La floraison des philosophes syriaques

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L'auteur nous conte l'histoire des philosophes syriaques en Syrie et en Mésopotamie. Du IIe au XIVe siècle, ces savants se penchèrent sur les grandes questions philosophiques de leur époque.Ils pressentaient que le but de l'homme était le développement de l'esprit. Ils écrivirent des livres originaux, traduisirent les oeuvres majeures de la philosophie grecque, celles de Platon, d'Aristote et de Galien. Ils réalisèrent la transmission de ce patrimoine au monde arabe, qui le fit passer, au Moyen-âge, en Occident.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296320697
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La floraison des philosophes
syriaques

.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4348-X

Ephrem-Isa YOUSIF

La floraison des philosophes syriaques

L'Harmattan

5-7 ~ rue de 1~École-Polytecbnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur
-Parfums d'enfance à Sanate Un village chrétien au Kurdistan irakien L'Harmattan, 1993. -Mésopotamie, Paradis des jours anciens L'Harmattan, 1996. -Les Philosophes et Traducteurs D'Athènes à Bagdad L'Harmattan, 1997. syriaques

-L'épopée du Tigre et de l'Euphrate L'Harmattan, 1999. -Les Chroniqueurs Syriaques L'Harmattan, 2002.

Mes remerciements à Monique le Guillou qui a réalisé avec moi cet ouvrage.

Avant-propos
Il me semble que les paysages du temps coulent doucement vers les siècles passés en Orient. Depuis les Sumériens et les Accadiens, de nombreux peuples écrivirent la longue histoire des pays situés entre les deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate, chemins troublants de toute mémoire. Ces vallées de limon et d'argile ne pouvaient manquer leur destinée. Parmi ces peuples, brillèrent les Syriaques. Qui étaient-ils? Les héritiers des antiques Assyriens, Babyloniens, et aussi des Araméens, installés en Syrie, en Mésopotamie. Les Syriaques (en arabe: suryan) formaient en effet un peuple, avec son histoire, sa religion chrétienne, sa culture, sa langue, le parler araméen Au yernesiècle, ils se divisèrent en deux branches. Les Syriaques orientaux, dits «nestoriens », s'étaient établis surtout en Mésopotamie et en Iran. Les Syriaques occidentaux comprenaient les
« Jacobites »,

qui

résidaient

en

Syrie,

en

Haute

Mésopotamie, et les Maronites du Liban. Sur leurs terres battues par tous les vents de 1'histoire, les Syriaques subirent les assauts des Grecs, des Romains, des Perses sassanides, sans oublier les Arabes, les

Turcs seldjoukides, les Mongols et les Ottomans. Dans leur sang voguaient les empires. Malgré les troubles et les malheurs, ils conservèrent obstinément leur patrimoine culturel. Ce patrimoine, les Syriaques de la Mésopotamie et de la Syrie le créèrent patiemment. Pendant plus de mille ans, du Ilemeau Xlyeme siècle, ils tentèrent de résoudre les grands problèmes de la philosophie et de la religion. Pour cela, ils regardèrent en arrière, vers la Grèce dorée, qui avait développé la science, la philosophie, inventé une méthode de raisonnement, créé une haute civilisation. Ils se désaltérèrent aux délices de son génie. Ils pressentaient que le but du monde est le développement de l'esprit, comme l'écrira plus tard Ernest Renan dans la préface de son livre intitulé
«Souvenirs d'enfance et de jeunesse.»

Les Syriaques voulaient approfondir l'héritage de l'Antiquité grecque, s'appuyer à la sagesse des Anciens. Très tôt, ils se procurèrent, par l'intermédiaire d'écoles, comme celles d'Antioche, de Nisibe et d'Édesse, des œuvres philosophiques et scientifiques grecques. Ils commencèrent à enseigner des éléments de la logique aristotélicienne qui servaient à l'exégèse des textes religieux. Les savants syriaques ouvrirent, comme un coffret de bois précieux, l'Organon d'Aristote (384-322 av. J.-C.), d'où s'exhalait un parfum de terre lointaine, lumineuse, de sage raison. Ils traduisirent, dans leur langue, des parties de cet ensemble logique composé de six traités. Ils firent passer du grec en syriaque quelques ouvrages du fameux médecin de Pergame, Galien (131-201 apr. J.-C.) Beaucoup de livres philosophiques grecs furent transmis aux Arabes, après la Conquête, par l'intermédiaire de lettrés 8

