La guerre de partisans dans le sud-ouest de la France 1942-1944

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EAN13 : 9782296274129
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LA GUERRE DE PARTISANS DANS LE SUD-OUEST DE LA FRANCE 1942 - 1944
LA 35 e BRIGADE FTP-MOI

Du même auteur:
La politique duPCF, 1939-1945 (L'Hannattan, 1992).

Photographies de couverture; Jan Gerhard à Toulouse en 1943 ; Enzo Lorenzi dans Agen libéré en 1944.

@ L'Hannattan 1992 ISBN: 2-7384-1707-8 ISSN : 0990 -3682

Collection Chemins de la Mémoire dirigée par Alain Forest

Jean

- Yves BOURSIER

LA GUERRE DE PARTISANS DANS LE SUD-OUEST DE LA FRANCE 1942 - 1944
LA 35 e BRIGADE FTP-MOI

Préface de Claude LEVY

Collection CHEMINS DE LA MÉMOIRE Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises pendant la drôle de guerre.. Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (Xe-XIVe .). S Tome 1 Du château au village (Xe-XIIIeS.). Tome 2 La démocratie au village (XIIIe-XIVeS.). Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca
(1942-1943)

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Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Henri SACCHI, La Guerre de Trente Ans. ' Tome 1 L'ombre de Charles Quint. Tome 2 L'empire supplicié. Tome 3 La guerre des Cardinaux. Christine POLETTI, Art et pouvoir à l'âge baroque. Elizabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise 1647-1649.

Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XVIIIe et XIxe siècles.
Sabine ZEITOUN, L'œuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France. Michel PIGENET, Au cœur de l'activisme communiste des années de Guerre froide, «La manifestation Ridgway». Jean-Yves BOURSIER, La politique du PCF, 1939-1945, le Parti Communiste Français et la question nationale. 6

Préface
En raison même de son caractère clandestin - les alliés anglo-saxons ne l'appel<iient-ils pas the «underground», «la souterraine»? - on imaginait bien alors que la Résistance s'accomplissait, que son histoire serait difficile à appréhender et à narrer. Les conditions de l'action excluaient ou rendaient pour le moins aléatoires tout espoir d'archivage, ou de témoignage du type «correspondant de guerre». Mais on n'imaginait pas alors combien à cette difficulté intrinsèque viendraient s'en ajouter d'autres liées à la nature humaine, propres à l'histoire immédiate. Ainsi en est-il de considérations politiques ou de personnes, certaines cherchant à donner une prééminence aux faits à eux ou à leur parti favorables, d'autres voulant à l'inverse atténuer, voire occulter, ce qui les desservirait. Quant aux documents, il faut bien se contenter de ce qui se présente, et c'est peu ; l'action résistante même ne se prêtait guère à la constitution d'archives. Le temps passant, certains matériaux officiels deviennent accessibles, certains témoins livrent enfin leurs souvenirs avec d'autant de sincérité que les faits s'éloignent dans le temps. D'autres ont depuis disparu. Cependant, l'effort pour écrire la vérité, dégagée des hagiographies complaisantes ou des versions mythiques devient de plus en plus possible. A ce titre, l'enquête livrée par Jean-Yves Boursier est exemplaire. L'histoire de la Brigade des «Francs Tireurs et Partisans» de «la Main d'Oeuvre Immigrée» (FTP-MOI) est de celle que l'on aurait bien escamotée par pertes et profits tant elle peut déranger le confort résistant de certains. On le verra bien, comme par exemple le rappelle Jean-Yves Boursier, dans les tentatives d'appropriation du palmarès de guerre de cette formation ou dans celles de francisation de la geste de ces métèques de la Résistance. Il nous est livré ici en chapitres pouvant être autonomes évoquant chacun des aspects particuliers, de grands morceaux de I'histoire de la 35<> Brigade des FTP de la MOI et de ses partisans. On sera intéressé par de multiples facettes de ce travail que l'on peut aborder par n'importe quelle entrée et lire de même. Roman policier tout d'abord: des énigmes sont posées et, à travers enquêtes et filatures, on peut suivre le déroulement de la traque des clandestins et apprécier le zèle et l'efficacité de la police vichyste. Et sa duplicité. Morceaux de folklore et de sociologie aussi: les Espagnols, un aspect.

