La découverte de l'Afrique

De
Publié par

Découverte de l'Afrique : par qui, et pour qui ? Les gens d'ailleurs, Romains, Arabes, Européens, sont les premiers qui ont écrit sur l'Afrique : leurs témoignages reflètent, au moins autant que l'Afrique réelle de leur temps, l'Afrique imaginaire dont ils ont contribué à "fabriquer" durablement le modèle. C'est à ce double titre que leurs observations demeurent instructives, surtout dans la période ancienne où ces nouveaux venus, qui n'avaient pas encore à défendre la cause coloniale, firent parfois preuve d'une liberté de jugement moins empreinte des préjugés forgés après le Siècle des Lumières.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 117
Tags :
EAN13 : 9782296337497
Nombre de pages : 258
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA DÉCOUVERTE DE L'AFRIQUE
L'Afrique noire atlantique des origines au XVIIrsiècle

Catherine COQUERY-VIDROVITCH, spécialisée en Histoire africaine, est aujourd'hui Professeure émérite à l'Université Paris 7 Denis Diderot.

Première édition: Collection Archives, dirigée par Pierre Nora. @ René Julliard 1965

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5258-6

Présentée par Catherine COQUERY-VIDROVITCH

LA DÉCOUVERTE DE L'AFRIQUE
L'Afrique noire atlantique des origines au XVllrsiècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Études Africaines
Dernières parutions
Ndiaga LOUM, Les médias et l'Etat au Sénégal, 2003. Annie LE PALEC et Hélène PAGEZY, Vivre avec le VIH au Mali : stratégies de survie, 2003. DOUE GNONSEA, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : combat pour la renaissance africaine, 2003. MABIK-ma-KOMBIL, Ngongo des initiés. Hommage aux pleureuses du Gabon,2003. GOMIS Souleymane, La relation famille-école au Sénégal, 2003. îM. Franklin J., EYELOM, Le partage ,du JCameroun entre la.,Erance ,Bt l'Angleterre, 2003. MINKO MVE Bernardin, Gabon entre tradition et post-modernité, 2003. CASTANHEIRA J.P., Qui a fait tuer Amilcar Cabral ?, 2003 Pierre ERNY, L'enseig,nement au Rwanda après l'indépendance (19621980), 2003. Eustache YOLLA MANDJOUHOU, La politique étrangère du Gabon, 2003. Maxime SOMÉ, Politique linguistique et politique éducative en Afrique, 2003. Charles KAREMANO, Au-delà des barrières, 2003.

La découverte de l'Afrique (Préface nouvelle édition 2(03) Ce recueil de textes fut conçu en 1965 (colleçtion Archives, Julliard) et réédité en 1970 (Gallimard). C'est dire qu'il n'est pas jeune... Mais les textes qui le composent non plus, et si l'on me demandait à nouveau d'en sélectionner quelques-uns, à peu de choses près je m'arrêterais sur les mêmes. C'est pourquoi je me suis finalement résolue à accepter la réédition de ce petit volume, qui a beaucoup seNi, me dit-on, à l'enseignement de l'histoire africaine. Entendons-nous: il s'agissait de l'histoire africaine telle qu'elle était conçue à l'époque, en Afrique comme ailleurs. Ceci apparaît aujourd'hui, à travers le titre même <b l'ouvrage, comme une vision très connotée ~ l'Afrique: découverte pour qui et pourquoi, puisqu'il s'agit d'un continent et de peuples qui n'avaient pas attendu la visite d'étrangers pour exister et pour poursuivre une histoire dont les visiteurs n'avaient pas la moindre idée, ou si peu. Cette «découverte» fait donc au moins autant partie de l'histoire arabe ou européenne que de l'histoire africaine. À des époques très différentes - puisque cela va de ce que l'on appelle en Occident l'histoire ancienne (l'Égypte, la Grèce et Rome) aux temps dits modernes (le XVIIIe siècle) -, e' est la façon dont des voyageurs étrangers avaient entendu parler de l'Afrique - entendez par là, concernant cet ouvrage, l'Afrique noire (saharienne et subsaharienne) surtout occidentale -, se la représentaientou, en cas de visite effective, comment ils l'avaient vue et ce qu'ils en comprenaient. Depuis une bonne dizaine d'années au moins, on s'est ingénié à montrer que ces témoignages d'historiens, de géographes, œ commerçants, d'aventuriers ou de missionnaires -