chrétiens syriaques, qui jouaient le rôle de traducteurs, commentateurs, abréviateurs, lexicographes et oeuvraient dans l'entourage des califes 'abbassides de Bagdad. Le plus célèbre d'entre eux fut sans doute Honayn Ibn Ishaq (808873.) Les Syriaques achevèrent de traduire l'Organon, la Physique et l'Éthique d'Aristote. Vers 1045, le « Pays entre les deux fleuves» fut dominé par les Turcs Seldjoukides. Les érudits syriaques poursuivirent leurs études philosophiques, commentèrent Aristote, dialoguèrent avec les musulmans, composèrent des encyclopédies. Au XIlleme siècle, les Mongols arrivèrent en Mésopotamie. Plusieurs tribus avaient été converties au christianisme nestorien par les missionnaires. Nonobstant les prises de villes et les violences, des savants syriaques rayonnèrent à cette époque troublée. J'appartiens à cette nation syriaque dont le destin fut brillant, mais à certaines époques, tragique. Je porte dans mon cœur l'ardent souvenir des savants et philosophes qui ont travaillé à la création d'une riche culture syriaque. Ils ont illustré le génie particulier de leur peuple. Je vais vous conter les vies de ces grands personnages- mes héros, mes navires, mes rives.

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Introduction L'aube de la sagesse et de la philosophie
La démarche des Mésopotamiens et des Grecs Je m'avance sur le bord de cette aube ancienne, jardin d'Éden, sources, fleuves et chants d'oiseaux. Ici naquirent, dans la gravité et la ferveur, la parole et la philosophie qui était l'amour de la connaissance et de la sagesse. Dès le Illeme millénaire avant Jésus-Christ, les Sumériens et plus tard les Babyloniens et les Assyriens se forgèrent une cosmologie et se posèrent le problème de la condition humaine: Comment l'univers avait-il été créé? Quel sens prêter à la vie humaine? Comment échapper à la mort ? Plusieurs questions venaient à l'esprit de Gilgamesh, le roi d'Uruk (l'Erech de la Bible), le héros de la célèbre épopée. Ces populations de l'Orient ancien continuèrent à s'interroger sur la création et l'ordre de l'univers, le rôle déterminant des dieux, le destin des hommes, le mystère de la mort. Pour y répondre, elles firent jaillir de leur imagination des récits, des fables. Elles expliquèrent le

monde par des mythes flamboyants, à l'origine de tout, et communièrent avec lui. Elles façonnèrent des archétypes. Trois mille ans avant l'arrivée des Grecs sur le théâtre du monde, les vieux Mésopotamiens jetèrent les piliers d'un savoir aux aspects pratiques. Ils contribuèrent au développement de l'agriculture, inventèrent le mode de vie urbain, l'écriture, codifièrent le droit, établirent les principes fondamentaux de l'astronomie et, pour résoudre leurs problèmes concrets, des mathématiques. Ils conçurent des systèmes de numérotation, de calcul, de mesure, découvrirent le théorème de l'hypoténuse avant Pythagore. Les Mésopotamiens, cependant, ne maîtrisaient pas encore l'organisation logique de la pensée et de l'action, et préféraient la sagesse à la science, l'invisible à l'abstrait. Par sagesse, il fallait entendre une habileté, une compétence, dans les domaines liturgiques, magiques et dans la conduite de la vie quotidienne. A cette sagesse, audacieuse, simple, utilitaire, appartenaient des aphorismes, des proverbes, des maximes, des dialogues, des devinettes, des hymnes, des satires, notés sur les tablettes d'argile par les scribes. Les Grecs reprirent tous les savoirs acquis par les nations sages, l'Égypte et la Mésopotamie. Ils les cultivèrent avec leur génie propre. La philosophie elle-même vint de l'Orient ancien et de l'Inde. Cette philosophie grecque vit le jour, au VIerne siècle avant Jésus-Christ, en Asie Mineure, chez les Ioniens, proches du monde mésopotamien. C'était une étude rationnelle des sciences de la nature et des sciences humaines, une tentative d'explication du monde intelligible, sans faire référence aux dieux. Elle incluait des éléments de réflexion sur la conduite de la vie politique et sociale. Plus tard, elle aborda les questions morales et religieuses. C'était aussi un mode de vie. Derrière les vieux mythes et les images orientales, les 12

