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La famille La Rochefoucauld et le duché-pairie de la Roche-Guyon au XVIIIe siècle

De
464 pages
Situé à l'ouest de Paris, entre Vernon et Mantes, le duché-pairie de la Roche-Guyon, intimement lié à la famille La Rochefoucauld, est ici envisagé dans ses multiples composantes et dans ses instruments d'exploitation. Cet ouvrage nous montre combien importent, dans le monde de la haute noblesse, la gestion et l'exploitation d'un espace rural multiforme, et permet d'appréhender le comportement de toute une population qui participe de la mise en valeur de cette région et sait en tirer des profits.
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LA FAMILLELA ROCHEFOUCAULD ET LE DUCHÉ-PAIRIE DE LA ROCHE-GUYON AU XVIIIeSIÈCLE

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus

Martine de LAJUDIE, Un savant au XIXème siècle: Urbain Dortet de Tessan, ingénieur hydrographe, 2008. Carole ESPINOSA, L'Armée et la ville en France. 1815-1870. De la seconde Restauration à la veille du conflit francoprussien, 2008. Karine RIVIERE-DE FRANCO, La communication électorale en Grande-Bretagne, 2008.

Dieter GEMBICKI, Clio au XVII! siècle. Voltaire, Montesquieu
et autres disciples, 2008. Laurent BOSCHER, Histoire des prisonniers politiques. 17921848. Le châtiment des vaincus, 2008. Hugues COCARD, L'ordre de la Merci en France, 2007 Claude HARTMANN, Charles-Hélion, 2007. Robert CHANTIN, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, 2007. Christophe-Luc ROBIN, Les hommes politiques du Libournais de Decazes à Luquot, 2007. Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007. Janine OLMI, Oser la parité syndicale, 2007. Jean-Claude DELORME, Marie-Claude GENET-DELACROIX et Jean-Michel LENIAUD, Reconstruction, restauration, mise en valeur. Historicisme et modernité du patrimoine européen aux XIX et d siècle, 2007. Gavin BaWD, Le Dernier Communard. Adrien Lejeune, 2007. David MATAIX, L'Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006.

Michel HAMARD

LA FAMILLE LA ROCHEFOUCAULD ET LE DUCHÉ-PAIRIE DE LA ROCHE-GUYON AU XVIIIe SIÈCLE
Reconnaissance royale et puissance locale

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2008
j

5-7, rue de l'Ecole polytechnique

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06960-2 EAN:9782296069602

à Mireille, Etienne et Marianne

REMERCIEMENTS

Au moment de remettre mon manuscrit à l'éditeur, c'est avec plaisir et gratitude que je remercie tous ceux qui ont permis sa réalisation, et d'abord ceux qui m'ont accordé l'autorisation d'accéder aux archives, en particulier Mme Geneviève Daufresne, archiviste du chartrier des ducs de la Rochefoucauld et l'amabilité et la disponibilité du personnel des archives départementales du Val d'Oise. Le professeur Jean Duma de l'Université Paris X Nanterre, qui a organisé les séminaires et permis les rencontres si stimulantes avec d'autres chercheurs, Françoise Waro de la Société Historique et Archéologique de Pontoise, du Val d'Oise et du Vexin, Daniel Vaugelade professeur à Mantes, Yves Chevalier directeur de l'établissement de la Roche-Guyon, François Pernot de l'université de Cergy-Pontoise, qui ont bien voulu jeter un regard extérieur et compétent sur ce travail. Je dirais, pour terminer, ma reconnaissance à M. Jean-Marie Le PolIes dont je n'ai pas ménagé la patience et le dévouement toutes les fois où j'ai voulu améliorer la qualité de ce livre.

INTRODUCTION

Au XVIIIe siècle, la seigneurie est encore très présente partout sur le territoire du royaume. Si cette vénérable institution constitue un objet d'étude privilégié, c'est parce qu'elle se trouve au cœur d'un processus qui ouvre un champ de réflexion considérable. Elle permet de mettre en valeur des conduites personnelles, des rapports sociaux entre les individus et les groupes qui la composent et l'animent. Il ne fait pas de doute qu'à la RocheGuyon, dans cette région des confins de l'ouest parisien, elle forme un ensemble bien visible qui marque depuis des siècles le paysage sous la forme notamment d'un château ou d'un péage, et les esprits par les droits qui la structurent. Pour les nobles, elle est une façon de garantir leur appartenance au second ordre et elle leur donne les moyens de maintenir leur rang. Pour les bourgeois, elle représente une ambition quelquefois accessible, aboutissement d'un itinéraire garantissant une promotion sociale dans les rangs de l'aristocratie. Le renouveau des recherches historiques développées ces dernières années sur l'histoire sociale au XVIIIe siècle justifie l'intérêt que l'on peut porter au duché-pairie de la Roche-Guyon et à leur propriétaire, la famille La Rochefoucauld. Ce vaste domaine foncier, en tant que seigneurie et comme partout ailleurs dans le royaume, est généralement présenté par les analyses des historiens comme une institution fondamentale du cadre rural des temps modernes. Elle peut-être ainsi considérée «sous l'angle du seigneur à la fois comme un signe de dignité sociale, source de revenus et problème de gestion; sous l'angle du paysan pour qui elle représente une forme de domination, une série de prélèvement sur ses gains et l'aspect ordinaire - et souvent unique - de la justicel. » L'étude de cet ensemble et des modalités de sa mise en valeur permet ainsi d'éclairer, par un axe particulier, les rapports d'une grande famille aristocratique avec la société. De nombreux travaux, sous la forme de monographies régionales, ont déjà mis en évidence le lien organique qui, encore au siècle des Lumières, liait les nobles avec cette institution d'origine féodale2. Ce n'est donc ni l'histoire du duché, ni l'histoire des la

I

2 Pour notre propos, on s'appuiera en particulier sur les études suivantes: PERET (Jacques) Seigneurs et seigneuries en gâtine poitevine, Le duché de la Meilleraye aux XVIf et XVl1f siècles, Poitiers, Mémoire de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1976. 9

JACQUART(Jean) La crise rurale en lie de France 1550-1670,A.Colin, 1974,chapitreXI.

Rochefoucauld que nous entreprendrons ici, mais celle des relations entre ce domaine et cette famille. Voici donc au cœur de notre étude, une famille prestigieuse et influente, les La Rochefoucauld, et un domaine, le duché-pairie de la RocheGuyon. Le champ chronologique choisi, qui s'étend de 1728 à 1768, est marqué par le duc Alexandre et sa fille aînée la duchesse d' Enville. Ces deux personnalités n'ont certes pas de dimension historique exceptionnelle, surtout si on les confronte au passé de leur illustre ancêtre, François VI de La Rochefoucauld, l'arrière grand-père d'Alexandre et l'auteur des Maximes mort en 1680, ou à l'œuvre du petit-fils du même Alexandre, François Alexandre Frédéric, duc de Liancourt « grand seigneur patriote3.» Il reste que tous les deux appartiennent à une des familles les plus anciennes du royaume. Son histoire remonte au XI" siècle. Intégrés à la très haute aristocratie, ils peuvent approcher le roi et obtenir de lui, grâces et privilèges. La prise en compte de ce statut nous donne donc une opportunité pour comprendre un des aspects de cette France du dernier siècle de l'Ancien Régime. Elle nous autorise à aller au-delà de la simple approche biographique, pour examiner la relation de cette famille avec son environnement et en particulier sa capacité à contrôler et mobiliser des ressources qui peuvent contribuer à sa grandeur. Car le duc et pair est un homme riche, et la duchesse peut satisfaire des besoins particuliers propres à l'élite. A ce titre, ils remplissent une fonction essentielle qui pose d'emblée la question des sources de revenus et, par-là même, celle de son influence sur un espace rural donné4.

AUBIN (Gérard) La seigneurie dans le bordelais d'après la pratique notariale (1715-1789), publication de l'université de Rouen, n0149, 1985. ANTOINE (Annie) Fiefs et villages du Bas-Maine au XVllr siècle, Mayenne, Editions Régionales de l'Ouest, 1994. MAILLARD (Brigitte) Les campagnes de Touraine au XVIIr siècle, structures agraires et économie rurale, Presses universitaires de Rennes, 1998. VASSORT (Jean) Une société provinciale face à son devenir: le Vendomois aux XVIIr et XIX" siècles Publication de la Sorbonne, 1995. 3 DE LA ROCHEFOUCAULD Jean Dominique., WOLIKOW Claudine, IKNl Guy Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt- de Louis XV à Charles X, un grand seigneur patriote et le mouvement populaire, Perrin, 1980. 4 Sur la fortune des Grands, voir les contributions suivantes: ROCHE (Daniel) «Aperçus sur la fortune et les revenus des Princes de Condé à l'aube du XVIIIe siècle », in Revue d 'Histoire Moderne et Contemporaine, juillet-septembre, 1967. JUGIE (Sophie) « Grandeur et décadence d'une famille ducale au XVIIr siècle: la fortune du duc d'Antin» in revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, Tome XXXVII, Juillet - Août 1990. DUMA (Jean) Les Bourbon-Penthièvre, une nébuleuse aristocratique au XVIIr, Paris, Publication de la Sorbonne, 1995. 10