renseignent au moins autant sinon davantage sur la mentalité et la culture des observateurs que sur les réalités observées: pour celles-ci, il faut que l'historien procède à un décodage sévère et subtile des textes disponibles pour en dégager, autant que faire se peut, la substantifique moelle, ce qui peut être décelé de la réalité à travers le prisme défonnant des préjugés et des croyances de l'observateur. Mais ce travail est le propre de 1'historien~ quel que soit le type de sources auxquelles il a affaire. Une source ne vaut que par ce que l'historien sait en faire, pour la faire parler juste. Ces textes demeurent donc des sources utiles en histoire africaine, puisqu'ils font partie des archives étrangères qui pendant longtemps ont constitué et continuent encore, pour certaines régions et certaines périodes, d'être les seuls textes écrits à notre disposition. Ce qui a changé néanmoins depuis la première édition, c'est que notre connaissance de l'Afrique a beaucoup progressé. En 1965, l'histoire africaine écrite par les historiens était encore balbutiante. Tout au plus avait-il existé auparavant, en particulier avant les indépendances qui ne remontent qu'aux années 1960, une histoire de la colonisation, et une histoire de la découverte européenne, justement Aujourd'hui, quarante ans plus tard, I'histoire africaine est écrite de toutes parts et dans beaucoup de langues, coloniales (anglais, français, portugais...) ou non (swahili, arabe...). En particulier, ce que je qualifie encore, dans cet ouvrage, de « siècles obscurs» de l'Afrique noire, grosso modo avant le XVIIIe siècle, est de mieux en mieux défriché, grâce à l'anthropologie historique qui s'est attachée à hisser les héritages des traditions orales au niveau de sources au même titre que les autres, grâce aussi à bien d'autres recherches, dans les domaines archéologique, linguistique, botanique, etc. qui contribuent à combler

les lacunes de notre connaissance. Il n'empêche que l'inventaire succinct que je propose ici des principales sources écrites, de langues arabe ou européennes, demeure indispensable à qui veut s'intéresser aux siècles anciens, à condition de garder à l'esprit que chacun des auteurs cités avait en tête son «idée d'Afrique »;je mets en garde lecteurs et étudiants en les renvoyant aux analyses éclairantes de Valentin Mudimbe et autres auteurs plus récents (cf. Ruth Meyer 2002) qui montrent combien l'idée d'Afrique a été fabriquée par le passé colonial et la culture populaire occidentale - à partir des textes, mais aussi à travers la littérature romancée, la mode, le cinéma, voire les bandes dessinées ou la musique - ; pas plus qu'il ne faut se fier à ces medias populaires, il ne faut lire les textes historiques au premier degré, mais bien chaque fois en cherchant à les décrypter et à les recouper avec d'autres sources et d'autres pensées. L'une des plus fécondes est l'idée surgie depuis peu que, de même que les Arabes ou les Européens ont « découvert» l'Afrique, les Africains de leur côté ont « découvert» les étrangers qui venaient les visiter: il est fascinant d'en retrouver l'image, à partir des textes mêmes de ceux qui prétendaient les « découvrir », et aussi à partir des représentations et des récits laissés par les Africains dont certains sont venus en Europe en ces temps reculés1. Que l'on songe par exemple, dès le XVIe siècle, aux bas reliefs en bronze ~ Benin-city qui ne se gênent pas pour caricaturer leurs visiteurs, ou à la correspondance envoyée par les rois du Kongo au roi du Portugal à la même époque. Plusieurs recueils ont surtout, depuis lors, inventorié les démarches de «découvertes» plus
David Northrop, Africa's Discovery of Europe Londres, Oxford University Press, 2002, 224 p. 1 1450-1850,

récentes, ou pour mieux dire la progression en Afrique des contacts intercontinentaux des XIXe et XXe siècle2. Mais bien que de savantes traductions ou, plus fréquemment, des travaux originaux aient largement fait progresser notre connaissance à partir de sources plus anciennes, notamment en arabe, en portugais, en néerlandais ou en danois (langues de Puissances commerciales dominantes du XVIe au XVIIIe siècles), l'histoire générale de l'Afrique pré-moderne demeure relativement délaissée, sinon sous l'aspect davantage approfondi des traites négrières. C'est ce qui incite à penser que, tel qu'il est, le présent recueil reste utile. On gardera seulement en mémoire que beaucoup œ travaux d'érudition, publiés ou non, sont apparus depuis sa première rédaction. Faute de pouvoir les citer tous ici, on se contente, infra, de signaler les quelques ouvrages de base qui permettent aujourd'hui de compléter, voire œ coniger cet essai.

