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La Handschar

De
214 pages
Cet ouvrage décrit la genèse et les brèves années d'existence de la Division Handschar dans la Yougoslavie des années 1940, composée pour l'essentiel de musulmans bosniaques et d'Allemands, mais aussi de Croates et d'Albanais ; ce fut la première élaborée sans tenir compte de facteurs raciaux ou ethniques. Voici un des rares écrits en français mettant en évidence les raisons de cette création par les autorités nazies, les causes de son relatif succès parmi les musulmans de l'ancienne Yougoslavie et les difficultés qu'elle rencontra loin de son milieu d'origine.
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AMANDINE

ROCHAS

LA HANDSCHAR
HISTOIRE D'UNE DIVISION DE W1t\.FFEN-SS BOSNIAQUE

La Librairie des Humanités Série les « Sentiers de la Liberté»

L'Harmattan

La Librairie

des HUl1zanités

Dirigée par Thierry ~Iénissier, docteur de l'EHSS, ~Iaître de conférences de philosophie politique à l'Université Pierre ~lendès France, Grenoble 2, et Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication à l'Université Pierre Ivlendès France, Grenoble 2. L.a LibraÙie des HUJ12anités une collection co-éditée par les Éditions L'Harmattan et est l'Université Pierre IYlendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de prornouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. "tvfembres du Conseil scientifique de la collection: Fanny Coulomb, série ÉconOJ11ie Jérôme Ferrand, série Droit Pierre l<.ukawka, série Politique et Tel7itoire Thierry ~Iénissier, série 5 dencesde tHO/lI/lIe 1\lain Spalanzani, série Gestion Jacques Fontanel, série «Côté cours» Jean-\X!illiam Dereymez, séries «AlbJ/oire desAlpes» et «Sentin:î de la Libn1é»

La série « 5 entier..rde la Liberté» Ne peut-il paraître paradoxal, au del11eurant, de nOllli11er«Sentiers de la Liberté» une série largement consacrée, du l110ins de prime abord, à des ouvrages, témoignages et études, portant sur les plus noirs aspects de la servitude imposée? En effet, cette série, dont le nom s'inspire d'un programme européen Interreg l\lcotra, initié en octobre 2003 et regroupant des chercheurs et collectivités territoriales de Rhône-L\lpes, Provencel\lpes-Côte-d'Azur, Piémont, Ligurie, comprend plusieurs volumes retraçant le monde tel que le concevaient les nazis, monde de persécutions, de déportations, de mort, « vallée des ossements» selon la forte fon11ule d'Hegel. C'est qu'en fait, comme l'a montré Hannahi\rendt, liberté n'est pas simplement libération. La liberté s'incarne dans une recherche permanente, aux tâtonnements, aux erreurs, aux rectifications incessants, face à la tyrannie, l'ennemie mortelle, aux multiples avatars, qui prend dans ces deux derniers siècles la forme du totalitarisme. Pour mieux comprendre la liberté, ne faut-il pas connaître ses adversaires, ses ennemis, d'abord pour mieux l'apprécier, ensuite pour cerner ce qui, sous diverses formes, la menace? -1\ une échelle modeste, tel sera le but de cette série: rappeler le passé non pour qu'il ne recommence pas, car le présent n'est jamais reproduction à l'identique du passé, mais pour comprendre les formes nouvelles, puisant souvent leurs arn1es dans le passé, dont se pare la tyrannie.
À paraître Paul Tn.L.\RD, dans la série « 5 elltien de la Libel1é» : suivi de AItltlt!JatlSell (témoignage), 2007
boslliaque, 2007.

Le paill des tel/IPSIJlCltldits(rolnan), L,es tbl/oills qui sejirellt
Halldscbar, !-listoire

2007

Dr~FENSF Dr: L'HcnI~IE,
Al11andine ROCH.\S, La

d'ulle dilJÎsioll de JJ7{!fjèll-SS

REMERCIEMENTS

Je remercie tout particulièrement Jean-William Dereymez, maître de conférences à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, pour son soutien, sa bienveillance et sa relecture attentive. Merci également à Roland Lewin qui avait dirigé ce travail à l'lEP de Grenoble.