Une telle réflexion s'insère nécessairement dans une large problématique, prenant en compte les recherches historiques récentes sur le siècles des Lumières et le rapport des privilégiés de l'époque avec le maintien de leurs droits et privilèges. L'historiographie qui porte sur le duché-pairie de la Roche-Guyon est limitée. Elle est dominée par plusieurs types d'études. Une première série de recherches, assez ancienne, émane du travail d'érudits, notamment Émile Rousse, s'attachant à décrire les mécanismes dynastiques de la famille. Evidemment ces travaux, fragmentaires, ne portent que sur des aspects ponctuels de la question5. Un second ensemble de travaux utilise soit les sources judiciaires produites par l'activité de l'administration du bailliage de la Roche-Guyon ou des sources de première main telles que ce livre de raison d'un marchand de la Roche-Guyon. La documentation est alors très précieuse pour mettre en lumière quelques caractéristiques de la vie quotidienne de la région mais limitée sur les signes distinctifs du régime seigneurial. (Françoise Waro, Sonia Briançont Le thème privilégie alors l'anecdote pour décrire et saisir les rythmes saisonniers ou les faits de délinquance dans le bailliage de la Roche-Guyon. D'autres sujets de recherche, également récents, utilisent les sources nouvellement mises à disposition: sources comptables et administratives du chartrier de la Roche-Guyon. Le duché-pairie apparaît alors de façon plus significative comme une institution seigneuriale très marquée par la personnalité de ses propriétaires, minutieusement attachés à la mettre en valeur. Fournissant un témoignage sur l'attachement de la famille La Rochefoucauld à son domaine, ces études portent sur les aménagements du château et de ses environs7. Ainsi avec les plans du chartrier, Marion Rouet dispose d'un matériau d'exception pour étudier le potager, la structure de cet espace et ses fonctions. Antoine Germa, pour les jardins et promenades, a
CUVILLIER (Jacques) Famille et patrimoine de la haute noblesse française au XVIII siècle, L'Hannattan,2005. 5ROUSSE (Emile) La Roche-Guyon, châtelains, château et bourg, Hachette, 1892. 6WARO (Françoise) « Livre de raison d'un marchand de la Roche-Guyon» in Mémoire de la société historique et archéologique de Pontoise, Tome LXXX, (1997). - La vie quotidienne dans le Vexin au XVII!, Pontoise, M.S.H.A.P. 1992. BRIANCON (Sonia) La délinquance dans le bailliage de la Roche-Guyon de 1760 à 1789, Mémoire de maîtrise sous la direction de François PERNOT, Université de Cergy-Pontoise, 2005. 7ROUET (Marion) Etude d'un potager au XVIIIe siècle: l'exemple du château de La RocheGuyon, Mémoire de Maîtrise-Université de Paris XIII-200\. GERMA (Antoine) Les promenades du château de la Roche-Guyon, Etude de l'aménagement d'un parc 1764-1791, Mémoire de Maîtrise, Université de Paris XIII-2002. BOUN (Karine) La vie seigneuriale au château de la Roche-Guyon à la veille de la Révolution, Université de Paris Nord, Mémoire de Maîtrise, 2000. II

fondé son travail sur des études de terrain, archéologie à l'appui, pour mettre en valeur l'aménagement du château. De leur coté, les auteurs de« curiositas humana est» se sont livrés à une étude plus globale afin de reconstituer la vie sociale du château de la Roche-Guyon et évaluer le rôle de la duchesse d'Enville dans le bouillonnement culturel qui aurait marqué le xvnfsiècle. On s'est surtout intéressé à l'histoire dynastique et aux Lumières qui auraient irradié le salon de la duchesse, dont les hôtes, parmi lesquels Condorcet ou Turgot, auraient pu transmettre, par contamination, la modernité de leurs idées aux seigneurs de la Roche-Guyon8. Les travaux en sont restés à la description de la vie sociale et mondaine du château comme expression d'une modernité. Les rencontres auraient promu une idéologie empreinte de progrès humain et de civilisation. D'autres points de vue existent, explorant ainsi divers aspects de la vie seigneuriale. Daniel Vaugelade porte son regard vers Louis-Alexandre, le fils, et son trajet vers la Révolution9. Si tous ces travaux fournissent un témoignage assurément essentiel sur la réalité seigneuriale de la Roche-Guyon, il n'en reste pas moins qu'ils nous livrent une image partielle de la réalité aristocratique. Les limites de ces travaux empêchent de situer la vie au château dans le cadre plus large de l'économie de privilèges qui persiste à la Roche-Guyon. En effet, les comptabilités et en particulier le travail du régisseur, Mathieu Gouttard, pendant quarante années de 1728 à 1768, précise de façon plus systématique la réalité de la seigneurie et les dynamiques du pouvoir seigneurial. Par leur nature, les sources disponibles à la Roche-Guyon ne rendent pas aisées les conditions de l' étude. Avec les comptes du chartrier, la documentation est à la fois très riche et, à bien des égards, indigente. Concernant les modes de gestion du duché, les chiffres abondent et permettent l'élaboration de données qui confirment, avec les contrats agraires, les procès verbaux d'adjudications ou les nombreuses quittances, la permanence des structures de production traditionnelles. A l'inverse, nous manquons de sources manuscrites privées qui mettraient en évidence le
8Panni les ouvrages récents intéressants le domaine de la Roche-Guyon et la famille résidente au siècle des Lumières: QUENEVILLE (Alain), DELARA YE (Thierry) Le château de la Roche-Guyon. Des grottes au siècle des Lumières, Saint Ouen l'Aumône, Ed. du Valhenneil ,1993. in Curiositas humana est - le château de la Roche-Guyon, un salon scientifique au siècle des Lumières Val d'Oise édition, 1998, pp. 109-121. BOUN (Karine) La vie seigneuriale au château de la Roche-Guyon à la veille de la Révolution, Université de Paris Nord, Mémoire de maîtrise, 2000. VAUGELADE (Daniel) Le salon physiocratique des La Rochefoucauld animé par Louise Elisabeth de la Rochefoucauld, duchesse d'Envil!e (1716-1797), Paris, Publibook, 2001. 9VAUGELADE (Daniel) La question américaine, Publibook, 2005. 12

RIVAL (Michel) « La Maison de La Rochefoucauldet la crise dynastique de 1731 - 1792»

cheminement d'une réflexion fondamentale de nature économique et confirmeraient les aspirations de cette élite à un profond changement. Certes, il existe, pour la fin de notre période, les lettres de Turgot à la duchesse d' EnvillelO. Elles attestent de l'existence d'une relation entre l'auteur des «réflexions sur la formation et la distribution des richesses» et la fille d'Alexandre duc de la Roche-Guyon, usufruitière du duché. Mais les considérations de nature économique concernent surtout les domaines de l'Angoumois et d'autres affaires de nature domestique, telles que le recrutement de nouveaux agents susceptibles de rentrer au service de la duchesse, ou diverses réflexions sur quelques grandes affaires diplomatiques du temps. A vrai dire, peu de chose dans ces documents peuvent contribuer à laisser deviner, par exemple, l'appétence de notre duchesse pour de nouvelles pratiques agronomiques. Au total, nous connaissons surtout les résultats et les mécanismes de cette fortune mais nous devons nous contenter de peu d'indices sur les idées qui les sous-tendent. Ce travail repose donc sur d'autres choix. En adoptant d'emblée, comme base de notre étude, le duché de la Roche-Guyon, tourné autant vers la Normandie que vers Paris, nous avons l'ambition de corriger un déséquilibre, mais également d'élargir l'enquête, rejoignant ainsi les démarches de Gérard Béaur ou d'Annie Antoine ainsi que les préoccupations de la revue d'Histoire des Sociétés Rurales soucieuse de nous sensibiliser aux interactions entre l'homme et son milieu. L'étude a l'ambition de saisir l'homogénéité du duché-pairie au-delà des considérations familiales. Il s'agit de considérer le duché-pairie comme un objet d'étude pour rendre compte de l'importante opération de prélèvement financier opérée sur le domaine et mettre en valeur la complexité du phénomène seigneurial au xvnf siècle. La réflexion portant sur les comptes du chartrier, mais aussi sur la documentation des notaires, est nécessaire pour dégager les caractéristiques intrinsèques du duché-pairie et les modalités de l'affirmation d'une multiplicité de droits d'essence féodale. Le point de vue administratif rejoint alors des considérations sociales qui nous permettent de saisir cet ensemble géographique composite. Le duchépairie est, en effet, un objet symbolique, car il donne un surcroît de distinction sociale aux propriétaires. Mais il est aussi une réalité physique et géographique dont l'homogénéité est garantie autant par les facteurs naturels, notamment le fleuve, que par la capacité de la famille La Rochefoucauld à maintenir et faire appliquer les droits qu'elle juge légitimes.

IORUWET (Joseph), DEPOUHON-NINNIN (Marie-Paule), SERVAIS (Paul), Lettres de Turgot à la Duchesse d'Enville, Faculté de Philosophie et Lettres de Louvain, Louvain, bibliothèque de l'université, 1976. 13

Dans cette perspective, l'attitude de la famille pose des limites à l'expression de la diversité en son duché. L'affirmation systématique de ses droits et l'intransigeance de la duchesse à les faire prélever confèrent à ce domaine une unité administrative. Elle justifie ainsi la perspective que nous avons adoptée de mettre en lumière le personnage du receveur comme une clef de voûte du système. La problématique aurait pu s'inscrire à l'échelle du royaume car les possessions des La Rochefoucauld ont une extension nationale. Les nombreux domaines qu'ils possèdent auraient pu justifier cette ambition. Cependant, il importe de concentrer notre regard sur un domaine pour restituer à la duchesse d'Enville sa personnalité complexe et parfois ses contradictions, et ainsi, mettre en valeur certaines pratiques. L'importance du chartrier de la Roche-Guyon et de la documentation contribue donc à révéler l'enjeu seigneurial. Les questions liées à l'affirmation de l'autorité du seigneur font encore sérieusement débat. En son sein, l'institution seigneuriale fait l' objet de multiples rapports de force où sont engagés l'autorité royale, les fermiers du seigneur ou les milieux marchands en général. Ils s'inscrivent dans une réflexion plus large qui contribue à révéler la seigneurie comme un enjeu fortement idéologique alimenté par un débat qui, à cette époque, exacerbe les positions sur la libéralisation du commerce. A travers la seigneurie se joue donc une histoire qui implique des questions essentielles au XVIIIe siècle, cristallisant les positions sociales qui conduisent à la Révolution. Le duché-pairie de la Roche-Guyon offre donc l'opportunité de saisir non seulement l'expression d'un système de représentation sociale mais permet également de relever certaines permanences ou mutations économiques du siècle. Notre travail a donc consisté à plonger dans les sources du duché, dont l'abondance témoigne de la vitalité de l'administration seigneuriale et nous permet de rendre compte des enjeux sociaux qui se déroulent autour de la question de la domination seigneuriale. Suivant une première piste, nous définirons les fondements de cette fortune par la radiographie d'un espace qui définira les différents éléments composant ce patrimoine. Nous nous attacherons dans cette étude à identifier les différents éléments du principal domaine de la famille: le duché-pairie de la Roche-Guyon. S'impose alors dans un second temps, pour compléter la présentation, l'évocation des personnages principaux de cette étude: Louise Elizabeth de La Rochefoucauld et son père le duc Alexandre. Ces figures importantes de l'aristocratie constituent la clef de voûte d'un ensemble, dont le détail des revenus et des recettes est, ici, examiné. Nous pourrons donc entamer la réflexion sur certains aspects des dépenses de la Maison

