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La médecine française et les juifs

De
504 pages
Après la Première Guerre mondiale, de nombreux jeunes Juifs roumains s'inscrivent dans les facultés de médecine françaises. La réaction des milieux concernés passe de la défense corporatiste à la xénophobie puis à l'antisémitisme déclaré. En 1940, le régime de Vichy s'assure l'adhésion du corps médical en excluant de la profession les médecins d'origine étrangère. Un numerus clausus limite à 2% le nombre de médecins juifs autorisés à exercer. Le conseil de l'Ordre des Médecins va appliquer fermement cette réglementation; les médecins juifs sont obligés de se cacher.
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Henri NAHUM

LA MÉDECINE

FRANÇAISE

ET LES JUIFS 1930 - 1945

préface du Professeur Jean LANGLOIS

Editions L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 - Paris

Du même auteur
Henri Nahum a publié divers ouvrages de médecine spécialisée (radiologie) en français et anglais. Depuis 1986, il dirige la collection «Imagerie médicale », Médecine-SciencesIFlammarion (Paris). Il a participé à de nombreux ouvrages médicaux et historiques.

- Traité d'imagerie médicale, sous la direction de Henri Nahum, Médecine-SciencesIFlammarion,Paris, 2004 - Juifs
de Smyrne XIXe-XXe siècles, Aubier,
-

Paris,

1997

(en turc) Izmir Yahudileri, Iletisim YaYlnlan, Istanbul, 2000

(en ladino/français) Mis memorias

Una vida yena de drama i

perikolos / Un commissaire de police ottoman d'origine juive au début du XXe siècle: Les mémoires de Rafael Chikurel, Isis, Istanbul, 2002 La Grande Guerre et la guerre gréco-turque vues par les instituteurs de l'Alliance Israélite Universelle d'Izmir, Isis, Istanbul 2003 Co-auteur d'ouvrages collectifs sur l'Empire ottoman

Couverture: Le Professeur LEVY-V ALENSI (vers 1939)

Copyright L'HARMATTAN 2006 Site internet: http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9851-9 EAN : 978 2747 598 514

A Marie A Edith A André
Sans cette équipe familiale et affectueuse, inlassable et vigilante, ce travail n'aurait pas vu le jour

REMERCIEMENTS

Je remercie pour leur écoute et leurs conseils:

Mmes et MM. Pierre Assouline, Robert Badinter, Emile Brami, Dominique Chevallier, Antoine Durrleman, Georgette Elgey, Donna Evleth, Bernard GIorion, Bruno Halioua (entretien téléphonique), André Kaspi, Serge Klarsfeld, Bernard Kouchner, Jean Laioum, Jean Langlois, Jacques Poirier, Denis Peschanski, Jean de Savigny, Bénédicte Vergez, Robert Vial, Annette Wieviorka.

Je remercie pour leur documentation

(fac simile) :

Pr Victor Bismuth (documents 53 à 55) Me Serge Klarsfeld (documents 56 à 63) Dr Jean Zucman (documents 65 à 67 et 102) Dr Jean Wolf (documents 68 à 71) Mme Jacqueline Etcheto (documents 77 à 79) Dr Alexandre Koïfinan (document 80-81) Dr Victor Kivenko (documents 40, 82, 105) Dr Esther Russak (document 85) Dr Jean Nora (document 109) M. Robert Vial (documents 115 et 116)

Préface

C'est un grand honneur de rédiger la préface de cet ouvrage. Son auteur, mon ami le Professeur Henri Nahum, qui me l'avait demandée, fut mon collègue dans les Hôpitaux de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris et à la Faculté de Médecine Xavier-Bichat. Il convient de lui rendre hommage pour ce livre qui traite d'un aussi grave sujet. Il y a quelques années, travaillant moi-même à Versailles, dans la salle de lecture des archives départementales des Yvelines, je vis en face de moi Henri Nahum affairé à compulser des documents et à écrire de nombreuses notes. C'est dire le sérieux de ses recherches et de la très importante documentation qu'il a ainsi recueillie. Elles l'ont conduit à cette étude riche en informations de valeur. Il faut aussi constater le nombre élevé des personnes qu'il a rencontrées, souvent concernées de près par les événements - soit personnellement soit par leurs proches. Il a enregistré leur précieux et encore vivant témoignage. Saisir ces dires, quand il en est encore temps, est une œuvre inestimable. Ces personnes ont connu dans leur jeunesse cette tragique période de la dernière guerre. Cette génération va s'éteindre! Je ne sais plus qui a dit ou écrit que l'on meurt deux fois: le jour où la vie s'arrête, et dans la mémoire des hommes. Consigner ces pénibles souvenirs était un devoir de mémoire. Henri Nahum l'a fait et bien fait. Il a mené ce travail comme il le fit dans son œuvre scientifique et médicale, dans la grande école de Radiologie dont il fut le Maître. Ce n'est pas lui faire injure en qualifiant cet ouvrage d'oeuvre de bénédictin. La très importante documentation contribue à replacer les événements dans le contexte historique. Elle concerne notamment les écrits et les propos de certains individus, tenus avant la guerre de 1939-45, et que l'on voit ensuite être appliqués dès les premiers mois du régime de Vichy. Elle enregistre également les campagnes politico-professionnelles de certains médecins, et les textes législatifs et réglementaires qui seront bientôt promulgués. Tout cela fait apparaître une marche progressive et inéluctable vers un cataclysme social concernant d'abord les médecins juifs, mais aussi bientôt d'autres membres de la collectivité nationale qui ont voulu notamment les aider et qui se sont fait prendre. Henri Nahum montre bien comment le corporatisme a fait naître la xénophobie, et comment celle-ci a généré ensuite l'antisémitisme dans ce premier tiers du vingtième siècle. Henri Nahum m'avait averti très tôt de l'élaboration de cet ouvrage. Je fus Président de l'Ordre des Médecins de Paris avant de devenir Président du Conseil National de l'Ordre. Je pus ainsi lui ouvrir les maigres archives de ces deux Conseils. Je pensais alors qu'il centrait son ouvrage sur ces quatre ou cinq années de terreur, quand de très nombreux Juifs furent persécutés et perdirent la vie. En lisant ce travail, on découvre d'abord une étude approfondie des 7

décennies qui les ont précédées. L'afflux de médecins et d'étudiants en médecine, presque tous juifs, étrangers venant de l'Est de l'Europe, des Russes et des Roumains notamment, chassés par les interdits et les persécutions, a fait peur à nombre de personnes. Henri Nahum montre bien comment des hommes politiques, des écrivains, des journalistes, des médecins, tous aveuglés par leur fanatisme, ont su exploiter cette angoisse populaire pour mettre en route leurs funestes mesures. Cette stratégie inhumaine, faite de haine et souvent de mensonges, pouvait dès lors s'accomplir. On y retrouve aussi la pensée collective d'une frange importante de la population. Celle-ci ne prévoyait pas que la France serait défaite, ni que le pays devrait subir les méfaits du futur Occupant et de ses complices. On y voit aussi tout un cortège de campagnes médiatiques et d'actions d'individus qui arriveront plus tard au pouvoir à Vichy, par la grâce de la défaite et le soutien des hommes politiques de tous bords. La Confédération des Syndicats médicaux, l'Association des étudiants en médecine de Paris, l'Association des Externes réclamaient à grands cris un numerus clausus pour freiner la venue des étudiants et des médecins de l'Est de l'Europe. La Loi Armbruster de 1933 visait à cela. Henri Nahum en rappelle le contenu et résume ses conséquences. Il fait aussi une solide analyse de deux thèses surprenantes parce que consacrées à ce sujet: celle de Jacques Boudard, présidée par le Professeur Victor Balthazard ; celle d'Albin Faivre conduite par le Professeur Noël Fiessinger. On comprend bien où la situation en était arrivée. Les craintes du milieu étaient vives et les agitateurs de l'époque en jouèrent ensuite avec facilité. Pourtant, dans la même période, le corps hospitalier parisien n'avait pas rejeté les médecins juifs, notamment ces élites qui accédèrent au sommet de la hiérarchie hospitalière et universitaire. Henri Nahum rapporte ainsi qu'en 1929, elles formaient 15% des effectifs et en 1936, 35%. Les grands patrons de l'époque constituaient les jurys de concours. Ils détenaient ainsi le pouvoir éventuel de faire barrage. Ils ne le firent manifestement pas. Ils n'étaient donc pas tous des antisémites aveugles. Henri Nahum a remarquablement exposé le développement de cette période en montrant comment elle avait préparé l'avènement des lois et décrets de Vichy dès l'automne 1940! Cette seconde partie du travail est très instructive. Elle montre bien comment commencèrent les malheurs de ces médecins, puis leurs persécutions... : - Vite promulgués, lois et décrets furent rapidement mis en application: les premiers interdits datent de l'automne 1940, la première rafle de 1941 ! La précocité de la mise en application de ces mesures est troublante. Henri Nahum expose bien, sans esprit partisan, comment ces décisions de Vichy, exécutées par ses sbires, ont précédé les premières mesures prises par l'occupant nazi. - La présence aux commandes de ceux qui, avant-guerre, prêchaient déjà la haine, le combat xénophobe et antisémite, n'était pas innocente. 8

La rapidité de l'exécution de la stratégie politique démontre aussi que les textes étaient, sinon écrits de longue date, du moins bien préparés dans les esprits. - Des médecins ont initié ou collaboré à l'élaboration et à l'exécution de cette stratégie par conviction ou par faiblesse. Des membres de certains Conseils de l'Ordre, nouvellement créés, ont cru de leur devoir d'animer et de parfaire l'œuvre de délation et de poursuites... porte ouverte aux persécutions qui allaient suivre. Des personnes ont pu souhaiter ensuite que l'oubli de ces faits tragiques puisse faciliter l'apaisement des esprits et générer l'indulgence. D'autres rappellent que les faits ne peuvent être analysés que dans le contexte historique de l'époque et que, six décennies plus tard, l'évaluation ne peut plus être la même. Henri Nahum n'est pas entré dans ces considérations. Son analyse reste objective et sans passion. Nulle part le lecteur ne pourra trouver un jugement personnel. Son objectivité est grande: il mentionne aussi nombre d'actions positives de protection d'individus vulnérables, actions forcément discrètes, dangereuses à la fois pour l'intéressé comme pour le protecteur; il montre bien que ces actions individuelles ou en petite collectivité visaient à cacher des victimes potentielles, à les soustraire à ceux qui les traquaient. Ces « petites histoires» font chacune figure d'anecdote. Par leur nombre, par leur nature, par leur qualité, elles ont valeur d'Histoire. Elles ont pu sauver des vies et préserver des innocents. Elles sont l'honneur de cette partie des Français qui a su prendre des risques. Henri Nahum n'a pu toutes les connaître et pour cause: leur succès ne tenait que par la clandestinité. En mentionnant celles qu'il a pu recueillir, il a fait œuvre d'historien et a su rendre hommage à leurs auteurs. De telles histoires personnelles sont loin d'être toutes répertoriées. Pendant ma présidence de l'Ordre National, j'ai reçu l'appel d'une femme juive très âgée, ancien médecin parisien, qui avait exercé durant cette triste période. Elle avait besoin de parler. Elle me conta son histoire: rentrant un jour chez elle, sa concierge plantée à la porte de l'immeuble l'avait insultée puis chassée avec violence; stupéfaite, désemparée, elle avait erré dans les rues jusqu'à ce que cette même concierge la retrouve, s'explique et la cache car, au moment du drame, les serviteurs de la Préfecture de Police l'attendaient à son domicile! C'était l'oeuvre d'un délateur, un médecin, presque son voisin. Elle l'apprit à la Libération, mais le délateur portait alors le brassard « F.F.I. ». Elle n'avait pas voulu donner suite... Les propos d'Henri Nahum relatifs à l'Ordre des Médecins de l'époque font très mal, mais la vérité est là et il faut la reconnaître. Des responsables de l'Ordre ont mal agi et ont oublié leur devoir de solidarité envers leurs confrères, fussent-ils juifs et étrangers, qui n'étaient pas en faute. Conscients ou non de ce qu'ils faisaient, volontaires, timorés ou lâches, ils ont gravement manqué à leurs devoirs. Prudente, la résistance passive était possible: j'ai lu les écrits d'un Secrétaire Général qui répondait ainsi aux réprimandes du délégué aux

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Mfaires juives pour la lenteur de ses réponses: il s'excusait du retard lié aux difficultés techniques rencontrées et à l'importance du travail. Gagner du temps, temporiser n'était pas impossible... se déclarer ensuite malade ou incompétent, se retirer, était également une porte de sortie qui pouvait être bénéfique pour ceux qui étaient menacés. Dans le fichier de Paris et de l'ancienne « Seine», des cartons sont présents où le nom double - 'LévyDupont' par exemple - avait été raturé au profit de 'Dupont', et l'adresse effacée. ..Quelle main clandestine a fait cela, on l'ignore; mais le but poursuivi était sans doute utile et, en tous cas, louable. Dans l'Ordre de l'époque, il y eut le pire et le meilleur. J'ignore où peut se situer la balance, mais je rends grâce à Bernard Glorion, alors Président de l'Ordre National, et bien que cela ne rende pas la vie à ceux qui l'ont tragiquement perdue, d'avoir exprimé la repentance de l'institution. Ce travail d'Henri Nahum est une oeuvre d'Histoire contrairement à ce qu'il écrit. Elle est aussi œuvre de pédagogie. C'est une leçon pour tous, et pour les médecins en particulier. Henri Nahum l'a conduite et écrite avec une honnêteté intellectuelle remarquable, avec objectivité et indépendance d'esprit, en reproduisant les pensées et les attitudes des uns et des autres, des Juifs euxmêmes, des médecins juifs en particulier. Qu'il en soit remercié. Il faut lui rendre hommage, pour la qualité de l'œuvre d'abord, mais aussi pour la manière et l'impartialité avec lesquelles il l'a réalisée. Avant de terminer, qu'il me soit permis de sortir du monde de la Médecine et d'évoquer le souvenir d'un jeune garçon, camarade de ma jeunesse. Son malheur s'inscrit dans le contexte de cette époque tragique. Il avait nom Jan... il était mon camarade de classe au lycée Carnot. Les potaches que nous étions ne s'intéressaient pas à la notion de Juif ou d'Aryen .. Un jour de 1942, il vint au lycée avec l'étoile jaune au manteau: surprise, stupéfaction, amusement même et questions des uns et des autres La gravité apparut ensuite: par exemple, grâce au changement de comportement d'un de nos professeurs qui ne cessa de l'honorer et de le mettre en valeur. Un jour il ne revint pas, il avait disparu à jamais! Tout au long de ma vie, son souvenir a souvent hanté mes pensées.. .

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Professeur Jean Langlois Chirurgien Cardiaque Chirurgien honoraire des Hôpitaux de Paris Président d'honneur de l'Ordre national des Médecins

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Avant-propos
Qu'un médecin nommé Henri Nahum s'intéresse aux évènements qu'ont vécus les médecins juifs pendant les années de plomb ne saurait surprendre. Lorsque j'ai commencé mes études médicales, je ne me doutais pas que certains des patrons dont je suivais respectueusement la visite avaient été, peu d'années auparavant, exclus, traqués, cachés dans un village du Lot ou du Vaucluse, condamnés à vivre d'expédients. C'est petit à petit que j'ai découvert ce qu'avait pu être l'existence des médecins juifs sous l'occupation. C'est tout naturellement que je me suis posé des questions. Comment a-t-il été possible que le milieu médical que je considérais, que je considère toujours, comme ouvert, tolérant, soucieux seulement de compétence et d'éthique, ait consenti à exclure un certain nombre de ses membres sur des critères d'appartenance raciale et à les priver de tout moyen d'existence? Il est aussi des questions que je me pose inéluctablement et que se posent tous ceux de ma génération. Comment aurais-je réagi, moi, si, de quelques années plus âgé, j'avais été victime des lois d'exception? résignation? révolte? Et qu'aurais-je fait si j'avais été désigné par le gouvernement légal de mon pays pour appliquer ces lois? soumission? protestation? démission? Ceci n'est pas un livre d'Histoire. On pourrait dire que c'est un livre d'histoires. Histoire des textes d'abord. Ont-ils jailli soudainement du cerveau de législateurs promus grâce au désastre de juin 40 ? ou ont-ils été élaborés après de longues années de discussions ou de polémiques? Et surtout comment ontils été appliqués? de manière rigoureuse par des exécutants persuadés de leur bien-fondé? ou au contraire de manière souple par des fonctionnaires et des médecins réticents? Histoire des institutions ensuite. Quelle a été en pratique, l'action du Conseil de l'Ordre fondé en principe par Vichy pour réorganiser la profession médicale mais dont l'une des premières tâches a été, en fait, de mettre en oeuvre la politique d'exclusion de certaines catégories de médecins? Y a-t-il eu, au sein du Conseil supérieur et des Conseils départementaux, des discussions, des hésitations, des scrupules? L'attitude des membres des Conseils s'est-elle modifiée au fil des années? Histoire des hommes enfin. Quel souvenir les médecins juifs ont-ils gardé des mesures qui les ont frappés et de la vie aventureuse qu'ils ont menée? Quel souvenir leurs collègues non-juifs ont-ils gardé de cette période pendant laquelle ils ont vu leurs confrères mis à l'index et persécutés? Les Archives nationales et le Centre de documentation juive contemporaine possèdent une très riche collection de textes, de circulaires, de lettres, d'articles de journaux. Ces derniers peuvent être aussi consultés à la Bibliothèque nationale et, pour les journaux médicaux, à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris. Les archives de l'Assistance publique Hôpitaux de Paris m'ont été largement ouvertes. J'y ai trouvé les comptes Il