PRÉFACE

ONGTEMPS OUBLIÉE, voire occultée, une page de la Seconde Guerre mondiale devient aujourd'hui objet de polémique: la participation aux combats, aux côtés des nazis, de musulmans yougoslaves, albanais, nord-africains ou proche-orientaux. « Oubliée », car mis à part dans quelques rares ouvrages, les spécialistes ne se sont guère penchés sur la question. « Guère », car, tout de même, d'aucuns le firent: dans son dictionnaire La Collaboration, paru en 19871, Henry Rousso consacra à la question un article fort documenté, intitulé «Monde arabe », tandis qu'en 1990 paraissait le livre de Roger Faligot et Rémi IZauffer, Le Croissant et la croix gammée: les secrets de l'alliance entre 11s1am et le nazjsme d'Hitler à nosJours. Mais, à ce jour, le présent livre est l'un des rares, en français, comme le montre la bibliographie en fm de volume, consacrés à l'épisode mal connu de la Division Handschar. Seul l'Américain George Lepre, dont l'ouvrage d'Amandine Rochas s'inspire largement, avait entrepris des recherches approfondies sur cette étrange division de la Waffen-SS. Les autres unités recrutées parmi les musulmans d'Europe n'ont pas non plus suscité beaucoup de vocations d'historiens, un seul ouvrage de langue française, à notre connaissance, rappelant l'engagement d'Albanais aux côtés des nazis2. Il est vrai que cette alliance entre certains nationalistes ou
religieux - parfois les deux simultanément

L

-

et le nazisme

étonne

par son

caractère paradoxal, surtout si l'on met en avant, et uniquement, le racisme nazi. Si celui-ci ne peut à l'évidence être nié, il comporte des
Rousso Henry, La Collaboration,Paris, JvIT)A Éditions (Les noms, les thèmes, les lieux), 1987,204 p. 2 Latmwe Laurent, I<.ostic Gordana, La division S kanderber;g: histoire des Waffen-SS albanais des originesidéologiquesaux débuts de la guerrefroide, Paris, Godefroy de Bouillon, 2004, 316 p. 1

l

«degrés» dont l'antisémitisme constitue le sommet, structurant vraisemblablement l'idéologie du national-socialisme. C'est sur ce terrain de l'antisémitisme que purent se retrouver certains extrémistes musulmans, tel Hadj Amine el-Husseini, le Grand mufti de Jérusalem, et les nazis, au premier chef Adolf Hider, Heinrich Himmler, Joachim von Ribbentropp, qui, au sens propre, rencontrèrent le leader de certains Arabes de Palestine. Le responsable religieux, par ailleurs démis de ses fonctions par les Britanniques qui l'avaient nommé en 1921, après les émeutes arabes de 1936 en Palestine, devint ainsi l'acteur emblématique de cette forme si particulière de collaboration. N'assura-t-il pas à Hider, lors de leur rencontre du 1941, que « les Arabes étaient les amis naturels de l'Allemagne parce qu'ils avaient les mêmes ennemis [.. .], les Juifs»? Ce à quoi Hider répliqua, entre autres, que « l'ol?jectif e l'Allemagne était la destructionde l'éléd
ment Juif résidant
dans la sphère arabe »3.

D'autres le firent par nationalisme, « anticolonialisme» antibritannique, ainsi certains officiers égyptiens, nous songeons à Anouar al-Sadate, adhérent au parti des Chemises vertes d'Ahmed Hussein, organisation pronazie. En Algérie et au sein des Algériens immigrés en France, malgré l'opposition de leur leader Messâli Hadj, alors en prison, des dirigeants du Parti populaire algérien se compromirent dans la Collaboration. En Tunisie, certains leaders du néo-Destour fuent de même. Mais les Allemands déçurent la plupart des nationalistes arabes en n'accédant point à leurs revendications, comme presque partout ailleurs, y compris en Croatie, où l'on peut émettre quelques doutes sur le caractère indépendant du NDH, Nezavisna drzava Hrvatska, l'État «indépendant» de Croatie. «Objet de polémique», cet aspect de la collaboration l'est devenu dans divers sens. D'une part, dans la querelle sans fm entre certains «antisionistes» ou défenseurs trop zélés des Palestiniens4 et certains partisans d'Israël, les seconds soulignant parfois sans nuance cette promiscuité entre nationalistes arabes et nazis durant la Seconde Guerre mondiale,
3 Documents on German ForeignPoliry, 1918-1945,from theArchives the German Foreign of Ministry, Séries D, Vol. XIII, Londres, HM Stationery Office, 1964, pp. 881 sqq. L'une des photos de la rencontre fut éditée par les nazis sous forme d'une carte postale, dans un but de propagande dans les milieux arabes (Silvain Gérard, La cartepostale antisémite: de l'affaireDreyfus à la Shoah, Paris, Berg International, 2005, 318 p.). -tDans un entretien accordé à L Humanité, Leila Shahid déclarait, en parlant de Yasser Arafat: « Sa hantise, c'est de mourir en exil commeHadj Amine el Husseini, un grand dirigeantdu mouvement nationalpalestinien anti-britanniquequi est mortpresque oublié au Liban. » (L 'Humanité, 13 septembre 2003). En français, la bibliographie consacrée au Grand mufti est fort limitée, elle l'est moins en anglais et allemand. II