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pennettant d'appréhender les caractères, à la fois économiques et sociaux, de la fortune d'une grande famille de la noblesse française aux temps modernes. La seconde piste nous conduira à aborder le thème du mode d'exploitation. L'étude des ces méthodes et du fonctionnement de ce que Jean Duma appelle la «mécanique de la nébuleuse », nous amène à rencontrer quelques grands thèmes historiographiques devenus classiques en histoire sociale d'Ancien régime: la pennanence des droits seigneuriaux, les contrats agraires ou encore le poids de la forêt dans l'ensemble du domaine. Enfin la troisième piste nous pennettra de plonger au cœur de cette nébuleuse, en explorant quelques aspects sociaux du duché qui peuvent mettre en valeur une autre sphère: celle des autres catégories sociales fonnant un réseau constitué d'unités aux statuts très divers, sur lequel s'appuie la duchesse pour mettre en valeur son domaine. Il s'agira d'en cerner quelques limites dans une approche tant quantitative que qualitative et de tenter d'y distinguer quelques personnalités singulières et parfois attachantes. On appréciera, en particulier le rôle de l'intendant, Mathieu Gouttard, qui assura cette fonction quarante années durant, de 1728 à 1768. En soulignant cette trajectoire individuelle, nous aurons l'occasion de nous interroger sur les relations sociales dans ce monde rural des bords de Seine et les rapports de force entre les différentes catégories sociales qui l'animent. Au total étudier le duché-pairie de la Roche-Guyon, c'est mettre en lumière un comportement spécifique d'une partie de la noblesse confrontée aux impératifs de la recette et de la collecte de l'argent. Il s'agit d'une nécessité pour la famille La Rochefoucauld qui reste à l'époque encore très largement attachée à l'affinnation de ses privilèges.

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PREMIERE PARTIE

«LE DOMAINE DE LA ROCHE-GUYON, ENTRE VEXIN FRANÇOIS ET PAYS CHARTRAIN»

CHAPITRE PREMIER CARACTERES DU DUCHE
Lorsqu'en 1714 le duc François VIII prépare sa succession, il fait de son fils aîné, le futur duc Alexandre de la Rochefoucauld son principal héritier. Le décès de son fils cadet, Gui, le 17 novembre 1731, a pour conséquence l'accumulation de la totalité du patrimoine dans les mains du seul Alexandre. Le duc s'attache alors à entretenir l'ensemble des composantes du patrimoine parmi lesquels deux duchés pairies, La Rochefoucauld en Angoumois et la Roche-Guyon. Ce dernier est entré dans le giron de la famille au XVIf siècle par le mariage de François VII (16341714) avec Jeanne Charlotte du Plessis Liancourt. Lors du partage de 1714, ce duché fait l'objet d'un état des lieux. Les limites y sont ainsi définies: « Etendue du duché de la Roche-Guyon Elle commence au pied du parc de Rosny à cinq lieues de Mantes, elle continue cinq lieues le long de la rivière du coté du pays chartrain jusque proche Roulleboise, Maricourt, Monceaux, Freneuse, Moisson, Lavacourt, la Perruche, tous ces lieux sont du domaine de la justice de la rocheguion. Du coté du vexin elle commence près Vernon au lieu où la rivière d'epte tombe dans la rivière de seine monte 4 lieues le long de la dite rivière qui appartient à Monseigneur de la Rochefoucauld et retombe d'un contigu jusqu'au près de Mantes distant encore de 4 lieues de terre Il . fierme » Le duché de la Roche-Guyon s'étend donc sur la partie occidentale du département du Val d'Oise actuel entre Vernon et Mantes, s'arrêtant juste au sud de Magny en Vexin. Pour l'essentiel, il fait partie du Vexin français dont les limites sont très largement déterminées par la géologie. Le duché de la Roche-Guyon déborde cependant de cette région pour sa partie méridionale sur la rive gauche de la Seine (seigneurie de Bonnières, Moisson, Lavacour...) et de fait enjambe la « rivière de seine» faisant de celle-ci un axe structurant du domaine. La cartographie seigneuriale à l' œuvre en ce milieu du siècle nous permet d'en visualiser l'extension. Pour définir les limites de cette vaste seigneurie on ne saurait être plus précis qu'un autre document plus tardif mais tout aussi précieux: l'Aveu et dénombrement de 1771, document à vocation juridique que présente au roi: «Louise Elizabeth de la Rochefoucauld, duchesse d'Enville, veuve de jean Baptiste Louis Frédéric de La Rochefoucauld, duc d'Enville Lieutenant
Il ADVO 10 j 84. Dossier transmission de 1714 aux deux fils Alexandre et Gui de La Rochefoucauld.

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général des Armées navales et des galères de France, Dame du duché-pairie de La Rochefoucauld et du duché de la Roche-Guyon, comtesse d'Aubijoux, Marquise de Barbezieux et Baronnie d'Artye, du duché, chatellenie, terre et seigneurie de la Roche-Guyon, appartenances et dépendances assis au bailliage de Chaumont et Magny, Vexin françois » : Figure 1 : Carte du duché-pairie de la Roche-Guyon -1745

ADVO 51 fi 144

Voyons les limites sur une partie de ce duché: « Sur la rivière de seine, proche le marquisat de Rosny, vis à vis un fossé qui sépare une pièce de terre appartenant actuellement à la dame veuve et héritiers du sieur César Sézille d'avec une pièce de pré, appellée le pré Jouvelet, appartenant à Mde Senozan, dans lequel fossé il y a deux bornes de pierre de taille qui ont leur aspect l'un à l'autre le long dudit fossé; et pardessus le chemin à travers la rivière à l'isle de Fricourt à 34 perches et un tiers de perche de distance entre la borne du bout dudit fossé vers la rivière et le fondement du pont sous lequel passe l'eau de la ravine, venant d'Apremont, continu en descendant ladite rivière, laquelle m'appartient en entier jusqu'au val de Bennecourt, et depuis ledit val de Bennecourt jusqu'au rû de Burgival, autrement dit le poncel 20

ou ponceau de Blaru, lequel rû fait les limites dudit duché et la séparation du gouvernement de l'isle de France d'avec celui de
Normandie du coté du pays chartrain12 »

Nous connaissons avec précision les limites du duché attestant de la valeur juridique de ce document: bornes, carrefours, crêtes, sentiers sont autant de signes distinctifs dans le paysage qui permettent d'identifier l'entrée dans une zone où l'autorité du duc s'exerce. Il s'agit évidemment de prévenir toutes tentatives de contestation au sujet des droits potentiels qu'implique l'exercice d'un pouvoir dans cet espace. La préoccupation liée en particulier aux droits de péage explique les détails de la description des limites du duché sur « la rivière de Seine ». Il en est de même pour les autres directions notamment « sur la rivière d'Epte, du côté du pays chartrain, du côté du Vexin français ». On peut penser alors, que circuler dans le duché, ne devait pas toujours être aisé, puisqu'une grande partie de ce territoire est insérée dans des vallées fluviales. Il y a d'abord au sud, la Seine, avec ses coteaux élevés. Il y a ensuite, la vallée de l'Epte, dont les abords présentent souvent un caractère marécageux. L'axe de communication principal traversant le duché est surtout orienté selon une direction sud-est/nord-ouest, épousant ainsi le méandre de la Seine. Car, le duché est surtout traversé par la vallée de la Seine: itinéraire d'une grande importance pour la Roche-Guyon sur le plan économique, puisqu'il dessert le siège du duché. Cependant plus généralement, le duché de la Roche-Guyon, avec sa configuration particulière et sa situation orientale dans la généralité de Normandie, était mal pourvu en routes transversales: les seuls axes de dimension nationale passant au nord, par Magny, et au sud, par Vernon et Mantes. On imagine les embarcations traversant la rivière et, drainant vers la capitale du duché, un nombre important de marchands ou de producteurs attirés par les foires et marchés de la Roche-Guyon ou de Vétheuil. Nous nous garderons bien de faire le recensement complet de ces voies de passage qui caractérisent la géographie économique de la région et en assurent le désenclavement. Citons seulement parmi les plus remarquables, ceux qui appartiennent au duché et, à ce titre, font l'objet d'une exploitation. L'aveu et dénombrement du duché de 1771 permet, alors, à la duchesse de revendiquer: « Un bac et des bateaux pour passer du port de la Roche-Guyon à celui de la Vacherie du coté du pays chartrain vers Moisson, et dudit port de la Vacherie à celui de la Roche-Guyon. Au port de Vétheui/ des bateaux pour passer à Lavacour aussi du coté du pays chartrain.
12

ADVO 10j 83. Aveu et Dénombrement du duché de la Roche-Guyon-I77I, 21

p.3.

