La gazette de Paris

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296307803
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LA GAZETTE DE PARIS

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
- Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939). - Yves BEAUVOIS,Les relationsfranco-japonaises pendant la drôle de guerre. - Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régressions . - Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-XIIIe siècle). Tome 2: La démocratie au village (XIIIe-XIVe siècle). - Jean-Yves BOURSIER, La politique du P.C.F., 1939-1945. Le parti communiste français et la question nationale. - Jean-Yves BOURSIER, La guerre departisans dans le Sud-Ouest de la France, 1942-1944. La 35ème brigade F.T.P.-MD.!. - Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. - Colette COSNIER, Marie PAPE-CARPENTIER. De l'école maternelle à l'école des filles.

- Jacques

DALLOZ, Georges Bidault. Bibliographie

politique.

- Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). - Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. - Maurice EZRAN, Bismarck, démon ou génie? - Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 19401944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). - Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (18401851). - Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-1943). - Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. - Anne-Emmanuelle KERVELLA, L'épopée hongroise. Un bilan: de 1945 à nos jours. - Anne-Denes MARTIN, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton. - Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires.

- Louis

PEROUAS,

Une religion des Limousins? @ L'Harmattan, 1995 Isbn: 2-7384-3575-0

Approches historiques.

Laurence COUDART

LA GAZETTE DE PARIS
Un journal royaliste pendant la Révolution française (1789-1792)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(suite de la collection Chemins de la mémoire) - Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I: L'ombre de Charles Quint-TomeI!: L'Empire supplicié- TomeIII: La guerre des Cardinaux. - Christine POLE1TO, Art et pouvoir à l'âge baroque. - Alain ROUX, Le Shangaï ouvrier des années Trente, coolies, gangsters et syndicalistes. - Elisabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise, 1647-1649. - Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XVIlIème et XIXème siècles. - Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (0 .S.£.) S071S l'Occupation en France.

REMERCIEMENTS

La réalisalion de ce travail doit beaucoup à MmeChristine Chalaîgnier, ingénieur de recherche au C.N.R.S., qui a gracieusement effectué une grande partie des calculs informatiques. Mes plus chaleureux remerciements à lavier Perez Siller, qui a réalisé l'ensemble des graphiques et des cartes, à Maria Meria et à Hugo Trespalacios, pour leur aide précieuse et leur soutien actif dans la réalisation de cet ouvrage. Il me faut également rendre hommage à M. Michel Vovelle qui a dirigé ma thèse de doctorat et à la sagacité de M. lean-Paul Bertaud qui m'a lancée sur la piste de la Gazette de Paris. Enfin, un grand clin-d'œil à Anick Coudart, qui m'a amicalement épaulée et, plus important, qui m'a initiée aux mystères des études universitaires.

PREFACE

On prend aujourd'hui la mesure de la place qu'a tenu la Révolution française dans la formation d'une opinion publique de type moderne. Les. travaux se sont multipliés dans les dernières années tant sur les réseaux. alitour desquels elle se structure - clubs et sociétés populaires - que sur les vecteurs de sa diffusion, parmi lesquels la presse parisienne ou provinciale tient un rôle majeur. C'est sur l'un des organes de cette presse d'opinion que porte cet essai, et non le moindre, puisqu'il s'agit de la Gazette de Paris, du journaliste royaliSte De R.ozoi. Une aventure brève puisqu'elle s'achève au lendemain de la chute de la monarchie, au 10 août 1792, faisantrlu pamphlétaire l'une des premières victimes de la réaction antimonarchique pour cause d'opinion. Nous disposons aujourd'hui d'une série non négligeable de monographies de journaux révolutionnaires, invitant à d'utiles comparaisons, faisant plus qu'illustrer par des études de cas les efforts de saisie globale de l'activité journalistique à partir de 1789. Parmi elles, la presse contre-révolutionnaire attire un intérêt particulier, illustrant la liberté d'expression qui règne sans contrainte au moins jusqu'en 1792, enrichissant le tableau de la Révolution, si l'on peut dire, vue d'en face, du camp opposé, de ceux qui mènent contre elle une lutte acharnée. Ainsi a pu être étudié L'Ami du Roi de l'abbé Royou, et plus largement être évoqué par Jean-Paul Bertaud le réseau des Amis du Roi. Dans cette nébuleuse, la Gazette de Paris tient une place de premier plan, fruit de l'activité déployée par son animateur De Rozoi, mais aussi de la radicalité de ses prises de position qui en fait l'un des échos les plus représentatifs et les plus lus dans certains milieux du moins. On sait gré à Laurence Coudart d'avoir choisi ce terrain d'enquête dans le cadre d'une thèse remarquable, qui avait tout naturellement vocation à devenir un livre où les spécialistes puiseront une information inédite, où l'ensemble des lecteurs découvrira un milieu souvent encore méconnu.

8 La richesse du tableau qu'elle évoque tient sans doute à un bonheur de sources: ce qui ne fait que rehausser son mérite, car de telles trouvailles n'adviennent qu'à ceux qui les recherchent. En l'occurrence, nous sommes à même d'en savoir pl us sur la Gazette de Paris que sur les autres journaux contemporains parce que les papiers de De Rozoi, dont le fonds éditorial constitue l'essentiel a fait l'objet d'une saisie, suite à l'arrestation du journaliste: du bon côté de la répression ou de la source policière pourrait-on dire! Cela nous vaut de disposer des documents relatifs à la gestion du journal, notamment de sa comptabilité, mais aussi de l'importante correspondance des lecteurs et des listes d'abonnés qui permettent de donner à l'étude de diffusion toute son ampleur. Mais Laurence Coudart, infatigable chercheuse, ne s'en est pas tenue à ce fond: elle a tenu à restituer la personnalité du journaliste, homme orchestre comme beaucoup de ses contemporains, dans l'un ou l'autre camp, sur qui repose l'essentiel de l'entreprise, même si d'autres personnages, commanditaires, collaborateurs ou informateurs n'ont pas été négligés. Comment devient-on journaliste contre-révolutionnaire? Je dirai, cherchant le paradoxe, à peu près suivant les mêmes voies que ceux, Brissot, Collot d'Herbois et bien d'autres qui se sont engagés dans la Révolution. Entendons que De Rozoi appartient à ce même milieu des gens de plume, cherchant la renommée, dans une carrière littéraire et de théâtre en ce qui le concerne, représentatif du milieu des « Rousseau des ruisseaux» qu'a évoqué R. Damton. Auteur sifflé, écrivain raté: l'argument que l'on invoque pour expliquer les aigreurs de ses homologues de l'autre camp révèle ici sa fragilité. Est-ce parce que De Rozoi a toujours été avide de protections haut placées qu'il restera fidèle au milieu auquel il aspire? En tout cas ce raté n'est pas un médiocre, qui trouvera dans la carrière journalistique que lui ouvre la Révolution un chamf>propre à déployer énergie et talent. Au vrai son option allait-elle de soi? L'enquête précise de Laurence Coudart le montre initialement hésitant entre le parti d'Orléans et celui du roi. Qu'il ait été ensuite « embauché» par des intermédiaires liés aux milieux de la ContreRévolution n'en fait pas pour cela un folliculaire à gages, tel que ses convictions s'affirment avec une intransigeance croissante. Mais les conditions du fmancement de l'entreprise, qui ne sont point trop claires, comme de sa stratégie éditoriale permettent à l'auteur de l'insérer dans tout un réseau de contacts, qui débordent des frontières de la France, enrichissant notre connaissance du monde du refus. . Au-delà de ce portrait, atypique et exemplaire tout à la fois, un autre mérite de cette étude est bien de démonter, avec une précision à ce jour non atteinte, les mécanismes de fonctionnement d'une entreprise journalistique sous la Révolution. Pour incomplètes qu'elles soient, et laissant des zones d'ombre, les comptabilités lui restituent sa dimension d'entreprise, un temps du moins, rémunératrice, l'analyse des tirages - de 7 à 8 000 exemplaires, réduits à 2000 à la veille de sa chute inscrit la Gazette de Paris au rang des journaux qui ont une audience réelle dans les conditions de l'époque. De cette audience nous pouvons prendre la mesure à partir des précieuses cartes de répartition spatiale que les listes d'abonnés permettent d'établir, suggérant une géographie des régions où l'opinion monarchique est particulièrement structurée: un test, parmi d'autres possibles, pour l'étude de cette « géopolitique» de la Révolution Française, si difficile à appréhender dans ces années 1789-92 où les courants de l'opinion en gestation restent fluides, et partiellement insaisissables. Aux listes d'abonnés, les milliers de pièces de

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correspondance reçues et analysées apportent plus qu'une confirmation et une contre épreuve, autorisant une étude de contenu. Les mécanismes de la diffusion sont évoqués avec une égale précision, nous sui vons les cheminements de la poste, les obstacles rencontrés, les campagnes d'abonnement: tout un paysage s'anime, restituant les modalités du grand combat idéologique en un temps où les destinées de la Révolution sont loin d'être réglées. En contrepoint apparent de ces traits de modernité ou d'innovation, le caractère artisanal de l'aventure nous frappe; dira-t-on que la surprise est moindre, dans la mesure où cette gestion qui repose sur un seul homme ou presque, homme orchestre avons nous risqué, assisté de quelques collaborateurs(-trices) et de compères ou commanditaires, visibles ou occultes, renvoie à un modèle que l'on peut retrouver à l'identique dans l'autre camp: implantation précaire, structures légères - ô combien! - déplacements incessants d'un journaliste, qui, comme Marat son homologue à l'autre extrémité de l'échiquier politique, et d'autres encore, est en butte à des attaques, des persécutions, réduit plus d'une fois à la clandestinité... Et cependant, à considérer rétrospectivement ce que les techniques modernes de communication pourraient injustement faire apparaître comme des bricolages, on reste admiratif aussi du système de communication, par le canal d'informateurs dans les régions ou à l'étranger. Information partielle, partiale aussi au service de la bonne cause... Car le moindre mérite de cet essai n'est pas de nous introduire à un discours, finement analysé: celui de De Rozoi et de ceux dont il est le porte parole, en même temps qu'il contribue à façonner leur opinion. Ce discours est sans nuances, combatif, celui du refus et de l'anathème, au nom de la défense inconditionnelle des valeurs de la monarchie et de la religion. On doit se retenir ici de porter des jugements de valeur sur la tenue et le style même de De Rozoi, emphatique, déclamatoire: on ne devient pas un grand écrivain du jour au lendemain. Que ce discours soit agressif, souvent peu soucieux d'exactitude - d'où une partie des déboires de l'auteur - s'explique plus aisément, c'est dans la note et somme toute de bonne guerre, et De Rozoi tient à ses lecteurs le langage qu'ils souhaitent entendre. Au demeurant, la ligne défendue, si elle n'est pas faite pour nous surprendre lorsqu'il s'agit de dénoncer à travers le régime constitutionnelle nouveau cours du défendu, et de défendre à travers la campagne contre le serment constitutionnel la religion romaine, est sans doute moins simple qu'on ne pourrait l'imaginer; c'est s'engager dangereusement que de prendre ouvertement le parti des émigrés, et d'en appeler à l'intervention étrangère, et surtout une équivoque pèse lourdement sur la personne royale: défendre la monarchie tout en déplorant les abandons coupables du souverain, ses compromis qui apparaissent comme autant de compromissions? De Rozoi travaille pour le Comte d'Artois, contribuant ainsi, il n'est pas le seul dans son camp, au discrédit qui affecte le personnage de Louis XVI... Ambiguïté de cette agit -prop royaliste, à laquelle - ce sera le dernier thème que nous souhaitons mettre en valeur - le travail de Laurence Coudart nous introduit de façon très nouvelle, sur le thème des « campagnes» de la Gazette de Paris. Cet aspect est inséparable de celui de l'activité journalistique; et au demeurant, dans l'historiographie classique, De Rozoi n'est-il pas connu avant tout comme le promoteur de la grande opération des « Otages du roi» qui se sont proposés après le retour de Varennes comme cautions de la personne royale, à travers toute la France? Spectaculaire opération médiatique, soulignée naguère par Marcel

10 Reinhard, et dont le succès témoigne de la vitalité des foyers dë résistance royaliste en Province. L'étude de Laurence Coudart nous révèle que ce ne fut pas la seule initiative du personnage: campagnes pour le refus du serment constitutionnel, pour le soutien des émigrés, couronnées de succès inégaux, aJl fil de la marche révolutionnaire. Conservatisme du discours, modernité des procédés: tel est le paradoxe d'un acteur qui refuse de comprendre une Révolutiondont il a fort bIen saisi les mécanismes pour les retourner contre elle-même. Chemin faisant, nous découvrons tout un monde, dont la sociologie pré.cise des abonnés et des correspondants dessine les contours. Noblesse de province, émigrés, clergé réfractaire autre cible et partenaire privilégié, des bourgeOls aussi... Dira-t-on que le témoignage de leurs lettres et de leurs mobilisations. collecti.ves ramène à ses justes proportions le discours jusqu'au"boutiste dujoùrI1aliste ? car ~s intégriste.s de la Contre-Révolution ne le cèdent en rien en intransigeance et en agressivité aux déclarations qu'il tient. Echo sonore, ou provocateur activiste? us deux à la fQi~, il a contribué à assurer la cohésion du camp monarchique, mais aussi à l'entraîner dans une voie qui, après Varennes et surtout après la déclaration de guerre, l'amène à l'échec final. On mesure à la richesse des thèmes que nous n'avons fait qu'évoquer, sur les pas de Laurence Coudart, l'ampleur et la nouveauté des aperçus qu'elle nous ouvre: audelà de la biographie d'un acteur et de la monographie d'un journal, c'est tout un pan d'histoire révolutionnaire qu'elle contribue à éclairer, cette séquence 1789-92, où les jeux ne sont pas faits et où tout un courant d'opinion a pu croire possible d'arrêter la marche de l'Histoire. Michel VOVELLE

A ma sœur Anick

ABREVIATIONS

AC AD AN APP Ars BN GP

:

Archives Communales. Archives Départementales. Archives Nationales. Archives de la Préfecture de Police. Bibliothèque de l'Arsenal. Bibliothèque Nationale. Gazette de Paris.

Nota: les citations respectent l'orthographe d'origine.

