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La fabrique politique Machiavel

De
275 pages
L'actualité de Machiavel occupe une bonne part de cet essai : comment faut-il le lire ? Qu'a-t-il dit, et comment se fait-il que cela nous préoccupe encore ? Les moyens intellectuels par lesquels nous pensons aujourd'hui l'univers politique sont éloignés de ceux qui lui servirent pour comprendre sa petite république de Florence, et pour en parler. Pourtant... tout nous conduit à lui donner une place - la première place ? - parmi ceux qui instaurèrent notre modernité...
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LA

FABRIQUE POLITIQUE

MACHIAVEL

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13333-4 EAN : 9782296133334

Jean-François DUVERNOY

LA

FABRIQUE

POLITIQUE

MACHIAVEL

DU MÊME AUTEUR
La pensée de Machiavel. Bordas édit. 1974 Collection « Pour connaître ». Réédition revue et augmentée en 1986. « Ruptures dans l’histoire des Etats; discontinuité dans l’historiographie selon Machiavel » en Actes des journées d’étude du baroque. Montpellier-Montauban octobre 1983. Publiés en Revue Baroque n° 12 1987. « L’avenir, catégorie politique ? » en L’Avenir Actes du XXIème congrès de l’Association des Sociétés de philosophie de langue française Athènes Juillet 1986 (Edition Vrin 1987). « Dans quelles conditions quelque chose peut exister quelque part ? Sur Démocrite et Epicure». En L’espace et le temps Actes du XXIIème congrès de l’Association des Sociétés de philosophie de langue française. Dijon 1988 (Edition Vrin 1991) « Quelque part, quelque chose existe... » En Le temps et l’espace édit. Ousia Bruxelles 1992. « La détermination par l’écart: Epicure » En Critique et différence Actes du XXIIIème congrès de l’Association des sociétés de philosophie de langue française Tunis 1990. (Edition de la société tunisienne de philosophie 1994). L’Epicurisme et sa tradition antique. Édit. Bordas. Coll. « Philosophie présente » Octobre 1990. Edition en langue portugaise: O epicurismo e sua tradiçào antiga édit. Jorge Zahar Rio de Janeiro 1993. « Monde reçu et monde à construire: l’ oikéiosis stoïcienne et la philia épicurienne ». En Actes du colloque organisé par le Centre culturel hellénique de Paris en 1995. Edition du Centre culturel 1996. Epicure. La construction de la félicité. Edit. Ousia. Coll. « figures illustres ». Février 2005. Collaboration à l’ Encyclopaedia Universalis Dans le Corpus général (édition 1999 sur CD et DVD) : article Machiavel _______________________________________ . Pour Olivia, Laure, Elsa, Thaïs, Noé, Alix Qui devront bientôt Chacune et chacun à son tour Comme tout le monde S’orienter dans l’univers de la politique Ceci comme témoignage de ma très grande affection Merci à Pascal, qui connaît beaucoup mieux que moi l’usage des ordinateurs, et qui m’a aidé avec patience