Au port de Mousseaux des bateaux pour passer dudit port à celui de Sandrancour qui est le Vexin... Au port de Rolleboise aussi des bateaux pour passer dudit lieu au port de Flicourt qui est le Vexin. Au port de Gloton autres bateaux pour passer à Bannières. Il y a aussi un port passeur à Tripleval, un à Bennecour, et un autre à Villez, qui tous trois ont été fieffés à divers particuliers par les anciens seigneurs de la Roche-Guyon. Je commets et baille à ferme à personnes capables le droit de voiturer les marchandises qui se voiturent desdits ports sur la rivière, soit au marché de la Roche-Guyon ou autres lieux éloignés, sans qu'aucun autre que ceux qui sont préposés ou qui tiennent à ferme lesdites voitures, ports et passages puissent voiturer, passer ou repasser ... J'ai droit et suis en possession de tems immémorial d'avoir des bateliers en mon port de Rolleboise pour voiturer dudit port à celui de Poissy...pour exercer lesdits droits de voiture par eau, j'au deux galiotes à mon port de Rolleboise pour voiturer dudit port à celui de Poissy, les personnes et marchandises qui se présentent audit port de Rolleboise, dont l'une part journellement et régulièrement à dix heures du soir, et l'autre une fois seulement par chacune semaine, le mercredi, veille du marché de Poissy, pour porter audit marché les veaux et autres marchandises qu'on y peut faire conduire ...j 'ai aussi droit de voiturer par eau de Bannières au Roule, Balançon, et dudit lieu du Roule à Bonnières13 »

L'ensemble de ces données, relatives aux activités que la Seine nécessite une étude spécifique. Cette dernière conduit à des réflexions affectant différents domaines: historique, géographique, technique, économique et humainl4. Seul l'aspect comptable de l'exploitation des péages et des ports passeurs sera évoquer ultérieurement. On peut seulement évoquer les problèmes que pose la présence de la voie d'eau et le profit que l'on peut tirer d'une telle étude: évaluer le rôle des «ports passeurs» dans les liaisons inter-régionales, estimer l'implication des populations riveraines dans la gestion des passages et enfin apprécier l'intérêt du seigneur dominant, notamment sous les effets du dynamisme commercial du xvnrè siècle. Il reste que, pour celui-ci, l'ensemble de ces droits lui garantit la perception de revenus non négligeables.
ADVO 10 j 83. Ibid. p. 13-14. 14 Voir un important travail de recherche sur ce type de question: LON CHAMBON (Catherine) Les bacs de la Durance du Moyen Age au XIX, Publication de l'université de Provence,2001.
13

22

Figure 2 : Ile sur la Seine près de la Roche-Guyon

Nicolas Pérignon (1726-1782) RN. Richelieuestampeset photographie Une chose est certaine, ces droits constituent l'affirmation ancienne de l'autorité du seigneur. La voiture par eau de Rolleboise à Poissy, par exemple, est possédée « de terns immémorial» par le seigneur de la RocheGuyon qui peut alors, jouir du droit « d'avoir des bateliers en mon port de Rolleboise». Les contestations, depuis, n'ont pas manqué, mais avec vigilance, la famille La Rochefoucauld a toujours su rendre inaliénable l'exercice de leur pouvoir. Ainsi l'aveu de 1771 rappelle qu'avec le seigneur de Poissy: « Toutes les contestations survenues entre les bateliers et ceux de Poissy ont été terminées par transaction en forme de règlement passé devant Loyer et lange, notaires à Paris, le 9 février 1689; entre Jean de Longueil, président au Parlement, marquis de Maison, et feu mon aïeul paternel, homologuée en la cour du Parlement, par 23

arrêt du 17 mars audit an. Le tout confirmé par lettres patentes, données à Versailles en mois de Mai de la même année, registrées en la dite cour le 23 juin suivant15 » En définitive, l'aire ainsi délimitée correspond incontestablement à un espace connu, vécu, reconnu et défendu par ceux qui l'occupent et l'exploitent mais aussi par des visiteurs occasionnels. L'ensemble géographique défini porte donc les empreintes d'une masse territoriale sous contrôle, d'une superficie de l'ordre de 1500 hectares et d'une grande diversité physique, humaine et sociale.

15

ADVO 10 j 83. Ibid. p. 13.

24

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25

1

L'OCCUPATION DE L'ESPACE

Un agrégat de seigneuries On sait que, panni la documentation disponible, les aveux sont les documents qui offtent le plus d'infonnations sur les bâtiments, les annexes, les terres, enfin sur toutes les composantes du domaine seigneurial. Dés le préambule, le statut du duché est précisé. Il est composé: « des paroisses et seigneuries de la Roche-Guyon, de Gommecourt et de Beauregard, Amenecourt, Roconval et Saint Leu, dit Frecour, de Hautisle et Chantemesle, de Vétheuil, d'Aincourt, de Saint Martin le Garenne, Sandrancourt, et Herville, de Guerne et Flicour, de Moisson, la Perruche et Lavacourt, de Rolleboise, Méricourt, Mousseaux, Freneuse et Bonmeils,: le tout détaché, distrait et désuni du comté de Chaumont et des autres domaines du Roi, dont les dites terres pouvoient avoir relevé, et la mouvance éteinte et supprimée du consentement des seigneurs engagistes dudit comté de Chaumont, pour ce qui relevoit d'eux au moyen de l'indemnité de la somme de vingt cinq milles livres à eux payée par François et Alexandre, Duc de la Rochefoucauld, suivant l'acte passé devant Durant et son confrère, notaires à Paris, le 16 avril 1715, pour être lesdites terres tenues et mouvantes, nuement de sa Majesté, à une seule foi, hommage lige, à cause de sa Couronne, Tour et Château du Louvre, sous le titre et dénomination de Duché de la RocheGuyon, auquel toutes lesdites Terres et seigneuries ont été unies et incorporées à perpétuité pour ne faire et composer à l'avenir qu'un seul et même jiej6 » Cette citation nous présente le duché-pairie comme un agrégat de paroisses et de seigneuries. C'est donc au XVIIIè siècle que le domaine prend sa fonne définitive par l'apport de terres nouvelles acquises par le duc Alexandre en 1715. Au XVnf siècle le duché-pairie de la Roche-Guyon est donc fonné d'une vingtaine de seigneuries et couvre 17 paroisses, composant l'essentiel du domaine sur lequel le duc Alexandre puis la duchesse d'Enville vont «régner ». Cet agglomérat seigneurial se présente d'abord comme une construction dynastique. L'histoire du duché est ancienne et est le fruit d'alliances matrimoniales opportunes ou d'acquisitions fortuites avec la bienveillance royale. Le hasard fit que les combinaisons matrimoniales, au XVIIIe siècle, furent nécessaires pour pérenniser l'ordre des choses. Faute de pouvoir assurer la promotion du domaine en duché-pairie par des voies naturelles, la domination des La Rochefoucauld sur cet espace fut assurée
16

ADVO IOj 83. Ibid. p. 1. 27

par la voie politique et juridique17. Nous reviendrons plus loin sur cet épisode de la crise dynastique qui compromis le bénéfice de la continuation d'érection de la terre de la Roche-Guyon en duché et pairie.

Il reste que, avec le duché de la Roche-Guyon,nous avons la chance
de pouvoir saisir l'évolution d'un grand domaine seigneurial et aristocratique tout au long du XVIIIesiècle. On peut alors établir un état des lieux, prélude à l'examen des structures du duché. En 1714, date charnière qui fait d'Alexandre le nouveau propriétaire, le duché semble avoir acquis ses formes et dimensions définitives. L'essentiel de la formation du duché a été fait au XVrf siècle par les prédécesseurs, permettant l'aboutissement du mouvement d'appropriation de la terre dont l'aveu et dénombrement de 1771 nous fournit une chronologie. Le duché est alors un agrégat de seigneuries qui nous permet de considérer qu'au fil des siècles, il fut construit grâce à une politique d'achat ou d'échanges avertie dont l'objectif était la rationalisation de l'espace autour du centre de gravité du duché: la Roche-Guyon. Le bilan apparaît alors comme le résultat d'une lente constitution et agrégation autour de la seigneurie de la Roche-Guyon. Il faut rappeler ici l'ancienneté du processus. Vers la fin du xr siècle, Hugues, seigneur de la Roche, éleve un donjon, qui subsiste, partiellement ruiné. Guyon, héritier de Hugues, donna son nom à la forteresse. Cependant, dès la fin du xrr siècle, les seigneurs de la Roche fondent, au pied de la falaise, un nouveau château, plus favorable à l'habitation. En 1474, le fief entre dans la famille de Silly par le mariage de l'héritière des Guyon avec Bertin de Silly, maître d'hôtel du roi. C'est aux Silly qu'on doit le grand corps de logis du xvr siècle. En 1621, la Roche-Guyon fut érigée en duché pour le dernier des Silly. Sa veuve se remaria avec Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, en faveur duquel le titre ducal fut confirmé en 1643. Sous Louis XIV, l'héritière de la maison de Liancourt épouse François VII de la Rochefoucauld, fils de l'auteur des Maximes, liant ainsi la Roche-Guyon au sort de cette famille. Le processus de formation est donc ancien et nous fait plonger dans les racines médiévales du domaine: c'est le cas d'un certain nombre de seigneuries pour lesquelles les administrateurs prennent soin de préciser dans les aveux qu'elles relèvent «anciennement du duché» attestant du caractère très lointain de l'acquisition 18: seigneuries de Clachaloze, Bennecourt, Limetz, Roconval, Beauregard, Vétheuil ou encore Freneuse. Au XVIIè siècle le nombre des acquisitions est également conséquent et inscrit les seigneurs de la Roche-Guyon dans une forte dynamique immobilière:
17RIV (Michel) La Maison de La Rochefoucauld et la crise dynastique de 1731 - 1792 in AL Curiositas humana est - le château de la Roche-Guyon, un salon scientifique au siècle des Lumières, Val d'Oise édition, 1998, p. !O8 -121.
18 ADVO !O j 83. p. 30.

