La grève générale

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Cet ouvrage retrace l'action collective de millions de femmes et d'hommes, ouvriers, employés, fonctionnaires, salariés des entreprises publiques, enseignants, étudiants, lycéens, qui est le sujet même du livre. Ces questions, loin de relever d'un passé révolu sont d'une brûlante actualité, comme le sont toutes celles qui relèvent du développement même de la grève générale, de son organisation, de sa direction, des obstacles auxquels elle se heurte.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782336255354
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LA GRÈVE GÉNÉRALE Mai-Juin 1968

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@ ère édition 1969 1

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@ L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairiehaJ.mattan.com diffusion.harmattanlaJwanadoo.fr harmattan 1laJwanadoo.fr

ISBN; 978-2-296-05762-3 EAN:9782296057623

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François de MASSOT

" LA GREVE GENERALE

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Mai-Juin 1968

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Supplément au n° 437 d' « Informations Ouvrières»

L'HARMATTAN

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SOMMAIRE

AVERTISSEMENT INTRODUCTION:
CHAPITRE 1 :

.
Vers l'affrontement. ..............

I
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55

La résistance des étudiants amorce la mobilisation de toute la classe. . . . . . . . . le 13 mai .....

CHAPITRE CHAPITRE

Il : La classe se met en mouvement III : La montée

de la grève générale.

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CHAPITRE

IV : Les caractéristiques

de Mai-] uin 1968
CHAPITRE
CHAPITRE

de la grève générale .................. fait chanceler l'Etat

1
107
145 179
211

V : La grèvc générale
V l :

"Tout

est possible"

..................
du régime

CHAPITRE

VII

;

Le 30 Mai: La contre-attaque

CHAPITRE

VIII:

La dislocation de la grève générale. . .

241 295

CONCLUSION

. 277
.........................................

ANNEXES.

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Préface à la nouvelle édition

Pourquoi rééditer maintenant, alors que déferle un flot de publications en tous genres consacrés à l'année 1968, cette Grève générale de mai-juin 1968, originellement publiée en 1969? Ne risque-t-elle pas d'être perdue dans le lot? On peut d'abord remarquer que son titre générale" n'est guère présente à la "Une" nous vaut le 40èmc anniversaire de mai-juin s'agit des "événements de mai", de "l'esprit fit vaciller le pouvoir, pour autant qu'elle réduite à une sorte de toile de fond. même le singularise. "La grève de l'abondante production que 1968. La plupart du temps, il de mai". La grève générale qui apparaisse, est le plus souvent

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De ce point de vue, La grève générale de mai-juin 1968 se distingue tout autant par son titre que par son contenu. C'est l'action collective de millions de femmes et d'hommes, ouvriers, employés, fonctionnaires, salariés des entreprises publiques, enseignants, étudiants, lycéens qui est le sujet même du livre. Il montre le rôle majeur joué dans le déclenchement de la grève générale par la jeunesse, se mobilisant autour de revendications centrées sur le droit aux études, le droit au travail. Il montre comment ce mouvement s'unifie à celui de toute une classe,

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celle qui, dans la société présente, ne possède pour vivre que sa capacité à
travailler, sa force de travail, qu'elle doit vendre à la minorité détenant comme sa propriété privée les moyens de production; celle qui se mobilisait autour de revendications précises - augmentation générale des salaires, abrogation des ordonnances de 1967 commençant le démantèlement de la Sécurité sociale - et qui réalisait temporairement l'unité de ses organisations autour de ces mots d'ordre... Pour qui observe ou analyse la situation présente, il ne peut qu'apparaître que ces questions, loin de relever d'un passé révolu, sont d'une brûlante actualité, comme le sont toutes celles qui relèvent du développement même de la grève générale, de son organisation, de sa direction, des obstacles auxquels elle se heurte. Ces questions, qui le plus souvent, sont occultées, ignorées, masquées par l'abondance de commentaires "parlant d'autre chose", sont au cœur même de ce livre. Celles touchant à l'unité des organisations, à la constitution de comités de grèves élus associant les organisations, à leur centralisation, au comité central de grève.

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Ce qu'il faut souligner, c'est que La grève générale de mai-juin 1968 ne vise pas qu'à restituer le déroulement vivant de la grève générale, il cherche à l'analyser du point de vue d'une politique précise et présente ainsi cette politique, celle de la section française de la :ryèmeInternationale 1 Ce livre procède d'une décision politique, d'une décision collective. Il apparut nécessaire aux responsables de la section française de la rvèmc Internationale, au lendemain de la grève générale de mai-juin 1968, de préciser d'emblée la signification et la portée nationale et internationale de cet immense mouvement de classe, de dégager ses conséquences. Il était également nécessaire de commencer à en tirer les leçons et de présenter à tous, comme un élément de discussion, un premier bilan de l'activité des militants de la rvème Internationale dans la grève. C'est pourquoi, si cet ouvrage suit pas à pas la grève générale et les développements politiques qui l'accompagnent en utilisant notanlment la presse, les déclarations et les commentaires des uns et des autres, sa trame même est donnée par l'intervention dans la grève, par les tracts, les témoignages de militants et aussi le résultat de longues discussions. Naturellement, l'auteur porte la responsabilité de tout ce qui est affirmé dans ce livre, en particulier la manière dont est présenté ou interprété tel ou tel aspect de la politique de l'OCI, comme d'éventuelles erreurs de fait qui auraient pu se glisser dans le livre. Mais la position politique qui y est défendue, appuyée sur la réalité des faits, c'est celle d'une organisation, une politique collectivement élaborée, comme l'a été sous une certaine forme le livre lui-même. Il n'aurait pu être écrit sans de longues discussions de chaque chapitre, sans les informations et les témoignages fournis par de nombreux militants, ouvriers et étudiants, membres ou non de l'OCI. Qu'ils soient tous salués ici. Il convient ici, à l'occasion de cette réédition, de saluer tout particulièrement la mémoire du camarade Pierre Lambert qui a relu et discuté chacun des chapitres de ce livre ainsi que celle du canlarade Gérard Bloch qui en rédigea la présentation. Un mot enfm. Ce bref avertissement n'est volontairement ni un "ajout", ni un "commentaire". L'une des caractéristiques de la vague commémorative actuelle, c'est d'être marquée par une volonté de "reconstruction" de la réalité mais aussi de ce qui a été dit auparavant, par les mêmes, au sujet de cette réalité. Pas d'ouvrage datant de vingt ou trente
1 Comme le rappelle l'un des documents publiés en annexe du livre, l'Organisation communiste internationaliste qni était la section française de la rvèmcInternationale fut dissoute par décret gouvernemental. Dans le cadre même de la défense des libertés démocratiques, appel fut fait de cette décision que finalement le Conseil d'Etat devait annuler.

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ans sans préface nostalgique, explicative et prétendant régler leur compte aux "illusions" du passé. Certes, si nous étions amenés à réécrire une histoire de la grève générale de mai-juin 1968, elle contiendrait telle ou telle précision factuelle. Surtout, l'analyse et l'interprétation de la grève seraient enrichies par les expériences tirées depuis des développements de la lutte des classes à l'échelle nationale et internationale, développements qui, pour nous, ont confirmé ce qui était à la base de notre politique en 1968: les principes du progranlffie de fondation de la ryème Internationale. Précisément, il nous paraît plus conforme à ces principes, à la démocratie ouvrière, de livrer à la discussion aujourd'hui, pour les tâches d'aujourd'hui, un ouvrage rédigé dans la foulée même de la grève générale, qui présente ce qu'a été alors la politique de la ryème Internationale, politique à laquelle, en ce qui nous concerne, il n'y a rien à retrancher sur le terrain fondamental. 12 mai 2008 François de Massot Daniel Gluckstein

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AVERTISSEMENT

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Le lundi 27 mai 1968, Séguy, secrétaire général, et Frachon, président de la C.G.T., qui venaient a:approuver les accords de Grenelle, étaient accueillis par les travailleurs de Renault-Billancourt au cri: «Ne signez pas! », bientôt repris dans toute la France par les millions de grévistes, informés par la radio. La grève allait encore s'étendre et s'approfondir et, pendant quelques jours, l'Etat bourgeois devait chanceler sur ses bases, arrachant à la plume du vieil adorateur du Christ d'Or, François Mauriac, ce cri du vœur de toute la classe capitaliste: «Je me sentais passionnément du côté de l'Etat menacé. » Il semblait qu'en France les jours du régime du profit fussent comptés. Cinq semaines plus tard, le 30 juin, les dix millions de grévistes avaient repris le travail et, des élections générales, sortait une «Chambre introuvable », la plus forte majorité qu'ait jamais remportée le parti du général de Gaulle. Comment un tel «miracle» a-t-il été possible? C'est ce que le livre de François De Massot permet de comprendre. Son analyse suit pas à pas, jour par jour, voire heure par heure, et corporation par corporation, le déroulement de la plus ample grève générale de l'histoire, en démonte le mécanisme, en élucide la logique interne, en fait ressortir les enseignements. Ce livre se distingue en effet, au premier abord, de toute l'abon. dante littérature consacrée à ce que ses auteurs appellent, selon leurs tendances, le «mouvement de Mai» ou les «événements de Mai », en ce que, au lieu de se concentrer sur le mouvement étudiant et l'Université, il dépeint bien celui-ci et montre quelle a été sa place dans l'ensemble, mais se consacre avant tout à ce qui a effectivement été l'essentiel: la classe ouvrière, les masses traJVail-