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AVANT-PROPOS C'est sans doute le lot des grandes destinées : très tôt, pour les hommes qui ont marqué les temps, le commentaire s'interpose entre l'œuvre et la postérité. Il ne tarde pas à excéder –par sa quantité du moins- ce dont il est le commentaire. Plus grave encore : il devient autonome et générateur d'une tradition superposée qui, appuyée sur sa logique propre, oblitère l'œuvre dont elle est issue, la masque, la dénature et fait qu'elle est perdue de vue. Notre civilisation du livre, qui imprime des livres, fonctionne en bonne partie sur cette pratique du commentaire. Redondant, indéfiniment répété sous les formes diverses de commentaires sur des commentaires, il constitue l'un des dangers les plus insidieux de tout enseignement, en particulier scolaire, infernalement hanté par les fantômes scolastiques. De livre en livre, de référence hâtive en utilisation partisane, l'invocation des grands auteurs descend vers sa limite inférieure : le racontar. Les choses originelles sont d'autant plus appelées à cette dénaturation confuse que leur domaine est davantage émouvant, important pour tous, donc affectivement chargé. L'histoire des mathématiques par exemple est, elle aussi, semée de réputations usurpées, de coteries, d'incompréhensions, de calomnies, de fausses nouvelles; mais ces avatars n'ont jamais franchi la limite des écoles; ils concernent un petit nombre de spécialistes constitués en cercles et partageant quelques secrets. Dans ces limites étroites, où les nouvelles circulent et où l'exactitude est généralement appréciée, l'obstination de quelques-uns peut suffire à rétablir une vérité oubliée ou perdue. Il en va tout autrement de la morale et de la politique. Si les interprétations y recouvrent vite l'originaire, les clichés doivent leur force et leur simplicité à l'urgent besoin de comprendre et de pouvoir parler que nous éprouvons tous. L'image d’Épinal qui se met à vivre n'est pas gratuite; elle n'est pas seulement une erreur ou une approximation excessive. Elle porte une pseudo-intelligibilité : elle permet de penser et de croire. Soyons certains d'une chose: perdant de sa couleur, ou au contraire renforçant son impact polémique selon les luttes du moment - de nos moments successifs - cette image est vivante non par souci d'érudition ou d'exactitude, mais par sortilège ou par exorcisme.
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L'autonomie relative des images traditionnelles par rapport à ce qui en fut l'origine désormais mutilée devrait être l'objet du premier avertissement par lequel il conviendrait de mettre en garde le lecteur. Par bonheur, le langage nous aide quelque peu pour opérer une nécessaire séparation. Un âne qui supporte les coups sans avancer d'un pas et sans faire montre de la moindre émotion est stoïque; il n'est pas stoïcien pour autant. Le premier travail d'information d'un ouvrage qui se proposerait d'initier à la pensée de Zénon de Cittium ou de Chrysippe serait certainement d'éviter, au prix d'une mise au point, que son propos ne s'installe sur le fond de cette confusion. Il ne saurait faire semblant d'ignorer qu'elle est véhiculée par une tradition fort longue, et qu'elle est à ce titre présente dans l'horizon culturel de celui qui aborde la philosophie du Portique. Le discours machiavélien n’est pas une invitation à pratiquer dans sa vie le ‘machiavélisme’. L'invitation à séparer est suggérée par une mise en garde analogue opérée, comme on le voit, par le langage. Discrètement cependant, si l'on y songe, et si l'on veut bien considérer l'énorme déséquilibre entre l'image utile et le modèle lointain. D'un côté, le besoin quotidien de désigner le calcul politique et la ruse et de leur imprimer cette marque infamante d'être l'habileté nue et privée de scrupules; de l'autre, l'homme de la Renaissance italienne, d'une vérité suffisamment complexe pour justifier une bibliographie énorme et contradictoire. Les études qui ont pour objet de leurs recherches ‘le Secrétaire’ et « ce qui en vient » ont répondu à deux inspirations résolument indépendantes l’une de l’autre, du moins dans la plupart des cas. La première s’est intéressée à l’hommeMachiavel, dans une assez solide tradition universitaire et historique. L’entreprise a rapporté une somme de renseignements dont on peut penser qu’ils sont désormais presque exhaustifs tant a été active la quête érudite concernant la Renaissance italienne et l’un de ses personnages les plus intéressants. Les études, articles et livres se comptent par centaines, en italien surtout (1). En outre, les spécialistes ont dit que le rôle de Machiavel fut important dans l’évolution de la langue et de la littérature italienne, tout en notant que son apport concerne la philologie davantage que les thèmes. Sa production littéraire ayant été en grande partie coulée dans les
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formes mêmes de la tradition d’alors, les sujets de ses Canzoni, de ses Odes, et même de son théâtre sont tous, ou presque, empruntés. Il ne sera donc pas question ici de cette contribution historique à la philologie toscano-italienne, à laquelle est par ailleurs toujours dévolue une partie des ouvrages spécialisés. La deuxième tradition des textes qui furent -et sont- écrits ‘en son nom’ est pour nous d’une tout autre teneur ; elle réfléchit, dans une posture apparentée à une herméneutique, à ce qu’est proprement le machiavélisme. Le système des propositions de Machiavel est de ceux qui font éclater leur centre, colonisent d’autres lieux que ceux dans lesquels ils sont nés et où ils avaient une espèce de légitimité évidente, ou au moins une natalité reconnaissable. Il devient alors légitime pour tous de tenter de mettre en œuvre le principe selon lequel ‘comprendre, c’est avoir saisi le geste, et être capable de le continuer’. Comment pourraitil en être ici autrement, alors que le paradigme machiavélien vit une permanence si constante et si autonome, chargé comme il l'est de nos luttes et de nos débats? L'actualité de Machiavel hantera donc cet essai par une question sans cesse posée: comment faut-il le lire? Qu'a-t-il dit, et comment se fait-il que cela nous préoccupe encore? Un guide ? si l’on veut… Un essai en tout cas pour une lecture ordonnée d'un auteur abondant, une tentative pour comprendre philosophiquement un homme qui fut un politique véritable, et pour le comprendre par le rapport qu'il entretient avec une histoire proprement politique. Cela m'a semblé justifier le projet d'ajouter un Machiavel à une série passablement diverse et déjà longue de livres du même titre. Ce sera au lecteur de juger si la lecture qu'il va entreprendre aura finalement aidé sa compréhension du secrétaire florentin et, à travers lui, des quelques problèmes majeurs de notre vie politique -comme de notre pensée philosophique- que le génie de cet homme plaça dans notre horizon. Le temps qui nous sépare des premières années du 16ème siècle n'a pas rendu caduques les questions énormes qui l'habitèrent. Les moyens conceptuels grâce auxquels nous pensons aujourd'hui l'univers politique conduisent au contraire à placer Machiavel parmi ceux qui instaurèrent, en la rendant tout simplement possible, ce que nous ressentons comme étant notre modernité.
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●●●●● Les Œuvres de Machiavel ont fait l’objet d’éditions sérieuses et assez récentes en langue française. A ce titre, elles sont aisément accessibles. La première de ces éditions est une traduction de Christian Bec pour les éditions Bordas d’abord, dans la collection “Classiques Garnier” en 1987, reprises en 1996 par Robert Laffont dans la collection “Bouquins”. Cette édition Laffont contient aussi, dans ses 1386 pages, de très utiles Annexes : les thèmes, les personnages qui hantent les récits, des cartes et des plans. Avait précédé cette entreprise d’importance une édition moins littérale – et moins documentée (2) – de la bibliothèque “La Pléiade” en 1952, sous le titre d’ailleurs inexact Œuvres complètes. Les traductions, de diverses origines, y étaient rassemblées par les soins de Edmond Barincou. Quelle que soit l’édition utilisée, il faut compléter par un autre livre, en deux tomes, publié lui aussi par Edmond Barincou : Toutes les lettres de Machiavel (Gallimard éd., 1955, coll. « Mémoires du passé pour servir au temps présent ». Les textes cités ici sont référencés dans l’une et/ou l’autre des éditions ci-dessus, la source étant toujours précisée, avec sa pagination dans les deux éditions. La première référence est celle du texte tel qu’il est ici reproduit. J’ai eu très peu l’occasion de proposer ma propre traduction lorsque j’ai pensé qu’elle était -un peu- plus exacte.

____________________ (1) Il sera fait référence dans les notes du premier chapitre de cet essai à quelques livres qui sont écrits en français sur l’Italie renaissante, Florence et Machiavel. Ils ne sont évidemment pas les seuls de leur genre, mais je sais qu’ils sont éclairants. (2) En ce qui concerne la documentation historiographique de détail, Barincou se rattrape dans son Machiavel par lui-même, coll. ‘Ecrivains de toujours’ au Seuil en 1957.