28

seigneurie de Gommecourt en 1615, Lamerville en 1621, Moisson en 1645, Bézu la goulée en 1650, Saint Martin la Garenne en 1657, Sandrancourt en 1666. La famille La Rochefoucauld poursuit ce mouvement d'unification au XVIIIe siècle. Quelques cas illustrent cette volonté de rendre encore plus cohérent leur ensemble domanial, nous avons pu repérer ces acquisitions du XVIIIè siècle 19: « Seigneurie et paroisse de Chérence provenant originairement de l'échange fait avec les abbés et religieux du Bec Hel/ouin par contrat passé devant Roze et Croiset son confrère notaires à Paris le 17 novembre 1583 ont été réunis
différents fiefs :

...le fief Chanu, dont il a été fait cession par les seigneurs de Villers à ceux de la Roche-Guyon, partie par transaction passée devant Lange et son confrère, notaires à Paris, le 14 décembre 1677, et partie par autre transaction du 6 février 1737 devant Roger, aussi notaire à Paris, lequel fief est séparé et distingué de la seigneurie de Villers par trois bornes désignées en ladite transaction ... seigneurie et paroisse d 'Hautisle et Chantemesle m'appartient aujourd 'hui en totalité au moyen de l'acquisition et réunion qui en a été faite du surplus de la dite terre et seigneurie par Alexandre le 1 mai 174<j° » D'autres acquisitions peuvent présenter un caractère plus significatif. Elles n'aboutissent pas seulement à une homogénéisation du domaine mais à son extension. Les limites du duché s'étendent jusqu'au Mantois, vers l'est, et aux portes de Vernon, vers l'ouest. Les initiatives de la famille s'efforcent encore au xvnr siècle de rendre l'ensemble plus logique, suivant le cours de la Seine, comme en témoignent les achats de seigneuries autour de la Roche-Guyon: Seigneurie de Bonnières acquise en 1706 pour 40 000 livres. Seigneurie de Guemes et Flicourt en 1708 pour 40 000 livres. Seigneurie d'Herville en 1720 pour 24 980 livres21.

19 ADVO 10 j 83. Idem. 20 ADVO 10 j 1031. «Par contrat du I er mai 1749, Mgr a acquit de M. et Mme de Vilenne

devant Roger et son confrère, la seigneurie d'Hautisle et Chantemesle, la ferme de Millonnetz et le moulin d'Argueil et dépendance pour 80 000 livres ». 21 ADVO 10 j 833 et 10 j 840. Procédures et titres féodaux de la seigneurie de Bonnières acquise en 1706. ADVO 10 j 961 et 10 j 962. Seigneurie de Guemes et Flicourt acquise en 1708 devant Lange et son confrère, notaires à Paris, achetée à Denis Lemaire sieur de Flicourt, avocat au parlement conseiller du Roy, lieutenant de l'élection de Mantes et Meulan. ADVO 2e 12/39 Seigneurie d'Herville pour une valeur de 24 980 livres. 29

Figure 4 : Plan de la seigneurie de Guemes et Flicourt, 1708.

ADVO 10j 961 Examinant le plan de la seigneurie de Guemes et Flicourt, on peut se prêter alors à quelques remarques sur une représentation cartographique en ce début de siècle. Celle-ci nous offre peu d'informations topographiques. Seuls les éléments du paysage relatifs à l'hydrographie, la Seine et les îles, font l'objet d'un traitement spécifique. Les chemins sont bien dessinés et signalent les liens qui existent avec les autres paroisses. Celles-ci, Rolleboise, Méricourt et Sandrancourt, sont mentionnées et font l'objet d'un petit croquis stylisé dans lequel apparaît le cœur du village avec l'église entourée d'un groupe de maisons. On notera sur ce plan l'absence d'éléments importants de la seigneurie: pas de mention pour les ports passeurs, ni pour les arbres et forêts. De même, les reliefs du terrain qui existent sont absents de la représentation. On y repère les maisons seigneuriales et les bâtiments agricoles adjacents, granges, écuries, pigeonniers. Les parcelles agricoles sont très visibles et sont signalées par un dégradé de brun, marron, jaune soutenu. 30

Le plan est accompagné d'un texte car à l'intérieur du plan aucune indication ne permet d'identifier les parcelles. Ce faisant, chaque lot agricole ou bâtiment comprend un numéro ou une lettre qui le renvoie à un tableau plus détaillé dans un encadré joint à la carte. Ces indications sont soutenues par une légende qui ne nous permet pas d'évoquer dans ce cas et avec précision la nature des fonds. Le plan a été dréssé dans le cadre de l'acquisition de la seigneurie de Guemes et Flicourt et les protagonistes de l'opération n'ont pas jugé nécessaire de détailler les productions. Seuls des noms de lieux apparaissent sans rien dire de très précis sur les cultures qui y sont produites. La dénomination en est donc assez succinte mais nous ramène à plusieurs types: enclos, prés, vignes et champs. Les alentours des bâtiments d'exploitation sont donc constituées de pièces de terre aux productions variées que d'autres plans dressées au milieu du siècle mettent plus spécifiquement en valeur. Nous les décrirons ultérieurement. Du début du siècle, ce plan montre une conception de la représentation de l'espace avec un dessin assez soigné. L'ensemble des surfaces est colorié, y compris la Seine et les îles. Un des effets de cette extension est d'affirmer, avec la seigneurie de Bonnières, l'autorité du duc sur la rive gauche du fleuve dans l'élection de Meulan. Un panorama de ces acquisitions peut-être saisi grâce à l'aveu de 1771 décrivant un vaste domaine seigneurial. Le corps de bâtiments qui compose le siège du duché est donc au centre d'un domaine formé de plusieurs seigneuries. Elles font l'objet d'une minutieuse description et occupent parlà même le plus de pages. C'est la partie la plus longue du document qui énumère tous les articles des différentes seigneuries, en précisant la superficie, la consistance, l'origine de la propriété, les redevances qui y sont perçues. Ici, la grande diversité des composantes impose à l'observateur une importante opération de synthèse qui aboutit à mettre en lumière les caractéristiques de ce grand domaine féodal. Nous reproduisons ici un tableau succinct des terres que le seigneur possède personnellement en propre dans chaque paroisse (superficie en arpents22) :

22Sachant qu'un arpent vaut cent perches et qu'une perche carrée parisienne vaut au xvmè siècle 34,19 m2, l'arpent vaut 0,34 hectare. 31

T a bl eau 1 : L es selgneunes
Seigneuries lies et prés (arpents)

d u d uc h'e
Bois (arpents) Droits particuliers Droit de banvin, brumanage De travers et rouage, terrage et pellage, quéage et comptage, pressoir banal (2 pressoirs) et épreinte Droit de patronage, de pressoir (I) et volière à pigeons, de 18 deniers sur la foire de Gasny Droit de brumanage, d pressoir (2) et d'épreinte Pressoirs (5) et épreinte à Bennecourt, brumanage, pellage et rouage, droit de coutume, de nomination d'un maitre d'école, port passeur à GIoton, voiture par eau de Bennecourt à Vernon Pressoir( I) et épreinte, quéage et comptage, pellage et rouage, brumanage, moulin (I) Pellage, rouage et brumanage 1719 = 300 1754 = 700 1728 = 300 1763 = 750 1737 = 700 1772 = I 850 1745 = 700 Fennage annuel Suivant les baux successifs En livres

Terres (arpents)

La RocheGuyon

118.87

Non détenniné

299.12

Non affenné

Gommecourt

8.79

5.35

11.3

Clachaloze (paroisse de Gommecourt)

9.21

Non détenniné

83.5

1726 = 280 1745 = 280 1736 = 280 1754 = 320 1763 = 320 1726 = 600 1754 = 540 1736 = 540 I 764 = 600 1745 = 540

Bennecourt

13.2

Non déterminé

36.42

1710 =1 000 1745=1200 1719 =1350 1754 =1 200 1727 =1 350 1763 =1400 1736 =1 200

Limetz- Villez

38.4

41.31

58.06

1751 =950 1760 = 950 1769 = 950

Lamerville (paroisse de Limetz)

0.94

20.37

77.56

Roconval ( paroisse de Beauregard)

27.77

11.3

1.55

pressoir banal (I) et épreinte 2 moulins et corvée (curage)

32

BeauregardAmenucourt (dont la ferme du Chesnay) Saint LeuFrecourt Copi erre (Montreuil)

11.54

241.98

321.09

Idem Roconval

1720 = 1751 = 1729 = 1759 = 1739 =

I 500 1200 I 600 1300 I 250

11.88

97.58

12.25 Non déterminé

Idem Roconval Droit de justice sur la commune de Copi erre et Montreuil Droit de patronage, de pressoir ( I ), d'épreinte et corvées. 1716 = 500 1734 = 500 1723 = 500 1763 = 800 1726 = 2 200 1753=1800 1736 = 2 200 1757 = 2 200 1746 = 2200 1766 = 2 400

48.39

9.22

Chérence

Non déterminé

200.21

26.44

Bézu-la Goulée (avec la ferme du Chesnay) Hautisle et Chantemesle

Non déterminé

166.83

56.01

Corvées, pressoir de Chérence Droit de patronage, de pressoirs et épreinte, rouage, brumanage Droit de marché et foire, de mesurage, de jauge, four à ban, ban pour les vendanges, de coutume, queage, comptage 1738 = I 800 1756 = I 250 1747 = I 500 1766 = I 400 1718 = 600 1754 = 600 1727 = 600 1756 = 600 1736 = 600 1764 = 650 1772 = 767 1718=250 1750 = 300 1726 = 300 1758 = 300 1747 = 300 1769 = 420 1704 = 2 100 1744 = 1200 1717 = I 800 1752 = 1573 1725 = I 800 1761 = 1573 1735 = I 400 1770= I 200

18.78

77.08 1.4 (vigne)

81.21

Vétheuil

2.25

2.87

620.44

Aincourt

Non déterminé

53.2

442.4

Gué du château

Saint Martin (avec Herville à partie de 1752)

11.85 44.47

115.22

357.25 1.61

Droit de travers, jauge et mesure, pellage et terrage, pressoirs (3) et épreinte, foire et étalage à la Désirée

33

Sandrancourt (paroisse de Saint Martin)

7.17

Non détenniné

52.2

Guernes (avec Flicourt à partir de 1743) Flicourt (paroisse de Gueme, Rolleboise)

3.75

Non détenniné

Non détenniné

Droit de jauge et mesure, pellage et terrage, pressoirs (2) et épreinte Terrage et pellage, pannage et arrière pannage, droit de pêche Droit de coutume, corvées, lods et ventes des fumiers, pressoirs(2) et épreinte Port passeur de Rolleboise et de Mousseaux, pelage, brumanage, rouage, banvin, forage et vientrage, corvées, crieur -priseur, redevance de 10 soles par les habitants de Mousseaux, pressoir (5) et épreinte