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leuses ensuite, le mouvement ouvrier, ses organisations syndicales et politiques, ses directions et son avant-garde. L' histoire n'est pas devenue pour lui celle des intellectuels contestataires en lutte contre la «société de consommation », elle est, comme pour Marx, l'histoire de luttes de classe, de la lutte du prolétariat contre l'exploitation capitaliste; la classe ouvrière est, plus que jamais, le sujet de l'histoire, la seule force capable d'apporter une solution progressive à la crise présente de l'humanité; elle l'a, une fois de plus, démontré avec éclat et sur une échelle sans précédent en mai-juin 1968: C'est précisément comme partie intégrante du combat des exploités contre leurs exploiteurs capitalistes, contre le régime de la propriété privée des moyens de production, contre la politique de réaction sur toute la ligne, de reprise de toutes les conquêtes ouvrières et démocratiques du passé, à laquelle la bourgeoisie doit aujourd'hui avoir recours pour maintenir ce régime, que les combats étudiants prennent leur véritable signification, que toute la portée de ces combats peut être appréciée. Un second trait ne pourra manquer de frapper le lecteur, même averti, de ce livre; il ne pourra éviter d'être stupéfait en constatant à quel point, bien au-delà de tout ce à quoi il peut s'attendre, la presse et les auteurs de livres, du fait d'une optique faussée au départ, par ignorance, par incompréhension ou, bien souvent, par mauvaise foi pure et simple, ont travesti, déformé, camouflé, truqué le déroulement réel des événements et, plus encore, les positions véritables des divers courants, organisations et tendances. Qu'il s'agisse de l'origine des manifestations étudiantes, des journées de barricades du Quartier latin, de la manifestation du 13 mai, des conditions de déclenchement de la grève générale le 14, etc., ou encore des positions de la C.G.T., du P.C.F., ou du prétendu «gauchisme» de la C.F.D.T. et de son extension politique le P.S.U., de l'attitude d'un Cohn-Bendit le 10 mai, des mots d'ordre et de la tactique préconisés par l'ex-J.C.R. et ses inspirateurs pablistes, la démonstration de De Massot, solidement étayée par la citation d'extraits de presse, tracts, documents de toute sorte, qui, la plupart du temps, se passent de commentaire, est irréfutable. Le tableau qu'elle met en lumière est bien différent, souvent à l'opposé de ce que toute l'historiographie de Mai-juin nous a présenté jusqu'à présent.

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C'est naturellement lorsqu'il s'agit de la politique véritable des révolutionnaires prolétariens, de ces communistes qui «n'ont pas d'intérêt distinct de ceux du prolétariat tout entier », mais «dans les diverses phases que traverse la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, représentent constamment l'intérêt du mouvement total» : les trotskystes de l'ex-a.CI., les militants d'avant-garde de l'Alliance ouvrière, groupés autour de leur organe Informations ouvrières, les jeunes combattants rassemblés autour de Révoltes et l'ex-F.E.R., que l'ignorance, la sottise, le mensonge délibéré ont été le plus massifs. Les textes, les documents, ignorés, pour la très grande majorité d'entre eux, par tous les autres auteurs, mettent

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réellement été, jour apres jour, leur

en pleine politique,

lumière ce qu'ont leur intervention.

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les révisionnistes - d'expliquer que le capitalisme, devenu «néo-capitalisme », était en mesure de résoudre, ou du moins d'atténuer, ses contradictions; que, sous le néo-capitalisme, les forces productives connaissaient une nouvelle phase de croissance impétueuse, qui permettait de satisfaire les revendications essentielles des masses; et que, de ce fait, la classe ouvrière d'Europe et des Etats-Unis avait cessé, pour de longues années, d'être révolutionnaire - l'« épicentre» de la révolution se situant donc, pour toute une étape, dans les pays dits arriérés. Les adeptes de cette thèse - version mandelienne de la «zone des tempêtes» mao'iste (ou castriste) ou des «nations prolétaires» de F. Fanon - n'avaient que sarcasme pour les marxistes qui, procédant Avant mai-juin 1968, il était de bon ton, chez

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notamment

chez les disciples

d'Ernest

Mandel

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de l'unité mondiale de la lutte des classes, démontraient que, pour le prolétariat français, la solidarité œvec les ouvriers et les paysans du Vietnam signifiait la lutte pour abattre le capitalisme en France, et que ce programme de collaboration des classes du F.L.N. constituait une menace pour l'avenir de la révolution vietnamienne. La grève générale de Mai-juin, au cours de laquelle dix millions de travailleurs se sont mobilisés contre le capitalisme et son Etat, d'une part, les négociations de Paris de l'autre, ont fait momentanément taire cette forme de révisionnisme. Mais celui-ci n'en est que plus vivace sous d'autres formes, qui se ramènent toujours à dénier au prolétariat mondial, avant tout aux travailleurs des pays avancés, d'Europe et des Etats-Unis, sa mission historique. Dans les années cinquante, les «révolutionnaires» petits-bourgeois confiaient à la bureaucratie du Kremlin et à ses satellites, les P.C. d'Europe occidentale, le soin de mobiliser les masses ouvrières contre le capital. Un peu plus tard, ils devaient découvrir en Fidel Castro, en Ben Bella, voire en Sekou Touré, les nouveaux sauveurs suprêmes. Enfin l'on a pu voir Pierre Frank, la veille signataire, avec le gaulliste Capitant, de l'appel au milliard pour le Vietnam, proclamer la Sorbonne premier territoire libre de la république socialiste des Conseils! Les étudiants étaient désormais promus au rôle de direction révolutionnaire de la classe ouvrière, et ces « marxistes» sui generis se ralliaient ainsi à la théorie anarchiste des «pouvoirs» (pouvoir étudiant à l'Université, pouvoir paysan à la campagne, pouvoir ouvrier à l'usine...), ce qui leur valait l' «avantage» de renoncer à l'objectif que Marx avait fixé à la lutte historique du prolétariat: le renversement de l'Etat bourgeois, l'instauration de la dictature du prolétariat. Le dénominateur commun de toutes les formes de centrisme, sous quelques phrases «gauches », «révolutionnaires» qu'il puisse
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se couvrir, est précisément là : dans le refus de définir la stratégie et la tactique du prolétariat dans la lutte pour le pouvoir. Cette stratégie se résume eUe-même dans le combat pour l'unité de front de la classe ouvrière et de ses organisations, combat qui, en mai 1968, revêtait la forme spécifique du mot d:ordre du Comité central national de la grève générale. « Le Front unique », pouvait-on lire dans le Manifeste de l'O.C.I., rédigé à la fin de 1967, « regroupera syndicats et partis ouvriers dans une lutte commune, classe contre classe. Son expression la plus haute, ce sera les comités ouvriers, organisés sur la base de l'atelier, de l'usine, du cbantier, du bureau, fédérés localement, régionalement et nationalement, rassem. blant les délégués de tous les travaillleurs. Il dressera, face à la puissance organisée et centralisée de l'Etat bourgeois, la puissance organisée et centralisée de la classe ouvrière, derrière laquelle se regrouperont les paysans, les petits commerçants, les cadres, toutes les couches petites-bourgeoises menacées dans leurs conditions d'existence par le capital financier ». C'est précisément cette perspective qui s'ouvrait, avec la grève générale, par les comités de grève et leur fédération, leur centralisation dans le Comité national de grève. Rien d'étonnant à ce que ce mot d: ordre se soit heurté à une hostilité égale chez les centristes et chez les dirigeants réformistes et staliniens des centrales syndicales. Car, en dépit de leurs vociférations contre la «crapule stalinienne », la caractéristique des centristes est de refuser le combat contre les directions bureaucratiques du mouvement ouvrier. Se refuser à la lutte pour le Front unique des travailleurs et des organisations, lui opposer une prétendue unité à la base qui fait purement et simplement abstraction des organisations édifiées par la classe ouvrière en un siècle et demi de luttes et de sacrifices, des organisations par lesquelles elle s'est constituée comme classe consciente d'elle-même et du combat qu'elle livre au capital, et dans lesquelles elle se rassemble nécessairement pour livrer ce combat, confondre les organisations de masse et leurs directions bureaucra. tiques, crier «C.G.T. trahison» et biffer, d'un geste noble, les syndicats et les partis politiques de la classe ouvrière de la carte de la lutte des classes, c'est, en fait, fuir le combat contre les bureaucraties comme le combat contre l'Etat capitaliste. C'est s'adapter d'autant mieux à la politique des bureaucrates dirigeants qu'on les dénonce davantage en paroles - c'est ne s'en distinguer que comme le négatif d'un cliché se distingue du positif - n'exister que comme l'ombre portée des appareils, au lieu de se situer du point de vue des intérêts globaux et historiques du prolétariat. Au contraire, en plaçant de la classe ouvrière dans au cœur la grève de son analyse le mouvement générale, le présent livre se

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concentre appareils cette lutte sa lutte mouvement

nécessairement sur les rapports entre les masses et les qui les contrôlent; il montre à chaque page comment de l'avant-garde pour le Front unique est inséparable de contre la politique des directions bureaucratiques du ouvrier.