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D'autres, les Polonais, les Italiens, les juifs aussi en première ligne de l'action et de la persécution-répression. Les Russes, Russes-mongols, ouzbèques, khirgizs ou autres de l'Armée Rouge devenus déserteurs de l'Armée Vlassov et recrues de la Brigade. Tout le «melting pot» de cette formation assez exemplaire mais non unique (il y eut Toulouse, mais il y eut aussi Paris, Lyon, Grenoble, Marseille, etc...) qui rassembla encore des Hongrois, des Yougoslaves, des Tchèques, de pittoresques «Palestiniens», des Brésiliens même, tant d'autres... et des Français. Originalité et intérêt résident dans la divulgation et l'exploitation de documents et de témoignages récemment mis à jour. Des réponses sont apportées ou suggérées à des questions brûlantes comme celles de la trahison ou de l'abandon dont la Brigade a pu être victime, ou encore des liaisons et des relations entre elle et le Komintern, du devenir des anciens dans les «procès de sorcières» des années 50 dans les Démocraties Populaires et encore du meurtre en 1971, à Varsovie, d'un des anciens responsables de la Brigade. L'histoire de la formation est ainsi envisagée dans ses racines, de sa naissance jusqu'à quelques uns de ses prolongements contemporains. L'auteur se réfère souvent, et pour cause, à l'ouvrage que j'avais publié en 1970, Les Parias de la Résistance!. Voici l'occasion de préciser encore que ce récit - à part une désolante erreur mettant au palmarès de la Brigade l'exécution de l'Intendant de police Barthelet - est strictement authentique dans les faits. Mais pour des raisons compréhensibles, les personnages avaient alors été «mixés», «synthétisés», mélangés. Des noms n'avaient pas été cités, d'autres avaient été transformés. On avait collé des pseudo sur les pseudo d'illégaux aux identités déjà incertaines voire carrément fausses. Seuls certains qui avaient des clefs ont pu les reconnaître. Je ne pouvais faire autrement. Certains faits avaient été édulcorés: on rappellera que la loi d'amnistie sur la collaboration a été votée par le Parlement dès 1951, rendant répréhensible l'évocation des condamnations et indirectement des faits eux-mêmes et de leurs acteurs et on rappellera encore un fait - un peu hors sujet de cette étude - une répression sélective a continué à s'abattre sur certains résistants après la Libération. La guerre froide était à son acmé et n'existait pas que dans l'imaginaire des
1. Aux Editions Calmann-Lévy. Ouvrage épuisé aujourd'hui. 8

survivants dont certains il est vrai s 'y voyaient toujours impliqués. Mais l'authenticité du récit était totale. Le travail que nous livre aujourd 'hui Jean-Yves Boursier donne enfin la parole aux membres de la Brigade. Il remet les pendules à l 'heure et s'il ne les résout pas, il apporte de possibles réponses aux questions et problèmes restés en suspens. L'historien qui sommeille en chacun de nous comme le simple lecteur y trouveront donc beaucoup d'intérêt.
Claude Lévy

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Avant-Propos La 35e Brigade FTP-MOI, également nommée «35e Brigade Marcel Langer», du nom de son premier dirigeant, occupe une place toute particulière parmi les organisations combattantes de la Résistance. Elle relève véritablement de l'expression «La nuit dans la nuit», titre d'une émission de France-Culture consacrée à la MOJ!, excellente caractérisation de ce qui fut encore plus oublié et occulté dans l'épisode de notre histoire contemporaine que fut la résistance au nazisme. De cette Brigade, il a fallu attendre l'année 1970 et l'ouvrage au titre évocateur Les parias de la Résistance, écrit par Claude Lévy2, pour imaginer son existence et la tirer du silence de l'oubli. Et quelle existence! Celle d'un petit groupe d 'hommes et de femmes qui a composé, sans doute, une des unités les plus significatives du combat contre l'occupant hitlérien et son complice vichyste. Le rapport de police dit «rapport Gillard»3 donne la mesure des actions accomplies par la Brigade et à sa façon, ce texte, du plus pur style policier bureaucratique, laisse transparaître l'ampleur de son dispositif militaire et la détermination de ses combattants. Dans cette France du Sud-Ouest, la France des villages et des bourgs, piliers de la troisième République, bases du radicalisme, mais aussi du pétainism~ triomphant, la 35e Brigade présentait un caractère atypique de par sa composition multinationale. Cette spécificité ne rentrait pas dans les cadres de pensée et de référence de la France d'immédiat aprèsguerre, à l'heure où elle ne devait compter que 40 millions de bons Français résistants et gaullistes communiant dans l'unanimisme national. A cette même époque, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, proclamait qu'il ne saurait exister «qu'un seul Etat,
1. En 1984 2. Op. cil. 3. Commissairede police qui dirigea l'opération contre la 3:')eBrigade en avril1944 et qui relate ces opérationsdans un rapport.