2 Les principaux recueils et commentaires sont: H. Deschamps, L'Europe découvre l'Afrique, Afrique occidentale, 1794-1900, Paris, Berger-Levrault, 1967, 284 p. ; Bernard Nantet et a/., Découverte de l'Afrique noire, Paris, Larousse, 1981, 239 p. ; Bodo! NgimbusNgimbus, Les Relations.Afrique-Europe 1. Dates et documents de la politique de colonisation et décolonisation: 1494-1966, Fribourg, Suisse, Éditions internationales Pax-Sanaga, Rotex-Service,1985, 286 p. ; Alain Ruscio, Le credo de l'homme blanc: regards coloniaux français, XIXe--XXe siècles, Bruxelles, Éd. Complexe, 1996, 409 p. ; Jean de la Guérivière, Exploration de l'Afrique noire, Paris, Éditions du Chêne, 2002, 216 p.

Orientation bi bliographiq ue complémentaire succincte - Histoire générale de l'Afrique, UNESCO, tomes 1 à 5 (existe également sous forme de volumes abrégés), 1980 à 1998. - Cambridge History of Africa, tomes 1 à 5, 19701978. - Jean Boulègue, Les Anciens royaumes Wolof 1. Le Grand Jolof : XIIIe-XVIe siècle, Blois, Éditions Façades, Paris, diffusion Karthala, 1987, 207 p. - Joseph M. Cuoq, Recueil des sources arabes concernant l'Afrique occidentale du VIlle au XVIe siècle: Bilad ai-Sudan, Paris, CNRS, 1975, 487 p. - Jean Devisse, Routes de commerce et échanges en Afrique occidentale en relation avec la Méditerranée, Revue d'Histoire économique et sociale, 1972 (50), pp. 42-73, & (51), pp. 357-97. - Jean Devisse, L'apport de l'archéologie à l'histoire de l'Afrique occidentale entre le VO et le XIlo siècle,
Comptes-rendus

de l'Académie des Inscriptions et Belles-

Lettres, 1982, pp. 156-177. Africae et Aegypti (écrits anciens et médiévaux arabes), Le Caire et Leyden, Brill, 1926 à 1951, 16 vol., 1684 p. - Peter Mark, Portuguese Style and Luso-African Identity. Precolonial Senegambia, Sixteenth-Nineteenth Centuries, Bloomington, Indiana University Press, 2002, 208 p. - Ruth Mayer, Artificial Africas: Global images in the times of globalisation, New England University Press, 2002, 370 p. - Henning Melber, Souleymane Bachir Diagne, et al., Identity and Beyond: Rethinking Africanity, Uppsala, Nordiska Afrikainstitutet, 2001.

- Yusuf Kamal, Monumenta cartographica

- Elikia Mbokolo, Afrique noire. Histoire et civilisations, T. 1. Jusqu'au XVIIlè siècle, Paris, Hatier, 1995, 496 p. - Vincent Monteil, Les manuscrits historiques amboafricains, Bulletin IFAN-B, XXVII, 3-4, 1965, pp. 531542, & XXVIII, 3-4, 1966, pp. 668-675. - Valentin Mudimbe, 1988, The Invention of Africa. Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge, Bloomington, Indiana University Press, 241 p.
David Northrop, Africa 's Discovery of ElUOpe

1450-1850, Londres, Oxford University Press, 2002, 224 p.

-

Travels,

Explorations

and Empires,

vol.

V

(Subsaharan Africa 1770-1835), Londres, Pickering & Chatto, 200 1.

- Jules

Verne, Histoire générale des grands voyages

et des grands voyageu rs. Les grands navigateurs du XVIIIe siècle, chapitre II, «Les explorateurs œ l'Afrique », Paris, collection J. Hertzel, pp. 356-403.

Un continent à découvrir 1/ L'Antiquité ou l'Afrique inconnue

7 17 19 24 29 35 37 43 46 53 69 76/77

I

--

Les Égyptiens.
Les Carthaginois. Les Romains.

II III -

Tableau synchronique. 2/ L'Islam: I II -III IV marchands et géographes Le Nil: Niger ou Sénégal? A l'assaut du désert. Les royaumes du Soudan. La richesse du Soudan.