1705 = 1700 1745 = 1 000 1714=1700 1755 = 350 1719= 1250 1763 = 350 1727 = 1 100 1772 = 670 1736 = 1 100 1743 = 1300 1767 = 1 250 1750 = 1 150 1787 = 1 625 1757 = I 150

20.81

71.83 2.9 (vigne)

173.4

la Perruche et Lavacourt (Moisson)

8.69

304.74

1555.33

1707 = 1 230 1742 = 750 1715 = 1600 1748 = 825 1723 = I 700 1757 = 900 1733 = 1 300 1766 = 1 050

Rolleboise, Méricourt et Mousseaux

74.61

21.79

192.43

1721 = 2300 1749 = 2 650 1730 = 2 700 1757 = 2 650 1737 = 2 650 1766 = 3000

Freneuse

Non détenniné

20.2

3.19

Terrage et pellage, moutonnage, pressoirs( 4) et épreinte

1709 = 1 400 1746 = 1 500 1719 = 1 550 1754 = 1 600 1729 = 1 800 1763 = 1600 1736 = 1 800 1772 = 2 600

34

Bonnières

9.49

Non déterminé

Non déterminé

Artie

6.26

183.76

1709 = 550 1740 = 600 1715 = 900 1748=600 1728 = 900 1757 = 300 1738 = 600 1767 = 240 1725 = 2 270 1753 = 2 400 1735 = 2 270 1761=2500 1743 = 2 400

Total

497.12

1644.84

4462.76

Au-delà de la résidence seigneuriale commence donc l'espace agricole, composé de prés, terres, îles, bois. L'ensemble peut-être évalué à plus de 2 245 hectares dont I 500 de bois et de forêts. Morcelé entre une vingtaine de seigneuries, le duché est composé d'unités repérables dans l'espace par des signes distinctifs que décrit l'aveu. Les déséquilibres existent et nous renvoient aux droits, aux bâtiments et aux terres attachés à chacune de ces selgneunes. Maison et lieu seigneurial On peut alors admettre qu'à l'intérieur du duché, l'occupation de l'espace se

fait avec des moyens relativement modestes. Quelques corps de bâtiments
imposants, avec de grands murs comprenant les pressoirs, granges, étables ou autres écuries, mais pas de résidences, ni de demeures seigneuriales qui rivaliseraient avec le château de la Roche-Guyon. Parmi les possessions, on trouve un type dominant de résidences seigneuriales. A Chérence, le domaine se compose d' : « Une grande maison servante au fermier avec plusieurs bâtiments, granges, fouloirs, étables, écuries, bergeries, colombier, pressoirs à vin et à cidre sous un même toit, cour, jardin, clos planté d'arbres fruitiers, le tout contenant cinq arpents, y compris l'enclos et masure de la Tour de Chérence », celui de Flicourt a : « Une ferme et batiment audit Flicour, consistant en maison, chambres, greniers, cave dessous, cour, grange, étable, écurie, bergerie, un grand fouloir et pressoir dedans, un colombier à pied garni de pigeons.. un autre corps de logis attenant celui-ci dessus, avec une petite cour prise dans celle de ladite ferme et séparée d'icelle par un mur d'appui, jardin derrière lesdits corps de logis, 35

contenant trois arpents et

demi

enclos de muraille, autour desquelles

il y a des espaliers de toutes sortes de fruits, une grande cour où était ci-devant un autre corps de logis, une cave voûtée dessous et au-delà un grand jardin fruitier et potager; une autre cour qui n'est séparée de la précédente que par un mur, dans laquelle est une grande grange, un autre pressoir à vin, un fouloir attenant, une cuisine et salle... » Ce faisant, le plus remarquable semble être le domaine d'Hautisle composé de:
«La maison seigneuriale consistant en deux corps de logis, salles, chambres, anti-chambres, cabinet, salions, chapelle, office, cuisine, dont partie taillée dans le roc avec terrasse et bassin sur icelle, cours devant et derrière lesdits corps de logis, écuries dans la cour de devant avec un petit bâtiment où est une horloge, grenier, logement du jardinier et remise, un parc au-dessus de la maison, pavillon dans icelui, espaliers d'arbres au haut dudit parc autour des murailles, réservoir d'eau avec environ cinq arpents et demi de

arpents»23 Plus au nord, la terre et seigneurie d' Ambleville, également de la mouvance du duché, et appartenant à Jean Baptiste de Senteuil, écuyer, «au nom et ayant épousé Dame Labbé, seule fille et unique héritière d'Antoine Labbé
23

terre ... », tandis que d'autres sont privés de résidence et n'offre au regard que des bâtiments agricoles: pressoirs ou granges (Gommecourt, Clachaloze...). Dans la plupart des cas, les alentours de la maison seigneuriale sont faits d'espaces agricoles et de bois tandis que les espaces d'agrément, promenades, jardins ou terrasses restent très limités. La maison seigneuriale prend alors l'allure d'une exploitation agricole d'un seul tenant où se mêlent les espaces construits, les cours, les vergers et potagers. Il faut regarder hors du Duché, non loin de la Roche-Guyon pour observer des domaines qui supportent la comparaison: à Villarceaux, domaine qui fait partie de la mouvance du duché et appartient en 1771 à Dutillet de la Bussière «conseiller du Roi en tous ses conseils, Maître des requêtes ordinaire de son Hôtel », on observe un ensemble plus vaste composé d': «Un château et hôtel seigneurial, basse cour, jardins, étangs, canaux, bois taillis du parc, moulin à eau, plans d'arbres et enclos, le tout fermé de murailles, dans lequel enclos sont une ferme appellée les bergeries, et le pressoir faisant avec un autre enclos, dans lequel il y a des avenues de noyers nouvellement plantés joignant ledit parc, et aussi clos de murailles, cent vingt huit

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son père, écuyer-controleur des guerres à la suite de la Gendarmerie» présente un corps de bâtiments composé d': « Un ancien château et hôtel seigneurial et autres bâtiments, jardin dans lequel il y avait ci-devant un petit canal à poisson, un parc clos de murailles planté d'arbres fruitiers, terres labourables, pré et bois, comprenant ensemble quarante arpents ou environ, item, Basse cour dudit hôtel seigneurial dans laquelle il y a maintenant un logement pour lefermier avec plusieurs bâtiments, colombier à pied, pressoirs banaux etjardin à l'usage du fermie,J4 » L'aspect de ces deux derniers domaines correspond à l'évidence à d'importantes seigneuries qui se distinguent des seigneuries du duché tant par leur taille que par le statut. Les constructions anciennes, la présence de plusieurs corps de bâtiments et un environnement agréable marqué par de vastes jardins annoncent des résidences seigneuriales d'une plus grande envergure que celles qui composent le duché. Cependant, en nous donnant des informations sur l'utilisation du sol des différentes seigneuries, l'aveu nous renseigne sur l'agriculture et la valorisation de l'espace autour de la résidence principale. L'appréhension de la part cultivée qui nous intéresse ici permet alors la distinction des diverses composantes du duché. Structure des seigneuries Ces domaines se ressemblent dans leur composition même si leur superficie peut varier: des plus vastes, Moisson, qui s'étend sur plus de 1 600 arpents, y compris les bois, au plus petit, Clachaloze (paroisse de Gommecourt), qui ne couvre que 10 arpents. En général les domaines les moins étendus (moins de 150 hectares) sont structurés autour d'un lieu seigneurial qui constitue le centre, avec, comme à Gommecourt, un bâtiment clos de murailles et un pressoir. Beauregard, Vétheuil, Aincourt, Saint Martin sont beaucoup plus étendus. Grâce à la surface forestière, leur extension dépasse les 150 hectares. Il est évidemment rare qu'une seigneurie corresponde à une paroisse. Ainsi, la seigneurie de Copierre ne correspond qu'à une partie de la paroisse de Montreuil. C'est la configuration la plus fréquente. La seigneurie n'est qu'un élément du « terrouar» d'une paroisse: une trentaine d'arpents pour la seigneurie de Roconval à Beauregard. Ces seigneuries présentent des terres de différentes natures et des immeubles. A cet égard, certaines dénominations de l'aveu peuvent prêter à discussion. Ainsi l'appellation « prés et îles» ou « pré et terre» pour la
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seigneurie de la Roche-Guyon semble désigner des éléments culturaux à la vocation agricole confuse ou ambiguë attendu que ces termes désignent des espaces de bords de rivière ou entourés d'îles soumis aux débordements fréquents de la rivière. Les bois sont repérés avec plus d'aisance et leur description fait apparaître une répartition tout aussi inégale entre le cultivé et le non-cultivé. Ainsi à Vétheuil le déséquilibre est patent: les prés, îles et terres représentent moins de dix arpents tandis que les bois couvrent près de 620 arpents de la surface. Certaines maisons seigneuriales sont immédiatement entourées de plusieurs hectares de terres. Celle de Saint Martin par exemple, est attenante à plusieurs hectares de vignes et de terres labourables. De même à Herville où l'on peut repérer « 115 arpents 22 perches attenant la dite maison et 44 arpents 47 perches en pâtis joignant aussi ladite maison25. » Au total, l'association de l'ensemble de ces seigneuries forme un terroir où abonde très largement le couvert forestier.
Tableau 2 : Les composantes du duché

Duché de la Roche-Guyon (superficie en arpent) Prés et îles terres Bois 497 1644 4462 7,52% 24,89% 67,57%

Le paysage du duché est surtout occupé par les forêts pour lesquelles l'aveu de 1771 ne donne aucune information quant à leur peuplement et leur caractéristique sylvicole. De fait, les bois occupent une large place dans cet espace, même si leurs limites sont repoussées vers le plateau par l'homme qui occupe des vallées plus larges et plus accueillantes. Car les villes et villages de la Seine sont relativement peuplés grâce notamment à la culture de la vigne, l'abondance des prairies et la dynamique commerciale de cet axe. Face à cette prospérité agricole et urbaine des bords du fleuve, l'espace forestier du duché apparaît plus nettement en retrait du point de vue démographique. Il faudra donc se tourner vers les papiers de gestion du régisseur, les comptes forestiers ou les plans du duché pour appréhender cette réalité économique et humaine.