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une seule police, une seule année4 ». Cette police, non épurée, ne pouvait être que celle qui servit avec zèle Vichy, Pétain et l'occupant, celle qui s'acharna sur les résistants, sur les FrPMOI, sur ceux de la 35e Brigade. Cette police qui organisa la grande rafle du Vel d 'Hiv, fut aussi celle qui arrêta Mendel Langer. Celui-ci fut jugé, condamné à mort par des juges français et exécuté par le bourreau de la République française. Tout ceci incitait à l'oubli, à mettre cet épisode dans les «Quatre ans à rayer de notre histoire» selon l'expression utilisée par le procureur Mornet pour caractériser Vichys. Dans. ces conditions, le silence, l'oubli et la falsification historique furent le lot de ces combattants, somme toute peu compatibles avec le consensus établi après la Libération sur l'écriture de 1'histoire et sur le solde de la période vichyste. Mendel Langer, pour qui les champs de bataille eurent noms: Varsovie, Haïfa, Guadalajara, Toulouse, de combattant révolutionnaire intemationaliste devint le «colonel FTPF Marcel Langer» comme si la présence même des trois lettres MOI eût été frappée d'interdit et comme si le fait de se prénommer Mendel fût incompatible avec la terre toulousaine. Quant aux héros des nouvelles écrites après-guerre par Claude Lévy, Aragon exigea que leurs noms fussent francisés pour publier les textes aux Editeurs Français Réunis6. Ne subsistèrent plus que des prénoms ne pouvant précéder que des patronymes considérés comme bien «français» : Charles, Jacques, Robert? Cette atmosphère n'était certes point favorable pour expliquer que l'unité combattante la plus audacieuse du SudOuest avait été commandée d'abord par des Polonais, qui en plus étaient juifs: Mendel Langer puis Jan Gerhard et ensuite par un jeune Italien naturalisé français en 1933 : Enzo Lorenzi. C'était pourtant ainsi et cette réalité était totalement hétérogène au regard des critères du nationalisme français. Par ailleurs, il était difficile d'expliquer le fait qu'il y eut des révolutionnaires internationalistes de différentes nationalités à l'action en France, révolutionnaires ne pouvant être totalement identifiés au PCF et à son mode de traitement
4. 5. 6. 7. Cité in P. Robrieux. Thorez, vie secrète et vie publique. Fayard. 1975. Titre de son ouvrage. Self. 1944. Documents et témoignage de Claude Lévy; lettre du 23-10-1989. Par exemple. «Des types qui racontent des ~istoires» par C. Lévy. in Les Lettres Françaises, 1-3-1951.

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de la situation française, révolutionnaires pour qui la France fut un champ de bataille parmi d'autres. Il exista aussi une Internationale communiste qui centralisa leur activité, un dispositif relevant d'un centre dirigeant situé à Moscou. Quand bien même Staline utilisât la subjectivité de ces révolutionnaires au service des intérêts de l'Etat Soviétique, le vecteur de la politique demeurait la révolution à l'échelle mondiale et, ceci devint incompatible avec l'établissement de régimes socialistes nationaux dans les pays de l'Europe orientale et centrale après 1947. Dès lors, les combattants internationalistes furent totalement hétérogènes du point de vue des références avec la recherche de «traditions socialistes nationales» qui furent, elles, très compatibles avec l'antisémitisme; il s'ensuivit les procès dans les «démocraties populaires» qui éliminèrent ou marginalisèrent les anciens d'Espagne, de la MOI et de la lutte antinazie. Au cours des procès de Prague en 1952, la MOI fut dénoncée comme «ramassis de sionistes», «section de la IVe Internationale», «groupe d'espions»8. Cette situation contribua fortement à occulter le rôle et le combat des FTP-MOI en France. Alors qu'aujourd'hui éclate dans toute son ampleur la crise du stalinisme, que le socialisme a subi une défaite historique à l'échelle mondiale, tant dans sa forme étatique que dans sa forme parti, il semble être de bon ton de faire de la négation de l'idée même d'une politique pour l'émancipation, l'égalité et la justice le paradigme de toute pensée. La question de l'intellectualité de la période est ouverte, d'autant plus que les interprétations gaulliste et PCF sur la France de la guerre s'effondrent. Une tendance sera de ramener les combats des FTP-MOI à des particularismes immigr~ ou juif, niant ainsi le sens réel de l'engagement de ces militants politiques, laissant de côté les questions politiques d'une tout autre importance qu'un quelconque particularisme ou communautarisme. Qui croira que Schimmel Gold, allant de la Pologne des colonels, où il avait passé sept ans en prison, en Espagne pour combattre dans les Brigades Internationales, puis engagé dans les FfP-MOI, luttait pour la France de Jeanne d'Arc ou pour des revendications syndicales? Qui imaginera que Jan Gerhard luttait pour rétablir la France de la troisième République, lui qui, après avoir dirigé la 35e Brigade, prit le commandement des Bataillons polonais rentrant en Pologne en 1945 pour établir la «Pologne Populaire))? Ou bien encore, qui imaginera
8. ln A. London, L' aveu, Gallimard, 1969, pp. 143-157. 13

