla grand-nlère, à lnon grand-père.

PREFACE

Il est assez inhabituelqu'un mémoire de fin d'études pour l'obtention du diplôme d'études politiques fasse l'objet d'une publication. Mais le travail de Julie Combe sur «la condition juridique de la femme marocaine» - qui a été primé en 1999 par l'lEP d' Aix-enProvence - est en fait une véritable et substantielle recherche, souvent novatrice, sur tous les aspects d'un enjeu qui occupe aujourd'hui une place centrale dans les débats de la société marocaine. L'auteur a eu la chance d'effectuer en 1997 -98 un stage de longue durée au Maroc, dans une conjoncture très favorable à la maturation de ces débats. C'était l'époque où l'alternance politique donnait aux revendications de la société civile de toutes nouvelles résonances. Formulée sans interruption depuis le milieu des années 80, la question de la réforme du statut personnel, et donc du statut de la femme, a alors atteint une acuité exceptionnelle. Julie Combe a su se saisir de cette opportunité pour analyser l'enjeu de la réforme dans toutes ses dimensions sociales, et pas seulement d'un point de vue strictement juridique. Son travail met en valeur le caractère central et paradoxal de toute approche de la question féminine dans un pays comme le Maroc. Pour de nombreux Marocains - et Marocaines -, le statut actuel de la femme reste le symbole du maintien des valeurs religieuses et sociales, une ultime «citadelle» de l'identité collective dont on hésite à abattre les murs face à l'emprise du modèle occidental; en même temps, et parfois pour les mêmes personnes, la réduction des discriminations à l'égard des femmes est perçue comme

un levier essentiel du changement social. L'auteur a évité de réduire ce problème très classique à une opposition schématique entre «modernistes» et «traditionalistes». Julie Combe souligne aussi que le débat marocain sur la réforme du statut personnel ne peut être totalement «ouvert» mais est condamné à se développer dans des limites relativement étroites: d'un côté, celles de la cohésion nationale et religieuse (toute revendication ou avancée des partisans de la modernisation du statut de la femme appelle en retour des réactions ou manifestations hostiles), de l'autre, celles de la pression des standards internationaux, avec lesquels le Maroc officiel cherche à ne pas entrer ou rester en contradiction, notamment dans son souci de rapprochement avec l'Europe. Ces contraintes réduisent les stratégies de réforme du code du statut personnel à s'inscrire dans une politique du possible assez difficile à mener au total. De la même façon, il/est malaisé de répondre à la question: quel état de droit pour le Maroc? Cette mise en perspective globale de la réforme du statut personnel s'appuie sur une série d'entretiens qui témoignent d'une très fine capacité d'observation de l'auteur. On peut bien sûr regretter que, pour des raisons pratiques, ce travail d'enquête soit surtout représentatif des attentes des élites modernistes. Mais une telle limite n'enlève rien à l'intérêt général de l'étude, ni à son actualité: en Algérie, en Egypte, voire en Turquie, le débat sur le statut de la femme se présente aujourd'hui dans des termes relativement semblables à ceux du Maroc. Et, dans ce pays, la question ne cesse d'évoluer: constatant qu'elle n'est soluble qu'au niveau suprême de l'Etat, celui aussi du «commandeur des croyants», le roi Mohamed VI vient de nommer une commission chargée de lui faire des propositions en matière de réforme du statut personnel. La composition pluraliste de cette instance laisse penser que le souci de consensus et de compromis prévaudra dans la recherche de nouvelles règles. Jean-Robert Henry Directeur de recherche au CNRS (IREMAM)

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«Le /Jays où la fellzrne n ' e st /Jas un agent actif

ressenzble à un corps /Jaralysé dont on ne peut rien attendre de constructif». S.M. Mohamed V