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En ce qui deviendrait l’Italie ; A Florence, sa ville ; Lui, Nicolas Machiavel. ••••••
L'Italie et Florence au temps de Machiavel Du début à la fin de sa vie (de 1469 à 1527), Machiavel a connu une Florence « républicaine ». Cela ne signifie pas qu'il n'ait pas été le témoin de convulsions très importantes, et que ces convulsions elles-mêmes n'aient pas été les manifestations de transformations évolutives profondes et de longue durée. En outre, et de manière connexe, le terme de «république» employé pour définir la souveraineté politique dans l'État florentin appelle des précisions qui, indispensables, doivent nous éviter contresens et anachronismes. Républicaine: Florence n'appartient à personne. Le pouvoir florentin émane des Florentins eux-mêmes. Nul seigneur, nul évêque n'en est le maître, Aucun condottiere n'est devenu assez puissant en son sein pour être en mesure de s'emparer du Palais Vieux. Le cas n'est certes pas unique, parmi les dizaines d'unités politiques que compte la péninsule italienne de cette époque, d'un État qui a conservé une forme «communale» de gouvernement. Florence et Venise sont cependant les deux seuls grands États régionaux à avoir conservé - globalement - les structures sociales et politiques féodales-corporatives qui sont les leurs depuis le 13ème siècle. Des autres grands États de la péninsule, Naples est encore féodale, Milan est un duché et appartiendra aux Sforza jusqu'en 1535, l'Église possède le troisième. Les autres États «républicains» sont beaucoup plus petits que ne le sont Florence et Venise, la force d'une bourgeoisie déjà capitaliste y est moins
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importante, l'activité économique y est liée à des marchés plus restreints: Lucques, Sienne et bien d'autres sont davantage « villes franches» que Républiques. La survivance, au 15ème siècle, de sociétés d'un type à la fois féodal et pourtant déjà ouvert à la recherche d'une base régionale sinon nationale pose aux historiens de réels problèmes. Ce qui a caractérisé, en effet, l'évolution de l'Italie à partir du milieu du 12ème siècle, ce fut un vaste et multiforme mouvement d'unifications partielles. Ces modifications politiques, au-delà de différences notables quant à la forme des Constitutions, ont en gros un modèle identique : confiscation d'anciennes petites « républiques» par des dynasties de «princes nouveaux», ou extension du territoire des anciennes seigneuries. De nombreuses petites communes médiévales, dont le pouvoir tirait sa légitimité d'une organisation sociale corporative, tombent aux mains de ces Seigneurs, sont conquises ou vendues, et une sorte de remembrement constitue la tendance d'ensemble des changements politiques et territoriaux. Cette tendance à l'unification laisse encore subsister une grande multitude d'États. Du duché de Savoie au nord, à la Sicile et à la Sardaigne que l'Espagne aragonaise a conquises en 1282 et en 1348 - des Etats de petite dimension et d'importance variable font encore de la péninsule qui deviendra un jour l'Italie une mosaïque aux très petites tesselles : marquisat de Montferrat, comté d'Asti, marquisat de Mantoue, duché d'Este ... Seul cependant l'État pontifical se morcelle encore en de petites Seigneuries minuscules, et d'ailleurs éphémères. Les limites, l'importance relative des États italiens sont donc mouvantes, et Florence n'échappe pas à la règle. Selon les temps, les frontières dépassent la Toscane, ou elles serrent de plus près les murs de la cité. Au milieu du territoire, des centres importants résistent à l'occupation, ou s'affranchissent, ou se rebellent en servant d'asile aux exilés influents de la métropole. On les assiège longtemps en des campagnes épisodiques, on met à sac la ville rétive ou on traite avec elle des accords particuliers. On verra plus loin que la « guerre » contre Pise a ainsi occupé une notable partie de la vie de Machiavel. On ampute des cités voisines - ou plus lointaines - de leur contado, qui changent ainsi d'orbite économique et politique (1). Les guerres, de décennies en décennies et selon leur fortune, les traités sans cesse négociés et
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révisés, les annexions, les achats de souveraineté (les Génois par exemple vendent Livourne aux Florentins pour 100 000 florins en 1421) modifient les espaces et la manière dont ils sont organisés. Il est sans doute impossible de dresser une carte politique exacte et détaillée de l'Italie de ce temps. Par rapport à la situation d'ensemble de la péninsule italienne, Florence vit donc un régime dans lequel se posent, en faisceau convergent, des problèmes, tous importants pour qui veut comprendre Machiavel : « La cité toscane nous présente donc le cas, à peu près unique, d'une grande commune médiévale qui essaie de s'ériger en État territorial tout en gardant son assiette républicaine. Les problèmes que cette transformation posait étaient multiples : jusqu'à quel point le régime socio-politique, désormais consolidé et fondé sur les corporations artisanales, freinerait-il ce développement? Quelle forme de pouvoir le remplacerait? Comment ferait-on face à la tendance générale d'axer l'État autour d'une dynastie princière? Les réponses que va fournir l'histoire de la puissante communauté florentine sont d'autant plus significatives qu'il n'y a pas dans son sein d'autre source légitime d'autorité que les citoyens eux-mêmes. D'autre part, le jeu politique qui s'y instaure est libre, c'est-à-dire dégagé au maximum d'interférences extérieures (2). » La république que connaît Machiavel est installée à Florence depuis 1293, lorsque la cité s'est organisée sur la base des ordinamenti di giustizia (Actes de justice). Ceux-ci ont mis pratiquement fin, pour la cité toscane, au plus grand conflit des 12ème et 13ème siècles, le dernier pour longtemps de ceux qui ont secoué l'Europe. Florence, en effet, a réussi à ne pas choisir entre l'hégémonie du Pape et celle de l'Empereur : elle a vidé la lutte des Guelfes et des Gibelins de son contenu « international », S'appuyant sur les Guelfes, la bourgeoisie marchande de la cité florentine a instauré son pouvoir contre celui des grands féodaux qui, jusque-là, s'appuyaient sur un système social que l'on retrouvait à peu près inchangé à l'échelle européenne. Depuis la fin de cette «guerre» - longue et confuse jusqu'à l'entrée de Charles VIII en Italie au mois d'août 1494, les conflits qui opposent les cités de la péninsule, les alliances qu'elles concluent, les traités qui les engagent ne concernent que