un instant que cette figure révolutionnaire que fut Apolonio de Carvalho était un militant de la «grandeur de la France», de la France colonialiste de l'après Libération, lui qui fut emprisonné au Brésil en 1937, qui combattit en Espagne puis dans les FfP~MOI et qui fut enfin, à la fin des années 60, un des organisateurs de la guérilla dans son pays contre la dictature militaire. C'est de ces hommes et de ces femmes qu'il s'agit ici, des professionnels de la révolution et des jeunes qui se sont engagés dans le combat antinazi, de ces jeunes qui avaient répondu à leur façon à l'interrogation de Paul Nizan sur la difficulté d'avoir vingt ans. C'est de leur aventure qu'il s'agit, de ce qui a fait le sens de leur existence, dans le cadre précis de la grande région toulousaine, pendant la période la plus noire de l 'histoire contemporaine de la France, celle du régime de Vichy, protectorat nazi s'appuyant sur l'abaissement national érigé en pensée et en comportement de masse. Toulouse et la Brigade, question du lieu et question de la politique dans ce lieu mais aussi figures, itinéraires personnels; lieux et événements, tels sont les termes de cette chronique. Qu'il me soit permis de remercier ici les anciens de la 35e Brigade qui ont bien voulu répondre à mes questions, me faire part de leurs remarques et critiques. Je citerai d'abord Catherine Winter qui m'a permis de rencontrer ceux de la Brigade, Claude Lévy qui m'a fait l 'honneur et l'amitié de préfacer ce livre, François Alonso, Marc Brafman, César Busighin, Schimmel Gold, Emile Jakubowicz, Féla Insel, Raymond Lévy, Enzo Lorenzi, Ladislas Mandel, Nuncio Titonel, Oaude et Paulette Urman, Joseph Waschpress, Henri Zanel et également Roger Pannequin, Guy Serbat, Vincenzo Tonelli et Jean-Pierre Vernant. Il est nécessaire de souligner le rôle de Claude Urman, combattant FTP-MOI de Grenoble, Lyon et Toulouse, président de «l'Amicale de la 35e Brigade», qui n'a pas cessé depuis des années d'accumuler archives, documents, témoignages, constituant un véritable fond d'archives d'une valeur inégalée. La police de Vichy, de la 8eBrigade de sûreté ayant découvert une grande partie des archives de la 35e Brigade dans le dépôt de la rue de Dalmatie à Toulouse, au moment des arrestations d'avril 1944, et ces archives ayant été récupérées à la Libération, nous disposons de pièces sans équivalent sur la vie de cette unité combattante. Ce travail d'archivage a permis de mettre en partie en lumière l'activité exceptionnelle des combattants de la Brigade pour qu'ils ne 14

soient pas effacés de l'Histoire9 et que nous prenions la mesure des hommes et des choses en ces temps déjà reculés. Sans de longs et amicaux débats avec lui, sans ses remarques et critiques, ce livre n'aurait pu être écrit; qu'il en soit remercié. Cependant, une ombre plane encore sur cette Brigade, celle de Jan Gerhard, «le commandant Jean», l'homme qui en fit vraiment ce qu'elle fut, l'homme dont le nom est indissociable de cette unité. Roger Pannequin, responsable FfP qui travailla avec Gerhard dans le Nord en 1944, parle de lui comme un des «laissés pour compte au marché des décorations françaises, privés même du droit de dire qu'ils avaient été ces héros en transit, sans passeportlO... » et, il ajoute que Gerhard connaîtra «la gloire, le pouvoir, puis les procès, l'injure et l'infamiell.» J an Gerhard sera assassiné en 1971 à Varsovie dans des conditions mal éclaircies, destin tragique de cette grande figure des FfP-MOI, sans aucun doute la plus occultée, mais aussi la plus fascinante, à l'image de son unité, la Brigade.