Introduction
La contre-Révolution, la Gazette de Paris

La recherche sur la contre-Révolution connaît depuis quelques années un nouvel élan. En même temps que la réédition, en 1984, de La contre-révolution, Doctrine et action, 1789-1804 (1961), de Jacques Godechot, différentes publications sont venues enrichir là réflexion en ce domaine. Citons, entre autres, Les amis du roi, de JeanPaul Bertaud (1984), Les résistances à la Révolution, sous la direction de Roger Dupuy et de François Lebrun (1987), La contre-révolution ou l'histoire désespérante deGérardGengembre (1989) et La contre-révolution, Origines, Histoire, Postérité, sous la direction de Jean Tulard (1990). Signalons enfin la traduction, en 1991, de l'ouvrage de Donald Sutherland, France 1789-1815, Revolution and Counterrevolution, publié en 1985 à Londres. C'est bien sûr au lendemain de la Révolution, au temps des « Mémoires» de toutes sortes, et à l'heure des grandes luttes, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, que l'on trouve le plus grand nombre d'ouvrages sur le sujet. II s'agissait alors, pour les uns de conquérir ou d'asseoir la République, et, pour les autres, de condamner la Révolution. Nous avons fait le choix de comprendre la Révolution en nous penchant sur la contre-Révolution. Comment, eneffet, pouvoir espérer expliquer quoi que ce soit sans comprendre pourquoi la Révolution apparaît comme une fuite en avant toujours plus violente? A l'inverse, comment parler de cette noblesse de France qui semble ne pas avoir su saisir sa chance et qui a condamné si totalement 1789 ? Comment comprendre la Révolution sans comprendre la société d'Ancien Régime? La contre-Révolution est une notion bien vague. Elle englobe de manière générale tous ceux qui résistèrent. Et ceux-là ne forment ni un groupe uniforme, ni un troupeau d'hommes et de femmes passifs. La dynamique est générale: intérêts, peurs et réactions s'enchaînent de tous côtés. La contre-Révolution est frein et

14 moteur à la fois. Comme la Révolution, elle a brûlé ses vaisseaux et ne peut plus reculer; bien souvent son action dépasse les acteurs. Dans cette mêlée générale, les théoriciens - si l'on excepte, pour les plus importants, Burke et Mallet du Pan ne sont intervenus que tardivement. Regnaud de Paris, qui écrivit dans différents journaux royalistes dont la Gazette de Paris, évoque, dans un ouvrage publié en 1795, l'action de la presse et l'état des lieux au début de 1791 :
«A cette époque combien il étoit facile d'arrêter court les progrès de cette révolution! Elle n'avoit point encore gagné toute la France, la frayeur ne s'était point encore emparée de tous les esprits; et il était d'autant plus facile de contenir ceux qui balançaient, qui restoient indécis, que l'on étoit alors plus près de l'esprit de soumission et d'obéissance qui n'étaient point encore généralement oubliées 1. »

Regnaud répète ici les certitudes de certains opposants de l'époque quant aux actions à mener: contrôle de l'opinion publique, coup de force ou intervention étrangère rapide. Davantage que l'analyse, c'est bien l'action qui prime dans ces premières années révolutionnaires. Chaque jour un travail de sape ou d'exaltation rassemble les forces et forge une « opinion publique» convoitée de toutes parts. « Les clubs et les journaux, voilà les colonnes de l'opinion publique », déclare Brissot devant les Jacobins 2. Suivant les pas de la presse révolutionnaire, les journaux royalistes, d'abord hésitants, donnent de la voix. Lemaire, journaliste patriote, dit d'eux: « ils ralentissent la marche majestueuse du cortège imposant de la liberté, et c'est faire un grand mal 3. » L'explosion de la presse en 1789 est un des phénomènes essentiels de la Révolution: C'est d'ailleurs plutôt en 1790, alors que l'on dénombre trois cent trente-cinq titres parisiens, que l'audace s'affirme et que les vocations journalistiques se multiplient, provoquant une formidable cacophonie. Beaucoup d'acteurs importants de la Révolution, députés ou non à l'Assemblée nationale, ont été attirés et se sont faits journalistes, tels Mirabeau - grand précurseur -, Brissot, Barnave, Robespierre, Condorcet et tant d'autres. Cette presse, déjà moderne, a beaucoup passionné les historiens de la Révolution et de la presse, sans doute aussi parce que, durant la monarchie constitutionnelle, elle connaît une liberté totale qui ne s'est jamais renouvelée depuis. La législation en ce domaine est à l'époque quasiinexistante et, quand elle existe, tout à fait inopérante. En effet, soucieuses de respecter tantle.s nouveaux principes que l'opinion publique, et ne pouvant désavouer des patriotes tels que Mirabeau ou Brissot, dont les journaux - en fait illégaux - furent si utiles aux débuts de la Révolution, la Constituante et la Législative se montrent incapables de légiférer sereinement en ce domaine. Et ce vide légal permet à toutes les autorités (telle la municipalité de Paris) - se neutralisant les unes les autres - de se mêler des affaires de presse. il n'est pas une seule tendance de l'échiquier politique qui ne s'élève contre cette « licence» de la presse, pas un seul bord qui ne réclame la censure du parti opposé. il est frappant de constater la grande irrésolution de l'Assemblée nationale en cette matière. Les dénonciations se multiplient en son sein, suivies d'indignations, de propositions et de contre-propositions qui se terminent chaque fois par le retour à l'ordre du jour, sans qu'aucune décision n'ait été prise. Du projet de loi sur la presse
1 Regnaud de Paris, La Journée dulO aoûl1792,ll, p.l06-107. 2 Discours du 28 septembre 1791 (voir le Journal desdéba/s, n069). 3 Lellre bougremenlpalriolique..., n018 (s.d., novembre 1790), p.6.

15 de Sieyès (20 janvier 1790), aux multiples dénonciations par Malouet de la presse patriote, en passant par la loi du 18 juillet 1791 contre la provocation au meurtre et au pillage - qui n'est qu'une réponse, presque aussi vite oubliée que rendue, à la fusillade du Champ-de-Mars 1 - et par la tendance répressive qui se fait jour au printemps 1792, il ne reste de bien concret que les décrets d'août 1791 2. Le Il mai 1791, Robespierre prononce un discours aux Jacobins dans lequel, après avoirrelevé les avantages et les inconvénients d'une presse libre, il conclut qu'« il faut ou renoncer à la liberté, ou consentir à la liberté indéfinie de la presse» et se prononce .pour cette dernière option en proposant un projet de décret où seuls les particuliers calomniés pourront se pourvoir, «pour obtenir la réparation du dommage que la calomnie leur aura causé 3. » En dépit de ce discours, renouvelé devant la Constituante le 22 août 1791, décret est pris, dans la même journée, que « Nul homme ne peut être recherché ni poursuivi pour raison des écrits qu'il aura fait imprimer ou publier, sur quelque matière que ce soit, si ce n'est qu'il ait provoqué à dessein la désobéissance à la loi, l'avilissement des pouvoirs constitués, et la résistance à leurs actes, ou quelqu'une des actions déclarées crimes ou délits par la 1oi » 4, une déclaration qui ne sera que très peu suivie d'effet durant notre période, à quelques rares exceptions près. Toutes les opiuions pouvant donc s'exprimer, la presse royaliste n'a rien à envier à la presse patriote si ce n'est le nombre. Tant les contemporains que les historiens sont, en effet, frappés par le nombre et le dynamisme des journaux patriotes qui contrastent, en 1789, avec la faible quantité et la mollesse des partisans de l'Ancien Régime. Dès juin, l'Anglais Arthur Young note dans son journal de voyage, à propos des écrits politiques et de «la fureur de lire », que «les dix-neuf vingtièmes de ces productions sont favorables à la liberté et ordinairement violents contre le clergé et la noblesse» et s'étonne que, du côté adverse, il n'yen ait que deux ou trois « qui méritent d'être connus ». Et Young de s'interroger:
«N'est-il pas étonnant que, pendant que la presse répand les principes les plus niveleurs et séditieux, qui, s'ils étaient mis à exécution, renverseraient la monarchie, aucune réponse ne paraît et qu'aucune démarche ne soit tentée par la Cour pour restreindre cette extrême licence de la presse?» 5

Sur les cent trente-sept journaux politiques créés cette année-là, les nouveaux titres de1a presse royaliste se comptent sur les doigts de la main. Hormis la Gazettede Paris, on citera le Journal politique national de Rivarol (fondé le 12 juillet), le Journal général de la cour et de la ville (16 septembre) et les Actes des Apôtres (2 novembre), auxquels il faudrait ajouter cinq autres journaux fondés avant la Révolution 6. L'Ami du Roi, quant à lui, paraît pour la première fois le 1erjuin

1 Tout individu ayant provoqué au meurtre, à l'incendie, au pillage, ou conseillé formellement la désobéissance à la loi, par des placards, des écrits publics ou des discours dans des assemblées, y est déclaré séditieux, perturbateur et passible des tribunaux. 2 Voir A. Sooerhjelm, Le Régime de .là presse pendant la Révolution française. 3 M. Robespierre, Discours sur la liberté de la presse », in A. Aulard, La Société des Jacobins, t.II, " £.3%-41 I. Procès-Verbal de l'Assemblée Nationale, 22 aofit 1791, n0743, p.14. 5 A. Young, Voyages en France, 9 juin 1789, t.1, p.273. 6 On pense au Mercure de France (1672), bien qu'il s'agisse d'une feuille constitutionnelle, au Journal ecclésiastique de.l'abbé Barruel (1760), à l'Année littéraire de Royou (1776), au Journal général de France de Fontenai (1784) et au Journal politique de Bruxelles de Manet du Pan (1786). Voir

C. Labrosse et P. Rétat, Naissance du journal révolutionnaire, p.245-246.

16 1790. Enfin, le ton de cette presse ne se durcit que tardivement, à la fin de 1789. L'historien Jules Michelet, parlant d'un « CreSC(mdDdeviolence », remarque;
« L'émlllation estterrible entre les deux presses. C'estun vertige.de regarder ces millions de feuilles qui tourbillonnent dans les airs, se. battent .et se croisent 1 »

En 1798, le journaliste L.S. Mercier s'étonnera lui.ausside presse, écrivant:

cette explosion de la

« Cê grand. volcan aurait. pU.dormir encore longtemps ; il s'est embrasé, il s'est éteint, il s'est rallumé. Les écrivains ont voulu que les laves coulassent d'un côté plutôt que'd'un autre; ces laves ont eijlpOrté le journaliste et sa plume 2. »

Lorsque l'on évoque la presse royaliste durant cette période, on pense le plus souvent à l'Ami du Roi ou aux Actes des Apôtres, mais la Gazettedel'aris,rédigée par Pierre Barnabé Farmain de Rozoi, célèbre à l'époque, est beaucoup moins. connue. Il est vrai que son titre n'est guère accrocheur, le terme « gazette» évoquant davantage l'anecdote, la chronique superficielle, que le journal d'opinion, virulent et militant dont il s'agit en fait. La Gazette de Paris attire sur elle l'attention, pour qui se penche sur l'histoire de la contre-Révolution, de par des positions aussi intransigeantes qu'invariables et par un ton frénétique qui, quoique grandiloquent, n'a rien d'inoffensif. Constamment dénoncé par les patriotes, parce que vigoureusement contre-révolutionnaire, ce journal ne cesse d'appeler la noblesse de France à l'action. En août 1790, reprochant à Marat son ton incendiaire, Camille Desmoulins parle, dans ses Révolutions de France et de Brabant, de 1'« ami du peuple» comme du «Durosoy des patriotes» 3. Dans le même ordre d'idées, un autre journaliste - Gorsas - renvoie dos à dos les deux extrêmes en affirmant; « Il y a deux monstres qu'il faudroit étouffer à Paris, & pour lesquels même il seroit nécessaire d'inventer de nouveaux supplices; c'est Marat et du Rosoy 4. »

Quotidien pam pour la première fois le 1cr octobre 1789, la Gazette de Paris
connait une longue aventure - compt<IDtplus de mille numéros - qui s'achève avec la chute de la monarchie (son dernier numéro est daté du 10 août 1792). Pendant près de trois aIlS, elle cajole, 'flatte, rend compte de comportements exemplaires, dénonce,gronde, vitupère et oJ?g<mise campagnes auxquelles ses des lecteurs sont suppliés de souscrire. Son action vaudra ainsi à son unique rédacteur d'être le troisième condamné à mort par le Tribunal du 17 août, tribunal criminel extraordinaire créé pour juger les crimes de contre-révolution commis lors de la journée du 10 août. Exécuté le 25 août 1792, le journaliste suit sur l'échafaud d'Angremont (accusé de faire des adresses et des affiches, de soudoyer des motiônnaires et des émeutiers pour la cour, et exécuté le22 août), et;Laporte, ancien intendant de la liste civile (condamné pour avoir «excitthda guerre civile en payant des écrits incendiaires, des motionnaires, chanteurs ou « applaudisseurs », dans un vaste plan pour conquérir l'opinion publique, et exécuté le 24 août). Cette sensibilité à l'opinion publique en dit long sur la bataille qui fit rage durant la monarchie constitutionnelle.
I Histoire de la Révolution française, Livre IV, chap. VIII. 2 Le Nouveau Paris, t.l, chap. II, p.30-31.
3 Révolutions

4 Le Courrier de Paris dans les 83 Départemens,

de France et de Brabant, n037, p.603-604.
1er déco 1790, p.lS.