les premiers faisant très scrupuleusement - et parfois acrobatiquement5 le départ entre antisémitisme et antisionisme. D'autre part, dans les conflits de la Yougoslavie, d'aucuns accusant le défunt président bosniaque Alija Izetbegovic d'avoir été le «grand recruteur des SS de Bosnie à Sarcyevo »6. Loin de ces polémiques, l'ouvrage d'Amandine Rochas décrit la genèse et les brèves années d'existence la Division Handschar dans la Yougoslavie des années 1940 démembrée par Hitler, mais aussi dans la France occupée du sud-ouest ainsi qu'en Allemagne. Redisons-le, ce livre, issu d'un diplôme de fm d'études, est l'un des rares écrits en français permettant de mieux comprendre les raisons de cette création par les autorités nazies, les causes de son relatif succès parmi les musulmans de l'ancienne Yougoslavie, puis les difficultés que connut cette unité, surtout lorsqu'elle se trouva loin de son milieu d'origine, dont la situation complexe fut souvent la principale motivation de l'engagement des ces SS bosniaques, sans oublier la grande méfiance de l'encadrement allemand, justifiée d'ailleurs puisque une partie de la division se mutina dans sa garnison de Villefranche-de-Rouergue. Grâce à cet ouvrage, écrit d'une manière limpide, nous comprenons mieux certains des enjeux de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de notre monde contemporain.

Jean-William

Derrymez

cf à ce propos les sites montrant la réception faite par le président Ahmadinejad aux religieux juifs venus assister les 11 et 12 décembre 2006, à la conférence de Téhéran visant à «déterminer la vérité» sur l'holocauste des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. 6 «Résistance, le site communiste anti-impérialiste» [sic],site manifestement consacré à la défense du nationalisme serbe.
III

5

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

le bonnet traditionnel des pays musulmans, prirent part aux combats qui ensanglantèrent la Bosnie-Herzégovine. Sur le col de leurs uniformes rappelant ceux des soldats de l'ancienne armée austro-hongroise, ils arboraient un cimeterre, emblème de leur division, et la croix gammée, emblème du Troisième Reich. Ces hommes appartenaient à la 13e Division de Waffen-SS surnommée Handschar, un mot turc désignant le cimeterre qui figurait sur leurs uniformes. Nombre d'entre eux étaient d'origine bosniaque et de religion musulmane. Les autres membres de cette division étaient allemands, croates et albanais, mais tous arboraient les symboles d'une division SS qui se présentait comme musulmane. L'intégration de musulmans au sein de l'organisation qui symbolise aujourd'hui le nazisme dans toute son atrocité peut sembler surprenante. En effet, la SS était à l'origine une milice destinée à la protection des chefs du parti nazi en Allemagne. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle devint une véritable armée, composée de soldats connus pour leur fanatisme et capables de lutter sur tous les champs de bataille. Le terme « Waffen-SS » apparut le 2 mars 1940 lors de la création de ces unités militaires qui, au cours de la Seconde Guerre mondiale, constituèrent la quatrième branche des forces armées du Reich, aux côtés des troupes de terre, de mer et de l'air. Au sein des forces armées, la Waffen-SS obéissait à un statut particulier: pour les opérations militaires, elle était placée sous l'autorité de la Wehrmacht, mais pour la formation idéologique, elle dépendait du Reichsführer SS Heinrich Himmler. Aussi contradictoire que cela puisse paraître pour une organisation gardienne d'une idéologie violemment