INTRODUCTION

Au Maroc, ainsi que dans tous les pays en voie de développement, la question de la femme revêt une importance capitale, car elle constitue un indicateur essentiel de leur réel développement. Les femmes du Tiers-Monde se trouvent confrontées à la persistance d'un système patriarcal qui les exclut de la prise de décision et les maintient dans leur rôle de génitrices. Cependant, le paradoxe veut qu'elles soient au centre même des changements qui s'opèrent dans les structures fami liales et sociales, ainsi que du processus de modernisation économique qu'elles sont les premières à subir. Depuis la première Conférence Mondiale des Femmes à Mexico en 1975, les féministes du Sud dénoncent ces stratégies de développement économique. Vingt ans plus tard, le Rapport de la IVO Conférence Mondiale des Femmes à Pékin constate que «la /Jauvreté a auglnenté en terlnes absolus conzme en termes relatifs, et le nOllzbre de fenulles vivant dans la pauvreté s'est accru dans la plupart des régions... Dans les pays en voie de développell1ent, mêlne lorsque les in{licateurs nationaux se sont allzéliorés, la lnajorité des femnles rurales continuent de vivre dans des conditions de sous-développelnent écono/nique et de marginalisation sociale». Ce sont les féministes africaines qui sont les plus virulentes et dénoncent un type de domination néocolonial de leur continent par les pays industrialisés, imposant un modèle de développement économique qui ne prend pas en compte les besoins fondamentaux des populations.

Le Maroc illustre assez bien le dilemme de ces pays en mutation, qui se situent entre l'attrait de l'étranger et le refuge dans des valeurs séculaires. C'est ce qu'a souligné le Premier ministre marocain, Abderrahmane Youssoufi dans sa déclaration d'investiture le 17 avril 1998 : «Le Maroc est plus que jamais condalnné à s'adapter, à s'ouvrir à la nouvelle société élnergente de l'information et du savoir, à se positionner dans les nouvelles technologies et créneaux éconolniques, et à s'imprégner des idées et valeurs universelles». C'est dans ce contexte de mobilité des repères et d'acculturation que s'inscrit aujourd'hui la question de la femme marocaine. Cet ouvrage se propose d'établir une sorte d'état des lieux de la situation juridique des femmes marocaines, suite à la ratification de la convention CEDA WI et à la réforme du Code du Statut Personnel du 10 septembre 1993, en s'attachant avant tout à l'effectivité et l'efficacité de ces modifications au sein de la société. J'ai décidé d'aborder la question de la femme marocaine par le biais juridique car le Code du Statut Personnel marocain, la Moudawana2, véhicule aujourd'hui encore de graves discriminations envers la femme marocaine, et la maintient dans son statut de mineure à vie. En posant les principes de l'autorité de l'homme dans la famille, ou de la prédominance du groupe sur l' indi vidu, il freine toute tentati ve d'émancipation des Marocaines. Quant aux droits économiques, politiques ou culturels, ils sont à leur tour, sinon entachés de discriminations, du moins grevés dans leur application par le rôle supérieur dévolu à la Moudawana. Par ailleurs, on pourrait me reprocher de parler d'un archétype, «la femme marocaine», alors que celle-ci est multiple. En effet, le fossé est grand entre la femme urbaine et la femme rurale, l'uni versi taire ou l'analphabète, et leurs revendications ne sont jamais les mêmes: les unes vont réclamer le droit au divorce, les autres l'accès à la scolarisation, d'autres encore le renforcement de leur rôle politique. Mais j'ai été frappée par la fréquentation des centres de conseil juridique et psychologique: il s'agissait à plus de 50 p. cent de femmes lettrées, universitaires ou médecins et qui se trouvaient aussi démunies face à leur répudiation