9.

Claude Urman a déposé ses archives au Musée de la Résistance de Besançon. Il sera fait référence à ces archives par «archives C.U.» dans la suite du texte. 10. ln R. Pannequin, Adieu camarades, Sagittaire, 1977, p. 18. 11. Idem.

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Chapitre 1 ROSINE', ENZO ET DAVID... Une ville: Toulouse, un cinéma - théâtre: Les Variétés, des films de propagande nazie, Le Juif Süss et La Libre Amérique et trois jeunes: Rosine Bet, Enzo Godéas et David Freiman; ce sont des FrP-MOI de la 35e Brigade Marcel Langer. Nous Brigade, Jan Gerhard, a décidé de faire sauter le cinéma des Variétés, ce haut lieu de la propagande cinématographique distillée par l'occupant nazi. Dans ce cinéma étaient organisées les conférences et les meetings hitlériens, ceux du Professeur Grimm ou de Philippe Henriot. Deux autres tentatives de sabotage avaient eu lieu auparavant. Faute d'avoir pu faire sauter le cinéma la veille, lors d'une soirée spéciale donnée par la Milice, Jan Gerhard avait décidé de «détruire le cinéma, un jour après le déroulement du film à titre de représailles!.» Les partisans prennent des précautions, règlent l'explosion de la bombe après le départ des spectateurs, 45 minutes après la fin de la séance. C'est une bombe incendiaire à retardement de 45 minutes avec un système de déclenchement par acide sulfurique rongeant un tube métallique pour se lier ensuite avec le chlorate de potasse et le sucre afin de provoquer l'explosion de trois détonateurs. Pour être certain d'obtenir une explosion, même si la bombe était découverte, un système électrique composé de quatre piles était introduit et devait produire une explosion instantanée en cas d'ouverture de la boîte. L'engin avait été préparé par un spécialiste, un combattant espagnol, «Maudo», et ce type d'amorçage avait été testé, deux jours avant, contre des camions allemands. En effet, il ne fallait pas pratiquer d'actions «aventuristes» comme on disait dans la langue du «Parti». Et pourtant, ces spectateurs, qui étaient-ils en ce début de 1944 sinon de «braves Français» au sens pétainiste du terme, de ceux qui venaient cautionner, par leur présence à de tels spectacles, la politique nazie dont on savait clairement à cette époque ce qu'elle était. Etonnante complicité que celle du pétainisme dont
1. Rapport spécial concernant l'attaque de représailles contre le cinéma Variétés le 29-2-44; archives C.U. 17

sommes le 1er mars 1944 et le commandant militaire de la

les fondements relèvent, d'un point de vue éthique et moral, de l'abaissement des consciences, de l'abdication de tout principe d'identité et de dignité nationales. Quand, même Jan Gerhard parle, dans son «rapport spécial», des «pertes infligées à la population civile2», comme si ces spectateurs étaient d'innocents civils écrasés par un bombardement -, on imagine la difficulté d'agir à contrecourant des formes de conscience dominantes dans le pays. Or, à la suite de l'attentat contre Les Variétés, les collaborateurs diffusèrent un tract en mars 1944, qui ne laissait aucun doute sur ce que signifiait une présence aux spectacles donnés dans cette salle «Toulousains! Pourquoi ces ATTENTATS, ces VICTIMES, pourquoi cette effusion de SANG dans notre Ville, dans une salle de cinéma? Parce que le JUIF a peur de perdre la face...Parce que le FILM «LE JUIF SUSS», par des documents historiques irréfutables, montre la Duplicité, la Fourberie, l'Arne vile du JUIF...Ou bien la Bombe a éclaté trop tard par erreur ou par défaut de fabrication. Ou bien le JUIF voulait exercer des représailles contre la Salle qui avait projeté ce Film avec un si Grand Succès3... » Enzo Godéas avait 18 ans, Rosine Bet tout juste 20 ans; ils étaient les enfants de ces paysans italiens venus en France après la première guerre pour occuper les métairies abandonnées du Lot-et-Garonne; David Freiman avait 25 ans et, Juif roumain ayant connu les persécutions antisémites du régime royaliste de Bucarest, volontaire des Brigades internationales en Espagne, il pouvait déjà être considéré comme un ancien du combat antifasciste. Ils étaient des combattants communistes des FTP-MOL Que s'est-il passé dans le réglage de la bombe? Vraisemblablement elle a été heurtée par un spectateur pressé de sortir et elle a explosé, en pleine salle, dans les mains de David Freiman-«Marius» ; il est déchiqueté. Les spectateurs hurlent, paniquent, quelques-uns sont touchés. Deux auteurs ont écrit en 1986 «qu'un spectateur est la victime innocente de l'attentat à la bombe du cinéma Les Variétés4.» Quelle innocence? Celle du pétainisme? Le journal collaborateur, Le Grand Echo du Midi, du 3 mars 1944, parle d'un «inqualifiable attentat» qui a fait trois morts et huit blessés et, il précise que
2. 3. 4. Idem. In Archives C.U. M. Goubet et P. Debauges, Histoire de la Résistance, Haute-Garonne, Milan, 1986, p. 142. 18