E

N 1944, DES SOLDATS LAWAFFEN-SS coiffés dufev DE

raciste, la Waffen-SS fit rapidement appel à des volontaires étrangers au cours de la Seconde Guerre mondiale, au point que des hommes de trente nations différentes combattirent dans ses rangs. Le Grand mufti de Jérusalem Hadj Amine el-Hus seini, que la lutte pour l'indépendance des pays arabes avait conduit à se rapprocher du Reich nazi pour finalement conclure une alliance avec Adolf Hitler, encouragea les musuhnans de Bosnie à s'engager dans la division Handschar. Les préoccupations panislamistes du Grand mufti vinrent en fait se greffer sur un profond malaise des musuhnans de Bosnie. La création de la division Handscharne peut en effet se comprendre indépendamment de la question de l'identité problématique des musuhnans de BosnieHerzégovine. Les différents brunissages de population qui s'étaient produits dans les Balkans depuis le Haut Moyen-Âge avaient produit une réalité complexe dans une région où des populations de langues et de religions variées avaient été conduites à voisiner sur les mêmes territoires. Tout comme leurs voisins slovènes, croates, monténégrins, serbes, macédoniens et bulgares, les Bosniaques sont d'origine slave. Si ces derniers ont en commun avec les autres peuples yougoslaves l'usage de la langue serbo-croate, ils ne pratiquent néanmoins pas tous la même religion1. La première ligne de fracture confessionnelle en Bosnie-Herzégovine fut celle qui divisa les chrétiens entre les orthodoxes et les catholiques. Puis, la conquête ottomane à partir du XIVe siècle et l'islamisation de la BosnieHerzégovine, devenue la marche de l'empire ottoman, conduisirent à la formation d'un troisième groupe religieux, celui des musuhnans. Après le congrès de Berlin de 1878, l'Autriche-Hongrie occupa la province de Bosnie-Herzégovine qu'elle fmit par annexer en 1908. Sous la domination autrichienne, les populations de Bosnie et d'Herzégovine furent officiellement classées d'après leurs confessions. Dans ce contexte d'aff1tmation des consciences nationales, les orthodoxes de Bosnie tendaient à se défmir comme serbes et les catholiques romains comme croates. La situation était moins évidente pour les musuhnans bosniaques. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, la Serbie et la Croatie revendiquèrent toutes deux leur parenté avec les musuhnans de Bosnie. Si une partie de l'élite musulmane choisit de se déclarer serbe ou croate, la grande majorité des musuhnans de Bosnie-Herzégovine préférait toutefois s'abstenir de tout choix de ce type.

1 P. Garde, Les Balkans, un exposé pour comprendre, un essai pour réfléchir, Paris, Flammarion, 1994, p. 67.

8

Au XIXe siècle, la diffusion de l'idée de nation à toute l'Europe fut en effet la source de nombreuses difficultés dans les Balkans. Depuis la Révolution, la France incarnait le modèle d'un État qui précède et crée la nation, comprise comme étant « une communauté homogène unie par un territoire, une langue [...] et la volonté de vivre ensemble »2. À l'inverse, dans le modèle allemand, il revenait à la nation de bâtir l'État. L'un comme l'autre de ces modèles étaient évidemment inopérants dans le cas des musulmans de Bosnie-Herzégovine dont le sentiment d'appartenance était relativement confus: s'ils se définissaient parfois comme Turcs pour insister sur leur différence confessionnelle, ils choisis-saient parfois de se déclarer Serbes ou Croates pour ne pas être assimilés à l'ancienne puissance occupante. La diffusion du principe des nationalités conduisit également les différents peuples des Balkans à s'interroger sur leur passé afin de se trouver une légitimité. Les identités serbes et croates notamment s'étaient ainsi forgées sur le souvenir des royaumes médiévaux et la résistance contre les Turcs. Mais pour les musulmans, la question du passé national posait elle aussi problème. En effet, les Bosniaques musulmans ne pouvaient faire remonter leurs origines qu'à l'époque de leur conversion à l'islam au XVe siècle, c'est-à-dire à une époque où la Bosnie-Herzégovine n'était pas indépendante et vivait sous domination ottomane. Cette réappropriation du passé par les peuples des Balkans avait par ailleurs un but précis: il s'agissait pour chaque peuple d'expliquer sa présence sur un territoire déterminé, afm de pouvoir revendiquer la possession de « droits historiques» sur ce même territoire. Poussée à l'extrême, l'application du principe des nationalités conduisait à vouloir faire coïncider les frontières de l'État avec une population culturellement homogène. Cette idée d'une population « ethniquement pure» se développa au XIXe siècle, en contradiction avec la réalité balkanique et avec la tradition de tolérance héritée des empires. La naissance des États balkaniques fut ainsi marquée à plusieurs reprises par des opérations de «net. 3 toyage e th ruque».
L'identité particulière des musulmans de Bosnie-Herzégovine ne fut finalement reconnue qu'au début des années 1970 dans la Yougoslavie de Tito. Jusqu'à cette date, la communauté musulmane était restée divisée entre ceux qui se considéraient serbes ou croates. Midhat Begic,
2 Ibid.P.

Garde ici la déftnition de la notion donnée par E. Renan.