Grecs cherchaient toujours les idées. Leur puissance de déduction grandissait. Après bien des détours, leur raisonnement se fondait aussi sur l'induction, l'autre processus de la pensée. Des savants grecs entrevoyaient déjà le caractère héliocentrique de l'univers et la structure de la matière, faite d'atomes « indivisibles» et homogènes. Leur science restait cependant, dans d'autres domaines, dogmatique et naïve. Les Grecs arrivèrent en Mésopotamie, berceau de la civilisation, grâce aux conquêtes d'Alexandre le Grand (356323 av. J.-C.), un jeune prince macédonien, blond, fort, aventureux. Il avait été éduqué par Aristote. En 331, Alexandre pénétra en Mésopotamie. Il dispersa l'armée de Darius, roi des Perses, dans la plaine de Gaugameles, près d'Arbil. Il s'avança dans les vallées du Tigre et de l'Euphrate, inconnues, verdoyantes et fertiles. Il atteignit Babylone, forteresse de briques plantée au milieu des champs et des palmeraies. Le prince remonta, frappé d'étonnement, la voie processionnelle qui menait à la porte d'Ishtar, la déesse de l'amour et de la guerre. Il regarda longuement les murs rutilants de briques émaillées, décorées de lions majestueux. Il entra dans une ville opulente et raffinée, découvrit ses places et ses rues, ses quais animés, ses temples, ses palais monumentaux, richement ornés, ses écoles, son administration. Il y resta un mois. Dans sa soif de découverte, de conquête, il repartit bientôt avec ses soldats vers Suse et Ecbatane, poursuivit sa route vers la Bactriane. Alexandre, au terme d'un long voyage en Asie centrale et dans la haute vallée de l'Indus, regagna Babylone au printemps de 323. Il voulait en faire l'une des deux capitales de son empire, avec Alexandrie l'Égyptienne. Il conçut le projet de reconstruire l'Etemenanki ou Tour de

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Babel, abîmée, selon la légende, par le roi perse Xerxès en 479. Le conquérant aux cheveux d'or rêvait d'unir l'Europe gréco-macédonienne à l'Asie achéménide, l'Orient et l'Occident. Il voulait créer une monarchie universelle, faire rayonner partout la culture hellénique, sans supprimer celle des peuples orientaux, adorateurs d'autres dieux, détenteurs de valeurs différentes mais riches. Alexandre ne s'abandonna pas longtemps à la douceur des jardins suspendus de Babylone où poussaient des grenadiers, des pêchers, des abricotiers, et des rosiers de Bactriane. En 323, il mourut brusquement dans sa capitale mésopotamienne. Son empire fut divisé entre les généraux macédoniens. L'un d'eux, Séleucos, fils d'Antiochos, fut nommé en 321 gouverneur de Babylonie. Il continua à urbaniser l'Orient. Vers 300, il édifia Antioche sur.l'Oronte, en Syrie, (aujourd'hui Antakia), au pied des monts Sylpius et Stauris. Des jardins ombragés de cyprès, des thermes, des théâtres taillés en plein roc, des hippodromes, une bibliothèque, et de superbes édifices publics en firent bientôt le charme et la renommée. Cité commerçante prospère, Antioche devint la capitale des Séleucides. Quelques mois plus tard, Séleucos appelé désormais Nikatôr, le Vainqueur, fonda la ville de Séleucie. Elle était située à 30 kilomètres au sud de l'actuelle Bagdad, sur la rive ouest du Tigre. Peuplée de Grecs, de Macédoniens, de Sémites de Babylone, elle allait connaître un véritable rayonnement culturel. Toujours aux environs de l'an 300, Séleucos éleva en Haute Mésopotamie septentrionale la ville d'Édesse, sur le site d'une ancienne cité (l'Urhaï des textes syriaques et 14

l'Urfa d'aujourd'hui, au sud-est de la Turquie). Il lui donna ce nom caressant d'Édesse, en souvenir d'une ville de Macédoine, chère à ses soldats, bruissante de fontaines et de sources curatives. En 132 avant notre ère, les Séleucides se retirèrent à l'ouest de l'Euphrate, laissant la Mésopotamie aux Parthes. Alors se constitua le royaume indépendant d'Édesse, en partie hellénisé. Une monarchie locale s'y établit. Durant trois siècles et demi, différentes dynasties, dont les rois portaient les noms d'Abgar ou de Maanû, se succédèrent à la tête de ce petit royaume.Elles parlaient l'araméen. L'essor des écoles grecques En ces temps d'hellénisation urbaine active, plusieurs écoles philosophiques rayonnaient. A Athènes, 1'« Académie» avait été créée par Platon vers 387 avant Jésus-Christ. Elle abordait les grands problèmes philosophiques, métaphysiques, politiques, éthiques, enseignait les sciences. A la mort du philosophe grec, son neveu Speusippe (393-339 av. J.-C.) et ses successeurs la dirigèrent. Cette institution interprétait et commentait l'œuvre de Platon. Les doctrines platoniciennes connurent un regain de faveur aux premiers siècles de notre ère. Un courant philosophique représenté par Philon le Juif (vers 13 av. J.-C., 54 apr. J.-C.) précéda la formation de l'Ècole néoplatonicienne que l'on date du Illeme siècle. Ce système philosophique se forma à Alexandrie et à Rome, il fut l'oeuvre de Plotin (v. 205-270 apr. J.-C.) et de Porphyre (234-304), son disciple. Il poussa ses ramifications à Athènes. Proclos (né en 412), héritier de Plotin, assura pendant un demi-siècle la direction de l'Ècole d'Athènes. Le néo-platonisme devait beaucoup à Pythagore, à Platon et à Aristote, mais aussi à la pensée orientale, à un 15

