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La médecine à l'époque hellénistique et romaine

De
250 pages
Cet ouvrage nous présente des grands noms de la médecine hellénistique (Hérophile, Erasistrate) et de l'époque romaine (Soranos, Galien), trois leçons méthodologiques (autour de la peste, l'anthropomorphisme, la dissection et la vivisection), puis la survie d'Hippocrate et des médecins antiques à travers des textes littéraires, ainsi qu'un chapitre sur Corneille Broeckx, médecin-historien anversois du 19e siècle.
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La médecine à l’époque
hellénistique et romaine

GALIEN














Sciences et Société
fondée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot



Déjà parus

Simon BYL, De la médecine magique et religieuse à la médecine
rationnelle. HIPPOCRATE, 2011.
Raymond MICOULAUT, Le Temps, L’Espace, La Lumière,
2011.
S. CRAIPEAU, G. DUBEY, P. MUSSO, B. PAULRÉ, La
connaissance dans les sociétés techniciennes, 2009.
François LAROSE et Alain JAILLET, Le numérique dans
l’enseignement et la formation. Analyses, traces et usages, 2009.
Martine QUINIO BENAMO, Probabilités et statistique
aujourd’hui. Nouvelle édition 2009, 2009.
Sezin TOPÇU, Cécile CUNY, Kathia SERRANO-VELARDE
(dir), Savoirs en débat. Perspectives franco-allemandes, 2008.
Jean-David PONCI, La biologie du vieillissement, une fenêtre sur
la science et sur la société, 2008.
Michel WAUTELET, Vivement 2050 ! Comment nous vivrons
(peut-être) demain, 2007.
Claude DURAND, Les biotechnologies au feu de l’éthique, 2007.
Bruno PINEL, Vieillir, 2007.
Régis MACHE, La personne dans les sociétés techniciennes, 2007.
Alain GUILLON, Une mathématique de la personne, 2005.
Marie-Thérèse COUSIN, L’anesthésie-réanimation en France, des
origines à 1965. Tome I : Anesthésie. Tome II : Réanimation. Les
nouveaux professionnels, 2005.
Fernand CRIQUI, Les clefs du nouveau millénaire, 2004.

Simon BYL







La médecine à l’époque
hellénistique et romaine

GALIEN



La survie d’Hippocrate
et des autres médecins de l’Antiquité














Ouvrages du même auteur



Vocabulaire grec de base, Bruxelles, Dessain-De Boeck, 1965-2006.
Initiation à la civilisation grecque, Liège, Dessain, 2 vol., 1966-1967
(avec rééditions).
Tableau synoptique des principales racines grecques, Liège, Dessain,
21966-1976 .
Initiation à l’art grec, Liège, Dessain, 1966.
Petite anthologie de la Biologie d’Aristote, Liège, Dessain, 2 vol., 1974.
(En collaboration avec Claire Préaux et Georges Nachtergael) Le paysage
grec, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1979.
Recherches sur les grands traités biologiques d’Aristote : sources écrites
et préjugés, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1980.
(En collaboration avec Robert Joly) Hippocrate. Le Régime, Berlin,
2. Akademie der Wissenschaften (CMG I, 2, 4), 1984-2003
Mythe et Philosophie dans les Nuées d’Aristophane, Bruxelles, Ousia,
1994 (ouvrage collectif publié en collaboration avec Lambros
Couloubaritsis).
Hippocrate et sa postérité (éd.), Bruxelles, Ousia, 2001.
Les Nuées d’Aristophane : une initiation à Éleusis en 423 avant notre ère,
Paris, L’Harmattan, 2007.
Le rire d’Aristophane, Montpellier, Presses universitaires de la
Méditerranée, 2010.
De la médecine magique et religieuse à la médecine rationnelle.
HIPPOCRATE, l’Harmattan, 2011.






© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56142-7
EAN : 9782296561427










INTRODUCTION


Le monde hellénistique — pour reprendre le titre que
Claire Préaux donna aux deux tomes qu’elle consacra à
cette période, Paris, PUF, 1978 — s’étend de la mort
d’Alexandre en 323 à la conquête romaine de la Grèce en
146 a.C. (d’autres historiens prolongent cette période
jusqu’à l’avènement d’Auguste en 30 a.C.). C’est une
époque de progrès durant laquelle le centre culturel se
déplace d’Athènes à Alexandrie où les rois vont accorder
aux médecins l’autorisation de disséquer des cadavres
ehumains. La première moitié du III siècle connaît une
expansion extraordinaire du savoir médical grâce à quatre
médecins : Praxagore de Cos et son élève Hérophile de
Chalcédoine qui s’illustra surtout à Alexandrie, Chrysippe
de Cnide et son élève Érasistrate de Céos qui exerça à
Antioche et vraisemblablement aussi à Alexandrie,
capitale des Ptolémées ; c’est dire que les maîtres se
rattachent aux centres médicaux de l’époque classique et
que leurs disciples s’installèrent dans les capitales des
nouvelles monarchies hellénistiques. Dès lors il n’est pas
étonnant que la médecine de l’époque hellénistique soit un
mélange de tradition et d’innovation.
Arrivent l’époque impériale et Rome, comme capitale.
Soranos est originaire d’Éphèse où il commença ses
études médicales qu’il poursuivit à Alexandrie. Une fois
médecin, il exerça à Rome, sous le règne des empereurs
7
Trajan et Hadrien. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages
dont le célèbre traité Des maladies des femmes conservé
en grec en quatre livres ; il s’y révèle le plus grand
egynécologue de l’Antiquité. Au II siècle, rayonne Galien,
médecin et philosophe, qui nous laissa l’œuvre la plus
prolixe de toute la littérature grecque. Il est né à Pergame,
haut-lieu de la médecine où se trouvait un important
sanctuaire consacré à Asclépios ; il séjourna à Corinthe,
passa plusieurs années à Alexandrie et s’installa à Rome
où il écrivit son œuvre immense qui aborde toutes les
disciplines médicales et qui témoigne de son admiration
pour Hippocrate. Il est mort aux environs de 200.
8