17 Outre le journal lui-même, la Gazette de Paris constitue un chantier extrêmement foisonnant grâce aux nombreux documents saisis chez le rédacteur lors de son arrestation, en août 1792, et conservés aux Archives nationales. Les cartons d'archives livrent ainsi 4 949 pièces, dont 1 562 concernant l'entreprise (fragments de registres, listes diverses, quittances, notes, brouillons et manuscrits de Rozoi), 278 imprimés (jo1J11laUX, adresses, broçhures). 271mémoires manuscrits et surtout 2 838 lettres rnanuscritesde lecteurs reçues pi).rle journal. Cette abondance de
sources

-

exceptionnelle

et d'une trèsgranderiçhesse--

permet

une étude de

lectorat, pointue et complète, et autorise une saisie globale du journal, analysable dans sa complexité; une véritable chance. Jusqu'à présent, seules les lettres de lecteurs imprimées dans les j01J11laUXouvaient nous donner une idée des réactions p dupublic, avec tout ce que cela comporte de partial ou de suspect dans le choix des lettres insérées et dans leur authenticité même. Cependant, la correspondance manuscrite n'est pas ici complète: aucune lettre n'est datée de 1789,talldis que seules 19lettres datent de la période janvier-avri11790 et que, dans le même temps, la Gazette publie 80 lettres. La destruction par le rédacteur lui-même, l'incendie du bureau en mai 1790 ainsi que la subtilisation de certains papiers par les collaborateurs de Rozoi, avant l'arrivée des commissaires venus perquisitionner, expliquent sans doute ces lacunes. Globalement toutefois; l'évolution de ce courrier manuscrit correspond, nous le verrons, à celle du journal, ce qui fait de ce corpus une source fiable. Un tel corpus permet une étude à la fois synchronique et diachronique d'un rapport entre un journal et son lectorat, entre l'opinion et l'action. Correspondance de multiples et registres divers - quoiqu'incomplets - fournissent renseignements sur la clientèle, essentiellement nobiliaire et provinciale, de la Gazette. En conséquence, il devient possible de dégager les attitudes, les espoirs et les déceptions de ces « émigrés de l'intérieur », beaucoup plus mal connus que ceux de l'extérieur. Les sources permettent également une précieuse étude d'entreprise éditoriale, celle-ci étant généralement partielle dans les travaux sur la presse révolutionnaire. Les comptes, bien que succintement tenus, ne présentent pas de lacunes et autorisent un bilan commercial complet, depuis janvier 1790 jusqu'au dernier numéro du journal. TIsaident encore à comprendre les mécanismes de la diffusion, tandis que le courrier apporte des informations sur les répartitions géographique et sociale du lectorat. Enfin, un long travail de défrichage et de recoupement, dans le fatras de documents saisis au bureau de la Gazette, a rendu possible la mise en évidence des rapports entre le journaliste et ses associés, durôle de ses collaborateurs, de celui de divers députés à l'Assemblée nationale, ainsi que des contributions de correspondants, rémunérés ou non, ou encore de personnages plus troubles. La présente étude délaisse volontairement l'analyse lexicologique et ne fait qu'effleurer quelques aspects techniques du journal, de l'architecture du média, sans approfondir dans ce domaine ni traiter de typographie. Nous nous bornons pour l'essentiel à une étude historique et thématique de la Gazette de Paris, journal d'opinion et de combat et non d'information, dont chaque numéro a été systématiquement dépouillé, mis sur fiche puis confronté au courrier des lecteurs. Véritable reflet d'une culture politique, l'ensemble des données permet d'appréhender un processus de politisation, celui d'un certain monde du refus. Suivre, année après année et, parfois, rnois après mois, le discours quotidien de la Gazette de Paris, avec
tout ce que cela comporte de redondances

-

propres à la presse -,

est un exercice

qui enrichit toute attention portée sur l'évolution politique durant la monarchie

18 constitutionnelle, période féconde en rebondissements, en échanges, en luttes, s'achevant sur l'avènement de la République. Le caractère et la sensibilité du journaliste, qui interfère - et forme ainsi un écran ou un relai - entre les événements et le public, sont primordiaux. L'aventure de la Gazette de Paris, en effet, est aussi celle de son unique rédacteur, Rozoi, dramaturge, poète, romancier, « historien» et journaliste avant la Révolution. Un essai biographique est ici un pari difficile, les sources, rares et superficielles, interdisant tout accès à la vérité profonde de l'homme qui demeure en conséquence sans épaisseur. En abordant sa carrière littéraire par la critique, qui fit sa réputation, il est néanmoins possible d'expliquer en partie les options du journaliste. De cette carrière précédant son engagement politique, il reste à Rozoi, non seulement une facilité de plume, une énorme capacité de travail, un goüt prononcé pour l'emphase, mais aussi une certaine expérience de l'adversité, de solides rancunes ainsi qu'une revanche à prendre. Personne, en 1789, n'aurait pu prévoir la célébrité de cet auteur de théâtre reconverti en héraut du royalisme absolu durant les trois premières années de la Révolution.

Première partie
De la littérature au journalisme militant

I. UN

« ROUSSEAU

DES RUISSEAUX»

Les origines sociales de Rozoi
De curieuses élucubrations accompagnent le nom de Rozoi, dans les différents ouvrages biographiques ou travaux sur la presse, dès qu'il s'agit de retracer les origines du journaliste. Reprises de fausses rumeurs et absence de recherches en sont les seules causes. Mettons d'abord un terme aux divagations concernant son patronyme, divagations. basées sur un bruit lancé par le journaliste Lemaire, auteur de la Lettre bougrement patriotique du véritable père Duchesne, dont l'hostilité envers Rozoi tourne à l'obsession. L'affaire commence vers la fin de l'année 1790 lorsque Lemaire s'échauffe, une fois de plus, contre la Gazette de Paris et conseille à « DU ROZOI», puisque «les noms de qualité sont proscrits », « de reprendre son vrai nom qui est coœON» (Lettre..., n023). L'élégance de ce nom - propice à toutes les railleries - va permettre au Père Duchesne de céder plus que de raison à ses inclinations et de décliner sur tous les modes «cochonnailles» et autres « cochonneries ». Quelques extraits suffisent pour nous donner un avant-goût des métaphores inventives de Lemaire qui n'en abusera que durant l'année 1791, lassé sans doute de ce trait. TIconsacre ainsi quelques lignes à Rozoi dans un article portant en titre « Encore un mot à M. Cochon» et annonçant le changement d'adresse du journaliste « qui maintenant a sa bauge rue Saint-Sauveur» : «Et toujours ce vilain animal, et toujours! TIy a long-tems que sa hure vuide de sens et de cervelle est décorée d'un fade laurier aristocratique [...] » (Lettre..., n031). Menaçant (<< Garre les oreilles de Cochon !... »), Lemaire explique les positions de la Gazette: « Je me doute bien pourquoi M. Cochon n'aime pas les Juifs, c'est que les Juifs n'aiment pas le cochon» (Lettre..., n032 et 35). De son côté, Gorsas écrit dans son Courrier de Paris dans les 83Départemens (7 janvier 1791) : «Du Rosoy est natif d'un bourg en Tiérarche, nommé Rosoy ; son nom de famille est Cochon, nom bien digne de cet être fangeux; il est le fils ou le neveu d'un modeste perruqmer. » Les boutades insistantes de la Lettre bougrement patriotique et les affirmations de Gorsas se retrouvent dans différents journaux qui s'en inspirent. Le tout est repris par le Dictionnaire des hommes vivants - que d'autres imiteront - qui voit en Rozoi un descendant de Picards, habitant la ville de Rozoi et s'appelant Cochon. Le grand-père, précise cette source, aurait pris le nom du pays. TI est vrai que les Archives départementales de l'Aisne font état d'une famille Cochon, originaire de Rozoi-sur-Serre. Cependant, il y a bel et bien confusion ici avec des Cochon Durozoir, tout à fait étrangers à l'auteur de la Gazette de Paris, dont le minutier central des Archives nationales conserve encore les traces. Et . c'est bien sur le patronyme « Durozoir» que cette légende repose, le nom de notre journaliste étant souvent mal reproduit, parfois de. cette manière. Si l'on veut obtenir des sources quelques renseignements biographiques sur l'auteur de la Gazette de Paris, il faut se défaire du pseudonyme encombrant de « Rozoi » que celui-ci s'est choisi, puis suivre la piste que proposent parfois ses paraphes antérieurs à la Révolution ainsi que celle du dossier de la procédure engagée contre lui en août 1792 et qui porte « Farmain de Rozoi 1. »
1 Il a été impossible de connaître l'origine du pseudonyme «Rozoi », un pseudonyme qui connaît, lorsqu'il est édité, toutes les variantes possibles telles que« de (ou du) Rozoy »,« de (ou du) Rosoy »,

22 Pierre-Barnabé Farmain de Rozoi est né à Paris. Il s'exclame ainsi dans la Gazette de Paris du 11 juin 1792: «Paris! Paris!... Cité malheureuse! Ah ! Pourquoi suis-je né dans tes murs? » En l'absence de toute référence aux origines de Rozoi dans les archives - soit dans les papiers saisis en 1792, soit dans les actes notariés ou l'état civil parisien reconstitué - c'est une des sœurs de Rozoi (Marie-Antoinette Farmain) qui nous a permis de reconstituer la famille du journaliste. En effet, après la mort de son frère, celle-ci, « héritière pour moitié », se présente lors de l'inventaire après décès pour renoncer plus tard à la succession comme étant «plus onéreuse que profitable ». Or, le minutier central des Archives nationales et les Archives de Paris nous parlent de cette demoiselle Farmain ainsi que de plusieurs autres membres de la famille. Marie-Antoinette Farmain naît le 9 décembre 1742, à Paris (paroisse SaintGervais), du mariage entre Jean-Baptiste Barnabé Farmain - «Bourgeois de Paris» - et Claude-Madeleine Gaillard. C'est l'aînée de la famille. Une autre fille - Claude-Madeleine - naît le 24 janvier 1744, toujours dans la paroisse SaintGervais. Pierre-Barnabé sur lequel les sources restent muettes

-

apparaît être le

benjamin et l'unique garçon de la famille. il est vraisemblablement né en 1745. il avoue lui-même être âgé de quarante-six ans lors de son interrogatoire en août 1792 1. Lors de son séjour à la Bastille (mai-juillet 1770), Rozoi écrit:
« Le jour où j'ai été arrêté ma mère à l'agonie m'avoit recommandé mes sœurs, et leur foible fortune, renversée par vingt revers. [00']Mes sœurs ignorent ce que je suis devenu; et que sont-elles devenües elles mêmes; comme elles m'accusent d'être un barbare, et un cœur dénaturé 2. »

Chargé de veiller sur ses sœurs, le faible Rozoi - déjà perclus de dettes - ne se montrera pas, semble-t-il, à la hauteur de sa tâche. Pierre-Barnabé est privé de sa mère à vingt-cinq ans et a sans doute déjà perdu son père. Ce dernier - JeanBaptiste Barnabé - est né en 1716 et n'a que dix ans lorsque son père - le grandpère de Rozoi - meurt. Mis sous la tutelle de son demi-frère - Antoine - il est encore mineur àla mort de ce dernier (1734) dont l'inventaire après décès révèle que Jean-Baptiste Barnabé est, à l'époque, en apprentissage chez un maître chirurgien - le Sr Granier, habitant place de Grève. Il est impossible de savoir, cependant, s'il poursuivit ou non dans la profession 3. En 1742 et 1744, les actes de naissance et de baptême des deux sœurs de Rozoi portent la mention « Bourgeois de Paris» pour définir la qualité de leur père. L'arbre généalogique (fig. 1), reconstitué par nos soins mais incomplet, donne une photographie de la famille Farmain - parisienne au moins depuis la seconde
moitié du XVIIe siècle

-

dont l'ascension

dans l'échelle

sociale reste modeste

et

assez classique. Arrière-petit-fils d'un cordonnier (François Farmain), petit-fils d'un
«Derozoi », «Durosoi », «Durozoy », etc. Quant au nom «Farmain », il est parfois écrit 4, « Farmin », «Farmian »ou« Farmaing ». 1 La date de publication du poème de Rozoi Mes dix-neuf ans (1762) ferait naître l'auteur en 1743, mais il semble que l'auteur se soit ici vieilli, sans doute dans l'espoir d'obtenir l'écoute du public ou de la critique. P. D'Estrée (<< Farmin de Rozoi », Revue d'histoire littéraire de la France, 1918, p.215) cite un contemporain le polygraphe Collé - donnant 22 ans à Rozoi en 1767. 2 Ars., mss, 12386 (Archives de la Bastille), p.120. 3 Antoine avait engagé six cents livres pour payer l'apprentissage de son jeune frère. Les listes de maîtres chirurgiens de Paris proposées par l'Almanach royal, de 1734 à 1760, font bien état de Granier (reçu en 1717) mais ne comportent pas le nom du père de Rozoi. Ce dernier n'apparaît pas dans les listes des chirurgiens des hôpitaux de Paris, pas plus que dans celles des chirurgiens du roi.

-

Figure 1

La famille Farmain
François Farmaln (1 - t XVIIe siècle) Cordonnier à Paris (paroisse SI-Paul)

Jean (1) Compagnon orfèvre-joaillier Marie-Elisabeth Peny (1)

Anne (?) Epouse un maître tonnelier

Barnabé = Marie = (1
MaÎlre couvreur de maisons à Paris

Thomas

- t 1726)

Louise Abraham

(4)

= Antoine t = Charlotte (17011734)
Marchand mercier bourgeois de Paris

Dufresnoy

Simon (3)
(1717

- t 1)
Madeleine Gaillard

Jean-Baptiste

Barnabé
de

(2)

(1716 - t 1) Chirurgien, bourgeois Paris (rue SI-Antoine)

=Claude

(1 - t 1770)

r---r-

.+-

I
Pierre-Barnabé MarleClaudeAntoinette (6) Madeleine dit DE ROZOI (1742 - t 1) (1744- t 1) (1745 ? - t 1792)

DenlseClaudeAntolneAugustlnElisabeth Antoine Charles Pierre (1730 - t?) (1732 - t1) (1732 - t?) (1734 - t1)

Bourgeois de Paris

Huissier à la Chancellerie

(1729- t?)

Antoine-Charles

(5)

= Marie-Anne

Cardinal
Charles-François (1 - t 1769) Procureur au Châtelet de Paris

= Marle-Catherlne
I

Delfosse

Antoine, dil de Sainte-Reine 1) (1766 Sous-Intendant (1817)

-t

(7)

Charles-Louis (8) (1766 - t 1) Conseiller du roi Notaire au Châtelet de Paris

1 Fille d'un maître couvreur de maisons: 2.Parrain: maître couvreur de maisons. Marraine: épouse d'un maître couvreur de maisons. 3 Parrain: mmÙ"e plombier. Marraine: épouse d'un maître tonnelier. 4 Fille d'un marchand limonadier. 5 Parrain : contrôleur général des Aydes. 6 Parrain: avocat au Parlement de Paris. '1.Parrain: Charles-François Farmain, procureur au Châtelet de Paris. Marraine: veuve d'un bourgeois de Paris. 8 Parrain: bourgeois de Paris.