«Toutes les victimes sont Françaises», citant «M. Hector Durdaco (en réalité Hector Burdacq), né le 27 janvier 1912, à Lens, électricien...» qui n'était autre que David Freiman. Enzo Godéas-«René» a les deux jambes brûlées et Rosine Bet-«Yvette» est très grièvement atteinte. Elle mourut sans parler, elle, le «courrier»5 de la Brigade, sans cesse en déplacement - elle venait à peine d'arriver de Limoges ce jour-là -, elle qui savait tant de choses. Quant à Enzo, il fut d'abord soigné à l'Hôtel-Dieu, enfermé à la prison SaintMichel où le retrouvèrent ses camarades de combat arrêtés dans la grande rafle d'avril 1944. Condamné à mort par une cour martiale, il sera fusillé, assis sur une chaise, par des gendarmes «français» le 21 juin 1944. L'opération avait donc tourné au désastre. Trois partisans de perdus alors que la Brigade n'en comptait qu'une douzaine sur Toulouse; le quart des effectifs! Les responsables de l'action, «Jean», «Catherine» et «Sylvain»6 devront s'expliquer sur cet échec. Ils sont d'ailleurs déjà sur le départ, mutés dès avant l'attentat, affectés à d'autres unités. Pour les responsables politiques de la MOI, ceux qui dirigent l'VJRE, l'action contre Les Variétés est «une provocation» et ils l'écrivent dans leur journal Droit et Liberté: «A Toulouse, les Boches organisent une provocation pour s'attaquer aux Juifs! Il Y a deux semaines éclatait dans une salle de cinéma où l'on projetait un film antisémite, une bombe déposée par la main criminelle d'un agent de la Gestapo?» Condamnation sans nuance et sans appel. Lorsque Catherine «Varlin», la CER de la Brigade, rencontre un responsable interrégional FTPF, peu après l'attentat, elle s'entend dire: «Nos dirigeants pensent que vous êtes des provocateurs. J'ai reçu l'ordre de couper provisoirement avec vous jusqu'à ce que la situation soit clarifiée8, » La coupure! Voici une hantise des combattants; non point tant qu'ils attendent les directives du «Centre» pour agir, ils sont capables d'initiatives et ils l'ont souvent démontré mais le «Centre)) détient les contacts, contrôle la logistique. La coupure, dans les conditions de la clandestinité nécessaire à la
5. 6. Agent de liaison. Jan Gerhard, responsable militaire de toute la Brigade; Catherine Heytin«Varlin», CER pour Toulouse et Ladislas Mandel-«Sylvain», COR pour Toulouse. N° 3, mars 1944. Entretien avec Catherine «Varlin», 24-7-1984. 19

7. 8.