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de loin les puissances de l'au-delà des Alpes. La localisation des querelles et des horizons politiques est même une des caractéristiques de cette époque : il y a là deux siècles, ceux qui précédèrent l'entrée en fonction de Machiavel, où les guerres de l'Italie sont des guerres italiennes, et où les intérêts en jeu sont seulement des intérêts locaux. La paix de Lodi, dont le traité est signé le 9 Avril 1454, a même mis fin à la grande turbulence chronique qui secouaient les Etats du Nord de la péninsule : Venise et Milan. Ces Etats et leurs alliés respectifs ne se menacent plus. Les guerres, qui ne cessent pas pour autant, deviennent très locales, quasi picrocholines, mais usent tout de même les finances, les économies de la subsistance rurale, et menacent sans arrêt la stabilité des Etats locaux. Les grands États nationaux en voie de formation à cette époque, pour des raisons de conjoncture interne d'ailleurs différentes pour chacun d'eux, n'ont plus animé la politique des diverses cités et n'ont plus prolongé leurs politiques propres dans les villes et les Seigneuries de la péninsule. La puissance turque est bien présente, il est vrai, mais dans le seul horizon des villes dont la vocation est maritime: Gênes, Naples et surtout Venise. Aragon, en outre, occupe une partie de ce qui est devenu aujourd'hui l'Italie; mais à l'époque, la Sardaigne et la Sicile ne sont pas encore ressenties comme des territoires italiens: elles sont l'étranger pour les esprits du temps, et l'on sait que le rattachement de ces îles à l'entité italienne a posé, beaucoup plus tard encore, un bon nombre de problèmes. Phénomène plus « italien » donc: la maison d'Anjou, puis celle d'Aragon à partir de 1442 pèsent continûment sur la politique de Naples. Mais l'Empire ne se manifeste plus, et la France pas encore. Le fait, provisoire et relatif d'ailleurs, que les puissances italiennes ont composé un jeu assez autonome, en apparaissant ainsi comme proches et malgré tout solidaires, a entraîné avec lui la naissance de projets et de rêves. L'Italie du mythe a pris à cette époque la forme « prophétique » qu'elle a revêtue chez Dante Alighieri par exemple (1265-1321) : celle d'une nation italienne qui s'éveillerait en se réalisant. Prématurée cependant, l'Italie reste un objet poétique, comme elle est le vœu irréaliste de quelques grands patriotes utopistes ou aventuriers, tel ce Cola di Rienzo qui tenta dans la première moitié du 14ème siècle de restaurer la grandeur romaine en chassant les nobles de la ville. Inspirée par le pape Clément VI, qui résidait piteusement. Pour des raisons
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économiques et sociales que nous aurons l'occasion d'exposer plus loin, les centres d'activité italiens sont encore concurrents et la taille des intérêts en cause exclut que soit dépassée dans l'unité d'une nation la multitude des concurrences locales. .en Avignon, l'aventure de Cola di Rienzo agita quelque temps une société peu préparée à la comprendre, et « le dernier tribun de Rome » finit piteusement. Pour des raisons économiques et sociales que nous auront l’occasion d’expliquer un peu plus loin, les centres d’activité italiens sont encore fortement affrontés, et la taille des intérêts en cause exclut que soit dépassée dans l’unité d’une nation la multitude des concurrences locales. ••• Les dernières années du 15ème siècle voient donc des changements dans les politiques italiennes : l'entrée en lice, après deux siècles de relative absence, des grands États dont la géopolitique est déjà nationale. Machiavel a vingt-cinq ans lorsque Charles VIII de France pénètre à Florence et y reste onze jours. Dans trois ans et quelques mois, il entrera dans ses fonctions administratives et politiques. L'année de sa mort, en 1527, Rome sera pillée par les armées impériales. L'Italie, assez soudainement, est devenue un énorme enjeu pour les grandes puissances expansionnistes de l'époque. ••••• Les institutions et les jeux politiques à Florence 1293 : le terrain du jeu politique est délimité pour longtemps. Le pouvoir échappe aux nobles qui devront, pour continuer à y participer, s'y prendre désormais autrement qu'ils ne continuent à le faire dans d'autres systèmes féodaux comme les Seigneuries. Le pouvoir n'est pas, pour autant dévolu au peuple florentin. Les ordinamenti di giustizia, qui règlent désormais le mécanisme de l'exercice des droits politiques dans la cité, écartent ainsi les nobles d'un côté et la plus grande partie des salariés et artisans de l'autre. A l'époque où le capitalisme est en voie de formation dans les cités italiennes, où des mutations qualitatives se superposent à une forte augmentation du volume des affaires qui sont traitées à Florence, où des secteurs entiers de l'activité
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économique prennent une importance sans rapport avec ce qu'ils étaient jusque-là, les propriétaires des fabriques de textile, les marchands et les banquiers s'attribuent l'exercice du pouvoir politique. Groupés en corps de métier - en « arts » - ils gouvernent la cité, ou plus exactement ils partagent un pouvoir qui appartient en propre au « métier » dont ils font partie. Une hiérarchie de ces « métiers », variable quelquefois selon les influences et les forces en présence, les répartit en deux grands groupes : les Arti maggiori et les Arti minori. Aux premiers va le pouvoir suprême dans la cité : les neuf « seigneurs » (qui composent la Signoria) appartiennent tous aux Arts majeurs; aux seconds échoit un pouvoir moindre, mais réel, ce qui les différencie de l'immense majorité du peuple florentin qui n'a aucun droit politique actif. Les Arti maggiori regroupent les banquiers, les bourgeois dont l'activité économique est la plus importante source des profits florentins - industriels en textile, et plus spécialement en laine commerçants dont les affaires dépassent, de loin déjà, les limites de l'État. Pour les Arti minori, ils regroupent les petits commerçants et les fabriques encore artisanales. Transcrite dans cette organisation de la vie publique à Florence, il y a là une attitude fondamentale à l'égard de la politique qu'il convient d'éclaircir quelque peu. Le droit politique n'y est pas attaché au « droit naturel » de la noblesse, et il est donc intransmissible par les liens du sang, quoiqu'il se trouve des transmissions de ce type dans les Arti; le lien du sang y est médiatisé par l'héritage, avec tout l'import économico-social que l'héritage des biens et des activités représente. Ce droit n'est pas non plus attaché à la simple « qualité d'homme ». Il est impliqué dans un ensemble dont la structure déterminante est socioéconomique. La constitution de tels systèmes est caractéristique d'une organisation bourgeoise précoce : alors que l'organisme social est encore proche des conditions concrètes qui ont donné naissance à la féodalité, la bourgeoisie précapitaliste élabore un système communal-féodal. Il faut bien savoir qu'aucune société médiévale n'a conçu un droit dans lequel le simple fait d'être homme et d'habiter tel endroit suffisait pour détenir une part de la souveraineté politique de cet endroit. La catégorie de la vie publique que nous appelons la politique, et qui sera un instrument mis en œuvre beaucoup plus tard avec l'idée de nation qui lui servira de support, n'est pas encore élaborée dans son autonomie
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relative. Lorsque, durant les 14ème et 15ème siècles, commencent à se constituer ailleurs de grands États à base nationale - comme par exemple dans la France de Louis XII - les structures héritées du moyen-âge sont une entrave au développement des forces mêmes qui les ont produites. Elles ne tardent pas, liées comme elles le sont à des structures analogues dans d'autres cités de la péninsule, à interdire le développement ultérieur des affaires et des industries, et sont ainsi l'une des causes du déclin des cités communales et de l'accroissement corrélatif du nombre des Seigneuries. Par ailleurs, elles sont un lieu de tensions où jouent, en un mouvement souvent souterrain, des forces qui donnent peu à peu un contenu bourgeois aux Communes, malgré les entraves de la féodalité corporative. Ne pouvant sortir d'un système qu'elle a elle-même engendré, la bourgeoisie d'affaires le vide de son contenu primitif, comme on le voit avec la promotion des Médicis par exemple (3). Dans les temps qui précèdent celui de Machiavel, le « droit public » florentin présente donc quelques caractères qu'il ne faut pas méconnaître. Tout d'abord, il est un concert de droits privés, c'est-à-dire de “privi-lèges” mot qui désigne la loi privée, la loipour-un-groupe. De même que, dans l'activité commerciale, mon profit est pour toi une perte, mon droit politique est ce qui contrecarre le tien. Concert donc, mais conçu comme une somme de droits particuliers qui composent, s'annulent ou se renforcent. Les Ordinamenti di giustizia n'ont pas le caractère de ce que nous appellerions de nos jours une constitution de l'État de Florence; ils ne sont pas une règle du jeu politique dans laquelle le fonctionnement global de l'État est posé avant que ne soient définis les rôles qu'y joueront les diverses parties prenantes. Résumons ce premier trait en disant que, s'il existe bien, évidemment, une vie publique et une politique, il n'existe pas de droit public au sens où la pensée constitutionnaliste nous a appris, bien plus tard, à le concevoir. Nous devrons nous souvenir de cela lorsqu’il nous faudra considérer comment le Prince est lui-même situé par rapport aux engagements d’Etat : le début du Livre 3 y fera référence. Ensuite, les Arti eux-mêmes, dont les définitions font référence à l'univers de l'activité économique, combinent des traits issus de cet univers avec des survivances de la féodalité. C'est ainsi que tous les artisans des industries lainières ne sont pas