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que les femmes issues des classes les plus défavorisées. J'ai cependant conservé la distinction entre les femmes rurales et les femmes urbaines, qui garde toujours sa pertinence dans un pays comme le Maroc. Les femmes représentent 51 p. cent de la population marocaine, soit 13,2 millions. Un des phénomènes les plus marquants de cette dernière décennie est la mutation opérée dans le partage de la population entre la ville et la campagne. Désormais, la population urbaine supplante la population rurale. Pour la première fois, les centres urbains abritent plus de la moitié (51,4 p. cent) de la population totale en 1994, contre 42,7 p. cent en 1982 et 35 p. cent en 1971. Cette urbanisation rapide est surtout le résultat d'un exode rural massif. De même, l'étude de la population féminine par milieu de résidence fait ressortir une tendance à la croissance de la population féminine urbaine. En effet, entre 1960 et 1982, la population féminine s'est accrue plus rapidement en milieu urbain (153 p. cent) qu'en milieu rural (43 p. cent). La population féminine rurale est beaucoup plus jeune que la population féminine urbaine, la part des moins de 15 ans s' élevant en 1994 à40,7 p. cent en milieu rural et 30,7 p. cent en milieu urbain. Cette différence peut s'expliquer par la diminution de la fécondité urbaine, et par l'exode rural sélectif des personnes en âge actif (15-59 ans). Longtemps cantonnée dans une position marginale au sein du mouvement migratoire, la femme marocaine le marque désormais de manière déterminante. Elle quitte de plus en plus les campagnes à la recherche de meilleures conditions de vie et d'emploi, d'équipements socio-éducatifs et d'infrastructures qui font aujourd'hui encore gravement défaut dans les zones rurales. Depuis une trentaine d'années, la fécondité au Maroc a enregistré une baisse sensible. Entre 1962 et 1982, elle a diminué de 42 p. cent. Tous les indicateurs de fécondité s'inscrivent en régression, qu'il s'agisse du taux brut de natalité, qui atteint 28,4 p. mille en 1992, du taux global de fécondité qui s'élève à 130 p. mille ou de l'indice synthétique de fécondité qui est de près de 3,6 enfants3.

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Cette baisse de la fécondité peut s'expliquer par différents facteurs, dont le plus important est le niveau d'instruction. En ouvrant de nouvelles perspectives aux personnes désirant planifier leur famille, l'instruction joue un rôle clé dans la modification des comportements dans le domaine du mariage et de la contraception. On enregistre en effet un recul de l'âge au premier mariage, qui est passé de 17 ans en 1960 à 24 ans en 1994, mais aussi au recul de l'âge de la première maternité, qui est passé de 20,4 ans chez les générations nées dans les années 1940 à 24,9 ans chez celles nées dans les années 1960. Cette diminution est évidemment plus sensible chez les femmes urbaines, ou les femmes instruites que chez les femmes rurales ou analphabètes. Quant à la prévalence contraceptive, elle est de 58 p. cent au niveau national4, avec là encore de grandes disparités entre le rural et l'urbain. Les conséquences directes de cette diminution de la fécondité sont visibles. On retrouve en 1993 une population relativement moins jeune: 26,4 p. cent de la population féminine est âgée de moins de 15 ans, contre 31 p. cent en 1982, et surtout une population féminine en âge d'activité plus importante: la part des 1559 ans est passée entre 1982 et 1993 de 53 p. cent à 56,6 p. cent. Cependant, avec un accroissement naturel de 2,2 p. cent, le Maroc appartient au groupe de pays les plus prolifiques du monde. La mortalité a connu également une baisse notable. En effet de 18,7 p. mille en 1962, le taux brut de mortalité est passé à 7,4 p. mille en 1987, sur le plan national. En revanche, la mortalité est toujours nettement plus forte dans les campagnes que dans les villes, et l'écart tend à se creuser davantage. Toutefois, )'examen de la structure de la mortalité par sexe montre que la mortalité masculine est plus élevée que la mortalité féminine, et ce dans des proportions similaires à la ville et à la campagne. Le taux brut de mortalité féminine est de 6,7 p. mille, celui de la mortalité masculine est de 8, 1 p. mille en ] 987. Actuellement, l'espérance de vie est de 63,7 ans pour un homme et de 66,4 ans pour une femme. Cependant, le Maroc moderne est confronté au problème de la mortalité maternelle, 14