rendus du Conseil de surveillance, les circulaires du Directeur général ainsi que, pour certains hôpitaux, les listes des personnels et les cahiers où les directeurs rendaient compte des évènements ayant marqué la vie de leur hôpital. Partout, les bibliothécaires et les archivistes m'ont accueilli avec compétence et disponibilité. Bienveillance et transparence aussi de la part des dirigeants du Conseil de l'Ordre et des secrétaires responsables de la conservation des archives. Par application d'instructions gouvernementales, les archives des Conseils de l'Ordre doivent être déposées aux Archives nationales pour le Conseil supérieur, devenu Conseil national et aux Archives départementales pour les Conseils départementaux. Ce n'est pas encore toujours le cas. En attendant leur dépôt aux Archives nationales, les Archives du Conseil supérieur - Conseil national ont été classées et répertoriées au Ministère de la Santé; j'ai pu les y consulter; il est probable qu'au fil des années, un certain nombre de documents ont disparu, mais j'ai retrouvé les comptes rendus sténographiques de plusieurs sessions, parfois houleuses. Dans les départements de province, les archives du Conseil de l'Ordre sont soit absentes, soit assez pauvres, réduites parfois à quelques lettres. Celles du département de la Seine se trouvent actuellement au Conseil de l'Ordre de la ville de Paris. Elles consistent en registres donnant les comptes rendus des séances du Conseil. Les archives les plus riches m'ont paru être celles du Conseil départemental de Seine-et-Oise, déposées aux Archives départementales des Yvelines à Versailles. Outre les comptes rendus des séances, elles contiennent des échanges de correspondance avec les médecins du département, le Préfet, le Conseil supérieur. Elles sont riches d'informations sur l'état d'esprit des membres du Conseil et sur les réactions des médecins menacés ou frappés d'interdiction. Dans les extraits de comptes rendus que j'ai cités, j'ai souvent, pour des raisons aisément compréhensibles, remplacé les initiales et renoncé à indiquer les noms des lieux d'exercice. Enfin, il m'a paru intéressant de m'entretenir avec des médecins juifs et non-juifs, qui ont vécu les années 1940, ou parfois avec leurs enfants qui, adolescents à cette époque, ont gardé des souvenirs des évènements familiaux. L'entretien s'est presque toujours déroulé de la même manière. Premier contact téléphonique: « Je n'ai vraiment pas grand chose à vous dire, il ne m'est rien arrivé que de très banal. » Mais, à mon arrivée, muni d'un magnétophone, mon interlocuteur parle d'abondance, comme soulagé de pouvoir raconter des évènements et des impressions que ses enfants ignoraient souvent. On pourrait m'objecter que des témoignages ainsi recueillis sont affectés de subjectivité, me parler des années écoulées et de la reconstruction de la mémoire. On ne s'étonnera pourtant pas que des circonstances aussi marquantes aient laissé chez ces octogénaires ou nonagénaires des souvenirs d'une extrême précision concernant les faits, les lieux et les dates, souvenirs dont j'ai pu vérifier l'exactitude par des recoupements. Après tout, le souvenir qu'ont laissé les évènements chez mes interlocuteurs n'est-il pas, lui aussi, d'une extrême importance?

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Plusieurs des hommes et des femmes avec lesquels je me suis entretenu ont bien voulu m'offrir les textes, souvent non publiés, qu'ils ont rédigés à l'intention de leur famille. Mme Claude Monod-Broca, fille de Robert Debré, a eu l'obligeance de me confier le journal que son père a tenu pendant plusieurs mois lors de son séjour à la Vallée-aux-Loups, ainsi que nombre de documents qu'il avait conservés. En règle générale, aussi bien pour les textes officiels, les lettres que pour les entretiens, j'ai préféré le document original dans sa brutalité ou son ambiguïté, sa subtilité, ses nuances, plutôt que de le paraphraser ou de le résumer, laissant le lecteur juger par lui-même...Mais ceci n'est pas un livre d'Histoire.. .

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Chapitre Premier LA MARCHE À L'ÉTOILE
« Nous sommes pleinement d'accord avec Hitler pour proclamer qu'une politique n'atteint sa forme supérieure que si elle est raciale. » Jean Giraudoux, Commissaire à l'Information sous le Gouvernement Daladier (1939).

Il n'est pas possible d'étudier la condition des médecins juifs1* à la fin de la IIIème République et sous le gouvernement de Vichy sans l'insérer dans le contexte français des premières décennies du vingtième siècle.

L'antisémitisme en France entre l'affaire Dreyfus et la Grande Guerre
Il est classique de dire que, pendant les années qui ont suivi l'affaire Dreyfus, c'est-à-dire celles qui ont immédiatement précédé la Grande Guerre, la question juive a quitté, en France, le devant de la scène2. Si les passions et leur expression politique ne sont pas aussi violentes que lors de l'Affaire, il convient néanmoins de nuancer cette affirmation. Paru avant l' Mfaire, en 1886, La France juive de Drumont, cet énorme ouvrage de 1200 pages en deux tomes, attaque sans retenue les Juifs. Il a eu plus de 100 rééditions l'année de sa parution, ce qui en a fait le plus grand succès de librairie du siècle. Il continue à être réédité, vendu, lu, commenté, approuvé3. Son influence auprès de l'opinion reste considérable. «Livre presque unique, par on ne sait quel grondement intérieur [...] écrira à son propos Bernanos, et qui finit par résonner dans notre propre poitrine, en arrache un long soupir4. »« Le pays, ajoute-t-il, [répond] par un de ces puissants mouvements d'opinion qui paraissent tout emporter5.» Le relais du livre est pris par le journal de Drumont, La Libre parole, qui, fondé en 1892, a déclenché l'affaire Dreyfus et qui continue, lui aussi, à avoir une très large diffusion6. Fondée en pleine affaire Dreyfus, dirigée peu de temps après par Maurras, l'Action française7 s'attaque aux « quatre états confédérés »: le juif: le protestant, le franc-maçon et le métèque8. Ces «quatre états confédérés}) constituent le «pays légal»; tout le reste, c'est le «pays réel.» Certes, l'antisémitisme est pour l'Action française un levier, un moyen de mobiliser les énergies. «Tout paraît impossible ou affreusement difficile sans cette providence de l'antisémitisme [...] Par elle, tout s'arrange, s'aplanit et se simplifie [...] Si on n'était pas antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par sentiment de l'opportunité9. » Le fait que le mouvement luimême considère l'antisémitisme comme un moyen de mobiliser les masses tra* Voir les notes explicatives ou bibliographiques à la fm du chapitre concerné.

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duit bien la puissance, à cette époque, de cette véritable passion, largement répandue. L'antisémitisme est bien plus encore. C'est, écrit l'un des fondateurs de l'Action française, « la racine psychologique de toutes les idées, de tous les sentiments qui ont amené les nationalistes à s'unirIo. » Il correspond, proclame Maurras, « à nos idées et aux racines, aux raisons d'être de nos idées Il. » L'Action française a son journal, devenu vite quotidien, sa revue mensuelle, sa revue littéraire. Elle a même fondé un Institut d'enseignement supérieur pour « enseigner contre les quatre états confédérés ce que l'Université s'efforce de faire oublier» ; les chaires y portent des noms qui en affichent le parrainage, par exemple, la chaire Maurice Barrès consacrée au nationalisme français, la chaire Rivarol vouée à l'histoire des idées politiques, la chaire Général Mercier où on étudie l'affaire Dreyfus. L'Action française dispose aussi de groupes militants, les Ligueurs, créés en 1904, qui assurent la propagande et les actions du mouvement, et les Camelots du roi, fondés en 1908, qui sont chargés de la diffusion du journal et qui «dans la main, une bonne canne, dans la poche, un bon livre », ont pour mission de « troubler le faux ordre public qui couvre le scandale, par tous les moyens, même légauxI2. » Les Camelots du roi interviennent souvent au Quartier latin, en particulier en 1908-1909, lors de l'affaire Thalamas, ce professeur à la Sorbonne qui s'est attaqué au «mythe de Jeanne d'ArcI3 » et en 1911, lors de l'affaire Bernstein, cet auteur dramatique accusé d'être un « Juif déserteurI4. » En 1910, le secrétaire général des Camelots gifle le Président du Conseil, Aristide Briand; son procès donne lieu à de violentes manifestations. Emeutes, manifestations anti-métèques, rassemblements, se multiplient à la veille de la Grande GuerreI5. Les Camelots du roi sont particulièrement actifs dans les facultés de droit et de médecineI6. L'antisémitisme n'est pas, à cette époque, l'apanage des milieux de droite. Il a, à gauche, des racines populaires et d'éminents porte-paroleI7 : Jaurès parle de «l'action juive, cas particulièrement aigu de l'action capitaliste », Clémenceau fait allusion au «Juif crasseux», au «Juif au nez crochu », L'Oeuvre, organe de gauche, affirme en manchette que « pas un Juif n'est abonné à l'Oeuvre. » Les intellectuels ne sont pas en reste: « les qualités de la race juive, écrit Gide en 1914, ne [sont] pas des qualités françaises. Ce[qu'] ont à dire [les Français] ne peut être dit que par eux. » L'antisémitisme, dans ces années d'avant la Grande Guerre, s'il n'a plus la virulence de l'époque de l'affaire Dreyfus, s'il n'a pas encore celle des années 1930, paraît donc solidement implanté en France.

La mutation de la communauté juive
L'antisémitisme n'entame pas la sérénité de la communauté juive française. Celle-ci sort de l'affaire Dreyfus confortée dans l'idée que l'identité juive peut survivre harmonieusement au sein de la nation française. Elle est confortée aussi dans son loyalisme à la République française: «on sert la France en étant un bon Jui£: on sert le Judaïsme en étant un bon Français18. » 16

C'est à cette époque que s'affirme ce qu'on a appelé le franco-judaïsme19 : les Juifs sont des Français de confession israélite que rien, sauf une observance religieuse différente, ne distingue des Français d'une autre confession. Néanmoins, la communauté juive trançaise est en pleine mutation démographique et sociale. Une immigration commence à s'installer. Si elle est loin d'atteindre les chiffres des années 1930, elle est cependant notable. Outre l'arrivée de Juifs d'Alsace-Lorraine après la guerre de 1870, 30 000 Juifs de l'empire tsariste se réfugient en France pour fuir les pogroms qui ont suivi l'assassinat d'Alexandre II en 1881 et la révolution de 1905 ; plusieurs milliers de Juifs ottomans viennent s'installer en France pour échapper à la conscription décrétée par le gouvernement Jeune-Turc20. La répartition géographique des communautés juives s'en trouve profondément modifiée: alors qu'avant la guerre de 1870, la majorité des Juifs de France habitaient en Alsace et en Lorraine, les immigrants s'installent pour la plupart en région parisienne. Se trouve modifiée aussi la répartition sociale de la Judéité trançaise21 : à côté d'une haute bourgeoisie riche, les Rothschild, les Pereire, les Camondo, les Reinach, et d'une nouvelle bourgeoisie, issue de la méritocratie républicaine, soucieuse d'assimilation, passionnément attachée à la France émancipatrice, on voit apparaître un prolétariat d'immigrés d'Europe de l'Est, fait de petits artisans, tailleurs, casquettiers, fourreurs, établis dans le Marais dans ce qu'on appellera le Pletzl; ce prolétariat s'exprime mal en français, a le yiddish comme langue vernaculaire et lit une presse yiddish : 13 titres entre 1906 et 1913. L'arrivée de ce prolétariat d'intégration malaisée est très mal perçue par la bourgeoisie juive, par ces Israélites qui se veulent résolument des Français de confession israélite. C'est Bernard Lazare, issu d'une famille juive de Nîmes, installée en France depuis des temps immémoriaux, qui sera peu d'années plus tard le premier convaincu de l'innocence de Dreyfus et qui arrivera à convaincre et à motiver le premier groupe de dreyfusards, c'est donc Bernard Lazare qui exprime avec le plus de violence ce malaise22. Il est difficile de ne pas citer longuement ces phrases écrites en 1890, et qui, à la lumière des évènements ultérieurs, résonnent douloureusement. « Le Juit: c'est celui qui est dominé par l'unique préoccupation de faire une fortune rapide, qu'il obtiendra plus facilement par le dol, le mensonge et la ruse [...] Sont juifs ceux pour qui l'intégrité, la bienséance, l'abnégation ne sont que des mots [...] Ce sont ceux qui font de l'argent le but de la vie et le centre du monde. Mais à côté de ce judaïsme méprisable, [...] il est des êtres tout différents, il est des Israélites [...] Depuis des années, ils vivent paisiblement attachés au sol qui les vit naître, où d'innombrables générations se sont succédé Ge parle et ne veux parler que des Israélites français, les autres me sont indifférents et étrangers). Ils sont pauvres ou médiocrement riches, bornés dans leurs désirs, avec seulement devant eux l'étroit horizon du relatif bien-être qui est celui de la foule [...] Ils sont las de se voir confondre avec une tourbe de rastaquouères et de tarés; ils sont las de cette perpétuelle équivoque qui les range parmi des spéculateurs véreux, des fabricants de musique imbécile, des 17

journalistes sans esprit, des chroniqueurs affamés, des politiciens sans talent. » Le tort des Israélites de France, est « de se laisser imposer [...] une prétendue solidarité qui les assimile à des changeurs francfortois, des usuriers russes, des cabaretiers polonais, des galiciens prêteurs sur gage, avec lesquels ils n'ont rien de commun [...] Il siérait que les antisémites, justes enfin, deviennent plutôt des antijuifs; ils seraient certains, ce jour-là d'avoir avec eux nombre
d' Israélites23 . »

Et encore: « Que m'importent à moi, israélite de France, des usuriers russes, des cabaretiers galiciens, des prêteurs sur gages, des marchands de chevaux polonais, des revendeurs de Prague et des changeurs de Francfort? En vertu de quelle prétendue fraternité irai-je me préoccuper des mesures prises par le czar envers des sujets qui lui paraissent accomplir une œuvre nuisible? Ai-je, en les défendant, en les soutenant, à assumer une part de leur responsabilité? Qu'ai-je de commun avec ces descendants des Huns? S'ils souffrent, j'ai pour eux la naturelle pitié due à tous les souffrants quels qu'ils soient [...] mais adoreraient-ils trois fois Jehovah et vénéreraient-ils dix fois Moïse, je ne sentirais pas ma sympathie s'en accroître; les Chrétiens de Crète auront droit aussi bien à m'émouvoir, et tant d'autres qui sont parias en ce globe sans être israélites. A quoi voit-on, du reste, aboutir [les associations qui prônent une solidarité juive] ? A accueillir chez nous des gens méprisables, à les favoriser, à les implanter sur un sol qui n'est pas le leur et qui ne les doit pas nourrir, à leur en faciliter la conquête. A qui [sont] elle[s] utile[s] ? Au Juif cosmopolite qui n'a d'attache avec aucune nation, d'affection pour aucune, qui est le bédouin transportant sa tente avec une indifférence complète [...], à ces talmudistes qui, selon les paroles d'Ernest Renan, sont « insociables, étrangers partout, sans patrie, sans autre intérêt que celui de leur secte, fléaux pour le
pays où le sort les a portés
24. »

Certes, l'évolution de Bernard Lazare l'éloignera des points de vue qu'il exprime au début de sa carrière de journaliste et de polémiste: il défendra Dreyfus avec lucidité et courage; il s'opposera à Drumont à qui il écrira de manière prophétique: «Avez-vous d'autre solution, au bout de votre logique, que le massacre des Juifs du monde entier25? » ; il sera tenté par le sionisme. Certes aussi, à la même époque, des hommes, des groupes, des associations se réclament d'une solidarité juive, comme par exemple l'Alliance Israélite Universelle qui, dès 1860, avait affirmé dans ses statuts que ses buts étaient de «travailler partout à l'émancipation et aux progrès moraux des Israélites, de prêter un appui efficace à ceux qui souffrent pour leur qualité d' Israélite26. » Néanmoins, perdurent l'état d'esprit exprimé avec véhémence par Bernard Lazare, le refus d'une quelconque solidarité juive, le mépris envers les immigrés considérés comme des exploiteurs, l'opposition entre Juif errant et Israélite enraciné depuis d'innombrables générations dans le sol de France. Ces sentiments seront partagés par une fraction de la communauté juive française dans l'entre-deux guerres. Est-il sûr qu'ils aient complètement disparu aujourd'hui? 18

La Grande Guerre
La Grande Guerre entraîne une solidarité nationale, la grande fraternité des tranchées et, chez les Juifs, une surenchère patriotique sans la moindre fausse note. On estime à 36 000 le nombre de Juifs mobilisés ou engagés volontaires; 8 500 Juifs de nationalité étrangère se sont fait enrôler pour servir leur pays d'adoption. On compte 7 500 Juifs tués dont 1 600 engagés volontaires. Les voix les plus autorisées clament leur attachement à la France. Albert Lévy, grand rabbin de France, appelle «la bénédiction divine sur les armées françaises. » Jacques-Henri Dreyfuss, grand rabbin de Paris, proclame: « Français nous sommes, français nous resterons, nous, nos enfants, nos petitsenfants, nos arrière-petits enfants, avec toute la suite de nos générations, à jamais27.» Les médecins juifs avec lesquels je me suis entretenu, parlent longuement, avec fierté et émotion, bien que ce ne soit pas le sujet principal de l'entretien, de l'héroïsme de leur père pendant la Grande Guerre. L'exemple le plus caractéristique est celui d'Eugen Minkowski. Ce jeune Juif polonais, après un cursus scolaire et universitaire qui l'amène de Varsovie à Kazan puis à Munich, réside lors du déclenchement du conflit, à Zurich où il se perfectionne en psychiatrie. Par amour de la France, il s'engage et reviendra de la guerre avec la Croix de Guerre et la Légion d'Honneur28. Joseph Lévy-Valensi est décoré sur le champ de bataille; blessé pendant l'évacuation de son ambulance, il tombe en criant «Vive la France» ; sa blessure lui laissera des séquelles graves. Henri Aboulker garde lui aussi des séquelles sérieuses et est titulaire de décorations. André Cain est cité à l'ordre du régiment et reçoit la Croix de Guerre. Le père de Jean et de Pierre Welfling qui n'est pas de nationalité française au moment du conflit, s'engage dans la Légion étrangère. Louis Lyon-Caen est gazé, de même que Solo Lebovici. De l'autre côté, une sourdine est mise à l'expression de l'antisémitisme. Barrès lui-même, la référence incontournable de Maurras, Barrès qui avait écrit, lors de l'affaire Dreyfus: « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race29», Barrès consent à admettre le judaïsme comme «l'une des familles spirituelles de la France30.»