Les médecins de l’époque hellénistique







Chapitre I


HÉROPHILE


Jusqu’à ce jour, nous ne savions presque rien de ce
médecin qui fut vraisemblablement le premier à disséquer
un cadavre humain. Aujourd’hui, grâce au patient et
intelligent travail de Heinrich von Staden, professeur de
littérature classique à la célèbre Yale University, nous
possédons un énorme ouvrage qui rassemble tous les
témoignages grecs et latins sur l’un des plus importants
médecins de la Grèce antique. Herophilus, the Art of
Medicine in Early Alexandria, édité en 1989 par les
Presses Universitaires de Cambridge (140 $ US), compte
666 pages et rassemble 275 témoignages sur le médecin,
présentés en langue originale, grecque ou latine, traduits
en anglais, introduits et commentés par H. von Staden ; la
deuxième partie de l’ouvrage étudie les disciples
d’Hérophile, dont la chronologie s’étend de 250 a.C. à 50
p.C. et qui sont au nombre de dix-huit.
Je voudrais tenter de résumer, à partir de ces
innombrables textes dispersés aussi bien chez Galien que
chez des pères de l’Église comme Tertullien, ce que nous
savons d’Hérophile et de son œuvre, de cet Hérophile qui,
je le répète, était presque jusqu’à ce jour un inconnu, bien
qu’il ait été qualifié à la Renaissance par Gabriello
Fallope d’« Évangile en matière d’anatomie ». Hérophile
est né aux environs de 330 a.C. (ou de 320) à
11
Chalcédoine, sur la rive asiatique du Bosphore ; il est mort
vers 250, probablement à Alexandrie ; il eut pour maître
Praxagoras de Cos, l’île natale d’Hippocrate où il dut sans
doute se rendre pour son apprentissage médical, aux
environs de 300. Hérophile semble ainsi l’exact
contemporain d’un autre grand médecin de l’époque
hellénistique : Érasistrate. Nos sources anciennes
attribuent à Hérophile onze œuvres, dont six au moins
sont indiscutablement authentiques. Si aucune de ces
œuvres n’est passée jusqu’à nous, c’est que le médecin
d’Alexandrie eut à souffrir du prestige énorme dont jouit
son lointain successeur, Galien. C’est à Alexandrie qu’il
partit pour exercer son art : dans cette nouvelle ville
royale se côtoyaient deux civilisations : l’égyptienne,
ancestrale et la grecque, introduite par les rois Ptolémées,
successeurs d’Alexandre le Grand. Il n’est pas impossible
qu’Hérophile fît aussi un séjour à Athènes.
C’est en anatomie qu’Hérophile s’illustra le plus ; il fut
presque unanimement reconnu comme le père de
l’anatomie scientifique. Jusqu’à lui, la dissection d’un
corps humain n’avait guère été possible, à cause surtout de
tabous qui inhibaient les médecins. À Alexandrie, dans ce
pays où se pratiquait la mommification, la dissection d’un
corps humain fut rendue possible, mais pour un temps très
ebref, le III siècle a.C. : Galien, Tertullien et Vindicien
nous apportent la preuve qu’Hérophile se servait
notamment de cadavres humains pour ses dissections. Il
est même possible que notre médecin se soit livré à la
vivisection d’êtres humains (cette hypothèse est d’autant
plus possible qu’elle expliquerait la différenciation établie
par Hérophile entre les nerfs sensitifs et les nerfs
moteurs).
Dans le domaine des organes génitaux masculins,
Hérophile semble avoir été le premier à identifier et à
nommer l’épididyme ; il identifia aussi les ampoules des
canaux déférents qu’il appela des « aides semblables à des
varices ») ; il distingua aussi les vésicules séminales. En
12
ce qui concerne les organes génitaux féminins, il ne
parvint pas toujours à se libérer du modèle masculin ;
c’est ainsi qu’il soutint notamment que les « “testicules”
(didymoi) des femmes diffèrent très peu des testicules
masculins ». Il appelle les trompes des « conduits
spermatiques » et déclare que tout s’y passe « exactement
comme dans le conduit masculin ». Ces erreurs dues au
raisonnement analogique ne doivent pas nous faire oublier
qu’Hérophile a découvert les ovaires (inconnus des