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membres de droit des « corporations » de la laine alors que, inversement, des familles étrangères à l'industrie textile peuvent, par droit de naissance ou par achat, être inscrites à ces « arts » et jouir de toutes les prérogatives attachées à l'appartenance à ces groupes. On pense même que la plus grande partie des inscriptions dans les Arts majeurs étaient de ce dernier type. Les valeurs de la bourgeoisie naissante sont par ailleurs calquées sur les valeurs féodales et nobiliaires : les neuf magistrats les plus élevés dans la cité sont les « Magnifiques et Très-Hauts Seigneurs », et forment la Seigneurie (4). Le système instauré par les Ordinamenti di giustizia fut donc le cadre -un des cadres - dans lequel jouèrent les tensions et les contradictions de la société florentine à partir du 14ème siècle. Il fut le lieu où ces tensions trouvèrent leur expression politique et juridique. En retour, on ne pourrait donner le moindre contenu concret au système politique de la cité du Lys si l'on ne voyait pas que les institutions s'infléchissaient elles-mêmes pour faire face aux tensions manifestées, et pour les exprimer à leur manière : cadres de l'histoire florentine au niveau politique, elles étaient aussi le reflet d'une histoire concrète. Certains des caractères politiques des ordinamenti subirent une véritable mutation, en rapport avec des mouvements historiques hors desquels un «tableau des choses de Florence» ou une description schématique des rouages de l'État demeureraient forcément abstraits. Le « tumulte des Ciompi », en 1378 (5), est sans doute l'événement le plus important de tous ceux qui accentuèrent les caractères communaux-bourgeois de l'ensemble des institutions florentines, au détriment de leurs caractères communaux-féodaux. Par ailleurs, c'est par référence implicite ou explicite à lui, principalement, que les « Grands » florentins ont infléchi par la suite la totalité du contenu qu'ils entendaient donner aux formes politiques de la cité. Jusqu'en 1378, le « menu peuple » des ouvriers et artisans des Arts mineurs n'avait obtenu aucune promotion politique, malgré le fait que, contre promesses, sa force ait été utilisée par les hommes les plus riches de la Cité, opposés au parti Guelfe. Lors de l'été 1378, il tenta de jouer son propre jeu: ce fut « le
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tumulte ». Après avoir été mêlés à des luttes pour lesquelles ils restaient des étrangers, les Ciompi instaurèrent pendant un mois et dix jours un gouvernement de la ville qui devait, espéraient-ils, préfigurer une politique dont le « menu peuple » serait partie prenante aux côtés du « peuple gras » (6). Le 20 juillet 1378, ils s'emparent des bâtiments publics et nomment un cardeur de laine à la plus haute charge de l'État. Pour l'installer dans sa nouvelle autorité, ils lui confient l'étendard de Florence. Envahissant les quartiers riches, ils incendient les demeures de quelques propriétaires d'industries textiles. Le 29 juillet, ils brûlent les « bourses » dans lesquelles avaient été déposés les noms des citoyens « gras » éligibles pour les charges publiques et les magistratures dans les mois à venir. Leur programme, affirmé par ce geste et proclamé par leurs orateurs, n'avait rien de révolutionnaire au sens où l'on prend ce mot de nos jours: ils ne visaient pas, de toute évidence, à renverser l'État, mais à participer eux-mêmes aux charges de cet État. Alors que, depuis les ordinamenti, le système des Arti s'était peu à peu vidé de son contenu féodal, par l'action continue de ceux qui changeaient les anciennes stratifications horizontales (les métiers du textile, ceux de la banque...) par des stratifications verticales (les gros propriétaires, les petits artisans…) les Ciompi, pour leur part, s'en tiennent aux structures telles qu'elles apparaissent au niveau formel. Sans remettre en cause la hiérarchie des Arts majeurs et mineurs, ils exigent donc la création de trois arts nouveaux, qui s'ajouteront aux sept corporations majeures et aux quatorze mineures déjà existantes et qui devront leur permettre d'accéder aux magistratures. Deux de ces Arts concernent les petits artisans « tenant boutique »; le dernier devrait rassembler les ouvriers du menu peuple. La constitution de cet art des Ciompi proprement dit impliquerait pour ces derniers le droit de s'associer et d'élire les dirigeants de leur corporation; jusque-là, en effet, la masse des Ciompi était dirigée par des «officiers» qui n'étaient pas des leurs et qu'ils ne choisissaient pas. Le temps des Ciompi ne dura qu'un été : exaspéré par la résistance que leur propre gonfalonier, Michele di Lando, sous la pression de la bourgeoisie et dans la nécessité où il était de composer avec elle, opposait à ses espérances, le « menu peuple » organisait émeutes sur émeutes. Le 31 août, ce fut la fin de son existence politique. Vaincue, décapitée, après une dernière émeute
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qui fut écrasée ce jour-là, la masse des Ciompi - qu'on ne peut appeler classe tant son organisation était faible et confuse son action - a cessé d'être une force réelle. Cette force est bien demeurée cependant, mais comme mythe politique majeur du 15ème siècle florentin. La persistance de la crainte qu'une force populaire fût capable de prendre les armes se manifeste de façons diverses mais continûment durant le temps de la République. Motrice -comme tout mythe- de comportements politiques et nœud des institutions, elle permet de comprendre à quelles nécessités, ressenties comme urgentes, voulait faire face l'ordre de la cité. Le cadre des institutions reste bien inchangé jusqu'à ce que soit promulguée la « Constitution » de Savonarole (en 1495), mais vont y jouer désormais les affrontements entre les grands bourgeois et les couches populaires. Ceci en deux directions, d'ailleurs voisines. D'une part, on assiste à une accentuation du caractère ploutocratique de la constitution florentine, alors que le système médiéval-communal ne comporte pas nécessairement, comme on le voit par maint exemple, cette dévolution du pouvoir à la richesse. D'autre part, Florence s'oriente nettement, cinq ans après le « tumulte », vers une vie politique dans laquelle la grande bourgeoisie affirme sa symbiose avec l'ancienne aristocratie nobiliaire, et exclut la possibilité de tout gouvernement à consensus national. C'est cette dernière direction de l'évolution politique dans la cité du Lys qui marque principalement les temps médicéens et, par là, celui où vit Machiavel. Il n'est pas simple d'en apercevoir les mécanismes; cela mérite un peu d'attention. Les Ciompi n'étaient entrés dans la lutte, et pour leur propre compte, qu'au terme d'une dure crise économique occasionnée par une guerre : la guerre qui avait opposé la fraction « urbaine » de la bourgeoisie au parti Guelfe. La guerre dite « des huit saints » avait en effet mis aux prises, au sein même de la cité, la bourgeoisie mercantiliste et favorable à l'indépendance du régime, et le parti favorable aux prétentions pontificales sur les choses de Florence. Ainsi, durant les mois qui précédèrent le « tumulte » proprement dit, le « menu peuple » s'était trouvé mobilisé par quelques grandes familles, et inséré dans un jeu qui n'était pas le sien. Le principal utilisateur, pendant ce premier