L'immigration

juive

La trêve ne dure pas. Au lendemain de la première Guerre Mondiale, à la faveur des bouleversements politiques qui se produisent en Europe orientale et des troubles antisémites qu'ils y entraînent, une immigration importante amène en France plusieurs dizaines de milliers de Juifs de Russie, de Pologne, des Pays Baltes et de Roumanie. La prédominance parisienne de cette immigration, déjà réelle avant 1914, s'exagère encore. S'aggrave aussi la disparité sociale entre cette population modeste de petits artisans yiddishophones et la bourgeoisie israélite fière de sa francité revendiquée31.

19

L'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, l'annexion de l'Autriche, le démembrement de la Tchécoslovaquie, amènent en France de nouvelles vagues d'immigrés. Au total, on évalue à 175 000 à 200 000 le nombre de Juifs immigrés en France entre 1905 et 1939. Sur 330 000 Juifs vivant en France en 1940, 190 000 à 200 000 sont de nationalité française, dont 55 000 naturalisés, 140 000 sont de nationalité étrangère32. Cette immigration est d'autant plus mal ressentie qu'à la même époque, la France subit les conséquences de la crise économique et que le chômage frappe une fraction importante des couches les plus modestes de la population, qui voient en ces petits artisans des concurrents prêts à se contenter de faibles revenus au prix de lourds horaires de travail. Cette concurrence est évidemment un argument à l'antisémitisme. Ou bien les immigrés trouvent du travail et sont des concurrents dangereux ou bien ils n'en trouvent pas et deviennent une charge pour la société. Une question écrite d'un conseiller municipal de Paris au Préfet de Police au lendemain des mesures antisémites décrétées en Allemagne par le gouvernement nazi, insiste sur le fait que « les immigrés allemands viennent accroître le nombre des sanstravail et augmenter d'autant, par ces temps de crise économique, la charge si lourde qui pèse sur le pays tout entier. » Pire encore, cette immigration risque de créer des problèmes politiques internationaux. « Ces exilés, poursuit le conseiller municipal, ne vont-ils pas constituer chez nous [...] un foyer antinaziste et susciter, chez Hitler, contre la France, une haine encore plus grande s'il est possible? » L'auteur de la question souhaite donc connaître le nombre des réfugiés allemands « en les distinguant en juifs et autres,» le nombre des chômeurs et les dispositions prévues par le gouvernement à ce sujet33. Giraudoux, nommé par Daladier commissaire général à l'information, écrit en 1939 : « Sont entrés chez nous [...] des centaines de mille Askenazis, échappés des ghettos polonais ou roumains, [...], entraînés depuis des siècles à travailler dans les pires conditions, qui éliminent nos compatriotes, tout en détruisant leurs usages professionnels et leurs traditions, de tous les métiers du petit artisanat: confection, chaussure, fourrure, maroquinerie et, entassés par dizaines dans des chambres, échappent à toute investigation du recensement, du fisc et du travail [...] Ils apportent là où ils passent l' à-peu-près, l'action clandestine, la concussion, la corruption et sont des menaces constantes à l'esprit de précision, de bonne foi, de perfection, qui était celui de l'artisanat français34. » L'argument des conséquences politiques internationales de cette immigration est souvent repris. Ainsi, L'Ami du Peuple écrit le 30 mai 1933 : « La France n'a pas à accueillir ces réfugiés juifs allemands qui vont alimenter en France une guerre civile germano-allemande à l'image des Italiens fascistes et anti-fascistes qui s'entretuent chez nous. » Le même journal accuse Einstein, qui va peut-être être admis au Collège de France - mais qui finalement ne le
sera pas

-

de vouloir

installer

le communisme

en France.35

Ces immigrés, on les accuse de tous les maux. Georges Mauco, qui témoignera quelques années plus tard au procès de Riom, affirme que « toutes les particularités défavorables de l'immigration imposée apparaissent pour les 20

réfugiés juifs. Santé physique et psychologique, moralité et caractère sont également diminués [...] On a des âmes façonnées par les longues humiliations d'un état servile, où la haine refoulée se masque sous l'obséquiosité [...] La névrose juive, avec son surmenage d'activité nerveuse, son hérédité alourdie par les événements actuels, apparaît chez presque tous les réfugiés. Fait plus grave, elle se réveill[e] par contact chez les Juifs français et leur [fait] perdre en partie les qualités qu'ils avaient pu acquérir36. » Notons que Mauco, dont je cite le témoignage au procès de Riom, est considéré avant la guerre comme expert en matière d'immigration et siège à ce titre au Haut Comité de la population37. La santé physique et psychique des immigrés, que Mauco juge déficiente, est très souvent mise en cause: « ils sont inadaptés, porteurs de tares congénitales, et de maladies qu'ils véhiculent, en particulier d'une mystérieuse maladie n° 938.» « C'est, écrit Giraudoux, «une horde [...] que sa constitution physique précaire et anormale amène par milliers dans nos hôpitaux qu'elle encombre39. » Immigrés ou non, les Juifs sont au premier rang de ces porteurs de tares congénitales; ce thème sera abondamment développé plus tard, sous l'Occupation40. Se crée alors l'amalgame immigrés-Juifs-marginaux. Pourtant, entre 1905 et 1940, les Juifs ne constituent que 15 % des immigrés qui en majorité sont italiens, polonais ou espagnols41.

L'Action française
Ce ne sont pourtant pas là les arguments majeurs de l'Action française.L'un est un thème récurrent des thèses antisémites: celui du Juif errant, cher à Barrès. « Les Juifs n'ont pas de patrie, écrit-il [...] Pour nous, la patrie, c'est le sol et les ancêtres, c'est la terre et les morts. Pour eux, c'est l'endroit où ils trouvent leur plus grand intérêt [...], c'est l'idée que tous les hommes sont frères42.» Il n'est donc pas étonnant que la pureté et la signification de Bérénice ne soit pas accessible aux Juifs, car « avoir sucé en naissant le vin de la patrie, être vraiment sorti du sol [...] alors seulement, votre phrase a un goût de terroir, puisé à un fonds commun de sentiments et d'idées43. » L'exemple de Bérénice, princesse juive, est, à vrai dire, assez mal choisi' Mais l'amalgame que cherche surtout à créer l'Action française, c'est l'amalgame Juif - argent - pouvoir - pouvoir destructeur. Les Juifs, écrit Maurras, ne sont pas une race ni une religion, mais un peuple. Si la nation française « peut être considérée comme une fédération de nationalités autonomes, l'appartenance à la nation France « d'une province morale» juive est difficilement concevable. La nation juive est une nation internationale, l'intérêt juif entre fatalement en concurrence avec l'intérêt français44. » Les Juifs « pratiquent une politique internationale au service de laquelle ils s'efforcent de mettre le pays d'accueil» dira Mauco au procès de Riom45.A cet effet, ils prennent le pouvoir en France.

21

« TI est un fait certain, écrit Bernanos, militant convaincu et enthousiaste d'Action française, c'est l'envahissement par les Juifs des meilleurs postes, des meilleures places46. » Cet envahissement se fait grâce à « la légendaire ténacité juive, [...] sa profonde entente de la société moderne, de ses ressorts secrets [...] A la longue, l'agitation frénétique, convulsive, du petit monde juif [doit] finir par briser les nerfs d'un peuple gagné d'abord par la contagion de cette névrose orientale47.» « Sans doute, explique Mauco, nombre de réfugiés juifs d'Europe centrale ont-ils une culture supérieure à celle de bien des étrangers, et même de certains Français. Mais, à l'examen, il y a là subtilité et ingéniosité de l'esprit, habileté et assimilation rapide, utilisation du savoir et de l'expérience acquis par d'autres. En fait, leur originalité et leur invention sont faibles [...] La compilation par les Juifs du pouvoir et de l'argent leur permet d'affluer dans les sphères dirigeantes de la nation48. » C'est clair, les Juifs n'ont aucune originalité, ils utilisent le savoir d'autrui et, comme ce sont des bêtes à concours, ils obtiennent ainsi les meilleures places, les meilleurs postes qui leur confèrent le pouvoir. Ce pouvoir, comment l'exercent-ils? Par l'argent. Voilà le maître-mot lâché. L'Or juif: encore un thème récurrent de l'antisémitisme, l'Or juif patiemment amassé, capitalisé, servant à acheter les bonnes consciences, à tisser un réseau international de pouvoir, à détruire la France49. Mais comment concilier l'amalgame Juifs - argent - pouvoir avec l'existence incontestable d'un nombreux prolétariat juif? Bernanos apporte la réponse: les colporteurs, les tailleurs, les fourreurs juifs deviendront inéluctablement des capitalistes; si ce n'est eux, ce seront leurs enfants. « C'est très joli, écrit-il, d'opposer les Juifs pauvres et les Juifs riçhes [...] La masse du peuple juif fournit et renouvelle indéfiniment une espèce d'aristocratie dont les aptitudes sont précisément celles de la race, portées à un degré éminent et qui, de génération en génération, réussit, non seulement à acquérir, mais à gouverner l'argent, à tenir toutes les places 50.» La solution, c'est donc de limiter le « pouvoir juif. » « Je ne suis pas antijuif: se défend Bernanos, je crois simplement que chaque Etat chrétien devrait traiter ses Juifs selon les règles de l'équité [. ..] Je trouverais parfaitement légitime qu'on leur reconnût certains privilèges en rapport avec leurs aptitudes, par exemple qu'ils disposassent d'un grand nombre de places dans l'administration des fmances ou même dans la presse. Si je souhaite de les tenir éloignés de la politique, ce vœu n'a rien d'injurieux [...] Quant à ce qui touche la formation ou l'éducation des jeunes Français, pourquoi ne serais-je pas méfiant? [... ]51 » Il faut ôter aux Juifs leur capacité de nuire, les écarter des réseaux d'influence et de pouvoir. Seuls peuvent être admis à part entière dans la communauté nationale les Juifs « bien nés 52.» L'Action française insiste sur la distinction qui doit être faite entre « le Français de religion israélite et le Juif, que je qualifierai de manière inharmonieuse mais caractéristique d' « international. » Ce serait une grave erreur de mettre dans le même sac les Juifs qui nous viennent tous les jours d'Europe centrale et d'ailleurs et les 22

Israélites, Alsaciens par exemple, établis en France depuis des siècles et tout-àfait assimilés [...] Ce n'est pas contre eux que nous luttons mais contre les Youtres internationaux, errant au hasard des révolutions et des courants économiques; arrivés ce matin, partis ce soir; hier polonais, aujourd'hui français (!), demain aléoutiens si c'est leur intérêt.» Ces Juifs ({internationaux» sont accusés d'être les fourriers du socialo-communisme. ({Ils font de la propagande rouge et causent une agitation favorable à l'avènement d'une dictature de gauche53. » Le journal des étudiants d'Action française publie la notice nécrologique de Robert Cohen, helléniste distingué, dont le « patriotisme ardent lui valait un attachement particulier de tous ses élèves nationaux [et qui] ne craignait pas d'affirmer ses sentiments nationaux et antidémocratiques. » Le journal est en cela, « fidèle à la distinction du Juif bien-né et mal né54.» C'est donc un « antisémitisme d'Etat» qu'il faut instaurer; c'est là une des idéesforce de Maurras qui tient à distinguer cet « antisémitisme d'Etat» de ({l'antisémitisme de peau55» A la lumière des évènements ultérieurs, cette distinction paraît bien subtile; à vrai dire, elle l'était déjà à l'époque. Comment juger sinon les qualificatifs qu'emploie Bernanos pour parler de «ces bonshommes étranges qui parlent avec leurs mains comme des singes [...] avec leur poil noir, les traits ciselés par l'angoisse millénaire, le prurit sauvage d'une moelle usée depuis le règne de Salomon, prodiguée dans tous les lits de l'impudique Asie56? » Quoi qu'il en soit, l'influence de l'Action française entre les deux guerres est considérable, malgré l'apparition de nouveaux journaux catholiques hostiles à ses positions, L'Aube, Le Sillon, Témoignage Chrétien, malgré le virage de La Croix qui, à l'époque de l'affaire Dreyfus, s'intitulait « le journal le plus antijuif de France51. », malgré plusieurs dissidences, malgré la condamnation du mouvement par Pie Xl en 192658,malgré l'affirmation par le même Pie XI que «les Juifs sont nos frères, des hommes comme nous, des élus de Dieu comme nous59.» Le journal du mouvement, intitulé comme le mouvement lui-même L'Action française a, en 1926, 45 000 abonnés plus 45 000 ventes au numéro. Son influence ne se limite pas à ce tirage. Il est lu et commenté par les milieux politiques et intellectuels. A la Chambre, on se précipite pour lire l'éditorial de Maurras, l'article polémique de Léon Daudet, l'analyse de politique étrangère ou d'économie de Bainville. La force intellectuelle des dirigeants du mouvement est incontestée: Maurras, Léon Daudet, Bainville sont des figures capitales de l'époque; Bernanos, Maritain, Thierry Maulnier, Brasillach, Bardèche, Philippe Ariès, Raoul Girardet, appartiennent au sérail de l'Action française; Proust, Gide, Montherlant, Drieu la Rochelle ont ressenti à un moment ou à un autre l'attraction du mouvement60. D'autres journaux prennent le relais: Candide, fondé pour le grand public et qui tire à 40 000 exemplaires, La Revue Universelle, l'une des plus prestigieuses revues littéraires de l'entre-deux-guerres. Le prestige de Maurras est immense: Proust, Montherlant, Maurois, Valéry, Jouhandeau, Daniel 23

Halévy, Henri Ghéon lui rendent hommage. « Qu'on veuille le reconnaître ou non, nous vivons, nous respirons dans une atmosphère imprégnée de sa pensée », écrit Martineau61.

Les Croix-de-Feu et les Ligues
Fondés en 1927 par le colonel de la Rocque, les Croix-de-Feu sont une organisation politique d'anciens combattants. Anticommunistes et xénophobes, les Croix-de-Feu défilent en scandant le slogan «La France aux Français », «Dehors les métèques. » Ils se défendent de tout antisémitisme et accueillent volontiers en leur sein les anciens combattants juifs62. La Rocque affirme solennellement l'absence d'antisémitisme du mouvement, au lendemain des émeutes du 6 février 1934, dans son journal Le Flambeau63 et réitère à plusieurs reprises cette affirmation64. Cette absence proclamée d'antisémitisme est pourtant démentie par les faits: en Algérie, terrain privilégié de l'antisémitisme depuis cinquante ans, des papillons invitent les Français à adhérer aux Croix-de-Feu et interrogent; « Compatriote français, sais-tu que le Juif assassine tes parents, qu'il vole ton bien, qu'il tourne en dérision ton honneur, qu'il détruit ta culture, qu'il empoisonne ta race 1[...] Le Juif est ton ennemi65. »Des incidents sont signalés dans plusieurs villes: Constantine Tlemcen, Sidi-bel-Abbès66. Malgré les demandes réitérées de la presse juive, les dirigeants des Croix-de-Feu n'apportent aucun désaveu. La Rocque luimême, lors d'un voyage en Algérie en 1938, appelle au boycott: «Je trouve idiot de crier «A bas les Juifs» et de se contenter de ça [...] Ce que je vous propose est beaucoup plus difficile: tant que les Juifs de Constantine adoptent cette attitude, vous devez [...] les ignorer complètement au point de vue social, commercial ou industriel. Vous agirez comme s'ils n'existaient pas, voilà tout, et vous n'aurez avec eux aucune relation67. » Divers mouvements gravitent autour de l'extrême droite, souvent groupés sous le nom de Ligues: outre les Volontaires nationaux, jeunes du colonel de la Rocque, les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger, le Faisceau de Georges Valois, Solidarité française de François Coty, les Francistes de Marcel Bucard. Ces derniers, dont il est maintenant prouvé qu'ils sont subventionnés par l'Italie fasciste68, se défendent eux aussi de tout antisémitisme69; pourtant, en 1937, un tract de l'organisation affirme que « les Juifs se sont emparés des 2/3 de la richesse française [...] Sur 1 000 Juifs, il y a 600 capitalistes et spéculateurs, [alors que], sur 40 000 Français, il n'y a qu'un capitaliste [...] Pour faire payer les riches, il faut faire payer les Juifs [...] Pour bien comprendre la question juive, lisez Le Francis te 70.»