dont le taux, bien qu'en diminution, reste élevé de manière préoccupante: il est de l'ordre de 332 décès pour 100.000 naissances. Il est 30 fois supérieur à celui de la France, et à titre de comparaison avec un pays du Maghreb, 6 fois supérieur à celui de la Tunisie. Quant à l'état matrimonial de la population marocaine en 1988, 34,3 p. cent de la population âgée de 15 ans et plus sont célibataires, 56,7 p. cent mariés, 6,5 p. cent veufs et 2,5 p. cent divorcés. Le pourcentage de célibataires de sexe masculin est beaucoup plus élevé que celui des femmes: 41,4 p. cent, contre 21,2 p. cent, les hommes se mariant plus tardivement. En revanche, le pourcentage de veufs et de divorcés est nettement plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Il y a en effet Il,4 p. cent de veuves contre 1 p. cent seulement de veufs. Cette différence peut s'expliquer, d'une part, par le fait que certaines femmes préfèrent se déclarer veuves plutôt que divorcées, et d'autre part, par le remariage relativement plus facile des hommes. Un autre facteur qui peut expliquer cette différence, de façon minime toutefois, est la polygamie. Un homme polygame ne peut jamais être considéré comme veuf en cas de décès d'une de ses épouses. Le divorce, moins important que le veuvage, touche également davantage les femmes que les hommes (3,7 p. cent contre 1,2 p. cent). Là encore, cet écart est dû à une plus grande facilité de remariage pour les hommes. L'évolution entre 1971 et 1987 s'est faite avec une intensité différente pour l'un et l'autre sexe: la part des femmes célibataires est passée de 17 p. cent à 28,2 p. cent, alors que celle des hommes n'a connu qu'une augmentation de 8 p. cent. Inverselnent, la proportion de femmes mariées a connu une baisse de 8 points (56,7 p. cent en 1987) contre 6 points chez les hommes (56,7 p. cent). Le comportement vis-à-vis du mariage a surtout évolué chez les femmes en raison plus particulièrement de la scolarisation de la fille et de son intégration dans la vie active. Ceci a pour conséquence, non pas d'annuler le mariage, mais de le retarder. Les filles marocaines se marient de plus en plus tardivement. 15

En 1960, l'âge moyen au premier mariage était de près de 17 ans. Aujourd'hui, il est de 24 ans. En 1987, les citadines se marient près de 8 ans plus tard qu'en 1960, contre 4,3 ans pour les femmes en milieu rural. À l'instar des autres variables démographiques, le comportement vis-à-vis du mariage varie sensiblement selon le niveau d'instruction de la femme. Les jeunes filles qui poursuivent, ou ont poursuivi des études, se marient généralement beaucoup plus tardivement que les autres. Pour les femmes âgées de 25 à 49 ans, l'âge médian au premier mariage est de 23,3 ans pour celles ayant au moins atteint le niveau de l'enseignement secondaire, contre 18,3 ans pour celles n'ayant aucun niveau d'instruction. Depuis quelques années et afin de s'assurer du concours financier des pays occidentaux, le régime marocain a du faire preuve d'un certain assouplissement en matière de Droits de l'Homme, et céder aux revendications des partis d'opposition sur la réforme des institutions et le «renforcement de l'Etat de droit». Concernant la révision de la Constitution, deux référendums ont eu lieu, en 1992 et 1996, dont les réformes s'inscrivent dans un processus de démocratisation. La réforme de 1992, loin de satisfaire toutes les attentes de l'opposition a néanmoins reflété la volonté des différents partis d'aboutir à un projet consensuel. Le gouvernement s'est vu doté d'un nouveau statut juridique, qui lui confère une certaine autonomie et renforce sa cohésion interne. Le Premier ministre obtient le pouvoir de proposition dans la nomination des autres ministres, mais son rôle de chef du gouvernement n'est toujours pas reconnu. Le Parlement se voit confier l'investiture du gouvernement. La possibilité de créer des commissions d'enquête renforce son pouvoir de contrôle sur l' action gouvernementale. De plus, le préambule de la Constitution affirme l'attachement du Maroc aux Droits de l'Homme tels qu'ils sont universellement reconnus, et un Conseil constitutionnel est créé.