guérilla, dans un dispositif très centralisé, ressemble fort, au pire, à une condamnation à mort inavouée, au mieux, à une mise à l'écart. Cette Brigade est trop active. Vichy s'en inquiète, d'autant plus que la police locale n'apparaît pas assez efficace pour l'infiltrer et la démanteler; cette police locale étant elle-même beaucoup trop noyautée par les résistants. Une équipe spéciale est alors envoyée sur place pour accomplir ce travail. Le 25 avril 1944, le commissaire de police Charles Gillard9 fait rapport à ses supérieurs de la sûreté de Vichy: «Comme suite à mes précédents rapports, j'ai l'honneur de vous rendre compte ci-dessous des résultats des opérations effectuées à Toulouse, conformément à vos instructions, en compagnie de mes collègues: Postoly et Sirinelli, Dumont, Hallard et Mamenti, et en collaboration avec les fonctionnaires de la 8e Brigade de Police de Sûreté, au sujet des nommés Rubinstein Freida et autres10.» Le commando de policiers chargé par Vichy de détruire la 35e Brigade, venait de réussir le coup de filet préparé de longue date. Seize combattants avaient été arrêtés par la police française. L'intendant de police Marty les livrera à l'occupant hitlérien qui les déportera le 2 juillet 1944. Aucun des policiers impliqués dans cette chasse aux «terroristes», dans le langage de Vichy et de l'occupant, ne fut inquiété sérieusement à la Libération. SeuIl 'intendant Marty fut condamné à mort et exécuté en raison de son collaborationnisme trop poussé. Avec cette action aux Variétés, épisode de la lutte armée contre les nazis et les vichystes, une action parmi les 820 qu'ont recensées les anciens de la Brigade, no'us avons une petite idée de qui en étaient les acteurs. Si l'affaire des Variétés peut masquer un théâtre d'ombres, elle interroge sur les événements qui se sont déroulés dans la France de l'occupation et sur le rôle réel de chacun, sur l'engagement de quelques-uns puis d'une minorité et, parmi elle de ceux qui sont appelés «étrangers», dans le combat pour l'indépendance nationale et sur ce que l'on peut nommer la conscience politique.

9. n a poursuivi

sa carrière après la guerre.

10. Extraitsdu «rapportGillard»,Archivesc.u.
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Chapitre II

GENS DE CE PAYS: FAMILLES ITALIENNES DE FRANCE. «Brémontier, pour vaincre le désert des Landes, y sema des pins. Pour vaincre l'abandon des hommes dans cette Gascogne si riche et si accueillante, nous avons dû y semer des étrangers», écrivait Marcel Paon en 1926. La Gascogne avait commencé sa dépopulation dès le 18e siècle, sous Louis Xv. La paysannerie de cette région limitait les naissances par des «pratiques funestes», telles que les nommaient les curés dans leurs registres, pratiques dont l'objectif était le fils unique afin d'éviter le morcellement des propriétés foncières. Le phénomène s'était aggravé au cours du 1ge siècle mais, jusqu'à la première guerre mondiale, une immigration de paysans suisses, belges et espagnols avait évité la désertification totale du pays en compensant, en partie, l'exode rural. En 1891, le Lot-et-Garonne comptait 299 chefs d'exploitations agricoles étrangers! et, dans le département du Gers, en 1911, on en dénombrait plus de 5002. La guerre de 14-18 sera fatale à la paysannerie en général et en Gascogne, plus particulièrement. On ne soulignera jamais assez le rôle terrible de cette guerre, le prix payé par la paysannerie pour son ralliement à l'Union Sacrée. En quatre ans, 30% des paysans seront tués ou reviendront invalides dans cette région, la rendant exsangue. Ici, il n'existait point de forte natalité comme en Bretagne, où les pertes avaient été plus importantes. La situation de crise chronique des campagnes de Gascogne tournait au désastre; les propriétaires voyaient leurs fermes ou métairies tomber à l'abandon faute de locataires, et l'Etat dut prendre des mesures très rapidement. Dans un rapport daté du 23 mars 1920, le directeur des services agricoles de Montauban (Tarn-et-Garonne) notait: «Notre population n'étant plus en mesure d'exploiter le pays, il faut recourir à l'étranger». Idée reprise en 1923 par Caziot, futur ministre de Pétain: «Actuellement, une partie de la France est à coloniser. Nos villages se vident, nos métairies dans quelques pays ne trouvent plus preneurs3.» Après maints
1. ln G. Mauco, Les étrangers en France, A. Colin, 1932, p. 54. 2. Idem, p. 53. 3. Cité in G. Mauco, op.cité, p. 83.