L'antisémitisme

politique

En juin 1936, à la tête du Front populaire, Léon Blum arrive au pouvoir. L'antisémitisme se déchaîne. L'antisémitisme politique ne date pas de cette époque: l'appartenance au judaïsme de tel ou tel homme politique a, 24

depuis longtemps été utilisée comme argument par ses adversaires. En 1925, Maurras menace Abraham Schrameck, ministre de l'Intérieur: «Votre race, une race juive dégénérée [...] vous a chargé [...] d'organiser la révolution dans notre patrie [...] Nous vous tuerons comme un chien [...] J'en donne ici l'ordre 71.» Les campagnes électorales de Georges Mandel en Gironde suscitent, chez ses adversaires, un antisémitisme exprimé de manière virulente. « Mandel n'est point juif pour rien [...] écrit à la une Le Journal du Médoc. On sent percer dans ses paroles et ses actes la plupart des traits caractéristiques de sa race [...] Pour cette raison, il ne ressemblera jamais à un Médocain 72. }) « Electeurs de la Gironde, lit-on dans un tract, si vous êtes catholiques, votez pour un catholique, si vous êtes communistes, votez pour un communiste! Mais si vous êtes français, ne votez pas pour Mandel73 ! }) Plus simplement, conclut un autre tract: « Halte-là, sale Juif74})! De même, lorsqu'en 1932 Pierre Mendès-France - que L'Action française appelle Mendès (Jérusalem)75 - est candidat dans l'Eure, un journal écrit: : «La race est plutôt errante et peu sédentaire. Je ne crois pas qu'ils comptent beaucoup d'agriculteurs; chez nous, on n'en connaît pas. Et cela crée une défiance spontanée contre les hommes qui ne s'attachent nulle part76. » Quatre ans plus tard, l'adversaire de Mendès-France s'exclame: « Il n'y a pas un seul Juif parmi les agriculteurs normands. Pourquoi en choisiraient-ils un pour les représenter77?» Dans les années 1920 et 1930, nombreux sont les candidats qui se réfèrent explicitement à l'antisémitisme: « candidat nationalsocialiste anti-juif» aux élections municipales de Paris78, «candidat anti-juif et anti-maçon» aux élections législatives, encore à Paris79. Nombreux sont aussi les journaux, les mouvements qui, dans leur intitulé même se réclament de l'antisémitisme: La Rafale anti-juive80, L'Antijuf/l, les Jeunesses antijuives82, le Front antijuf/3, le Comité antijuif de France84, le Rassemblement antijuif de France85, la Ligue antijuive86. Le Centre de documentation et de propagande qui rassemble la documentation antisémite diffuse, en 1936, 1 800 000 tracts, 95 000 livres et brochures, 425 000 papillons87. Mais c'est Léon Blum lui-même, dont la presse antisémite prétend qu'il s'appelle en réalité Karfulkenstein 88, qui cristallise les passions, exprimées sans retenue avant même son arrivée au pouvoir. Lors des manifestations du 6 février 1934, Solidarité française, la plus active des Ligues, affiche un placard: « Daladier vous mène comme un troupeau de foire aux Blum, aux Kaiserstein, aux Sweinkopf et autres Zyromski, dont le nom bien français est tout un programme [...] La France aux Français89. » «M. Léon Blum n'est ni du Nord, ni du Centre, ni de l'Ouest, ni du Midi de la France écrit Je suis partout lorsque Blum est candidat à l'élection législative de Narbonne. De quelle famille se réclame-t-il ? A quelle terre se rattache-ti190?» Léon Blum n'a pas « assez de terre française à ses souliers », ce thème, inauguré par Caillaux, est sans cesse repris par la presse antisémite91. Lors de la constitution du ministère Blum, Le Charivari publie une chanson: « Il y a tout un stock / D'Abramovitz et de Bloch / Dix Lévy et même plus / Et deux douzaines de Dreyfus / [...] Au Conseil des Ministres / Quand Léon Blum fait 25

un speech / L'interprète enregistre / Son discours en Yiddish / Dans c'cabinet marrant / Pas de Dupont ni d'Durand / Rien que des Iscariotes / Un cabinet? Non des ch... 92» Plus vulgaire encore: «Non, citoyen Blum, tu n'es pas, tu n'as jamais été et tu ne peux pas devenir un de nos concitoyens. Car il te manque quelque chose. Du sang de poilu... et autre chose93.» « Le mal, c'est le Juif, le Juif dans les affaires publiques, finit par conclure la presse antisémite. Grâce à Léon Blum, nous l'avons compris94. » Donc, « va-t'en, sale Juif, quitte notre sol, va retrouver tes frères en Palestine95. » S'il s'agit là de tracts, de chansons, d'articles satiriques souvent anonymes, beaucoup plus graves sont les déclarations ou les écrits de responsables politiques ou d'hommes d'influence. Quelques semaines avant la victoire électorale du Front Populaire, Léon Blum est victime d'un attentat. Il ne suffit pas à désarmer Maurras. «[Les] maîtres juifs, écrit-il, oublient de quelle indulgence ils ont bénéficié ces derniers temps [...] A bas les Juifs. Ceux qu'on avait le tort d'admettre à égalité affichent une ridicule ambition de nous dominer96. » Lors de la présentation à la Chambre du gouvernement Blum, Maurras titre son éditorial: «Le ministère du Juif Blum fait son entrée97.» La déclaration la plus solennelle, souvent citée, est celle faite à la tribune de la Chambre par Xavier Vallat, immédiatement après le discours du nouveau Président du Conseil. Elle paraît au Journal officiel le 7 juin 1936 : « Votre arrivée, Monsieur le Président, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif [...] Pour gouverner cette nation paysanne qu'est la France, il vaut mieux avoir quelqu'un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu'un talmudiste subtil98.» Deux ans plus tard, lors du second gouvernement Blum, des incidents violents éclatent à la Chambre; on entend les cris « La France aux Français» et « Mort aux Juifs99.» A la déclaration de Vallat fait écho la motion déposée le 4 Juin 1936 au Conseil Général de la Seine par Darquier de Pellepoix, elle aussi souvent citée: « Considérant qu'il est temps de mettre un terme à la liquidation de la France, [...] considérant qu'il y a lieu d'être particulièrement en garde contre les Juifs, nation errante chez qui se recrutent les courtiers internationaux de l'anarchie politique et de la puissance financière vagabonde, [. ..] considérant que l'éducation nationale, [...] la solidité même de la famille française ont été et sont fortement influencées par l'intervention des Juifs (parlementaires, écrivains, hauts fonctionnaires etc...) dans le but d'obtenir l'asservissement et l'abêtissement des Français, affirme sa volonté d'obtenir des pouvoirs publics [. ..] la promulgation d'un statut particulier réglementant pour les Juifs le droit de vote, l'éligibilité et l'accession aux fonctions publiqueslOo.» Le même Darquier de Pellepoix qui sera, quelques années plus tard, Commissaire général aux Questions juives, fonde le Rassemblement antijuif de France qui veut « rendre la France aux Français par une lutte implacable contre la coalition des internationales juive, maçonnique et marxiste, apprendre aux Français que tous les Juifs sont (de leur propre aveu) membres d'une nation étrangère, obtenir

26

qu'ils soient privés des droits afférents à la nationalité française et ne puissent

plus, en conséquence, être électeurs, éligibles, fonctionnaires,soldats etc... 101»

Si ce sont là les plus connues des attaques explicitement antisémites contre Blum et son ministère, d'autres, moins connues, sont innombrables. « Un métèque va diriger un pays essentiellement catholique, déclare un député, conseiller municipal, et c'est la première fois depuis que la France est la France102.» Le président de l'Association nationale des officiers combattants s'en prend nommément à Léon Blum et à «cette racaille d'Orient campée de » fraîche date sur notre terre 103. Qu'on n'imagine pas que l'antisémitisme politique des années 30 soit l'apanage d'une extrême-droite marginale. Candidat contre Herriot, à la présidence de la Chambre du Front populaire, Vallat recueille 150 voixl04. Ni les grands leaders politiques, ni les radicaux, ni les communistes, ni les socialistes, ne sont exempts de déclarations, d'allusions ou de plaisanteries antisémites. Briand, doutant de la possibilité que Mandel puisse devenir Président du Conseil, avait déjà dit quelques années auparavant: «La France est un pays catholique [...] Elle n'accepterait pas un Israélite à la tête du gouvernementl05.» Un journal radical parle, à propos de Blum, d'une «doctrine orientale qui n'est pas de chez nousl06»; un autre écrit: « MM. Léon Blum, Zyromski, Grumbach, Jules Moch, Louis Lévy etc... [qui] ont des patronymes qui sentent leur terroir à dix lieues à la ronde107» ; un autre encore qualifie Blum de «rabbin miraculeuxl08». L 'Humanité attaque «la tribu cosmopolite Rothschild» et publie des caricatures explicitement antisémites. Thorez parle des « doigts longs et crochus» du « chacal Blum 109. » A la SFIO même, les opposants à Blum - Déat, Marquet, Paul Faureutilisent volontiers des arguments antisémites, parlent de « la dictature juive sur le partillO », disent qu'« autour de Blum, il n'y a plus que des Juifs, les Blumel, les Grumbach, les Bloch, les Moch 111 », accusent Blum de vouloir « faire tuer des millions d'hommes, détruire une civilisation, pour rendre la vie plus facile aux 100 000 Juifs des Sudètes112.» Les adversaires de cet antisémitisme lui accordent volontiers des circonstances atténuantes. François Mauriac, qu'on ne peut guère soupçonner de complaisance à l'égard des thèses antisémites, écrit pourtant que les Juifs « ne peuvent pulluler partout où l'un d'entre eux s'est introduit sans éveiller la haine113.» Mounier répond vigoureusement à un numéro spécial de Je suis partout intitulé « Les Juifs et la France », et s'attaque à un antisémitisme qu'il juge d'origine étrangère; il trouve néanmoins que Blum a multiplié imprudemment dans son entourage cette sous-section de politiciens que sont les politiciens socialistes juifs 114. Stanislas Fumet condamne le racisme au nom du catholicisme, mais admet que les nations soient «fondées à se défendre du pourcentage excessif d'Israélites dans les postes les plus élevés [... ] [et], par exemple, ont le droit de s'effaroucher quand un Léon Blum fait appel, pour constituer son ministère, à une proportion disproportionnée de l'élément juif. C'est [là un] défaut de discrétion, [un]manque de tact propre à un certain 27

judaïsme [..] Il est possible qu'un numerus clausus ne soit pas un arrangement à
rej eter
115.

»

L'antisémitisme

dans la société française

Qu'on n'imagine pas non plus que l'antisémitisme, explicite ou larvé, virulent ou modéré, soit l'apanage de quelques individus ou de quelques groupes marginaux. Le discours antijuif est largement répandu dans la société française. Il n'est pas dans mon propos de m'étendre sur l'antisémitisme de Céline. Il est pourtant difficile de ne pas citer ici quelques extraits de ses pamphlets, dont la réédition est aujourd'hui interdite et qu'il est difficile de trouver, même dans les librairies spécialisées et les bibliothèques universitaires. Bagatelles pour un massacre est paru en 1937116et L'Ecole des Cadavres en 1938117: «Il n'existe en tout au monde qu'une seule vraie internationale, c'est la raciale tyrannie juive, bancaire, politique, absolue [. ..] Une véritable internationale, bien intégrale, bien intriquée, bien inflexible, bien sinueuse, aurifiée, râcleuse, soupçonneuse, criminelle, angoissée, insatiable, toujours en conquête, jamais assouvie, jamais somnolentel18. » « Le Juif est le roi de 1'or, de la Banque et de la Justice... Par homme de paille ou carrément. Il possède tout. .. Presse. .. Théâtre. .. Radio. .. Chambre... Sénat... Police... 119 » «Rien de plus juif que le Pape actuel. De son vrai nom Isaac Ratisch (Il s'agit du cardinal Achille Ratti, couronné sous le nom de Pie XI). Le Vatican est un ghetto. Le secrétaire d'Etat Pacelli, aussi juif que le Pape. » (Il s'agit du futur Pie XIII20). «Roosevelt n'est que l'instrument » cabotin des grands Juifs 121. «Il aime pas les Juifs, Hitler, moi non plus I...]. Je préférerais douze Hitler plutôt qu'un Blum omnipotent. Alors tu veux tuer tous les Juifs? S'il faut des veaux dans l'Aventure, qu'on saigne les Juifs! C'est mon avis. Si je les paume avec leurs charades en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et jusqu'au demierl22. » Il serait aujourd'hui, dans la République des Lettres, malséant et « culturellement incorrect» de mettre en doute le génie de Céline, inconditionnellement et unanimement reconnu, et de ne pas s'associer à la dévotion générale. On l'encense, on le cite, on l'enseigne dans les écoles, on le déclame dans les théâtres avec force roulements d'yeux et moues gourmandes, on publie sa biographiel23, on achète à prix d'or ses manuscrits, on analyse ses pamphlets ligne par ligne 124. On essaie de dissocier le romancier du pamphlétaire haineux. Pourtant, écrit Pierre Assouline, «si on prend, on ne laisse rien. Le même homme est à l'origine de toute l'œuvre, une et indivisible. Si on lui trouve du génie, on ne peut faire l'économie de l'abjection, des vomissures, de la hainel25. » De même, Régis Tettamanzi pense impossible « d'établir une distinction rigoureuse entre l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, créateur de génie et l'individu Destouches, auteur de pamphlets abjects; distinction piquante, si l'on considère qu'une part non négligeable de l'effort de 28

Céline n'a cessé de porter dès la réception de Voyage au bout de la nuit sur l'estompage des frontières entre l'homme privé et l'écrivain public126.» (J'avoue quant à moi que, pris de nausées en présence «de l'abjection des vomissures, de la haine », je n'arrive pas à apprécier le génie du romancier.) On constate que les pamphlets ne sont pas seulement antisémites, ils ne forment pas seulement «un vaste palimpseste de la haine antijuive127.» On présuppose que Céline lie « de manière indissoluble pacifisme et antisémitisme [alors que] lui-même déclare écrire non pas un livre contre la guerre mais sur les Juifs128.» On affirme (mais est-ce exact ?) que Céline s'est apparemment retiré de la lutte antijuive à partir de 1940 - peut-être par la conviction que ses pampWets précédents avaient fait le tour de la question ?129On essaie, à cause même de ses outrances, de ne pas prendre au sérieux son délire obsessionnel. On trouve « une puissance comique à certaines de ses pages les plus » délirantes 130. Surtout, on essaie de banaliser son antisémitisme. Céline « se contente de reprendre un fonds de stéréotypes et de poncifs hérités des théoriciens du XIXème siècle131.» On trouve dans ses manuscrits des textes repris intégralement de brochures de propagande, découpés et collés132.«Pour comprendre l'antisémitisme de Céline, écrit son biographe Gibault, il faut rappeler que, au XIXème siècle et au début du XXème siècle, l'antisémitisme était considéré comme une chose ordinaire, un sentiment ou une option dont personne ne songeait à se cacher133» En effet, sans aller jusqu'aux délires céliniens, les intellectuels les plus distingués ne se privent pas de proclamations ou de réflexions antisémites. Giraudoux, le subtil auteur de La guerre de Troie n'aura pas lieu, d'Ondine, et d'Amphitryon 38, fait paraître en 1939 Pleins Pouvoirs, livre dans lequel il soumet ses réflexions de Commissaire général à l'information du gouvernement Daladier. «Dans l'équipe [...] des hommes d'Etat qui prétendent à la conduite de la France, écrit-il, [...] celui à qui il conviendra de tresser [...] des couronnes [ ...] sera le ministre de la Race [...]. Le pays [...] ne peut [...] être définitivement sauvé que par la race française et nous sommes pleinement d'accord avec Hitler pour proclamer qu'une politique n'atteint sa forme supérieure que si elle est raciale134.» On peut aussi citer Roger Martin du Gard qui juge les Juifs simiesques, Pierre Benoît qui les trouve disgraciés, Jacques de Lacretelle qui les traite de pitoyables animaux de cirque, Jouhandeau de spéculateurs éternels de sang chrétien, Gide qui considère que « les qualités de la race juive ne peuvent que fausser et corrompre gravement, intolérablement, l'identité et la race de la littérature française135.» Plusieurs décennies plus tard, on peut s'interroger sur l'impact réel de cet antisémitisme politique et littéraire sur l'ensemble de la société française. Les éditoriaux de L'Action française étaient-ils vus comme autrement que polémiques? Qui lisait Jouhandeau ou Jacques de Lacretelle? Les plaisanteries antisémites étaient-elles prises plus au sérieux que celles sur la prétendue avarice des Auvergnats ou la prétendue paresse des Provençaux? Certes, il faut se défier de tout angélisme, il ne faut pas oublier que Vichy, en utilisant les Juifs comme boucs émissaires, s'est probablement appuyé sur un terreau 29

antisémite, il ne faut pas méconnaître que le statut des Juifs n'a guère suscité de protestations. Néanmoins, les médecins non-juifs avec lesquels je me suis entretenu ont été très étonnés des articles de journaux et des passages de livres que je leur ai lus. Je ne prétends pas qu'il s'agisse d'un échantillon représentatif. J'ai conscience que les évènements ultérieurs et les nombreuses années écoulées ont pu provoquer une reconstruction des souvenirs. Quoi qu'il en soit, «dans mon village poitevin de 150 habitants, personne n'avait jamais entendu parler des Juifs, m'a dit André Métais. J'ignorais l'existence des Juifs. Au lycée, à Poitiers, j'ai eu un professeur de mathématiques qui s'appelait Dreyfus. Je n'ai jamais supposé qu'il pouvait être juif. Oui, bien sûr, j'avais entendu parler de l'affaire Dreyfus, c'était au programme d'histoire, mais je ne faisais pas le rapprochement. » « Vous avez déjà vu un Juif? demande un villageois tourangeau à Henri Russak. Montrez m'en un. » «Moi, les Juifs, je les sens, déclare préremptoirement à Henri Rosencher, l'un de ses camarades. - Pourquoi? Ils sentent mauvais? Hmm... alors sens-moi. » Clément Fauré a passé son enfance« dans un village perdu au fin fond de la Sarthe» où ses parents étaient instituteurs. «Dans nos campagnes, dit-il, les Juifs on ne savait vraiment pas ce que c'était. Quand je suis arrivé à Tours comme étudiant en médecine, juifs ou pas juifs, les étudiants en médecine, on ne voyait pas la différence. Peut-.être y avait-il quelques fils de bourgeois qui avaient une éducation différente et qui faisaient une certaine distinction. » Bernard Pierquin était «d'un milieu tout à fait traditionnel, d'une famille catholique de bourgeoisie moyenne. Je n'ai jamais entendu, dit-il, de propos antisémites autour de moi. C'est un problème que nous ne connaissions pas. Nous avions tous des amis juifs très proches. Je me suis amusé, il y a quelques années à faire une liste de tous nos amis juifs. Il y en avait beaucoup. La notion de judéité de ces amis n'avait pas une réalité vécue. Il y avait des catholiques, des protestants, des juifs. C'était des gens avec qui on vivait, comme avec les autres. Je me souviens que ma sœur et moi, quand nous avions douze ou treize ans, nous avions une copine de vacances qui était juive; nous avions passé l'été sur les rochers à essayer de la convertir; nous étions de bons catholiques et nous étions certains de vouloir l'emmener sur le bon chemin, mais nous n'avions, comment dire, aucune répulsion. Quant à la politique, nous n'étions pas influencés par l'Action française Je ne me souviens pas d'avoir vu sur les tables de ma famille un numéro du journal. C'était des gens d'une droite modérée, bourgeoise. Blum, pour eux était un vilain socialiste, mais je n'ai jamais entendu parler de lui en tant que juif. » Philippe Monod-Broca savait que l'Action française s'attaquait au protestantisme, et tout particulièrement à la famille Monod, mais «je dois dire, précise-t-il, que dans mon environnement, l'Action française, ce n'était pas très sérieux .» Gabriel Richet était Volontaire national - c'était le nom des jeunes Croix-de-Feu, mouvement qui, du moins en France métropolitaine, se défendait de tout antisémitisme; «nous étions, dit-il, des jeunes gens peu politisés, des jeunes gens de bonne volonté qui voulions améliorer le fonctionnement de la 30

France en général en pensant qu'il y avait beaucoup à faire dans tous les domaines. » Quant à Jack Baillet, il a découvert l'antisémitisme lors d'un échange scolaire en Allemagne: il constate avec surprise qu'un garçon ne se rend pas à une cérémonie patriotique à laquelle assiste toute la classe. «Ich bin der Jude », lui dit-il. «Je suis le Juif », c'est-à-dire le seul Juif maintenu dans cette classe du fait du numerus clausus.