médecins hippocratiques et d’Aristote) et les trompes.
Hérophile décrivit aussi avec soin l’anatomie du
cerveau, établit la distinction entre les ventricules de
l’encéphale et il fut le premier à distinguer, par
l’anatomie, les artères des veines ; il découvrit aussi le
nerf optique et étudia plusieurs parties de l’œil (l’iris, la
cornée, la rétine…) ; il décrivit aussi remarquablement le
foie.
Il ne faudrait pas s’imaginer cependant qu’en
physiologie et en pathologie Hérophile ait pu se libérer
entièrement de la médecine hippocratique et de la biologie
aristotélicienne ; c’est ainsi qu’il continua à adhérer à la
théorie des humeurs. Mais contrairement à Aristote,
Hérophile va accorder au cerveau un rôle majeur.
Bien qu’il fût celui qui distingua, nous l’avons vu, les
nerfs sensibles des nerfs moteurs, Hérophile n’a pas
toujours réussi à différencier les nerfs des ligaments et des
tendons. Mais il va de soi que nous ne pouvons que suivre
la prudence d’Heinrich von Staden quand il insiste sur le
caractère fragmentaire des témoignages que nous
possédons de l’œuvre d’Hérophile (p. 259). Parmi les
mouvements involontaires du corps humain (c’est-à-dire
ceux dont les nerfs moteurs ne sont pas responsables),
Hérophile étudie en détail la respiration et le pouls. En ce
qui concerne la respiration, le médecin alexandrin
n’accorde plus aucun rôle au cœur, comme point de départ
et de maintien de cette fonction. Pour calculer le pouls,
dont la valeur est, selon lui, essentielle pour le diagnostic,
13
il construisit une clepsydre (horloge à eau) destinée à
mesurer la fréquence du pouls de ses patients.
Hérophile soutenait aussi que les artères contenaient du
pneuma alors que les veines contenaient du sang (c’est là
une distinction introduite pour la première fois par son
maître Praxagoras).
Il y aurait beaucoup à dire sur la thorie du pouls
(sphugmós) que développa Hérophile. Disons seulement
qu’il établit une analogie générale entre le rythme
métrique et musical et le rythme du pouls : l’analogie
devint un lieu commun des littératures musicale et
médicale jusqu’à la Renaissance.
Le génie antique de la gynécologie et de l’obstétrique,
Soranos en personne, accorde, dans sa Gynécologie, une
place de choix à Hérophile, nous offrant d’ailleurs une
complète citation de l’Obstétrique du médecin
hellénistique dont d’ailleurs le seul témoignage pouvant
être attribué à son livre Contre les opinions du commun
est de caractère gynécologique : tout cela révèle combien
Hérophile éprouvait un immense intérêt pour l’obstétrique
et la gynécologie. Selon Tertullien, il aurait pratiqué des
avortements et il aurait même possédé un instrument du
nom d’embryosphaktes (« qui tue l’embryon »).
Notre médecin d’Alexandrie manifesta aussi un intérêt
considérable pour les rêves (intérêt, faut-il le rappeler,
partagé par tous ses prédécesseurs au premier rang duquel
figure l’auteur du traité pseudo-hippocratique Du Régime,
par tous ses contemporains et ses successeurs comme
Aelius Aristide ou Artémidore). Sigmund Freud, dans son
ouvrage Traumdeutung publié en 1900, reconnaîtra
l’importance d’Hérophile en ce qui concernen sa théorie
du rêve, en avouant que la théorie d’Hérophile de la
réalisation onirique d’un désir sexuel ou d’autres souhaits
était une réelle anticipation de sa propre théorie.
En ce qui concerne le régime (au sens antique du
terme), le médecin d’Alexandrie envisage d’abord la diète
à titre préventif, comprenant à la fois un ensemble
14
d’exercices physiques ou athlétiques et un régime
alimentaire approprié à des gens sains : mais ici, il n’y a
aucune innovation par rapport à ce que préconisait
l’auteur hippocratique du Régime vers 400 a.C.
En ce qui relève de la thérapeutique, une phrase
d’Hérophile est vraiment très célèbre : « Les médicaments
sont les mains des dieux » (dans le latin de Marcellus :
medicamenta divum manus esse). Le médecin