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La lIe Internationale, en tant que direction de la classe ouvrière dans la lutte contre le capital, a révélé sa faillite en août 1914, lorsque chaque direction social-démocrate nationale s'est unie à la bourgeoisie de son pays pour la défense de la «patrie» des gangsters impérialistes, brisant l'unité de classe du prolétariat mondial. Si de puissants partis sociaux.démocrates ont survécu jusqu'à ce jour et organisent dans leurs rangs la grande majorité de la classe ouvrière dans des pays comme l'Angleterre ou l'Allemagne occi. dentale, c'est seulement à la dégénérescence des partis staliniens qu'ils le doivent. L'Internationale communiste avait été fondée par Lénine et Trotsky, après la victoire d'Octobre, pour suppléer à la faillite de la lIe Internationale comme le parti de la révolution prolétarienne mondiale. Le reflux de la révolution prolétarienne en Europe après 1921-1923, l'isolement du premier Etat ouvrier en U.R.S.S. sur une base matérielle très inférieure à celle du capitalisme de l'époque, ont provoqué la dégénérescence de l'Etat soviétique, au sein duquel une bureaucratie conservatrice, dont les privilèges sont liés au maintien du capitalisme dans le reste du monde, et avant tout dans les pays avancés, a usurpé le pouvoir. Cette bureaucratie a liquidé l'Internationale communiste et fait des Partis communistes du monde entier les instruments du maintien de son pouvoir en U.R.S.S., donc de l'ordre bourgeois dans le reste du monde. La classe ouvrière s'est constituée comme classe luttant consQiemment contre l'exploitation capitaliste en édifiant des organi. sations de masse. La centralisation politique et l'unité d'action né<:essaires dans le combat exigeaient à leur tour que ces organisations se donnent des cadres, une direction, un appareil qui, à l'origine, était l'instrument de la volonté des masses, l'instrument de la classe qui lui avait donné naissance. Lénine a montré comment la constitution, dans les grands pays impérialistes, d'une aristocratie ouvrière tirant ses revenus des superprofits réalisés par les monopoles grâce à l'exploitation du monde entier, avait entraîné la dégénérescence de l'appareil social-démocrate, sa transformation, d'ins. trument du prolétariat en lutte pour son émancipation, en agence de la classe ennemie au sein même du mouvement ouvrier. Trotsky et l'Opposition de gauche ont analysé comment la dégénérescence

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de l'Etat ouvrier de l'U.R.S.S. a entraîné «le passage définitif de l'Internationale communiste du côté de l'ordre bourgeois », la transformation de l'appareil international créé par la révolution d'Octobre en instrument de la bureaucratie contre-révolutionnaire du Kremlin. C'est dans l'analyse des rapports entre la classe ouvrière française et l'appareil stalinien du P.C.F. et de leur évolution, que, comme le montre De Massot, réside r explication du «paradoxe» de la grève générale de mai-juin 1968 : comment se fait-il que ce dernier mouvement, considérablement plus ample et plus profond, par les masses qu'il a soulevées, que juin 1936 et qu'août 1953, n'a pu aboutir, sur le plan politique, à quoi que ce soit de comparable à l'assemblée des comités de grève tenue dans l'usine Hochtkiss, le 9 juin 1936 - ou au comité central de grève de Nantes d'août 1953? En juin 1936, le P.C.F. en était à nouer, avec les cadres organisateurs de la classe ouvrière, les liens qui devaient en faire, en France, le principal parti ouvrier. Aujourd'hui, l'appareil stalinien, qui contrôle la majorité des travailleurs français depuis bientôt deux générations, a accumulé, dans l'art cf escamoter les plus grands combats de classe et de préserver l'ordre bourgeois, une expérience incomparable. Mais, dans le même temps, les rapports entre l'appareil et la classe se sont modifiés. La lutte des classes est plus forte que toutes les ruses des appareils. Les travailleurs, les cadres organiateurs de la classe mènent leurs luttes au travers des organisations de masse, parce qu'ils en attendent la réalisation de leurs aspirations immédiates et historiques. L'expérience renouvelée des luttes, depuis quatre décennies, leur a enseigné que ces espoirs sont à chaque fois frustrés. La politique ouvertement contre-révolutionnaire de la bureaucratie du Kremlin face à la montée de la révolution politique en Europe orientale et en U.R.S.S. même, qu'est venue souligner avec éclat, deux mois après l'escamotage par l'appareil, en France, de la grève générale, l'occupation de la Tchécoslovaquie, la collaboration ouverte de Moscou et de Washington contre la révolution chinoise nourrissent cette crise. Il appartient à l'avant-garde, en nouant, dans la lutte pour le Front unique ouvrier, des liens indissolubles avec les cadres organisateurs de la classe ouvrière, de lui ouvrir une issue positive. La thèse que Trotsky a placée, en 1938, à la base du programme et de la proclamation de la IVe Internationale: «La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat », est aujourd'hui immédiatement au centre de tous les problèmes du mouvement ouvrier.

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* ** Si la deuxième guerre mondiale ne s'est pas transformée en guerre civile internationale, c'est à la bureaucratie du Kremlin

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que le capitalisme mondial en est redevable. Alors au faîte de leur autorité sur les masses, les partis staliniens sont parvenus, notamment en France et en Italie, à contenir les masses travailleuses jus. qu'à ce que l'Etat bourgeois soit suffisamment remis en selle. La lutte des classes devait néanmoins s'avérer plus forte que la Sainte Alliance contre-révolutionnaire scellée à Yalta et à Postdam. Tout en mettant toute sa puissance économique au service de la restau. ration de l'économie capitaliste d'Europe occidentale, l'impéria. lisme américain, affamé de débouchés pour ses marchandises et ses capitaux, déclenchait la guerre froide, contraignant la bureaucratie, au moyen d'une mobilisation soigneusement contrôlée des masses ouvrières, à éliminer le mode de production capitaliste, jusqu'alors soigneusement préservé, dans les pays qu'elle dominait en Europe orientale, cependant que la révolution venait battre en brèche de son côté, dans une Chine promise par Staline à Chang Kai.Chek, le programme de «coexistence », de statu quo capitaliste, élaboré à Yalta. Cependant l'aide massive apportée par l'Etat américain aux bourgeoisies d'Europe occidentale ne devait pas aboutir, n'en déplaise aux révisionnistes, à une nouvelle phase de développement des forces productives sous l'égide du capital, mais bien à une phase d'accumulation dont le mote.ur était et demeure l'injection massive de crédits militaires, aboutissant au développement, sur une échelle sans précédent, du parasitisme propre au capitalisme et à la création d'une masse croissante de capitaux flottants à la recherche d'un investissement profitable, source de l'actuelle crise monétaire; quant à la prétention bureaucratique d'édifier le «socialisme» dans une série de pays cloisonnés les uns des autres, elle devait rapidement aboutir à l'impasse; et l'unité mondiale de la lutte des classes allait s'affirmer avec éclat, par delà tous les rideaux de fer et tous les blocs de puissance.