mysticisme d'origine juive et hindoue, au développement de nouvelles croyances religieuses. Pour Aristote, natif de Stagire, ville de Macédoine, la

philosophie était « la science de l'être en tant qu'être ». En
335 avant notre ère, ce savant encyclopédique, physicien, philosophe, fonda une école philosophique à Athènes, le Lycée. Les continuateurs de cette école péripatéticienne furent Théophraste (372-287 av. J.-C.) et Diodore de Tyr (1ersiècle av. J.-C.). L'aristotélisme nourrit la science hellénistique. Andronicos de Rhodes publia les œuvres d'Aristote vers le milieu du 1er siècle avant notre ère. Des philosophes cherchèrent à fixer la signification des cours du maître. Cette tradition s'affirma au Ilerne siècle après Jésus-Christ, avec Alexandre d'Aphrodise, le plus important des premiers commentateurs d'Aristote, puis avec Porphyre (1llerne siècle), Thémistius (Ivernesiècle), Simplicius (vernesiècle) et Jean Philopon (VIernesiècle.) L'École «Cynique », fondée par Antisthène (445-360 av. J.-C.), élève et ami de Socrate, connut un bon développement. Diogène de Sinope (vers 400-325 av. J.-C.) en fut le représentant le plus célèbre. Son disciple Crates de Thèbes popularisa sa philosophie. La vertu constituait le fondement du bonheur. Le sage vivait selon la nature, se nourrissant et se vêtant de la manière la plus simple; il se moquait de l'opinion publique, refusait les conventions sociales. L'École épicurienne ou École du jardin, comme son nom l'indique, fut installée dans le jardin de sa maison par Épicure, philosophe grec de l'époque hellénistique (341-271 av. J.-C.). Il voulait atteindre la sagesse, en se fondant sur l'évidence des sens. Le bonheur consistait à connaître la nature, à vivre en retrait du monde, l'âme tranquille, en 16

recherchant le plaisir identifié au bien. Épicure adopta la thèse atomiste de Démocrite. Sa doctrine s'étendit à Antioche, à Alexandrie, en Italie. L'École stoïcienne, fut créée à Athènes vers 300 avant notre ère, par Zénon de Citium ( 336-264), qui parlait à ses disciples sous le Portique. La doctrine stoïcienne enseignait une «physique» de caractère panthéiste et une logique; elle définissait la sagesse comme la connaissance des lois qui régissent l'univers et la conduite des hommes. Elle recommandait le. détachement vis-à-vis du monde extérieur. Le stoïcisme se répandit avec force dans tout le bassin oriental de la Méditerranée et en Orient, atteignit Babylone, Alexandrie, puis gagna Rome. Diogène de Babylone ou de Séleucie, sur le Tigre, les deux villes étant proches, naquit vers 240 avant notre ère. Il vint à Athènes et devint le disciple de Zénon de Tarse qui l'amena à la philosophie. En 210, il lui succéda à la tête de l'École du Portique. Il inaugura la période du moyen stoïcisme, qui allait enseigner un humanisme universaliste. Avec Carneade, chef de l'école académique, et l'aristotélicien Critolaos, il fut envoyé par les Athéniens en ambassade à Rome, en 156, pour plaider devant le Sénat romain la réduction d'une grosse amende. Les philosophes y donnèrent une série de conférences qui impressionnèrent le peuple romain. Diogène écrivit de nombreux ouvrages, clairs et vivants: L'art dialectique, Sur la rhétorique, Sur le principe recteur de l'âme, Sur les lois. L'idée d'humanité retrouva chez lui son importance. Le scholarque mourut vers l'an 150.

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Apollodore de Séleucie, dit Ephillos, fut le disciple de Diogène. Il écrivit un ouvrage qui comportait une éthique, une physique. Les deux penseurs gagnèrent une certaine renommée dans le monde antique. Un autre philosophe, Panétius (185-112 av. J.-C.), incarna encore le moyen stoïcisme. Il se donna la tâche de
« rendre l'univers familier aux hommes.»