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La diversité des composantes du duché apparaît encore plus évidente surtout si l'on porte notre regard vers les droits attachés à ces seigneuries. En particulier, les droits économiques: la présence des banalités, (moulins, pressoirs, droit d'épreinte), droit de bac et port passeur multiplie les occasions pour le seigneur de prélever des redevances. La situation du duché est ici composite. La situation n'est pas identique qu'on soit à Clachaloze où, par exemple, «tous ceux qui ont des vignes sont tenus d'apporter leurs aisnes fraîches pour y être pressurées, et se pays pour le droit d'épreinte le troisième pot de ce qui vient auxdits pressoirs, à peine de confiscation et de 3 livres 15 soles d'amendes26» ou à Bennecourt où se paie le droit d'épreinte « le quatrième pot du vin qui se tire auxdits pressoirs ». Sur la rivière d'Epte, dans la seigneurie de Limetz, c'est le moulin à eau qui attire l'attention: y sont liés les habitants de Limetz-Villetz, Bennecourt, Gloton, Lombardie, Jocourt et Tripleval, ainsi que ceux de Clachaloze « et se paye pour le droit de mouture le seizième du grain que lesdits banni ers y portent moudre ». Les cas se multiplient et rendent compte d'une emprise «féodale» sur cet espace. La multitude des droits «féodaux» et leur diversité dessinent des réalités locales composites dont les effets caractérisent la pression seigneuriale au sein du duché. L'aspect comptable de cette domination seigneuriale est évoqué ultérieurement. L'ensemble de ce tableau dessine une situation sociale que caractérise l'emprise effective des seigneuries du duché. Cependant apprécier la structure du duché ne suffit pas à rendre compte des réalités économiques du patrimoine qu'il représente. Il nous apparaît également nécessaire de compléter la présentation du cadre seigneurial à la RocheGuyon par l'évocation de l'élément qui représente le mieux la puissance seigneuriale: le château. Au total, on peut donc penser que ce duché n'a pas été conçu seulement au gré des transactions qui se présentaient. Le duc François VII puis son fils Alexandre voulaient incontestablement renforcer un ensemble cohérent qui en ferait d'une part les seigneurs reconnus de cette région de l'ouest parisien au côté d'autres familles prestigieuses, et d'autre part les propriétaires d'un vaste domaine foncier aux ressources multiples dont le principal foyer s'incarnerait dans la résidence de la Roche-Guyon, véritable centre du duché. Le château ducal Dans cette perspective le domaine de la Roche-Guyon avec son château, ses écuries, son potager et ses promenades traduisent une opulence exceptionnelle. Car comme pour toute seigneurie d'importance, le château
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en constitue le centre. La première évocation du château nous renvoie à l'époque médiévale27. Au xnè siècle, la Normandie est proche et encore anglaise. Cette opposition donne à la Roche-Guyon son intérêt stratégique. Construite à l'époque de Louis VI le gros, l'architecture de la forteresse ne cesse d'évoluer depuis le caractère troglodytique des origines jusqu'à l'imposante demeure du xvmè siècle. Ce corps de bâtiments édifié à dos de falaise est de construction ancienne et, avec ses environs immédiats, font l'objet dans l'aveu d'une «déclaration », c'est à dire d'une scrupuleuse description: «Le château et lieu seigneurial assis à la Rocheguyon ayant son entrée en face de la rivière de Seine par une grande porte, aux cotés de laquelle sont deux pavillons, dont l'un sert de logement au concierge, et l'autre au portier, et consistant en un grand corps de bâtiments fort ancien, et plusieurs autres y attenant construits nouvellement, composés de logements tant de maîtres, que d'officiers et domestiques, grand salon, pièce pour la bibliothèque, office, cuisine, caves, buchers et autres lieux, grande cour à l'entrée du château, vestibule, petite cour derrière appelée la cour du cerf, terrasse, cour et écurie devant ledit château.. une autre terrasse qui part du nouveau bâtiment et règne jusqu'au sommet de la côte en formant différents circuits, une chapelle taillée dans le roc et un logement à coté pour les chapelains.. un colombier aussi taillé dans le roc avec un réservoir contenant 300 muids d'eau» L'endroit est donc vaste et complexe. De plus, il est marqué par la Providence: « Dans la dite chapelle du château, où repose de temps immémorial dans un tabernacle le saint sacrement de l'autel, et où sont une croix de vermeil doré, renfermant un morceau de la vraie croix, et une chasse d'argent contenant les reliques de plusieurs saints et saintes, et entre autres de sainte Pience, dame de la Roche-Guyon, se dit l'office divin tous les jours de l'année à deux chœurs aux heures différentes et ordinaires de l'église par deux chapelains amovibles logés proches ladite chapelle» Près du château, les jardins font l'objet d'une description spécifique attestant de l'importance économique et symbolique qu'on lui accorde: « Vis à vis dudit château, et pour l'ornement et commodité d'icelui est un jardin potager contenant actuellement huit arpents environ, plantés d'arbres fruitiers, et en bosquets, lequel s'étend jusque la rivière de Seine, et est fermé de murs, parapets et grilles avec
27 QUE NEVILLE (Alain), DELAHA YE (Thierry) Le château de la Roche-Guyon. Des grottes au siècle des Lumières, Saint Ouen l'Aumône, Ed. du Valhermeil, 199, p. 7-28.

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logement pour le jardinier... à l'entrée au bout dudit jardin en face du château, sont deux pavillons, dont l'un est ma gabelle, et l'autre pour l'ornement et commodité dudit jardin, à coté duquel second pavillon, est une porte pour entrer dans une promenade que j'ai fait faire dans mon île appelée l'isle aux bœufs... qui est plantée en ormes, charmilles et bosquets» Les éléments de prestige ne manquent pas. La description très précise du château comme lieu de résidence aristocratique caractérise le siège du duché. Certains visiteurs ne s'y trompent pas et leurs témoignages ont alimenté cette idée et l'illusion de la prospérité. On connaît évidemment les quelques phrases élogieuses d' Arthur Young qui crut reconnaître en la propriété de la Roche-Guyon: « L'endroit le plus singulier que j'ai vu. Madame D '£nville et le duc de La Rochefoucauld me reçurent d'une façon qui m'aurait rendu l'endroit agréable, ce fut il trouvé au milieu des marécages. J'ai le plaisir d y trouver aussi la duchesse de La Rochefoucauld, avec laquelle j'avais passé d'aussi agréables moments à Bagnères de Luchon; c'est une femme excellente, dotée de cette simplicité que fait souvent disparaître l'orgueil familial ou la morgue du rang. L'abbé Rochon, le célèbre astronome de l'Académie des sciences, et quelques autres hôtes, avec la domesticité et le luxe d'un grand seigneur, tout cela donnait à La Roche-Guyon une exacte ressemblance avec la résidence d'un grand seigneur anglaii8 » Ces quelques remarques renforcent l'idée que, même si la principale source de prestige de la noblesse est constituée de la terre et des droits seigneuriaux, c'est dans le château que se matérialise la position sociale du dominant. C'est lui qui en général mobilise l'essentiel de l'intérêt du propriétaire, avant même que ce dernier exprime sa passion pour les investissements et l'extension de l'assise foncière. En 1714, le duc La Rochefoucauld reçoit en partage ce domaine qui a encore très largement l'allure d'une grande bâtisse médiévale. Soucieux d'y résider et de recevoir lorsqu'il n'est pas à Versailles, Alexandre engage, au moyen de grands travaux, la métamorphose architecturale du château pennettant ainsi de rendre encore plus éclatant son pouvoi?9.
28 Arthur Young Voyages en France, Union Générale d'édition, 1970, p. 116-117, lettre du 9 octobre 1787. 29Certains caractères de la transformation du château de la Roche-Guyon peuvent être lu dans les mémoires de maîtrise de GERMA (Antoine) Les promenades du château de la RocheGuyon, Etude de l'aménagement d'un parc 1764-1791, Université de Paris XIlI-2002 et ROUET (Marion) Etude d'un potager au XV1l1e siècle: l'exemple du château de La RocheGuyon Mémoire de maîtrise-Université de Paris XIlI-200 1. Travaux sous la direction de Marie José MICHEL. 41

Un aperçu de l'évolution des bâtiments d'après les comptes depuis le xvnè siècle permet de suivre les grandes étapes de l'œuvre de consolidation patrimoniale 30: 1649-1652 : taille de la falaise et construction de la terrasse. 1661-1666 : construction d'une galerie avec décoration. 1688 : réfection à neuf d'une partie des écuries de la basse-cour. 1699 : nouvelle cuisine « dans les carrières de la cour du château ». 1711 : aménagement en jardin du fossé autour du château. 1725 : démolition de « tous les batimens depuis la porte dans la basse cour à main droite jusqu'à la muraille et tenant l'ancienne capitainerie... pour en la même place construire un batiment neuf uniforme en demy mansarde ». 1731-1733: construction de 3 bâtiments neufs dans la cour haute, d'où démolition d'anciens murs, de l'ancienne audience et de la tourelle attenante, et de l'ancienne capitainerie. 1737 :jardin de l'île; nouveau bâtiment de la fruiterie. 1738 : nouveau bâtiment attenant à la cuisine. 1739: construction de la glacière, du mur du jardin des prêtres, du pavillon de l'horloge, de l'escalier pour la chapelle avec 104 marches en pierre. 1740: l'architecte Villars achève les appartements du haut et construit un escalier avec balustres et 60 panneaux de verre pour la lanterne. 1742-1743 : fontaine, réservoir. 1744 construction de nouvelles écuries, avec des fondations de 50 pieds de longueur. 1746 : nouvelle audience. 1748 : travaux de terrassement dans la basse-cour. 1749-50 : démolition des vieilles écuries, construction du pavillon Villars. 1764 : jardins 1767: démolition de la galerie, chantier du bâtiment neuf ( pavillon d' Enville). 1768 : construction du théatre. 1769: fin de la construction du« pavion de madame la duchesse danville ». 1770-1776: nouvelle plantations, promenade de la tour. 1776: construction en partie du mur en brique du jardin potager. La recherche de l'agrément accompagne l'évolution de l'architecture et privilégie l'esthétique, atténue le caractère militaire et défensif du site.