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temps, de la force et du mécontentement des Ciompi, avait été Salvestro Medicis. D'autres grands propriétaires s'étaient aussi livrés à cette démagogie. On comprend que, dans ces conditions, une révolte du « menu peuple » devait être ressentie comme une division grave au sein de la population bourgeoise elle-même, et que la défaite des Ciompi devait entraîner dans son sillage des mesures contre ceux qui, membres de la fraction bourgeoise soupçonnée de démagogie, s'étaient compromis à utiliser la force du peuple pour leurs fins politiques propres. La restauration aristocratique de 1382, dans sa réaction contre le « tumulte », visa donc les familles qui avaient ainsi utilisé le « menu peuple ». C'est à cette époque par exemple que disparurent de la scène politique les Alberti, l'une des plus importantes familles d'alors. L'accusation majeure que se décernaient les citoyens du « peuple gras », pour éviter que l'un d'entre eux, s'appuyant de nouveau sur la force des Ciompi, ne se rendît maître de la cité, était la suivante : « Coupable de vouloir s'élever au-dessus de tous les autres citoyens ». Si elle était prouvée, elle entraînait la confiscation de tous les biens et l'exil. La crainte qu'une partie du «peuple gras », une famille ou une entente entre grandes familles, pût se mettre à la tête de la masse populaire et user de cette force considérable pour sa propre puissance, fut dès lors parallèle, et corrélative, de la crainte que les Ciompi eux-mêmes prissent les armes pour participer au gouverne- ment de la cité. En ce qui touche ce dernier point l'éviction politique des Ciompi- la bourgeoisie florentine annula évidemment, dès 1382, les résultats obtenus sous la pression du « tumulte ». L'art du « menu peuple », aboli aussitôt après le « tumulte » n'avait même pas survécu jusqu'à cette date, qui vit la suppression des deux autres Arts créés en 1378. Les Ciompi se trouvèrent donc dépendre à nouveau d'un officier de police qui était étranger à leur groupe, l'Ufficiale Forestiere, réinstallé dès 1379. Pour ce qui concerne la crainte qu'un démagogue du « peuple gras » pût s'emparer des rênes de la cité, en donnant à son pouvoir une assise populaire, ou nationale, elle est un moteur si cardinal des institutions florentines qu'on la retrouvera sans cesse présente dans leurs rouages. L'ensemble forme donc un réseau convergent -du moins à un certain niveau, et malgré les contradictions que les institutions expriment en même temps qu'elles tentent de les recouvrir-, qui exprime les préoccupations
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majeures de la société, ou de la fraction sociale qui bénéficie des institutions. Les deux personnages qui détiennent la force des armes ne peuvent pas être des Florentins : leurs services sont loués. Le premier est le commandant des armées en campagne; il est nécessairement condottiere, son rôle est toujours limité à telle ou telle campagne, moyennant un prix convenu lors de l'engagement pour la durée de la condotta ; il ne doit pas entrer dans les murs avec sa troupe, et la tradition veut qu'il ne soit jamais convoqué au Palais- Vieux. Le deuxième de ces personnages redoutables est le bargello ; lui aussi, il doit être un étranger : chef des sbires -c'està-dire préfet de police-, il est choisi parmi les nobles d'une contrée distante de quarante lieues au moins de la cité du Marzocco. En outre, le système politique obéit à deux grands principes. Il multiplie le nombre des responsables et des beneficiati de charges publiques et parallèlement, par un système complexe d'inéligibilités, il écarte du pouvoir ceux qui souhaiteraient l'exercer long- temps: la durée du mandat est brève, et tout mandat est suivi d'une période d'inéligibilité qui exclut que le titulaire de la charge soit à lui-même son successeur. Ensuite, pour éviter que les grandes familles, par une entente qui les coaliserait en factions, ne s'assurent l'exclusivité des charges publiques, la désignation des magistrats combine toujours le sort et l'élection: les noms des candidats doivent, à un moment qui varie selon la magistrature envisagée, se trouver une fois désignés par un tirage hors d'une « bourse » où plusieurs noms ont été mis. Dans le détail, le fonctionnement des institutions florentines défie l'imagination. Les grands traits que nous venons d'indiquer se retrouvent néanmoins dans tous les choix que sont appelés à faire les Florentins des Arts majeurs ou mineurs. Un Grand Conseil -ou Conseil majeur- groupe trois mille membres, et il est renouvelé par tiers de six mois en six mois. Le Conseil des quatre-vingt élit les plus hauts magistrats de la cité, les « Magnifiques et Très- Hauts Seigneurs ». Ces derniers sont au nombre de neuf, ils appartiennent tous aux Arts majeurs, et ils sont en fonction durant deux mois seulement. Après ces deux mois, ils sont inéligibles pendant deux ans. Le plus élevé des magistrats est le Gonfalonier de justice; son autorité est grande,
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mais il est sous la surveillance des Très-Hauts Seigneurs ; il réside au Palais-Vieux. Sous des formes complexes, déroutantes, dont on saisit pourtant l'intention formelle, se coulent des contenus qui n'excluent évidemment pas les ententes entre grandes familles, les trucages, les passe- droits. Durant les 14ème et 15ème siècles, nous l'avons dit, la bourgeoisie dépasse déjà, autant qu'elle le peut, ce que les institutions de la Commune visaient à interdire. Du moins le fait-elle sans que les structures changent sensiblement. Même la suprématie progressive des Medicis passe -au prix de nombreuses déformations souterraines, on s'en doute- par le canal de ce régime « républicain ». Le déroulement de ces élections diverses, qu'elles concernent la désignation des personnes ou le choix des décisions que sont amenés à prendre les assemblées ou les collèges de magistrats, est significatif d'une tradition pour laquelle le tait de prendre une décision est en soi plus dangereux que l'absence de décision. Dans la totalité des Communes de cette époque, la majorité requise pour un vote n'est pas celle que nous appelons majorité absolue (la moitié des votants plus une voix), mais elle doit regrouper les deux tiers des votants. Les Lucquois exigent même dans leurs assemblées la majorité des trois quarts. Machiavel commente ainsi:
«Certains considéreront peut-être comme un vice que tous les votes des Lucquois dussent être acquis par les trois quarts des voix; à quoi l'on répond que les décisions se faisant toujours… dans les républiques par oui ou par non, le oui y est beaucoup plus périlleux que le non; il convient de se garder davantage de gens qui veulent que l'on fasse une chose que de ceux qui s'opposent à ce qu'on la fasse, et c'est pourquoi on estime comme un moindre mal une certaine difficulté d'aboutir à un bien qu'un excès de facilité à tomber dans un mal.» (« Sommaire de la chose publique à Lucques » en Toutes les lettres t. 2, p. 429.)