A cette époque-là, un événement notable survint en Babylonie.Une École stoïcienne y fut fondée par Archédème de Tarse. Elle forma des générations de philosophes. Rome supplanta Athènes. Dans l'empire, le néostoïcisme, s'intéressa surtout à l'éthique. Quelques figures le représentèrent. Sénèque (4 av. J.-C.-65 apr. J.-C .) dénonça le danger des passions, recommanda la vertu. Épictète (50-130) écrivit en grec. Il prêcha la liberté intérieure et la soumission à la raison. Changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde, disait-il. Selon l'empereur Marc-Aurèle (121-180), l'auteur des Pensées, rédigées en grec, il existait une sympathie universelle des êtres et des choses, fondée en Dieu et par Dieu. Le sage était un citoyen du monde. Marc-Aurèle centra souvent sa philosophie autour d'une méditation sur la mort. L'École stoïcienne déclina au IIIeme siècle, mais sa pensée demeura longtemps vivace.

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PREMIERE PARTIE
Les philosophes syriaques dans l'empire romain d'Orient

Chapitre I
Les premiers pas des Syriaques
Les Syriaques vécurent au cœur de cet Orient à l'odeur d'encens, d'ambre gris et de perles. Ils habitèrent dans des villes importantes, Antioche, Édesse, Amid, Sarug, Samosate. Ils se trouvèrent en contact avec les Grecs puis avec les occupants romains, héritiers des Grecs en Orient. Ils gardèrent leur langue syriaque, leurs coutumes propres. D'un point de vue ethnologique, les Syriaques étaient d'origine sémitique. Ils avaient hérité du patrimoine de l'ancienne Assyrie et de la Chaldée. Le syriaque était un dialecte de l'araméen. Langue sémitique, l'araméen fut diffusé dans le Proche-Orient au premier millénaire avant notre ère. Quand les Perses Achéménides prirent Babylone en 539, ils l'imposèrent comme langue officielle de leur empire. A l'époque hellénistique, qui commença à la mort d'Alexandre en 323, le grec supplanta l'araméen, mais celui-ci se diversifia en dialectes, qui témoignaient de l'opposition à la langue des colons et de la persistance de la culture indigène. Le syriaque

se développa autour d'Édesse, capitale d'une région, l'Osrhoène. Au début de l'ère chrétienne apparurent, dans la région d'Édesse, les premiers écrits en syriaque. Il s'agissait d'inscriptions rupestres ou gravées sur des stèles. Vers la fin du deuxième siècle, la langue et la culture syriaques commencèrent à rayonner aussi à Nisibel, à Arbèles, à Séleucie-Ctésiphon. L'écriture syriaque utilisait un ancien alphabet, consonantique, dérivé du phénicien. Après le cinquième siècle, elle se modifia, s'arrondit, et fut dite" estranghelo " . Elle favorisa l'éclosion d'une littérature d'expression chrétienne. D'un point de vue religieux, les Syriaques étaient liés au christianisme. Celui-ci avait pris son essor en HauteMésopotamie, à la fin du premier siècle après notre ère, grâce à la prédication des disciples Addaï et Mari, comme le raconte la tradition. Il se propagea parmi les marchands juifs qui faisaient le commerce de la soie, des parfums d'Arabie, des épices, des bijoux et céramiques. Dès le IIernesiècle, le christianisme se développa. Il devint, vers 205, la religion officielle du roi Abgar VIII d'Édesse. Il suscita les premières traductions en syriaque du Nouveau Testament et l'apparition de l'ouvrage de Tatien, le Diatessaron. Un fier Assyrien, Tatien (né vers 120) Il se présenta comme Tatien, le philosophe à la manière des Barbares. Vit-il le jour en Syrie romaine ou en Assyrie? Il vécut sous le règne des Antonins, empereurs romains au pouvoir de 96 à 192. Il fit des études étendues. Sophiste, c'est-à-dire maître itinérant de rhétorique et de philosophie, il écrivit en s'adressant aux Grecs:
1

De nos jours, Nusaybin, en Turquie. 22

«J'ai

parcouru
2

beaucoup

de pays;

J'ai

enseignévos doctrines. »

Tatien se convertit au christianisme. Il vint à Rome, rencontra l'apologiste chrétien de langue grecque, Justin, devint son disciple. Après le martyre de son maître, il tint avec succès une école publique de philosophie dans la Ville Éternelle. Il embrassa « l'encratisme» sorte d'ascétisme proscrivant le vin, les nourritures camées, le mariage. Il retourna prêcher en Orient, qu'il préférait à Rome. Vers 172, Tatien, chrétien ardent au travail, rédigea, vraisemblablement en syriaque, le Diatessaron. Cette version synoptique des quatre Évangiles se répandit rapidement en Osrhoène et fut utilisée dans la liturgie syriaque jusqu'au yerne siècle. Il n'en reste que des bribes. Éphrem de Nisibe composa un Commentaire de l'Évangile concordant ou Diatessaron.3 Un traité, le Discours aux Grecs, d'une apologétique violente dirigée contre la culture hellénique, fut rédigé en grec, sans doute, après la mort de Justin, vers 169. Il contenait 42 chapitres.4 Tatien critique dans ce pamphlet, bien conservé, la culture grecque. Il la juge asservie au pouvoir des démons, impure, à cause de son incohérence philosophique et de sa
2 Tatien, Address to the Greeks, XXXV, translated J.E.Ryland. Trad. fr. par Ephrem-Isa YOUSIF. 3 Sources chrétiennes, n° 121, éd. du Cerf, Paris, 1966.
4

by

Textes in J.P.Migne, Patrologia graeca, VI. Trad. fr. du
sur le Discours aux Grecs de