Les Juifs de France face à l'antisémitisme
Venons-en maintenant à la situation et à l'état d'esprit de la Judéité française. Elle est plus divisée que jamais. Des dizaines de milliers d'immigrés sont venus d'Europe orientale et, plus récemment, d'Allemagne après l'arrivée au pouvoir d'Hitler et après la Nuit de Cristal qui, en représailles de l'assassinat à Paris par un jeune Juif polonais d'un conseiller à l'ambassade d'Allemagne, jette à la frontière des milliers de Juifs. Après l'Anschluss, c'est d'Autriche qu'arrivent les réfugiés, après Munich, des Sudètes, après le démembrement de la Tchécoslovaquie, de Bohême. Ils pensent avoir trouvé un havre dans la France de l'abbé Grégoire et de la Déclaration des Droits de l'Homme. Ayant dû, le plus souvent, abandonner tous leurs biens, ils luttent pour leur survie quotidienne. Les dirigeants israélites français sont dans un grand embarras. Certes, ils ne peuvent refuser de secourir ces réfugiés démunis, ayant échappé à un grand péril. Ne sont-ils pas leurs coreligionnaires? leurs frères? Les comités de bienfaisance se multiplient mais, à vrai dire, l'accueil n'y est pas toujours fraternel. « Une fois par semaine, écrit un journal juif, le réfugié doit venir toucher [son] allocation. On lui donne un numéro, mais il attend quatre heures, cinq heures, que son tour vienne. Ils sont là, cent, deux cents, qui attendent.136» Il faut reconnaître que ces Juifs sont bien voyants! et que leur afflux ne peut que déclencher une vague d'antisémitisme! «Actuellement, écrit un lecteur à La Tribune Juive, certains quartiers sont littéralement envahis par des Israélites immigrés, et ce ne sont que des conversations bruyantes en yiddish ou en judéo-espagnol [...] Tout cela se caractérise par un manque total du tact le plus élémentaire [...] Le fait d'avoir été victime d'un pogrom [...] ne saurait en aucune façon conférer ipso facto à chacun des membres de l'innombrable multitude des Juifs immigrés le droit de s'étaler en France [...] d'une manière débordante et justement apte à provoquer des crises violentes d'un antisémitisme mal endormi 137. » Les termes employés ne laissent guère de doute sur les sentiments du lecteur du journal. On prodigue donc des conseils de discrétion à ces réfugiés. On édite une brochure à leur intention. «Ce qu'un réfugié doit savoir. Ne faites pas de politique [...] Surveillez votre tenue [..] Soyez polis et discrets [...] Soyez modestes. Ne vantez pas les qualités du pays que vous venez de quitter.[...] Apprenez vite à vous exprimer en français. Ne parlez pas à haute voix et, si vous parlez une langue étrangère, évitez de le faire en public138.» D'ailleurs, même quand ils parlent français, ils ont un accent déplorable, pour tout dire - la Grande Guerre n'est pas loin - un accent 31

« boche.» Et il n'y a pas que l'accent: ils sont «trop bruyants, trop convaincus de la supériorité de la civilisation allemande, bref de véritables
boches 139. »

En outre, la présence de ces réfugiés risque d'aggraver le chômage. «Nous ne sommes pas, écrit L'Univers israélite, de ceux qui admettent à la légère l'hypothèse de la venue de cinquante, cent - on a même prononcé le chiffre de deux cent mille Juifs allemands sur le sol français [...] Aucun pays n'a le pouvoir de déverser, par la persécution organisée, une proportion de ses ressortissants sur le sol de ses voisins [...] Que des Juifs allemands errent dans les rues parisiennes, que des travailleurs français se heurtent à des places prises sans discernement par des Allemands, et les plus redoutables malentendus peuvent naîtrel40. » Les Israélites français se veulent donc très différents de ces immigrés polonais ou allemands, parlant mal le français, exerçant souvent des activités marginales ou tributaires de la charité publique. Eux sont fiers d'une francité ancienne, de leur intégration complète à la société française. Le père a fait la Grande Guerre et en est revenu décoré de la Croix de Guerre. Le grand-père a été Garde mobile en 1870. Le grand-oncle a été décoré par Mac-Mahon en Crimée. L'aïeul a reçu la citoyenneté française sous la Révolution. La famille habite tel village d'Alsace depuis des temps immémoriaux: les inscriptions tombales l'attestent. Plus récemment, après la guerre de 1870, elle a opté pour la France et est venue s'établir à Paris. Elle est étroitement liée à la grande bourgeoisie. On ne compte plus, parmi les proches, les grands commis de l'Etat, les professeurs à la Sorbonne ou au Collège de France, les doyens de la Faculté de Droit. Oui, vraiment, ils se sentent très différents de ces Juifs polonais ou roumains. Les témoignages en ce sens sont unanimes. Robert Debré est le fils du grand rabbin de Neuilly, Simon Debré. Sa famille est alsacienne et lorraine depuis de nombreuses générations et a choisi la France après 1870. «On accueillait avec une charité un peu réservée et même un peu hautaine, écrit-il, les Juifs trop souvent mendiants venus de Pologne ou de Russie chercher un asile sur une terre généreuse141.» «Mon père ne tenait pas du tout, précise sa fille, à se distinguer des Français non-juifs. On lui reprochait de vouloir oublier qu'il était israélite. » Daniel Schwartz est le fils d'Anselme Schwartz, chirurgien des hôpitaux de Paris, estimé et respecté, qui a quitté son Alsace natale pour venir à Paris faire ses études de médecine. Il lui a fallu pour cela vaincre la résistance maternelle et, enfermé au grenier, faire la grève de la faim. « Pour nous, me dit Daniel Schwartz, c'est vrai, les Juifs étrangers, ce n'était pas tout à fait comme les Juifs français. Nous étions un peu égoïstes, nous nous disions que cela allait créer de l'antisémitisme. » «En plus, ajoute son épouse présente à l'entretien, ces Juifs venaient d'Allemagne. Ceux qui parlaient français avaient un accent boche qui était insupportable pour les Français que nous étions. » L'épouse du Dr Louis Lyon-Caen, considère, elle aussi, ces Juifs allemands avec réticence et même avec une certaine répulsion; à ses yeux, ce sont des Allemands plutôt que des Juifs. Un cousin de Jacques Ulmann épouse 32

une jeune Juive allemande réfugiée en France. Scandale dans la famille pour » laquelle « les Juifs allemands sont des Boches 142. « Ces réfugiés, dit Jean Nora, c'est vrai, ils étaient allemands et, pour la génération de mon père, être allemand ce n'était pas une recommandation. » Juliette Blum est d'une famille alsacienne et habite Mulhouse. « Il y avait des immigrés qui faisaient de la mendicité, du porte-à-porte. Ils étaient extrêmement mal vus par nous. Ceux qui travaillaient, qui avaient été cordonniers ou tailleurs dans leur shtetl [la bourgade juive d'Europe centrale] ne donnaient pas une mauvaise image des Juifs, de même aussi que les intellectuels. Nous n'avons rien à voir avec ces gens-là, c'est un peu exagéré, mais c'est un peu ça tout de même. » « En Alsace, ajoute le mari de Juliette, il y avait une véritable aristocratie juive qui considérait les immigrés comme des êtres d'une autre catégorie. Moi, qui suis fils d'immigrés polonais, j'ai eu beaucoup de chance qu'une jeune Juive alsacienne ait accepté de m'épouser. Il a dû y avoir des discussions dans sa famille. » (Henri Cyna, le mari de Juliette Blum a été ingénieur des Ponts et Chaussées et a terminé sa carrière à un poste très élevé). Francis Rey, dont le nom original est Reh (chevreuil en allemand), est le fils d'un médecin strasbourgeois fort connu. Sa famille est strasbourgeoise au moins depuis le XVIlèmesiècle. « Un Juif alsacien était français à 100 % ditil. Ce n'était pas le cas de ceux qui venaient de Pologne ou d'ailleurs. »Jacques Wolf est issu, du côté paternel, d'une famille juive alsacienne qui a choisi la France après 1870 ; du côté maternel, sa famille a quitté Toul pour Poitiers au XVIllème siècle. Lui non plus ne se sent en rien différent des autres Français. La famille Lévy-Decker vit près de Belfort depuis plusieurs siècles. La famille Strauss habite un village du Bas-Rhin depuis le XVIllème siècle. Claude Strauss qui, après avoir commencé des études de médecine se consacre à la poésie sous le nom de Claude Vigée, ne se sent en rien différent des autres Français. Ses parents, ses grands-parents se considèrent comme des citoyens français de croyance mosaïque guère différents des autres citoyens français 143. La famille de Jacques Caen est lorraine depuis de nombreuses générations; d'un petit village proche de Metz où il est né, son grand-père maternel a rejoint la Meuse française en 1871. L'appartenance sans réserve de la famille à la communauté française ne fait aucun doute pour personne144.Jacques Ulmann est issu d'une longue lignée de Juifs de Haute Alsace du côté paternel, de Lunéville et de Strasbourg du côté maternel. Quand on demande au lycée au jeune Jacques s'il est juif: il répond « Non, je suis israélite145.» La famille d'André Cain est originaire de Faulquemont en Moselle; le père d'André Cain, Sylvain, a gagné Paris pour ne pas être incorporé dans l'armée allemande; c'est la tradition familiale, suivie par tous les frères Cain. « Les Juifs alsaciens, écrit Joseph Weill, crurent efficace d'ériger comme un rempart [contre la montée de l'antisémitisme] leurs sentiments patriotique réels, l'ancienneté de leur enracinement dans la nation, la continuité de la lignée de leurs ancêtres [. ..] Ils se bercèrent dans le rêve sécurisant de leur totale assimilation et s'appuyèrent sur les actes de bravoure nombreux de leurs parents ou les leurs 33

propres pendant les guerres de la Révolution, de la Crimée, de 1870 et de 1914, les décorations gagnées sur les champs de bataille, leurs parchemins et leurs
titres 146. »

La famille paternelle de Reine Lévy-Valensi est originaire d'Algérie; sa famille maternelle est française depuis la Révolution; les tombes de ses ancêtres sont visibles au cimetière Montmartre. « Ma famille était terriblement assimilée. Je dis terriblement car cela semble énorme d'être assimilé à ce pointlà. Nous ne nous posions aucun problème sur notre appartenance à la nation française. Mon père était chauvin. J'ai été élevé dans une atmosphère de chauvinisme. » Ce chauvinisme est encore plus marqué en effet chez les Juifs algériens, reconnaissants à la France de leur avoir accordé la citoyenneté deux générations auparavant, que chez les Juifs alsaciens et lorrains. «La position de mon père dit Jean-Pierre Benhamou, c'était l'intégration. Nous sommes français de confession israélite. Il n'était pas profondément ancré dans la communauté juive d'Alger. Tout ce qui était juifjuif-juif: il n'y était pas très favorable. Il s'estimait français à part entière. Le plus beau pays du monde, c'était la France, la plus belle ville, Paris. Nous adhérions complètement à cela, sans le moindre esprit critique. » Les enfants d'immigrés, nés en France, ne le cèdent en rien aux « Israélites français », ni d'ailleurs souvent les immigrés eux-mêmes. « Mes parents, raconte la fille d'Eugen Minkowski, nous disaient que la France est un pays de liberté. C'est pour cela qu'ils avaient choisi d'y vivre. » Alexandre Minkowski s'enchante par une poésie intitulée « Le Coq» ; il est sûr qu'il s'agit du coq gaulois; il s'obstine à vouloir descendre des Gaulois. Il est un « enfant de Verdun» où son père a combattu; il accompagne son père aux réunions d'anciens combattants qui raniment la flamme sous l'Arc de Triomphe; il ressent, toute son enfance et son adolescence un «amour immodéré de la France» qu'il veut servir. Le patriotisme des enfants d'immigrés est d'autant plus vif que la méritocratie républicaine et souvent l'aide de citoyens français «ordinaires» leur a permis une promotion sociale rapide. Ils en sont reconnaissants à la France. Le père de Victor Kivenko est un petit artisan; Victor sera médecin. Le père d'Henri Rosencher tient un petit atelier; Henri fait des études de médecine et de physique, très aidé par l'appui et les conseils du Pr Cotton, prix Nobel de physique. Le père de Georges Kouchner est ferblantier; Georges sera médecin. Le père de Léon Schwartzenberg tient un petit commerce de bonneterie; les trois fils sont étudiants. Le conférencier d'Esther Kowalska la prépare gratuitement à l'externat. Gershon Rosenblum est casquettier ; l'un de ses fils est remarqué par son instituteur, qui insiste auprès des parents pour qu'ils l'envoient au lycée plutôt qu'au cours complémentaire; il lui donne bénévolement des leçons particulières et propose de financer ses études supérieures; Edouard sera polytechnicien. Le père d'Henri Cyna est ferblantier; Cyna veut dire fer-blanc en polonais; l'instituteur remarque le jeune Henri, convainc son père de l'envoyer au lycée et lui donne 34

bénévolement des leçons de latin et d'anglais pour qu'il entre directement en quatrième; au lycée, le professeur de mathématiques prédit à cet élève doué qu'il entrera à Polytechnique; Henri demande à ses camarades ce qu'est cette école au nom bizarre; il deviendra ingénieur des Ponts-et-Chaussées. Les parents de Georges Schapira parlent russe et yiddish; son père a fait ses études en allemand; l'instituteur remarque le jeune Georges et l'emmène avec lui à la campagne pour le perfectionner en français; Georges entrera au lycée Charlemagne et deviendra professeur à la Faculté de médecine de Paris. Cet amour de la France chez les Juifs immigrés comme chez les « Israélites français» s'accompagne souvent d'un rejet de l'observance religieuse et d'un éloignement par rapport au milieu juif. Parfois, les grandsparents sont restés très pratiquants; on est un peu agacés, mais pour leur faire plaisir, on observe les grandes fêtes religieuses. On s'affirme comme juifs mais il s'agit d'une sorte de «fausse tradition plutôt gestuelle147», ou encore on fabrique, comme Alexandre Minkowski élevé par une nourrice catholique et très proche du milieu protestant, une sorte de « syncrétisme judéo-chrétien ». On prend soin de ne pas s'afficher et on reste éloigné du milieu juif. Une attitude fréquente est une laïcité absolue sans aucune pratique religieuse et sans aucune éducation religieuse donnée aux enfants, parfois même un athéisme militant. André Cain n'a reçu aucune éducation religieuse; il se marie avec une jeune fille juive; il n'y a pas de cérémonie religieuse; le père de la mariée est un vieux républicain laïc. « Il était presque obscène dans ma famille de parler de Dieu, me dit la fille d'André Bloch. Lorsque j'ai voulu lire la Bible, mon père m'a dit que ce livre n'avait aucun intérêt et qu'il était inutile de le lire. Lorsqu'on parlait de Dieu, j'étais gênée, je faisais un parallèle avec la sexualité. » Il est des cas particuliers, par exemple celui de Joseph Weill dont le père est rabbin à Strasbourg, ou encore celui de Serge Lebovici qui a eu une enfance très pieuse à cause de l'influence sur son père d'un aumônier juif pendant la Grande Guerre. Autre cas particulier, celui du père de Robert Schapiro, venu de Russie et qui partageait sa vie entre la France et la Palestine où il dirigeait l'exportation vinicole; il avait une grande connaissance du Judaïsme, mais était peu pratiquant. A l'inverse, il est des cas extrêmes. Alain Zucman est né en Roumanie et, chassé par l'antisémitisme, est venu en France après la Grande Guerre. « Dans sa recherche d'une intégration parfaite, écrit son fils, il voulut effacer totalement tout ce qui pouvait rappeler la Roumanie et le Judaïsme. Il ne retourna jamais dans son pays natal, même sous des prétextes touristiques; il ne revit jamais ses parents ni les nombreux frères et sœurs qu'il avait laissés làbas. Seuls ses prénoms - Itzic Sloïm - conservaient un parfum exotique mais, je ne sais pourquoi, beaucoup de ses amis l'appelaient Alain et cela lui faisait plaisir. Il gomma tout ce qui pouvait rappeler son origine juive. Certes, dans son désir d'assimilation complète, il n'alla pas jusqu'à la conversion au christianisme, mais toute référence religieuse, même la plus bénigne, fut strictement bannie de sa maison. Ses enfants furent élevés dans une atmosphère 35