Comme on le retrouve ailleurs, avec la construction de nouveaux bâtiments,
en particulier des écuries monumentales, à la Roche-Guyon s'exprime une
30 Voir la liste exhaustive des travaux entrepris au château dressée par DAUFRESNE (Geneviève) « Les comptes des châtelains de la Roche-Guyon» in Vivre en Val d'Oise neSS, avril-mai 1999. 42

volonté explicite qui conduit à penser le château non plus comme un édifice isolé et protégé des communautés environnantes mais comme un espace organisé pour le plaisir de la famille résidente. Il est également possible d'affirmer, au vu des nombreux travaux entrepris que les initiatives de la duchesse en matière d'aménagement ont eu une fonction économique importante permettant la mobilisation régulière de la population: celle-ci bénéficie ainsi, en quelque sorte, d'une redistribution des revenus sous forme de travail. Le livre de raison du marchand drapier Michel Legrand, résident de la Roche-Guyon témoigne de cette sollicitude princière à l'égard de la communauté. Le rédacteur y souligne les nombreux accidents climatiques du milieu du siècle, neige, gel, grêle ou inondation, qui rendent le quotidien de la population difficile soulignant ainsi l'appui de la famille La Rochefoucauld envers la population. Cette attention est d'autant plus sensible qu'elle intervient à un moment où les habitants sont en difficulté: c'est le cas en 1740 où, nous dit le chroniqueur: « Cet hyver fur suivi d'une maladie qui fur pour ainsi dire générale dans tout le royaume et de laquelle peu de personnes revenaient. Il en mourut plus de 42 à la Roche-Guyon... monseigneur le duc de la Roche-Guyon soulagea beaucoup le peuple, surtout les pauvres de son duché. Il fit diminuer les tailles, les taxes de ceux qui étaient taxés," il fit faire beaucoup de travaux aux chemins et à ses batiments pour donner du travail à tous ceux qui n'en avaient pas, tant de son duché que d'autres étrangers3l » Nous pouvons reprendre quelques éléments significatifs et utiles de cette mobilisation de travailleurs en mobilisant les données de Marion Rouet sur le potager32. Sous l'autorité de l'architecte Louis De Villars, les transformations du potager mobilisent de nombreux ouvriers. Ainsi pour l'année 1737, 144 hommes et 48 femmes travaillent sur le site. Les membres de ce groupe sont très largement originaires de la région de la Roche-Guyon faisant du château un vrai pôle d'attraction pour la marché du travail local. Le travail saisonnier semble être une vraie aubaine pour les habitants. L'examen des pièces de compte détermine par exemple tout l'intérêt du travail au potager pendant la période d" avril à juillet, saison qui se traduit par une hausse des salaires de trois sols par jour. Les travaux dans le jardin entrent en concurrence avec les travaux des champs et renchérissent ainsi la valeur du travail. Ce faisant, en 1737, une trentaine de familles profitent de

31 Cité par WARO (Françoise) «Livre de raison d'un marchand de la Roche-Guyon» in Mémoire de la société historique et archéologique de Pontoise, Tome LXXX (1997), p. 393419.
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ROUET (Marion) op. cit., pp 63-77.

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cette activité. Mari, femme et parfois enfant du couple entrant en apprentissage travaillent sur ces chantiers.
Figure 5 : Château de la Roche-Guyon, fin XVIIIe siècle

Louis Nicolas de Lespinasse (1737-1808) Sceaux, musée de l'lie de France

D'une autre manière la duchesse sait solliciter des ouvriers dans d'autres circonstances, pour d'autres travaux qui nécessitent plus de qualifications que le simple transport de terre dans le jardin. C'est un cas d'urgence qui se présente au château comme en témoigne une déclaration de travaux datant de 176833.Ce récit dont sont reproduits de larges extraits atteste du souci de la duchesse à rendre son lieu de résidence agréable, et ce, malgré les outrages du temps: « Furent présens Sieur Louis De Villiars architecte demeurant en ce lieu de la Roche-Guyon, Jean George Le Clère maçon, Hilaire Alexandre, Jean Périé, Charles Trotard, Nicolas Suze, Roger Desoindre, Charles et Pierrre Desoindre travaillants ordinairement à piquer et creuser les carrières qui servent d 'Habitation à la
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ADVO 2e 12/692 décembre 1768, déclaration de travaux effectués au château de la Rochenotaire du bailliage de la Roche-Guyon.

Guyon devant Gabriel Athanase Grippière,

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plupart des habitants de ce lieu de la Roche-Guyon, tous demeurants au même lieu, lesquels a la réquisition de très haute et très illustre Madame Louise Elizabeth de la Rochefoucauld duchesse d'enville... ont dit qu'au commencement du mois de mars de l'année mil sept cent soixante cinq, le concierge du château dudit lieu de la RocheGuyon s'estant aperçu qu'il était tombé des morceaux de piastre du plafond d'une gallerie qui a anciennement été creusée dans un rocher attenant audit château de la Roche-Guyon et avait soixante quinze pieds de longueur sur dix huit pied de largeur et dix sept pieds d'élévation et servait de salle de compagnye, en donna avis au sieur Du Villars, qu'en conséquence le dit sieur Du Villars examina avec attention le dit plafond et remarqua que sur la longueur de dix huit pieds il y avait une fente qui annonçait que la roche avait travaillé, que cette observation détermina le sieur Du Villars a suivre cette fente en faisant enlevé l'enduit de piastre de partie dudit plafond qu'alors il fut noté que la dite fente se prolongeait a la longueur de quarante pieds soit il résultait qu'avec la durée que la masse dudit rocher de vingt quatre pieds d'épaisseur ne faisait plus corps avec le reste de la montagne et que cette masse menaçait d'une chute, que comme cette galerie était la seule salle de compagnye dudit château, madite dame sur le rapport dudit sieur De villars voulut s'assurer s 'il y avait danger, comme luy disait le dit sieur De villars, de fréquenter la dite gallerie, que pour cet effet madite dame fit venir en son château MLe Brun, ingénieur des ponts et chaussées demeurant à Paris qui après avoir visité ladite galerie déclara a madite dame qu'il y avait tout lieu de craindre la chutte d'une masse si considérable, que madite Dame fort fâchée de savoir dans le cas de perdre cette gallerie ne s'en tint pas là, qu'elle fit venir M Carpentier architecte du Roy demeurant à Paris qui en fit la visite et assura madite Dame qu'il ny avait pas la moindre sureté de fréquenter cette même gallerie et quelle pouvait tomber d'un moment à l'autre, Que non contentes de ces précautions madite dame engagea M de Séparieux, de l'Académie des sciences demeurant à Paris à faire le voyage de la Roche-Guyon que ce scavcant eut cette complaisance et examina aussy fors attentivement ladite galerie et le rocher dans lequel elle était creusée et décida qu'il n'était pas possible que la masse dudit rocher qui avait quatre vingt pieds de longueur et quarante quatre pieds de hauteur, et n'était supportée que par cinq piliers de quatre pieds et ne faisant plus corps avec le reste de la

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montagne, se soutint longtemps, d'autant plus que les eaux pluviales venant à prendre leurs cours par cette fente, ce rocher qui n'était que de la craye, s'amolirait, et qu'irifailliblement toute la masse tomberait . Qu'enfin madite dame fit dépaver le dessus de la terrasse de la dite galerie et découvrir le rocher, et qu'on y aperçut une fente d'un pouce et demy d'ouverture sur la longueur de la dite galerie preuve aussy évidente qu'indubitable que toute la masse était séparée de la montagne, poussait au vuide et menaçait une chute prochaine. Qu'on commençat cet abbatis par le bout où avait paru ladite fente... Tous lesquels comparant ont certifié et attesté qu'à leur connaissance il y a eut nécessité inévitable d'abattre ledit rocher et la dite galerie... » L'événement en dit long sur l'opiniâtreté de la duchesse, tout autant que sa capacité à mobiliser de notoires spécialistes de la construction. Architecte, ingénieur, académicien et main d'œuvre locale sont donc mobilisés et appelés à se pencher sur le cas de cette galerie en piteux état. La duchesse n'a pas ménagé ses efforts et son attitude rend compte ici, de son indéfectible attachement à la propriété familiale. Ici la réquisition des artisans locaux rend compte de la capacité de mobilisation du seigneur qui, pour son compte, peut disposer d'une main d'œuvre nombreuse et accommodante, compte tenu de la précarité sociale des campagnes françaises au xvmè siècle. De tous ces travaux et transformations, de nombreuses traces subsistent encore aujourd'hui. Ainsi, la récente restauration du potager par les services des monuments historiques nous permet de replacer la volonté de la duchesse dans son contexte. Avec le duc, son père, en se faisant bâtir à la Roche-Guyon une imposante résidence d'agrément, la duchesse n'a fait en défInitive que suivre le mouvement engagé par ses prédécesseurs en amplifIant le phénomène et en prenant à son compte les transformations extraordinaires opérées ailleurs et en particulier à Versailles34. En défInitive, l'ensemble de ces mutations, en particulier celles liées à l'élargissement du duché met en lumière la volonté des seigneurs de la Roche-Guyon de valoriser leur patrimoine. Nous avons pu ainsi repérer l'existence d'une politique de rassemblement à l'intérieur et à la périphérie immédiate du domaine. La confection du plan du duché en 1736 valide ces investissements aboutissant à une représentation du parcellaire, nécessité pour toute exploitation effIcace.

MAROTEAUX (Vincent) Versailles. Le Roi et son domaine 00. Picard, 2000, chapitre préliminaire p. 31 à 54. 46

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