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Le 17 juin 1953, l'insurrection des travailleurs de Berlin.Est marquait le début d'une nouvelle vague révolutionnaire européenne qui, deux mois plus tard, déferlait sur la France, lançant les tra. vailleurs dans la grève générale, puis sur toute l'Europe de l'Est, culminant avec la révolution hongroise des Conseils ouvriers, en novembre 1956. Cependant les travailleurs français, les rappelés, les jeunes du contingent se mobilisaient pour tenter d'imposer, contre leur propre impérialisme, une issue révolutionnaire à la guerre d'Algérie, et de tendre la main aux owvriers et paysans nord. africains sur les ruines du capitalisme. On sait comment l'appareil bureaucratique stalinien parvint à chloroformer les travailleurs de ce pays, à dévier puis à émietter la lutte des jeunes contre la « sale guerre », tout en apportant à l'impérialisme son appui pour le vote des pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet, le 13 mars 1956. La bureaucratie put alors, six mois plus tard, noyer dans le sang ouvrier la deuxième république hongroise des Conseils. La vague révolutionnaire refluait. La voie était libre à l'accession au
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pouvoir de De Gaulle, en mai 1958. L'initiative allait passer à la bourgeoisie pour une décennie. En décembre 1967 encore, le manifeste de l'O.C.I. pouvait écrire à bon droit:
A l'heure actuelle, l'impérialisme a repris l'initiative poli. tique dans la lutte des classes mondiale. L'intervention de l'impérialisme américain au Vietnam tend à l'extermination des masses ouvrières et paysannes vietnamiennes, afin d'empêcher toute nouvelle expansion de la révolution en Asie. Elle est le point de départ d'une contre-offensive dont le but est la destruction des conquêtes de la révolution chinoise. Appuyées sur l'impérialisme et la bureaucratie du Kremlin, les «bourgeoisies nationales» des pays économiquement arriérés engagent une offensive réactionnaire contre les masses ouvrières et paysannes. De l'Indonésie à Cuba, en passant par l'Afrique, cette offensive contre-révolutionnaire prend corps. En Indonésie, en Algérie, elle prend la forme de coups d'Etat militaires. A Cuba, elle se manifeste par la bureaucratisation de plus en plus profonde du régime, pré. lude à l'étranglement final de la révolution. Dans les pays capitalistes économiquement développés d'Europe, la tenta. tive de destruction du mouvement ouvrier est en cours. En Grèce, la terreur blanche l'a emporté. En France, en Angle. terre, en Belgique, en Allemagne, l'Etat bourgeois s'efforce de détruire l'autonomie d'organisation de la classe ouvrière, particulièrement des organisations syndicales, de lui dénier tout droit à l'expression politique propre. La pression de l'impérialisme s'accentue corrélativement sur l'U.R.S.S. et les pays d'Europe orientale, désarticulant leur économie. En U.R.S.S. comme dans les pays d'Europe orientale, les tendances pro.bourgeoises se renforcent et s'accroissent. Elles pénètrent toute l'économie et s'expriment ouvertement au sein de l'appareil d'Etat. En même temps, la répression s'ap. pesantit contre tout ce qui exprime une tendance à la régénérescence de la démocratie socialiste. Le même texte, il est vrai, soulignait perspective politique: le caractère alternatif de la

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« Que De Gaulle parvienne à infliger une nouvelle défaite ouvrière au prolétariat français, à détruire ou à phagocyter ses organisations, et le prolétariat européen tout entier risque d'être battu. Qu'au contraire, les travailleurs français reprennent l'initiative dans la lutte de classe, qu'ils imposent aux dirigeants des organisations traditionnelles la réalisation du Front Unique, qu'ils engagent le combat contre le pouvoir bourgeois, et la bourgeoisie en Europe occidentale, la bureaucratie en Europe orientale et en U.R.S.S. même, seront au bord de l'abîme. L'heure sonnera de la construction de la seule Europe unie que l'histoire

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ait inscrite à son ordre du jour: les Etats Unis socialistes d'Europe, l'Europe des Conseils ouvriers, tremplin de la lutte pour la Fédération socialiste mondiale.» C'est effectivement cette deuxième voie qu'ont ou'verte, pour la classe ouvrière internationale et tout particulièrement européenne, les travailleurs français, en mai-juin 1968. Il ne leur a fallu que quelques mois pour sortir de la stupeur dans laquelle les avait plongés l'escamotage de la grève générale par l'appareil dirigeant. Dès décembre 1968, la classe ouvrière reprenait l'offensive contre jalonnée par les grèves unitaires Renault ie capital - offensive et Peugeot, par la manifestation des ouvriers Renault à Billandu Sud-Ouest, par la mise en . court, par la grève des cheminots échec de la « journée d'action» de dimision organisée le 12 février par la C.G.T., par la grève unitaire arrachée aux directions syndicales le 11 mars, par la résistance des étudiants mettant en échec la réforme Faure, enfin par la campagne pour le NON au référendum imposée par la classe à tOutes ses organisations syndicales et politiques, et aboutissant le 27 avril à la chute de De Gauile, moins d'un an après la grève générale. Ce n'est pas le lieu, dans cette préface, de procéder à l'analyse de ce tournant historique à l'échelle mondiale qui remet de nouveau l'initiative politique entre les mains de la classe ouvriière (1). La chute de De Gaulle survient au moment où la «normalisation» a beau s'aggraver en Tchécoslovaquie, elle ne parvient pas à entamer la volonté de résistance des ouvriers et de la jeunesse, cependant que, de plus en plus nombreux, travailleurs et intellectuels, comme, après Pavel Litvinov et Larissa Daniel, le docker MartchenJw, l'ex-général Grigorenko, l'ex-président de kolkhoze lakhimovitch, défient la répression bureaucratique, au nom de Lénine, en U.R.S.S. même; au moment aussi où la crise sociale s'aggrave en Italie, où les travailleurs anglais, rejetant la loi an ti-syndicale de Wilson, amènent les syndicats britanniques à s'opposer ouvertement à ce dernier. La bourgeoisie mondiale doit renier toute sa stratégie. L'aggravation des contradictions de la société capitaliste, dont la crise monétaire n'est que le symptôme le plus aigu, et qui menace le mar(jhé capitaliste de dislocation, l'oblige, plus encore qu'hier, et tout particulièrement en France, à vouloir reprendre aux travailleurs toutes leurs conquêtes passées, abaisser massivement leur niveau de vie, les réduire, par millions, à la déqualification et au chômage, anéantir les organisations par lesquelles les ouvriers se constituent comme classe. Les grosses caisses de la campagne élec-

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(1) On trouvera une telle fin juin 1969 (N.D.L.R.).

analyse

dans le

n° 544 de La Vérité,

à paraître

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torale ne peuvent entièrement couvrir les augures bourgeois annonçant une austérité renforcée et les craquements sinistres du système monétaire. Mais le bonapartisme à la De Gaulle, qui signifiait la réalisation, par la voie froide, de ces objectifs, a reçu le coup mortel en mai-juin 1968. La bourgeoisie sait désormais qu'elle ne pourra réaliser ses plans que par un affrontement sanglant avec les travailleurs. Elle sait qu'elle doit marcher à la guerre civile. Mais la chute de De Gaulle ébranle l'Etat jusque dans ses fondements. C'est en vain que les appareils, au lendemain du 27 avril, se sont empressés de rompre l'unité de front réalisée par les travailleurs. Ceux-ci réclameront inévitablement, à l'échéance, le paiement de la traite que l' histoire leur a signé le 27 avril 1969. Ils reprendront le combat là même où ils l'ont laissé en mai-juin 1968, avec une conscience accrue de ce que la satisfaction de leurs revendications est inséparable de la lutte pour le pouvoir politique, avec une compréhension plus claire du rôle des appareils dirigeants, une volonté affermie de ne pas permettre qu'une fois de plus, ils leur ferment la route de la victoire. Au centenaire de la Commune de Paris, la classe ouvrière française pourra bien reprendre place à l'avant-garde du prolétariat mondial, et tenter à nouveau, mais dans des conditions incomparablement plus fœvorables à son succès, d'escalader le ciel.

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Car l'œvant-garde regroupée autour d'Informations ouvrières, sortie renforcée de la grève générale, a nourri, à chaque étape, le mouvement profond de la classe, lui donnant une perspective politique claire et cohérente. En combattant, dès le 5 février, pour le
double NON au référendum - NON à De Gaulle, NON au corpo. ratisme - en soulignant que la grève générale du Il mars ne saurait être sans lendemain, en engageant le combat, dès le 27 avril au soir, pour une candidature unique des organisations ouvrières, elle a noué dans la lutte des liens renforcés avec un nombre croissant de militants et de cadres ouvriers.

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Le 22 mai elle rassemblait à la Mutualité 4.200 travailleurs et jeunes sous le signe de la lutte pour ces objectifs inséparables: la réalisation du Front unique ouvrier, la destruction de l'Etat bourgeois et l'édification de la dictature du prolétariat, la construction du parti révolutionnaire, la reconstruction de la IV- Internationale. L'avant-garde ouvrière abordera les prochains combats plus nombreuse, plus consciente de ses objectifs et plus enracinée dans la classe ouvrière. Le livre de François De Massot l'aidera dans sa tâche.