de stricte laïcité. Lorsqu'il se retrouvait en contact avec le Judaïsme au hasard d'une rencontre, il en paraissait incommodé148.» Certains, dans un désir d'adhésion totale à la francité, vont jusqu'à la conversion. Plus de soixante ans plus tard, Philippe Meyer se demande encore quelles sont les raisons qui ont poussé son père à se convertir et à faire baptiser ses enfants. André Meyer qui est circoncis et a un deuxième prénom hébraïque, est issu d'une famille alsacienne ayant choisi le France après 1870. Ses ancêtres ont toujours servi la France. Un arrière-grand-père a été décoré par Mac Mahon pendant la guerre de Crimée. André Meyer épouse une jeune fille juive, elle aussi d'origine alsacienne. L'ambiance familiale est une laïcité totale. La conversion d'André Meyer est-elle liée à l'influence d'un ami de la famille, professeur à l'Institut catholique? à celle du milieu catholique environnant, ouvert et généreux? à l'ambiance professionnelle, car une carrière médicale était probablement plus facile si on n'était pas juif? à une sorte de pressentiment des événements ultérieurs? ou à un désir d'être totalement intégré dans la société bourgeoise, de n'être en rien différent des autres Français? Quoi qu'il en soit, André Meyer devient catholique pratiquant, ne manquant ni une messe, ni une cérémonie religieuse. Comment l'antisémitisme était-il perçu dans leur famille et leur milieu? J'ai posé ces questions à mes interlocuteurs. Presque unanimement, ils ont répondu négativement parfois de manière très claire. « Il n'y a pas eu d'antisémitisme en France pendant quarante ans, ou alors, il était latent et

caché149. » Parfois, on introduit quelques nuances. Oui, ils avaient conscience
que l'Action Française, les Camelots du roi étaient antisémites, plus xénophobes qu'antisémites, mais c'était, disent-ils, des mouvements marginaux, des «farfelus. » Ils avaient bien conscience que, dans l'ensemble, ces manifestations, ces cris hostiles, c'était là une mouvance qui ne leur était pas favorable. Ils avaient bien conscience «qu'être juif ce n'était pas un plus. On ne se vantait pas d'être juif.» Ils se souviennent de la plaisanterie d'un humoriste: « Qu'est-ce que ça vous fait d'être juif? - ça me fait un emm... » Mais personnellement, ils n'ont jamais été en butte à une manifestation d'hostilité si l'on excepte quelques bagarres de collégiens. Daniel Schwartz raconte que la seule manifestation d'antisémitisme dont il se souvienne est le chuchotement J..f qu'on entendait en classe accompagnant la chute au sol d'une pièce de monnaie. C'est du même chuchotement J..f que se souvient Jacques Ulmann, ainsi que de quelques plaisanteries antisémites 150. Jean-Louis Lévy, petit-fils d'Alfred Dreyfus, raconte: «Dans les années immédiatement avant la deuxième Guerre mondiale, l'Affaire Dreyfus était une affaire classée. Mon grand-père n'en parlait jamais à ses petitsenfants, pas un mot. II y avait, dans les grandes classes de lycée, des garçons qui manifestaient leur sympathie pour l'Action française, et, éventuellement leur antisémitisme. Ce n'était pas gênant, ce n'était pas important, ça ne se manifestait pas vis-à-vis de moi. J'étais facilement choisi comme le bon Juif. J'étais complètement francisé. Je peux vous raconter aussi que j'ai passé le bachot à côté d'un Du Paty de Clam, comme compagnon-candidat... » 36

Les Juifs immigrés ne ressentaient pas toujours un antisémitisme. «Je savais, me dit Bernard Rosenblum, que rue des Rosiers, les gars d'Action française se baladaient avec une canne et insultaient les passants mais, à SaintDenis où j'habitais, il ne se passait rien. » Les Juifs français ne se sentaient pas concernés. Y avait-il donc de «bons Juifs» et des moins bons? C'est ce que suggère peut-être le témoignage de Francis Rey. «Mon père était médecin à Strasbourg. Pour ce qui concernait Strasbourg et l'Alsace, l'intégration juive était absolue, les Juifs étaient parfaitement acceptés. Il y avait une cohabitation totale entre Juifs et non-Juifs. Mes parents avaient beaucoup d'amis non-juifs. Je parle du milieu bourgeois qui était celui de mes parents. Je ne me souviens pas d'un quelconque acte d'antisémitisme. J'ai fait toutes mes études secondaires dans un gymnase protestant. J'y ai été admis sans la moindre difficulté et je n'y ai ressenti aucun antisémitisme. Par contre, un jour est arrivé en classe un petit Juif polonais. Son français était un peu accrocheur. C'était un petit gringalet. Lui, par contre était terriblement chahuté comme juif. Je dois dire, à ma grande honte, celle que je ressens aujourd'hui encore, que je ne l'ai jamais défendu. C'est vous dire que le Juif alsacien était français à 100 % alors que ceux qui venaient de Pologne ou d'ailleurs... Ce pauvre garçon était pratiquement exclu de la classe. Honteusement, je n'ai jamais montré mon poing en disant « Vous allez lui f... la paix, nous sommes juifs tous les deux. » L'idée ne m'est pas même venue à l'esprit. J'étais à ce moment-là un garçon xénophobe, peut-être même antisémite. J'en fais mon mea culpa aujourd'hui à 82 ans. Non, l'antisémitisme n'était pas perçu vis-àvis des Juifs français autochtones. Les Juifs polonais qui arrivaient en France étaient plus ou moins bien reçus. Dans notre famille bourgeoise, patriotique, ils n'étaient pas perçus comme juifs. Ils ne donnaient pas l'impression de pouvoir ni de vouloir s'intégrer. » Témoignage émouvant, raconté avec beaucoup de simplicité et de sincérité. Certes, il s'agit d'enfants ou d'adolescents: « Cet âge est sans pitié. » Mais, ici encore, l'état d'esprit des Israélites français vis-à-vis des Juifs immigrés est bien décrit, de même que celui des Français non-juifs vis-à-vis de ces deux catégories bien différentes. Irrésistiblement, on se reporte cent cinquante ans en arrière. Lorsqu'en 1790 l'Assemblée Constituante discute de l'émancipation des Juifs de France, la situation se présente de manière très différente pour les Juifs de Bordeaux et du Sud-Ouest d'une part et pour ceux d'Alsace et de Lorraine d'autre part. « La nation juive portugaise de Bordeaux met son point d'honneur à n'être confondue avec aucune autre [...] Un Juif portugais de Bordeaux et un Juif allemand de Metz paraissent deux êtres absolument différents. » Les Juifs de Bordeaux, craignant que les revendications de ceux de l'Est ne les privent des droits qu'ils ont déjà, écrivent: «Nous osons croire que notre état en France ne se trouverait pas aujourd'hui soumis à la discussion si certains des Juifs d'Alsace, de Lorraine et des Trois-Evêchés n'eussent fait naître une confusion d'idées qui paraît nous envelopper.» L'opposition est vive à l'Assemblée contre l'émancipation des Juifs de l'Est et il s'en faut finalement de peu qu'elle ne leur soit pas accordée.151 37

Un autre témoignage me paraît particulièrement intéressant. C'est celui de Juliette Blum «J'habitais Mulhouse. Mon père était ingénieur et travaillait dans une usine de produits chimiques et de matières colorantes. Nous habitions l'usine. Tout près il y avait une cité ouvrière que je traversais pour aller prendre mon tramway. Quand je passais, j'entendais en alsacien: « Tiens, voilà la Juive » ; ça ne me faisait pas plaisir. Bien sûr, j'étais mieux habillée que les autres enfants qui, eux, allaient à l'école communale alors que j'allais au lycée. » Quant à Madame Schwartz, les réflexions antisémites qu'elle a pu entendre étaient associées au fait que sa famille faisait partie des « 200 familles », objet des attaques des journaux de gauche. Le regard sur les Juifs était-il donc lié à la classe sociale à laquelle ils appartenaient? Regard bienveillant de la bourgeoisie non-juive vis-à-vis de la bourgeoisie juive, malveillant du prolétariat non-juif vis-à- vis de la bourgeoisie juive? Pour en revenir aux Juifs d'Alsace et de Lorraine, l'atmosphère est peut-être moins sereine dans les années précédant immédiatement la guerre qu'elle l'était auparavant. Des journaux antisémites, La Rafale, La Tempête, étalent de gros titres en caractères gothiques rouges et noirs. La population est sensibilisée par le fait que tous les Juifs fuyant l'Allemagne, l'Autriche ou la Pologne passent par Metz; Jacques Caen se souvient que, dans sa classe, la moitié des élèves étaient des enfants juifs réfugiés 152.Joseph Weill parle, lui aussi, d'une atmosphère devenue lourde en Alsace, d'une tension sournoise après l'avènement du nazisme en Allemagne. 153Lorsque Klemperer vient diriger un concert à Strasbourg en 1937, des groupes néo-nazis adressent des menaces par courrier et par téléphone et demandent l'annulation de la manifestation du « musicien juif et de sa clique154.» Pour les Juifs d'Algérie, l'antisémitisme ne fait pas de doute. «Je pense, me dit José Aboulker, que c'était dû au fait que c'était l'Algérie coloniale et qu'il y avait le racisme de base de la colonie. Un racisme en cultive volontiers un autre. En tout cas, on peut affirmer que l'antisémitisme était plus fort chez les Français d'Algérie que chez les Français de France. C'est une donnée admise par tout le monde. Je l'ai vécue par les récits de mon père qui me parlait de l'époque où l'antisémitisme était une politique délibérée menée par des hommes politiques en Algérie et où il y avait des candidats à la députation qui s'appelaient candidats antisémites. Quant à moi, j'ai ressenti ma vie de lycéen comme une vie où il y avait, en ce qui concerne l'antisémitisme, une tension fréquente sinon permanente. Je me souviens de propos antisémites de la part de tel ou tel professeur. Ils m'ont fait beaucoup souffrir. » Mes autres interlocuteurs, juifs d'Algérie ne démentent pas ces souvenIrs. Revenons-en à la France métropolitaine et à la disparité entre Juifs immigrés et Israélites français. Que faut-il faire? Bien sûr, ces réfugiés, il faut les aider «au nom de cette solidarité qui s'impose à nous du fait de notre judaïsme155» mais cette aide elle-même « pour être efficace doit rester discrète. Les manifestations bruyantes [...] ne font qu'aggraver le mal au lieu d'y porter » remède 156. Il faut faire un effort de part et d'autre, «Entre les multiples 38

éléments qui composent [notre communauté] [...], entre nos frères français depuis bien des générations et les immigrés il y a [...] le devoir d'une » n'existe pas compréhension réciproque 157. Et cette «compréhension» toujours. «Les réfugiés ont-ils accompli leurs devoirs? Accueillis avec empressement et sympathie, qu'ont-ils fait pour [...] se montrer dignes de l'accueil et de 1'hospitalité offerts par les cœurs généreux français? [...] Ils ne paraissent pas comprendre qu'ils se doivent d'observer une retenue, une discrétion, je dirai même une prudence dont ils ne donnent pas le spectaclel58. » Et d'ailleurs, ces réfugiés, ne peut-on pas les orienter vers d'autres pays? la Palestine? l'Angleterre? l'Amérique? «Le Judaïsme français doit percevoir l'importance de la terre d'abri ménagée, du refuge matériel, moral et intellectuel qu'est la Palestine pour plusieurs milliers de Juifs séculairement errants qui, là seulement, peuvent trouver ou retrouver une raison de vivrel59. » « La solution du problème juif [...] dépend bien davantage de l'Angleterre et de l'Amérique que de la France qui a déjà fait, à cet égard, plus qu'aucun autre pays au monde et ne peut plus, de toute évidence, accueillir de nouveaux immigrants.160» L'embarras des dirigeants de la communauté juive française ne fait que grandir, d'autant plus qu'une tentative de rapprochement franco-allemand aboutit à la signature d'un accord lors de la visite à Paris du ministre allemand des Affaires Etrangères von Ribbentrop à la fin de l'année 1938. Le problème juif est abordé et l'accueil des Juifs allemands à Madagascar envisagé. «Bien que, écrit au Matin, le Grand Rabbin de Paris, Julien Weill, nul ne compati[sse] plus que moi [...] à la douleur et à la misère des 600 000 Israélites allemands [. ..] rien ne me paraît plus précieux et nécessaire que la paix dans le
monde 161. »

A. peu près simultanément, un certain nombre de dirigeants juifs n'hésitent pas à approuver les décrets-lois du gouvernement Daladier qui, en 1938 et 1939, réglementent le séjour des étrangers et refoulent les «sanspapiers 162. Certes, cette attitude vis-à vis des réfugiés n'est pas univoque dans » la communauté juive. «Mon père, témoigne Bernard Lyon-Caen, avait beaucoup de sympathie pour les réfugiés juifs. Il avait la volonté de les aider. Il citait souvent les propos de son propre père quand il entendait des amis dire: « ils en veulent trop, ils réclament... » «S'ils sont comme ça, c'est que nous devons l'être aussi un peu. » Il n'y avait dans ma famille aucune attitude de rejet. Des amis de mon père disaient: «Ils feraient mieux de se tenir tranquilles. Ils sont trop nombreux, ça va augmenter l'antisémitisme »; ça le rendait fou furieux. » Un parent de Reine Lévy-Valensi accueille et héberge des réfugiés dans son cabinet médical. La fille d'Alfred Dreyfus s'occupe beaucoup de Juifs allemands pour qu'ils ne soient pas contraints de faire du porte-à-porte et héberge pendant plusieurs mois une jeune universitaire qui s'étonne de voir la famille mener à Paris une vie aussi normale. La famille du rabbin Weill accueille à Strasbourg des rescapés des pogroms par une sorte de « messianisme familial» et le jeune Joseph s'étonne de l'indifférence de ses 39

camarades d'école163. Quelques années plus tard, alors qu'arrivent de plus en plus nombreux des réfugiés juifs fuyant l'Allemagne nazie, le Docteur Joseph Weill fonde avec quelques amis, dont plusieurs médecins, une association, la Centrale Fédérative de la Jeunesse Juive du Bas-Rhin, ayant pour objectifs de venir en aide à ces réfugiés, de favoriser leur départ en Palestine, de resserrer la solidarité parmi la jeunesse juive et de créer un mouvement d'auto-défensel64. Le Docteur Weill installe une famille juive allemande réfugiée dans une propriété achetée à cet effet et fournit le matériel agricole, le bétail et la bassecour. Peu d'années plus tard, les colons ainsi recueillis seront accusés, au moment de Munich, de faire partie de la «cinquième colonne»; ils seront internés à Gurs ; la plupart d'entre eux seront déportésl65. L'association créée à Strasbourg proteste énergiquement contre l'attitude de certains dirigeants de la communauté juive française de même que la LICA (Ligue Internationale Contre l'Antisémitisme166). Plusieurs journaux s'indignent des déclarations au Matin du Grand Rabbin Julien Weill167 et mettent en garde les « Israélites français. » « Les antisémites n'admettent pas [les] distinctions. Hitler[...] n'a pas fait la distinction, ou plutôt, il l'a faite en sens inverse [...] C'est vous les Juifs français, cent pour cent français, qui intéressez les antisémites. C'est à vous qu'ils pensent quand ils travestissent leur propagande sous le masque d'une propagande faite contre les étrangers « indésirables 168. » Léon Blum écrit à ce propos un article d'une haute tenue. «Je ne verrais rien au monde de si douloureux, de si déshonorant, que de voir des Juifs français s'appliquer aujourd'hui à fermer les portes de la France aux réfugiés juifs d'autres pays. Qu'ils ne s'imaginent pas qu'ils préserveraient ainsi leur tranquillité, leur sécurité. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire qu'on ait acquis la sécurité par la lâcheté et cela ni pour les peuples ni pour les hommes [...] Votre maison est peut-être déjà pleine, c'est possible mais quand ils frappent à votre porte, vous leur ouvrez et vous ne leur demandez pour cela ni leurs pièces d'état civil, ni leur certificat de vaccination. Il y a là un devoir d'humanité » élémentaire 169. Ces phrases paraissent faire écho au lâche soulagement dont parlait Blum, quelques semaines auparavant, après les accords de Munich et encore davantage à Churchill. « Ils ont préféré la honte à la guerre. Ils ont la honte. Ils auront la guerre. »

