La Cour des miracles

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Ce deuxième tome va peu à peu dénouer l'écheveau habilement noué par l'auteur dans Triboulet. Trois personnes, enlevées à leurs parents dans leur tendre enfance, vont voir leur destin s'entrecroiser et finalement se réunir après bien des intrigues et des rebondissements. De Paris à Fontainebleau, puis Rambouillet, un beau voyage au coeur des intrigues de la cour des Valois, un suspense emplis d'émotion.Texte établi d'après l'édition Arthème Fayard, Le Livre populaire 1956, version abrégée.
Publié le : mardi 30 août 2011
Lecture(s) : 222
EAN13 : 9782820610560
Nombre de pages : 483
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LA COUR DES MIRACLES
Michel Zévaco
1910
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-1056-0
Chapitre
1
TRUANDS ET RIBAUDES
À l’époque dont nous essayons de donner une idée par le caractère des personnages et les aventures possibles,les choses publiques s’entouraient de moins de mystère qu’aujourd’hui. De nos jours une opération de police, une rafle, par exemple, demeure un secret tant qu’elle n’a pas été opérée. Les truands de la Cour des Miracles étaient tous au courant de l’expédition qui se préparait contre eux , sorte de rafle énorme imaginée par Monclar sous l’inspiration d’Ignace de Loyola. La seule chose qu’on ignorât parmi les truands, c’était le jour où l’attaque aurait lieu. En attendant, la Cour des Miracles s’était préparée à soutenir un véritable siège. Le roi d’Argot – le mendiant Tricot – avait fort habilement répandu le bruit que l’expédition n’aura it pas lieu, mais grâce aux conseils de Manfred et de Lanthenay, on avait agi comme si les gens du roi eussent été sur le point d’arriver. C’est-à-dire qu’on avait entassé des provisions, et qu’on avait fortement barricadé les ruelles qui aboutissaient à la Cour des Miracles. Tricot, d’abord opposé à toute résistance, avait feint de prendre au sérieux son rôle de général d’armée. Ce soir-là, comme d’habitude, il avait placé des sentinelles avancées dans les rues qui avoisinaient le vaste quadrilatère. Seulement, ces sentinelles étaient des créatures à lui, et à chacune il avait donné po ur
mot d’ordre : – Ne rien dire, et laisser passer ! Ces quelques explications données, revenons à Ragastens. Le chevalier et Spadacape s’étaient rapidement éloignés de la rue Saint Denis, se dirigeant par le plus court vers la Cour des Miracles. Ragastens était soucieux. Il fallait coûte que coûte arriver jusqu’à Manfred. Or, il s’était heurté à de si étranges difficultés toutes les fois qu’il avait voulu entrer sur le territoire de l’Argot qu’il désespérait presque d’y pouvoir pénétrer. – Monseigneur, dit Spadacape en souriant dans sa terrible moustache, savez-vous à quoi je pensais quand nous étions enfermés dans le caveau de l’enclos des Tuileries ? – Non, mais je serais content que tu me le dises. – Je pensais que si, par hasard, un des soldats avait eu soif, et qu’il eût voulu boire du vin de n otre futaille… – Je devine le reste : nous étions obligés d’en découdre. Mais pourquoi cette réminiscence ? – Pour rien ; parce que je pensais que des gens qui ont soif sont capables de tout, même d’oublier une consigne. – Je vois ce que tu veux dire. Mauvais moyen ! J’en ai essayé… Non, j’ai une autre idée qui réussira peut-être. Allons… Bientôt, ils se trouvèrent dans le dédale d’infectes et sombres ruelles qui formait un inextricable réseau autour du domaine des truands. L’idée de Ragastens était de raconter au premier truand qui voudrait l’empêcher de passer, ce qu’il venait d’apprendre de la bouche du roi lui-même, c’est-à-dire qu’à minuit, l’empire d’Argot allait ê tre attaqué par toutes les forces de Monclar.