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INTRODUCTION

VERS L'AFFRONTEMENT

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«Dans l'ordre politique, nos institutions seront appliquées. On ne voit donc pas comment nous pourrions être paralysés par des crises telles que celles dont nous avons jadis tant souffert.» (Charles DE GAULLE, président de la république. Message de Nouvel an pour 1968.)

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Pour bien des commentateurs, les «événements» de maijuin 1968 tiennent encore du mystère. Avec la soudaineté de la foudre, un cataclysme social s'abat sur une société tranquille. Le commencement à Paris des pourparlers de paix entre le gouvernement américain et les représentants du Nord- Vietnam marquait le couronnement diplomatique du règne. A quelques semaines de l'ouverture du Marché commun, la mise en place des ordonnances sur l'emploi, la sécurité sociale et l'intéressement ne rencontraient pas d'obstacles sérieux: prospère et endormie, la France suivait la route sans cahots que lui traçait un pouvoir ferme mais débonnaire. Accepter cette image c'était prendre pour argent comptant 1a fausse monnaie des apparences et prendre pour reflet fidèle de la réalité la comédie de la grandeur jouée sur la scène diplomatique et le ronron dominical des discours ministériels.

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UN REGIME DE CRISE
En fait, le vieil impérialisme français était engagé dans une lutte âpre et difficile pour sa survie. Pour maintenir sa domination, la bourgeoisie française avait dû sacrifier la démocratie parlementaire et s'en remettre à la direction d'un «pouvoir fort », incontrô1able. L'instauration du bonapartisme gaulliste en 1958 répondait d'abord à un besoin urgent: éviter que l'inévitable liquidation de « 1'empire )/, provoquant une crise que ne pouvait amortir le système parlementaire, ne conduise à une remise en cause de l'état bourgeois luimême. Mais, en dernière analyse, le mandat que la bourgeoisie confiait à son «sauveur suprême» allait bien plus loin. La Ve République devait être le régime sous lequel seraient forgées les conditions politiques et sociales permettant à la bourgeoisie française, face à ses rivaux impérialistes plus puissants, de conserver son rang. En d'autres termes, pour que l'industrie française devînt compétitive, il fallait arracher à la classe ouvrière les positions et les droits qu'elle avait acquis, assurer les conditions de sa surexploitation. Politiquement, cela signifiait la fin de la période de collaboration de classes avec les appareils ouvriers telle qu'elle était pratiquée dans le cadre du régime parlementaire depuis 1945. Les concessions qu'exigeait ce système de domination de la bourgeoisie constituaient des frais généraux incompatibles avec les nécessités de 1'impérialisme français. En définitive, il fallait en finir avec le mouvement ouvrier organisé. La nécessité d'imposer par la force à toute une fraction de la bourgeoisie une politique conforme aux intérêts généraux de l'impé-

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rialisme français différait l'accomplissement de cette tâche. Pour réaliser sa politique algérienne, le bonapartisme dut s'appuyer «à gauche », sur les appareils qui contrôlent la classe ouvrière, et en conséquence ne pas s'attaquer aux organisations de la classe ouvrière et tout particulièrement à ses syndicats. Par la politique de leurs directions, les organisations ouvrières furent utilisées comme des auxiliaires du régime bonapartiste, mais en même temps, du fait de leurs positions dans la lutte des classes, du fait qu'elles constituaient l'organisation élémentaire de défense des travailleurs contre l'exploitation, elles constituaient un cadre dans lequel se développait la combativité et la conscience ouvrière. Combativité et conscience qui se révélèrent dans la puissante grève des mineurs de 1963. Lorsque le bonapartisme voulut se retourner contre la classe ouvrière, il se heurta à une résistance déterminée qui le contraignit à une retraite précipitée: le général-président dut en hâte rempocher un ordre de réquisition que les mineurs, par la poursuite de la grève, avaient réduit à l'état de dérisoire chiffon de papier. Les appareils bureaucratiques qui ne tenaient nullement à remettre en question le régime gaulliste parvinrent à isoler la grève des mineurs. Seuls, les mineurs ne purent obtenir satisfaction sur l'essentiel de leurs revendications... Mais si les résu1tats revendicatifs de leur grève furent, de ce fait, minimes, les résu1tats politiques furent au contraire d'une immense portée. La grève des mineurs marque un tournant dans le développement de la lutte des classes en France.

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VERS L'AFFRONTEMENT Comme l'écrit R. Clément dans le numéro de février 1968 de La Vérité: «Dans le premier choc avec la classe ouvrière, de Gaulle a subi .un échec cuisant. Le prolétariat démontre qu'il est toujours debout et que, pour faire passer les plans du capital, il faudra tôt ou tard l'affronter. » Par-delà les péripéties parlementaires, les intermèdes électoraux, c'est cette réalité qui domine la vie politique française. Il n'est pas question ici de retracer ce que furent les cinq années de lutte des classes qui aboutissent à mai 1968. Mais il est possible d'en dégager les axes essentiels. Le régime prépare l'affrontement: l'attaque contre la classe ouvrière. Systématiquement à travers toute sa politique économique qui s'exprime dans le ve Plan, la réforme Fouchet, les ordonnances de 1967, il prépare la réalisation des objectifs qui ont présidé à sa naissance et que définissait le plan Rueff-Armand dès 1958: «asseoir sur des bases solides la capacité concurrentielle de l'économie française» par la constitution «d'un petit nombre d'entreprises ou de groupes de taille internationale ». Patiemment, pas à pas, le régime encercle, comprime le mouvement ouvrier organisé, met en place, à travers les commissions du plan, les CODER, etc., les moyens de l'intégration des organisations syndicales à l'appareil d'état, de leur transformation d'organisations indépendantes en rouages de la machine d'état. Ce «grignotage» s'accomplit avec la complicité des bureaucrates: les conditions «classiques» de la collaboration des classes disparaissent, le capitalisme français ne peut plus consentir, en

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retour des loyaux services des appareils bureaucratiques, des concessions nouvelles. Il lui faut au contraire reprendre celles qu'il a faites dans ]e passé. La logique de ]a collaboration de classes, du refus de rompre avec l'état bourgeois, d'affirmer l'indépendance politique de ]a classe ouvrière, c'est maintenant ]a liquidation pure et simple des organisations ouvrières. C'est sur cette voie que s'engagent les dirigeants. Mais ]e régime n'attaque pas que sur ce front. En même temps i] frappe ]a classe ouvrière dans ses conditions de vie, de travail, organise ]e chômage. Au fur et à mesure que se développe sa politique économique s'affirme l'offensive directe contre la classe ouvrière. Aussi prépare-t-il le coup de force contre la classe ouvrière. Citons encore, à ce sujet, ]'article de Clément: «Il faudrait d'aille.urs, pour brosser un tableau complet, prendre en considération bien d'autres éléments comme: la réorganisation de l'armée qui institue aux côtés de la force de frappe, une force mobile d'intervention à distance (parachutistes-blindés légers) rodée périodiquement au Niger et au Gabon, mais dont la destination ouvertement contrerévolutionnaire ne fait pas de doute, et une force de défense opérationnelle du territoire conçue directement en vue du quadrillage policier du pays,. le renforcement de l'appareil policier, C.R.S., polices urbaines, gardes mobiles... la réorganisation de l'appareil préfectoral... la réorganisation du ministère de l'intérieur,. la quasi suppression de toute indépendance pour les juges du parquet,. la réforme de la procédure de l'instruction (avec l'institution du secret) ,. l'allongement du délai de garde à vue... Le bonapartisme a certes maintenu toutes [es apparences « quotidiennes» d'une vie démocratique normale, mais en réalité il n'est pratiquement aucun domaine des libertés publiques et individuelles qui n'ait été gravement entamé dans la dernière période... » Face à cette offensive qui se développe sur tous les terrains, la classe ouvrière résiste, en dépit de la politique de ses directions. Sa résistance s'exprime dans l'aspiration au combat « tous ensemble» qui aboutit à ]a journée de grève générale du Il décembre 1964, dans des grèves partielles où se manifeste une extrême combativité, dans l'utilisation par les travailleurs des «actions-alibi» que les appareils sont contraints d'organiser. Dans cette situation s'accuse l'opposition entre les directions bureaucratiques du mouvement ouvrier et les militants qui demeurent les exécutants de ces directions au sein de la classe ouvrière, mais qui entendent rester fidèles à leur classe, à ses intérêts. Avec cette couche de militants qui constituent les éléments décisifs de l'organisation de la classe, comme avec les jeunes combattants de la lutte des classes que révèlent ces combats, l'avant-garde organisée, par son intervention, tendra à nouer de nouveaux liens. Les militants trotskystes regroupés autour de La Vérité, qui ont ensuite constitué l'Organisation Communiste Internationaliste, organisation dissoute par le gouvernement le 12 juin 1968, n'ont cessé de mener bataille pour le Front Unique Ouvrier et dans le cours de ce combat ont œuvré pour regrouper l'avant-garde qui, consciemment, dans les entreprises et les syndicats, menait cette bataille. Ils ont, avec elle, forgé les moyens d'un regroupement centralisé et agissant, notamment en prenant l'initiative de publier Informations

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Ouvrières comme «tribune libre de ]a lutte des classes ~>.
Les remarques sommaires qui précèdent resteraient pourtant trop générales comme préface à J'analyse de la grève générale de maijuin 1968 si l'on ne donnait pas à ]a crise de l'impérialisrne français

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sa dimension internationale et si l'on ne revenait pas plus précisément sur la période qui a directement préparé l'entrée en scène des masses en mai-juin 1968.