La montée des périls
Comment les Juifs de France perçoivent-ils ce qu'on a appelé depuis « la montée des périls» ? Le cas d'Henri Brunswic est particulier. Il est allemand, son père est radiologue à Heidelberg. Le 1er avril 1933, les nazis arrivés au pouvoir quelques semaines auparavant, décrètent le boycott des magasins juifs ainsi que des médecins et des avocats juifs. Deux SA se postent devant la porte de la demeure familiale où se trouve aussi le cabinet paternel, porteurs d'une pancarte «N'allez pas chez le Juif». Henri Brunswic prend le train pour KeW, 40

traverse le pont à pied et arrive à Strasbourg. Il y a des parents et des amis, car sa famille est d'origine alsacienne lointaine. Lorsqu'il raconte la réalité du nazisme, les interlocuteurs d'Henri n'en croient rien, et pensent à une affabulation. Ne pouvant faire ses études en France, il s'inscrit à la Faculté de médecine d'Amsterdam. Ses parents le rejoignent aux Pays-Bas. La famille Brunswic ne se fait donc aucune illusion sur l'évolution politique en Allemagne et considère la guerre comme certaine, d'autant plus que, lorsque, finalement Henri Brunswic obtient la nationalité française et décide de faire ses études médicales en France, le professeur néerlandais le met en garde: « Vous êtes fou, il va y avoir une guerre terrible. » D'autres ont eu l'occasion de voyager en Allemagne ou de rencontrer des Allemands. Alexandre Minkowski lors d'un séjour en Suisse, se lie d'amitié avec un jeune Allemand. Il ignore qu'il faisait partie des Jeunesses hitlériennes. Alexandre Minkowski éprouve de manière brutale ce que cela signifie lorsque son ami cesse tout contact avec lui. Henri Rosencher rencontre de jeunes Allemands lors d'un camp en Belgique et prend conscience de la vie quotidienne sous le régime nazi. Claude Hertz séjourne, avant l'Anschluss, dans une famille aristocratique juive autrichienne. Il sent leur angoisse devant le péril nazi et l'attirance des Autrichiens pour l'Allemagne hitlérienne. Alexandre Aschkenasy découvre l'antisémitisme autrichien dès les années 192017°.Francis Rey rend visite à des membres allemands de sa famille et ressent l'omni-présence policière. Robert Debré participe à deux reprises à un congrès médical à Berlin, en compagnie de sa fille. Il y voit des SA bottés et casqués, des groupes de jeunes hitlériens débordant d'enthousiasme, des hautsparleurs vociférant des slogans, des commerçants juifs terrorisés. La guerre lui paraît inévitable d'autant plus que son oncle, Marc Trenel, pour lequel il a la plus grande estime, voit l'avenir sous le jour le plus sombrel?l. Le jeune Jacques Caen est à Sarrebruck avec ses parents à la veille du plébiscite qui va rattacher la Sarre à l'Allemagne; il porte un béret marqué de l'inscription « lIe de France» ; des gamins injurient la famille et lancent des pierres; Jacques Caen se souvient encore d'une atmosphère oppressante de haine et de peurl72. Le Dr Joseph Weill est appelé en consultation dans le pays de Bade avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler: il ressent l'attitude agressive de nombreux jeunes en uniforme, reçoit des pierres sur sa voiturel73. Des Juifs allemands se réfugient en France et racontent la vie quotidienne dans l'Allemagne nazie. Au lycée Voltaire, Jean et Pierre Welfling ont des camarades de classe qui leur décrivent les circonstances qui ont motivé leur exil. A Jeanson, Jean Nora est inséparable d'un garçon plus âgé qui, lui aussi, a fui l'Allemagne nazie. Alain Zucman rencontre, dans la banlieue parisienne, des Juifs échappés d'Allemagne. La famille de Juliette Blum et celle de Francis Rey voient passer par Strasbourg des cousins et des amis allemands qui leur racontent les exactions nazies et la situation horrible des Juifs de l'autre côté du Rhin, à deux pas de la frontière. Une jeune femme juive allemande séjourne dans la famille Lévy et s'étonne de la sérénité et de l'inconscience parisiennes. Un jeune Juif allemand séjourne à deux reprises 41

dans la famille Schwartz: la première fois, il agace un peu par ses certitudes sur la supériorité de la culture et de l'avance technologique allemandes; la deuxième fois, c'est en fugitif qu'il a quitté l'Allemagne après avoir été menacé d'un coup de couteau par un camarade. « La guerre, dit-il, est inévitable. Hitler veut la guerre. » La guerre... Sa perspective hante tous les Français. Les souvenirs des tranchées et des hécatombes de la Grande Guerre sont très présents. L'occupation de la Rhénanie a déjà inquiété certains. Munich a apporté à d'autres le « lâche soulagement» dont on a parlé. On a même bu du champagne dans certaines familles strasbourgeoises après le retour en ville de la population évacuée en presque totalité tant la guerre paraissait proche. Mais beaucoup ont vu l'accord avec Hitler comme une capitulation, « comme une catastrophe» a pensé André Bloch. La peur de la guerre et la certitude de sa survenue sont telles que plusieurs familles pensent à un abri; on installe les enfants à Montauban; on acquiert, en Normandie, une demeure loin d'une usine et loin d'une gare; on . envIsage un depart au Cana da 174 . ' Cette guerre, certains pensent que la France ne peut que la gagner. «La France était la plus forte» pensait Jean Bernard. « Notre Dieu ne permettra pas une victoire d'Hitler» dira encore le grand-oncle de Claude Strauss en juin 1940 alors que les chars allemands ont déjà traversé la Seinel75. « Supposer que l'Allemagne fanatisée par (Hitler] puisse [...] envahir et détruire les trois quarts de l'Europe occidentale y compris la France, il fallait être presque aliéné soimême pour imaginer un tel cauchemarl76. » D'autres sont inquiets, par exemple le jeune Pierre Welfling qui est féru d'aviation et qui a conscience de l'avance technologique allemande. Mais les Juifs français n'imaginent pas un instant que les mesures prises en Allemagne par les Nazis pourraient un jour s'étendre à la France. Les uns sont français depuis de nombreuses générations et se sentent entièrement protégés par les lois déjà anciennes de la République. Ils voient une barrière étanche entre la folie antisémite allemande nazie et l'oasis tranquille de la France républicaine. C'est de la guerre et de ses conséquences qu'ils ont peur et non d'un antisémitisme, invraisemblable en France. C'est en tant que Français qu'ils réagissent et non en tant que Juifs. Certes, ils n'ignorent pas la virulence antisémite de Hitler, mais ils le voient essentiellement en dirigeant allemand haïssant la France. Les Juifs immigrés ont trouvé asile dans la patrie des Droits de l'homme. « J'étais né à Paris, c'était un signe de noblesse et de sécuritél77. » Ce sentiment de sécurité surprend aujourd'hui: pourquoi les Juifs allemands ne quittent-ils pas tous l'Allemagne? questionne le père de Raoul Tubiana, sans imaginer un instant qu'une situation analogue pourrait exister en France. Une inquiétude toutefois dans certaines familles. Exceptionnellement, une lucidité chez certains individus.

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Les divisions de la communauté juive
Politiquement, les Juifs de France sont aussi divisés qu'ils le sont socialement. Ces divisions sont exacerbées par l'arrivée au pouvoir de Léon Blum. Les dirigeants de la communauté affichent leur neutralité dans l'espoir d'éviter le contre-coup antisémite que provoque dans une certaine presse l'accession à la Présidence du Conseil d'un homme politique juif. «L'accession de M. Léon Blum à la présidence du Conseil n'est [...] pas une affaire juivel78. » « Ce n'est pas nous qui avons placé à la tête du gouvernement de la République française M. Léon Blum et ce choix ne satisfait pas tous les Juifs françaisl79. » Bien entendu, les Juifs « ne demanderon(t] aucun avantage particulier ni ne tireron(t] aucune gloire ostentatoire de la réussite de M. Léon » Blum 180. Néanmoins, leur fierté, en tant que Français est manifeste: « Notre joie, c'est de constater que les fils de la Révolution de [17]89 ne font aucune distinction entre les enfants d'une même nation.181» ; « On ne nous en voudra pas de souligner quelle leçon l'histoire pourra tirer de cette liberté française. La France de 1936 ne songe pas plus à demander la confession de ses ministres que le chef de section d'infanterie, il y a vingt ans, ne songeait, sur le parapet de la tranchée, à demander l'origine de ceux qui attendaient le signal pour

partir à l'assaut ou à la mort [... .] L'admirable nation que la nôtre.182 »

Pourtant, il faut bien se rendre à l'évidence. Par les adversaires du Front populaire, Léon Blum n'est pas seulement vu comme un homme politique de gauche, mais comme un Juif. La crainte que sa venue au pouvoir déclenche ou plutôt aggrave l'antisémitisme est patente: «Quand nous voyons la méchanceté, la bassesse, la haine, les passions déchaînées par l'avènement du chef socialiste au pouvoir, nous sommes plutôt tentés de prononcer la prière réservée à la fête des Tabernacles: Sauve-nous, notre Dieu, sauve-nous, notre Créateur, sauve-nous, notre Rédempteur, sauve-nous, notre Protecteurl83. » Cette crainte de l'antisémitisme motive les nombreuses lettres que reçoit le Consistoire Central. « L'attitude [de Léon Blum] nuit infiniment aux

Israélites français [...] Il serait bon qu'il fût renié par nos coreligionnaires184. »
« La politique que vous dirigez a fait, fait et fera énormément de tort à vos coreligionnaires [ ] Je vous demande, en mon nom, en attendant que l'ensemble de vos coreligionnaires l'exige de vous, un jour prochain, de cesser toute activité politiqueI85.» Le Grand Rabbin de Paris lui-même fait une démarche auprès de Léon Blum pour le dissuader d'accepter de diriger le gouvernementl86. Finalement, peu d'années plus tard, les craintes de ceux qui prédisaient une montée de l'antisémitisme sont, par eux-mêmes, considérées comme justifiées. « Cette politique déchue, écrit un journal juif en janvier 1939, a fait pour l'antisémitisme plus que dix affaires Dreyfus. Ce Disraéli n'était qu'un habitué de meetings socialistes. Il aurait mieux fait de rester au Conseil d'EtatI87. » Plus tard, peu de temps avant la Libération, René Mayer, qui sera sous la IVème République Président du Conseil, parlera de «l'indiscret envahissement du pouvoir politique [par les Juifs]à la suite de Léon Blum et du 43

mal que les proches de Léon Blum ont fait à leurs coreligionnaires [...], mal qui a ensemencé le germe sans lequel la propagande antisémite d'Hitler n'aurait jamais pu avoir en France l'effet qu'elle y a [...] malheureusement produitl88. » C'est le même René Mayer qui, rencontrant Joseph Weill à Vichy en juillet 1940, lui aurait dit : « Il faut composer avec Hitler. Il n'y a qu'un seul homme qui en soit capable. Quel dommage de s'appeler Mayerl89. » Juifs de gauche et Juifs de droite s'affrontent. Les immigrés juifs sont proches du syndicat communiste CGTU qui prend leur défense contre la xénophobie et le racisme. Plusieurs journaux yiddishophones sont proches du parti communistel90. Le Mouvement populaire juif: groupant des ouvriers et des petits façonniers est dans la mouvance du Front populairel91. La LICA est proche de la SFIOI92.A droite, l'opposition juive à Blum n'est pas seulement due à la crainte de l'antisémitisme. «Puisque les Juifs de gauche [...] jugent bon, écrit un lecteur à l'Univers israélite, d'attirer sur eux une attention telle que l'opinion publique tende à les confondre avec tous les Juifs, il est de l'intérêt de la religion elle-même que les Juifs de droite se manifestent également à leurs concitoyensl93. » Un groupe d'anciens combattants juifs envoie une lettre protestant contre l'activité de Bluml94. Un journal juif écrit: «Léon Blum n'est pas un militant du judaïsme et met son talent éblouissant au service d'une cause qui n'est pas la nôtre [...] [Il] représente une idée politique qui n'est pas une idée juive195.» Un notable juif important s'adresse à Léon Blum dans les colonnes d'un journal connu pour ses positions antisémites: « Il m'est permis à moi, français de religion israélite, national, et qui ne se cache pas d'être israélite et national, de vous donner un simple conseil: vivez à votre place, ne vous différenciez pas des autres Français, raisonnez français [...] Ne cherchez pas à prendre la responsabilité de la société Francel96. » Une lectrice juive souhaite que ce texte soit affiché et lance une souscriptionl97. Malgré l'antisémitisme quotidiennement proclamé de Maurras et de Daudet, des Juifs militent à l'Action française, figurent sur la liste des souscripteurs pour l'épée d'académicien de Maurrasl98. Certains vont même jusqu'à écrire: « Les Juifs bien nés [...] comprendront que le salut commun, celui de la France, le leur propre, est au prix d'un effort d'épuration légitimel99. » Nombre de Juifs adhèrent aux Croix-de-Feu, en particulier après les émeutes de février 1934200; tel est le cas du père d'un de mes interlocuteurs201.Tous les ans, une délégation des Croix-de-Feu, conduite par le Colonel de la Rocque, drapeaux en tête, est reçue à la synagogue de la rue de la Victoire, en présence du président et de nombreux membres du Consistoire, ainsi que de nombreux rabbins, par le rabbin Kaplan qui parle « des flammes spirituelles qui brûlent dans les sanctuaires de la foi et que les Croix-de-Feu raniment par des cérémonies de ce genre [...] Les Croix-de-Feu peuvent [...] contribuer à l'avènement de l'ère messianique202.» « L'ancien combattant que je suis, dit-il au lendemain même de la victoire électorale de Léon Blum, est heureux de faire les honneurs de sa maison de prières à ses anciens compagnons d'armes [... ] Il m'est agréable, Croix-de-Feu, mes frères, de vous 44

exprimer publiquement ma reconnaissance203. » Un groupe de notables juifs fonde l'Union nationale des Israélites patriotes qui devient l'Union patriotique des Français israélites. Ils se «désolidarisent de tous ceux, israélites ou non, qui ne placent pas les intérêts de la patrie au-dessus des intérêts des partis204.» et publient un manifeste: «La nation prime la race, la religion passe après la patrie [...] Les Français de confession israélite affirment, comme ils l'ont toujours affirmé, que la première solidarité humaine est la solidarité nationale205.» Les dirigeants de ce mouvement participent à des réunions politiques où ils figurent parfois à la tribune à côté de personnalités d'extrême droite et où ils peuvent entendre dans la salle des cris d' « A bas Blum, à bas les Juifs206.» Ils se disent « en présence d'un grand devoir national à accomplir en vue d'assurer le redressement moral du pays207.» Certains Juifs adhèrent même au Francisme de Bucart. «Je suis franciste avec enthousiasme, écrit l'un d'eux, comme sont devenus francistes des centaines de Juifs comme moi208.» Croixde-Feu et Francistes, il est vrai, se défendent de tout antisémitisme, mais ces protestations sont souvent démenties par les faits209. Comme on peut s'y attendre, les journaux qui font profession d'antisémitisme n'hésitent pas à faire appel à ces «Juifs bien nés. » « Notre vieux pays gallo-romain est gouverné par un Juif, entouré par une bande de Juifs insolents. Etes-vous prêt, Edouard Bloch, et je m'adresse à vous comme au plus fin des Juifs bien nés, comme au vivant symbole des héros juifs de la Grande Guerre, êtes-vous prêt à chasser comme ils le méritent les Blum, les Zay, les Abraham, et toute la tribu vorace gîtée dans nos palais nationaux21o? » Ces engagements opposés provoquent, au sein de la communauté juive, des polémiques et des heurts. «Nous ferons savoir à un certain nombre de nos coreligionnaires un peu voyants, écrit l'un des dirigeants de l'Union patriotique des Français israélites, qu'à chacune de leurs manifestations dangereuses correspondra une manifestation contraire, afin que l'on ne s'y méprenne pas211.» En effet, on lit des protestations contre la participation de la LICA à la manifestation d'union de la gauche du 12 février 1934212.« Sous prétexte de lutter contre l'antisémitisme, certains groupements n'ont tendu à rien moins qu'à manifester en faveur des partis de désordre et de révolution sociale [...] Nous réprouvons les doctrines qui tendent à ruiner la tradition familiale, la sagesse épargnante et la saine union sociale dans le cadre harmonieux d'une discipline de bon aloi213.» «Un meeting [de la LICA] à Paris fournit des armes et des prétextes aux bandes de Hitler. Il est plus utile d'agir dans les milieux internationaux avec tact et mesure214.» Protestation encore contre la présence de militants juifs à la cérémonie à la mémoire des communards au Mur des Fédérés: «C'est mal servir le judaïsme que d'en parler à l'ombre du drapeau
rouge215. »

A l'opposé, polémiques très vives à propos de l'adhésion de nombreux Juifs aux Croix-de-Feu lorsque, malgré les dénégations du Colonel de la Rocque, l'antisémitisme des militants devient évident216.Echauffourées lorsque les Croix-de-Feu sont solennellement reçus à la synagogue de la rue de la
Victoire217.

45

On est donc amené, à l'évidence, à conclure que cette communauté juive de France que l'antisémitisme voit comme homogène, unie, solidaire, volontaire dans la conquête de l'argent et du pouvoir, est en fait très diverse ethniquement, culturellement, socialement et politiquement, agitée de conflits internes souvent violents, dépourvue de toute solidarité, se défendant même d'éprouver quelque solidarité que ce soit. Et je n'ai pas parlé de la masse innombrable, de la majorité silencieuse de tous ceux que leurs préoccupations quotidiennes éloignent de toute prise de position ou même de toute réflexion. J'ai à peine abordé les divergences entre immigrés de deuxième ou troisième génération, parfaitement francophones, auxquels la méritocratie républicaine a permis l'intégration dans la communauté française et immigrés récents, aspirant pour leurs enfants à une intégration analogue; entre «Pollacks» des années 20, fourreurs ou casquettiers, et Allemands des années 30, médecins ou ingénieurs. J'ai à peine parlé des divergences religieuses entre une observance religieuse attentive et une laïcité stricte. J'ai omis de signaler tout ce qui sépare les Ashkénazes d'Alsace ou d'Europe orientale et les Sépharades de Bayonne ou de l'Empire ottoman qui ne fréquentent ni les mêmes synagogues, ni les mêmes quartiers. « Je suis en train de démontrer le plus formidable mensonge des antisémites, écrit l'éditorialiste d'un journal juif, la solidarité juive [...] La solidarité juive est le slogan le plus mensonger qui soit218.» Ce qui frappe aussi, c'est l'aveuglement des Juifs de France, dans ces années précédant immédiatement la deuxième Guerre mondiale, aveuglement partagé par la très grande majorité de la population française de toutes confessions. Déjà, on doute de la possibilité qu'Hitler arrive au pouvoir, on est certain que l'état de droit allemand maintiendra l'ordre face aux bandes nazies219. «Le crépuscule d'un dieu », titre l'éditorial d'un journal juif deux mois avant la nomination d'Hitler comme chef du gouvernement. « Ce qui est sûr, c'est que Hitler ne sera pas chancelier220.» Le même éditorialiste assure, quelques mois plus tard, qu'après «La Nuit des Longs Couteaux », le chaos s'installera en Allemagne221. Dans les quelques années séparant la victoire du nazisme du déclenchement de la guerre, les journaux ont beau décrire, les magazines ont beau photographier, la TSF a beau diffuser, les réfugiés ont beau raconter les familles expulsées en quelques heures de leur logement avec l'autorisation d'emporter quelques vêtements, les magasins boycottés, les vitrines brisées, les synagogues incendiées, les hommes et les femmes humiliés publiquement, les universitaires chassés de leur chaire, les camps de concentration sinon déjà d'extermination, les Juifs de France compatissent certes, mais ne paraissent pas imaginer un instant que pareils faits pourraient se produire dans le pays de la Déclaration des Droits de l'Homme et des grands principes de 1789, ce pays que les Israélites français ont servi loyalement depuis plusieurs générations, ce pays où les Juifs immigrés ont trouvé refuge et qu'ils sont prêts à servir à leur tour. On cherche en vain dans les écrits de l'époque et dans la plupart des conversations familiales telles qu'elles sont rapportées par ceux qui étaient 46

adolescents ou jeunes adultes en 1939, on cherche en vain la trace d'un prophète illuminé qui, dans la tradition ancestrale d'Isaïe, d'Ezechiel ou de Nahum, aurait prédit les catastrophes qui, en quelques mois, allaient s'abattre sur la France et sur la communauté juive: la Guerre, la Débâcle, l'Occupation, la prise du pouvoir par un nouveau régime qui ferait siennes les théories de Drumont et de Maurras, les Juifs mis à l'écart de la communauté nationale, l'étoile jaune, la déportation. J'ai tout de même trouvé, dans des Mémoires à destination familiale, mention d'un cousin Max qui, se rendant chaque année à la foire de Leipzig pour les besoins de son métier de fourreur, pouvait y observer le nazisme à l'œuvre et prédisait le pire: la guerre inévitable,les persécutions antisémites dans toute l'Europe, les massacres, la fin du monde. Il faut fuir pendant qu'il en est encore temps, préconisait-il. La famille le surnommait « ce fou de Max222.» Ce fou de Max n'est pas revenu de déportation.