24 maître couvreur de maisons (Barnabé), fils d'un chirurgien (Jean-Baptiste Barnabé) - qui, à peine âgé de trente ans, se définit déjà comme un « Bourgeois de Paris» vivant, par conséquent de ses rentes - Pierre Barnabé Farmain de Rozoi - homme de lettres - est de la génération des « hommes à talents >}.La famille de son père évolue dans la sphère des artisans, maîtres artisans, marchands et commerçants - avec une très nette tendance à l'endogamie - tandis que ses cousins et petits cousins se définissent volontiers comme des «Bourgeois de Paris» ou épousent la carrière d'hommes de loi (huissier, procureur, notaire...). Le changement de niveau social devient sensible dans la première moitié du XVIIIe siècle et le choix des parrains et marraines est assez significatif. Si les parents de Rozoi sont portés sur les fonds baptismaux par des maîtres couvreurs, plombier ou tonnelier, le parrain de sa sœur - Marie-Antoinette - est avocat au Parlement et celui d'un de ses cousins contrôleur général des Aydes. Rozoi appartient ainsi à une bourgeoisie du commerce et de l'artisanat - dont plusieurs membres vivent de leurs rentes (constituées en emprunts d'Etat) - qui se mêle aux professions libérales. Cependant, quelle que fût la modeste fortune du père de Rozoi, soit effet œ la crise des années 1770-1789, soit péripétie, notre auteur ainsi que ses sœurs courront sans cesse après l'argent. Géographiquement et depuis le XVIIe siècle, la famille Farmain habite le vieux centre de Paris, entre les îles de la Seine (Saint-Louis et Cité) et le Marais, essentiellement sur les paroisses Saint-Paul et Saint-Gervais, là où s'entasse une population - parmi les plus denses de la capitale - où se mêlent indigents, peuple laborieux, bourgeoisie de commerce et de l'artisanat. Les parents de Rozoi habitent rue Saint-Antoine, aux abords de la place de Grève, et celui-ci - sans doute baptisé à Saint-Gervais - ne quittera guère les lieux puisqu'on le retrouvera, en juillet 1789, vice-secrétaire du district de Saint-Louis-Ia-Culture. L'éducation de Pierre-Barnabé nous est connue grâce à deux lettres d'un de ses anciens condisciples - Delacourtie, procureur au Parlement de Paris - qui collaborera spontanément et bénévolement à la future Gazette de Paris. Collègue et ami de Regnaud de Paris - un autre collaborateur occasionnel de Rozoi -, Delacourtie signe une de ses lettres «Votre camarade de collège sous m. Vicaire» et, dans une autre, invite chaleureusement le rédacteur: «Si vous voulez venir diner chez moi en m'avertissant quelques jours auparavant je vous donnerais pour convive m. Vicaire votre professeur de rhétorique. » Il s'agit ici d'Antoine Vicaire, professeur émérite de rhétorique au collège de Navarre et recteur de l'Université de Paris 1. Situé rue Descartes, sur la montagne Sainte-Geneviève, le collège de Navarre - fondé en 1304 - connut une fortune brillante au XVIIe siècle. il est alors célèbre pour être le seul collège de l'Université réunissant toutes sortes de disciplines 2. La création d'une chaire de physique expérimentale (1752) s'ajoute à l'enseignement des mathématiques, de la grammaire, de la philosophie, de la théologie (qui rivalise avec la Sorbonne) et des« arts ».

1 Voir, à propos de Vicaire, J.-M. Querard, La France littéraire..., voua, p.138, A. Cioranescu, Bibliographie dela littérature française au XVIIIe siècle, t.3, n063316-63318, et C. Jourdain, Histoire de l'Université de Paris, au XVIIe et au XVIIIe siècles, Paris, Hachette, 1867, p.288. Antoine Vicaire est regent de rhetorique au collège de Navarre du 10 octobre 1757 au 9 octobre 1759. 2 Voir C.N. Halmagrand, Origine de l'Université, Paris, Comptoir des Imprimeurs-Unis, 1845, p.224. Le collège de Navarre, frequente par la haute noblesse, eut de celèbres elèves tels que Henri III, Henri IV, Richelieu ou Bossuet. Mazarin en fut le superieur, Bossuet, le cardinal de Noailles et le cardinal de FleuI)' des proviseurs de marque. Le principal y etait nomme par le roi, fondateur du collège.

25 On ne sait rien du Rozoi de l'époque. TIest impossible de connaître son niveau d'études ni même de savoir s'il a été boursier. Toujours est-il que le style du jeune homme, disciple de la rhétorique, se ressent d'une éducation sévèrement critiquée au XVIIIe siècle, notamment par Diderotqui blâme la faculté des arts où - écrit-il « sous le nom de rhétorique on enseigne l'art de parler, avant l'art de penser, et celui de bien dire, avant que d'avoir des idées» 1. Choix ou influence des études, Rozoi se pique très tôt d'écriture et publiera son premier recueil de poésie à dix-sept ans. Nul doute qu'il apprécie ses études au collège de Navarre. En 1769, il écrira un Essai sur ['éducalion dans lequel il prend parti pour une école pluridisciplinaire, montrant un engouement certain pour l'histoire (qu'on ne peut, à ses yeux, dissocier de l'enseignement de la géographie). TIy blâme encore la trop grande importance du latin dans l'éducation et prend la défense de la langue française, une discipline qu'il faut, selon lui, largement développer. Epousant la carrière des lettres, petit-fils et arrière-petit-fils d'artisan, Rozoi ne saura guère se souvenir de ses origines. n ne le fait qu'à mots couverts lorsqu'il écrit, en 1769, un Essai philosophique sur ['établissement des écoles gratuites de dessin pour [es arts mécaniques à la gloire de ces institutions fondées trois ans auparavant par la ville de Paris et dont l'utilité a été mise en doute par différents confrères. Notre auteur y défend ces écoles facilitant l'apprentissage, le travail manuel pour lequel on a témoigné d'une « indifférence offensante » et les artisans regardés « comme des animaux utiles aux besoins de la vie» et souffrant d'un « dédain injustifié ». Il y plaide pour que l'artisan puisse « aider par son esprit au génie de l'artiste» et abandonne tous les bénéfices de vente de son ouvrage aux élèves de l'école. Ce seront, dans son œuvre, les seules allusions à son passé ou à son enfance.

Une œuvre littéraire bigarrée Le jeune Pierre Bamabé publie son premier ouvrage - Mes dix-neuf ans, ouvrage de mon cœur (un recueil de poésie de plus de 180 pages) - en 1762, recueil suivi, dans la même année, par un bref poème (de 16 pages) intitulé Epître à mon verrou. TIest alors âgé de dix-sept ans. Entre 1762 et 1792, on dénombre trente-cinq œuvres connues de Rozoi, soit dix-huit pièces de théâtre, dix œuvres poétiques, deux réflexions sur l'art dramatique, deux romans philosophiques, deux ouvrages, l'un « pratique », l'autre historique, une nouvelle enfin (on retrouvera la liste de ces œuvres, par ordre chronologique, en annexe). Pendant près de trente ans, les contemporains vont juger les productions bigarrées de cet ancien élève de rhétorique comme autant d'expressions d'une éloquence creuse et purement formelle. En 1774, Sabatier de Castres résume à lui seul, dans un article consacré à l'auteur, le flot de critiques qui s'abat sur Rozoi :
« Poëte qui, avec des talens,au-dessous du médiocre, n'a pas craint de s'attacher à ce qu'il y a de plus difficile. La Morale, la Métaphysique, l'Histoire, la Tragédie, n'ont point effrayé sa plume, ou pour mieux dire, il a traité tous ces genres avec les derniers excès du mauvais goût. »

! D. Diderot,«

De notre faculté des arts », iu Plan d'une université

ou d'une éducation

publique

dans

toutes les sciences (1775).

26 Ce genre de critique accompagne constamment l'œuvre littéraire de Rozoi. Ainsi, en 1788, Palis sot, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de notre littérature, dit de lui:
« Si nous plaçons un nom si peu connu dans des Mémoires de Littérature, la. fatite en est moins à nous qu'à la destinée singulière qui a fait parvenir cet écrivaÏn jusqu'au théâtre de la nation; ce que nous aurions mis au rang des impossibilités morales. »

Des jugements qui traversent les âges puisque P. D'Estrée, qui a consacré de nombreuses pages à Rozoi dans la Revue d'histoire littéraire de la France, présente ainsi notre auteur: «Rozoi était de ces présomptueux qui se disent appelés à régénérer la littérature ou les mœurs d'un peuple, par des formes ou par des lois nouvelles, dont la banalité lamentable est égale à l'incurable stérilité 1. » On le voit, les qualificatifs et le ton ne varient guère à l'égard de l'œuvre littéraire du futur rédacteurdelaGazettedeParis. Sa prose journalistique, nous le verrons par la suite, sera en butte aux mêmes diatribes. Malgré un parcours difficile, Rozoi poursuit obstinément une carrière pour laquelle, à défaut de talent ou de génie, il ressent une passion véritable. Dans les douze premières années de sa vie artistique, entre 1762 et 1774, Rozoi est bien ce polygraphe décrit plus haut par Sabatier de Castres. C'est durant cette période que paraissent la plupart de ses poésies (neuf publications), ses deux romans (en 1764 et 1765), un essai sur l'art de la tragédie (en 1765), ses deux ouvrages non littéraires (en 1769 et 1771-1776) et une nouvelle (1764). A ce bagage, il faut encore ajouter trois de ses expériences journalistiques, soit collaboration (Journal des Dames, en 1765 et 1774, et Journal helvétique, en 1770), soit création propre (Gazetin du Patriote, en 1774), expériences que nous verrons plus loin. Rozoi n'écrit alors que six pièces de théâtre, dont trois tragédies qu'il fait imprimer (en 1762, 1765 et 1770), ne trouvant pas de théâtre qui accepte de les monter. A partir de 1774, fort du succès de son drame lyrique Henri IV, ou la Bataille d'Ivry, il consacre presque entièrement sa plume au théâtre (douze pièces). Outre son œuvre dramatique, on ne dénombre plus alors qu'une Dissertation sur le drame lyrique (publiée en 1776), un nouveau passage dans la presse (Journal militaire et politique, en 1778-1779) ainsi qu'un petit recueil poétique de vingt-sept pages (imprimé en 1791). Il yadonc deux périodes bien distinctes dans la carrière de Rozoi : celle de la jeunesse où, touche-à-tout, celui-ci prétend donner des leçons dans des domaines assez hétéroclites, et celle de la maturité où le théâtre domine sous toutes ses formes (tragédies, drames lyriques, comédies, ballets). Hélas pour notre auteur, ni l'une ni l'autrene lui apportera la gloire. Quelques mots, en premier lieu, de son œuvre non dramatique. On laissera ici de côté les petites publications (la plupart du temps, de brèves épîtres) pour se pencher sur les ouvrages plus conséquents. Son premier recueil poétique, Mes dix-neuf ans, ouvrage de mon cœur, porte en épigraphe: « Le sentiment, c'est ma devise ». Ce sera, en effet, l'esprit de la totalité de son œuvre. Contenant des épîtres, cantates, pastorales, fables, épigrammes, aCrostiches, couplets galants, bouquets et chansons bachiques, cette publication légère est habilement placée sous l'égide de la marquise
1

P. D'Estrée, « Farmin de Rozoi

», Revue d'histoire

littéraire

de la France,

1918, p.212, A. Sabatier

de Castres, Les trois siècles de notre littérature, ou Tableau de l'esprit de nos écrivains, depuis François 1er,jusqu'en 1773, 1.3, p.255-258, C. Palissot de Montenoy, Mémoires pour servir à l'histoire de notre littérature depuis François 1erjusqu'à nos jours, in : Œuvres de M. Palissot, t.Ill, pA28.

27 (future duchesse) de Villeroy, protectrice des arts et des lettres. La dédicace contient ces mots de fausse modestie qui caractérise le courtisan: «Je cache mon nom au Public », écrit l'auteur, « Il ne mérite point d'être connu, si mon Ouvrage ne mérite point votre suffrage ». TIfaut ajouter que chaque morceau de cet ouvrage est dédié à toute personne d'influence susceptible d'être flattée: les filles du roi, le prince de Condé, etc. La critique passe en général rapidement sur cette œuvre qui se noie dans la masse des publications littéraires, se contentant de la citer. Seule la Chronique de Paris s'attardera sur elle en 1792 (numéro du 27 aoüt) et ce sera pour la traiter de « plat recueil de vers ». Ses deux romans sont aussi des œuvres de jeunesse et prennent tous deux des femmes comme personnages principaux, un sexe duquel Rozoi semble être apprécié. Le premier, les Lettres de Cécile. à Julie, ou les combats de la nature, est publié en 1764, entre deux tragédies refusées par les théâtres; le second, Clairval philosophe, ou la Force des passions, mémoires d'une femme retirée du monde, l'année suivante. Des femmes cherchent leurs voies, voire leur indépendance, et luttent contre les préjugés. Le premier ouvrage, qui se veut à la mode, renferme nombre de platitudes et de lieux communs pour décrire une Cécile, passionnée mais niaise, découvrant l'amour, l'homme et la société. Le texte n'est d'ailleurs absolument pas remarqué par
les contemporains. Quant au second, c'est une véritable œuvre morale

-

plus

sentimentale que réellement philosophique - dans laquelle le personnage affirme:
« J'écris pour le cœur humain. Mes malheurs, & sans doute mes fautes, serviront de leçons. »

Les Mémoires de Bachaumont disent sèchement et brièvement de cet ouvrage: « Le style de ce roman a quelquefois de la chaleur, plus souvent de la négligence, des longueurs, il est fort inégal; et c'est un mauvais ouvrage en généralt.» Si l'on sait que Rozoi publie, sans doute en 1764, une nouvelle intitulée Rameau aux Champs-Elysées qui est interdite, on comprend mieux pourquoi il ne renouvellera pas son expérience romanesque 2. En 1766, deux nouveaux recueils poétiques sont accueillis par une critique généralement méprisante. TIs'agit de Les Sens, poème en six chants (de 184 pages) et de Le Génie, le goût et l'esprit, poème en quatre chants (68 pages). Les Sens sont abondamment illustrés mais raillés pour leur «manque de sens commun ». D'Estrée, qui parle de «prose assez mal rimée, plate, incolore, d'une fluidité fastidieuse »,cite le vaudevilliste Favart qui écrit en 1766 :
« Il Y a quelques jours, un homme de goût allait chez le libraire de Durozoir; il en demanda le poème, on le lui donna. Il tira des ciseaux de sa poche, coupa les images et rendit l'ouvrage. »

Cette œuvre, dans laquelle Sabatier de Castres voit « un recueil de bévues où la poésie & la Philosophie sont également profanées» 3, connaît un échec de
I Mémoires de Bachaumont,
'-

t.II, 21 septembre

1765. L'exemplaire

de la Bibliothèque

de l'Arsenal

- 8° BL 20 835 (1-2) porte cette note manuscrite sur la page de garde (vraisemblablement du premier propriétaire du livre) : « Ce livre est un des plus sots qui ait jamais été écrit. »
~ Rameau aux Champs-Elysées, cité dans A. Cioranescu, op. cit., t.3, n057733, est introuvable. Le dossier de Rozoi à la Bastille contient un petit carré de feuille, portant en titre « Œuvres du S. De Rosoy », où cette nouvelle est signalée comme un« ouvrage prohibé ». 3 Voir Sabatier de Castres, op. cit., t.3, p.255, et Mémoires et correspondance de Favart, éd. Dumolard, 1809, t.II. 13 avril1766, citées par P. D'&trée, op. cit., 1918, p.220-221.