ehellénistique était, comme ses confrères jusqu’au XIX
siècle, extrêmement confiant dans la phlébotomie. En
matière de chirurgie, l’usage clinique de ses connaissances
anatomiques reste incertain.
L’œuvre d’Hérophile comprend aussi une exégèse des
écrits d’Hippocrate, le « Père de la Médecine » contre qui,
cependant, il semble que notre médecin alexandrin
n’hésita pas à polémiquer : c’est surtout sans doute contre
le Pronostic que s’en est pris Hérophile. Mais il semble
surtout que le médecin hellénistique a eu comme but
d’élucider des mots difficiles du Corpus hippocratique.
L’œuvre d’Hérophile fut considérable et originale.
Celle de ses successeurs, les Hérophiléens, le fut sans
doute beaucoup moins. Tout d’abord, ses successeurs
dédaignèrent l’anatomie, la dissection qui avaient été la
partie la plus significative de l’œuvre médicale
d’Hérophile. Les Hérophiléens continuèrent à développer
l’étude du pouls ou sphygmologie ; mais chacun d’entre
eux tentait non seulement d’innover en cette matière par
rapport au Maître, mais aussi par rapport à ses
prédécesseurs immédiats et à ses contemporains, ce qui ne
manqua pas de créer une belle cacophonie de théories
sphygmologiques. S’étant détournés de l’anatomie, sans
doute parce que les anciens tabous avaient revu le jour, les
Hérophiléens concentrèrent leurs efforts sur la
pharmacologie, la chirurgie et l’exégèse hippocratique, ce
qui, en fait, ne les distinguait guère de leurs rivaux, les
médecins empiriques (l’École empirique avait été fondée,
15
eau milieu du III siècle a.C., par Philinos de Cos qui fut
l’élève d’Hérophile).
Pourquoi l’exégèse prit-elle fort vite une telle
importance chez les médecins ? La réponse est assez
simple : ces médecins vivaient dans un monde où les
érudits et les poètes lettrés, tels que Callimaque, étaient
plus honorés que les médecins s’adonnant à la recherche
scientifique ; dès lors ces médecins se sont tournés vers
l’exégèse et la lexicographie, sources de respect plus
grandes pour eux que leur art. C’est ainsi que les Lexeis de
Bacchius, originaire de Tanagra en Béotie (275-200 a.C.),
un des Hérophiléens les plus célèbres, devint le lexique
hippocratique le plus réputé de la période hellénistique.
Ce travail philologique des Hérophiléens fut certes
d’une grande importance, ne serait-ce que parce qu’il nous
fournit une preuve concernant les écrits hippocratiques
eaccessibles aux Alexandrins du III siècle, mais à la
longue, il fut en quelque sorte auto-mutilant et même
complètement auto-destructeur.
Une branche de l’école hérophiléenne put néanmoins
quitter Alexandrie et s’épanouir en Asie Mineure durant
un siècle, jusqu’au jour où, a-t-on dit à tort ou à raison, un
tremblement de terre, sous le règne de Néron, en 60 p.C.,
dans la région de Laodicée (en Turquie actuelle),
l’ensevelit dans un oubli dont Heinrich von Staden vient
de la tirer.
Je ne pourrais trop exprimer ma reconnaissance à notre
collègue américain. Si je ne le connaissais pas
personnellement, je dirais qu’il nous offre ici le travail
d’une vie ; en fait, il nous donne en cadeau le travail d’une
dizaine d’années d’efforts et de patience. Il nous permet
de saisir ce que fut l’apogée de la médecine grecque et
gréco-romaine, après Hippocrate et avant Soranos et
Galien. De ces médecins des mondes grec et romain
dépend toute la médecine occidentale — ou presque —
ejusqu’au XVIII siècle.
16
Last but not least, à la suite sans doute du poème
d’Ariphron A Santé et de l’auteur du Régime III, 69
(p. 200 éd. R. Joly-S. Byl), Hérophile nous rappelle dans
son traité de Diététique que : « En l’absence de la santé, la
sagesse est inconcevable, la science n’a aucune évidence,
la force physique ne peut être exercée, la richesse est
inutile, la raison est impuissante ».
Vérité extrêmement profonde ou banalité
incommensurable ? J’opte inconditionnellement pour le
premier terme de cette dichotomie.