La « drôle de guerre »
Quelques mots sur ce qu'on a appelé « la drôle de guerre. » Les Juifs de nationalité française. font leur devoir comme tous leurs concitoyens. Les Juifs immigrés s'engagent en masse. Les dirigeants de la communauté continuent à leur conseiller la discrétion. « Du tact, de la mesure [...] Ceux qui sont allés offrir leurs services au pays où ils ont trouvé une telle hospitalité n'ont fait que leur devoir. Inutile de s'en vanter223.» « Ne faites pas de politique, ne participez en aucune manière à des discussions politiques [...] Exprimez-vous en français224.» Quant aux Juifs allemands réfugiés en France, ressortissants d'une puissance ennemie, ils sont internés dans des camps à la déclaration de guerre, de même que les Juifs venant des pays annexés par l'Allemagne, Autriche, Sudètes et Bohême-Moravie. Une politique de regroupement des «étrangers indésirables» avait déjà été inaugurée par le gouvernement Daladier, dès 1938, sous la pression de l'opinion publique. Le décret du 2 mai 1938 stipulait que « le nombre sans cesse croissant d'étrangers résidant en France impose [...] d'édicter certaines mesures que commande impérativement le souci de la sécurité nationale, de l'économie générale du pays et de la protection de l'ordre public». Un nouveau décret, le 12 novembre 1938 prévoyait l'internement dans des «centres spécialisés» des « étrangers indésirables », c'est-à-dire non seulement de ceux auteurs de délits, mais aussi de ceux suspectés de porter atteinte à l'ordre public. Les premiers camps, en février 1939, reçoivent les réfugiés espagnols qui traversent en très grand nombre les Pyrénées après la victoire de Franco. Les dispositions antérieures sont aggravées à la déclaration de guerre, tant est grande, dans l'opinion publique, la crainte de la «cinquième colonne. » La loi du 18 novembre 1939 autorise les préfets à interner tout individu, étranger ou non, suspecté de porter atteinte à la défense nationale ou à la sécurité publique, car, précise une circulaire du ministre de l'intérieur, «la nécessité s'impose 47

d'être armé, non seulement contre le fait délictueux ou criminel, mais aussi contre la volonté notoire de le commettre. » Les réfugiés espagnols, les Allemands anti-nazis mais néanmoins «ressortissants d'une puissance ennemie », les Juifs allemands ayant voulu échapper au nazisme, les Juifs autrichiens et tchèques sont bientôt rejoints par les communistes français225. Peu après la déclaration de guerre 15 000 ressortissants des puissances ennemies séjournent dans des camps de concentration (le terme est employé par le ministre de l'intérieur226.) Les dirigeants de la communauté juive ne pensent pas devoir émettre la moindre protestation. « Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur l'opportunité de la mesure de sûreté nationale devant aboutir à l'internement de 13 000 à 14 000 réfugiés. Si notre gouvernement a cru devoir prendre cette mesure, c'est que sans doute ilIa jugeait nécessaire et indispensable227.» On envoie néanmoins aux internés des colis alimentaires, des chandails et des couvertures et on insiste bien sur le fait qu'on ne saurait en rien comparer ces «camps de regroupement» aux « camps de concentration» allemands. Entre les uns et les autres il y a « l'espace qui sépare la bestialité de I'humanité [...] Aucun mot, aucun geste destiné à brimer l'individu, à atteindre la dignité de la
personne228. »

Ce n'est pourtant pas une impression lénifiante qu'on retire en lisant les témoignages aussi bien des internés que des dirigeants des camps: l'improvisation, l'extrême inconfort des baraquements, « la boue, les difficultés de ravitaillement, les latrines infectes, et surtout la détresse devant le présent absurde et l'avenir incertain229.»

NOTES DU CHAPITRE 1

1 De vives controverses se sont élevées sur le point de savoir si juif doit s'écrire avec une majuscule ou une minuscule. J'ai pris le parti d'utiliser une majuscule s'il s'agit d'un substantif et une minuscule s'il s'agit d'un adjectif. 2 Patrick Weil, 'De l'affaire Dreyfus à l'Occupation', p. 103-108 in : Les Juifs de France de la Révolution française à nos jours, sous la direction de Jean-Jacques Becker et Annette Wieviorka, Paris, Liana Levi, 1998.
3

Georges Bernanos, La grande peur des bien-pensants, Paris, Le livre de poche,
Ibid., p. 162.

1998, p. 156-164. 4 Ibid., p. 156.
5 6

7

Ibid., p. 176.

Eugen Weber,L 'Actionfrançaise, Paris, Stock, 1964. Ibid. p.16.

François Huguenin, A l'école de l'Action française, Un siècle de vie intellectuelle, Paris, J.C. Lattès, 1998.
8

9 L'Action française, 28 mars 1911. 10Eugen Weber, op. cil., p. 229. 48

Il

Ibid., p. 229. François Huguenin., op. cit., p. 217. 13 Ibid., p. 218. 14 Ibid., p. 219. 15 Ibid., p. 218-219. 16 Ibid., p. 226. 17 Ibid., p. 14-15. 18 Patrick Weil, op. cit., p. 117-118. 19 Suzanne Citron, L 'histoire de France autrement, Paris, Les éditions ouvrières,
12

20
21

1992, p. 184-185.

Patrick Weil, op. cit., p. 107-114. Ibid., p. 114-119.
Suzanne Citron, op. cit., p. 184.

22

Jean-Denis Bredin, Bernard Lazare

- De

l'anarchiste au prophète, Paris, De

Fallois, 1992. Nelly Wilson, Bernard Lazare, L'antisémitisme, l'affaire Dreyfus et l'identité juive, Paris, Albin Michel, 1985. 23 Cité par Jean-Denis Bredin, op. cit., p. 107-108. 24Ibid., p. 109. 25Ibid., p. 115. 26 Narcisse Leven, Cinquante ans d'histoire, L'Alliance Israélite Universelle, 18601910, Tome premier, Paris, Felix Alcan, 1911, p. 69. 27Philippe E. Landau, 'Les Juifs de France et la Première Guerre Mondiale', p. 119121 in : Les Juifs de France de la Révolution française à nos jours, op. cit. 28 Les dates des entretiens sont données sous forme de tableau à la fin de l'ouvrage. Elles ne font l'objet d'une note que lorsque le nom de l'interlocuteur n'est pas cité dans le texte. 29Pierre Birnbaum, 'Les Juifs et l'Affaire', p. 75-101 in: Les Juifs de France de la Révolution française à nos jours, op. cit. 30Philippe E. Landau, op. cit., p. 121. 31 Patrick Weil, op. cit., p. 107-108. 32 Ibid., p. 108.
33

Maurice

Rajsfus, Sois juif et tais-toi, 1930-1940,

Les Français

« israélites»

face

au nazisme, Paris, Etudes et documentations internationales, 1981, p. 157.
34 35

Jean Giraudoux, Pleins pouvoirs, Paris, NRF Gallimard,

1939, p. 66.

Maurice Rajsfus, op. cit., p. 137-138. 36 Patrick Weil, op. cit., p. 142-143. 37 Patrick Weil, 'Georges Mauco: un itinéraire camouflé - Ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux', p. 267-276 in : L'antisémitisme de plume 1940-1944, Etudes et documents par Pierre-André Taguieff, Grégoire Kauffmann, Michaël Lenoire, sous la direction de Pierre-André Taguieff, Paris, Berg international, 1999. 38 Bernard-Henri Lévy, L'idéologie française, Paris, Bernard Grasset, Le livre de poche, 1983. 39Jean Giraudoux, op. cit., p. 66. 40 George Montandon, 'Les tares physiques du Juif, L'Appel, Il décembre 1942, p. 286-288 in L'antisémitisme de plume... op. cit. 41Patrick Weil, De l'Affaire Dreyfus.. .op. cit., p. 108.

49

42 43
44

Cité par Pierre Birnbaum, Un mythe politique: « la république juive ». De Léon
Paris, Gallimard, 1988, p. 147.

Blum à Pierre Mendès-France,

45 Patrick Weil, De l'Affaire Dreyfus...op. 46 Georges Bernanos, op. cit., p. 173.
47 48

Edouard Drumont, cité par Pierre Birnbaum, ibid., p. 172. François Huguenin, op. cit., p. 17.
cit., p. 163-164.

49
50

Ibid., p. 295. Patrick Weil, De l'Affaire Dreyfus...op. cit., p. 163-164.
Pierre Birnbaum, Un mythe politique... op. cit., p. 265-298. Georges Bernanos, op. cit ;, p. 388-396.

51 52

Ibid., p. 395-396.

53L'Etudiantfrançais, 10 avril 1937. 54L'Etudiant français, février 1939. 55François Huguenin, op. cit., p. 12-20. 56Cité par Pierre Birnbaum, Un mythe politique... ,op. cit., p. 238-239.
57
58

Ibid., p. 17.

Ibid., p. 238-239.
François Huguenin, op. cit., p. 378-379..
Pierre Birnba1.lIn, Un mythe politique..., op. cit., p.242.

59
60

François Huguenin, op. cit., p. 12. 61 Cité par François Huguenin, op. cit., p. 329. 62 Philippe E. Landau, 'Les Juifs et les Croix-de-Feu', p. 148-149, in Les Juifs de
France de la Révolution française à nos jours, op. cit. 63 Maurice Rajsfus, op. cit., p. 247.
64

65
66 67

Ibid. p. 219.

Ibid., p. 222-223. Ibid., p. 226.

Michel Abitbol, Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, Paris, Maisonneuve-etLarose, 1983, p. 24. 68 Max Gallo, Cinquième colonne 1930-1940 - Et cefut la défaite, Paris, Plon, 1970,
p. 215-234.
69 70 71

Maurice Rajsfus, op. cit., p. 202-203. Ibid., p. 260. Lazare de Gérin Ricard et Louis Truc, Histoire de l'Action française, Paris,

Fournier Valdès, 1949, p. 132-133.

Nicolas Sarkozy, Georges Mandel, Le moine de la politique, Paris, Grasset, 1994, p. 145.

72

Ibid., p. 126. Ibid., p. 148. 75 Pierre Birnbaum, Unmythepolitique.. .op. cit., p. 154.
74

73

76Pierre Birnbaum, Les fous de la République Histoire politique des Juifs d'Etat de Gambetta à Vichy, Paris, Fayard, 1992, p. 383. 77 Ibid., p. 382.
78

Grégoire Kauffmann, 'Jean Boissel (Anselme-Marie-Jeandit)', p. 343-347, in

L'antisémitisme de plume, op. cit. 79Michaël Lenoire, Henri Petit (dit Henri-Robert ou Henry-Robert), p. 428-432, ibid. 80Pierre Birnbaum, Un mythe politique.. .,op. cit. p. 255.

50

81

Grégoire Kauffin~

'Darquier de Pellepoix (Darquier Louis dit)', p. 396-405, in

L'antisémitisme de plume. .., op. cit. 82 Michaël Lenoire, 'Henry Coston (Henri Coston dit) et Jacques Ploncard d'Assac (Jacques Ploncard dit)', p. 369-384, ibid. 83 Grégoire Kauffin~ 'Jean Boissel (Anselme-Marie-Jean dit)', op. cit. 84Michaël Lenoire, 'Henri Petit... " op. cit. 85 Grégoire Kauffin~ 'Darquier de Pellepoix. .." op. cit. 86 Michaël Lenoire, 'Henri Petit... " op. cit. 87 Ibid.
88

89Jean Lacouture, Léon Blum, Paris, Seuil, 1977, p. 243. 90 Pierre Birnbawn, Un mythe politique..., op. cit., p. 173. 91 Ibid., p. 173 et 373.
92
93

Pierre Birnbawn,

Un mythe politique...,

op. cit., p. 153.

Ibid., p. 324-325.
Ibid., p. 152.

94 95

Ibid., p. 318..

Ibid., p. 255. 96Eugen Weber, op. cit., p. 414. 97Pierre BirnbaUl11,Un mythe politique. ..,op. cit., p. 324. 98Ibid., p. 327-328. 99Ibid., p. 254. 100 Ibid., p. 331. Darquier de Pellepoix a été conseiller municipal de Paris en 1935 dans le quartier des Ternes. La déclaration citée a été prononcée le 4 juin 1936 à l'ouverture de la première session du Conseil général de la Seine dont font partie les conseillers municipaux de Paris. (Michel Winock, La France et les Juifs de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2004, p. 189.) 101 Maurice Rajfus, op. cit., p. 258-259.
102

103 Ibid., p.151. 104 Ibid., p. 338. 105 Nicolas Sarkozy, op. cit., p. 16.
106

Pierre Bimbawn, Unmythepolitique..., op. cit., p.243.

107 Ibid., p. 296. 108Ibid., p. 296. 109 Bernard-Henri
110

Pierre Birnbawn, Un mythe politique..., op. cit., p. 296.

Lévy, op. cit., p. 27.

111 Ibid., p. 290. 112 Ibid., p. 290-291. 113 Ibid., p. 245. 114 Ibid., p. 249. 115 Ibid., p. 251. 116 Louis-Ferdinand 117 Louis-Ferdinand 118 Louis-Ferdinand 119 Ibid., p. 49-50. 120 Louis-Ferdinand 121 Louis-Ferdinand

Pierre Birnbaum, Unmythepolitique.. .op. cit., p. 290.

Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937. Céline, L'école des cadavres, Paris, Denoël, 1938. Céline, Bagatelles..., op. cit., p. 152. Céline, L'école..., op. cit., p. 285. Céline, Bagatelles..., op. cit., p. 152.

51

122 Ibid., p. 317-319. 123 François Gibault, Céline,Paris, Mercure de France, 1985. 124

Régis Tettamanzi, Esthétique de l'outrance, Idéologie et stylistique dans les

pamphlets de L.F. Céline, Tusson (Charente), Du Lérot, 1999. Alice Y. Kaplan, Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, Tusson (Charente), Du Lérot, 1987. 125 Pierre Assouline, Lejleuve Combelle, Paris, Calmann-Lévy, 1977, p. 58.
126
127 128

Régis Tettamanzi,op. cil., p. 18.

Ibid., p. 21. Ibid., p. 23. 129 Ibid., 28. 130 Pierre Assouline, op. cil., p. 58. « Sur fond de tendresse désespérée, écrit Philippe Sollers à propos du Dictionnaire Céline de Philippe AIméras, Céline fait rire [...] Et c'est vrai. On rit cent fois en le lisant. » Philippe Sollers, 'Les vies de Céline', Le Monde, 19 novembre 2004. Philippe AImeras, Dictionnaire Céline, Paris, Plon, 2004. 131 Régis Tettamanzi, op. cil., p. 20.
132 133

Ibid. François Gibault,op. cit., tome 2, Délires et persécutions, p. 157.

«Il faut sortir des clichés à propos de [Bagatelles pour un massacre] dit Emile Brami, libraire et éditeur, à Josyane Savigneau qui a un entretien avec lui pour Le Monde. [Ils sont] véhiculés par des gens qui ne l'ont généralement pas lu. D'abord, il faut se souvenir de l'époque [...] de l'antisémitisme très répandu. Tout cela pour dire que le scandale de Bagatelles n'est pas que ce soit un livre antisémite. Céline n'apporte rien de nouveau sur ce sujet et il y avait toute une littérature de ce genre bien heureusement oubliée. Le scandale est que, Céline étant un écrivain de l'excès, il est, dans l'invective, à un sommet de son style.» Josyane Savigneau, 'Emile Brami, un passionné lucide', Le Monde, 19 novembre 2004. J'ai rencontré avec beaucoup de plaisir Emile Brami et Pierre Assouline. Je ne partage pas leur enthousiasme.J'ai lu Céline. TIne me fait pas rire. Je n'arrivepas à surmonter ma répugnance. 134JeanGiraudoux, op. cil., p. 74-75.
135

136 Samedi, 21 janvier 1939, cité par Maurice Rajsfus, op. cit., p. 151-152. 137 Tribune juive, 18 septembre 1931, cité par Maurice Rajsfus, ibid., p. 100. La 138 L'Univers israélite, 10 juin 1938, cité par Maurice Rajsfus" ibid., p. 139. 139 Terre retrouvée, 25 mars 1936, cité par Maurice Rajsfus, ibid., p. 112. La 140 L'Univers israélite, 27 octobre 1933, cité par Maurice Rajsfus, ibid., p. 112.
141

Bernard-HenriLévy, op. cil.,p. 27.

142 Serge Lapidus, Etoiles jaunes dans la France des années noires, Onze récits parallèles dejeunes rescapés, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 213-230. 143Claude Vigée, La lune d'hiver, Paris, Flammarion, 1970, p. 54, 79, 387. 144 Jacques Caen, Le sang d'une vie, Paris, Plon, 1994, p. 34-35. 145Serge Lapidus, op. cil., p. 213-230. 146 Joseph Weill, Le combat d'un juste, Essai autobiographique, Paris, Cheminements, 2002, p. 122. 147 Entretien avec Jean Nora, 20 septembre 2001.

Robert Debré, L 'honneurde vivre,Mémoires, Paris, Hermann, 1996,p. 27.

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