À son grand étonnement, il avançait sans encombre. Tout à coup, il se trouva dans une ruelle au milieu de laquelle se dressait une barricade. – Ah ! ah ! pensa-t-il paraît que nos gens étaient sur leurs gardes ! C’est ici que nous allons être arrêtés. Un homme se dressa près de lui. – Mon ami, dit Ragastens, il faut que je passe, il y va de notre vie à tous. – Vous êtes de la cour ? fit l’homme, Passez. C’était une des sentinelles de Tricot. – De quelle cour veut-t-il parler ? se dit Ragastens. Et il enjamba rapidement les obstacles accumulés dans cet endroit. Sans plus se demander ce que signifiait cette extraordinaire facilité qui lui était donnée, surtout en un moment où plus que jamais les défiances des truands devaient être éveillées, Ragastens poursuivit son chemin. Et ce lui fût une violente émotion que d’apercevoir au bout de la ruelle une vaste place éclairée par des feux. Quelques secondes plus tard, il était dans la Cour des Miracles. Il s’arrêta d’abord pour s’orienter, s’il pouvait, et jeter un coup d’œil sur l’étrange spect acle qui se déroulait autour de lui. Cinq ou six brasiers allumés de distance en distance brûlaient avec des flammes lourdes enveloppées de fumées ; par moments un coup de vent chassait la fumée, et alors les flammes éclairaient de reflets rouges les maisons qui bordaient le vaste quadrilatère, maisons lézardées, lépreuses, dont les fenêtres noires semblaient des yeux louches fixés sur la place. Autour de chaque feu grouillait une vraie foule et autour de grandes tables, des hommes à figures sinistres, des femmes à physionomies fatiguées
chantaient d’une voix éraillée et vidaient leurs gobelets d’étain, qu’au fur et à mesure les ribaudes remplissaient de vin. D’autres, assis sur le sol détrempé, fourbissaient des rapières ou aiguisaient des poignards. Quelques-uns chargeaient des arquebuses. Ragastens et Spadacape passèrent au milieu de ces groupes sans que personne parût faire attention à eux. En effet, du moment qu’ils étaient là, c’est qu’ils avaient dû donner de bonnes raisons aux sentinelles. Ragastens examinait avec une avide attention ces groupes bizarres qui formaient, dans la lueur des brasiers un ensemble fantastique. Il cherchait à reconnaître parmi ces sombres figures, parmi ces farouches physionomies, la figur e ouverte, riante et énergique du jeune homme qu’il avait tiré du charnier de Montfaucon. Mais arriverait-il à le reconnaître, même s’il le voyait ? Au centre de la place, un groupe plus nombreux et plus intéressant attira son attention. Là, on ne buvait pas, on ne chantait pas. Et ce groupe, composé de deux à trois cents hommes, semblait, écouter avec attention quelqu’un qui parlait. Ces hommes étaient tous armés solidement. La plupart portaient des cuirasses. Ils constituaient en somme la véritable armée de la Cour des Miracles. Ragastens s’approcha, se faufila à travers les rangs serrés et parvint aux premières places. Au centre de ce groupe, dans un assez large espace laissé vide, se dressait une sorte d’échafaud composé de planches posées sur des tonneaux vides. Sur cet échafaud, il y avait une chaise, et sur la chaise un homme assis parlait à voix assez haute
pour être entendu de tout le groupe. Ragastens le reconnut immédiatement. Cet homme, c’était Tricot. Au silence attentif qui régnait autour de lui, Ragastens devina de quelle autorité jouissait ce brigand. Auprès de l’échafaud, quelques hommes attendaient, peut-être pour parler à leur tour à ce tte espèce d’assemblée de notables ; car, à la Cour des Miracles comme partout ailleurs, on retrouvait une hiérarchie sociale, atténuée il est vrai par l’indépendance dont chaque membre de la confrérie pouvait se réclamer. – Je me résume, disait Tricot, achevant une harangue commencée depuis quelques minutes. On ne nous attaquera pas ; on n’osera pas ! Nous avons des privilèges consacrés par l’usage de plusieurs siècles ; nous avons mieux encore, nous avons la force ! Donc, je dis que nous n’avons rien à craindre. Mais s’il est impossible que le grand prévôt ait perdu toute prudence au point de risquer une attaque violente contre le royaume d’Argot, comprenez aussi que vous ne devez pas vous livrer à des provocations dangereuses. Je propose donc que les barricades, qui sont une sorte d’insulte inutile adressée au grand prévôt, soient démolies à l’instant, et que chacun déposant ses armes rentre dormir tranquillement. J’ai dit. Un murmure approbateur circula dans les rangs des truands, mais tel que pouvait être le murmure de loups assemblés, c’est-à-dire qu’on entendit un grondement qu’un profane eût pu prendre pour l’expression de la rage et non de la faveur. Une voix jeune et forte domina tout à coup ce tumulte. – Frères, disait-elle, le bon Tricot se trompe. Je jure que vous serez attaqués avant peu. Je propose au
contraire de renforcer nos barricades. Ragastens fut secoué d’un profond tressaillement. Il se haussa sur la pointe des pieds et vit un jeune homme qui au pied de l’échafaud, appuyé sur sa rapière, parlait. C’était Manfred. Le cœur du chevalier se mit à battre. Non, il n’était pas possible que cette figure franche, ouverte et hardie fût la figure du bandit que Trico t avait dépeint chez Monclar. Emporté par un irrésistible élan de sympathie, Ragastens s’élança dans l’espace laissé vide et s’arrêta devant Manfred. Il y eut un instant de silence et de stupeur. Manfred, voyant deux hommes armés s’élancer vers lui, avait froncé les sourcils. Il allait crie r « Trahison ! » lorsque le chevalier lui dit rapidement : – Souvenez-vous de Montfaucon et de son charnier ! – Le chevalier de Ragastens ! s’écria Manfred dans une explosion de joie. Enfin, je vous vois, monsieur ! Enfin, je puis vous remercier ! Et il tendit les deux mains à Ragastens qui les serra avec une indicible émotion. Mille pensées se pressaient dans la tête du chevalier. Mille paroles voulaient sortir à la fois. Il voulait lui parler de Béatrix, de Gillette, de l ui-même, de l’Italie, lui poser les questions qu’il brûlait de lui adresser. Mais il fallait avant tout sauver la situation. – Monsieur, dit-il, avant toutes choses, faites changer à l’instant même toutes vos sentinelles. – Pourquoi cela ? – Si j’ai pu passer sans la moindre difficulté, c’e st que d’autres pourront passer aussi… – Vous avez raison. Nous sommes trahis !
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