28

librairie. Quant à Le Génie. le goût et l'esprit

- un titre qui se prête encore une

fois à l'épigramme facile - il essuie les mêmes revers. Dans quatre longs chants, l'auteur oppose le génie et le goût, qui sont « frères », à l'esprit, leur «rival ». Et Rozoi d'être à nouveau ridiculisé par ses contemporains dont Sabatier de Castres se fait l'écho en assurant que l'auteur « ne possède aucune de ces trois qualités qu'il a voulu célébrer », un trait qui court sur toutes les lèvres et que les ennemis de Rozoi reprendront pendant la Révolution. Il est vrai que l'auteur s'y montre vaniteux à l'extrême, affirmant ainsi: «C'est ce Dieu, qui me révèle tous les secrets du Génie, qui m'initie à ses mystères. » Il introduit, d'ailleurs, sa poésie par ces mots:
« L'homme d'Etat, quoi génie. Tous deux ont la seront cités au Tribunal sur des actions, comme qu'il en dise, est le rival-né de l'homme de lettres pour le gloire pour récompense et le public pour juge; tous deux de la Postérité; et César, maitre du monde, n'est jugé que Virgile sur ses écrits. »

Apparemment insensible aux éclats de rire qu'engendre sa littérature, le malheureux auteur trouve le courage - à moins qu'il ne s'agisse d'entêtement - de publier, trois ans plus tard et dans l'indifférence générale, ses Œuvres mêlées en deux volumes, contenant fables, épîtres «morales» et «galantes », chansons et contes. Là encore, Rozoi s'explique dans la préface et encense ses propres écrits. Ses Fables? « Tous les sujets en sont neufs, simples, clairs; & dans quelques-unes, on verra que l'âme seule pensoit et s'exprimoit. » Sa « Poésie lyrique» ? Il y voit « des beautés frappantes, des moyens de grandeur, de sublime & de majesté ». j'ai eue (1766) et Le joyeux

Le cri de l'honneur. épître à la maîtresse que (1774) chantant les louanges du nouveau roi Louis XVI -, Rozoi laisse de côté poésies et romans, qui ne lui apportent ni succès ni argent, et se lance dans des entreprises qu'il espère au moins plus lucratives. C'est ainsi qu'il publie un Essai philosophique sur l'établissement des
-

Mis à part deux petits poèmes

avènement

plus haut - qui plaide pour une collaboration fructueuse entre art et travaux manuels et qui est relativement bien accueilli. Après un nouvel échec auprès des théâtres pour faire jouer une tragédie, qu'il fait imprimer en 1770, notre auteur entreprend une vaste étude de l'histoire de Toulouse, commandée, on ne sait dans quelles circonstances, par les Capitouls de cette ville. La publication des Annales de la ville de Toulouse, commencée en 1771, s'achève en 1776 et comporte cinq tomes en quatre gros volumes. Dédiées au dauphin, ces Annales semblent avoir dépassé les capacités du brouillon Rozoi. Alors que l'ouvrage est en cours de parution, les critiques fusent, fustigeant le désordre de la construction, le manque d'analyse des documents historiques et le style oratoire du rédacteur. Celui-ci, dans la préface œ son tome III, répond à ses détracteurs, qu'il traite d'« imbéciles », que la meilleure preuve de leur «malveillance» est le titre de citoyen de Toulouse que cette ville vient de lui accorder. Dans le tome IV, il va même jusqu'à citer un extrait des registres de l'Académie royale de Peinture, sculpture et architecture de Toulouse qui le nomme «associé correspondant historique» (31 juillet 1773). En outre, cette distinctionpermettra parfois à Rozoi, assoiffé de reconnaissancepublique, de signer abusivement ses œuvres: « De Rozoi, Membre de plusieurs académies ». Une fois encore,nous empruntons à Sabatierde Castresle verdict le plus pertinent quant à ce travail qu'il décrit, dès 1774, comme « une compilation des plus minces annalistes, bigarrée de différens styles, farcies de réflexions parasites constamment exprimées

écolesgratuitesde dessinpour les artsmécaniques(1769) - dont nous avons parlé

29 avec une emphase ridicule & une mortelle pesanteur» 1. Le geme historique séduit pourtant notre auteur qui annonce dans la préface de ses Œuvres mêlées (1769) la

réalisation prochaine d'une ~<Histoire des Révolutions du Portugal », une œuvre
qui ne vit jamais le jour. La prose de Rozoi est ainsi couverte de sarcasmes continuels. «A peine son nom devint-il un peu COIillU écrira la Chronique de Paris (27 août 1792)- qu'il devint le signal du ridicule, & servit à désigner les mauvais poëtes. » Dès 1774, accablé par la critique, l'auteur abandolille un registre, qui décidément ne lui apporte que des déboires, pour s'adoliller essentiellement à ses premières amours: le théâtre. En 1773, Rozoi publie une Dissertation sur Corneille et Racine, suivie d'une EpUre ell vers dans laquelle il dOlilledes leçons d'art dramatique. TIy défend le génie de Corneille, qui pourtant « se permet des incorrections fréquentes de langage», et de Racine, dont on peut néanmoins critiquer la « composition». Mais surtout, au reproche qui leur est fait« de dialoguer, ou en Dialecticien, ou en Orateur », Rozoi répond en condanmant la récente mode de faire des œuvres trop .légères, « avec cette fureur toujours nouvelle de voltiger d'objets en objets », qui ne produit pas « de grandes choses ». Cette position explique sans doute l'emphase généralisée de son œuvre, dans laquelle le mot «grand» s'inscrit en majuscules. De grand à grandiloquent, il n'y a qu'un pas, systématiquement franchi par Rozoi qui va à contre-courant, tout en affirmant régénérer l'art dramatique. Dans sa préface dAndriscus, l'auteur malheureux s'adresse aux Comédiens français qui ont refusé la pièce: «Vous m'avez dit pour me consoler ou plutôt pour m'enfler d'orgueil, que je sentois Corneille à pleine gorge, [...] qui malheureusement n'étoit plus de mode. » Plus intéressante encore est sa Dissertation sur le drame lyrique (1775) dans laquelle Rozoi défend ee geme, tout en répondant aux critiques qui lui sont faites. A ses yeux, le drame lyrique - contrairement à l'opéra où règnent la fête, la pompe, la « magie de l'optique» - permet les « scènes de sentiment », « les détails de tendresse, de crainte, d'orgueil, de fierté », «les gradations de la haine ou de la jalousie », «la multiplicité des incidents» ; en bref, tout ce qui ajoute «à l'intérêt, au jeu des personnages, à la perfection de toutes les parties de l'art ». Sur plusieurs pages, on y voit le sensible Rozoi encenser le sentiment qui est bien le sujet principal de toute son œuvre. Il plaide donc pour le drame lyrique, plus intimiste, qui n'est pas «un être éphémère ou ridicule» et qu'il faut développer. C'est ce que notre auteur s'emploie à faire, et il annonce sur un ton messianique: « Accroître l'Art, ce n'est point lui nuire ou le changer. » Le drame lyrique est, selon lui, un « geme nouveau» qu'il s'emploie à promouvoir activement et qu'il défend dans presque toutes ses productions; en fait, une création hybride, à michemin entre la tragédie et l'opéra comique. C'est un geme, écrit-il dans le « Discours préliminaire» de Les Deux Amis (1779), «qui ouvre une carrière immense au Poëte comme au Musicien». Il engage d'ailleurs le public à ne pas lire ses deux drames consacrés à Henri IV sans être muni de sa Dissertation. Rivarol et le marquis de Champcenetz noteront malicieusement dans Le Petit Almanach de nos grands hommes pour l'année 1790 :
«Si nous avions toujours des articles aussi intéressans, nous serions trop heureux et la Nation seroit trop fière. M. Durosoi est celui de tous nos Gens de Lettres qui a le plus et le mieux lutté contre l'envie. [...] On peut dire que
I A. Sabatier de Castres, op. eit., t.3, p.256.

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M. Durasoi a dans lui l'idéal de tous les jeunes Poëtes, dont nous faisons le relevé. [...J C'est donc M. Durosoi qu'il faut proposer pour modèle à la jeunesse poétique, et non les Voltaire, les Racine et les Corneille: combien seraient arrivés, si on avait su donner à leur course un terme convenable! »

L'œuvre dramatique de Rozoi se caractérise par un théâtre où la tragédie et le drame dominent. TIproduit, en tout, cinq tragédies, six drames (dont cinq lyriques), cinq comédies (dont une «comédie opéra ») et deux ballets «héroïques ». La plupart du temps, l'auteur puise ses sujets dans l'Antiquité classique ou dans l'histoire de France, mettant en scène rois magnanimes, tyrans assassins et héros batailleurs aux amours contrariées. TI aurait écrit à dix-sept ans ses deux premières pièces. On peut qualifier la première d'essai, que Rozoi ne tentera pas de faire jouer. TI s'agit de Caliste, une brève comédie en deuX actes, où s'opposent amour filial et passion amoureuse et où les coups de théâtre abOutissent à une fin heureuse 1. Notre auteur porte naïvement la seconde, Andriscus - une tragédie en vers, en cinq actes -, chez les Comédiens français. A la suite du refus un peu sec de ces derniers, Rozoi la fait imprimer quelques années plus tard (1764). L'édition contient une longue dédicace aux « Comédiens ordinaires du roi », à la limite de l'insulte. Quant à la pièce, elle met en scène la rivalité amoureuse entre le roi de MacédQine (Andriscus) et un jeune préteur romain (Métellus), qui luttent pour les beaux yeux d'Erisbé, fille de Juventius, lui-même prisonnier d'Andriscus. La tragédie, où les sentiments s'expriment longuement en vers, s'achève sur la mort du roi. En 1764, seconde tragédie en vers, Les Décius français, ou le siège de Calais sous Philippe VI, que Rozoi publie l'année suivante, après un nouvel échec auprès des Comédiens français. La préface de l'ouvrage est très polémique, insultante pour ces derniers, et provoque l'arrestation de l'auteur; une péripétie dont nous parlerons plus loin et qui fit parler de Rozoi, mais, une fois encore, pour en rire. Quant à l'œuvre elle-même, l'auteur y a privilégié le bavardage au détriment de l'action. TI s'agit encore d'amours contrariées s'exprimant longuement, sur fond historique du siège de Calais, et s'achevant par le pardon royal d'Edouard d'Angleterre et par de touchantes retrouvailles. En réponse à une critique assez vive de cette œuvre, Rozoi publie la même année (1765) un petit opuscule de seize pages, intitulé Remerciement de l'auteur des Décius français à l'auteur des Lettres et observations sur les deux tragédies du Siège de Calais, dans lequel il s'insurge contre les «infamies indignes », les «sarcasmes révoltans » (il est décrit comme un « barbouilleur» de papier) et les «calomnies» que l'on propage à son sujet. La pièce ne connaît qu'une seule représentation, le 29 juillet 1765, dans l'hôtel du duc de Grammont, personnage dont Rozoi s'est ménagé la protection. C'est d'ailleurs au duc de Grammont qu'il dédiera, deux ans plus tard, son poème Le Génie, le goût et l'esprit. Une troisième tragédie sans théâtre, Azor, ou les Péruviens, est, quant à elle, dédiée à la marquise de Villeroy. L'impression étant devenue le seul moyen de se faire connaître, cette pièce est publiée en 1770, accompagnée d'un « discours préliminaire» dans lequel Rozoi' se réclame de l'esthétique voltairienne et traite de la régénération nécessaire de l'art dramatique dont il est, bien entendu, l'un des artisans. La trame de cette tragédie en vers met en scène Azor, roi imaginaire du Pérou exilé en Espagne, l'empereur Charles-Quint et le conquistador Pizarre
1 Caliste est imprimée p.145-191. dans la première publication de Rozoi, Mes dix-neuf ans, ouvrage de mon cœur,

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ourdissant un complot pour s'emparer de la colonie espagnole; le tout agrémenté d'une intrigue amoureuse où le roi et l'empereur rivalisent pour le cœur de la belle Zulmine. Le rideau tombe sur les morts d'Azor et de Zulmine, sur la vertu terrassée par Charles-Quint, implacable conquérant. Les lourds alexandrins de cette œuvre exotique ne rencontrent aucun écho, non seulement auprès du Théâtre-Français, mais encore dans les chroniques du moment ou les dictionnaires littéraires et dramatiques qui ignorent autant Azor qu'Andriscus et Les Décius français. Après deux autres pièces - Philotas (1770), une tragédie vraisemblablement ni jouée ni imprimée 1, et La Pomme cf.or(1771), un «ballet héroïque» mettant en scène Vénus, Amour, le berger Pâris et quelques Nymphes -, la gloire sourit tout à coup à notre auteur avec Henri IV, ou la Bataille d'Ivry. Ce drame lyrique en prose - sur une musique de Martini - est joué, pour la première fois, par les Comédiens italiens le 16 décembre 1774 2. C'est un succès public. Et pourtant, la pièce développe une trame peu originale: le chevalier de Lénoncourt, jeune ligueur, doit choisir entre son amour pour Eugénie, attachée à Henri IV, et son parti, à la veille de la bataille décisive d'Ivry. Après la victoire, le bon et vertueux roi pardonne à ses «ehfants », et tout finit par une réconciliation générale et un mariage. Henri IV est à la mode, et le succès de la pièce de Rozoi s'explique aussi par les espoirs que l'on met, après la mort de Louis XV, dans l'avènement de Louis XVI dont on attend un renouveau. Qui de plus exemplaire, en effet, que le fier et bouillant Henri IV, fondateur heureux de la dynastie régnante des Bourbons? Déjà, la même année, Rozoi a consacré un poème au nouveau roi intitulé Le Joyeux Avènement. L'édition de 1774 de Henri IV est précédée de « Vers au roi» qui s'adressent aujeiuie Louis XVI, digne descendant du «bon roi Henri» :
« De la France reconnoissante Entens les vœux, reçois l'encens: Ta gloire est d'avoir à vingt ans Les vertus qu'il eut à cinquante. »

La critique, cette fois, est partagée. Mais si elle accorde un soupçon d'intérêt à la pièce, elle l'attribue à la musique de Martini qui ponctue cette œuvre mêlée d'airs, d'ariettesetautresduos ou trios chantés. Cependant, certains s'offusquent de voir un Henri IV chantant sur scène. Le succès public durera plusieurs semaines, alors que les journaux dénigrent un Rozoi qui « ne s'est proposé vraisemblablement que de fournir un assemblage de mots sur lesquels le Musicien pût distribuer les notes». Le Journal depolitiqueetde littérature (numéro du 25 décembre 1774), qui donne ce jugement, ajoute:
« N'en pouvant dire du bien, nous nous serions contentés de n'en point parler; mais l'ouvrage ayant été joué, ayant même surpris une apparence de succès, pourroit tromper des imitateurs & peupler la scène d'une foule de héros, qui [...] prétendroient exiger aussi des applaudissemens. Il faut épargner aux Ecrivains cette tentation, & au Public l'ennui d'en faire justice. » Au vu des recettes conséquentes engrangées grâce à cette pièce, la Comédie-Italienne accepte de monter un nouveau drame lyrique de Rozoi qui, fort de la réussite de
I Cette œuvre est introuvable dans les divers fonds des bibliothèques bien que mentionnée dans A. Cioranescu, op. cil., n05774Q. 2 Depuis la réunion de la Comédie-Italienne avec l'Opéra-Comique pour former le «Théâtre National» (1762), cette compagnie a élargi son répertoire et s'intéresse à toutes sortes de pièces.