Discours in A. Puech, Recherches Tatien, Paris, 1903.

23

légèreté morale. Il dénonce l'immoralité des statues grécoromaines. Il montre la vérité des dogmes chrétiens, prouve que les textes bibliques sont antérieurs aux livres païens. Tatien ne se range pas parmi les Grecs, bien qu'il ait goûté aux délices de leur génie. Il veut même se démarquer d'eux. Il se présente comme un Barbare. Ce tenne s'applique à ceux qui n'appartiennent pas à la communauté de langue, de religion, de mœurs des Hellènes, tels les Perses, les Égyptiens ou les Assyriens, héritiers d'une civilisation plusieurs fois millénaire. Déjà Justin s'était élevé contre les prétentions des Grecs à l'invention des arts et à l'ancienneté de leur sagesse. Tatien écrit:
"Ne soyez pas, ô Grecs, si hostilement disposés envers les Barbares, et ne regardez pas mal leurs doctrines. Laquelle de vos institutions ne doit-elle pas à des Barbares son origine? Le plus éminent des Telmessians inventa la divination par les songes. Les Carians, celui de prédire par les étoiles. Les Phrygiens et les antiques Isauriens, la divination par les oiseaux. Les Cypriens, l'art de lire [les entrailles] des victimes. Aux Babyloniens, nous devons l'astronomie; aux Perses, la magie; aux Égyptiens, la géométrie; aux Phéniciens, l'écritme alphabétique. Cessez, alors, d'appeler à tort ces imitations des inventions qui vous sont propres. Orphée, encore, vous enseigna la poésie et le chant; de lui, aussi, vous avez appris les mystères. Les Tuscans vous enseignèrent l'art plastique; grâce aux annales des Égyptiens, vous avez appris à écrire l'histoire; de Marsyas et d'Olympus, vous avez acquis l'art de jouer de la flûte, -ces deux champêtres Phrygiens fIrent sortir des sons hannonieux du pipeau du berger." 5 (1)
5

Tatien, Address to the Greeks, I, translated by J.E.Ryland. Trad. ft. Ephrem.Isa YOUSIF.

24

Le belliqueux Tatien ajoute:
«Cessez de vous parader avec les discours d'autrui et de vous en parer, comme le geai avec ses

plumes empruntées. » (XXVI) Il termine ainsi:
"Moi, Tatien, le philosophe à la manière des Barbares, né sur la terre des Assyriens, j'ai composé pour
vous ces choses, ô Grecs..."
6

(XLII)

A quelle date mourut Tatien, ce lettré grec, resté si assyrien de cœur? Au XIXemesiècle, Renan lut les écrits de Tatien mais n'apprécia pas ses paradoxes. Il découvrit en cet homme une
«

âme sombre et pleine de haine contre l'hellénisme.» Ille
«Ce Lamennais du IIemesiècle suivit, à beaucoup d'égards, la ligne du Lamennais de notre temps. L'exagération d'esprit et l'espèce de sauvagerie qui nous choquent dans son Discours le jetèrent hors de l'Église

jugea sévèrement:

orthodoxe. »

7

Cette position véhémente, abrupte, adoptée par Tatien à l'égard de la culture grecque, ne fut pas celle de Mara, qui présenta en langue syriaque le discours philosophique.

6

Ibidem. E. Renan, Histoire des Origines du Christianisme, éd. R.Laffont, Paris, 1995, colI. Bouquins, p. 831.
7

25

A ce moment de l'étude, je me plais à marcher avec lui sur les ruines du grand ciel d'azur qui élargissait sa voûte audessus de la ville de Samosate.

26

Chapitre II
Mara, le philosophe stoïcien
(1er

s. ou IIerne s.)