Tableau synchronique.

79 3,1 Les Portugais ou le commerce conquérant 87 I - Préliminaires. 95 Il - La côte de Guinée. III - Les mésaventures d'un marchand flamand au xye siècle. 131 Tableau synchronique. 4/ De la découverte à la colonisation. I - Les traités de géographie. II - Le commerce. III - Les connaissances. IV - Les lacunes. Tableau synchronique. 5/ L'aube des temps nouveaux. Annexes. I II III Lexique: tissus de traite, monnaies. Les principales Compagnies à Charte. Bibliographie des sources imprirnées. 136/137 139 146 149 186 209 212/213 215 227 227 229 232 243 244 248

Orientation bibliographique. Carte de l'Afrique Index des auteurs et des thèmes.

Un continent à découvrir

Isolée du mo'nde méditerranéen par la redoutable barrière du Sahara, enserrée entre /'océan A tlantiq'ue et l'océan Indien, l'Afrique noire est longtemps delneurée un mystère. L'influence des civilisations étrangères, précaire, épisodique, n'affectera longtemps qu'une mince frange l;tto'raie: rivages des océans ou du désert. Elle sJarrêtait en deçà du monde noir dont les plus belles civilisations s'épanouirent loin des côtes, au Dœur du continent. La plus ancienne des cultures noires, celle des « Figurines de Nok » qui se développa sur le plateau du Nigeria Central, entre Niger et Bénoué, vers le commencement de notre ère, fut ignorée jusqu'en 1931 ]~.cette civilisation de transition entre la pierre et les métaux, rendue célèbre par ses gracieuses statues de terre cuite progressivement mêlées de fer, précéda l'éc/oslon de l'extraordinaire civilisation des «Bâtisseurs de pierre» oubliés jusqu'à la fin du siècle dernier, qui abandonnèrent les vestiges de leur art monumental sur le$ hauts plateaux d'Afrique australe entre le XVe et le XVIIIe siècle de notre ère; ces peuples exportaient tor par Sofala. Mais ils eurent peu de contacts directs avec les gens de l'Atlantique ou de l'océan Indien; nul ne vint de la côte, sinon quelques rares cOlnmerçants africains ou arabes qui ne laissèrent aucune relation de leur voyage. C'est aussi au centre du continent que se développèrent les empires soudanais de l'Ouest africain décrits par les géographes arabes: Ghana, Mali, royau'me de Tombouctou...; plus récemment, c'est dans le massif du Fouta
1. Pour la localisation des noms de lieux cités dans ce volume, se reporter à la carte p. 244.

7

Un continent

à découvrir

Dja/on, dans le Fouta-Toro ou dans le Macina que les Peuls, tournant le dos au rivage, constituèrent au x/xe siècle leurs puissants elnpires guerriers. Car, pas plus que les étrangers ne s'avancèrent profondélrlent à l'intérieur de l'Afrique, les Noirs ne s'ouvrirent au reste du monde: Arabes de Méditerranée ou de la 111er Rouge, Chinois et Malais de l'océan Indien, Européens de l'A tlantique vinrent à la rencontre de ce Inonde inconnu; tout laisse croire en revanche que les Africains ne tentèrent jalnais d'échapper à l'el11prise de leur terre; durant des siècles, les seuls Noirs, les nIi/lions de Noirs (au Inoins vingt, plus probablel11ent cinquante, peut-être cent ,nillions) prélevés sur leur pays le furent dans la contrainte et l'horreur d'une traite sanglante qui épuisa les peuples et ruina les el'llpires.
Pourquoi cet isolel11ent? on a dit les ,néfaits. d'une nature hostile: le Sahara ni l'Océan ne purent être affrontés avant le progrès des techniques. Ce continent 111assif, bouclier continental pénéplallé au relief partout rejeté sur les bords, offrait aux peuples africains l'i,nnlensÎté de ses cuvettes ou de ses lacs intérieurs - cuvette du Niger, du Tchad et du Congo, et plateau disloqué d'Afrique orientale - où la dénlesure des distances, la Inajesté des grands fleuves entrecoupés de rapides ou l'épaisseur de la végétation étaient autant d'obstacles à l'accès de côtes inhospitalières situées à près de 2.000 kHI du centre, séparées de l'océan par une barre dangereuse, où le ~'IÙ11at était phiS insalubre et la forêt plus Î1npénétrable. Répulsive, inabordable, l'Afrique ne pouvait susciter que des enzpires de l'intérieur, si l'on excepte les cités de la faça{/e indienne ou les .royaulnes de la côte de Guinée qui durent sans doute leur essor étroiten1.ent localisé à une conjoncture historique exceptionnelle (dynafnislne du cOl1zmerce arabe ou arrivée des Portugais). Ce continent noir refer/né sur lui-Jl1êl1ze, de.}' aventuriers audacieux, des ,narchands avides, des savants obstinés s'efforcèrent depuis toujours d'en forcer les lilnites; leurs rêves, à la /nesure de leur ignorance, attri-