32 Henri/V, a choisi de reconduire son héros sur les tréteaux. En septembre 1775, La Réduction de Paris est accueillie par les huées du public et une critique qui avoue ne rien comprendre à l'intrigue. il est vrai qu'on y voit essentiellement un Henri IV palabrer longuement et platement sur ses propres qualités. C'est un four cuisant qui vaut à son auteur un cruel surnom: « Ravaillac second ». Toujours est-il que Rozoi n'est pas peu fier du succès éphémère de Henri IV et parlera souvent de luimême comme de « l'auteur de La Bataille d'Ivry» 1. Tout se passe ensuite comme si Rozoi poursuivait vainement le succès de Henri IV auquel il fait sans cesse référence, un succès qui le fuit obstinément. Toutes les pièces qu'il réussit à monter entre 1776 et 1789 sont des échecs. Bien souvent, ses œuvres sont copieusement sifflées et ne connaissent qu'une seule représentation. C'est encore à la Comédie-Italienne, qui accepte la plupart des œuvres de Rozoi, qu'est représentée, le 12 juin 1776, Les Mariages samnites, un drame lyrique à la gloire de la vertu, sur une musique de Grétry. il faut dire que l'auteur a beaucoup insisté et mis en avant ses relations, notamment le prince de Conti, chez lequel il a donné une première représentation. Malgré différents remaniements, cette pièce connaîtra le même sort en 1777, 1780 et 1782. Dans la préface à l'édition de 1782, Rozoi se félicite néanmoins du succès que cette pièce a obtenu à Rouen, ville dont le public est un « Juge difficile» puisque ville natale de Corneille, écrit-il... Après Les Mariages samnites, Rozoi ne publie et ne monte plus rien pendant trois ans. Face à une Comédie-Italienne devenue méfiante, il reprend sa vie publique à Versailles avec des représentations uniques de Les Deux Amis (un drame lyrique composant une ode à l'amitié, la fidélité et la tendresse, mêlé d'airs aussi incongrus qu'omniprésents, 19 février 1779) et de Les Trois Roses, ou les Grâces (une comédie sentimentale mêlée d'ariettes, 10 décembre 1779). Les échecs se suivent avec Pigmalion à la Comédie-Italienne (drame lyrique, 16 décembre 1780), une pièce dans laquelle Rozoi traite encore d'amour, mais en privilégiant volontairement le sentiment au détriment du désir, Richard III au Théâtre-Français (tragédie, 6 juillet 1781) et L'Inconnuepersécutée à Versailles (<< comédie opéra », 21 septembre 1781). L'accueil catastrophique réservé à Richardl1l déçoit beaucoup Rozoi qui a fait un véritable siège auprès des Comédiens français pour obtenir une représentation. Cette tragédie, il est vrai, est un récit laborieux de la fin du « tyran» anglais et de l'avènement de Henri VII (avec l'aide d'un chevalier français), agrémenté d'une sempiternelle histoire d'amour peu convaincante 2. La pièce est retirée. Dans sa préface de La Clémence de Henri IV (1791), l'auteur se plaint d'une sorte de cabale:
«Des pamphlets ont été répandus & affichés. On a soulevé le Public contre l'Ouvrage, quelques heures avant la Représentation; & la prévention fut si générale, que des milliers de personnes qui n'avaient point vu l'Ouvrage, prononçaient sans en connaître un seul vers. »

Que ces plaintes soient fondées ou non, il reste que Rozoi est ridiculisé. La Comédie-Italienne donne même, le 2 septembre 1781, Richard - « Parodie de

1 Cette pièce connaîtra cinq autres éditions (1775, 1776, 1777, 1788 et... 1814). En 1778, elle sera éditée à Amsterdam, en hollandais (Henrick de Viude, of de Slag van Ivry). 2 Les Annales dramatiques ou Dictionnaire géneral des théâtres (1808-1812) parlent de la pièce comme « un imbroglio continuel, rempli d'expressions tantôt triviales, tantôt boursoufflées, de pensées fausses et de récits oiseux » (t.8, p.109-11 0).

33 Richard lll, en vaudevilles», de Pierre Germain Parisau - qui reprend les mêmes personnages dans une bouffonnerie sans pitié pour l'auteur. Suivent des essais infructueux pour tenter de faire jouer ses pièces par les Comédiens français, échaudés par Richardlll. Rozoi fera encore jouer La Clémence de HenriIV (drame lyrique qui n'est qu'une refonte de La Réduction de Paris, 12 août 1783) à la Comédie-Italienne. Après trois ans d'interruption, ce théâtre acceptera encore L'Amour filial (une comédie rustique, 1786), pièce suivie de StraJonice (<< ballet héroïque» qui met en scène, dans une Antiquité d'opérette, un roi et son fils amoureux de la même femme, 30 décembre 1786) jouée à Versailles et, chez les

Italiens, de Bayard, ou le Siège de Mézières

(<< comédie

héroïque» où les

« guerriers» se disputent les yeux d'une belle, 15 juillet 1788). Toute une œuvre décousue, vivement critiquée, qui n'obtient que des huées. Malgré les échecs répétés, Rozoi reste obstinément attaché au théâtre qui doit jouer, selon lui, un rôle important, dépassant le cadre de la littérature pour être au service de 1'« histoire ». C'est d'abord au populaire Henri IV que l'auteur veut rendre hommage. TIremanie les deux pièces qu'il lui a consacrées en 1774 et 1775. La Bataille d'Ivry sera reprise à la Comédie-Italienne fin novembre et courant décembre 1789, mais n'obtiendra qu'un très faible succès. TIest vrai que, pour être d'actualité, Rozoi a fait des additions qui sont autant d'invraisemblances. TImontre ainsi un Henri IV qui déclare, en regardant un plan de Paris, qu'il fera un jour abattre les « tours orgueilleuses» de la Bastilk et, se ravisant, qu'il laissera plutôt ce plaisir aux Français. TIprévoit encore la réunion des Etats généraux dont il sera k premier citoyen. Toutes ces bizarreries, ajoutées aux dits royaux qui forment un véritable florilège de paroles historiques, sont montrées du doigt par une presse condescendante et consternée devant l'insignifiance de cette œuvre 1. La Bataille d'Ivry, épurée, sera encore représentée à Bruxelles en novembre 1791 et à l'OpéraComique en 1814, pour être, cette fois, fort appréciée des royalistes 2. Quant à La Réduction de Paris, notre auteur en supprime la musique et y ajoute une intrigue romanesque (une histoire d'amour). Il réussit à monter la pièce à la Comédie-Italienne, en 1783, sous le titre La Clémence de Henri IV. Malgré les remaniements, l'œuvre est copieusement sifflée par le public et jugée par les observateurs comme un recueil fade et ennuyeux d'exclamations et d'apostrophes. Elle ne sera imprimée qu'en 1791, avec une préface dans laquellé Rozoi justifie k thème redondant de Henri IV :
« Comment ne pas aimer ce Prince qui [...] trouva dans son amour pour son peuple & pour la vertu, des ressources telles [...] qu'on est toujours frappé d'un étonnement nouveau? [...] Rapprocher tous les traits principaux qui caractérisent Henri IV. étoit donc plutôt l'ouvrage d'un Patriote sensible, que d'un Littérateur jaloux de cette vaine fumée que l'on appelle Gloire. »

Rozoi est, certes, un littérateur, mais il se veut davantage. Maintes fois, il se dit appelé à jouer un rôle dans l'éduca.tion de la population. En choisissant des thèmes historiques pour ses œuvres dramatiques, dont les personnages tiennent des propos
1 Voir les comptes rendus dans la Chronique de Paris (nOXCI, 22 novembre 1789, p.363), le Journal de la Ville et des Provinces ou le Modérateur (nOLIII, 22 novembre 1789, p.212) et le Moniteur (25 novembre 1789, p.232). 2 Relatant la représentation au théâtre de Bruxelles, le journal royaliste Le Rambler signale: « lorsque Henri IV dit au Maréchal d'Aumont n'accusez pas mon peuple, accusez plutôt les scélérats qui le trompent & l'égarent, ces mots ont fait la plus vive sensation; leurs A.R. qui étoient présentes au spectacle ont fort applaudi» (n025, 25 novembre 1791).

34 édifiants, l'auteur deviendrait une sorte de pédagogue. Après avoir vu La Bataille d'Ivry, en janvier 1775, la Correspondance de Grimm (LX, p.520) dit de Rozoi: « C'est un homme à mettre tous les héros de notre histoire en opéras-bouffons. » il ne s'en prive effectivementpas, mais c'est pour la bonne cause affirme-t-il. Ses deux pièces sur Henri IV sont bien davantage des précis historiques que des œuvres littéraires. Sa Dissertation sur le drame lyrique est à cet égard éclairante. L'auteur y écrit en effet:
«Je suis bien étonné, qu'au lieu de ces cours publics où l'on prétend apprendre l'Histoire, & en démontrer les principes, on n'ait pas conçu le projet d'un Théâtre purement historique, où les enfans viendroient s'instruire, en voyant mis en action tous les événemens qui ont illustré ou flétri la gloire de leur Nation. »

En conséquence, Rozoi, qui se déclare « patriote », est investi d'une double mission: instruire et édifier. Son rôle, en faisant un bon «choix des sujets nationaux» est éminemment moral. Ainsi Azor, faible mais paré de toutes les vertus, représente la nation péruvienne en butte à la rapacité des Espagnols (Azor, ou les Péruviens). « La Tragédie nationale est une mine nouvelle à fouiller », affirme Rozoi dans le « Discours préliminaire» de cette œuvre. Préfaçant, Les Mariages samnites, une pièce uniquement consacrée à décrire les bonnes mœurs et le patriotisme, l'auteur fait une incursion dans un certain féminisme et conseille:
« Que tout Législateur qui veut s'assurer du cœur des hommes, commence par ranger les femmes du parti des loix & des mœurs. Qu'il mette la vertu et la gloire sous la garde de la Beauté, sous la tutelle de l'Amour; sans cet accord, il n'est sür de rien... Telle fut la politique des Samnites, cette République guerrière, qui fit passer Rome sous le joug, & qui fut longtems sa rivale. »

La grandeur du pays est encore sous-jacente dans Les Deux Amis et L'Amour filial où fleurissent bons sentiments et grands principes. Richard 1II, encore, où l'on voit un Henri VII triompher du tyran grâce au soutien d'un chevalier français. Ce dernier termine la pièce sur une ultime tirade:
« Si quelque prix se doit à mes foibles vertus, Il est à mon Pays, de qui je les ai reçus. »

Rozoi rêve ainsi d'un théâtre établi en lieu et place des « spectacles forains » où l'on verrait 1'« Histoire mise en action », une histoire nationale, toujours exemplaire. Un leitmotiv que l'on retrouve dans les préfaces de Richard 1II, Bayard ou La Clémence de Henri IV. L'histoire encore qui unit la population: «Ce seroit le Spectacle de tous les âges, de toutes les conditions: on y trouveroit de grandes leçons, de grands tableaux, & les mœurs au moins seroient respectées» (préface de RichardlII). L'union doit aussi se faire entre le roi et ses sujets, pour le plus grand bonheur de la nation. Le mot de la fin revient à Henri IV : «Je veux que tout ce qui assure l'union d'un peuple & de son Roi, les Loix, la Gloire, la Bienfaisance concoure à rendre cette époque à jamais mémorable» (La Clémence de Henri IV). Des vœux qui sentent leur époque. Le Rozoi littérateur, rassembleur, pourfendeur de discorde et chantre des vertus chevaleresques annonce déjà le Rozoi rédacteur de la Gazette de Paris, un journal qui se voudra d'abord et avant tout le refuge de la vertu outragée.;u. vertu est bien son cheval de bataille, l'unique planche de salut, la seule voie possible. Une renaissance est nécessaire (mais non une révolution). En 1788,

35 notre historien note dans la préface de son Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche» :
« L'époque même où j'écris peut être si favorable à cette renaissance de la grandeur première de la noblesse française! Que ce vœu suffise! Qu'il soit entendu par les dignes héritiers des héros fondateurs de notre gloire et de notre puissance. »

Le thème qui consiste à en a.ppeler aux gloires nobiliaires du passé reviendra souvent, notons-le, dans la future Gazette de Paris. Pour l'heure, remarquons que si Rozoi insiste systématiquement sur son rôle d'historien, c'est aussi pour justifier le choix de ses sujets et tenter d'échapper ainsi aux fortes critiques qu'il soulève. Des critiques qui jalonnent son parcours. Une ambition contrariée

Face aux nombreux obstacles auxquels se heurte tout créateur novice en quête de gloire, Rozoi se comporte en persécuté. Outrageants sont les refus de monter ses pièces, calomnieuses les critiques et injuste le comportement des hommes. Ses rapports houleux avec le Théâtre~Français sont, à plus d'un titre, révélateurs de sa personnalité. On se souvient qu'en 1762 les Comédiens français ont refusé le manuscritd'AndriscUS', sa première pièce. Deux ans plus tard, Rozoi imprime cette œuvre précédée d'une dédicace dans laquelle il blâme leur « fureur de juger », s'excuse de n'être pas assez riche « pour acheter des suffrages» et raille gaiement les prétentions de la célèbre compagnie qu'il dépeint comme un groupe de petits tyrans. Il n'a pas encore vingt ans et sa combativité est mordante. «Vous ne nous forcerez point [...] à nous taire, quand nous nous croirons outragés », déclare-t-il à ceux qui ont osé refuser une seconde lecture de son manuscrit 1. L'année suivante, la préface de sa tragédie Les Décius français, ou le Siège de
Calais

Rozoi y accuse clairement l'acteur de Belloy - dont la pièce Le Siège de Calais vient de remporter un grand succès au Théâtre-Français - d'avoir volé et plagié son sujet. Dans une longue diatribe, l'auteur argumente que son manuscrit est resté plus de six semaines dans les mains de ces « Juges-nés» et qu'il lui a été rendu sans aucune explication. Or, malgré l'interdiction du lieutenant général de police Sartine de publier in extenso cette préface, Rozoi passe outre 2. Très vite conscient de sa témérité, l'auteur va trouver son protecteur le duc de Grammont qui écrit alors à Sartine:
« Monsieur, corne mr derozoi ma fait part de la faute quil a commise en ne suivant pas vos volontés pour sa preface, trouvet bon corne je minteresse beaucup a luy que je vous demande en grace doublier ses torts je vous en aurè la plus grande obligation. »
I Rozoi commence ainsi sa dédicace: « Messieurs. comme il est plus aisé de vous dédier des pièces que de vous les faire jouer, ne vous effarouchez pas de l'hommage que je vous fais d'Andriscus. » Plus loin, il ajoute: « C'est à la recommandation d'un Créancier, d'une Maîtresse, d'un Grand Seigneur, que vous prostituez votre jugement.» «Rien ne me révolte dit-il encore -, rien ne me désespère,

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elle aussi rejetée par les Comédiens

français

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provoque son arrestation.