Le fleuve aux méandres argentés mugit, les nations s'affrontent, murmure absurde, les armes roulent, les prisonniers élèvent leurs plaintes ... Le temps recule, s'affaisse, je plonge dans l'histoire de Samosate et de Mara. Une lettrel, belle, originale, adressée par le philosophe stoïcien à son jeune fils Sérapion, appartient à la plus ancienne époque de la littérature syriaque. L'auteur Mara, fils de Sérapion, tirait son origine de Samosate, capitale de la Commagène.2 La Commagène, sur l' Anti-Taurus, au nord de la Syrie et de l'Euphrate, était un royaume de type hellénistique, dirigé par une dynastie iranisée. Les Romains lui imposèrent
1

Lettre conservée dans un manuscrit du British Museum, Add.

14658, publiée et traduite en anglais par W.Cureton, the Spicilegium syriacum, Londres, 1855. 2 Samosate, la moderne Samsat en Turquie, située entre Urfa et Adiyaman.

leur protectorat en 64 avant notre ère. Annexée en 17, elle redevint indépendante par la volonté de l'empereur Caligula (37-41.) La ville de Samosate fut plus tard enlevée par les Romains, mais nous ne savons à quelle époque cet événement prit place. Fut-ce-en l'an 72, sous le règne de Vespasien qui dirigea la guerre de Judée, terminée victorieusement par l'aîné de ses fils, Titus? Le roi de Commagène, Antiochos IV, accusé de comploter avec les Parthes, vit alors envahir son royaume qui fut rattaché à la grande province de Syrie. Sous Hadrien (117-138), Samosate devint métropole. En 163-165, les légions romaines de Lucius Verus, firent campagne en Syrie, en Osrhoène, en Haute Mésopotamie, lors des guerres parthiques. Mara était un homme aisé, cultivé, initié à la philosophie stoïcienne, comme nous pouvons le déduire du texte de sa lettre. Il appréciait les travaux de Socrate, de Pythagore. Le stoïcisme se présentait comme une doctrine panthéiste et matérialiste. Il proposait de vivre en accord avec la nature, en acceptant les événements qui exprimaient la volonté des dieux. Al' époque impériale, la philosophie stoïcienne se teinta d'une sorte de résignation plus pessimiste. La lettre On ne saurait fixer avec précision la date à laquelle fut rédigée cette lettre. La dispersion des Juifs dont elle parle suivit-elle la prise de Jérusalem par Titus ou s'agit-il ici d'une autre calamité? Selon les savants, elle fut probablement rédigée entre l'an 72 et l'an 200. 28

Quelle que fut la date de la prise de Samosate par les Romains, Mara, fait prisonnier, partit en captivité avec d'autres concitoyens et amis. Il écrivit son mémorial depuis la prison où les Romains le tenaient enfermé, le traitant comme un esclave. Il commence ainsi, sa lettre s'adressant à son fils Sérapion:
« Quand ton maître et tuteur m'écrivit une lettre et m'informa que tu montrais une vive ardeur à l'étude malgré ton jeune âge, je bénis Dieu. Car toi, un petit garçon sans guide, tu débutas avec une bonne intention. Et pour moi ce fut un réconfort. J'appris que toi, un jeune enfant, tu avais grand esprit et que tu étais bien intentionné. Une aptitude que tu ne partageais pas si vite avec beaucoup [de jeunes]. C'est pour cette raison que je t'écris ce mémorial, concernant ce que j'ai observé dans le monde. Car le comportement des hommes m'a poussé à marcher sur le chemin du savoir. J'ai acquis toutes ces choses grâce à l'enseignement des sciences grecques ...»3(Préface, p. 70)

Mara décrit la détresse qui envahit ses compagnons lors de leur départ de Samosate:
«Tu appris au sujet de nos compagnons que, lorsqu'ils sortirent de Samosate, ils s'affligeaient et se

plaignaient de leur sort; ils parlaient ainsi: « Désormais,
nous sommes éloignés des maisons de nos familles, nous ne pourrons plus revenir dans notre ville, voir nos parents

et célébrer nos dieux... »
Lorsque la nouvelle du départ de nos anciens compagnons pour Séleucie nous arriva, nous allâmes en secret à leur rencontre, et à leur malheur nous joignîmes le nôtre... »(Préface, p. 71)
3

Traduction des textes de Mara effectuée par Ephrem-Isa

YOUSIF. 29

Mara conseille à son fils de s'appliquer à l'étude, de rechercher la sagesse, la persévérance, la patience. Tlinsiste sur l'importance de l'éducation et de la culture, thème majeur de J'épître :
« Consacre-toi à la sagesse, la source de toutes les bonnes choses, et le trésor qui ne s'évanouit pas. Pose ta tête sur elîe et repose-toi. Car elle sera pour toi un pere et une mère, et une bonne compagne pour ta vie. Porte à la persévérance et a la patience ton etfort. Car les hommes faibles qui peuvent supporter toutes les tribulations doublent leurs forces. Ils peuvent souffiir la faim, endurer la soif et atténuer chaque ennui. Au travail ou devant la mort, ils se comportent bien. A ces choses, prête une diligente attention et tu mèneras une vie tranquine ; tu seras pour moi une consolation, ainsi tu seras appelé l'Ornement de ses parents. » (P. 75)