8

buaient à ce monde inconnu des richesses fabuleuses: ivoire, or, pierres précieuses; le royaume du Prêtre--Jean l'empire du Monomotapa fascinèrent longtemps les l,naginations, Pourtant, c'est sur une carte à peu près vide que les puissances n10ndiales, indifférentes aux cultures, aux ethnies, au relief également ignorés, tracèrent au siècle dernier, à coups de crayon aussi énergiques que malencontreux, les frontières parfois absurdes de leurs colonies, ces « tranches de mystère... qu'elles se piquaient d'élucider au nom de la civilisation l ».

Les sources

Depuis des siècles cependant, des origines de ['Histoire à la révolution industrielle qui détermina le «rush» décisif des Européens d'où s'ensuivit l'Avènement de l'Afrique noire et d'où naquit l'Afrique moderne, la lnoisson n'avait pas été tout à fait vaine: des textes nombreux, souvent erronés, lnaladroits, bourrés de préjugés, mais toujours instructifs, ne serait-ce que de la mentalité des découvreurs, permettent de faire le point des connaissances sur l'Afrique à la. veille de l'essor des impérialisl1'leSet de l'ère coloniale. Les doculnents que nous présentons ne sont pas, dans leur majeure partie, des sources inédites; car les rares voyageurs qui affrontèrent l'Afrique dans un esprit de lucre ou au nOln de la science s'avisèrent le plus souvent d'en retirer de leur vivant profit et gloire. Cependant, l'ancienneté ou l'érudition de ces publications souvent rares et précieuses en réserve l'accès à quelques privilégiés hauten1ent spécialisés: aussi ne nous a-t-il pas semblé inutile d'exhumer certains de ces textes dont nous avons dressé par ailleurs, en {in de volume, une liste aussi cOl1lplète que possible. Non que nous n'ayons fait place également à quelques inédits; mais sur l'Antiquité ou le
1. R. Delavignette, «Décalages entre la Colonisation et la Connais.. sance », Etudes Maghrébines, Mélanges Ch. A. Julien, Paris, 1964, p. 1.

9

Un continent

à découvrir

Haut Moyen Age, sauf découverte inespérée, il n'en est plus; les documents d'archives - en Occident du moins ne révèlent guère l'Afrique avant le XVIC siècle. Quant à la critique des sources présentées, elle s'avère d'autant plus délicate que nous ne connaissons souvent rien des auteurs dont les siècles ont transmis les écrits; c'est par référence à l'histoire générale, par reCDupements avec un contexte déjà connu, c'est aussi par l'étude du ton - naïf et sincère, ou au contraire indûment louangeur ou pamphlétaire -, ou même du style - qui permit parfois de déterminer le caractère apocryphe de certains documents - que doit procéder l'historien. Nous ne citerons que pour mémoire les Anciens, historiens ou géographes de qualité (tels Hérodote ou Ptolémée) ou compilateurs consciencieux qui connurent l'Afrique seulement par ouï-dire. En revanche, les géographes arabes, Mas'ûdi au xe siècle, AI-Bakrî au XIe, Idrîsî au XIIe, Ibn Battûta, ArOmarî ou ibn Khaldûn au XIVe, Léon l'Africain au XVIe 1, dont la vague de traductions qui s'empara notamll'lent des arabisants du. XIXe siècle nous permet la familiarité, furent de bons observateurs' ou d' habiles compilateurs: le caractère unique, irremplaçable, de leur témoignage en fait le prix. A l'époque des grandes découvertes, les explorateurs portugais laissèrent des récits pleins de vivacité dont les quelques savants ou les nombreux marchands qui finançaient les expéditions garantissent le plus souvent la véracité, car ils n'auraient pas souffert la supercherie de ceux dont ils attendaient les rapports pour organiser la découverte ou étendre le commerce. Encore faut-il dégager du récit de certains chroniqueurs les louanges du courtisan ou le zèle religieux, habiles à masquer les réalités africaines: il n'est pas douteux, par exemple, qu'Eanes de Zurara, panégyriste du prince Henri le Navigateur, attribua un rôle excessif à l'Infant, ou que l'humaniste italien Filippo Pigafetta, en dressant du