3 Selon la définition de Paul Garde, l'euphémisme de «nettoyage ethnique» désigne : «l'élimination [d'une population] d'un territoire donné, par massacres, expulsions ou pressions ». Ibid., p. 116. 9

intellectuel musulman contemporain laïque, agnostique et partisan de l'unité des Slaves du Sud, témoigne de ce malaise des musulmans bosmaques: «Être musuhnan, c'est avoir de soi-même une conscience doublée de malaise [. ..]. Tout en se disant Bosniaques, les Musulmans n'ont jamais pu s'identifier nationalement à la Bosnie-Herzégovine. À la différence de tous les autres, hormis les Juifs, c'était la religion et non pas la nationalité qui défmissait l'identité du Musulman. Pour l'écrivain de Bosnie-Herzégovine, ceci se traduisait par une sensation de néant. Même son adhésion à d'autres groupes nationaux, serbe ou croate, et son intégration au style de civilisation européenne ne pouvaient résoudre ce problème crucial4 ». Au cours d'un entretien, le grand écrivain bosniaque Mesa Selimovic, auteur du roman Le Derviche et la Mort, s'interrogeait lui aussi sur l'identité mouvante des musulmans de Bosnie. Son point de vue permet de mieux comprendre le statut singulier des musulmans bosniaques : «Je crois qu'aucun groupe dans l'histoire n'est demeuré plus solitaire que les musulmans de Bosrue. Le fait que jusqu'au XVIIIe siècle la Bosnie ait été relativement développée, pratiquement sans illettrés, avec de nombreuses écoles, une vie urbaine bien organisée, une assez grande tolérance religieuse, ne changeait pas grand chose: leur situation était visiblement artificielle. Ils n'étaient pas dénationalisés, tout en restant séparés des leurs. C'était une impasse tragique. La communauté musulmane a été la plus fermée de toutes celles qui se constituèrent en Bosnie. De la maison et de la famille ils f1rent un culte où se manifestait toute la vitalité qu'ils ne pouvaient dépenser ailleurs. Il se créa ainsi une atmos-phère intense d'intimité, de sensibilité ~es plus belles de nos ballades et romances populaires sont musulmanes) ; mais cela entraînait en même temps une répugnance aux activités publiques, car il n'y avait là pour les Musulmans aucune perspective véritable. Rangés de forces aux côtés de l'occupant, ils l'exécraient, car leurs routes divergeaient. Ils ne pouvaient se joindre aux autres qu'en souhaitant la fin de l'Empire turc, en contribuant à sa destruction. Mais la fm de l'Empire turc signifiait en même temps la fm de ce qu'ils étaient eux-mêmes. Dans cette impasse, la raison ne pouvait offrir aucune solution. Il ne restait que l'inertie et le fatalisme, la soumission ou la résistance à la Sublime Porte n'étant plus qu'une réaction affective (vers 1830, les Musul-mans de Bosnie-Herzégovine s'insurgèrent contre le sultan). Si l'on ajoute à cela la haine, un sentiment d'insécurité, la peur, la colère, les rébellions
~ M. Begic, La Bosnie, carrefourd'identités cu/ture/les,Paris, L'Esprit 1994, pp. 15-16. 10 des péninsules,

de Musulmans (au fond profondément désorientés), les attaques auxquelles ils étaient en butte de la part de ceux qui haïssaient les Turcs, nous avons là une esquisse de ce pandémonium que constituent la Bosnie et sa population »5.

Juste avant le déclenchement du second conflit mondial, la question de l'identité des musulmans de Bosnie-Herzégovine n'avait donc toujours pas été résolue alors que les musulmans se trouvaient inclus dans le jeune Etat yougoslave, qui lui-même cherchait à s'afftrmer. Le désir de trouver une nouvelle traduction spatiale à une identité nationale, ou au contraire, de réaliser cette identité nationale en modifiant un territoire donné fut particulièrement fort pendant la Seconde Guerre mondiale, et portèrent à leur comble les tensions entre les différentes communautés de Yougoslavie. L'histoire de la division Handschar est donc particulièrement complexe et importante à plus d'un titre. Elle permet tout d'abord d'aborder le thème de l'alliance entre le Troisième Reich et le Grand mufti de Jérusalem, représentant d'une partie du monde arabo-musulman, et dont la création de la division Handscharconstitue l'une des traductions concrètes. L'existence de cette division est peu connue en France. Tout au plus connaît-on l'histoire de la mutinerie d'une partie de la Handschar, puisque celle-ci eut lieu en France occupée, à Villefranche-de-Rouergue (Aveyron). L'étude de cette division bosniaque doit également nous conduire à nous interroger sur le rôle joué par l'Allemagne dans les Balkans, et tout particulièrement en Bosnie, pendant le second conflit mondial. La question qui motivera donc notre réflexion dans les pages suivantes sera de savoir comment a pu naître et fonctionner une division SS composée essentiellement de musulmans bosniaques, c'est-à-dire comment ceux que la théorie nazie considérait comme des «soushommes» ont pu être enrôlés aux côtés des «hommes nouveaux» que voulait former le chef de la SS, Heinrich Himmler. Enfin, quelle place devaient avoir les musulmans dans 1'«Ordre nouveau» que souhaitaient créer les SS : s'agissait-il d'une véritable alliance ou d'une alliance circonstancielle? Sur ce sujet difficile et auquel font écho de nombreux conflits contemporains, nous avons voulu mener un travail d'histoire, fondé notamment sur des documents de première main en allemand ou en serbo-croate, collectés et traduits en anglais par l'historien américain
5 M.