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comme de voir que nos talens soient subordonnés aux vôtres. » 2 Rozoi aurait assuré à l'inspecteur de la Librairie que la préface avait été approuvée, pas le cas. Voir le rapport de D'Hemery, SN, mss, NAF 1214, p.443 (8 janvier 1765).

ce qui n'était

36 Rien n'y fait; l'auteur désobéissant est arrêté et conduit à la prison du Fort-Lévêque, le 15 février 1765. Rozoi, cependant, n'est pas tout à fait mécontent de cette publicité. il aurait ainsi dit au duc de Grammont que « cela ne fesoit pas de tort a un auteur d'être arrêté pour être mis à la Bastille, et qu'il ne paraissait pas être fâché qu'on l'y eut mis ». Néanmoins, Rozoi, qui voit dans son arrestation une cabale des Comédiens français contre lui, continue de supplier son protecteur d'intervenir en sa faveur. Un appel sans doute entendu car, après avoir fait amende honorable, il est libéré peu de temps après et sa pièce est jouée chez le duc en juillet 1765 1. Bien qu'il revendique la nouveauté et l'intérêt de ses drames lyriques représentés à la Comédie-Italienne, et que les années 1770 donnent l'apparence d'une longue bouderie entre le Théâtre-Français et Rozoi, celui-ci conserve l'ambition de compter ses tragédies parmi le répertoire de l'illustre théâtre. Pendant des années, il fait l'assaut des Comédiens français pour tenter de faire jouer ses pièces. Parallèlement, il semble adhérer au « Bureau de législation dramatique» créé par Beaumarchais, en 1777, pour lutter contre la mainmise des Comédiens français sur les œuvres qui leur sont confiées et pour défendre les droits d'auteur mal acquittés. En juin 1780, pourtant, Rozoi se détache de l'entreprise de Beaumarchais. Une de ses nombreuses lettres aux Comédiens français, en date du 5 juin 1780, témoigne du caractère de Rozoi qui cherche à faire accepter ses œuvres. Celui-ci écrit ainsi: «Je vous prie de me compter au nombre de ceux qui voient plutôt en vous des artistes et les organes du génie, que les économes d'une grande gestion. » Le 27 juillet suivant, les Mémoires de Bachaumont signalent:
« MM. Du Rozoi et Dubuisson [...] ont cru capter la bienveillance des Comédiens, en écrivant à la troupe chacun une lettre où ils désavouent toutes les démarches de leurs confrères, les improuvent hautement et lui vouent, au contraire, l'attachement le plus aveugle. Rien de plus plat et de plus bas Le Bureau est furieux. »

En fait, Rozoi, qui ne tarit pas d'éloges pour les Comédiens français, a réussi à faire recevoir à leur répertoire deux de ses pièces: Les Corses (pièce introuvable) et Richard Ill. Le 27 avril 1780, il avait écrit aux Comédiens: «Puisqu'il faut que votre âme s'identifie avec la nôtre, voUs n'êtes pas nos juges, vous êtes nos compagnons de gloire; l'ingratitude seule a pu tenir un langage différent. » Ce revirement lui vaut d'être enfin représenté au Théâtre-Français, le 6 juillet 1781, avec Richard Ill. il a cependant à peine le temps de savourer son triomphe puisque la pièce, énorme four, est aussitôt retirée de l'affiche. Par la suite, le malheureux auteur continue de demander à la compagnie des lectures de ses œuvres. Peine perdue; malgré une abondante correspondance de plusieurs années, dans laquelle il se plaint, supplie, menace ou tonne, le Théâtre-Français lui signifie un refus définitif et sans appel en 1787. On ne peut explorer la carrière et le caractère de Rozoi sans s'arrêter un instant sur une nouvelle péripétie, peu flatteuse pour son principal protagoniste. Le 12 mai 1770, Rozoi est arrêté et conduit à la Bastille pour un ouvrage intitulé Le Nouvel Ami des hommes. Ce 'livre propose de créer une diète européenne, représentant tous les rois, «pour voter sur la légitimité de la guerre» et avance l'idée - « hazardée », souligne le secrétaire de Rozoi - que les monarques « sont moins Rois précisément par la grâce de Dieu que par l'amour et le vœu
1 Sur cette affaire, duc de Grammont, voir Ars., ross, 12386 (Archives de la Bastille, dossier 9 février 1765) et 103, et BN, ross, NAF 1214, p.443. de Rozoi), p.102 (lettre du

37 général des Nations ». L'inspecteur de la Librairie, D'Hemery, justifie sa décision d'interdire la vente et la distribution du Nouvel Ami des hommes, dans une lettre adressée à Sartine, lieutenant général de la police :
« je le crois d'autant plus dangereux qu'il n'est pas possible de rien dire de plus fort ni de plus affreux contre l'autorité Royale et la forme du gouvernement, sans compter les applications de la plus grande indécence sur la personne sacrée de S.M. M. le Duc de Choiseul y est malmené comme ministre de la guerre que l'auteur déteste. Et le systême que ce mauvais sujet propose ne tend rien moins qu'à renverser tout. Un homme capable non seulement d'oser penser, mais encore d'écrire et de faire imprimer de pareilles horreurs, n'aurait certainement pas existé longtems sous le cardinal de Richelieu 1. »

Mais il Ya peut-être plus grave encore. Le Nouvel Ami des hommes est un livre de contrebande, imprimé sans approbation ni permission, une pratique très fréquente à laquelle l'inspecteur de la Librairie fait une chasse effrénée. C'est à Beauvais, chez l'imprimeur Desjardins, que les agents de l'inspecteur mettent la main sur le manuscrit du livre dont l'impression à deux mille exemplaires - pour le compte du libraire parisien Georges Lesclapart - vient juste de s'achever. TIressort de l'interrogatoire de Lesclapart que Rozoi lui a vendu le manuscrit, «aux conditions d'employer tout le crédit qu'il a chez M. le duc de Grammont pour faire entrer dans Paris l'édition dans les voitures de ce Seigneur» 2. Incarcéré le 12 mai, Rozoi est interrogé par D'Hemery trois jours plus tard. On apprend alors qu'il n'est pas l'auteur du Nouvel Ami des hommes, dont le manuscrit lui a été légué par l'abbé de Saint-Rémy. Au début des années 1760, Rozoi avait lié cOilllaissance à la Comédie avec le vieil abbé qui s'était pris d'amitié pour lui et qui, mort peu de temps après, lui avait laissé bon nombre de ses manuscrits 3. Par la suite, notre auteur avait remanié le manuscrit de Saint-Rémy en y ajoutant quelques réflexions et un avant-propos, puis avait envoyé le tout, signé de son nom, à l'Académie française, pour le concoursde 1765.A D'Hemery, désirant savoir ce qui l'a poussé à imprimer l'ouvrage, Rozoi répond que seules les «circonstances malheureuses de sa fortune» en sont la cause (emprunt d'argent, mauvaise opération financière, mort de sa mère) et rassure l'inspecteur sur le secret entourant Le Nouvel Ami des hommes dont il affirme qu'il n'en reste aucune autre trace. Arrêté pour l'œuvre d'un autre, voilà qui n'est guère élégant. Et Rozoi d'en concevoir un certain dépit, sinon devant cette injustice, du moins devant son « innocence» qui, somme toute, ne s'est permis qu'un tout petit écart. Mais s'il n'a de cesse de tenter d'obtenir sa libération, c'est bien que son emprisonnement interrompt ses travaux et lui porte un préjudice financier important. TIs'empresse
I Lettre du15 mai 1770, Ars., mss, U386, p.106. Voir aussi la lettre de Baumier, secrétaire de Rozoi, au Duc de Choiseul, p.1l5-116. 2 Voir le rapport de D'Hemery à Sartine, BN, NAF, 1214 (12 mai 1770). D'Hemery commente: «son procédé est d'autant plus indécent qu'il est attaché à M. le Duc de Grammont et qu'il attend de lui la place de secrétaire du Gouvernement de Beam. » De plus, parmi les manuscrits vendus par Rozoi à Lesclapart, pour 3 000 L, se trouvé un Eloge de M. de Choiseul et l'inspecteur s'étonne que l'auteur puisse simultanément critiquer sévèrement le ministre dans le Nouvel Ami des hommes. Une remarque faite aussi par Lesclapart auquel Rozoi aurait répondu « qu'on ne le sauroit jamais ». Voir également le P.V. de perquisition chez Desjardins (14 mai 1770), Ars., mss, 12386, p.109. 3 Parmi les œuvres de Rozoi condamnées par D'Hemery, on trouve encore Les Jours d'Ariste qui renferme des « impiétés ». Signalons que cet ouvrage, sorte de réponse aux Nuits d'Young jugées trop misanthropes, est inclus dans le legs de l'abbé de Saint-Rémy qui en est le véritable auteur. Sa publication, autorisée en 1771 sous le nom de Rozoi, explique pourquoi Cioranescu (t.3, n057747) le compte parmi les œuvres de ce dernier.

38 aussitôt d'écrire à son secrétaire, Baumier, pour régler ses affaires, voir ses procureurs et s'occuper de ses échéances. Un courrier sui vi s'établit entre les deux hommes (juin-juillet 1770) et Baumier obtient même de visiter Rozoi afin de travailler avec lui. Cependant, le prisonnier suggère à son secrétaire - et ce, à mots couverts - de prévenir ses relations susceptibles de le sortir de cette des petits appartements du roi à Versailles») afin de le « remercier des soins qu'il eût pris de lui pendant les fêtes» et de bien vouloir l'excuser de ne pouvoir se rendreà Versailles. Or, non seulement Ducray est un ami du lieutenant général de police Sartine, mais encore sa fille - MIre Ducray-Reich, une jeune veuve - est sur le point d'épouser notre malheureux écrivain. Dès que MIre Ducray-Reich connaît l'infortune de Rozoi, elle intervient auprès œ Sartine qui, semble-t-il, la tient en grande estime mais se montre d'abord réticent. Le dossier de Rozoi renferme une de ses lettres au lieutenant de police qui montre avec quel dévouement cette femme plaide la cause de son ami. Elle écrit:
«J'ay crûe m'apercevoir que mes sollicitations pour lui étoient absolument inutilles; vous m'avez demandée si je songeais toujours à l'épouser; vous me rendez bien peu de justice, Monsieur, si vous croyez après l'aveu que je vous ay fait, que je puisse oublier un homme auquel je suis fortement attachée; par la seulle raison qu'il est malheureux. [...] Je vous jure que je consentirais volontiers à ne plus le voir, à ne lui appartenir jamais, si je pouvais obtenir sa liberté à ce prix. [...] Je remet mon repos et mon bonheur entre vos mains. » Puis, après avoir rappelé que son attachement pour Rozoi est «éternel », MIre Ducray-Reich demande sa liberté arguant de la «délicatesse» et de la « sensibilité» du jeune auteur. Elle multipliera ainsi les démarches auprès des autorités. Rozoi le sait, qui écrit lettre sur lettre au gouverneur de la Bastille ou à Sartine, sans jamais omettre d'accompagner ses nombreuses doléances du nom de MIre Ducray-Reich. Celle-ci transmet ainsi, entre autres, sa demande (rejetée) d'être transféré au Fort-Lévêque. Rozoi ne craint pas non plus d'effrayer cette femme inquiète en brossant un tableau des plus noirs de sa détention, de ses affaires et de son état de santé. Ainsi, ayant obtenu d'écrire à Rozoi et d'en recevoir une réponse dans la marge de sa propre lettre, MIre Ducray-Reich lira avec horreur les mots suivants, en date du 25 mai :
« A l'instant même où votre lettre m'est remise je calculois combien de jours de douleurs suffiroient à donner la mort, et je trou vois que la vie que l'on dit tenir à rien, tient encore à trop de choses. Ecoutez un récit, qui j'ose le croire, déchiroit dans la bouche même d'un scélérat. »

mauvaisepasse. C'est ainsi qu'il prie Baumierd'écrire à MonsieurDucray (<< officier

Suit alors la longue liste de ses malheurs comme une interminable litanie: la mort de sa mère, ses sœurs restées seules,l'impossiblité de faire jouer ses pièces, ses projets et ses travaux interrompus, ses dettes impayées... Sa santé, ajoute-t-il est chancelante; tous ses cheveux sont tombés, tant sa tête «est brûlante et malade» ; il souffre et ne dort plus. Même si l'on connaît l'exaltation coutumière de Rozoi, on ne peut s'empêcher de penser à un délire calculé dans cette lettre qui se termine par ces mots: «Pressez, Priez; daignez ne pas m'oublier [...] ; je mets à vos pieds ma vie et mes espérances. » Il n'en faut pas autant pour inciter MIreDucray-Reich à redoubler d'ardeur, mais les autorités qui censurent le courrier

39 n'ignorent ainsi rien de sa situation. Au reste, MITI'Ducray-Reich obtient qu'tm médecin rende visite au prisonnier, qui s'avère bien peu malade. N'y tenant plus, menacé d'être à nouveau emprisonné (cette fois pour dettes) à sa sortie de la Bastille, Rozoi, mélodramatique, écrit sans cesse à Sartine demandant 'Ion indulgence et reniant ses actions passées. Le 4 juillet 1770, il supplie:
« Ah! monseigneur, toUs mes efforts sont épuisés. L'horrible perspective des suites de cette déteritionme livrent à un désespoir sous lequel je succombe. Je perds tout à la fois, [...J, faute d'être présent à mes affaires, quel cahos ! Si jamais la pitié se fit entendre, pour qui parlera-t-elle, si ce n'est pour un citoyen infortuné, qu'un moment égara, mais qui d'ailleurs a toujours rempli les devoirs de la société avec autant d'amour que d'honneur. [...J Je trouve la langue bien pauvre en expressions, quand je veux vous dire tout ce que j'éprouve d'affectueux en pensant aux obligations que je vous ai ; mais un silence est l'expression de la plus pure reconnoissance, et l'hommage de la plus tendre admiration. »

Par l'intermédiaire de Baumier, le duc de Grammont, est lui aussi sollicité et, à travers lui, son beau-frère et ministre le duc de Choiseul pourtant mis à mal dans Le Nouvel Ami des hommes. Rozoi écrit encore de sa prison:
«

Ayez pitié de mon désespoir. La Raison, les réflexions, la constance, Tout

m'abandonne. L'honneur m'appelle aux Engagemens que j'ai pris. Je péris sans un prompt secours. Le ministre sera à Paris toute cette semaine. Monseigneur, ces engagemens dépendent de ma Liberté. Ne me déshonorez pas, où que l'on m'ôte la vie. Je ne répons plus de l'Excès de ma Douleur. »