L'UNITE INTERNATIONALE DE LA LUTTE DES CLASSES
L'impérialisme français déclinant lutte désespérément pour le maintien de ses positions face .à ses rivaux impérialistes plus puissants. Mais cette lutte se déroule à l'époque du pourrissement, de la décadence généralisée de l'impérialisme. La situation internationale ne constitue pas, pour des marxistes, un simple cadre ni un facteur « extérieur» qui déterminerait mécaniquement l'allure des événements dans un pays donné. La crise politique et sociale en France est à la fois un produit - une expression spécifique - et une composante de la crise internationale de l'impérialisme, crise dont l'ùnité est donnée par le caractère international de la lutte des classes. Arracher à la classe ouvrière les concessions qu'il a fallu lui concéder, détruire ses positions et ses droits ne sont pas des exigences propres à la bourgeoisie française. C'est à l'échelle du monde entier que l'impérialisme se fixe cet objectif, condition de sa survie. C'est à l'échelle du monde que cette implacable réalité accentue l'intensité de la lutte des classes, mobilise des millions et des millions d'hommes engagés dans Je combat pour la transformation socialiste de la société. Cette accentuation de la Jutte des classes mine les bases du réformisme à l'échelle internationale et rend intenable la position de Ja bureaucratie russe dont le pouvoir repose sur un «statu quo» remis en question: J'extension de la révolution prolétarienne menace directement sa domination et J'oblige à se lier de plus en plus étroitement à J'impérialisme; à travers sa collaboration avec la bureaucratie, l'impérialisme poursuit ses propres fins: le rétablissement du capitalisme dans le monde entier. Ainsi la crise de l'impérialisme se conjugue avec celle de la bureaucratie et ouvre la voie à une modification des rapports au sein du mouvement ouvrier international ébranlant les fondements mêmes de la domination du stalinisme dans les secteurs décisifs de ce mouvement. C'est dans cette perspective que s'inscrivait la lutte menée en France par l'avant-garde révolutionnaire organisée. Comme le disait le Manifeste de l'Organisation Communiste Internationaliste: Déjà, en France, la bourgeoisie, pour essayer de résister à la concurrence sur le marché mondial, entreprend de faire payer aux travailleurs la rationalisation de son appareil de production; elle les menace dans leur santé et dans leur vie même, dans leur droit aux soins et aux médicaments. Déjà, au paradis du capital, aux Etats-Unis, le q.uart de la population, hommes, femmes et enfants, citoyens de «l'autre Amérique », sont définitivement rejetés de la «société de l'abondance»; ils n'y trouveront jamais plus leur place; ils mènent une vie précaire, n'ayant, pour subsister, que les allocations que leur verse l'Etat capitaliste, qui redoute leur révolte. « Pour pouvoir opprimer une classe », écrivaient Marx et Engels il y a cent vingt ans, «il faut lui assurer des conditions dans le cadre desquelles elle puisse tout au

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moins trouver son existence d'esc!ave... La bourgeoisie est incapable de dominer, parce qu'elle est incapable d'assurer à son esclave l'existence même dans le cadre de son esclavage ; parce qu'elle est forcée de le laisser descendre à une condition dans laquelle elle doit le nourrir au lieu d'être nourrie par lui. La s021été ne peut plus vivre sous la bourgeoisie, en d'autres termes, l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatIble avec la société ». Cette prédiction se réalise en ce moment sous nos yeux sur une échelle gigantesque. C'est seulement par un accroissement démesuré de l'industrie des armements - des forces destructives - que la bourgeoisie parvient à empêcher les forces productives de faire exploser le carcan de la propriété privée des moyens de production et d'échange et des frontières de l'Etat national, qui en paralyse la croissance. Près de mille milliards de francs lourds sont engloutis, chaque année, pour la production de guerre - mille fois plus que n'en absorbe la lutte contre le cancer. La quasi-totalité de la recherche scientifique y est consacrée. La guerre d'extermination que mène l'impérialisme américain au Vietnam indique à l'humanité tout entière l'avenir qui l'attend. «Nous les ramènerons à l'âge de pierre », s'écriait un général américain. Des chambres à gaz d'Hitler aux massacres du Vietnam, le capital reste fidèle à lui-même. Il n'a pas désormais d'autre perspective à offrir à ses esclaves que la déchéance ou la mort - la déclzéance d'abord, la mort ensuite. Dans les arsenaux de la g.uerre thermonucléaire, il y a bien plus de cent fois de quoi anéantir toute vie sur la planète. «Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique », écrivait Léon TIrotsky en 1938 dans le programme de la Quatrième Internationale, « la civilisation humaine tout entière est menacée d'être emportée dans la catastrophe ». Cette catastrophe se profile aufourd'hui à l'horizon. Le cauchemar d'une planète tout entière réduite à n'être qu'un désert radioactif, sur lequel flotteront, au gré des vents, les cendres de quatre milliards d'années d'évolution de la vie, de deux millions d'années de progrès du genre humain, d'un siècle et demi de luttes émancipatrices des masses opprimées et exploitées, hante désormais sans répit la conscience de l' humanité. Cependant, l'armée de la révolution socialiste - les masses exploitées et opprimées - ne cesse pas de livrer bataille, en un point ou l'autre de la surface du globe, au capaa[ et à ses agents. Sur un tiers de la planète, elles ont abattu le capitalisme. En France même, au cours de la dernière période historique, les ouvriers, par trois fois, en 1936, en 1944, en 1953, se sont mobilisés classe contre classe et ont engagé la lutte pour le pouvoir. En 1963 encore, les mineurs ont tenté d'entrainer la classe ouvrière tout entière dans l'action unie et générale, dont les travailleurs ne cessent, à chaque nouvelle occasion, de rechercher la voie. Aux Etats-Unis, les insurrections noires, qui, en bien des cas, entrainent dans leurs rangs des travailleurs appartenant à d'autres minorités et même des blancs, ne sont que les combats d'avant-garde d'une gigantesque guerre d(' classe. Au Vietnam, l'héroïsme révolutionnaire des ouvriers et des paysans oblige Wall Street à investir des forces toufours

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nouvelles, faisant mÛrir aux Etats-Unis une crise sociale et politique. En Chine, les travailleurs, avec la jeunesse rassemblée dans les gardes rouges, Se mobilisent en masse contre la menace d'une restauration capitaliste.