Begic, op.cit.,pp. 17-18. 11

George Lepre. Une bibliographie sur le nazisme, sur l'histoire des Balkans et de l'alliance entre l'Allemagne et le Grand mufti et enfin sur l'épisode plus particulier de la révolte de Villefranche nous a permis de mieux comprendre ces documents et de montrer pourquoi et comment cette division fut créée. La période sur laquelle nous avons travaillé s'étend de 1943 à 1945, c'est-à-dire de la création de la division Handschar à la défaite allemande de 1945. Au sein de cette période, on peut distinguer trois phases que nous avons choisi d'étudier successivement: la période de formation de la division, déterminante pour mesurer l'engagement des Bosniaques dans la division; la période d'entraînement en France et en Silésie, révélatrice des différents problèmes de la division; et enfm la période des combats en Bosnie durant laquelle la Handschar se forgea une sinistre réputation.

12

PREMIÈRE PARTIE

ORIGINES D'UNE DIVISION ATYPIQUE

CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES YOUGOSLAVES DE LA DIVISION

EUX QUI CONNAISSENT AUJOURD'HUI l'existence de la division Handschar la décrivent souvent comme une division « folklorique », faisant probablement allusion à la tenue des soldats bosniaques qui se distinguaient par le port du fev ce couvre-chef en forme de calotte tronconique porté dans les pays musuhnans. La tenue de ces hommes est en réalité fortement révélatrice de la nature et de l'origine de la division, née du contexte troublé des Balkans pendant la Seconde Guerre mondiale. La province de Bosnie-Herzégovine, à l'époque contemporaine, n'a jamais été indépendante. Son histoire se confond avec celle de l'Autriche-Hongrie jusqu'en 1918 puis, à partie de cette date, avec celle de la toute nouvelle Yougoslavie; c'est pourquoi il convient de rappeler brièvement la nature de cet État yougoslave et la place qu'y occupait la Bosnie- Herzégovine. L'« idée yougoslave »\ c'est-à-dire selon Paul Garde «l'opinion, mûrie dans les mouvements d'opposition à l'Autriche au XIXe siècle, et principalement en Croatie, que les différences linguistiques ou religieuses séparant les peuples slaves du Sud sont minimes et ne doivent pas
1

C

P. Garde, Vie et mort de la Yougoslavie,Paris, Payard, 1999, p. 53. 15

empêcher une vie commune », avait trouvé son aboutissement après la Première Guerre mondiale dans la création du premier État yougoslave2 baptisé « royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes ». Celui-ci prit le nom de Yougoslavie en 1929. Le nom même de cet État montre que les musulmans ne pouvaient y trouver leur place qu'en choisissant de se déf111ircomme Serbes ou comme Croates. En dépit du slogan généreux et démocratique du gouvernement yougoslave de l'époque: «Nous sommes tous des frères, peu importe notre religion» (BratJe moi kqje vere bio), ce nouvel État eut très tôt des allures de prison des peuples. Dès 1921, les Croates s'opposèrent à la constitution de l'État yougoslave qui donnait clairement l'avantage aux Serbes. Les tentatives pour créer un sentiment national n'eurent guère de succès puisque les différents peuples constituant la Yougoslavie considéraient ce royaume comme l'extension de la monarchie serbe et que les Serbes eux-mêmes n'avaient guère l'intention de favoriser l'émergence d'une identité yougoslave au détriment de la nation serbe. Très tôt, la vie politique you~oslave fut donc gangrenée par la question nationale. Le modèle de l'Etat-nation importé d'Europe occidentale et de France était en effet peu à même d'encadrer les réalités humaines, sociales et historiques compliquées des Balkans. Ainsi, la Seconde Guerre mondiale fit non seulement éclater le pays et se déchirer les différents peuples qui le composaient, mais elle obligea aussi chacun de ces peuples à repenser les formes étatiques qui seraient mises en place à l'avenir.