Mara le stoïcien affinne à Sérapion que ce ne sera pas assez de lire ses conseils, il faudra les mettre en pratique. Il lui propose un modèle: le sage, qui est détaché des choses extérieures. Convaincu de la vanité du divertissement, il domine ses passions, reste indifférent aux honneurs et aux richesses; i1ne s'émeut pas des vicissitudes du sort. Pour 1ui, tous les endroits se valent pour vivre. Le sage est libre, conduit par la raison. Tl sait que Dieu ou les dieux récompensent les hommes qui se sont approchés de la sagesse:
«Quel avantage les Athéniens gagnèrent-ils en mettant Socrate à mort? La famine et la peste tombèrent sur eux, à la suite de leur crime. Quel avantage acquirent les habitants de Samos, en brûlant Pythagore? En une heure, leur pays fut couvert de sable. Quel profit les Juifs retirèrent-ils (de l'exécution) de leur Roi sage? Juste 30

après, leur royaume fut aboli. C'est avec justice que Dieu vengea ces trois hommes sages: les Athéniens périrent de faim; les Samiens furent submergés par la mer; les Juifs ruinés, chassés de leur royaume, vécurent dispersés dans tous les pays. Socrate ne mourut pas, grâce à [l'enseignement] de Platon. Pythagore ne périt pas, il survécut dans la statue de Héra. Le Roi sage ne mourut pas, à cause des nouvelles lois qu'il avait établies.» ( p. 73-74).

Il Y a beaucoup d'imprécisions dans ce texte. Pythagore, l'homme d'étude, le mathématicien, naquit à Samos, au VIernesiècle avant notre ère; il ne fut pas brûlé par les siens. Il quitta son île grecque en 530 et émigra vers l'Italie méridionale où il s'éteignit. S'agit-il ici d'un sculpteur nommé Pythagore? Il aurait réalisé la statue de Héra, sœur et épouse de Jupiter.

Le philosophe grec Socrate vécut au yerne siècle. Aucune
famine recensée ne vint s'abattre sur Athènes après sa mort. L'auteur parle du Roi sage, sans l'identifier. Pense-t-il à l'un des rois d'Israël ou de Judée, assassiné par les Juifs avant la conquête babylonienne de Jérusalem par Nabuchodonosor en 587 avant notre ère? Songe-t-il plutôt à Jésus? Dans les Évangiles, Jésus-Christ n'est jamais appelé le Roi sage. Il n'a pas promulgué de lois. Mara, esprit indépendant, n'embrasse d'ailleurs pas le christianisme. Je reviens à Mara, assis dans sa lugubre prison. Il réfléchit. Si les Romains agissaient avec justice, avec bonté, s'ils lui permettaient, à lui et à ses compagnons, de rentrer dans leur pays, ils y gagneraient. Ils montreraient leur grandeur et pourraient demeurer dans une contrée paisible et soumise. S'ils en décidaient autrement, le philosophe saurait attendre la mort avec sérénité. Une notice fut ajoutée à cette lettre. 31

Un des amis de Mara, qui était dans la geôle avec lui, demanda au sage:
« Par ta vie, Mara, je te prie de me dire ce qui excite ton rire! » Mara répondit: «Je ris du temps, car sans m'avoir emprunté le mal, il me le rembourse.»

La réponse témoignait stoïcienne de Mara.

bien de la philosophie

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Chapitre III
Lucien de Samosate (vers 119-180 après J.-C)
Je feuillette le grand livre de la pensée, dans l'espoir de rassembler les Syriaques qui vécurent comme moi, entre la page, la plume ou le calame. Ils touchaient au printemps des idées qui fusaient en gerbe comme des étincelles et mettaient le feu à l'imagination, à l'éloquence. Lucien de Samosate fut de ceux-là. Ernest Renan écrit dans son Histoire des Origines du Christianisme:
siècle, nous ne « Dans la seconde moitié du IIeme voyons réellement qu'un seul homme qui, étant supérieur à toute superstition, eût bien le droit de sourire de toutes les folies humaines et de les prendre également en pitié. Cet homme, l'esprit à la fois le plus solide et le plus channant de son temps, c'est Lucien. » 1

Philosophe, rhétoricien, pamphlétaire syriaque, Lucien naquit en Haute Mésopotamie, à Samosate sur l'Euphrate. Sa vie se déroula, comme celle de Tatien, sous le
1 E.Renan, Histoire des Origines du Christianisme, 1995, Col. Bouquins, p. 946. éd. R. Laffont,

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