LES ECHEANCES S'ACCUMULENT... A lire les déclarations qui les suivirent, après les élections législatives de mars 1967, tout le monde était content: les dirigeants du P.C.F., de la S.F.I.O. et les hommes politiques bourgeois de la F.G.D.S. parce que leur contingent de députés était accru; les gaullistes parce que l'étroite majorité dont ils disposaient au parlement était suffisante pour que ce dernier serve le régime ou soit, le cas échéant, mis au rencart. Mais à l'abri de la façade électorale les échéances s'accumulaient... La date fatidique de l'ouverture du Marché commun s'approchait tandis qu'il était évident que le régime bonapartiste avait il. peine entamé la réalisation des indispensables mesures économiques et sociales qu'il avait annoncées, prenant un retard dont les effets s'annonçaient catastrophiques. Il allait devoir procéder maintenant à marches forcées. Les échéances s'accumulaient aussi pour la classe ouvrière qui faisait l'expérience cruelle des résultats de la politique « sociale» du régime tandis qu'elle constatait quotidiennement l'inefficacité de l'orientation prônée par les directions du mouvement ouvrier. En dépit des efforts cohérents entrepris en ce sens, le régime bonapartiste était fort loin d'avoir adapté l'appareil de production français aux nécessités du marché mondial. Concentration, rationalisation, politique d'investissements, orientation de la fiscalité, tout cela n'empêchait pas - pour donner un exemple mais qui a valeur significative - que sur les 100 premières entreprises mondiales, 3 seulement étaient françaises. Dans son œuvre « réformatrice» le gouvernement se heurtait à des limites qui tenaient aux conditions mêmes de la domination capitaliste en France. Historiquement formée comme une classe de « gagne-petits », rentière et malthusienne, la bourgeoisie française ne pouvait d'un coup se plier aux exigences de la situation à laquelle elle faisait face. Les « percées» effectuées dans quelques branches d'avant-garde, les concentrations opérées dans des industries de pointe ne pouvaient abolir le fait que la France restait le pays qui comptait 800.000 entreprises privées. Disloquer trop brutalement ces couches, c'était déchirer la trame même de la domination capitaliste en France et le pouvoir du grand capital devait s'accommoder, pour un temps encore, de l'existence de secteurs « non rentables», parasitaires. Cela ne faisait que renforcer l'urgence d'un règlement de comptes avec la classe ouvrière: l'existence d'un mouvement ouvrier indépendant de l'état, cadre d'organisation et de mobilisation des travailleurs, demeurait un obstacle obj cctif à une réduction brutale de la part des salaires dans le5 « prix de revient »... Les conditions internationales pressaient encore plus la bourgeoisie française d'agir. La dislocation du système monétaire international, expression de l'aggravation de la lutte des .classes internationale, signifiait que la « lutte pour la vie» sur le marché international serait encore plus rude. Cependant, tous les indices montrent que la bourgeoisie française aborde difficilement Ce tournant décisif. La produc-

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tion industrielle stagne dans l'ensemble, les exportations régressent relativement. Aussi, l'offensive contre la classe ouvrière s'organise, s'amplifie et s'accélère. 1967 sera une année marquée par de nombreuses concentrations. Dans l'aéronautique, Papon, ancien préfet de police, devient président de Sud-Aviation qui prend en charge une partie des activités de Nord-Aviation. Quelques mois plus tard, Bréguet et Dassault se regrouperont. Regroupements et fusions commanderont l'évolution dans le secteur bancaire - où la Banque nationale de Paris sera fondée à partir de la RN.C.I. et du C.N.E.P. Dans l'électronique, Thomson-Houston absorbe la C.S.F. Dans l'industrie lourde, BabcockWilcox, les Chantiers de l'Atlantique, Fives-Lille et Cail regroupent une partie de leurs activités. En décembre, de Wendel, l'Union Sidérurgique Lorraine et la Société mosellane de métallurgie se regroupent en formant Wendel-Sidelor qui contrôle l'ensemble de la métallurg-ie lorraine. Pour les travailleurs, cela signifie une aggravation des conditions de travail, la déqualification, la menace sur l'emploi, l'accroissement du chômage. S'il est un chapitre pour lequel les objectifs du Ve Plan sont en bonne voie, c'est d'ailleurs bien le chômage: on progresse vers les 600.000 chômeurs prévus, puisqu'on atteint les 500.000 chômeurs, dont une majorité de jeunes. En un an, d'après les statistiques officielles, le nombre de chômeurs de 18 à 24 ans a augmenté de 64 %. Mais la bourgeoisie ne peut se contenter de laisser opérer spontanément les conséquences de son orientation économique. La pleine portée politique de l'offensive menée à un rythme accéléré contre la classe ouvrière se manifestera dans les ordonnances concernant l'emploi, l'intéressement, la Sécurité sociale et l'adaptation des entreprises au Marché commun.

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LES ORDONNANCES Dans le cadre du régime bonapartiste, le parlement n'est pas le lieu où se règlent les problèmes posés .à la bourgeoisie. Il n'est qu'un instrument du gouvernement. Ce rôle secondaire lui est signifié guère plus d'un mois après le début de la législature: le 26 avril, le conseil des ministres décide de demander au parlement l'autorisation de régler par décrets l'ensemble des problèmes économiques et sociaux, jusqu'au 31 octobre. Le 20 mai, l'Assemblée remplit son rôle et se démet de tout droit de regard sur la politique intérieure du gouvernement. Auparavant, le 17 mai, à l'appel de leurs organisations syndicales, les travailleurs ont débrayé en masse et manifesté pour défendre leurs droits. Le succès du mouvement exprime la volonté de combat des travailleurs, mais les directions du mouvement ouvrier ont voulu que le 17 mai soit une journée sans lendemain, une protestation symbolique. Ils détourneront le mouvement vers d'inefficaces pétitions adressées aux députés gaullistes, enliseront et effriteront la combativité ouvrière dans des grèves tournantes démobilisatrices. Une autre voie était possible - celle que, par leur action, la classe ouvrière et la jeunesse imposeront en mai 1968 - celle du combat uni des travailleurs, se mobilisant contre le gouvernement par les méthodes de la lutte des classes et bloquant le développement de l'entreprise an ti-ouvrière du gaullisme. Le 1er mai, l'Organisation

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Communiste Internationaliste diffusait un tract qui affirmait notamment: «Contre les pouvoirs spéciaux; Pour la défense des libertés ouvrières et démocratiques; Contre la déchéance de la jeunesse; Pour la garantie de l'emploi et de la qualification; Pour la défense du pouvoir d'achat; Les organisations ouvrières et syndicales - et en premier lieu la C.G.T., la C.G.T.-F.O., la F.E.N. - doivent, dans l'unité, appeler: 500.000 TRAVAILLEURS ET JEUNES A MANIFESTER devant l'Assemblée nationale Toutes les travailleuses, tous les travailleurs en France, à manifester devant les préfectures le jour oÙ Pompidou déposera son projet de loi. Travailleuses et travailleurs, jeunes, militants ouvriers de toutes tendances, les pouvoirs spéciaux que le gouvernement veut s'arroger mènent tout droit à une situation qui est aujourd'hui ce1Je de la Grèce. C'est parce que la bourgeoisie grecque était impuiss.ante à imposer sa domination de classe aux masses laborieuses qu'elle a chargé les chefs militaires et le roi de faire sauter par un coup d'Etat le système parlementaire. Des milliers et des milliers de travailleurs et de militants sont expédiés en prison et dans des camps.

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La leçon doit être comprise. Si les travailleurs, les militants et les organisations ouvrières ne s'unissent pas pour réagir vite et fort, le régime gaul1iste, né d'un coup de force en 1958, imposera par la force les dispositions anti-ouvrières du V" Plan. La menace est précise, directe. Les délais sont courts. Les députés du P.C-F. et de la F.G.D.S. ont déposé une motion de censure au parlement contre les pouvoirs spéciaux. Les travailleurs sont prêts à appuyer cette démarche légitime. Mais une chose est claire: Nul n'en peut douter, si les travailleurs ne sont pas mobilisés, il y aura une maj orité à l'Assemblée nationale pour voter les pouvoirs spéciaux. Seule la démonstration puissante, unie et générale des travai11eurs, manifestant le même jour, le jour où Pompidou déposera son projet de loi, dans la région parisienne, devant le Palais Bourbon, en province, devant les préfectures, peut imposer la motion de censure. Militants ouvriers de toutes tendances, vous voulez lutter en combattants disciplinés et organisés, pour la défense des intérêts de la classe ouvrière et des libertés, une écrasante responsabilité repose sur vos épaules, celle d'imposer la ré$istance unie, celle d'organiser les comités d'unité pour l'organisation de la manifestation ouvrière. 15 avril, comprenant

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Les militants ouvriers de toutes tendances qui, dès le
les menaces qui pesaient sur If's tra-

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vailleurs et leurs organisations, avaient pris l'initiative de lutter pour que les centrales ouvrières organisent Les Assises Nationales d'Unité pour la garantie de l'emploi et la défense du pouvoir d'achat, contre la déchéance professionnel1e et pour la défense des libertés, Appel1ent les travailleurs et les militants à se regrouper et à s'organiser pour que 500.000 TRAVAILLEUSES ET TRAVAILLEURS MANIFESTENT DEVANT L'ASSEMBLEE NATIONALE Pour que Toutes les travailleuses et tous les travailleurs en France manifestent devant les préfectures.
Le 1~r mai 1967.})