-

1. Léon l'Africain traduisit lui-même son œuvre en italien. 10

royqume chrétien du Congo un tableau idyllique.. flatta les ambitions du pape Sixte-Quint. A partir du XJ7II6 siècle, grâce aux progrès des découvertes et de la navigation, les voyages et par suite les récits se multiplièrent. Pourtant, et ce n'est pas un des moindres paradoxes de l'histoire de l'Afrique, les Temps Modernes, les plus proches de l'histoire coloniale proprement dite, demeurent les moins connus: «Les siècles obscurs » 1, «Trois siècles de demi-sommeil» 2, «les heures sombres» 3..., tels sont les titres révélateurs par lesquels les historiens contemporains désignent dans leurs ouvrages' cette période mal-aimée. Car dans cette ère d'expansion commerciale, les récits ou les rapports des agents de factoreries restèrent longtemps inédits ou confidentiels; de plus, en un temps où le «faux» était à la mode, le risque est grand de se trouver face à une contrefaçon: filnprécision des localisations géographiques permet ainsi de douter parfois du témoignage du Père Barreira, jésuite de passage en Guinée en 1609; les ambitions coloniales de Colbert furent à la source du pamphlet politique de Villault de Bellefonds qui prétendait démontrer la priorité des expéditions dieppoises sur les côtes de Guinée au XIVe siècle; enfin le succès, trahi par de multiples rééditions, de la description imaginée 'par un philosophe du XVIIIe siècle d'un état utopique situé au cœur du Sahara et révélé par une victime supposée de l'Inquisition 4, peut faire craindre d'autres tentatives moins aisément décelables. Cependant beaucoup d'ouvrages - traités de géographes du XVIIe siècle, récits de missionnaires, d'innombrables marchands négriers ou, plus tard, des premiers anti-esclavagistes, sont injustement tombés dans l'oubli, victimes peut-être de l'abondance relative de textes
1. 2. 3. 4. pays L.C.D. Joos, Brève histoire de l'Afrique Noire, Paris 1961, p. 89. B.'de Vaulx, En Afrique,5.000 ans d'exploration, Paris, 1960,p. 79. R. et M. Cornevin, Histoire de l'Afrique, Paris, 1964, p. 207. Gaudentio de Lucques, Mémoire où il instruit l'Inquisition d'un inconnu ,f;itué en Afrique, Paris, 1746 (1 re édition).

Il

Un continent

à découvrir

analogues; une enquête attentive nous a perlnis -d'en « redécouvrir» certains. Il n'était pas question, dans un si petit ouvrage, de présenter, .si brièvement que ce soit" la totalité de ces documents; de cette Inasse énorme de sources d'inégale valeur, dues parfois à la plume d'excellents observateurs et de savant~f géographes, Inais rédigées souvent aussi par des aventuriers ou des Inarchands plus soucieux de profit que de style ou de rigueur scientifique, nous avons extrait les passages dont la valeur littéraire ou l'intérêt historique ou géographique tranchaient sur la monotonie de cer-

taines descriptions ou la banalité d'un « exotisnle » voulu.
La plupart des textes originaux ou traduits ont été nl0dernisés, afin d'en faciliter la lecture. Dans le 111êlne esprit, nous avons choisi de ne pas signaler les resserrelnents opérés sur les récits médiévaux ou modernes dont les auteurs sont souvent inutilement prolixes; nous donnons quelques textes qui jusqu'ici n'avaient jamais été traduits; pour d'autres, parce que nous nous so/nInes livrés à un choix très varié et à plusieurs coupures, nous avons préféré, dans la mesure du possible, nous référer à l'œuvre originale plutôt qu'aux traductions déjà existantes - dont le lecteur trouvera d'ailleurs en appendice les références et dont certaines, récentes, sont excellentes. Nous nous sommes enfin efforcés de conserver à ces extraits leur caractère d'époque, sans lequel ils perdraient beaucoup de leur intérêt et parfois aussi de leur charme.
L'Afrique tropicale atlantique