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débats sur le type de main d'oeuvre à importer, le choix des autorités se porta sur les Italiens dont les représentations de l'époque répercutées par Georges Mauco étaient celles de «bons travailleurs, dociles, respectueux et dévoués [...] sobres [...] en général assez propres.» «On dirait que des morceaux entiers de l'Italie se sont détachés et sont venus se souder chez nous», telle est la conclusion d'une étude relative à l'immigration, datée de 1926 et dûe à G. Marcel-Rémond. En 1926, près de 50 000 Italiens avaient immigré dans les trois départements ruraux du Lot-et-Garonne, du Tarn-etGaronne et du Gers4. Georges Mauco signale que dans certaines communes du Gers, la pénurie de Français, du point de vue de la citoyenneté, empêchait la constitution d'un conseil municipal, ce qui au regard des signifiants et des référents de la troisième République donnait la mesure ultime de la crise. La Gascogne manquait de bras et les campagnes italiennes en possédaient trop. Les portes des Etats-Unis étant closes par la politique des quotas de 1921 et 1925, politique de fait antiitalienne et donc anti-ouvrière, les émigrants italiens retrouveront le chemin de la France, cette grande et proche consommatrice de main d'oeuvre italienne d'avant 1914. Comme en plus la contre-révolution fasciste sévissait dans les campagnes italiennes contre les paysans démocrates et progressistes, ceux-ci étaient poussés à émigrer. Ainsi, il en fut de la famille Titone!. Le père, César, arriva à Agen le 12 février 19265. Pas par hasard; un de ses proches parents était déjà installé à Monclar d'Agenais. La majorité des Italiens de Monclar viendront de San Pietro di Feletto, Pieve di Soligo, Follina, Refrontolo. Cette famille Titonel venait de Refrontolo, en Vénétie, province de Trévise, de cette région de combats entre Italiens et Autrichiens pendant la guerre de 1418. Cette famille travaillait pour un comte autrichien qui possédait les terres du village. D'ailleurs, cette région de Conegliano Veneto se caractérisait par l'existence d'immenses propriétés, les villas, possessions d'une riche aristocratie foncière autrichienne. Dans cette région de combats sur la Piave, où les destructions avaient été importantes, le gouvernement italien
4. En 1931,le recensement des Italiens donnait les chiffres de: 22240 dans le Lot-et-Garonne, 15 970 dans le Gers et 10 650 dans le Tarn-etGaronne. Idem, p. 151. Récit de N. Titonel, émission Racines, FR 3, octobre 1989. 22

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promit des dommages de guerre qui ne furent que très partiellement versés. Le mécontentement paysan fut vif, accentuant la question agraire latente depuis le 1gesiècle. Les socialistes organiseront en 1922 des luttes paysannes sur la question du métayage a'utour du mot d'ordre du «mi-fruit» alors que les paysans devaient fournir 2/3 des produits aux régisseurs des propriétaires fonciers. Ces luttes prendront la forme d'une véritable dissidence armée: des contremaîtres seront pendus, des coups de feu seront tirés sur les carabiniers, les impôts ne seront plus payés, les mairies seront occupées, véritable situation insurrectionnelle qui rendra la région incontrôlée par l'Etat italien. Mais en 1924, après l'assassinat de Mattéotti qui signe l'instauration de la dictature fasciste, Mussolini enverra les Chemises Noires pour reprendre en mains la région, en promettant l'amnistie pour ceux qui déposeraient les armes et, en même temps, en terrorisant la population par des exactions: bastonnades, ingurgitation d'huile de ricin etc. Le début de l'exode massif vers la France correspond à la reprise en main des campagnes par les fascistes. La famille Titonel est arrivée à Monclar en compagnie de deux autres familles; elles s'étaient associées pour remplir un wagon. En effet, ces paysans italiens apportaient meubles, charrues, matériel et aussi du maïs pour leur nourriture, la polenta. Dans les campagnes entourant Monclar, plus de la moitié de la population sera italienne et, à Monclar même, 250 Italiens s'installèrent pendant les dix premières années de l'après-guerre. Si César Titonel avait émigré en France avec un contrat en règle, il n'en fut pas de même pour son frère qui arriva illégalement, situation fort répandue chez tous ceux qui sont les exilés ou les exclus6. Le processus est identique dans la région d'Agen. La famille Zanel, originaire de Médéa, à la limite de la Slovénie, dans le Frioul, province de Gorizia, est arrivée en décembre 1925 avec tout son matériel et s'est installée à Castelculier sur une exploitation de 25 ha en friches. La première année, 18 personnes, grands-parents, parents, oncle et tante vivaient sous le même toît. Ensuite, lorsque chacun eut trouvé une exploitation, la grande famille a éclaté mais dans le village, les liens de parenté sont restés très forts entre les Zanel, les Godéas, les Cisilin, les Busighin, les Lesizza. A Castelculier, la communauté italienne, très largement d'origine frioulane était
6. Entretien avec N. Titonel. 1-3-1991.

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