17







Chapitre II


ÉRASISTRATE


Érasistrate, fils de Crétoxène, la sœur du médecin
Mèdios et de Cléombrote, médecin de Séleucos I Nicator,
naquit dans l’île de Céos. Il fut le disciple de Chrysippe de
Cnide et du médecin Métrodore ; il suivit sans doute aussi
les cours de Théophraste et de Straton de Lampsaque.
Atteint d’un mal incurable à un pied, il mourut en buvant
la ciguë.
La plus grande notoriété d’Érasistrate aurait coïncidé
avec les années 258-256 a.C. Il aurait guéri de son mal
d’amour Antiochos II amoureux de Stratonikè, épouse de
erson père Séleucos I . L’anecdote est tellement célèbre et a
été rapportée par tant d’auteurs anciens (e.a. le lexique de
« Suidas », Valère Maxime V, 7, Plutarque, Vie de
Démétrius, 38, 2, 907a, Appien, Syr., 59, 308…) qu’il faut
en donner l’une des versions, en l’occurrence celle de
Plutarque dans sa Vie de Démétrius :
Érasistrate, son médecin, s’aperçut aisément qu’il
(= Antiochos) était amoureux, mais, comme il était difficile de
savoir de qui, il passait tout son temps dans la chambre du
malade afin de découvrir son secret ; s’il voyait entrer quelque
garçon ou quelque femme à la fleur de l’âge, il observait le
visage d’Antiochos et examinait les réactions des parties du
corps qui sont les plus affectées par les émotions de l’âme. Or
il n’apercevait aucun changement quand d’autres personnes se
présentaient, mais lorsque Stratonikè, fréquemment, lui rendait
visite, soit seule, soit avec Séleucos, il voyait sur le jeune
19
homme tous les symptômes décrits par Sapho, rougeurs
enflammées, obscurcissement de la vue, sueurs soudaines,
désordre et trouble du pouls, et à la fin, quand l’âme est
entièrement abattue, détresse, stupeur et pâleur. En outre,
Érasistrate pensa avec vraisemblance que l’amour d’une autre
femme n’aurait pas amené le fils du roi à persévérer dans son
silence jusqu’à la mort. (trad. R. Flacelière et É. Chambry)
Érasistrate, nous dit Plutarque, persuada aisément
Séleucos, ce père affectueux, de proclamer Antiochos roi
et de l’unir à Stratonikè.
D’après Celse (I, 21), Érasistrate aurait reçu d’un roi,
au même titre qu’Hérophile, des prisonniers sur lesquels il
aurait pratiqué la vivisection à des fins scientifiques. En
effet, Celse écrit :
Il est nécessaire de disséquer les cadavres pour en étudier leurs
viscères et leurs intestins ; c’est ce qu’ont bien fait Hérophile
et Érasistrate qui ont reçu des rois des criminels sortis de leur
prison.
Aux dires du même auteur latin (Proœm., 27 sq.), les
Empiriques, qui constituent l’une des trois grandes sectes
de l’époque hellénistique tardive, rejetaient à la fois la
vivisection et la dissection comme étant superfues et ne
convenant pas à la pratique médicale ; des textes de Rufus
d’Éphèse et de Galien montrent que la dissection
humaine, si elle n’a pas disparu complètement de leur
temps, était sévèrement contrôlée et surveillée.
Il semble à certains historiens contemporains
qu’Érasistrate ait été un peu plus jeune qu’Hérophile
(mais le débat reste ouvert). Il n’est pas certain
qu’Érasistrate ait écrit une œuvre spécialement consacrée
à l’anatomie descriptive. En fait, ses observations
anatomiques ont été dispersées dans ses œuvres
médicales. En premier lieu, son livre de physiologie
Discours généraux contient des sections anatomo-
physiologiques dont il reste une description des vaisseaux
du foie et de la position du duodénum. Dans son traité de
thérapeutique générale Sur les fièvres, il expose, au livre
premier, l’anatomie du cœur et, en général, des vaisseaux.
20
Dans l’Expectoration du sang, l’accent est mis sur
l’anatomie de la plèvre et des vaisseaux du thorax et peut-
être aussi de la cavité abdominale. Dans le traité De la
paralysie se trouvait peut-être l’anatomie du système
nerveux.
Érasistrate considérait que le cœur était l’origine des
veines et des artères ; il a décrit le cœur et les valvules
cardiaques et il en a indiqué la fonction. Marie-Paule
Duminil a pu écrire à bon droit dans sa thèse Le sang, les
vaisseaux, le cœur dans la Collection hippocratique
(Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 300) que « la grande
découverte d’Érasistrate a précisément été de reconnaître
la fonction des deux systèmes de valvules et la
coordination de leur fonctionnement ».
Érasistrate décrivit le cœur comme une pompe double
avec une double valvule. La découverte des valvules
cardiaques et de leur fonction n’a été reconnue que par
une partie de la communauté scientifique de l’époque
(Asclépiade la récuse).