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Sur le terrain des Droits de l' Homme, le régime a pris un certain nombre de mesures symboliques, mais aussi de portée plus concrète: d'une part l'autorisation de la création de l'Organisation marocaine des droits de l'homme (O.M.D.H.) en 1988, la mise en place en 1990 du Conseil consultatif des droits de l'homme (C.C.D.H.) et en 1993 d'un Ministère des Droits de I'Homme. D'autre part, le pays a ratifié le 21 juin 1993 un certain nombre de conventions internationales relatives aux Droits de l' Homme5. Mais aussi la libération de prisonniers politiques en mai 1989, août 1991 et juillet 1993, l'abrogation du dahir de 1935 relatif à la répression des manifestations en 1994, ou encore la destruction du bagne de Tazmamart6. Très récemment, le régime marocain a émis un certain nombre de signes d'ouverture à l'attention de la communauté internationale. L'année 1998 a vu se dérouler la Première rencontre méditerranéenne des Institutions nationales pour la promotion et la protection des Droits de l'Homme, qui s'est tenue du 27 au 29 avril à Marrakech 7, l'ouverture en juin de plusieurs bureaux d'Amnesty International, ou encore, la réouverture de dossiers sensibles tels celui d'Abraham Serfaty8 ou ceux des opposants politiques «disparus», avec l'arrivée au pouvoir d'un nouveau gouvernement. La mise en place de ce gouvernement «d'alternance», porté au pouvoir par les élections législatives anticipées du 14 novembre 1997, a été perçue, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, comme un changement décisif de l'ordre politique, dont la portée a été renforcée par la nomination d'Abderrahmane Youssoufi au poste de Premier ministre le 4 février 1998. La personnalité de cet homme de 74 ans, issu des rangs de l'Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.)9 ancien opposant au régime, semble faire consensus dans la société marocaine. Cependant, il serait prématuré, voire simpliste de considérer ces élections comme un bouleversement des institutions marocaines. En effet, l'idée d'alternance avait déjà été proposée par le roi aux partis d'oppositions en 1992. L'arrivée au gouvernement de la Gauche résulte de la volonté du Palais et non de la volonté du peuple. Le déroulement même des élections a été entaché de graves irrégularités: corruption, trafic de

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cartes électorales, bourrage d'urnes, falsification des procès-verbaux des bureaux de vote, menaces, pressions... Enfin, la faible majorité détenue par l'U.S.F.P. qui se voit ainsi forcé d'établir I0 une coalition, et surtout, le maintien de gens du Makhzen aux II postes clés du gouvernement, tels que Driss Basri au Ministère de l'Intérieur, laissent une marge de manoeuvre plutôt faible à Abderrahmane Youssoufi. Cependant, le Premier ministre a, dans sa déclaration gouvernementale, opéré un tournant, sinon effectif du moins symbolique, en consacrant un paragraphe entier à la question féminine et promettant «une stratégie globale (qui) tend au renforcement de la position de lafenune et vise à cOlnbattre toutes lesforl1les de discrÙninations subies par lesfemlnes». Afin de mener à bien cet état des lieux, il convient tout d'abord de dresser un tableau significatif du droit positif marocain se rapportant à la femme ou par extension à la famille. La première partie étudiera donc la discrimination patente dont la femme est victime dans la législation marocaine interne. Dans l'arsenal juridique marocain, le Code du Statut Personnel ou Moudawana occupe une place à part. Ce Code, promulgué en 1957, perçu comme l'un des bastions de la religion, auréolé d'un caractère sacré et réputé jusqu'à sa réforme partielle en 1993 intouchable, est devenu la principale cible des associations féminines progressistes. Il représente un véritable enjeu en islam, et a fortiori au Maroc. Il symbolise en effet, plus que tout autre débat, programme politique ou réforme économique, un test d'ouverture du pays à la modernité, ou de son refus. Par ailleurs, il marque for1ement de son influence les autres droits reconnus à la femme, que ce soient dans le domaine économique, culturel, politique ou pénal. De plus, il se trouve en contradiction avec un certain nombre de conventions internationales ratifiées par le Maroc, dont la convention CEDA W. Cela nous conduira à nous interroger sur le rapport qu'entretient le Maroc avec la législation internationale, ainsi que sa conception des Droits de l'Homme. En second lieu, nous nous intéresserons au débat actuel sur la place de la femme dans la société marocaine. Par-delà les discriminations juridiques, la femme subit les pesanteurs et les blocages