Ces récits que les siècles nous ont transmis avec toute leur fraîcheur et toute leur vie nous ont permis de dégager certains aspects significatifs de la découverte précoloniale; il nous a notamment paru souhaitable de. faire porter l'effort sur l'Afrique qui nous est la plus proche, el cependant si longtemps restée lointaine: l'Afrique tropicale atlantique. 12

Massive et bien déli111itéeentre le Sahara, l'A tlantique et la forêt congolaise, l'Afrique noire occidentale présente l'avantage de constituer un cOlnplexe aussi attractif qu'isolé: accessible à la fois par l'intérieur du Sahara et par voie Inaritime, elle fut toujours le dOl11aille privilégié des découvertes, à la différence de la côte orientale qui, prospère au Moyen Age, fut bientôt délaissée au profit de la route des Indes à l'exception du royaume chrétien dJEthiopie ou de la zone aurifère du Zambèze. Aussi est-ce sur l'Ouest africain que les sources sont les plus abondantes; parce que ce fut longtemps l'Afrique la plus peuplée, celle dont les elnpires connurent la plus grande prospérité, c'est aussi la contrée dont les voyag~urs décrivirent le mieux les peuples, approchèrent de plus près les cultures; mais pour la même raison, de ce pays où l'histoire fut la plus heurtée et les rivalités étrangères les plus âpres, la fatalité fut, de tout telnps, d'être colonisé avant d'être connu.
La succession des découvreurs

Plusieurs grandes périodes aisément discernables ont dicté le plan de cet ouvrage: L'Antiquité présente un bilan négatif. Bien que l'Afrique renfermât l'une des plus vieilles civilisations du monde, ni l'Egypte, ni Carthage ne paraissent avoir eu de lumières sur le continent noir, et les Romains ne s'aventurèrent sans doute ja/nais très avant dans les sables. Les Anciens faisaient de l'Afrique au sud du Sahara une contrée étrange et riche, mais terrifiante et maléfique; leur héritage ne fit qu'accroître l'obscurantisme du Moyen Age chrétien, naturellement défiant de ce monde païen; jusqu'au [Xe siècle de notre ère, le désert

resta pour /'Afrique «blanche » 111éditerranéenneun
obstacle aussi redoutable tique.
13 Un continent

que les tempêtes de fAtlan-

à découvrir

Plus heureux, les Arabes atteignirent le Niger. Ils intensifièrent le trafic de routes caravanières anciennes épisodiquement utilisées depuis les temps préhistoriques; leur pénétration fut liée à l'accroissement des échanges commerciaux entre l'or du Soudan et le sel du désert; quant à la façade orientale, connue peut-être des marins chinois, ce fut au Moyen Age l'un des foyers les plus prospères du commerce arabe dans l'océan Indien. L'Islam progressa lentement vers le sud jusqu'à ce qu'il triomphât au siècle dernier sur la côte de Guinée; son expansion, en favorisant l'essor de puissants empires soudanais, prouva l'aptitu:de des Africains à adopter et à assi:niler les grands courants d'idées contemporains: ce fut entre 800 et 1300, à l'époque où la civilisation musulmane favorisait r éclosion d'une culture sans rivale dans le domaine des arts, des sciences ou de la politique, que s'épanouirent quelques-uns des plus grands états noirs progressivelnent islamisés: Ghana, Mali, Songhaï. Mais nul ne toucha la côte de Guinée avant les Portugais au XVe siècle (la présence de quelques documents apocryphes incontrôlables ne permet guère d'en douter). Leur irruption bouleversa les échanges traditionnels et, par suite, la configuration des empires et la structure du pouvoir. Certes il existait déjà au sein de la forêt des états organisés dont le plus achevé fut au XIIIe siècle le Royaunle d'Ifé, héritier de la civilisation de Nok, centre de dispersion des cités Y oruba dont la plus célèbre, Bénin, connue des Portugais, subsista jusqu'au XVIIIe siècle. Le glissement vers le sud des civilisations noires correspondit d'abord à l'extension du trafic soudanais: pour satisfaire les exigences croissantes du lnarché maghrébin, le Mali allait chercher toujours plus au sud l'or, l'ivoire et les noix de kola échangés contre du sel, des chevaux, des perles, du cuivre ou des cauris, coquillages de l'océan Indien transportés par l'Egypte, qui servaient de monnaie dans tout l'Ouest africain. 14