eMais le traité hippocratique Du cœur, du début du III
siècle, donne déjà une description assez claire du cœur et
des valvules pulmonaires. Le refus de la phlébotomie fut
le dogme d’Érasistrate et Galien lui en fera toujours le
reproche, même quatre siècles après sa mort.
Dans son livre Sur l’hydropisie, le médecin considère
que son unique cause est un squirrhe (Galien dira que
cette idée est d’un homme peu réfléchi et qui ne se soucie
pas des faits journaliers) ; dans le traité Du ventre, il
traitait des affections du tube digestif depuis le cardia
jusqu’au gros intestin, de la lientérie, des soins de la
dysenterie, de l’iléus et de la maladie caeliaque. Dans son
livre De la podagre, Érasistrate considérait cette affection
comme une affection pléthorique (= pléthore du sang).
Comme thérapeutique de la podagre, il prescrivit des
médicaments liquides et interdit les purges, sous le
singulier prétexte que les purges produisaient les flux de
matières dans les extrémités inférieures.
21
Érasistrate avait consacré aussi un traité aux
médicaments, aux poisons et à leurs antidotes : les
fragments pharmacologiques ont été conservés par Pline
l’Ancien. Comme antidote, le médecin hellénistique
conseillait notamment le lait de femme. Depuis Celse
jusqu’aux auteurs byzantins, les médecins célébrèrent une
pommade d’Érasistrate appelée panchrestos et destinée au
soin de tous les types de plaies. Dans une œuvre intitulée
Des différences de maladies, le médecin de Céos citait un
cas d’anorexie, un cas de boulimie, un autre de rétention
de menstrues, un dernier « d’angine ».
Érasistrate avait aussi écrit un livre de Cuisine dont il
ne reste qu’un seul fragment : une recette pour assaisonner
un bouilli. Galien, son éternel adversaire, nous apprend
dans son traité Des facultés naturelles (II, 4),
qu’Érasistrate était théoriquement d’avis que « la nature a
toujours un but et ne fait rien en vain » mais il répète
partout que, dans la pratique, Érasistrate n’était pas un
adepte de la téléologie.
Mirko D. Grmek, dans La première révolution
biologique (Paris, Payot, 1990, p. 117-118) a raison de
rappeler qu’Érasistrate a élaboré « une théorie
biomécaniste conséquente » : selon le médecin
hellénistique,
le corps humain est maintenu comme un tout et mû dans sa
totalité et dans ses parties grâce à trois systèmes de canaux :
artères, veines et nerfs (ces derniers étant creux comme les
deux premiers). Les artères contiennent le pneuma, les veines
le sang, les nerfs une sorte de fluide nerveux appelé esprit
nerveux. Toutes les fonctions vitales seraient provoquées et
constamment contrôlées par des mouvements des matières à
l’intérieur de ces trois systèmes d’intégration organismique.
Pour Érasistrate, le corps animal était une machine hydraulique
et pneumatique.
Selon Érasistrate, les nerfs sensitifs ont leur origine
dans les méninges tandis que les nerfs moteurs
proviennent du cerveau ou du cervelet (cf. Gerrit
COOTJANS, La stomatologie dans le Corpus aristotélicien,
22
Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1991, qui cite
Rufus, Anatomies, 71 sq.).
Contrairement à ses prédécesseurs, Érasistrate estime
que la santé est l’eutaxie (= la bonne ordonnance) et que
la maladie est la rupture de cette ordonnance. La plupart
des physiologistes antérieurs considéraient la santé
comme le mélange correct et équilibré des éléments
internes du corps. Pour Érasistrate, les matières doivent
rester rigoureusement séparées ; au contraire, la maladie
consiste en leur mélange. La thérapeutique consiste non
dans le rétablissement du juste mélange, mais à ramener
chaque élément en son lieu propre : le sang dans les
veines, le pneuma dans les artères.
C’est encore Mirko D. Grmek qui, à propos d’une
expérience d’Érasistrate, parle de « la plus belle
expérience physiologique de toute l’Antiquité ». Nous
econnaissons cette expérience par un papyrus du II siècle
de notre ère, dit de l’Anonyme de Londres ; Érasistrate y
démontre la perspiration insensible :
Si on prend un animal, par exemple un oiseau ou un être
semblable, et si on l’enferme un certain temps dans un bocal
sans lui donner de nourriture, et si on le pèse ensuite avec ses
excréments évacués de façon visible, on trouvera qu’il y a une
diminution importante du poids, évidemment parce qu’il s’est
produit une émanation abondante qui est perceptible
(seulement) par la raison.
Par un auteur tardif, le pseudo-Soranos (Intr. ad
Medicinam), nous connaissons l’opinion d’Érasistrate en
matière d’éthique :