LA BOSNIE- HERZEGOVINE : DE LA PREMIÈRE YOUGOSLAVIE À LA PRISE DE POUVOIR PAR LES OUSTACHIS

Pour tenter de sauver l'unité du pays en août 1939, le prince Paul, régent de Yougoslavie, décida de calmer les revendications croates en accordant un statut d'autonomie à la Croatie et en rétablissant les institutions historiques croates qui existaient à l'époque de la domination autrichienne et qui avaient été supprimées en 1918. Cet accord, appelé accord Cvetkovic-Macek3, permit la création de la «Principauté» (ou banovina)
2 Youg, dans les langues slaves, signifie « sud ». 3 Du nom de Dragisa Cvetkovic, chef du gouvernement de coalition issu des élections de 1938 et de Vladko Nlacek, leader croate devenu en 1938 vice-président de ce même gouvernement. 16

de Croatie, selon les vœux de Macek. Cela eut pour conséquence de « fédéraliser» un État qui était jusqu'alors unitaire puisque la Croatie put disposer dès lors d'une large autonomie et d'un territoire plus vaste comprenant, outre l'actuelle Croatie, l'intégralité de l'Herzégovine occidentale, une grande partie de la Bosnie du centre et du nord-est et la moitié occidentale du Srem4. Cette évolution de la nature de l'État ne suffit pas à sauver la Yougoslavie puisque la Seconde Guerre mondiale eut raison de son unité. Belgrade qui, en septembre 1939, avait proclamé sa neutralité comme les autres capitales balkaniques, ne fut en effet pas épargnée par la guerre. Le 25 mars 1941, le régent Paul, essayant de temporiser face à l'Allemagne nazie, accepta de signer le Pacte tripartite auquel avaient déjà adhéré la Roumanie, la Hongrie et la Slovaquie. Cette tentative du régent pour sauver la Yougoslavie eut en fait pour conséquence le résultat contraire à celui escompté. Dans la nuit du 25 au 26 mars, un soulèvement eut lieu à Belgrade contre la signature du Pacte tripartite qui aboutit à la prise du pouvoir par le général Simovic et un groupe d'officiers serbes tandis que le régent et les chefs du gouvernement étaient arrêtés. Pour Winston Churchill, ainsi que l'ensemble de la presse anglaise et même la Pravda russe, ce coup d'État démontrait la volonté du peuple yougoslave de défendre son indépendance et sa liberté. Ces événements yougoslaves se produisirent à un moment inopportun pour le Führer. Celui-ci avait en effet tenu à constituer le Pacte tripartite avec les pays du sud-est européen afm de ne pas être gêné sur son flanc lors de l'attaque de l'Union soviétique projetée dès l'automne 1940. Le coup d'État de Belgrade vint donc contrecarrer ses projets et le conduisit à retarder l'opération Barbarossa contre l'URSS afm d'attaquer la Yougoslavie. La « Directive 25 » prise par Hider prévoyait la destruction pure et simple de l'État yougoslave. Hider y explique en effet: «Le coup d'État militaire yougoslave a modifié la situation politique dans les Balkans. En dépit de ses protestations de loyalisme, la Yougoslavie doit être dorénavant considérée comme l'ennemie de l'Allemagne et réduite à merci aussi rapidement que possible. J'ai donc l'intention de l'envahir (. ..) et d'anéantir son armée »5.L'attaque de la Yougoslavie fut baptisée «Opération Châtiment» et démarra sans tarder. Le 6 avril 1941, sans déclaration de guerre aucune, l'aviation allemande commença à bombarder Belgrade tandis que les troupes pénétraient dans le pays.
.J Ou Syrmie, région située entre la Save et le Danube. 5 W.L. Shirer, Le Ille Rtich: des originesà la chute,Paris, Stock, 1990, (frad. de l'édition originale américaine de 1959-60), 1257 p. 17