Mais l'apparition des Portugais provoqua le renversement des courants comlnerciaux dirigés désormais vers le sud: les centres de richesses se déplacèrent du Soudan vers la côte. Du XVIe au XVIIIe siècle le trafic s'otganisa progressivement entre les Européens et les Noirs de la zone guinéenne. encore peu peuplée et peu productive: les seules richesses offertes par ce pays déshérité étaient l'or et surtout les hommes; les navires n'abordaient la côte que pour s'en détourner aussitôt avec leur cargaison d'esclaves destinés à alimenter le fameux commerce triangulaire entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Ce commerce aux techniques bien particulières où les traitants, indifférents aux sources vives des cultures africaines, ne voyaient dans l'homme noir qu'une simple marchandise, contribua à maintenir, sinon à renforcer, l'isolement du continent; les étrangers, peu nombreux, occupant sur la côte des comptoirs fortifiés dispersés, recueillaient pou'r le compte de puissantes sociétés à charte privilégiées ou d'entrepreneurs spécialisés les produits que leur livraient des tribus courtières également jalouses de leur monopole; les négriers noirs qui tiraient grand profit de ce trafic étaient en effet soucieux d'interdire aux paysans de l'intérieur, qu'ils s'ingéniaient à exploiter et à razzier, le contact direct avec l'envahisseur: à l'exception du Dahoméy, solide royaume guerrier qui atteignit la côte dès 1727, la révolte des peuples de l'arrière-pays ne triompha du courtage qu'au X/Xe siècle, preuve que la pénétration étrangère COfn... Inençait seulement de s'affirlner, tandis que l'appât du gain et les nouveaux courants d'échange déterminaient peu à peu les grandes migrations vers le sudouest côtier: Peuls jusqu'au Sénégal, Fang sur le rivage gabonais. Il fallut attendre la fin du Siècle des LUlnières pour que fût ébranlé le système de la traite sous l'action conjuguée de l'éveil des philanthropes, des progrès de la science et de la révolution industrielle qui accrut et trans15 Un continent à découvrir

forrna

les besoins de l'Europe. D'autres rapports s'élabo-

rèrent a/ors qui lnodifièrent le destin de l'Afrique noire c/emeurée jU.f)que-/à, 111algré certains efforts, quelques rares tentatives l11issionnaires ou quelques avancées hardies vers l'intérieur, terre d'escales et terre d'esclaves.

1 L'Antiquité ou l'Afrique inconnue

Les Egyptiens

L'Afrique noire fut presque inconnue des Anciens. Le continent africain fut le berceau d'une des plus vieilles civilisations du monde, mais l'Egypte ignora, semble-t-il, l'existence de peuples établis au-delà du Sahara. Bien qu'aux origines de son histoire, v~rs le IVe millénaire avo J.-C., le désert ne fût sans doute pas aussi absolu qu' aujourd' hui - les points d'eau étaient plus nombreux, la faune encore abondante -, rien ne permet d'affirmer que cette barrière fût jamais franchie. Il serait faux pourtant de croire que l'Egy pte se désintéressa du continent au profit du seul monde méditerranéen: certes, les pharaons eurent le constant souci de protéger leur frontière la plus vulnérable, celle du nord-est: pour maîtriser le passage-clé de l'isthme de Suez, route des migration.ç, route des invasions, ils regardèrent toujours vers le Sinaï et, au-delà, vers la Syrie et la Palestine. Mais la pénétration vers le sud, vers la Nubie et L'Ethiopie, tut une autre constante de leur histoire: dès le Ille millénaire, les mines d'or de Nubie et les bois africains suscitèrent leurs convoitises; à partir de 1952 av. J.-C., Sésostris jer, le grand artisan de l'expansion au Moyen Empire, étendit sa domination sur les peuplades négroïdes de Kouch 1 à qui il imposa le tribut. Les échanges économiques et culturels ne ceLçsèrent plus depuis lors; toute une série d'inscriptions rupestres, maint récit des rois ou de leurs grands permettent d'apprécier l'afnpleur de cet impérialisme qui ne s'exerça d'ailleurs pas toujours dans le même sens: la dynastie kouchite de
1. Pays de Kouch: la Nubie actuelle, au Soudan septentrional.

19

L'Antiquité

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.