Il n'est pas sans signification de considérer pourquoi, dans le même texte, Machiavel juge excessive cette majorité des trois quarts, lorsqu'elle touche certaines décisions:

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« ... si toutefois ladite difficulté [d'aboutir à un bien] est une bonne chose, elle ne l'est pas toujours car il existe bien des mesures qu'il faudrait au contraire faciliter, entre autres les sanctions contre ces citoyens turbulents (7) ; en effet, s'il suffisait des deux tiers des voix pour décréter le châtiment des dissipés, leurs parents et amis auraient bien plus de mal à empêcher le vote. » (Ibid., pp. 429-430.)

Par ailleurs, le gouvernement d'une cité encore médiévale n'a pas le rôle moteur que les politiques modernes se donneront avec l'avènement ultérieur des États nationaux et la complexification des structures sociales et économiques. Pour le temps qui précède le développement adapté à l'essor des Etats chacun reçoit les règles de son activité dans la corporation où il est inscrit; l'Art est le groupement fondamental, où chacun puise à la fois sa défense individuelle et collective, comme il y reçoit les normes de sa vie économique. Le dirigisme de l'État sera un fruit plus tardif du développement économique et de l'organisation sociale qui en est le corrélat. On sait que ce dirigisme, en France, fut un des instruments de la centralisation monarchique : Colbert crée au milieu du 17ème siècle les manufactures dont le principal caractère est d'échapper aux règlements des « métiers ». Dans la commune florentine, il en va encore tout autrement :
«L'autorité de la Seigneurie sur la campagne est très forte (8), à l'intérieur de la cité elle est nulle: elle se borne à convoquer les Conseils, à proposer à leurs délibérations les projets, à assurer la correspondance avec les ambassadeurs; elle annonce les délibérations, dites chez eux [les Lucquois] colloques, des plus sages de leurs citoyens, colloques qui font antichambre aux assemblées proprement dites. Elle surveille les affaires; elle les recommande; bref, elle donne le premier branle à tout ce qui se fait pour gouverner la cité. » (Ibid., p. 426.)