En même temps l'Italie, alliée de l'Allemagne, envahit l'Albanie, le Monténégro et la Dahnatie. Le 11 avril, Belgrade fut prise, ce qui contraignit le roi et le gouvernement à se retirer en Grèce d'où ils gagnèrent l'Angleterre. La mauvaise préparation de l'armée yougoslave et la mésentente entre les différents peuples de Yougoslavie empêchèrent une résistance efficace à la puissante attaque allemande. En outre, selon JeanAmault Dérens, l'autonomie territoriale accordée à la Croatie avait contribué à fragiliser les structures du royaume. En quelques jours, les Allemands furent maîtres du pays: le 17 avril, le haut commandement yougoslave décida de capituler. Le lendemain, la Yougoslavie cessa d'exister, et avec elle la fragile unité yougoslave. Le pays fut occupé et démantelé selon les directives du Ille Reich: les Italiens obtinrent le sud de la Slovénie avec Ljubljana, une partie de la Dahnatie, le Monténégro, et, par Albanie interposée, le I<'osovo et l'ouest de la Macédoine. Les Bulgares prirent le reste de la Macédoine et certaines régions frontalières de la Serbie; les Hongrois, la Backa (y oïvodine), la Baranja et le Medjumurje (Croatie) ainsi que le Prekmurje (Slovénie). Les Allemands enfin, se réservèrent le nord de la Slovénie, de même que l'administration du Banat (y oivodine). Les territoires qui ne furent pas annexés formèrent deux États: la Serbie, réduite des deux tiers de sa superficie et ramenée à ses frontières de 1912, et 1'«État Indépendant de Croatie» (ou NDH, Nezavisna drzava Hrvatska), un État fantoche dirigé par le mouvement nationaliste croate des « oustachis »6et leur chef Ante Pavelic, ancien membre de l'aile radicale et farouchement nationaliste du Parti croate du droit, parti opposé à une Yougoslavie rassemblant les Serbes et les Croates. En 1930, Pavelic avait fondé en Italie, où il bénéficiait de la bienveillance de Mussolini, le Mouvement de libération croate (oustachi) dont le programme politique était la création d'un État croate indépendant englobant non seulement la Croatie, mais aussi l'intégralité de la Bosnie-Herzégovine et le Srem. Spécialistes des actions brutales et des attentats, les oustachis étaient les auteurs de l'assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie et de Louis Barthon à Marseille en 1934. Dans un premier temps, les Allemands avaient préféré proposer le pouvoir à Vladko Macek, membre du gouvernement yougoslave avant et après le coup d'État, plutôt qu'à Pavelic, chef de ce qui n'était qu'un groupuscule terroriste sans véritable soutien parmi la population. Il apparaît en effet, comme le note Paul Garde, que les nazis estimaient
6 C'est-à-dire « ceux qui se sont levés », du verbe ustati: « se lever ». Cf 1. Djuric, Glossairede l'espace ougoslave,Paris, l'Esprit des Péninsules, 1999, p. 144. y 18

plus efficace de s'appuyer sur des gouvernements modérés, et donc relativement populaires, à l'image de celui du maréchal Pétain en France ou de Vladko Macek en Croatie, plutôt que sur des collaborateurs fanatiques tels que Marcel Déat en France ou Ante Pavelic en Croatie. Macek ayant décliné l'offre, les nazis décidèrent donc de se tourner vers la mouvance la plus extrême. Les oustachis prirent donc la tête du nouvell'« État Indépendant de Croatie» qui comprenait, les territoires suivants, aux termes d'un accord entre Hider et Mussolini: la Croatie, le Srem et surtout l'ensemble de la Bosnie-Herzégovine, cédée par l'armée allemande le 23 avril 1941. Cet État ne comprenait cependant pas l'Istrie et la Dalmatie, c'est-à-dire toute une partie de la côte adriatique, qui étaient devenues italiennes. Cet « État Indépendant de Croatie» fut proclamé le 10 avril 1941, soit huit jours avant que la Yougoslavie ne fût conquise et ne cessât d'exister, par le colonel Slavko I<.vaternik, représentant d'Ante Pavelic, entouré d'officiers allemands et d'un groupe d'oustachis. Pavelic n'arriva d'Italie que le 15 avril et devint le poglavnik, c'est-à-dire l'équivalent du Führer allemand ou du Duce italien, à la tête d'un État au nom curieux, au sujet duquel Paul Garde fait la remarque suivante: « (...) aucun autre pays dans le monde, à ma connaissance, n'a jamais mis le mot «indépendant» dans son intitulé officiel: d'habitude l'indépendance va de soi. Cela montre sans doute à quel point cette idée était une hantise pour les Croates, après les deux dépendances successives de l'Autriche-Hongrie et de la Yougoslavie. Par malheur, ce titre fut porté par un État qui, durant toute sa courte histoire, fut totalement dépendant de l'Allemagne nazie et qui mena une politique si abominable que son nom seul devait rester un signe d'opprobre »7.

Concrètement, dans 1'«État Indépendant de Croatie », le pouvoir était en fait exercé par le général Edmund Glaise von Horstenau, l'envoyé militaire du Ille Reich en Croatie, contrairement à un accord passé entre Hider et Mussolini qui prévoyait que la Croatie appartiendrait à la sphère d'influence italienne. Ainsi l'État «indépendant» de Croatie était-il fortement dépendant du Reich allemand, qui était en mesure d'imposer au poglavnik un certain nombre de décisions. Ce fut notamment ce qui se produisit lors de la création de la division Handschar comme nous le montrerons plus loin. L'«État Indépendant de Croatie» ne fut reconnu que par des alliés de l'Axe: la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la

7 P. Garde,

Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard,

1992, p. 65.

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