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Ayant pour un temps les mains libres, le gouvernement passait aux actes. L'été 1967 voyait paraître les différentes ordonnances. El1es constituaient un ensemble cohérent de mesures anti-ouvrières : Sur l'emploi, el1es visaient non à résorber le chômage, mais à utiliser au mieux pour les besoins des profits capitalistes la situation créée par son extension. Le but avoué de l'Agence Nationale de l'Emploi était d'accroître la mobilité de la main-d'œuvre. Ainsi «pour le compte de l'état» se crée un organisme que l'on peut comparer aux entreprises de location du travai!, type «Manpower », qui a l'ambition de contrôler 30 à 35 % de la main-d'œuvre nationale. Il s'agit de disposer d'une masse de travail1eurs déqualifiés, exploitables à merci, transférables sans garantie d'un bout à l'autre du territoire selon les besoins du profit. Sur la Sécurité sociale: il s'agit de démanteler une conquête ouvrière. Il s'agit, en définitive, de reprendre aux travailleurs pour le réintégrer dans le circuit du profit, le salaire différé appartenant en propre aux travailleurs que représentent les fonds de la Sécurité sociale. Pour cela, i! faut briser l'institution même de la Sécurité sociale, ôter tout contrôle aux travailleurs sur les fonds qui leur appartiennent, menacer - par le relèvement des prestations, la limitation des risques couverts, la réduction du ticket modérateur - la santé de centaines de milliers de travailleurs. Sur l'intéressement: les termes mêmes de l'introduction à l'ordonnance sur l'intéressement en définissent le contenu: «il faut faire participer les travailleurs à l'expansion des entreprises et les y intéresser directement et cela d'autant que le Ve Plan subordonne justement la croissance économique à une augmentation des investissements dus principalement à l'auto-financement.» On voit qu'il ne s'agit nul1ement, comme l'ont affirmé les dirigeants du mouvement ouvrier, d'une simple duperie. Il s'agit de FAIRE PARTICIPER LES TRAVAILLEURS A LEUR PROPRE SUREXPLOITATION. Il s'agit, en enchaînant les organisations syndicales à la réalisation des objectifs de production de l'entreprise, de faire du délégué syndical un agent de la direction, de transformer les organisations syndicales d'organisations revendicatives en rouages du patronat et de l'état. Il s'agit d'un pas en avant important dans la voie de l'intégration. Sur l'adaptation des entreprises au Marché commun: cette ordonnance décide toute LIne série de mesLlres, en particulier allégements fiseaLlx pOLIr les entreprises qui se modernisent, signifiant que le contribuable en général - c'est-à-dire d'abord le travailleur - fera les frais du développement des grandes entreprises capitalistes.

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Comme l'écrit P. Bauchard dans «L'année dans le monde»: «la grande masse des industriels représentés au sein du C.N.P.F. approuva le dernier train d'ordonnances concernant plus spécialement la réorganisation et l'amélioration des structures de l'industrie française ». Après la promulgation des ordonnances, l'offensive contre la classe ouvrière s'intensifie. Dans les derniers mois de 1967 il n'est pas de jour sans que soient annoncées des fermetures d'usines, des «recyclages », des mises à pied.

LA CLASSE OUVRIERE

REAGIT

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Mais la classe ouvrière ne subit pas sans réagir. Dès le début de 1967 éclatent des mouvements de grève qui constituent des combats réels, qui sont des étapes de la mobilisation de la classe dans son ensemble: en février, grève chez Dassault à Bordeaux, en marsavril, grève chez Rhodiaceta à Lyon et à Besançon, grève des mensuels de Saint-Nazaire. Après la manifestation du 17 mai - dont le caractère effectif de mobilisation contre les pouvoirs spéciaux a été impofé par les militants - les directions bureaucratiques s'emploient à émietter le mouvement par la pratique des grèves tournantes, tout en maintenant à l'échelle nationale leur collaboration avec le pouvoir par leur participation aux organismes du V. Plan, aux conseils d'administration des caisses de la Sécurité sociale désormais chargées de liquider la Sécurité sociale. A la rentrée, la résistance ouvrière s'exprime à nouveau. Par des mouvements comme celui qui, à Rhodiaceta-Lyon, dresse les travailleurs contre les mesures patronales qui signifient la perte de leur sécurité d'emploi et de toute garantie de salaire, mouvement que les bureaucrates conduiront à l'impasse en refusant de mobiliser les travailleurs de la région lyonnaise et qui se soldera par 87 licenciements. Par des manifestations comme celle du Mans qu'Informations Ouvrières de novembre relate en ces termes: «Le 2 octobre, Le Mans avait été le théâtre d'une puissante manifestation paysanne reflétant la situation tragique dans laquelle les besoins du capitalisme jettent la paysannerie. Le 10 octobre, les ouvriers d.u Mans manifestaient contre les ordonnances et la police chargeait brutalement... La volonté de combat des travailleurs contraignait les directions syndicales à organiser une nouvelle journée d'action. Une manifestation centrale était prévue pour le 26 octobre. Mais la Préfecture interdisait toute manifestation, spécifiant « qu'aucun défilé ne serait tOléré ». « L'une des libertés démocratiques les plus élémentaires et les plus nécessaires à la classe ouvrière, la liberté de manifestation, était remise en ca.use. Les travailleurs du Mans ont su la défendre. 15.000 travailleurs ont, contre les assauts des gendarmes mobiles et des C.R.S., imposé le droit de manifestation. Ils ont, en dépit du considérable appareil policier mis en place, des voitures blindées lancées contre eux, convergé vers la Préfecture... Ce faisant, ils ont fait plus que livrer une bataille locale: ils ont montré que la classe ouvrière n'entendait pas se laisser faire, ils ont montré le véritable enjeu de la lutte. » Le Mans ne sera pas un cas isolé, Quimper, Mulhouse, Cholet, plus tard Redon et surtout Caen affirmeront que la volonté de ne

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pas accepter la déchéance et la misère, la volonté des travailleurs de défendre leurs droits et leurs conquêtes, ne sera pas anéantie sans combat; qu'aux provocations de l'état et du patronat ils répondront par les moyens de la lutte des classes, par la grève et la ma nifesta tion. C'est ainsi que se dessine l'affrontement qui éclatera en mai 1968. Les travailleurs - et au premier rang les jeunes, directement frappés par le chômage - ne se laissent pas faire. Ce rôle particulier des jeunes générations s'exprimait en particulier parmi les étudiants - dont la grande masse était menacée par le Plan Fauchet, adaptant l'enseignement supérieur aux besoins en main-d'œuvre qualifiée du capitalisme français - qui se rassemblent dans toute une série de manifestations dans les centres universitaires et manifestent à Paris le 9 novembre. 11 s'exprimait aussi dans la place d'avantgarde que les jeunes, ouvriers et étudiants, tiennent à Caen lors des durs combats qui dressent des milliers de travailleurs contre la tentative du patronat et du gouvernement de briser par la force les grèves qui s'y déroulent. Isolés, ce qui permit de concentrer contre eux de considérables forces de répression et qui surtout interdisait toute perspective au mouvement, les travailleurs de Caen durent reculer. La répression s'abattit sur eux: des militants furent emprisonnés, d'autres poursuivis devant les tribunaux pour «entrave à la liberté du travail», de nombreux ouvriers licenciés. Mais les travailleurs de Caen avaient montré que la classe ouvrière, que la jeunesse ne céderaient pas et qu'unies elles pouvaient trouver la voie du combat. Eclairé par la grève générale de mai-juin 1968, le combat livré par les ouvriers de Caen apparaît comme une bataille d'avant-garde en même temps que comme l'un des éléments qui conduisirent toute la classe ouvrière à l'action. La grève commencée à la Saviem gagne progressivement toutes les usines de la région. L'état, sous la forme nue de ses forces de répression, intervient alors pour faire plier les travailleurs, leur déniant au nom de la «liberté du travail» le droit de grève, leur refusant, par la force, le droit de manifestation. Travailleurs et jeunes ne cèdent pas et c'est l'affrontement, le déferlement de la brutalité policière. Un correspondant d'Informations Ouvrières résumait ainsi la lutte qui s'était déroulée: «Si les travailleurs n'ont pu imposer des comités de grève aux dirigeants des syndicats, ils ont, au cours de la manifestation du 26 janvier, tenté de s'organiser pour faire face aux forces répressives, malgré les appels à la « dignité» des bureaucrates. Les jeunes travailleurs, chômeurs et étudiants ont joué là un grand rôle. L'ensemble des militants - en particulier ceux du p.e.p. - se sont battus.» Oui, ce n'était qu'un début!

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L'INTERVENTION

DE L'AVANT-GARDE

ORGANISEE

Dans toute cette période où mûrissent, dans la lutte des classes, les conditions du formidable mouvement de mai-juin, l'intervention des révolutionnaires, de l'avant-garde organisée est un facteur de ce mûrissement. Le 24 juin 1967, 1.100 militants ouvriers s'étaient réunis à l'occasion d'un rassemblement pour des Assises nationales d'unité d'action. 11 s'agissait de la première réunion nationale de la force combat-

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