Et aussitôt :
«Que la Seigneurie manque d'autorité sur les citoyens de Lucques est chose excellente, car c'est une chose qu'ont respectée toutes les bonnes républiques. Les consuls romains, le Doge et la Seigneurie de Venise n'ont jamais eu, et de nos jours encore n'ont aucune autorité sur les citoyens, car c'est là précisément la première marque d'une république que, si tu la rends autoritaire,
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elle engendrera de méchants résultats dans le délai le plus bref.» (Ibid., p. 428.)

Pour fixer plus complètement le cadre politique des républiques renaissantes, il est nécessaire de recommander au lecteur de ne jamais oublier que le territoire florentin n'est pas plus grand qu'un canton suisse; que la cité des bords de l'Arno a cinquante mille habitants environ à la naissance de Machiavel (le chef-lieu du département de la Drôme en a actuellement davantage, et Londres au 15ème siècle avait une population à peu près égale) ; que les armées du Lys, au plus fort des campagnes, comptent quelques centaines de cavaliers mercenaires ; et que c'est pourtant là que se joue une bonne part de notre modernité, que se prépare une vision déjà italienne de l'avenir de la péninsule, que s'affrontent les États européens pour une terre qu'ils savent importante. Un petit texte, choisi pour aider quelque peu l'imagination, servira, pour finir, de note pittoresque. C'est la guerre entre Florence et Pise; siège long et sans succès. Le 25 août 1499, les « Dix de Pouvoir » écrivent aux commissaires de Florence in castris contra Pisanos : l'argent et les troupes manquent aux assiégeants, Paolo Vitello, le condottiere au service de Florence est mou; ils font d'abord état de leur « amertume », de « l’abattement profond qui règne en la cité tout entière ». Ils concluent : « Mais il faudra du temps pour faire rentrer de l'argent frais, et aviser à de nouvelles mesures. En attendant, pour sauver ce que nous avons dit, nous avons envoyé par tout notre territoire ordre écrit de lever des hommes, dont la plupart devront être aussitôt rendus, et nous allons continuer de façon à pouvoir disposer d'un bon nombre de troupes fraîches et bien entraînées ... Nous sommes à la troisième heure, car nous avons différé le départ de notre estafette dans l'espoir de vous envoyer par elle une somme d'argent. Mais nous n'avons pu nous la procurer car c'est aujourd'hui dimanche et que l'expédition des affaires courantes a occupé toute notre journée; on vous en enverra le plus possible demain matin de bonne heure.» (Toutes les lettres t. 1, pp. 41-42.)

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Nicolas Machiavel, politique.

Machiavel ne s'est pas raconté. S'il a pourtant écrit quelques lignes qui parlent de lui - un petit total de quelques pages - il le fit de façon discontinue, et les renseignements qui nous sont parvenus le furent de manière oblique. Dans ses rapports officiels, il parle de la difficulté de sa tâche, et de ses difficultés financières, il met en valeur quelquefois son habileté à trouver des sources d'informations: peu de choses. L'histoire nous a conservé quelques- unes de ses lettres qui étaient privées : rassemblées sous le titre devenu traditionnel de Lettres familières, elles contiennent à peu près ce que chacun de nous écrit ou dit de lui-même à ses intimes. La connaissance que nous avons de son milieu immédiat et de sa propre jeunesse s'est enrichie il y a peu de temps d'une riche documentation, indirecte quoique proche : en 1954 fut retrouvé et publié en Italie le « journal » de son père Bernardo Machiavelli. Journal de comptes, comparable à ce que les agriculteurs du siècle dernier appelaient leur « livre de sagesse ». Ce Livre des souvenirs est minutieux, précis, précieux (9). Regroupant les indications ainsi accessibles, quels sont les traits que nous pouvons fixer (10), et auxquels il aurait lui-même attaché quelque prix ? La Maclavellorum familia figurait, depuis son installation à Flo- rence au 13ème siècle, parmi les adhérents du parti Guelfe; il n'était pas lui-même de mauvaise lignée puisque les siens prétendaient descendre de la même souche que les anciens seigneurs de Montespertoli (dans le district, au sud-ouest de Florence, entre le val di Pesa et le val d'Elsa); ils avaient hérité de ces seigneurs quelques droits nobiliaires en 1393; ils n'étaient pas riches; en ce qui le concerne plus particulièrement, il était le second enfant de messire Bernardo et de Bartolemea Nelli,
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d'abord veuve; il eut un frère et deux sœurs. Il est certain aussi que durant les deux siècles de leur installation à Florence, les Machiavelli - ou anciennement les Machiavegli - avaient donné à la République quelques prieurs et des gonfaloniers de quartier. Sa famille était donc honorable, à l'aise idéologiquement dans cette Florence communale où elle vivait parmi les citoyens des Arts mineurs. Dans une structure politique où, on l'a vu, l'appartenance native à un Art et à un quartier donnait explicitement des droits et en interdisait d'autres, cela n'est pas sans importance. Lorsque, plus tard, ses ennemis personnels voudront le faire exclure de ses charges publiques, ils s'en prendront évidemment à cette appartenance : ils tenteront de prouver que son père était un bâtard. Insinuations qu'on retrouve fréquemment dans les cabales de ce temps, et querelle typique dans laquelle l'attaqué répond avec une noble indignation: quoi qu'il en ait été, il savait que la charge de la preuve incombait aux attaquants. Sans doute, les textes qu'il écrira sur la calomnie insidieuse et insaisissable, qu'il voudrait pouvoir punir et remplacer par des accusations juridiquement qualifiées, doiventils quelque chose aux menaces qui ont pesé un temps sur son propre destin public. De son extraction, il connaît aussi les limites : il ne sera jamais autre chose que le Secrétaire, personnage de second rang, chargé certes des missions les plus délicates dans les temps où son exceptionnelle intelligence politique est reconnue et où les maîtres qu'il a choisis sont au pouvoir, exclu cependant des premiers rôles, régulièrement couvert ou abandonné par les ‘Grands’, «coiffé» toujours lors de ses négociations à l'extérieur par un ambassadeur en titre dont il ne peut prétendre ni à 1'« excellence» ni au train de vie. Si, depuis ce 14 mai 1469 qui vit sa naissance jusqu'à son entrée dans la vie publique, on peut supposer que son instruction fut ordinaire, il est presque certain que les soubresauts de l'histoire florentine qu'il a pu apercevoir durant les années de sa jeunesse ont eu plus d'importance sur sa formation intellectuelle et sur le montage de ses réflexes politiques que son cursus scolaire. En outre, l'histoire récente détermine toujours Une certaine ambiance politique « immédiate », qui conditionne à bien des égards le consensus d'une génération d'hommes, et sert de référence collective aux prises de position de chacun.
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