Pressé de toutes parts, Sartine met fin aux cris de lamentation et signe la mise en liberté de Rozoi, le 21 juillet 1770. Le Lieutenant de police recevra encore une lettre de remerciement du duc de Grammont (23 juillet), qui promet de faire à l'auteur « une bonne leçon », ainsi que la requête un peu tardive de Choiseul (11 août) demandant de l'indulgence pour un prisonnier libéré depuis trois semaines. Quant à Mme Ducray-Reich, Rozoi ne l'a pas épousée. De faible santé, celle-ci est certainement morte jeune, et c'est sans doute à elle que l'auteur dédie sa Réduction de Paris, en 1775, sous le titre « Aux mânes de mon amie» 1. Une destinée qui assombrit encore davantage l'âme déjà bien tumultueuse du jeune auteur. Souvent exalté, parfois faussement humble, mais toujours opiniâtre devant l'adversité, que ce soit face au Théâtre-Français ou à l'administration, Rozoi montre qu'il est aussi très sûr de son méri te dès qu'il s'agit de répondre à la pluie de critiques qui tombe sans intermittence sur son œuvre littéraire. Une chose est certaine: jamais il ne doute de ses qualités. Aussi se pose-t-il en permanence comme une victime des noirs desseins des hommes. Et seule sa qualité d'« artiste» lui permet d'échapper à la vacuité de la masse qu'il survole, impérial. La masse? Pas celle du public bien sûr, encensée, seule véritable juge, mise au-dessus de tout, dont il s'estime néanmoins le précepteur; mais celle des critiques littéraires, meute impitoyable qui ne sait que qualifier de « fade» et de « boursouflée» une œuvre qu'elle ne comprend pas. Notre auteur accompagne alors chacune de ses publications d'un préambule où il « explique» son œuvre et renvoie à leurs auteurs les traits empoisonnés. Le lecteur de Rozoi s'expose ainsi souvent à de longues litanies
1 Sans citer de nom, Rozoi fait, en effet, hommage de cette œuvre à son « amie », « Etre adorable et adoré », morte le 10 mai 1775. Il écrit: «0 TOI, qui fus la gloire & le bonheur de ma vie [...]. Je porterai deux exemplaires de ce Drame, l'un au pied de la statue de Henri, l'autre sur ton tombeau. »

40 larmoyantes qui alternent avec des exposés de son génie ou des attaques subites contre ses détracteurs, bien que l'artiste se défende, à chaque fois, de tomber si bas. Mais, pour mordante que soit sa plume, c'est essentiellement la plainte qui domine ses préfaces et autres « discours préliminaires ». A peine âgé de vingt ans, il s'insurge dans un opuscule, en forme de réponse aux attaques portées contre sa pièce Les Décius français:
« Dans cette guerre civile qui déchire la Littérature, à quel parti s'attacher? Le jeune Littérateur qui s'avance en tremblant vers la barrière que la main de la gloire doit lui ouvrir, se voit entouré de stilets tournés contre lui. On l'injurie au lieu de le conseiller; on cherche à le terrasser au lieu de le soutenir. [...] Le Public toujours le jouet du désir qu'il a de rire à quelque prix que ce soit, s'amuse de la calomnie comme d'un badinage 1. »

Et Rozoi, stigmatisant la chicane mais se sentant avili par la critique de sa pièce, de reprendre point par point les reproches qui lui sont adressés: on a fait des citations infidèles de sa tragédie; si la trame est mauvaise, lui au moins ne s'est pas permis de « persOlmalités outrageantes» ; on n'a eu aucun égard pour sa jeunesse et son inexpérience dont il aurait fallu louer la fougue; l'aigreur s'abat sur lui parce qu'il n'a pas su « réunir l'homme de Cour & l'homme de Lettres» et que certains trouvent du plaisir «à donner à quelqu'un la préférence de ses mauvaises humeurs» ; enfin, s'il y a des fautes de français, c'est que l'on n'a tenu aucun compte de ses corrections. Si ce genre d'exposé libère sa colère, Rozoi se rend compte qu'il nuit davantage à sa réputation qu'il ne la sert. Mais s'il affirmera, quelques années plus tard, avoir renoncé « à tout écrit polémique» sur le conseil éclairé d'amis qui lui «ont prouvé l'horreur de ce genre affreux », il poursuivra toujours de sa vindicte les critiques sans pour autant leur consacrer une publication particulière. Rozoi est, certes, un écrivain emphatique, outrageusement lyrique et fort entiché de mélodrame. Si son style est contestable, il est surtout doté d'un caractère exalté, impulsif et larmoyant (<<sensible », dit-il lui-même) et d'une outrecuidance sans borne qui prêtent le flanc à toutes les moqueries les plus acerbes. Persuadé de ses qualités, il n'hésite pas à protester contre le retrait de plusieurs pages de l'impression de son roman Clairval philosophe'
«Des morceaux impitoyablement de force, retranchés. qui peut-être auraient prouvé du génie, ont été [...] Un auteur, même avant d'être reconnu pour tel, mille petites bienséances qui restreignent son génie 2. »

était déjà esclave né de

« Génie» est un mot qui revient souvent sous sa plume. Au point d'écrire le poème « en quatre chants» Le Génie, le goût et l'esprit, dans lequel le génie et le goût sont les victimes permanentes de l'esprit (entendons: celui des critiques ou des hommes de Cour). TIécrit alors, dans une « Dissertation sur la littérature» qui précède le poème:
«Je ris des traits qu'on me lance. Plus occupé de rendre mes hommages aux Hommes de Génie qui écrivent chaque jour, que j'étudie avec respect, & que j'ose
1 Remerciement de l'auteur des Décius français à l'auteur des Lettres et observations sur les deux tragédies du Siège de Calais (1765), p.4. 2 Clairvalphüosophe (1765), «LETTRE de l'Auteur de ces Mémoires... », t.Il, p.I-Il.

41
nommer mes Maîtres, fautes. » que jaloux de me défendre, je m'instruis même par leurs

Plus encore, Rozoi clôt cette préface par une fable destinée aux critiques:
« Ceci s'adresse à vous, Avortons Littéraires, Qui, pour quelques fautes légères, Déprimez un Génie, & disputez ses droits. »

Cependant, ne s'estimant pas tout à fait quitte vis-à-vis des commentateurs qui crucifièrent son poème Les Sens, il consacre le quatrième et dernier chant de cette œuvre à l'amitié qui console « Des infâmes complots de la malignité ». Il place alors une note vengeresse contre les « indignes critiques », motivées par «l'envie la plus basse et la plus noire », de « ces hommes, qui ont sans cesse le mot /wnneur à la bouche, & qui n'en connoissent que le mot », des «serpents venimeux », mais, ajoute-t-il, « chaque espèce a ses attributs: l'une plâne, quand l'autre rampe ». Enfin, relevons ces mots, tirés de la préface de ses Œuvres mêlées, où l'on voit un Rozoi évoquer ses «succès littéraires» et jeter à la face des « avortons» :
« Pourrois-je ne me point croire heureux, d'avoir embrassé un état délicieux, je puis devoir à moi-même un bonheur durable. Si quelqu'un prétend le troubler des critiques offensantes, il se trompe; me critiquer, c'est prétendre avoir plus talens que moi, c'est me suppposer le désir de profiter des avis qu'on veut bien donner. » où par de me

Alors que l'on ne sait plus très bien où finit la superbe et où commence la fatuité, Rozoi nous prouve qu'il peut aller au-delà des joutes verbales et agir avec une certaine mesquinerie. Exaspéré par les satires de Palissot qui dit régulièrement le plus grand mal de lui dans sa Dunciade ou ses Choix de Mémoires Littéraires (il y est même traité de « sot»), Rozoi s'affole à l'annonce d'une nouvelle édition de la DuncWde. En mai 1770, il présente au Chancelier, au nom de différents auteurs, une requête visant à interdire la réimpression de l'ouvrage considéré comme un « libelle diffamatoire contre tous les gens de lettres ». Mais, invité par Sartine à venir conférer avec lui sur ce sujet, notre auteur se retrouve seul à l'audience où il ne lui reste plus qu'à se plaindre de ses confrères pour l'avoir «lâchement abandonné ». Il faut dire que Palissot avait, en réponse, dénoncé Rozoi comme un auteur « répréhensible» de deux ouvrages « s'imprimant furtivement» (ce qui lui vaudra la Bastille) 1. Ridiculisé une fois encore, Rozoi redouble d'animosité envers les commentateurs, et parfois ses collègues, devenus la cause de tous ses malheurs. Traités de « petits grands Seigneurs », de « Flatteurs mercenaires », d'« Ecrivains petits Maîtres », indécents, pervers, ingrats, jaloux, méchants, atrabilaires, dangereux, parasites inutiles, les critiques seraient prêts à le réduire à l'indigence pour le plaisir de faire un bon IDOt.Il est vrai que les échecs répétés de ses pièces et
1 V oir les Mémoires secrets de Bachaumont, t.XIX, Il juin 1770. En juillet 1770, Palissot répond par une épître ridiculisant la démarche de Rozoi et de ses confrères (Ibid., 9 juillet 1770). Cette Requête de plusieurs Grands-hommes à Monseigneur le CHANCELIER, contre la nouvelle Edition de la Dunciade, imprimée dans La Dunciade de 1771 (voU, p.253-258), se termine par ces mots: « Il faut que, sans plus différer, Une sentence solemnelle Le condamne à nous admirer. »

42 la mévente de ses publications ne nourrissent que très mal l'auteur. Ses papiers conservés aux Archives nationales regorgent de traites,de billets impayés et .de reconnaissances en tous genres, ainsi que de réclamations de créanciers souv.ent

suiviesde procéduresjudiciaires. Après sa mort, certainsjoûrnaux; h()stilesà Rôzoi; .
iront même jusqu'à écrire en août 1792 que celui-ci, plongé dansla inisère, adû recourir à différentes « bassesses» pour survivre, c'est-à-dire au vol. GrossIs ou non, les traits lancés contre l'écrivain, décrit comme un être méprisable, seront une constante chez ses ennemis politiques. Gorsas, journaliste révolutionnaire influent, en parlera régulièrement comme d'un lâche aux « escroqueries nombreuses [...] dont le nom même étoit une injure avant la révolution» 1. Ajoutons encore qu'il y a sans doute du vrai lorsque l'auteur malheureux impute à la calomnie et à la cabale ses nombreux revers, tant il est précédé d'une solide réputation. TIs'en plaint ainsi dans la préface de l'édition des Mariages samnites:
«Talent malheureux que le nôtre! [...] tout le monde prétend à l'esprit. [...] Ainsi tout est juge pour le Littérateur. Ainsi, dans une première représentation, comptez d'abord les Ennemis, ou les Jaloux de l'Homme de Lettres; comptez ensuite ceux de l'auteur de la Musique; supposez enfin les rivalités établies entre les Artistes qui représentent; ajoutez à cette somme d'ennemis déclarés, qui vous attendent le filet à la main, & la haÎne dans le cœur, celle des sots qui ne vous comprennent pas, des ignorans qui appellent de tout à eux-mêmes, & voyez ce qui reste pour vous, en déduisant encore le nombre trop grand de ces hommes qui n'ont point de sentiment à eux. » A vecI'échec de Richard III, son ressentiment grandit, lui qui se déclare d'utilité publique et qui prend si souvent le public à témoin. Son esprit, déjà mélancolique et solitaire, tend à s'assombrir jusqu'à devenir parfois très noir. En 1791, il préface La Clémence dl: Henri IV avec ces mots douloureux:
« Par quel fanatisme étrange suis-je donc en bute à la haine des gens que je ne puis connaître; moi qui vis loin du monde, concentré dans la société de peu d'amis irréprochables; moi qui peut-être aurais pû comme tant d'autres, me ménager un appui, en tenant à quelque parti; moi qui me suis défendu tout écrit polémique? [...] Quelles atteintes, que celles d'une blessure qui se renouvelle sans cesse, que tout envenime & que rien ne peut cicatriser! [...] Ceux qui m'ont persécuté croyent imposer des privations à mon amour-propre: ils ne font qu'ajouter en moi au dégoût de la vie; c'est peut-être un bien pour moi! mais cela peut-il être un plaisir pour eux? »

Lugubre Rozoi qui se sent trahi, persécuté, voire anéanti par la méchanceté humaine. Nous trouvons ici le ton de la Gazette dl:Paris, un ton sinistre que même ses amis politiques lui reprocheront. Durant la Révolution, l'auteur est encore davantage en butte à la dérision qui accompagne son nom: en 1790, Camille Desmoulins le surnomme «Durosôi le sifflé» (Révolutions de France et de Brabant, n027) et la Chronique de Paris, qui se moque souvent de sa carrière littéraire, en parle comme d'un « poëte sifflé à la Comédie Italienne, resifflé à la Comédie Française, & persifflé dans le monde ». Rozoi s'occupera alors peu de littérature, malgré quelques petites poésies glissées, çà et là, dans les numéros de la Gazette où il parlera de lui comme d'une âme pure et innocente, retirée du commerce des hommes. '
I Le Courrier de Paris dans les 83 Dépariemens, 7 décembre 1790.

43 Comment ne pas voir, enfin, dans les plaintes de Rozoi une touche de ce dépit que ressentent les écrivains ratés? Il serait faux de croire qu'il n'eut pas de protecteurs, mais son ambition insatiable et sa vanité découragèrent certainement les meilleures volontés. La Gazette de Paris lui accordera une revanche. Gorsas encore écrira, en guise d'oraison funèbre, sur le « sot orgueil» et la « pédanterie» de notre auteur: «Né ambitieux et vain, désireux d'obtenir des titres académiques, auxquels' o~ne parvenoit qu'en caressant le despotisme, il avoit fait du despotisme son idole » 1. Car l'auteur s'est, dans son malheur, trouvé une voie hautement patriotique que ne démentira pas la Gazette de Paris, «refuge de l'honneur et de la noblesse trahie et calonmiée ». Les lecteurs fidèles feront son bonheur, lui qui estime avoir trop souffert des affres douloureuses de la calomnie et de l'incompréhension. En 1773, il avait composé une EpUre à ma plume (éditée dans sa Dissertation sur Corneille et Racine) où l'on voit déjà se dessiner sa future miSSIOn:
« Deviens enfin la gloire et l'âme de ma vie, Plume trop chère: écris d'après mon cœur ; Puisses-tu quelque jour honorer ma Patrie, En consacrant mes travaux à l'honneur, A l'auguste philosophie, Au plaisir de venger l'innocence trahie; Plaisir plus doux que la grandeur, Plus précieux que le génie! »

1 Le Courrier

des LXXXIII

Départemens,

28 août 1792.

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