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d'une société patriarcale et traditionnelle, qui sont autant de freins à d'éventuelles réformes. En effet, J'autorité de l'homme, érigée en dogme et la barrière de l'analphabétisme marginalisent un grand nombre de catégories féminines et banalisent la violence dont les femmes sont victimes. Cependant, les Marocaines apparaissent de plus en plus actives, et tentent de se créer une véritable place dans la société marocaine moderne. En matière économique, de responsabilités familiales ou de planification des naissances, elles sont au coeur du processus de modernisation du pays. Certaines d'entre elles, intellectuelles et universitaires, insufflent leur volonté de changement par le biais de la société civile. Reste à savoir si les plans d'intégration de la femme au développement, élaborés par les instances politiques sont à la hauteur de leurs revendications. Quoi qu'il en soit, une volonté politique semble se mettre en place dans ce domaine et prendre en compte les enjeux du changement juridique.

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Première partie
LA FEMME MAROCAINE ET LE DROIT

INTRODUCTION

La législation marocaine s'est constituée à partir de deux sources principales: le droit musulman, et plus particulièrement le rite malékite, et le droit français, hérité de la période coloniale. Le droit musulman ne s'est pas développé dès les débuts de l' islam, mais essentiellement après l'avènement des Abbassides. Les 12 fondateurs du fiqh se sont donnés pour mission d'édifier un système juridique s'appuyant sur les bases de la Révélation, et sa construction relève davantage d'un caractère doctrinal et théologique que d'une construction juridique de type moderne, c'est-àdire sous la tutelle d'un Etat. Les sources du fiqh, fortement hiérarchisées, sont au nombre de quatre: tout d'abord, la révélation divine, le Coran, dont l'autorité est absolue. Cependant, le contenu à proprement parler juridique du Coran se limite à 500 ou 600 versets, sur un total d'environ 6200, et touche surtout deux domaines: le droit de la famille et les sanctions pénales. La seconde source est la Sounnah, qui regroupe l'ensemble des hadiths, c'est-à-dire l'exemple de Mahomet. Elle est surtout constituée par les coutumes en vigueur au Hedjaz au moment de l'hégire, ce qui explique que de nombreuses coutumes archaïques se soient vues attribuer une valeur universelle. Ces deux sources constituent la chariah, c'est -à-dire la «Loi révélée». Ensuite, l' Ijma, qui est l'accord unanime des jurisconsultes d'une même époque sur une question donnée. Il s'agit là de la véritable source dogmatique du fiqh, le Coran et la Sounnah pouvant être considérés comme des sources «historiques». La quatrième source, le Qiyas, est un processus de raisonnement par analogie élevé au rang de source par la doctrine

afin de pallier le caractère limité du donné réellement juridique des trois sources précédentes. Le droit musulman présente donc deux traits caractéristiques. Tout d'abord, il s'agit, nous l'avons vu, d'un droit révélé, ce qui lui confère une dimension principalement éthique. Par ailleurs, c'est paradoxalement un droit essentiellement doctrinal, car ce sont les docteurs qui ont défini la signification exacte du texte du Coran et la portée des règles qui y sont contenues; ce sont eux qui ont fixé]' autorité des hadiths et déduit d'autres principes par analogie. D'autre part, ce droit musulman est un droit figé, ou considéré comme tel, dont l'évolution a été blo~uée avec ce qu'on a appelé la fermeture de la «Porte de l'Effort» 3. En effet, dès le Xc siècle, toute création de nouvelle école a été exclue. Enfin, face à une complexification des sociétés musulmanes, et surtout en raison des conséquences de la colonisation, le droit musulman s'est, à quelques exceptions près (l'Arabie Saoudite, le Yémen, )' Afghanistan et les principautés du Golfe Persique conservent en principe de manière intégrale la chariah), retrouvé cantonné au seul Statut personnel. Le Maroc se rattache à l'une des quatre grandes écoles juridiques musulmanes, constituées entre 750 et 850, qui est celle de l'imam Malik Ibn Anas. Les malékites, ou «gens de la tradition», accordent une place essentielle à la coutume de la ville du Prophète, Médine.

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