Si… on suit Érasistrate, c’est une circonstance très heureuse
quand se rencontrent ces deux traits, que le médecin soit
parfait dans son art et excellent par ses mœurs. (trad. Danielle
GOUREVITCH, Le triangle hippocratique, Rome-Paris, Befar,
1984, p. 268).
Les témoignages relatifs à la doctrine gynécologique
d’Érasistrate sont peu nombreux ; mais grâce à Soranos
(Gynécologie III, 2), nous savons qu’Érasistrate estimait
qu’il n’y avait pas d’états spécifiquement féminins ; il
23
considérait que l’état de pléthore (qui se produit quand
l’alimentation l’emporte sur l’excrétion) provoque chez la
femme l’absence de règles et qu’il peut se produire alors
une hémorragie varicante ou de remplacement (cf.
Danielle GOUREVITCH, Le mal d’être femme, Paris, Les
Belles Lettres, 1984, p. 63-64).
Les témoignages relatifs aux conceptions qu’Érasistrate
se faisait de la digestion nous apprennent que,
contrairement à Hérophile qui suivait Aristote d’après qui
la digestion était une pepsis, une coction, Érasistrate et ses
disciples l’expliquaient en termes purement mécaniques
comme le résultat d’une trituration que subit la nourriture
dans l’estomac avant d’être absorbée comme chyle, dans
les vaisseaux communiquant avec le foie.
Nous connaissons le nom de plusieurs disciples
d’Érasistrate ou Érasistratéens : on peut suivre leur
ehistoire depuis la mort du Maître jusqu’au II siècle de
notre ère. Il y a, entre autres, Straton, Apemantos,
Apollophane de Séleucie et Martialos, à l’époque de
Galien, qui fut l’auteur d’une Anatomie. Après Galien,
nous n’avons plus la moindre trace des successeurs
d’Érasistrate. Galien, admirateur inconditionnel du
Stagirite, n’a pas cessé de combattre les Érasistratéens et il
dit d’eux qu’« ils semblent ne pas avoir lu les écrits
d’Aristote » et qu’« ils ont imaginé un commerce
d’Érasistrate avec les péripatéticiens ».
Les sources des fragments d’Érasistrate sont
nombreuses : Strabon, Celse, Pline, Plutarque, Rufus
ed’Éphèse, Caelius Aurelianus, Tertullien et surtout, au II
siècle de notre ère, Galien, notamment dans son Contre
Érasistrate (où le médecin de Pergame tente de démontrer
que le refus de la phlébotomie est en conflit avec la
téléologie de la nature) et dans son Contre les
Érasistratéens (de Rome), sans oublier son traité Des
facultés naturelles. Dans ce dernier traité, on lit des
affirmations telles que celles-ci :
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Il faut blâmer les personnes assez négligentes pour dédaigner
de se rendre compte de ce qui a été bien dit, et les personnes si
ambitieuses d’une renommée qu’elles croient acquérir en
proclamant des doctrines nouvelles, qu’elles n’hésitent jamais
devant la ruse et l’imposture, omettant sciemment certaines
choses, ainsi qu’Érasistrate l’a fait pour les humeurs, ou
donnant des réfutations astucieuses, comme Érasistrate encore
et beaucoup d’autres modernes. (GALIEN, Fac. Nat. II, 9, trad.
Ch. Daremberg)
Érasistrate fut incontestablement, avec son
contemporain Hérophile, le médecin le plus brillant de la
médecine anatomique d’Alexandrie.
Ces médecins formèrent, avec leurs disciples, la secte
des dogmatiques ou logiques : ils croient que la médecine
est une science des causes cachées qui devaient être
découvertes par l’expérimentation et grâce à la dissection
des cadavres et même la vivisection. Cette médecine
logique allait faire naître une médecine tout opposée, celle
de la secte empirique : pour les médecins empiriques, la
médecine se borne à accumuler du savoir grâce à des
observations fortuites ; seul ce qui peut s’observer a une
réalité. Celse dira (Prooem., 38) que
ce qui importe, ce n’est pas ce qui produit la maladie, mais ce
qui la supprime .
Une troisième secte va naître, celle des Méthodiques,
dont le plus brillant représentant fut Soranos d’Éphèse
dont le traité Des maladies des femmes est « un des plus
émouvants de la médecine antique » : ce sera la bible
gynécologique jusqu’à la Renaissance. L’école
méthodique ne se figea pas et Soranos ne fut jamais un
bigot de la Méthode : il s’oppose ainsi plus d’une fois à
Thémison, élève d’Asclépiade. Cette parenthèse n’a pour
but que de montrer que les médecins alexandrins n’étaient
pas les seuls, que la polémique la plus vive existait entre
les sectes et qu’elle existait même à l’intérieur des sectes.
Les fragments d’Érasistrate et les témoignages sur ce
médecin ont été réunis très récemment par Ivan Garofalo,
Erasistrati Fragmenta, Pise, Giardini, 1988, 216 p. Aucun
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